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PROJET POUR RENDRE LES ÉTABLISSEMENTS DES RELIGIEUX PLUS PARFAITS, C’EST-À-DIRE PLUS UTILES AU PROCHAIN [•]

AVERTISSEMENT

§ 1

Ce projet est composé de quatre parties. La première contient [•] des principes préliminaires sur l’idée que nous devons avoir de la plus grande perfection. La seconde contiendra les conséquences [•] de ces principes, c’est-à-dire les raisons qui doivent déterminer le Conseil à rendre les établissements des religieux beaucoup plus parfaits qu’ils ne sont, c’est-à-dire beaucoup plus utiles à l’Église et à la société chrétienne. La troisième [•] contiendra les moyens les plus efficaces et les plus faciles dont le Conseil peut se servir pour mettre ce projet en exécution. La quatrième contiendra des réponses aux objections, ou des éclaircissements aux difficultés.

PREMIÈRE PARTIE [•]
Principes préliminaires [•]
Idée de la Perfection [•]

§ 2

[•] Personne ne doute que la plus grande perfection des hommes, c’est d’imiter l’Être souverainement parfait autant que l’on peut l’imiter, et surtout comme juste et comme bienfaisant, estote perfecti sicut pater vester celestis perfectus est1.

§ 3

De là il suit que pour imiter Dieu bienfaisant nous ne devons désirer l’augmentation de notre revenu, de notre pouvoir, que pour augmenter le bonheur des autres et pour en faire meilleur usage que nos pareils : voilà un sentiment vertueux. Au lieu que souhaiter l’augmentation de sa fortune ou de ses lumières seulement pour augmenter son propre bonheur, ce n’est rien de vertueux, ce n’est rien qui mérite des louanges.

§ 4

Une des premières lois du Créateur, c’est que toutes choses soient aussi bien arrangées qu’elles puissent l’être, OMNIA SINT ORDINATISSIMA2. Ainsi pour obéir à l’Être parfait et pour l’imiter, il faut que nous soyons dans l’ordre. Or ne pas faire justice à ses pareils, c’est être dans le désordre.

§ 5

L’ordre demande donc que vous ne fassiez point contre un autre ce que vous ne voudriez point qu’il fit contre vous, supposé que vous fussiez à sa place et qu’il fut à la vôtre : ABSTINE A MALO3, voilà l’équité, voilà la règle de la justice.

§ 6

Observer exactement cette règle le long de la journée, de peur de déplaire à Dieu qui hait le désordre, et de peur de l’enfer, en cela consiste la justice chrétienne.

§ 7

Le précepte, ABSTINE A MALO ET FAC BONUM4, soyez juste et bienfaisant, renferme tous les autres préceptes. On peut dire même que l’observation la plus exacte de ce précepte est la plus parfaite imitation de Dieu et par conséquent c’est la plus grande perfection où nous puissions aspirer. Car enfin, en devenant tous les jours plus justes et plus bienfaisants envers les hommes, nous imiterons davantage l’Être bienfaisant et cette imitation sera par conséquent le culte le plus agréable et le plus parfait que nous puissions rendre à l’Être parfait.

§ 8

Il faut encore observer que ce n’est pas avoir de l’Être parfait une idée véritable, que de lui attribuer des goûts, des passions, des choix indignes d’un homme parfait. De là il suit que les honneurs et que le culte qui ne plairaient point à l’homme le plus parfait que nous puissions imaginer, ne peuvent pas plaire à un être infiniment plus parfait que l’homme.

§ 9

De là il suit que d’égorger des oiseaux, des moutons, des bœufs, de les brûler tout entiers sans que personne profite de leur mort, n’étant pas un moyen de plaire à l’homme le plus raisonnable que l’on puisse imaginer mais au contraire étant un moyen de lui déplaire, les sacrifices ne peuvent pas être par eux-mêmes un moyen de plaire à Dieu qui est la raison suprême.

§ 10

De là il suit que d’égorger des enfants et des hommes pour plaire à Dieu ou pour l’apaiser, est un culte abominable par lui-même ; car c’est regarder Dieu comme un être extrêmement cruel.

§ 11

De là il suit que les libations où l’on versait à terre beaucoup de vin ou de liqueurs précieuses, sans qu’il en revint à aucun homme aucune utilité, étaient une autre sorte de sacrifice déraisonnable et ridicule, puisqu’il ne faudrait pas être un homme fort parfait pour souhaiter que ces oiseaux, que ces moutons, que ces liqueurs fussent plutôt destinées à diminuer les malheurs des pauvres familles, qu’à être inutilement consumées.

§ 12

De là il suit que si l’on proposait [•] à un roi parfait de choisir entre deux manières de lui plaire, l’une d’engager avec des revenus cent mille hommes et cent mille filles pour chanter jour et nuit ses louanges ; l’autre d’engager avec les mêmes revenus ces cent mille hommes et ces cent mille filles à soulager et à faire soulager les pauvres malades et les autres pauvres dans les hôpitaux, ou à diminuer les maux de ceux qui souffrent diverses sortes de misères dans les paroisses, ou à instruire aux arts, aux sciences et à la vertu les jeunes garçons et les jeunes filles de son royaume : en bonne foi peut-on s’imaginer que ce prince parfait ne préférât pas de beaucoup de faire employer ces mêmes hommes et ces mêmes filles et ces mêmes revenus à l’entretien d’un plus grand nombre de bons collèges et de bons hôpitaux, plutôt qu’à chanter ses louanges ?

§ 13

Or si nous sentons qu’un homme tant soit peu vertueux aimerait incomparablement mieux être ainsi honoré par ses sujets par de bonnes œuvres plutôt que par des louanges et par des prières chantées et répétées, pourquoi ne pas penser au moins la même chose de l’Être infiniment parfait [•] ?

