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OBSERVATIONS SUR L’ESSENTIEL DE LA RELIGION

PRÉFACE [BPU Neuchâtel, ms. R125 (C)]

§ 1

En composant ce discours, j’ai eu en vue deux sortes de personnes : les uns qui croient à la vérité, la durée perpétuelle de l’âme et une seconde vie heureuse mais qui ne pensent guère aux moyens les plus efficaces d’obtenir cette seconde vie heureuse, mais se soucient beaucoup de pratiquer scrupuleusement les dehors, les cérémonies de la religion, sans se soucier de pratiquer chaque jour, chaque heure, l’essentiel de cette religion de la manière la plus parfaite qu’ils pourraient.

§ 2

Or ce discours tend à les faire beaucoup soucier au contraire de pratiquer scrupuleusement dans toutes les heures cet essentiel de la religion, c’est-à-dire toutes les parties de la charité bienfaisante sans se soucier tant d’en pratiquer les dehors et les cérémonies qui en comparaison sont des moyens peu efficaces, si ce n’est en tant que ce sont des pratiques de cette charité bienfaisante1.

§ 3

La seconde sorte de personnes que j’ai eu en vue sont de ceux qui voulant passer pour esprits supérieurs traitent le peuple2 d’imbécile de croire l’immortalité de l’âme, négligent par conséquent et les dehors et la pratique de l’essentiel même de la religion et vivent comme s’ils voyaient avec la certitude de la démonstration que leur âme qui, quoique substance incomparablement plus parfaite que la substance de leur corps sera néanmoins anéantie lors de leur mort, tandis que les parties insensibles de leur corps subsisteront éternellement.

§ 4

Ils vivent comme si un bonheur éternel dont ils ont ouï parler ne valait pas la peine de s’en assurer et de l’obtenir de Dieu par un moyen parfaitement efficace, c’est-à-dire par cette pratique de la charité bienfaisante pour plaire à cet Être bienfaisant.

§ 5

Ils ont assez d’esprit pour voir qu’une grande espérance est un grand plaisir et qu’en observant la justice ils pourraient goûter innocemment tous les plaisirs innocents de la vie présente et qu’elle en deviendrait d’autant plus agréable si l’essentiel de la religion ou la bienfaisance étaient aussi pratiquées par les autres personnes avec qui ils ont à vivre et s’ils craignaient tous de leur faire la moindre injustice et de leur causer la moindre peine et si dans l’espérance d’une récompense infiniment grande, ils étaient toujours disposés à leur procurer beaucoup de plaisirs innocents.

§ 6

Ils ont assez d’esprit pour voir que la même charité bienfaisante pratiquée par eux et beaucoup plus multipliée parmi les hommes servirait également et en même temps à leur rendre la vie présente plus heureuse et les délivrerait de la crainte de l’anéantissement et de la crainte d’une seconde vie malheureuse destinée aux injustes, craintes fondées sur la vraisemblance et par conséquent maux très réels.

§ 7

Ils ont assez d’esprit pour voir qu’une espérance vive et fondée sur la vraisemblance d’un bonheur éternel serait un grand bien présent.

§ 8

Or entre deux événements futurs également possibles, la raison ne conduit-elle pas à choisir le plus agréable ? Ne porte-t-elle pas plus à espérer beaucoup qu’à craindre beaucoup surtout si le parti de l’espérance et de la crainte est de beaucoup le plus vraisemblable ?

§ 9

Et n’est-il pas de beaucoup plus vraisemblable de soutenir que la matière ne suppute point, ne sent point de plaisir, que de soutenir qu’elle compare, qu’elle suppute, qu’elle sent du plaisir ?

§ 10

N’est-il pas beaucoup plus vraisemblable de soutenir que ce qui pense en nous, que ce qui suppute en nous, que ce qui sent du plaisir en nous est quelque chose, quelque substance très différente des parties de la matière qui composent la machine de notre corps, que de soutenir que ce sont ces petites parties de matière qui pensent, qui supputent, qui sentent du plaisir ?

§ 11

D’un autre côté n’est-il pas évident que l’Être parfait qui a créé et qui conserve le monde par sa volonté toute puissante, est infiniment juste et infiniment bienfaisant, et qu’il est incomparablement plus honoré et mieux imité par nos œuvres de justice et de bienfaisance que par nos discours, par nos louanges, par nos révérences, c’est-à-dire par les dehors de la religion ? Or n’est-il pas incomparablement plus vraisemblable de soutenir que l’Être juste punira les injustes qui n’auront point réparé leurs injustices et que l’Être bienfaisant récompensera les bienfaisants dans la seconde vie que de croire qu’il traitera de la même manière les plus grands scélérats et les plus grands saints ou les plus grands bienfaisants ?

§ 12

Or ces deux sortes de personnes pourront profiter de ce discours. Les premiers verront clairement que l’essentiel de la religion chrétienne, à en croire le sauveur des hommes lui-même, c’est la pratique de la charité bienfaisante et le seul moyen efficace d’obtenir le paradis, et les autres verront que le parti le plus prudent est de suivre le précepte de la bienfaisance.

