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SUR LA SECONDE ÉDITION DE MES OUVRAGES

§ 1

Mes ouvrages sont plus connus des lecteurs étrangers que des lecteurs français ; c’est que la plupart ont été imprimés à Rotterdam chez Beman : peu ont été imprimés à Paris à cause d’une espèce d’inquisition qui y est sur les livres, qui rebute les auteurs mêmes qui n’ont que de bonnes intentions.

§ 2

Je les ai revus et corrigés la plupart et surtout ceux qui ont été imprimés à Rotterdam et ce sont les plus utiles.

§ 3

On trouvera ceux que j’ai corrigés dans des cartons. On pourrait les imprimer tels qu’ils sont et la seconde édition vaudrait mieux que la première.

§ 4

La seule attention du libraire pour son intérêt c’est d’imprimer tout ce qui est de morale et tout ce qui regarde la politique sous ces deux titres : Œuvres de morale de Charles Irénée Castel de St Pierre, et Œuvres de politique de Charles Irénée Castel de St Pierre, afin qu’il n’y eût point quinze ou vingt tomes à acheter ; c’est bien assez qu’il y en ait huit ou neuf sur chacune de ces deux sciences.

§ 5

Je compte qu’il pourra bien y en avoir environ huit de quatre cents pages in-douze pour chaque science et il ne faut point qu’ils soient plus gros. Ils pèsent trop à la main du lecteur et il n’y a que les in-douze qui se lisent. Les in-quarto sont plus durables, mais ils demeurent dans les bibliothèques. On ne les porte point à la campagne, ils ne sont que pour les savants qui la plupart n’ont pas besoin d’acheter de mes ouvrages. Je vise particulièrement à être utile aux gens du monde qui font et défont les modes fondées sur des opinions populaires qui changent. Car je voudrais bien établir la mode d’examiner les modes, comme demanderait la raison universelle.

§ 6

J’avais même dessein en faveur du lecteur de mettre les pensées morales sur chaque matière les unes tout auprès des autres. Car les vérités sur le même sujet se soutiennent, et en se soutenant elles font plus d’impression sur l’esprit du lecteur.

§ 7

J’avais, de même, dessein de mettre les ouvrages de politique sous trois titres : un pour le ministère du Dedans, un pour le ministère des Finances et le troisième pour le ministère des Affaires étrangères. Il y a un tome tout formé pour le ministère des Finances qu’on peut mettre le premier : c’est la méthode de la taille tarifée.

§ 8

De même, on peut mettre pour le premier tome des affaires étrangères l’Abrégé du projet de paix perpétuelle et y ajouter ce que j’ai écrit depuis sur cette matière en différentes occasions. Les trois tomes du grand ouvrage sur ce sujet, quoiqu’ils ne soient pas corrigés, peuvent faire les derniers tomes de ce ministère, parce qu’il y a des vues sensées et utiles qu’il faut démêler des vues fausses ou mal digérées. Le traité du scrutin peut être mis dans le premier tome des affaires du Dedans.

§ 9

J’aurais pu faire ce travail moi-même mais la première attaque de paralysie qui m’arriva au mois d’avril 1739 m’en ôta l’espérance. La seconde attaque qui m’arriva il y a trois mois m’a confirmé dans mon impuissance, et c’est pour cela que je souhaite que mes héritiers fassent faire à loisir ce que j’avais dessein de faire moi-même. Je leur laisse exprès divers exemplaires reliés de tous mes ouvrages imprimés pour en donner aux deux hommes qu’ils choisiront pour éditeurs de la seconde édition, soit pour un libraire d’Hollande ou pour un libraire de Paris. J’opine pour la Hollande et alors il faudra qu’il imprime ce qui a été imprimé à Paris.

§ 10

Il y a des traités de politique qui peuvent être mis sous le titre de morale et des traités de morale qui peuvent être mis sous le titre de politique. J’opine alors pour augmenter le nombre de tomes de politiques ; c’est qu’il est plus utile au genre humain que les hommes les plus autorisés qui ont part au gouvernement des États et qui ont le plus de pouvoir, aient aussi le plus de sagesse. La morale sert au particulier : la politique sert à tous les particuliers.