SECONDE PARTIE
Conséquences [•] pour perfectionner les instituts5 des religieux et des religieuses

§ 14

De là il suit que les religieux et les religieuses [•] et même les chanoines étant des personnes qui, par la permission de la société civile, s’engagent par des vœux solennels à rendre à Dieu durant leur vie dans des communautés particulières, le culte le plus agréable qu’ils puissent imaginer ; il est à propos que leurs instituts aient pour but de procurer à la société chrétienne les plus grands avantages qu’ils puissent leur procurer [•]. Or par le bon gouvernement des hôpitaux, des collèges, des séminaires, ils peuvent leur procurer de beaucoup plus grands avantages que par le chant des psaumes et des hymnes et par de longues prières. Donc la perfection de leur état doit se tourner vers les collèges, et vers les hôpitaux, et vers les séminaires.

§ 15

De là il suit que dans un État chrétien bien policé, il faut que la puissance civile [•] vise à diriger toutes les sociétés religieuses aux œuvres les plus parfaites, les plus agréables à Dieu, les plus efficaces pour le salut et par conséquent aux œuvres de bienfaisance, telles que sont celles qui se pratiquent par les religieux qui ont soin des hôpitaux, des collèges et des séminaires.

§ 16

De là il suit que chaque État chrétien ne doit plus permettre de recevoir que peu ou point de novices dans les ordres les moins [•] utiles au prochain.

§ 17

De là il suit qu’il doit être permis aux membres des instituts les moins parfaits, tant d’hommes que de filles, de passer dans ceux qui ont soin des hôpitaux et des collèges [•] et des séminaires, comme plus parfaits.

§ 18

De là il suit qu’il faut réunir peu à peu soit aux hôpitaux, soit aux collèges, soit aux séminaires, les maisons des instituts moins parfaits qui faute de novices viendront à s’anéantir [•].

§ 19

On peut même ordonner que hors pour les communautés des collèges et des hôpitaux il ne sera permis de prendre [•] des engagements pour toute la vie qu’à vingt-cinq ans et un jour, qui est l’âge où la loi permet de vendre ou engager ses biens ou en disposer : et effectivement celui qui renonce à sa liberté et à tous ses biens doit avoir du moins autant de raison et d’expérience que celui qui vend partie de ces mêmes biens.

§ 20

Et après tout n’est-il pas raisonnable, n’est-il pas du bon ordre politique et ecclésiastique de faire en sorte que les religieux emploient leur vie au culte le plus parfait, aux œuvres les plus méritoires, et qui, le reste étant égal du côté du motif, exercent bien mieux, et bien plus utilement, la bienfaisance et la charité envers le prochain ?

§ 21

Or telles sont les œuvres qui regardent la bonne éducation des enfants dans les collèges et des jeunes gens dans les séminaires, et la bonne administration dans les hôpitaux des pauvres, soit malades, soit petits enfants, soit invalides, soit aveugles, soit jeunes personnes à qui les religieux font apprendre des arts et des métiers, soit jeunes gens qui ont besoin de correction, soit pauvres qui ont malheureusement perdu la raison.

§ 22

Celui qui passe sept ou huit heures par jour à chanter des psaumes ou à réciter des rosaires fait de bonnes œuvres si, par ses talents et par ses facultés, il ne peut faire rien de mieux pour l’utilité du prochain et s’il n’a nul devoir à remplir. Mais y a-t-il aucun chrétien de bon sens qui ne voie que si un homme habile passait pareilles huit heures à donner aux jeunes gens dans un collège ou à des séminaires, des habitudes à la justice, à la patience, qui est une grande partie de la bienfaisance, ou bien à secourir et à soulager les malades, les pauvres et les malheureux, avec la même intention de plaire à Dieu, avec le même degré d’amour de Dieu, il ne fit des œuvres incomparablement meilleures, c’est-à-dire plus utiles au prochain, à l’Église, à la société des chrétiens ? Y a-t-il quelqu’un de raisonnable qui ne convienne que ces sortes de bonnes œuvres sont en elles-mêmes un culte bien plus parfait que le chant ou la récitation de longues prières parce que les œuvres de bienfaisance imitent bien plus parfaitement l’Être souverainement bienfaisant ?

§ 23

Cette grande confiance que les pharisiens avaient à la grande efficacité des longues prières et l’observation scrupuleuse de certaines cérémonies extérieures, le peu de confiance qu’ils avaient aux œuvres de miséricorde et de bienfaisance pour plaire à Dieu, sont les principales erreurs de ces juifs qui passaient très injustement parmi le peuple pour des saints. Ils ne savaient pas que le désir de plaire à Dieu étant égal, la grandeur de l’utilité que l’homme procure à son prochain est la vraie et l’unique bonne mesure de la grandeur et de la sainteté des hommes.

§ 24

L’intention des fondateurs anciens des monastères et des chapitres dans des siècles ignorants, n’était-elle pas de faire employer les revenus de leurs fondations aux œuvres les plus méritoires, et au culte le plus parfait, le plus agréable à Dieu, et par conséquent le plus efficace pour eux et pour leur postérité, afin d’obtenir après leur mort une plus prompte délivrance des peines du purgatoire ?

§ 25

Ainsi n’est-il pas raisonnable dans un siècle éclairé, n’est-il pas de l’intérêt de ces fondateurs, et de l’intérêt de leurs héritiers, n’est-il pas du devoir du gouvernement civil et ecclésiastique, n’est-il pas de l’intérêt de la société chrétienne, de faire employer dorénavant les revenus de ces fondations pieuses, non suivant les intentions particulières et erronées des fondateurs, mais suivant leur intention générale ; en supposant, ce qui est vrai, que si ces pieux et ignorants fondateurs dans le temps qu’ils vivaient avaient eu un peu plus de lumières, ils eussent expliqué leurs intentions particulières comme le ministère, comme l’Église d’aujourd’hui les expliquent présentement, pour rendre le culte agréable à l’Être bienfaisant, et pour préférer à tout les œuvres de la plus grande bienfaisance, comme les plus parfaites en elles-mêmes, et comme les plus efficaces pour obtenir des grâces du Ciel ?

TROISIÈME PARTIE
Sur les moyens [•] les plus efficaces de former cet établissement et d’exécuter ce projet

§ 26

Il serait assez à propos [•] qu’il y eût dans un État quatre différents ordres et autant de différents habillements de religieux et de religieuses de quatre couleurs différentes6. Chaque ordre embrasserait les deux principaux genres de bonnes œuvres, les collèges et les hôpitaux, afin de nourrir entre ces quatre ordres une sainte et salutaire émulation, à qui réussira le mieux chacun pour l’utilité des fidèles, et à qui imitera davantage la bienfaisance divine envers les hommes.