§ 13

Nous ne saurions point avec certitude en quoi consiste l’essentiel de la religion, si Jésus-Christ lui-même ne nous l’eût déclaré bien précisément en deux endroits de son Évangile. L’un, où il recommande l’amour de Dieu [•] et l’amour du prochain en saint Mathieu XXII. 40 et où il dit expressément : In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetae : C’est dans ces deux commandements que consistent toute la Loi et les prophètes. Dans le second, Math. VII. 12, où il recommande l’amour du prochain pour plaire à Dieu, et où il dit haec est enim lex et prophetae ; car c’est là la Loi et les prophètes.

§ 14

Nous ne trouvons dans toute l’Écriture que ces deux endroits où nous soyons avertis de l’essentiel de la religion, par ces termes si importants : car voilà toute la Loi, et tout ce qu’il y a d’essentiel pour le salut dans les prophètes.

§ 15

J’entends ici par l’essentiel de la religion, d’un côté, ce qu’il faut nécessairement pratiquer, et de l’autre, ce qu’il suffit de pratiquer exactement pour plaire à Dieu, pour éviter l’enfer et pour obtenir le paradis.

§ 16

Or il nous était très important d’avoir une règle sûre pour discerner ce qui est nécessaire et ce qui suffit pour le salut, de ce qui n’est pas nécessaire et de ce qui ne suffit pas [•].

§ 17

Il est vrai que les sages pouvaient arriver à démontrer que c’est là l’essentiel de la sagesse, mais le gros du monde, qui n’a pas d’usage de la démonstration, avait besoin que cette vérité lui fût révélée par des miracles3.

§ 18

C’est dans le discours que Notre Seigneur fit à un grand nombre de juifs qui l’avaient suivi sur une montagne4, pour leur enseigner ce qui est nécessaire pour obtenir la béatitude éternelle, qu’il prononça ce passage célèbre.

§ 19

Omnia ergo quaecumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis : haec est enim lex et prophetae.

§ 20

Faites donc pour les hommes tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous, car c’est là la Loi et les prophètes.

§ 21

Ce qui mérite le plus de considération dans ce passage, ce sont ces dernières paroles : Haec est enim lex et prophetae : Car c’est là la Loi et les prophètes [•].

§ 22

Jésus-Christ ne dit pas : C’est en cela que consiste la plus grande partie de la Loi et des prophètes, au contraire, pour éviter toute équivoque, il dit dans un de ces deux endroits universa lex5, toute la loi, et c’est ce que j’explique par ces mots : l’essentiel de la loi, l’essentiel de la religion, la condition essentielle pour obtenir la béatitude éternelle, le principal but de la plus grande sagesse.

§ 23

Si cette loi si simple et si courte renferme effectivement la Loi et les prophètes, elle doit renfermer tous les moyens nécessaires pour arriver à la béatitude éternelle, c’est-à-dire au but que l’Être sage et bienfaisant s’est proposé pour rendre les hommes heureux, tant durant leur passage sur la terre que dans le ciel, où ils doivent recevoir la récompense du bon usage qu’ils auront fait de leur liberté [•].

§ 24

On va donc voir, par les éclaircissements suivants, que l’observation de cette seule loi de la charité bienfaisante envers le prochain pour plaire à l’Être infiniment bienfaisant nous rendrait la vie présente très heureuse, et nous assurerait la béatitude, et par conséquent atteindrait parfaitement au but de tous les commandements, et de tous les préceptes particuliers qui sont dans la loi de Dieu, et qui sont répétés dans les écrits des prophètes [•].

§ 25

C’est proprement la grande étendue de cette loi exprimée en si peu de paroles qui en démontre la grande sublimité ; telle est la loi de la bienfaisance mutuelle que d’autres appellent la loi de la charité tant envers Dieu qu’envers les hommes.

§ 26

Cette même sublimité est une démonstration que la religion de Jésus-Christ est la seule véritable6, puisque nulle autre n’a jamais averti de l’essentiel de la religion, et n’a réduit à un si petit espace tous les moyens absolument nécessaires pour obtenir la béatitude en cette vie, et en l’autre [•] [•].

§ 27

Si je me sers ici plus souvent du terme de bienfaisance que du terme de charité, ce n’est pas que je n’entende toujours la même chose par ces deux termes7 : c’est que je me suis aperçu que divers théologiens dans leurs disputes, et dans leurs persécutions réciproques, nommaient quelquefois charité ce qui me paraissait malfaisance, et qu’ils faisaient contre les autres ce qu’ils n’auraient pas voulu que l’on fît contre eux en pareil cas, ils appelaient charité un procédé injuste, telle qu’est la persécution de ceux que l’on croit dans l’erreur ; ainsi ils ne suivaient nullement le précepte de la charité bienfaisante que je viens de citer : Faites donc pour les hommes tout ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous [•] [•].

PREMIER ÉCLAIRCISSEMENT

§ 28

Il est visible que si vous faites toujours pour votre prochain tout ce que vous voudriez qu’il fît pour vous, si vous étiez à sa place, et lui à la vôtre, vous ne ferez jamais rien contre lui de ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous.

