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Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, c’est-à-dire plus utiles au prochain

Introduction, établissement, présentation et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

Le Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, c’est-à-dire plus utiles au prochain est paru dans le cinquième tome des Ouvrages de politique de l’auteur, en 1733, après le Projet pour rendre les sermons plus utiles (1726), et la même année que les Observations politiques sur le célibat des prêtres. Il manifeste une volonté de redéfinition des missions des congrégations religieuses, dans le cadre d’un projet politique d’ensemble qui soumet les affaires ecclésiastiques à l’impératif de l’utilité sociale.

§ 2

Cet impératif n’est pas nouveau. Il s’exprime dès le Concile de Trente et constitue un instrument de reconquête pour l’Église catholique1. La remise de l’administration des collèges aux grandes congrégations (jésuites, oratoriens, doctrinaires), la fondation par saint Vincent de Paul des Lazaristes (1626), dirigeant des séminaires diocésains, et des Filles de la Charité (1633), ces « sœurs grises » qui soignent les démunis et instruisent les petites filles de la campagne, celle des Eudistes (1643) voués à la formation du clergé, des Frères des écoles chrétiennes (1680) se consacrant à des écoles gratuites pour les enfants pauvres, l’expansion des séminaires aux XVIIe et XVIIIe siècles pour la formation d’un clergé plus digne de ses fonctions et mieux encadré2, répondaient aux critiques faites à l’Église romaine. L’œuvre des jésuites, celles de congrégations réunissant des séculiers engagés par des vœux simples et de communautés de vie sans vœux, actives dans le monde auprès de leur prochain, traduisaient des aspirations qui se conciliaient avec les exigences d’une foi rationnelle et d’une religion utile. Elles tentaient aussi de résoudre les difficultés de financement et de pérennisation des institutions destinées aux soins des pauvres, à l’instruction du peuple, à une meilleure formation et sélection du clergé. Le projet de l’abbé de Saint-Pierre s’inscrit aussi dans la valorisation du travail et la condamnation de l’oisiveté formulées par ceux qui ont inspiré la politique économique de Richelieu, puis de Colbert. Pour Barthélémy de Laffemas, pour Montchrestien, l’oisiveté est un mal et la vie contemplative ne doit pas être favorisée3. L’exemple des réalisations philanthropiques observées outre-Manche, dont l’abbé Prévost donnait une représentation idéalisée en 1731 dans l’un de ses romans, mettait aussi la France catholique au défi :

On y a détruit [en Angleterre] les abbayes et les monastères. […] Les Anglais y ont substitué des établissements sans comparaison plus utiles. On ne voit en Angleterre, dans les villes et dans les plus simples villages, que des hôpitaux pour les malades, des maisons de charité pour la retraite des pauvres, des asiles pour les vieillards de l’un et de l’autre sexe, des écoles pour l’instruction des enfants, enfin, mille monuments de piété et de zèle pour la religion et la patrie4.

§ 3

Si les philosophes des Lumières envisageaient la suppression des ordres religieux5, l’abbé de Saint-Pierre, dans une perspective utilitariste, prône leur transformation en un vaste service public dédié à l’éducation, à la santé, et à la prise en charge des pauvres et des personnes vulnérables et placé sous la tutelle de l’État. Ce projet implique la réduction drastique des ordres, la suppression de l’exemption qui rattachait certaines communautés directement au Saint-Siège, la gestion centralisée de leurs revenus sous le contrôle du pouvoir civil. En 1704, dans le Mémoire au sujet des bénéfices possédés par les religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, l’auteur critique les biens improductifs accumulés par certains ordres6. En 1725, il imagine un Projet de réunions des communautés ruinées pour diminuer les monastères de religieuses, comme les Filles-Dieu, fondés pour chanter les heures canoniales, au profit des congrégations dévouées aux soins des malades et à l’instruction des enfants7.