§ 27

Je propose que ces [•] quatre ordres aient leurs généraux dans chaque État, et entièrement dépendants de l’État ; car la base du bonheur d’un État chrétien c’est la tranquillité et par conséquent l’obéissance entière à une seule autorité [•].

§ 28

Je propose que dans chaque ordre il y ait des détachements de religieux pour diriger le temporel et le spirituel des religieuses de leur ordre. Il est à propos aussi que le général puisse faire passer un religieux ou une religieuse d’un collège à un autre, d’un hôpital à un autre, ou d’un hôpital à un collège, selon l’utilité publique et selon l’utilité particulière de chaque sujet.

§ 29

Il y a encore une occupation utile à la société chrétienne, qui pourrait être du ressort de ces [•] quatre ordres de religieux. C’est qu’il y a souvent dans un État des travaux publics que l’on adjuge au rabais, comme [•] des collèges, des églises, du pavé, des chaussées, des ponts, des ports, des canaux ou à faire, ou à entretenir. Or si dans ces [•] quatre ordres on élevait de bons ingénieurs, de bons architectes, l’intendant de chaque province pourrait les assembler et adjuger l’ouvrage à celui de ces ordres qui demanderait le moins. Le roi serait sûr que l’ouvrage serait bon et que ce que ces entrepreneurs gagneraient irait au profit des hôpitaux ou des collèges de la province ; au lieu que souvent l’ouvrage est mal fait, peu solide, qu’il coûte trop, et que la dépense excessive est employée à enrichir des fripons qui se mêlent de ces travaux publics.

§ 30

[•] Je demanderais que ces quatre ordres eussent aussi sous leur direction les sœurs grises et les petites écoles de la campagne7.

§ 31

Les pays chrétiens où il n’y a ni religieux, ni religieuses, n’ont pas jusqu’ici pour les collèges, pour les séminaires, et pour les hôpitaux, de si grands avantages, que les chrétiens de la communion romaine [•] ou tridentine.

§ 32

Les religieux [•] dans ce système que je propose, seraient des hommes choisis entre ceux qui auraient le plus de prudence, et qui, connaissant le mieux leurs plus grands intérêts, auraient d’un côté plus de terreur de l’enfer et plus de crainte de déplaire à Dieu, plus de crainte de faire aucune injustice ; et de l’autre plus de désir du paradis, et par conséquent plus d’envie de plaire à Dieu par [•] leurs bienfaits envers leur prochain.

§ 33

Ce seraient des hommes choisis entre ceux qui n’ayant pas de familles propres, mettraient tous leurs soins, tantôt à soulager les pauvres et les malades, tantôt à instruire les enfants, tantôt à faire prospérer leur institut qui leur tient lieu de famille, et qui est pour ainsi dire leur famille adoptive ; et ils travailleraient tous avec ardeur et avec constance, par émulation, pour être plus utiles à la société chrétienne [•] que les autres ordres employés par l’État et par l’Église.

§ 34

Le public aurait d’autant plus de plaisir à donner et à léguer à ces maisons, qu’il saurait que les religieux et les religieuses, lorsqu’ils seront dirigés dans l’emploi de leur revenu par les magistrats et par les évêques, emploieront toujours à la plus grande utilité des hôpitaux, des collèges et des séminaires, tout le revenu qu’ils auront, sans réserver pour leur propre nourriture et entretien qu’un très modique nécessaire, pour être par leurs épargnes en état d’assister un plus grand nombre de malheureux.

§ 35

Les particuliers seront d’autant plus portés à laisser à ces saintes maisons quelque chose par testament, qu’ils sauront que leur postérité sera témoin des œuvres journalières de bienfaisance qui s’y exercent perpétuellement, et que ces œuvres sont bien plus efficaces pour procurer plus promptement aux bienfaiteurs morts la [•] félicité éternelle, que ne peuvent être d’autres bonnes œuvres, qui sont bien moins agréables à l’Être souverainement bienfaisant.

§ 36

Il pourra arriver qu’un de ces ordres sera devenu suffisamment riche pour la dépense annuelle dont il est chargé ; et alors les donations et les legs futurs seront destinés par le Conseil civil et ecclésiastique aux ordres plus pauvres et également désireux et capables de procurer la plus grande utilité publique.

§ 37

Tous les gens de bon esprit qui d’un côté connaissent le peu de constance des hommes et surtout des filles, et qui de l’autre croient qu’il n’est pas à propos de s’opposer à la multiplication des catholiques romains, sont persuadés que [•] le gouvernement ne doit point souffrir d’engagement plus long que pour cinq ans dans les filles au-dessous de quarante ans, et de dix ans pour les garçons [•].

§ 38

Comme il y aurait toujours assez de religieux fervents pour le service des hôpitaux, des collèges [•] et des séminaires, ces communautés ne feraient aucune difficulté de donner congé à un religieux au bout de ses dix années d’engagement, qui voudrait quitter la maison. Il faudrait par conséquent mettre dans la formule des vœux et des engagements que l’engagé sera libre ou de sortir ou de renouveler son engagement au bout du terme, afin qu’il n’ait point besoin d’autre autorité ou ecclésiastique ou civile tant pour sortir de la communauté que pour y entrer [•].

§ 39

La police civile et ecclésiastique des pays protestants [•] pourrait à la vérité admettre des engagements des personnes les plus touchées de la crainte de l’enfer et de l’espérance du paradis, qui font toute la force de la Religion. Ce seraient autant de compagnies choisies parmi ceux qui ont plus de foi, et par conséquent plus de zèle pour servir la société chrétienne, à peu près comme l’on choisit dans la profession militaire, pour les entreprises difficiles et importantes, les compagnies de grenadiers parmi ceux qui dans les troupes ont le plus de courage pour exécuter des entreprises difficiles, qui demandent de la hardiesse, de l’ardeur, de la patience, et de la constance.