§ 29

Ainsi, en observant la loi générale pour le bien, vous observerez toujours la règle générale contre le mal, c’est-à-dire que vous observerez toujours la première loi de la société humaine, qui est si importante à votre propre bonheur. Ne faites point contre les autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous, puisque, si vous voulez toujours leur faire du bien, vous ne voudrez jamais leur faire du mal, et c’est apparemment ces deux règles de morale que les anciens philosophes nous ont voulu donner, en nous disant : Declina a malo, abstine a malo et fac bonum : Ne faites point du mal, et faites du bien8, mais ils ne nous enseignaient pas la règle pour connaître en quoi consistaient le bien et le mal, au lieu que la raison universelle de concert avec la Révélation nous l’apprend en nous disant que le bien c’est tout ce que nous désirons que les autres fassent pour nous, et le mal tout ce que nous craignons que les autres ne fassent contre nous.

SECOND ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 30

Il est visible que si vous ne faites jamais contre les autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous, vous ne ferez point de mal, vous ne tuerez personne, vous ne blesserez personne, vous ne déroberez rien à personne, vous n’ôterez rien à personne par violence, vous ne porterez jamais faux témoignage contre personne, vous rendrez à chacun ce qui lui est dû, vous ne calomnierez personne, ainsi vous observerez toujours les commandements de Dieu qui sont des défenses de nuire à personne, et même vous ne commettrez point quantité d’autres offenses qui ne sont pas exprimées en détail dans le Pentateuque et dans les prophètes.

TROISIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 31

En observant cette loi de bienfaisance pour plaire à Dieu, et pour obtenir le paradis, vous observerez la loi de l’amour de Dieu, puisque vous travaillerez pour lui plaire ; et d’ailleurs peut-on le regarder comme auteur du paradis et de l’enfer sans le reconnaître comme infiniment puissant, comme infiniment juste, et comme infiniment bienfaisant envers nous, et par conséquent infiniment digne de notre culte de reconnaissance ? Peut-il être jamais mieux fondé que pour un Être qui pour toute loi ordonne aux autres hommes, pour obtenir la béatitude éternelle, de faire pour nous tout ce qu’ils font pour eux-mêmes ?

QUATRIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 32

De là il suit que toutes les pratiques, qui tendent, de quelque manière que ce soit, à nous conduire à l’observation de ce précepte de charité mutuelle [•], sont estimables, et que celles qui nous y conduisent par le chemin le plus facile, le plus court, et qui nous le font observer d’une manière beaucoup plus parfaite, sont de beaucoup les plus estimables.

§ 33

De là il suit que celui qui fait de grandes aumônes aux malheureux fait beaucoup mieux que lorsqu’il se contente de prier Dieu pour leurs besoins, car à désir égal de plaire à Dieu l’action devient estimable à proportion qu’elle est plus utile aux hommes, puisque le but du précepte divin est évidemment la plus grande utilité des hommes.

§ 34

De là il suit qu’il vaut mieux procurer le plus grand bien que le plus petit, un bien plus durable qu’un moins durable, et procurer des bienfaits à un grand nombre de familles qu’à un petit nombre, à une nation qu’à une ville.

§ 35

De là il suit que les sociétés destinées à soulager les pauvres, les malades, à leur enseigner des métiers, et à vivre vertueusement selon le grand précepte de la charité mutuelle [•], sont beaucoup plus parfaites que les sociétés des hommes qui se destinent à vivre presque entièrement pour eux-mêmes, à faire des prières, des méditations et des spéculations presque inutiles au prochain, dans des solitudes où ils ne font presque rien pour les autres [•] ; c’est que les solitaires s’éloignent des occasions de faire du bien aux hommes, et par conséquent de la plus parfaite observation du précepte de la bienfaisance : Faites donc pour les hommes tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous.

§ 36

De là il suit que les crimes sont grands à proportion qu’ils sont injustes, et qu’ils s’éloignent du commandement général de faire du bien, de procurer du bien aux autres, et à proportion que le mal physique, la douleur, la peine, le chagrin que l’on cause aux autres, est grand, durable, et qu’il regarde un grand nombre de familles : les grands crimes sont les grandes injustices.

§ 37

De là il suit que le mal moral est petit, que la faute est petite à proportion que le mal physique que l’on cause est petit, et qu’il est plus facile de le réparer en procurant quelque bien physique, quelque plaisir équivalant au mal physique, c’est-à-dire à la douleur que l’on a causée.

CINQUIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 38

De ce principe : Il ne faut pas faire contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, si vous étiez à sa place, et lui à la vôtre, il s’ensuit que vous ne devez pas être ingrat sur les services, sur les offices, sur les bienfaits, sur les prévenances, sur les politesses, sur les soins obligeants.

§ 39

Il s’ensuit que vous devez rendre ce qu’on vous a prêté, il s’ensuit que vous devez rendre un dépôt à celui pour qui on vous l’a confié, il s’ensuit que vous devez plus à ceux de qui vous avez plus reçu, et qu’ainsi vous devez plus à votre père et à votre mère qu’à personne. Or comment vous acquitter envers eux que par des obéissances, des respects, des déférences, et autres marques de reconnaissance ?

SIXIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 40

Vos domestiques, vos parents, vos amis, votre femme, votre mari, vos enfants, vos voisins sont ceux avec qui vous vivez le plus, et dont vous pouvez recevoir le plus de biens et de maux : c’est particulièrement ceux-là que nous appelons notre prochain, et c’est particulièrement ceux-là que nous devons avoir le plus en vue, lorsqu’il s’agit d’observer le précepte de la charité bienfaisante faites donc pour les hommes tout ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous.