§ 4

La démonstration de l’abbé dans ce projet s’organise en trois temps : il définit d’abord la recherche de la perfection et l’imitation de Dieu comme l’observation de la justice et de la bienfaisance. C’est donc à cette observation que doivent tendre les ordres religieux. Il disqualifie de ce fait leurs austérités et leurs cérémonies et pratiques extérieures. Il les compare à celle du paganisme (sacrifices, libations…), pour souligner la supériorité des œuvres de charité sur les occupations des ordres ascétiques inspirés par la vie érémitique. Il précise ensuite en quoi doivent consister ces œuvres : l’administration des hôpitaux, celle des collèges et celle des séminaires. Il y ajoute plus loin les travaux publics dont on pourrait charger des ingénieurs et architectes formés dans les communautés et qui fourniraient un service au meilleur prix (Établissements, § 29). Le pouvoir civil devrait veiller à transformer les ordres religieux dans cette direction en faveur de la bienfaisance. Pour éteindre progressivement ceux qui ne répondent pas aux objectifs du projet, les autorités pourraient y empêcher l’admission de novices, et retarder l’âge des vœux solennels. Pour justifier la remise en question des règles établies par les fondateurs de certains ordres, l’abbé de Saint-Pierre invoque l’idée d’un progrès qui fait de son siècle un temps plus éclairé et suggère de corriger l’ignorance des fondateurs des ordres anciens. Dans une troisième partie, l’abbé imagine l’organisation de ces établissements voués à la bienfaisance : il les réduirait à quatre ordres pour les deux sexes, qui deviendront deux ordres dans la version du projet de 1738. La soumission des ordres au pouvoir politique est garantie par celle du général de chaque ordre à l’État. L’abbé de Saint-Pierre reviendra sur ce point de son projet dans ses Observations concernant le gouvernement intérieur de l’État parues l’année suivante, pour préciser qu’il entend remédier ainsi à l’autonomie reprochée aux jésuites, très engagés dans les œuvres d’éducation :

Jusqu’à présent les jésuites ont une grande supériorité sur les autres religieux qui ont des collèges ; mais malheureusement ils ont un général dans un État étranger, et qui croit que le pape peut déposer les rois. Au lieu qu’en France les généraux des autres ordres résident dans la capitale, et ne sont point dans une pareille erreur8.

§ 5

Les religieux devraient être sélectionnés pour les qualités les rendant propres à ces œuvres. Si l’abbé de Saint-Pierre, dans une « Lettre sur les femmes » qu’il adressa à madame Dupin, défend la justice et le gouvernement des femmes9, dans son projet sur les établissements religieux, il entend affirmer l’autorité masculine sur le temporel et le spirituel (Établissements, § 28).

§ 6

L’auteur insiste sur la nécessité d’employer les revenus des congrégations à ces œuvres de bienfaisance, sous le contrôle des évêques et de magistrats, et non au confort des religieux qui se limiteraient au strict nécessaire. La redistribution de revenus des ordres les plus riches vers ceux qui en ont besoin, pourvu que ces derniers assurent aussi avec efficacité ces œuvres utiles, assurerait l’équilibre de l’ensemble. Conformément aux objectifs des Observations sur le célibat des prêtres, les vœux des religieux en âge de se marier et de procréer devraient être provisoires. De cette façon on ne dissuaderait pas des séculiers de s’engager dans de telles œuvres bienfaisantes, d’autant qu’on leur garantirait, à l’issue de cette période de service, la restitution de leur bien. Néanmoins l’abbé contrebalance le caractère provisoire de cet engagement par la nécessité d’ordres permanents contrôlés par le pouvoir civil. L’auteur envisage le cas des pays protestants, dépourvus des ressources offertes au catholicisme par les congrégations religieuses et qui pourraient, selon le principe d’un engagement provisoire de séculiers, offrir à leur population les mêmes avantages.

§ 7

La quatrième partie, intitulée « Éclaircissements », correspond aux objections et réponses dont l’auteur fait suivre la plupart de ses écrits, façon de poursuivre son argumentation en réfutant par avance les critiques. L’imprimé de 1733 contient six objections et réponses qui concernent la vie contemplative, la nécessité de la retraite au regard du salut, les conséquences des vœux provisoires pour les familles, les atteintes aux intérêts des ordres existants, l’importance des austérités et des manifestations extérieures de la religion pour obtenir le respect du peuple. Sous couvert d’objections inventées à plaisir, l’abbé rappelle malicieusement à ses lecteurs les aspects les plus contestés à son époque des ordres religieux : inutilité sociale, préoccupations profanes destinées à éviter la dispersion des patrimoines, corporatisme d’ordres puissants, pouvoir s’appuyant sur la superstition et la crédulité.