§ 40

Je ne blâme pas, j’approuve fort au contraire les collèges et les hôpitaux gouvernés par des séculiers, chefs de familles particulières, qui parmi leurs pareils ont réputation de grande probité : il en faut pour conserver une sainte et salutaire émulation entre les séculiers et les réguliers pour la plus grande utilité publique. Mais je penche fort à croire que le service public sera toujours encore mieux entre les mains des compagnies religieuses permanentes et immortelles8, surtout si l’administration du temporel sur la dépense est dirigée par l’évêque, et par une compagnie de cinq magistrats séculiers [•].

§ 41

Je demanderais que, par la formule des vœux, la personne qui entre dans une communauté puisse à l’avenir rentrer dans son bien, quand elle sortira de cette communauté. Car enfin est-il juste que pour avoir pris un engagement, et pour avoir servi cinq ans ou dix ans la société chrétienne, c’est-à-dire l’Église et l’État, elle soit privée toute sa vie de son patrimoine ? Cette sûreté de pouvoir sortir à la fin du terme et de rentrer dans son bien, produirait un beaucoup plus grand nombre de personnes qui désireraient prendre de pareils engagements pour assurer davantage leur salut.

§ 42

Je demanderais aussi que les religieux et les religieuses pussent retenir une pension montant à la moitié de leur revenu, charges payées, tout le temps qu’ils vivraient dans la communauté [•].

§ 43

Je ne vois rien en cela que de très équitable, de très raisonnable et de très utile pour l’Église et pour l’État, mais il faut que le public en soit averti par une loi expresse.

§ 44

Je ne désapprouve pas non plus qu’il se fasse des promesses et des vœux pour toute la vie, mais seulement après quarante ans. Il est vrai que j’approuve bien davantage les vœux ou les promesses qui se renouvellent au bout de dix ans ; ils sont, ce me semble, bien plus raisonnables, c’est-à-dire plus conformes à la connaissance que nous avons de l’inconstance humaine. Je demande même que celui qui a déjà passé quelques années dans son engagement, puisse toujours le renouveler pour dix ans, quand il le jugera à propos ; soit pour augmenter son bonheur dans cette vie, soit pour s’assurer davantage et de plus en plus le bonheur de la vie future.

§ 45

Si les religieux et les religieuses étaient tous occupés, tous dévoués à rendre ainsi gratis service aux pauvres, aux malades, aux malheureux, aux ignorants, aux enfants [•] des riches pour en faire des personnes prudentes, justes et bienfaisantes ; le monde n’aurait garde de dire que les biens qu’on leur a donnés, ou qu’on leur donne tous les jours, fussent mal employés : le monde ne trouve ces revenus mal employés que lorsqu’ils servent à l’entretien d’une certaine espèce [•] de chrétiens qui ne sont utiles presque en rien aux autres chrétiens. Car enfin n’expérimente-t-on pas depuis quinze ou seize ans que les longues prières dont ils s’occupent sont incomparablement moins utiles au soulagement des pauvres, ou à l’instruction des enfants ou des [•] séminaristes, que les actions même de soulagement et d’instruction qui sont entièrement dans l’ordre ordinaire de la Providence.

QUATRIÈME PARTIE
Éclaircissements

OBJECTION I

§ 46

Dieu contemple ses attributs, ses perfections, il s’y complaît. Donc pour mieux ressembler à Dieu, il faut contempler les attributs de l’Être parfait, et préférer la vie contemplative à la vie active.

Réponse

§ 47

1. Dieu agit toujours, et fait sans cesse du bien aux hommes, en même temps qu’il contemple sa puissance, sa sagesse, sa bienfaisance [•] : donc il faut toujours unir l’action, c’est-à-dire la bienfaisance, à la contemplation, si l’on veut l’imiter.

§ 48

2. L’homme qui fait du bien aux autres pour plaire à Dieu, pour l’imiter, pense à Dieu et à sa bienfaisance infinie ; et il l’imite bien davantage que celui qui laisse son frère malade sans secours pour ne faire que penser à la bienfaisance de Dieu.

OBJECTION II

§ 49

Dieu me demande de n’être pas injuste et de ne pas offenser mon prochain afin d’éviter l’enfer. Or que puis-je faire de plus prudent que de me jeter dans une communauté où l’on passe huit heures en prières, où je ne saurais être injuste envers personne, où je ne saurais offenser personne ?

Réponse

§ 50

1. Dieu nous commande d’être justes, mais il nous commande en même temps d’être les plus bienfaisants que nous pouvons [•]. Or à moins qu’un religieux ne soit occupé ou dans un collège, ou dans un hôpital [•], ou dans un séminaire, peut-il avoir autant d’occasions d’exercer la bienfaisance, que s’il était resté dans le monde ?

§ 51

2. La perfection ne se contente pas d’éviter les injustices, elle tend encore à la bienfaisance et à la plus grande bienfaisance. Or dans des communautés où il n’y a ni collèges, ni hôpitaux [•], ni séminaires, comment un religieux pourrait-il s’exercer tous les jours aux œuvres de la plus grande bienfaisance, c’est-à-dire les plus utiles au prochain ?

§ 52

3. Il ne faut pas croire que dans une communauté on ne puisse offenser personne, ni déplaire à personne. Il y a, comme ailleurs, des jalousies, des médisances, des haines, des divisions, des partis.

§ 53

4. Dans les couvents qui ne sont destinés ni à l’instruction de la jeunesse, ni au service des pauvres, on y souffre des peines, des austérités, des mortifications, mais elles ne sont point utiles au prochain ; au lieu que les peines que les religieux et les religieuses souffrent dans les collèges, dans les hôpitaux et dans les séminaires, sont très utiles au prochain.

OBJECTION III

§ 54

Vous proposez pour l’avenir un engagement de cinq ans pour les filles [•] et de dix ans pour les garçons, au lieu d’un engagement pour la vie. Or plusieurs religieuses quitteraient le monastère à vingt ans, beaucoup de religieux quitteraient le monastère à vingt-cinq ans, au lieu de renouveler le premier engagement, et cela même ferait de l’embarras dans les familles.