§ 41

De là il suit que vous êtes beaucoup plus obligé de contribuer à leur bonheur, et à diminuer leurs maux qu’à contribuer au bonheur des autres.

§ 42

De là il suit qu’il faut tâcher de faire plus pour eux qu’ils ne font pour vous, de peur de leur être redevable, et de leur faire injustice.

§ 43

De là il suit qu’il vaut mieux être mari bienfaisant que maître bienfaisant, et qu’il y a des devoirs plus importants les uns que les autres.

SEPTIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 44

De là il suit qu’il faut être non seulement juste envers eux, mais encore plus que juste, c’est-à-dire bienfaisant : il faut donc être mari juste et bienfaisant, femme juste et bienfaisante, voisin juste et bienfaisant, citoyen juste et bienfaisant, sujet juste et bienfaisant, roi juste et bienfaisant : c’est qu’il n’est rien dû à celui qui n’est que juste, mais il est dû quelque récompense à celui qui est non seulement juste, mais encore bienfaisant, et c’est particulièrement la récompense éternelle que Dieu promet aux esprits immortels9, qui pour lui plaire sont occupés durant leur vie passagère de la pratique de la charité bienfaisante.

§ 45

On n’a pas besoin de nous recommander de faire du bien à ceux qui nous plaisent, et tant qu’ils nous plaisent, c’est qu’alors nous avons un plaisir présent à leur faire du bien, nous sommes payés comptant, mais il nous fallait une loi pour nous commander de faire du bien à ceux qui ne nous plaisent point, à ceux mêmes qui nous déplaisent, à qui nous déplaisons, qui nous haïssent, et qui nous persécutent : c’est que leur faire du bien, c’est le grand moyen de leur plaire et de faire cesser leur haine et leurs persécutions.

§ 46

Voilà d’un côté pour le bonheur de la vie présente, et d’un autre côté pardonner les injures pour plaire à l’Être bienfaisant, c’est un grand bienfait, et un grand moyen d’obtenir de lui une récompense immense et éternelle, incomparablement préférable au plaisir de se venger, et à la peine de pardonner : la seule récompense qui convienne à la nature d’une substance immortelle.

§ 47

De là il suit que tous les commandements de Dieu se réduisent à ce seul commandement : Procurez aux hommes, pour me plaire, tous les biens que vous voudriez qu’ils vous procurassent.

§ 48

Il est vrai que les hommes les plus vertueux, les plus éclairés de leur temps, dans leurs assemblées générales et particulières, ont fait encore d’autres commandements que nous appelons commandements de l’Église, mais ce ne sont que des moyens pour faciliter l’observation du commandement divin, ce n’est rien d’essentiel, puisque, soit au Japon, soit à la Chine, le chrétien bienfaisant peut se sauver comme parmi les chrétiens [•].

§ 49

Il y a même apparence que la raison humaine devenant plus éclairée dans la suite des siècles, les principaux officiers des sociétés chrétiennes pour les mœurs vertueuses pourront dans d’autres assemblées perfectionner tellement ces moyens de siècle en siècle que notre postérité ne trouvera que du plaisir à pardonner les injures et les persécutions, si tant est qu’il y ait encore des injures et des persécutions à pardonner sur la terre, dans ces siècles heureux remplis d’une charité toujours bienfaisante, qui ne persécute jamais ceux qui ont le malheur de se tromper dans leurs opinions.

HUITIÈME ÉCLAIRCISSEMENT [•] [•]

§ 50

C’est un merveilleux avantage que d’avoir dans une loi si courte une règle sûre pour décider tous nos doutes sur tous les partis que nous avons à prendre dans la conduite de notre vie.

§ 51

Quand un écrivain a cette règle devant les yeux, il voit bientôt que le silence sur certaines questions est le meilleur parti pour entretenir ou pour ramener la concorde et la tranquillité, sans lesquelles nul bonheur à espérer pour les hommes.

§ 52

Quand un juge a cette règle devant les yeux, il voit bientôt ce qu’il doit faire dans son métier pour faire cesser l’oppression du plus faible, et pour lui faire rendre justice par le plus fort.

§ 53

Quand un ouvrier, un marchand, un domestique ont cette règle devant les yeux, ils peuvent obtenir le paradis, sans que personne ait jamais à se plaindre d’eux, et au contraire tous ceux à qui ils auront affaire s’en loueront.

§ 54

Quand un ministre d’État a cette règle si courte devant les yeux, il est bientôt déterminé à choisir et à mettre plus d’heures à suivre l’entreprise qui produit beaucoup plus de grands biens au plus grand nombre de familles, et à donner moins d’heures à régler les affaires de moindre importance [•], à préférer les maux de la paix aux maux de la guerre, les petits inconvénients de la voie de l’arbitrage des souverains pareils aux grands inconvénients des longues guerres.

§ 55

Quand un précepteur ou un régent a cette règle devant les yeux, il connaît bientôt ses principaux devoirs.

§ 56

Quiconque envisage souvent la grandeur de la récompense des bonnes œuvres n’a que du plaisir à en remplir sa vie, et ceux avec qui il a à vivre n’ont jamais qu’à se louer de son commerce.

