L’édition

Projet de traité

L’œuvre de l’abbé de Saint-Pierre est constituée d’un ensemble imprimé paru de son vivant, auquel il faut ajouter des textes manuscrits constituant des versions révisées d’écrits antérieurement publiés et qui devaient s’insérer dans une nouvelle édition qu’il préparait à la fin de sa vie (voir Seconde édition). Au total, l’auteur ayant à cœur de diffuser ses différents écrits, a laissé peu d’inédits mais de nombreuses versions différentes de ses projets qu’il reprenait pour les perfectionner. Par ailleurs l’examen de ses Ouvrages de politique et de morale parus pour l’essentiel à Rotterdam chez Jean Daniel Beman, et d’ouvrages édités séparément, révèle la reprise de textes très proches et plus ou moins transformés. Il s’agit d’un ensemble foisonnant et parfois répétitif, à l’image du style de son auteur dont Rousseau disait que « la lecture en était difficile à soutenir »1, qui exige des solutions d’édition spécifiques.

La sélection du corpus

La notion d’œuvres complètes traçant les limites définies d’un corpus d’auteur destiné à la postérité paraît peu pertinente, compte tenu des particularités de la constitution de cet ensemble.

Dans une première période de publication (1708-1727), l’abbé de Saint-Pierre diffuse en publications séparées (brochures, ouvrages, articles de périodique) ses projets portant sur des domaines spécifiques de la politique et de l’économie (chemins, arbitrage européen en vue de la paix, fiscalité, activités académiques, duel, polysynodie, mendicité, procès, spectacles…). Il rassemble ensuite ses écrits dans des volumes contenant des thèmes divers (Ouvrages sur divers sujets, Œuvres diverses, séries commencées qui deviendront les Ouvrages de politique et de morale) et dont la parution s’échelonnera de 1728 à 1741. Dans les tomes VI, VII et VIII, parus en 1734, l’abbé de Saint-Pierre réorganise des matériaux hétérogènes dans le cadre d’une réflexion d’ensemble sur l’organisation du gouvernement en quatre ministères :

Outre les différents ouvrages de politique imprimés, et qui peuvent se rapporter à ces quatre ministères, j’ai fait en différents temps diverses observations, que je regarde comme des fragments politiques qui méritent aussi ce me semble d’être publiés et examinés. Je les ai rassemblés dans les trois volumes suivants [VI, VII, VIII], et sans autre ordre que de les rapporter à l’un de ces quatre ministères, pour la commodité des professeurs de la science du gouvernement2.

Ces publications sous forme de recueils n’empêchent pas l’abbé de Saint-Pierre de reprendre des éléments de volumes déjà édités à l’intérieur de la même série dans un ouvrage séparé de synthèse publié en 1738 et intitulé Nouveau plan de gouvernement des États souverains3, qui réutilise des éléments des tomes III (Projet pour perfectionner le gouvernement des États), IV (Avantages des conférences politiques), VI (Observations sur le ministère général), IX (Observations sur la forme des conseils de Louis XIV), pour ne mentionner que les réemplois massifs. Exemple caractéristique de projet publié dans un ensemble ou séparément, ce qui deviendra le Mémoire pour obtenir le droit de substituer est d’abord publié comme partie du Mémoire pour diminuer le nombre des procès4, est ensuite édité séparément sous forme d’une brochure intitulée Liberté de substituer (Paris, G. Cavelier, 1727), puis intégré en 1733 dans le tome II des Ouvrages de politiques (1733, p. 184-198), et enfin dans le tome XI, avec des modifications (1737, p. 93-107). Dans les derniers volumes, l’auteur réunit des matériaux divers parfois très fragmentaires dont des Pensées diverses (tome XII), des Réflexions morales (tomes XIII, XV). Plusieurs des volumes publiés contiennent donc les mêmes textes ou des versions successives. Des éditions séparées ont été publiées en parallèle.