Réponse

§ 55

1. Je ne blâme pas les engagements que l’on fait pour toute la vie, pourvu que ce soit à quarante ans : mais en général j’approuve beaucoup davantage les engagements qui se font à quinze ans seulement, pour cinq ans à l’égard des filles, et pour dix ans à l’égard des garçons. C’est pour cela que je propose ces sortes d’engagements aux protestants même, qui désapprouvent avec raison les engagements pour la vie, surtout lorsqu’ils se font dans un âge où l’on n’a pas une expérience suffisante des grands inconvénients de ces sortes d’engagements de jeunes personnes, dont la plupart se repentent trop souvent, trop longtemps, et trop tard.

§ 56

2. La considération d’un engagement pour la vie empêche beaucoup de jeunes personnes de s’engager à quinze ans dans les communautés religieuses, au lieu qu’ils s’y engageraient sans crainte et en grand nombre, s’ils pouvaient penser que ce n’est au plus que pour cinq ans pour les filles, et pour dix ans pour les garçons ; sauf à faire un second engagement, s’ils se trouvent bien du premier. Ainsi ce que la communauté perdrait de personnes au bout de l’engagement, elle les regagnerait, et au-delà, par le plus grand nombre de ceux qui s’engageraient dès les premières années de leur jeunesse pour un temps limité.

§ 57

3. Communément ceux qui veulent sortir au bout de leur engagement, ne sont plus si bons religieux, c’est-à-dire ils n’ont plus ni tant de crainte de l’enfer, ni tant d’espérance du paradis : ils sont trop occupés, trop enivrés des amusements et des illusions de la vie mondaine, dont ils ne connaissent ni les embarras ni les chagrins. Or n’est-ce pas tant mieux que les religieux relâchés sortent de la maison, et qu’il n’y reste que les bons, qui s’excitent sans cesse à qui fera plus constamment, plus longtemps, et avec plus d’allégresse, des œuvres de bienfaisance, pour acquérir tous les jours plus de sûreté d’éviter l’enfer et d’obtenir le paradis.

§ 58

4. Tant mieux que les mauvais religieux sortent de la société des bons, de peur que peu à peu les relâchés n’inspirent du relâchement et des maximes de paresse et de volupté aux bons, qui souffrent volontiers pour être plus utiles à leurs frères ; tant mieux qu’il y ait parmi les religieux et les religieuses une sorte de crible, par où le mauvais grain puisse être séparé du bon avant que de le corrompre.

§ 59

5. Les religieux qui sortent [•] ont toujours servi dix ans les pauvres dans les hôpitaux, ou les ignorants dans les collèges et dans les séminaires : ils ont toujours durant dix ans pris de bonnes habitudes et de bonnes maximes ; ainsi ils n’en seront que meilleurs citoyens dans la vie commune. Il en sera de même des jeunes filles qui sortiront des monastères à vingt ans [•].

OBJECTION IV

§ 60

Quand vous proposez de réunir peu à peu les fonds des anciennes [•] abbayes aux instituts les plus parfaits, c’est-à-dire aux plus utiles à la société chrétienne, et qui imitent plus parfaitement la bienfaisance divine, vous procurez à la vérité une plus grande perfection, mais enfin vous ôtez quelque chose aux anciens religieux.

Réponse

§ 61

1. L’État n’ôtera rien de leur subsistance aux religieux anciens [•] ; on leur laisse autant de revenu qu’ils en avaient ; et même en leur ôtant la liberté de recevoir des novices, on diminue leur dépense, ainsi on augmente leur revenu. Or qu’y a-t-il de plus équitable que d’ôter la liberté de recevoir des novices aux instituts [•] peu utiles, pour augmenter le nombre des novices des instituts les plus utiles au christianisme ? Et n’est-il pas raisonnable, n’est-il pas du bon gouvernement civil et ecclésiastique, lorsqu’il s’agit de choisir entre deux instituts pour la société chrétienne, de prendre le plus parfait ? Ne serait-ce pas au contraire agir contre l’esprit du christianisme et de la perfection de suivre une mauvaise coutume qui diminuerait considérablement le secours des pauvres et des malades, et l’instruction salutaire des enfants et des jeunes [•] gens dans la société chrétienne ?

§ 62

2. Ceux qui, de ces instituts peu parfaits et peu charitables envers le prochain, voudront passer dans les instituts plus parfaits, auront toujours sur cet article liberté entière. Or n’est-il pas juste qu’ils y portent leur pension, pour n’y être pas à charge ?

§ 63

3. L’Église n’aura pas moins de bons religieux et de bonnes religieuses ; au contraire il n’y aura alors que d’excellents religieux et d’excellentes religieuses.

§ 64

4. Si dans un royaume par exemple où il y a plus de quatre cents maisons riches ou de chartreux, ou de bénédictins, ou de bernardins, qui n’ont [•] point de collège soit dans les villes soit dans les campagnes, tous ces revenus sont réunis dans cinquante ans aux maisons de ces ordres qui auront pris le parti d’administrer les hôpitaux, les collèges et les séminaires ; quel avantage n’en retirera pas la société chrétienne [•] ? Car enfin pourquoi une grande partie de ces bénédictins et de ces bernardins ne se tourneraient-ils pas eux-mêmes en collèges, en hôpitaux, en séminaires, en laissant mourir doucement ceux qui voudraient demeurer inutiles par rapport à la société chrétienne ? Or combien cette augmentation de ces établissements nouveaux ne produiraient-ils pas de grands avantages au public ?

§ 65

Si, dans un ordre, il y a un jour des maisons trop riches pour la dépense annuelle, et d’autres trop pauvres, le conseil général de chaque ordre ne pourra-t-il pas augmenter par des pensions actives le revenu des maisons pauvres, en diminuant par des pensions passives celui des maisons trop riches ?

§ 66

5. Si chaque évêque, au lieu d’occuper [•] ses chanoines à une vie peu utile au prochain, les occupait tous les jours à desservir les hôpitaux, les petites écoles, les séminaires, à faire des missions, ne procureraient-ils pas à l’État un beaucoup plus grand nombre de bonnes œuvres, plus saintes, plus utiles, et plus efficaces pour le salut, que de les occuper au chant, aux instruments, à la musique, et à prier Dieu qu’il multiplie les hôpitaux, les collèges, les séminaires, et qu’il les fasse mieux régir qu’ils ne sont ?