§ 57

Toutes nos lois humaines, tous nos règlements politiques pour rendre la société plus heureuse sont des chefs-d’œuvre de la raison humaine de chaque siècle, et ne sont pourtant que des explications de cette petite et divine loi pour les différents cas de la vie, elles y aboutissent toutes, quand elles sont bonnes, comme à leur principe [•]. Cela se peut démontrer par le dénombrement des bonnes lois, qui vont plus droit que les autres vers le plus grand bonheur de la société.

§ 58

Cette loi, par exemple, ne s’adresse-t-elle pas à celui qui gouverne un État, comme elle s’adresse à chacun de ses sujets ? Ne lui ordonne-t-elle pas de faire, pour l’augmentation du bonheur de ses sujets, des lois non seulement très équitables, mais encore très avantageuses au plus grand nombre de familles, c’est-à-dire telles qu’il voudrait qu’elles fussent faites s’il était lui-même sujet ? Ainsi les rois, les princes, les riches [•] ont plus de moyens que les autres hommes d’exercer la bienfaisance, et par conséquent d’obtenir le paradis.

§ 59

C’est cette loi qui étant entièrement observée comprend, elle seule, l’observation de toutes les autres lois pour rendre l’homme heureux, et en ce monde passager, et dans le monde permanent et éternel.

OBJECTION I

§ 60

Celui qui a tué un homme pour le voler peut, pour éviter d’être pendu, réclamer pour lui la première règle de la société, et dire au bourreau, et au magistrat : Ne faites pas contre moi ce que vous ne voudriez pas qu’on fît contre vous.

Réponse

§ 61

On voit aisément que cette objection n’est qu’un sophisme : car il est visible que le magistrat est établi pour faire exécuter les lois qui sont faites pour procurer de la sûreté aux citoyens contre les voleurs, et autres perturbateurs du repos de la société, et que le bourreau est établi pour les exécuter, et qu’ainsi leur devoir est, l’un de juger, et l’autre de punir le criminel selon la loi, et de là il suit que, si le criminel était ou magistrat ou bourreau, il en userait envers tout autre criminel de la même manière qu’ils font envers lui.

§ 62

C’était à lui criminel de ne pas contrevenir le premier si ouvertement à la première loi de la société ; c’était à lui à ne pas faire contre celui qu’il a tué ce qu’il n’eût pas voulu qu’on eût fait contre lui-même. Ainsi c’est présentement au magistrat à le faire punir, pour procurer la sûreté publique.

OBJECTION II

§ 63

Le commandement de charité, ou de bienfaisance, pour plaire à Dieu me dit : Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous. Or je voudrais que vous me donnassiez tout votre bien : donc je suis obligé à vous donner tout le mien, ce qui serait un commandement, une loi, absurde et ridicule.

Réponse

§ 64

1. On suppose toujours que l’exécution du commandement de Dieu puisse se faire selon l’ordre de la prudence et de la justice, car il est bien certain que le désordre, l’imprudence et l’injustice dans les actions ne peuvent pas être commandés par l’Être parfait.

§ 65

De là il suit que c’est particulièrement à vos parents à qui, étant le plus obligé, vous devez plus de bienfaits qu’à moi à qui vous ne devez rien.

§ 66

De là il suit que vous devez plutôt de la bienfaisance à ceux qui sont actuellement dans le malheur et dans la misère, le reste étant égal, qu’à moi qui ne souffre point.

§ 67

De là il suit que vous devez plus de bienfaits aux personnes d’un grand mérite qu’à ceux qui n’en ont point.

§ 68

De là il suit qu’il est plus prudent à vous de ne donner qu’une partie de votre revenu aux pauvres que de leur en donner le fonds.

§ 69

De là il suit qu’il est juste d’être reconnaissant des bienfaits que vous avez reçus avant que d’être bienfaisant.

§ 70

2. Celui à qui vous donneriez tout votre bien pour satisfaire au précepte, et pour obtenir le paradis, n’est-il pas obligé, par semblable précepte, de faire pour vous ce qu’il voudrait que vous fissiez pour lui. Ainsi si c’est à vous deux à vous donner tout, c’est à vous deux à vous tenir quittes l’un l’autre d’un présent qui serait imprudent, et à vous contenter de vous faire l’un à l’autre de petits présents, tantôt par libéralité, et par amitié, tantôt par reconnaissance.

OBJECTION III

§ 70

Un esclave mahométan dira à son maître : le précepte vous oblige de faire pour moi tout ce que vous voudriez que je fisse pour vous si j’étais à votre place ; et vous à la mienne. Or si j’étais maître, et vous mon esclave, je vous donnerais votre liberté, quoique je vous eusse acheté deux cents onces d’argent, c’est par ce bienfait que vous pouvez acheter le paradis.

§ 71

Or que peut dire à cela le maître à son esclave ?