L’ensemble imprimé n’est donc ni homogène, ni cohérent, ni stable. L’auteur lui-même en avait conscience. C’est pourquoi, dans sa vieillesse, il avait envisagé une nouvelle édition et préparé des copies corrigées espérant que « la seconde édition vaudrait mieux que la première » (voir Seconde édition). Par ailleurs la masse des manuscrits conservés essentiellement dans quatre villes différentes (Caen, Neuchâtel, Paris, Rouen) contient différentes copies, brouillons ou mises au net, et présente les mêmes caractéristiques d’une réflexion et d’une rédaction modifiant, augmentant des versions précédentes. Ces réemplois et transformations rendent difficile l’accès à la pensée de l’auteur et constituent un frein aux études visant à appréhender à la fois la cohérence d’une pensée et la dynamique de sa transformation.

L’objectif de cette édition est donc de faciliter l’accès du public, potentiellement découragé par le caractère foisonnant et redondant de cette masse d’écrits, comme le fut en son temps Rousseau dans son travail d’édition et d’adaptation des ouvrages de l’abbé, à une œuvre partiellement méconnue pour ces raisons.

L’édition comprend donc des écrits publiés dans la série des volumes des Ouvrages de politique et de morale, ainsi que le Projet de taille tarifée, le Discours sur la polysynodie, le Projet pour renfermer les mendiants, le Mémoire pour diminuer le nombre des procès, le Nouveau plan de gouvernement des États souverains et des inédits ou opuscules imprimés sous formes de brochure et jamais édités. L’ensemble que nous proposons est sélectionné et classé afin d’éviter les redondances et de favoriser les rapprochements.

Un classement thématique

Le corpus est édité par ensembles thématiques permettant de repérer les différents écrits en fonction de leur contenu et de faciliter les rapprochements entre différents projets dont l’auteur avait conçu la complémentarité :

  • – religion ;
  • – économie, finances, fiscalité ;
  • – paix et Europe ;
  • – gouvernement ;
  • – droit ;
  • – morale ;
  • – langue, belles-lettres et institutions culturelles ;
  • – éducation ;
  • – sciences et philosophie ;
  • – vies des hommes illustres ;
  • – histoire.

L’objectif est de favoriser, dans les domaines de l’histoire politique, économique, philosophique et culturelle, des institutions, de l’éducation, le repérage des écrits traitant de sujets connexes.

Le choix du texte de base et la sélection des variantes

Si aujourd’hui l’accès aux exemplaires originaux est facilité par la mise en ligne d’imprimés numérisés sur différents sites ou bibliothèques virtuelles, cette possibilité ne résout pas les difficultés précédemment soulignées et ne fournit pas ce qu’on attend d’une édition scientifique : accéder à des textes sûrs, débarrassés de leurs imperfections matérielles et à des versions sélectionnées par des choix argumentés.

Les écrits de l’abbé de Saint-Pierre exigent un traitement particulier : sectateur militant des Modernes, l’auteur conçoit la rédaction de ses écrits comme un processus inachevé en vue d’un constant perfectionnement, ce qui explique la transformation de certains des écrits qui lui tenaient le plus à cœur, comme le Projet de paix perpétuelle, le Mémoire sur la réparation des chemins, ou ses travaux sur la fiscalité. L’auteur fait d’abord circuler des ébauches imprimées pour recueillir des avis, procède à une édition séparée d’une version jugée achevée, parfois fait paraître une version abrégée pour un public élargi, enfin reprend un certain nombre de projets et mémoires dans la série des Ouvrages de politique et de morale ou en présente une nouvelle édition.

Ces transformations aboutissent parfois à des versions augmentées et différentes qui ne peuvent être éditées sous la forme classique d’un texte de base accompagné de variantes des différentes éditions.

Un travail de thèse entrepris dans le cadre de ce projet d’édition sur des éléments de ce corpus a utilisé une méthode proposée par la TEI pour l’apparat critique, dite Parallel-segmentation method, qui relève et empile les différentes leçons5. Chaque version est saisie et rendue ainsi disponible à la lecture. Cette méthode jugée intéressante parce qu’elle donne accès à toutes les versions juxtaposées d’un même écrit, et qui a été développée à des fins exploratoires, s’est révélée finalement inapplicable pour répondre aux besoins du public visé par la présente édition. D’une part les écrits de l’abbé de Saint-Pierre, qui ne présentent pas d’intérêt littéraire et stylistique, ne justifient pas une approche de type génétique qui exigerait la restitution de toutes les variantes montrant le travail de rédaction à l’œuvre. D’autre part le lecteur de cet auteur qui cherche d’abord des informations sur sa pensée a besoin d’un texte de référence à partir duquel lui sont présentées les variantes les plus significatives sans perturber la lecture de l’ensemble. C’est pourquoi les textes sont accompagnés d’un choix de variantes sélectionnées en fonction de leur intérêt au regard de l’interprétation du texte, choix éclairé par une introduction relative à l’histoire du texte.