§ 67

6. Les établissements humains ne sont pas parfaits, surtout dans leurs commencements ; mais le point principal c’est de commencer à les former, et à tâcher d’approcher dans l’exécution le plus près du but qu’il est possible.

§ 68

Un bon plan pour perfectionner les instituts religieux était nécessaire, pour montrer à ceux qui gouvernent ou qui gouverneront l’Église et l’État, le véritable but où ils doivent viser, et les grands avantages tant d’une excellente éducation que d’une excellente administration des hôpitaux.

§ 69

7. Ce plan a l’avantage de pouvoir s’exécuter peu à peu et par parties : une ville, une nation, un roi en exécutera une partie, tandis qu’un autre en fera exécuter une autre partie ; et à la fin on verra le plan exécuté tout entier dans diverses parties de l’Europe ; il ne faut plus que du temps et des conjonctures pour faire naître ou pour encourager, en divers siècles, les différents promoteurs d’un si grand projet.

§ 70

8. Dès que les filles à quinze [•] ans ne pourront s’engager que pour cinq ans, cet engagement ne nuira point ou presque point à la multiplication [•], et sera très avantageux et aux mœurs de la fille, et à la famille dans laquelle elle entrera ; et si elle devient veuve, elle pourra se faire encore religieuse, quand ses enfants seront établis.

§ 71

9. Ce sera un grand avantage pour les pauvres filles [•] de pouvoir être reçues désormais sans dot dans ces maisons religieuses [•].

OBJECTION V

§ 72

Le peuple ignorant ne croit de grands saints que ceux qui pratiquent de grandes austérités, qui observent un silence perpétuel, qui lisent peu, et qui n’écrivent presque rien, qui font des jeûnes très longs, qui prolongent plus que les autres leurs méditations et leurs prières en chant, qui abrègent plus que les autres les heures de leur sommeil ; le tout au-delà des forces ordinaires de la nature, tels que sont les chartreux, les religieux de Sept-Fons9, et ceux de la Trappe.

§ 73

C’est la même idée de sainteté qu’ont les peuples ignorants de tous les pays du monde, à la Chine, en Tartarie, chez les Siamois, chez les Indiens, et même chez les mahométans. Ils ne peuvent pas même croire qu’il puisse jamais y avoir un saint [•] qui mène une vie commune, quelque juste, quelque bienfaisant qu’il soit dans sa condition. Il y a de leurs saints qui ont tenu si longtemps de suite leurs bras élevés en l’air avec de longues prières pour obtenir des grâces de Dieu, qu’il leur est devenu impossible de les baisser, et de s’en servir même pour manger [•].

§ 74

Or ne faut-il pas respecter les opinions populaires quoique fausses, quoique fondées sur des erreurs grossières, et sur des idées très imparfaites de l’Être parfait ?

§ 75

Il paraît donc à propos de conserver les moines de la Trappe, les chartreux, quoique les moins bienfaisants de tous les religieux envers le prochain ; quand ce ne serait que pour pouvoir montrer aux Asiatiques que nous avons nos saints aussi austères que les leurs.

Réponse

§ 76

Cette erreur du peuple qui met la plus grande sainteté ailleurs que dans l’exacte observation de la justice, et dans la pratique la plus étendue de la bienfaisance pour plaire à Dieu, doit être regardée comme une erreur très pernicieuse au peuple même par deux considérations.

§ 77

La première, c’est que tous ceux qui aspireront à la sainteté des saints peu bienfaisants chercheront à leur ressembler et négligeront ainsi la plupart des devoirs de la bienfaisance : ainsi leurs parents, leurs voisins, leurs citoyens en recevront beaucoup moins de bienfaits et d’utilité.

§ 78

La seconde, c’est que le peuple négligera une grande partie des devoirs de la justice et de la patience qu’il doit au prochain, pour avoir recours à des prières, à des jeûnes, à des pèlerinages, qui ne sauraient jamais réparer ses injustices : ainsi la moitié du peuple en est moins juste et moins bienfaisante envers l’autre moitié.

§ 79

De là il suit que la société chrétienne en sera et moins heureuse, et moins vertueuse.

§ 80

De là il suit que [•] les chrétiens doivent au contraire se distinguer des religions humaines par des opinions plus raisonnables sur la sainteté, c’est-à-dire sur la meilleure manière d’imiter l’Être parfait, et sur les moyens les plus efficaces pour le salut.

§ 81

De là il suit que ceux qui gouvernent l’État et l’Église doivent viser à engager les religieux à jeter eux-mêmes une sorte de mépris sur ces religieux inutiles au prochain. Ils n’ont pour cet effet qu’à statuer qu’après quarante ans de service dans un collège ou dans un hôpital, et lorsque par le grand âge l’esprit et le corps commencent à n’être plus propres au travail, ils auront la liberté de vivre [•] en chartreux comme des fainéants séquestrés dans de petites cellules, et passer leurs jours dans le silence et dans des austérités inutiles pour eux et pour leur prochain.

§ 82

Il suffira que dans la communauté on les regarde soit comme des invalides et des imbéciles, soit comme des gens peu raisonnables, qui aiment plus la singularité et l’oisiveté que la véritable sainteté, soit enfin comme des personnes qui ont plus de disposition au fanatisme et à écouter leurs visions, qu’à pratiquer des choses raisonnables et utiles au prochain. Au reste je suis persuadé que le gouvernement doit toujours procéder lentement et par degrés à détromper le peuple de ses erreurs. Il serait contre la prudence de vouloir exécuter dans un seul règne, ce qui ne peut s’exécuter que dans la suite de plusieurs règnes. Il faut que les erreurs dans les religions qui se sont établies lentement dans tout un peuple, puissent aussi se dissiper lentement, doucement et par degrés ; car sans une grande lenteur et une grande douceur on courrait risque de soulever les fanatiques ignorants et les imposteurs ambitieux, qui pourraient s’aider de l’ignorance et de la crédulité du peuple pour troubler l’État.