Réponse

§ 72

1°. Je conviens, lui dira son maître, que c’est par des bienfaits pour plaire à Dieu que l’on obtient le paradis, aussi suis-je dans l’intention de vous en faire, et vous savez vous-même que je vous épargne plus de peines et de fatigues que les autres maîtres n’en épargnent aux leurs, et que je vous donne plus d’agréments et de douceurs que n’en donnent les autres maîtres, ce sont des bienfaits journaliers avec lesquels j’espère obtenir le paradis. Vous êtes bien vêtu, bien nourri dans la maison, mais comme ma femme et mes enfants ont besoin de vos services, si je les en privais, je leur ferais injustice. Or je dois davantage à ma femme, à mes enfants qu’à vous, et si vous étiez à ma place avec pareils engagements, vous auriez tort de me donner ma liberté si j’étais votre esclave, de sorte que si je ne vous donne pas votre liberté, je ne fais en cela que ce que vous feriez à ma place. Car si, étant maître de dix esclaves, chacun d’eux venait à vous faire la même demande que vous me faites, en vérité leur donneriez-vous à tous leur liberté malgré votre famille qui en souffrirait, comme si sans des bienfaits de cette importance vous ne pouviez obtenir le paradis ?

§ 73

2°. Ne suffit-il pas, pour obtenir le paradis, de rendre ses esclaves, sa femme, ses enfants, ses amis, ses voisins, chacun dans leur condition, plus heureux qu’ils ne sont ailleurs, et si tous tant qu’ils sont font autant pour moi que je ferai pour eux, ne serai-je pas de mon côté très heureux dans cette première vie, et ne seront-ils pas de leur côté des plus heureux dans la première et dans la seconde vies ? Puisque nous aurons tous accompli le précepte autant que la prudence et la justice le permettent.

§ 74

De là il suit qu’on ne peut jamais opposer que de vaines subtilités à ces deux préceptes dictés aux hommes par la raison universelle : Abstine a malo et fac bonum : Ne faites mal à personne, faites du bien à tous ceux que vous pouvez.

APPLICATION AUX MISSIONNAIRES [•] [•]

§ 75

Il est visible que si nos missionnaires voulaient se contenter de prêcher l’essentiel du christianisme aux infidèles, ils auraient divers grands avantages qu’ils n’ont point, lorsqu’ils commencent par prêcher nos mystères [•].

§ 76

1°. Pour prêcher l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance pour plaire à Dieu et pour en obtenir le paradis, ils n’ont point besoin de faire des miracles pour se faire croire, ils n’ont besoin que de mettre en œuvre les preuves que fournit la raison universelle, qui est commune entre nous et les infidèles.

§ 77

2°. Ils ne trouveraient jamais aucune opposition à leur mission, ni de la part des magistrats, ni de la part des prêtres des infidèles [•].

§ 78

3°. [•] Ils formeraient quantité de justes et de bienfaisants, pour qui Dieu ferait sans doute les miracles nécessaires pour leur faire croire ceux de nos mystères dont la créance est nécessaire au salut, ou bien Dieu juste les dispenserait d’une condition qu’il leur aurait été impossible de remplir : Deus justus impossibilia non jubet, et sub Deo justo miser esse quisquam nisi mereatur potest : Dieu juste ne commande point des choses impossibles ; sous le gouvernement d’un Dieu juste, nul ne peut être malheureux s’il ne l’a mérité10.

§ 79

4°. Ils seraient accoutumés à aimer les chrétiens, et la religion chrétienne, ils auraient la passion du paradis : ainsi leurs autres passions ne les empêcheraient plus d’être chrétiens, et ils trouveraient beaucoup moins de difficulté dans la suite à se soumettre à toutes nos vérités incompréhensibles, telles que sont ces trois-ci : 1. Il y a trois personnes en Dieu. 2. La seconde personne divine s’est faite homme. 3. Dieu juste doit punir du feu éternel toute la postérité d’Adam, à moins que la seconde personne divine ne satisfasse à la justice de Dieu son Père.

§ 80

Il est de la sagesse des missionnaires, lorsqu’ils n’ont point le don des miracles, de ne pas choquer la raison de personnes encore mal affermies dans l’essentiel du christianisme, et de réserver à leur révéler ces mystères, lorsque ces infidèles seront bien affermis.

§ 81

5. Il est visible que les chrétiens en seraient mieux traités dans les États des souverains infidèles, si on ne les y regardait que comme des personnes très raisonnables, très justes et très bienfaisantes11.

APPLICATION À L’ÉDUCATION DES ENFANTS [•] [•]

§ 82

C’est un grand avantage pour les précepteurs de n’avoir besoin que de cette règle pour rendre les enfants honnêtes gens, pour leur procurer des talents utiles au bonheur de la nation et à l’agrément du commerce de la vie et pour leur faire bien remplir un jour avec joie tous leurs devoirs.

§ 83

Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous s’ils étaient à votre place, car de cette règle pour le bien suit celle-ci contre le mal :

§ 84

Ne faites jamais contre les autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous s’ils étaient à votre place.

§ 85

C’est aussi un grand avantage pour l’enfant de n’avoir à consulter qu’une règle si simple pour savoir à tout moment ce qu’il doit faire, et ce qu’il ne doit pas faire.

§ 86

Mais il est vrai que c’est au précepteur, au gouverneur à lui en faire faire l’application tout le long de la journée, et à le faire souvenir le soir, en le louant, de ce qu’il a fait de conforme à cette règle, et en le blâmant de ce qu’il a fait de contraire.