§ 8

Certains éléments de ce projet seront en partie repris, développés ou transformés dans les Observations concernant le gouvernement intérieur de l’État, parues l’année suivante, en 173410. En 1738, tandis qu’il séjourne chez madame d’Avaray, l’auteur, âgé de quatre-vingts ans, reprend son projet. Dans cette deuxième version, il n’évite ni les répétitions, ni les redites, ni le ressassement auxquels il est sujet. Dans l’ensemble, cette version contient des formules plus précautionneuses atténuant la critique à l’égard des fondateurs des ordres monastiques et ménageant la susceptibilité des autorités religieuses. Il y reprend à plusieurs reprises la référence à la Règle d’or formulée dans l’Évangile selon saint Matthieu et supprime des arguments d’inspiration déiste qui engageaient à une comparaison entre cérémonies chrétiennes et cérémonies païennes. Il ôte la plupart des références aux séminaires, au profit des seuls collèges, et ajoute une septième objection, avec une réponse, qui contient un éloge déguisé de l’ordre des jésuites, au point qu’on se demande si l’abbé ne cherche pas auprès de la Compagnie de Jésus des appuis à sa cause. Les fondateurs des ordres principalement visés par la critique de l’abbé de Saint-Pierre, bénédictins, chartreux, cisterciens, sont, dans cette septième objection, opposés à saint Ignace de Loyola. Dans la réponse, l’auteur réaffirme, comme ailleurs, l’avantage de la monarchie qui, par une souveraineté unifiée, peut imposer des mesures d’intérêt général pour mettre l’autorité politique au service de la raison et du plus grand bonheur du plus grand nombre.

§ 9

Le projet de Castel de Saint-Pierre suscitera, au moment de sa parution, l’intérêt de Jean-François Melon qui fait paraître l’année suivante son Essai politique sur le commerce (1734). L’auteur y mentionne explicitement les Observations sur le célibat des prêtres et semble emprunter une formule au Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits (Établissements, § 19), en souhaitant une loi qui n’autoriserait les vœux qu’à l’âge de vingt-cinq ans, l’âge « où l’on peut aliéner son bien »11. L’abbé de Saint-Pierre s’inscrit dans une forme d’aménagement des réalisations de la Contre-Réforme, associée à un rationalisme politique impliquant une sécularisation de l’Église : la pauvreté, la maladie, la délinquance exigent dorénavant une prise en charge par le gouvernement dont l’action doit viser l’ensemble de la population. Dans différents pays d’Europe, dans la seconde partie du siècle, les ordres contemplatifs seront mis en cause alors que l’on s’efforce d’associer œuvres chrétiennes et action sociale et d’organiser la philanthropie12. En France, l’expulsion des jésuites conduira à penser la construction d’une instruction publique indépendante des autorités religieuses. Caradeuc de La Chalotais conseille aux lecteurs de son Essai d’éducation nationale (1763) de lire les ouvrages de l’abbé de Saint-Pierre13 mais radicalise certaines de ses positions. En effet pour l’auteur de l’Essai salué par Voltaire, le compromis avec les ordres n’est plus de mise : dans le domaine de l’éducation, les réguliers et même l’ensemble des ecclésiastiques doivent s’effacer devant les laïcs liés uniquement à l’État14.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, c’est-à-dire plus utiles au prochain, BPU Neuchâtel, ms. R259, p. 1-24 (correspond au texte de l’imprimé de 1733, mise au net non datée).

Pour rendre les œuvres des religieux et des religieuses beaucoup plus saintes, conformes à la charité bienfaisante et par conséquent beaucoup plus efficaces pour leur salut et plus utiles au prochain qu’elles ne sont aujourd’hui, BPU Neuchâtel, ms. R225, p. 1-29, « Perfectionné à Avaray 16 août 1738 » (texte différent des précédents : manuscrit comportant des passages biffés et intercalés, addition de l’Objection VII et de sa réponse).