§ 83

Heureusement il n’y a pas à craindre que l’esprit de la vraie religion, qui ne prêche que [•] la justice et que la bienfaisance, chagrine jamais les peuples en usant de persécution envers les ignorants opiniâtres qui voudraient défendre leurs erreurs. La vraie religion sait attendre et n’use jamais que de douceur, de tolérance et d’indulgence.

OBJECTION VI

§ 84

Les cérémonies extérieures, le chant, la musique [•], les habillements respectables, la décoration des autels, les images, les statues des saints, tout cela sert à imprimer du respect au peuple pour la religion. Il faut pour le peuple beaucoup d’extérieur dans tout ce qui regarde la religion. Or le chant qui se continue dans les églises tout le jour et toute la nuit par des chanoines, par différents religieux et par différentes religieuses, donne du respect au peuple. Les religieux ne doivent donc pas préférer le service des pauvres, et la bonne éducation de la jeunesse, au service du chœur.

Réponse

§ 85

1. La conséquence n’est pas juste ; car on peut conserver du chant dans les églises paroissiales [•] en faveur du peuple, sans en conserver que peu chez quelques religieux et chez quelques religieuses.

§ 86

2. Les sermons qui font connaître aux auditeurs les différents devoirs de leurs diverses conditions, qui leur inspirent la crainte d’y manquer par la crainte de l’enfer, qui leur donnent le désir de pardonner et de faire plaisir au prochain par la promesse du paradis, sont beaucoup plus utiles au peuple pour faire craindre Dieu et respecter la religion, que n’est le chant des églises. Donc les sermons sont préférables lorsqu’il s’agit de choisir. Or dans l’affaire présente, il ne s’agit que de choisir entre le plus ou le moins d’utilité du prochain.

§ 87

3. Si les Turcs, dans une religion purement humaine, n’ont point besoin de l’extérieur du chant pour [•] respecter leur religion, à plus forte raison nous n’en avons pas besoin pour respecter la nôtre ; surtout lorsque nous serons bien persuadés par nos curés et par nos religieux, que l’observation exacte de la justice, et la pratique fréquente de la patience et des autres parties de la bienfaisance envers le prochain pour plaire à Dieu, sont les pratiques les plus efficaces pour obtenir le salut.

§ 88

4. J’ai remarqué que les Turcs dans leurs livres de piété parlent bien plus souvent des injustices punies en enfer, et des bienfaisances récompensées en paradis, que nous dans les nôtres. Ces idées [•] sont plus liées chez eux, qu’elles ne le sont chez nous. Nos curés devraient répéter plus souvent au peuple la liaison de ces idées ; car elles ne se lient bien étroitement ensemble, comme toutes nos opinions, que par une longue habitude d’actes souvent répétés.

§ 89

5. Rien ne rend la religion plus respectable que le souvenir perpétuel de la seconde vie, et de l’immortalité de l’âme. Telle est la plus grande et la plus intarissable source de notre respect pour la religion [•] : il augmentera à proportion de ce fréquent souvenir, et à proportion de la liaison des idées [•] des punitions éternelles avec les idées des injustices, et de la liaison des idées de récompenses immenses avec les idées de bienfaisance.

§ 90

Pour [•] mener les hommes vers leur bonheur, il faut toujours crainte de grande punition, et désir de grande récompense.

OBJECTION VII [•]

§ 91

Je comprends votre projet pour perfectionner les instituts de religieux et des religieuses en les rappelant tous à la charité bienfaisante dans l’administration des différentes espèces de collèges et d’hôpitaux. Je le regarde comme très sensé, comme très désirable pour la société chrétienne pour l’Église et pour l’État.

§ 92

Vous prouvez fort bien que les œuvres de la plus grande sainteté et les plus efficaces pour le salut, ce sont les œuvres de la plus grande bienfaisance pour plaire à Dieu. On ne peut pas entendre autrement le passage de saint Mathieu et les autres passages sur l’efficacité de la charité active et bienfaisante.

§ 93

Vous nous avez démontré que les religieux et religieuses doivent tendre par leur institut aux œuvres les plus saintes et par conséquent de la plus grande charité bienfaisante et tendre par conséquent à une sainte administration des collèges et des hôpitaux, pour donner aux enfants, aux jeunes gens et aux pauvres, d’un côté une plus grande horreur des œuvres d’injustice et une grande crainte de la punition de l’enfer, et pour leur donner de l’autre un grand désir et une grande espérance des récompenses éternelles pour les œuvres de la charité bienfaisante.

§ 94

Je suis persuadé même que devant des juges qui se piqueraient de juger votre procès suivant les sentiments les plus raisonnables de la religion vous le gagneriez tout d’une voix ; mais vous le perdriez devant des juges ignorants qui ne consultent pour décider que des traditions puériles ou les autorités d’autres ignorants anciens qui ne savaient point raisonner par principes et qui pour raisonner ne choisissaient point des principes évidents. Ils ne prendront jamais le vôtre que la plus grande sainteté des hommes consiste au plus grand nombre d’œuvres de la plus grande charité bienfaisante pour plaire à Dieu et pour en obtenir le paradis. Vous en déduisez facilement l’administration des hôpitaux et des collèges pour procurer aux hommes plus de félicité dans cette vie et pour leur donner plus de fondement d’espérance du paradis dans la vie future par la pratique des vertus et des talents qui opèrent la plus grande utilité publique et par le soulagement des pauvres malheureux.

§ 95

Je crois bien que dans trois ou quatre cents ans que la raison humaine universelle aura fait un plus grand progrès et sera pour ainsi dire la raison du plus grand nombre d’hommes, vous gagneriez votre procès, mais à présent que le plus grand nombre est déraisonnable, vous ne serez pas écouté sur une réformation si utile et si raisonnable.

§ 96

Il est vrai que nous avons eu des saints modernes qui ont vécu dans des siècles plus éclairés que les saints anciens et qui ont fait plus de cas du soin des hôpitaux et des collèges que de la solitude, que du jeûne, que du chant des psaumes, mais il y a d’autres saints plus anciens qui ont fait plus de cas de la vie érémitique, de la vie des solitaires d’Égypte, tels saint Benoît, saint Bruno, saint Bernard.