§ 87

Si par exemple, l’enfant a bien fait dans les études ce que ses parents désirent de lui, on le louera de son obéissance, et de ce qu’il a fait pour leur plaire, s’il n’a pas fait tout ce que ses parents voudraient qu’il fît, ne peut-on pas lui dire : Est-ce leur obéir que de ne pas étudier comme il faut ? Est-ce leur marquer de la reconnaissance de tout ce qu’ils ont fait pour vous ? Est-ce les inviter à continuer leurs bienfaits que de leur désobéir ? Voudriez-vous, si vous aviez des enfants, qu’ils vous désobéissent ? Et puis après tout, que vous demandent ces parents, si ce n’est de souffrir de petits maux pour vous procurer bientôt de grands biens ? Songez quelle sera la punition des désobéissants, quelle sera la récompense des obéissants dans votre seconde vie ?

§ 88

C’est une bonne méthode, pour former la raison des enfants, que de leur apprendre à remonter dans toutes leurs actions au premier principe qui est : Observez la loi de Dieu, d’autant plus que cette loi est très avantageuse pour vous dans cette vie, puisqu’en même temps qu’il vous ordonne de ne faire aucun mal aux autres, et de leur faire du bien, il leur commande aussi non seulement de ne vous faire aucun mal, mais encore de vous faire du bien ; et quand elle ne serait pas très avantageuse pour vous dans cette vie, ne serait-ce pas le plus grand des malheurs pour vous dans la vie future si vous ne l’avez pas bien observée dans celle-ci ?

§ 89

Cette règle divine est un principe simple qu’on ne saurait jamais trop répéter aux enfants, quand on le joint à l’idée du paradis, surtout quand ils s’écartent de la discipline. Ce principe affermi par une longue répétition devient avec le temps un ressort suffisant pour les ramener avec douceur à s’acquitter de tous leurs devoirs, et même avec le plaisir que donne une grande espérance.

§ 90

S’il est vrai que l’essentiel de la religion chrétienne soit, d’un côté, l’observation de la justice dans sa condition, de peur de déplaire à Dieu et d’être condamné à l’enfer, et de l’autre, la pratique de la bienfaisance pour lui plaire et pour en obtenir le paradis, il s’ensuit que nos catéchismes pourraient être beaucoup perfectionnés du côté de la morale pratique.

§ 91

Il faudrait donc 1° y enseigner à chacun les actions d’injustice et de bienfaisance les plus ordinaires de sa condition, toujours jointes aux deux grands motifs de grande espérance.

§ 92

Il faudrait 2° y enseigner les moyens de contracter une habitude religieuse en répétant plusieurs fois par jour ces deux exclamations chrétiennes dans les douleurs et dans les plaisirs : Ô que j’aurais à souffrir en enfer si je mourais plus injuste que bienfaisant ; Ô que j’aurais de grands plaisirs et d’une longue durée en paradis si je mourais plus bienfaisant qu’injuste.

CONCLUSION POLITIQUE TRÈS IMPORTANTE [•] [•]

§ 93

Il est du plus grand intérêt de l’État de faire en sorte, soit par le perfectionnement de l’éducation dans les collèges, soit par l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné pour le choix des évêques et des curés, soit par la multiplication des conférences de morale, que les sujets, grands et petits, observent avec beaucoup plus d’exactitude le commandement essentiel de la religion pour plaire à Dieu, et pour en obtenir le paradis.

§ 94

Il est visible que si ce commandement était exactement observé par tous les sujets les uns envers les autres, ou personne n’aurait tort, ou tous les torts seraient réparés avantageusement, la vie présente en serait infiniment plus agréable, et le bonheur de la vie future incomparablement plus assuré.

§ 95

Si les conférences de morale sur l’observation de ce commandement étaient beaucoup plus multipliées entre les ecclésiastiques, si la méthode du scrutin était bien observée entre eux pour le choix des évêques et des curés, on choisirait les plus bienfaisants et les plus éloquents pour persuader la bienfaisance dans leurs instructions, et si dans nos collèges nos précepteurs employaient la moitié plus d’heures à faire prendre aux enfants et à fortifier en eux les habitudes à la justice et à la bienfaisance, et s’ils faisaient tous les jours croître en eux le désir du paradis jusqu’à la passion12, nous verrions incomparablement moins d’injustice, nous sentirions incomparablement plus de plaisirs et d’agréments dans la société, et nous aurions incomparablement plus de fondement pour espérer une heureuse immortalité [•] [•].

§ 96

Telles sont mes opinions présentes sur l’essentiel de notre religion, je les garderai jusqu’à ce que de nouvelles lumières ou une autorité infaillible m’en fassent changer.

Lettre de M. l’Abbé de Saint-Pierre contre ceux qui conseillent de faire schisme [•] [•].

§ 97

À Paris, au Palais Royal, 30 mars 1736.

§ 98

On a imprimé sans nom de libraire, mais sous le nom de M. l’Abbé de Saint-Pierre, au mois de novembre dernier deux lettres pour exhorter ceux qui ont reçu la Constitution Unigenitus à se séparer extérieurement et même dans les églises de ceux qui en ont appelé au futur concile, à les traiter d’hérétiques, de schismatiques, et à les fuir comme des pestiférés, dont le commerce est très dangereux et même très criminel devant Dieu.