Pour rendre les œuvres des religieux et des religieuses beaucoup plus saintes, conformes à la charité bienfaisante et par conséquent beaucoup plus efficaces pour leur salut et plus utiles au prochain qu’elles ne sont aujourd’hui, archives départementales du Calvados, manuscrits Saint-Pierre, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 1-33 [327-343] ; texte identique à celui de Neuchâtel, daté de 1738 ; copie soignée corrigée, intégrant les suppressions et intercalations, l’Objection VII et sa réponse. (B)

Imprimé

Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits, c’est-à-dire plus utiles au prochain, in Ouvrages de politique, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. V, p. 63-103. (A)

§ 10

D’après les quatre états dont nous disposons, l’abbé de Saint-Pierre a publié en 1733 son projet qu’il a repris plus tard en 1738 avec un nouveau titre. Le manuscrit de Neuchâtel (ms. R259) est une mise au net du texte qui a été imprimé. Celui daté de 1738 (ms. R225) est une nouvelle version corrigée par l’auteur, comme en témoignent biffures, intercalations et insertion d’une nouvelle objection et de sa réponse. Le manuscrit conservé à Caen aux archives départementales du Calvados est une mise au net de cette version corrigée.

§ 11

Comme nous l’avons souligné en introduction, dans la deuxième version du projet, l’abbé de Saint-Pierre a atténué les audaces de la version imprimée et accentué le caractère répétitif de sa démonstration. Nous avons choisi de donner le texte de l’imprimé (A) comme texte de base, avec les variantes de la version de 1738 d’après le manuscrit de Caen (B), en présentant cependant, pour des raisons pratiques, l’Objection VII et sa réponse à la suite du texte de 1733.


1.Voir Gérard Michaud, « Le clergé régulier et les défis du siècle des Lumières », in Traditions et innovations dans la France du XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne (Bulletin de l’Association des historiens modernistes des universités ; 8), 1995, p. 142 sq.
2.Voir Dominique Julia, « L’éducation des ecclésiastiques aux XVIIe et XVIIIe siècles », in Problèmes de l’histoire de l’éducation. Actes des séminaires organisés par l’École française de Rome et l’Università di Roma – la Sapienza (janvier-mai 1985), Rome, École française de Rome (Collection de l’École française de Rome ; 104), 1988, p. 141-205, en ligne.
3.Le Mérite du travail et labeur, dédié aux chefs de la police, faict par Barthélemy de Laffemas, Paris, P. Pautonnier, 1602, 16 p. ; Montchrestien, Traicté de l’œconomie politique [1615], François Billacois (éd.), Genève, Droz, 1999, p. 56-57.
4.Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde, Paris, Lebègue, 1821 [1re éd. 1731], t. IV, l. 12, p. 9.
5.Voir Montesquieu, Lettres persanes, CXVII ; Pensées, no 273, Montedite, édition en ligne des “Pensées” de Montesquieu, Caen, Presses universitaires de Caen, 2013 ; l’article « Ordre religieux » rédigé par le chevalier de Jaucourt pour l’Encyclopédie constitue une synthèse des principaux griefs formulés à l’égard des congrégations par les Philosophes (t. XI, 1765).
6.Luxembourg, A. Chevalier, 1705, 12 p.
7.Archives départementales du Calvados, 38 F 41 (ancienne liasse 1), Sur le projet des réunions de communautés ruinées, p. [1].
8.OPM, t. VII, p. 94.
9.Le Portefeuille de madame Dupin, dame de Chenonceaux, Gaston de Villeneuve-Guibert (éd.), Paris, Calmann-Lévy, 1884, p. 271.
10.OPM, t. VII, p. 123-129.
11.Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, s.l., 1734, p. 42-43.
12.Georges Gusdorf, Les principes de la pensée au siècle des Lumières, Paris, Payot, 1971, p. 383.
13.Caradeuc de La Chalotais, Essai d’éducation nationale, Robert Granderoute (éd.), Paris / Saint-Étienne, CNRS Éditions / Presses universitaires de Saint-Étienne, 1996, p. 51.
14.Ibid., p. 39-44.