§ 97

Quand vous direz aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui que saint Ignace pensait plus sensément que saint Benoît sur la matière de la sainteté et sur les œuvres les plus efficaces pour le salut et qu’il vaut beaucoup mieux prendre des peines journalières pour l’éducation chrétienne des enfants et pour les rendre plus vertueux que de passer les journées d’hiver à chanter dans les églises, ils ne vous écouteront pas.

Réponse

§ 98

1°. Dans ce mémoire j’ai principalement en vue ceux qui, dans le gouvernement, ont l’autorité sur tous les sujets, sur toutes les sociétés, sur toutes les communautés de religieux et de religieuses, qui sont de bons et de fidèles sujets, qui ne font des communautés que par l’autorité publique qui leur donne des revenus pour subsister ; ainsi c’est au roi, c’est au gouvernement à faire en sorte que ces communautés par leur nouvelle institution visent plus droit à la plus grande utilité de l’État, lorsque cette plus grande utilité est elle-même la pratique journalière de la plus grande charité bienfaisante et le chemin le plus sûr de la plus grande sainteté et du salut ; or ici il est évident que le soin des collèges et des hôpitaux est la pratique journalière de la plus grande charité bienfaisante et par conséquent la plus grande sainteté.

§ 99

Donc il est de l’intérêt et du devoir de ceux qui gouvernent de prêter leur autorité à ce qu’ils voient avec évidence, qui est en même temps et le plus utile à l’État et le plus conforme au but des religieux, c’est-à-dire aux œuvres les plus efficaces pour leur salut et à la pratique journalière de la charité envers Dieu et envers le prochain ; or vous convenez que ces souverains et ces ministres éclairés penseront comme vous pensez sur cette matière.

§ 100

Il est vrai que saint Benoît et saint Bruno n’avaient pas moins d’envie de plaire à Dieu et d’obtenir le paradis qu’en pouvait avoir saint Ignace et qu’ils avaient la même intention que lui ; mais comme saint Ignace vivait dans un siècle plus éclairé par la raison, ainsi il était naturel qu’il remarquât mieux qu’eux toute la force de ces paroles de saint Mathieu : voilà en quoi consistent la loi et les prophètes10, et que, du précepte de la charité bienfaisante, il en conclut mieux qu’eux qu’inspirer aux écoliers pour plaire à Dieu des motifs suffisants pour pratiquer les vertus, et que de mieux administrer des hôpitaux, étaient des œuvres de plus grande charité bienfaisante que de faire de longues prières souvent répétées et que de chanter les louanges de l’Être infiniment bienfaisant.

§ 101

Au reste il suffit que le roi très chrétien ou ses ministres voient avec évidence de quel côté est le parti le plus avantageux aux sujets tant pour la vie présente que pour la vie future ; ainsi il n’est pas nécessaire qu’on attende trois ou quatre cents ans pour que tout le monde sente l’évidence de cette vérité de pratique pour la mettre en œuvre.

§ 102

Et de là on voit le grand avantage d’un gouvernement monarchique en ce qu’il n’est pas nécessaire pour avoir de bonnes lois de police que tous les sujets soient assez raisonnables pour en voir la grande utilité : il suffit que le roi ou que le ministre général ait assez bon esprit pour voir avec évidence les grands avantages de ces lois, parce que sa grande autorité supplée alors au défaut de raison des sujets ignorants et leur obéissance leur tient lieu dans leur conduite de la raison la plus éclairée.

§ 103

Perfectionné à Avaray août 1738


1.« Soyez donc, vous autres, parfaits comme votre père céleste est parfait » (Matthieu, V, 48, Lemaître de Sacy [trad.], in La Bible, Paris, R. Laffont, 1990)
2.« Que toutes choses soient bien ordonnées » (Augustin, Du libre arbitre, I, 6, 15, M. Raulx [trad.], in Œuvres complètes, Bar-le-Duc, L. Guénin et Cie, 1868, t. XI).
3.« Abstiens-toi du mal » (nous traduisons) ; cf. Psaumes, XXXIII, 14 ; XXXVI, 28
4.« Abstiens-toi du mal et fais le bien » (nous traduisons) ; cf. Psaumes, XXXIII, 14 ; XXXVI, 28.
5.« Institut : règle qui prescrit un certain genre de vie. Tous les ordres religieux ont leur institut particulier » (Furetière, 1690, art. « Institut »).
6.Cf. Observations concernant le gouvernement intérieur de l’État ; Observation XXIII « Pour donner à l’État les moyens de multiplier et d’augmenter les établissements pieux et salutaires », in OPM, t. VII, p. 123-129.
7.Les « sœurs grises » désignent les religieuses de la congrégation des Filles de la Charité, fondée en 1633 par Louise de Marillac et saint Vincent de Paul, non cloîtrées, actives surtout dans le Nord de la France, ne prononçant pas de vœux solennels, mais des vœux privés renouvelables tous les ans. Elles se consacraient au travail hospitalier, aux soins médicaux aux pauvres, à l’éducation des enfants trouvés et aux petites écoles pour l’enseignement des filles ; voir Matthieu Brejon de Lavergnée, Histoire des Filles de la Charité, XVIIe-XVIIIe siècles. La rue pour cloître, Paris, Fayard, 2011. Voir Maîtres d’école.
8.L’idée sera développée dans les Observations concernant le gouvernement intérieur de l’État ; l’Observation XX préconise des religieux non prêtres pour les hôpitaux et les collèges, sur le modèle instauré par le « fondateur des religieux de la Charité » (OPM, t. VII, p. 93-95).
9.L’abbaye cistercienne de Sept-Fons, située en Bourbonnais, a été réformée par Eustache de Beaufort vers 1664, au moment où l’abbé de Rancé réformait la Trappe, et selon des tendances identiques d’inspiration augustinienne : pénitence, mortification, humiliation, prohibition des études ; voir Collectif, Spiritualité cistercienne. Histoire et doctrine, Paris, Beauchesne (Bibliothèque de spiritualité ; 15), 1998, p. 35, 420-426.
10.Matthieu, VII, 12.