§ 99

Je ne sais qui est l’auteur [•]. Ce que je sais bien, c’est que celui qui croit comme moi, que l’essentiel du christianisme, c’est de pratiquer la bienfaisance pour plaire à Dieu, envers ceux qui ont le malheur d’être dans des erreurs, et envers ceux même qui nous haïssent et qui nous persécutent, est bien éloigné d’écrire de pareilles lettres si pleines de haines, d’aversion, et si remplies d’esprit de sédition13.


1.Sur l’emploi de l’expression « charité bienfaisante », voir ci-dessous § 27.
2.Peuple se dit ici par opposition aux gens éclairés (plus particulièrement par opposition aux « esprits forts »).
3.Voir Leibniz, Essais de Théodicée, Amsterdam, F. Changuion, 1734, t. I, p. VII : « Jésus-Christ leva le voile… acheva de faire passer la religion naturelle en loi. »
4.Sermon sur la Montagne, Matthieu, VII, 12. L’abbé de Saint-Pierre, dans les deux paragraphes qui suivent, donne le verset dans le latin de la Vulgate avant de le traduire.
5.Matthieu, XXII, 40, Vulg. : « In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetae » : « Toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements » (trad. Lemaître de Sacy).
6.Dans sa préface aux Essais de Théodicée, Leibniz dit seulement « Jésus-Christ, divin fondateur de la religion la plus pure et la plus éclairée ».
7.Le dictionnaire français-latin de Pajot, que l’auteur mentionne dans la première version manuscrite du Discours (voir la variante à la fin de ce paragraphe), donne le mot français bienfacteur (lat. benefictus), attesté par les dictionnaires de Richelet (1680) et Furetière (1690), mais pas bienfaisance (Dictionnaire nouveau français-latin, La Flèche, Griveau, 1644). Le Dictionnaire de Trévoux dans son supplément de 1752 (Nancy, P. Antoine, t. I, art. « Bienfaisance ») fait de l’abbé de Saint-Pierre l’inventeur du mot.
8.Ps, XXXVI, 28, « Détournez-vous du mal et faites le bien » (trad. Lemaître de Sacy). L’abbé de Saint-Pierre ajoute « abstine a malo ».
9.Voir OPM, t. XV, p. 243-263, Pensées sur l’Homme immortel.
10.Ces deux citations d’Augustin (De natura et gratia, chap. XLIII, n. 50 ; PL, 44, 271 et Operis imperfecti Contra Julianum, I, 39 ; PL, 45, 1065) reprises par le Concile de Trente (session 6, chap. XI) apparaissent dans les Écrits sur la grâce de Pascal (Œuvres complètes, Jean Mesnard [éd.], Paris, Desclée de Brouwer, 1991, t. III, p. 642, « Lettre sur la possibilité des commandements ») ainsi que dans les Essais de Théodicée de Leibniz (t. II, § 284, p. 163). Aux augustiniens qui considèrent que les non-chrétiens ne peuvent être de valeurs morales et qu’il leur faut demander à Dieu la grâce d’obéir à ses commandements pour obtenir le salut, s’opposent, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un certain nombre d’auteurs, dont Leibniz, qui estiment que les vertus morales relèvent de l’exercice normal de la raison présente en tout homme. Sans entrer dans le débat – les citations d’Augustin disparaissent du texte de 1740 de façon significative –, l’abbé de Saint-Pierre est de ceux qui reconnaissent aux païens une capacité morale. Sur la position des jésuites, voir Bernard Chédozeau, « L’Histoire et l’anthropologie humanistes des jésuites (XVIIe siècle) », Revue des sciences philosophiques et théologiques, t. XCIII, no 4, 2009, p. 697-728.
11.L’abbé de Saint-Pierre fait ici référence à l’affaire des « cérémonies chinoises » appelée aussi « querelle des rites » à laquelle les décrets des papes Innocent X (1645) et Clément XI (1704) interdisant aux chrétiens chinois de célébrer le culte des ancêtres ont donné son retentissement. Arnauld, Malebranche et Leibniz intervinrent dans cette querelle ; seul Leibniz avait su en mesurer la véritable portée. Voir Jean Baruzi, Leibniz et l’organisation religieuse de la terre, Paris, Alcan, 1907, et Virgile Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France, 1640-1740, Paris, P. Geuthner (Librairie orientaliste), 1932, p. 224 sq.
12.L’idée de faire du désir de paradis une passion collective au bénéfice de l’harmonie sociale est au cœur du « Discours sur le désir de la béatitude ».
13.Les lettres en question sont un libelle intitulé Première et seconde réponses de M. l’abbé de Saint-Pierre à la quatrième lettre du Sr. Pelletier, chanoine de Reims, datée du 24 juillet 1735, sur la communication avec les jansénistes (10 novembre 1635 [sic]-15 novembre 1735), s.l.n.d. L’auteur qui utilise ce pseudonyme est un capucin de Lyon particulièrement hostile aux jansénistes, André de Grazac, comme l’a établi Catherine Maire dans « Le soi-disant abbé de Saint-Pierre défenseur de la Bulle Unigenitus », in Les projets de l’abbé de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), 2011, p. 207-219.