La lecture est facilitée par des notes explicatives et une présentation portant sur un écrit ou un groupement d’écrits. Il a été fait appel à des spécialistes du sujet et de la période pour éclairer ces textes au regard de l’histoire de la question considérée.

Une orthographe normalisée et modernisée

Un autre choix éditorial peut faire débat : celui de la modernisation et de la normalisation de l’orthographe de l’auteur. Dans le sillage de la controverse qui, au XVIIe siècle, oppose Anciens et Modernes à propos de la « rectification » de l’orthographe, l’abbé de Saint-Pierre, académicien français et partisan des Modernes, participe au mouvement tentant d’établir une orthographe nouvelle6. De même qu’il opte pour un style « géométrique » et refuse les séductions de l’éloquence, ce qui éloignera de ses écrits nombre de lecteurs, il orthographie d’une façon qui rebute et qui contribua, selon Grimm, à décourager la lecture :

Si l’abbé de Saint-Pierre n’eût pas affecté une orthographe qui rend ses livres presque indéchiffrables à des yeux non exercés, il serait, je crois, devenu auteur classique7.

Il n’est pas sûr que l’orthographe à elle seule ait empêché l’abbé d’intégrer le panthéon des grands écrivains français mais il est certain que ses choix en la matière n’ont pas facilité la diffusion de sa pensée. Cette orthographe particulière constitue en outre un obstacle aux recherches par termes, aussi bien dans les textes du corpus que dans l’environnement péritextuel de l’édition, en particulier dans les bibliographies et inventaires. Le Projet pour perfectionner l’orthographe des langues d’Europe permet d’étudier le système « rectifié » utilisé par l’auteur sans que se justifie la reproduction de son application qui n’est pas uniforme et nous a paru présenter plus d’inconvénients que d’avantages. C’est pourquoi nous avons opté pour une orthographe modernisée et normalisée.

Lire une variante

Par un clic sur l’appel [•], apparaît en marge de droite la variante : elle est précédée de la lettre majuscule indiquant l’état, manuscrit ou imprimé, considéré (A, B, C…) ; elle commence par le dernier mot de la séquence de texte commune aux états comparés et se termine par le premier mot de la séquence commune suivante.

Ex. : on compare le texte présenté (B) avec un état imprimé antérieur (A).

Texte présenté (B) :

Car je ne compte point [•] au nombre du revenu en fonds de terre le profit des secondes et troisièmes mains…

Variante en marge :

point ici le profit…

Le texte de A est donc :

Car je ne compte point ici le profit des secondes et troisièmes mains…

Les points de suspension entre crochets droits dans une variante […] indiquent une séquence de texte commune. Le signe ¶ indique un alinéa.


1. Confessions, Jacques Voisine (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 483-484.
2. OPM, t. VI, p. 3.
3. Rotterdam, J. D. Beman, 1738, « Seconde édition ».
4. Paris, Cavelier fils, 1725, p. 325-388.
5. Thèse présentée par Subha-Sree Pasupathy, intitulée Édition scientifique numérique (XML, TEI) de projets de l’abbé de Saint-Pierre (ensemble de politique culturelle), sous la direction de Carole Dornier, soutenue le 6 mars 2012 à l’université de Caen Normandie.
6. Voir son Projet pour perfectionner l’orthographe des langues d’Europe, Paris, Briasson, 1730 ; Liselotte Pasques, « La controverse orthographique au XVIIe siècle », Mots, no 28, Orthographe et société, sept. 1991, p. 33 ; Catherine Bougy, « Le Projet pour perfectioner l’ortografe des langues d’Europe de l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), 2011, p. 181-191.
7. Correspondance littéraire, philosophique et critique, Paris, Garnier frères, 1878, t. III, 15 février 1758, p. 474.