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PROJET POUR FAIRE CESSER LES DISPUTES SÉDITIEUSES DES THÉOLOGIENS

[INTRODUCTION]1

§ 1

Il s’éleva en Hollande vers 1615 une dispute de théologie entre deux curés [•], ou pasteurs, comme ils les appellent en ce pays-là : c’était entre Gomarus et Arminius2.

§ 2

Gomarus soutenait que Dieu avait élu, avait [•] prédestiné un petit nombre d’hommes avant leur naissance pour jouir du paradis, quoiqu’ils ne dussent faire le long de leur vie presque aucune action vertueuse, quelque grands, quelque nombreux que dussent être leurs crimes ; et cela par pure grâce, par pure bonté pour eux, et sans compter pour rien ni leurs mérites ni leurs démérites. Il soutenait de même que Dieu avait destiné tous les autres hommes à l’enfer avant leur naissance, quelque grandes, quelque nombreuses que dussent être leurs actions de vertu durant leur vie ; et cela par pure justice, en punissant en eux le péché originel. Cette étrange opinion est (dit-on) celle de Calvin, qu’il disait avoir prise de saint Paul interprété par saint Augustin. De cette opinion qui répugne tant à la raison, suivent naturellement beaucoup de conséquences absurdes ; et entre autres, que le paradis n’est point véritablement une récompense des actions vertueuses, mais que c’est une pure libéralité de la part de Dieu ; que l’enfer n’est point véritablement une punition des méchantes actions, mais que ce choix des élus et ce choix des damnés, parmi les enfants d’Adam qui sont également coupables [•] du péché originel, et également sans mérite avant leur naissance, se fait par le Créateur sans aucun égard à la sainteté ou à la méchanceté de leur vie. Le grand inconvénient par rapport au bonheur de la société [•], c’est qu’en supposant en Dieu ce choix bizarre et sans raison, on ôterait conséquemment aux hommes le grand motif de l’enfer pour éviter les injustices, et le grand motif du paradis pour les exciter aux œuvres de bienfaisance : inconvénient de pratique très contraire au bien de la société, et qui ruinerait de fond en comble presque toute l’utilité que l’on peut tirer des religions humaines, et même de la religion divine, pour le bon gouvernement des États [•]. Cette opinion qui suppose que Dieu régit sans raison, et qu’il punit cruellement les hommes les plus vertueux d’un crime auquel ils n’ont eu nulle part, est celle que les molinistes attribuent à Jansenius et aux jansénistes3.

§ 3

Arminius soutenait [•] au contraire que l’idée d’un être infiniment sage et raisonnable, répugnait à un pareil choix fait sans aucune raison apparente. Il prêchait au peuple que le paradis était une vraie récompense des bonnes actions faites durant la vie, pour plaire à l’être souverainement parfait, c’est-à-dire une récompense du bon usage qu’ils avaient fait des grâces de Dieu et de leur liberté durant leur vie. Il soutenait de même que l’enfer était une vraie punition des injustices [•] et du mauvais usage que les hommes avaient fait de la parfaite liberté qu’ils tenaient de la grâce du rédempteur. Il est vrai qu’en supposant l’usage de cette parfaite liberté, il ne pouvait pas expliquer comment Dieu prévoyait avec une certitude entière les bonnes et les mauvaises actions futures, et par conséquent le salut éternel des uns et la punition éternelle des autres. Mais cet inconvénient de l’opinion des arminiens n’était qu’un inconvénient de pure spéculation, qui ne venait (disait Arminius) que de la faiblesse de notre esprit [•], qui ne peut pas comprendre la nature infinie de Dieu, qui voit le futur comme présent. Et effectivement cet inconvénient n’était pas à beaucoup près si fâcheux [•], si dangereux, si pernicieux, que l’inconvénient du système de Gomarus, qui tendait à ôter à la société deux puissants motifs dans la pratique, la crainte de l’enfer pour faire éviter aux hommes d’être injustes, et l’espérance du paradis pour les exciter à devenir très bienfaisants les uns envers les autres.

§ 4

Gomarus avait à la vérité pour lui quelques passages de saint Paul, et quelques Interprétations de ces passages par saint Augustin, répétées par saint Prosper et par saint Fulgence [•], et adoucies depuis par saint Thomas, mais devenues très dures dans les écrits de Luther et de Calvin.

§ 5

Arminius avait pour lui un nombre dix fois plus grand de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament et de Jésus-Christ même, interprétés par un nombre dix fois plus grand des Pères de l’Église grecque, et même par plusieurs Pères de l’Église latine, par quelques théologiens protestants, et surtout par le gros de l’Église anglicane et de l’Église luthérienne. Et à dire la vérité, il semble que ces deux opinions opposées, prises sans en adopter certaines conséquences trop dures, ont toujours subsisté ensemble dans l’Église [•].

§ 6

Ainsi ils manquaient tous deux à un point essentiel pour entretenir la paix : c’était qu’il fallait s’en tenir à garder le mystère tel et en l’état que nous l’avions reçu de nos pères, sans exiger de signer sur ce sujet, non plus que sur les dogmes du mystère de la Trinité, aucun nouveau formulaire4 exclusif. La dispute s’échauffa au point que les ministres de chaque parti tâchèrent d’intéresser les magistrats et les autres citoyens dans leur querelle. Ainsi des raisons et des citations ils passèrent aux injures, tant dans la chaire que dans les écrits imprimés, et commencèrent à se traiter mutuellement de novateurs et d’hérétiques : en sorte que les plus sages d’entre les citoyens de Hollande commencèrent à craindre un schisme, et par conséquent une guerre civile [•].

PREMIÈRE OBSERVATION

§ 7

Le Conseil supérieur de police devait songer à faire cesser de bonne heure les écrits et les sermons qui pouvaient troubler la tranquillité entre les théologiens [•], lorsque les autres citoyens commençaient à prendre part à ces sortes de disputes ; parce que la charité, la concorde et la tranquillité sont de plus grands biens que les vraisemblances et les vérités, et parce que la haine, la persécution, la division, et la guerre civile sont de plus grands maux, que ne sont les ignorances et les erreurs.

§ 8

Le plus grand mal dans ceux qui disputent n’est pas l’erreur où se trouve un des deux partis, parce qu’elle est toujours très involontaire dans quelque parti que ce soit. Nul ne demeure et ne saurait demeurer un seul moment dans une opinion, dès qu’il la croit fausse, et même dès qu’il la soupçonne de fausseté : il ne peut plus la regarder comme certaine ; ainsi il reste dans le doute.

§ 9

Mais le grand mal qui peut naître de ces disputes, c’est la formation de deux partis ardents à se haïr, à se dire des injures, à chercher les moyens de se venger de celles qu’ils croient avoir reçues, et à intéresser dans leur querelle les séculiers, et surtout les magistrats.

§ 10

Ils en viennent à se traiter réciproquement de fanatiques, d’hérétiques, de désobéissants. Ils mettent tout en œuvre pour persécuter leurs ennemis, et cela sous le spécieux prétexte de zèle pour la vérité de la Foi, et ils parviennent souvent à troubler par des guerres ouvertes la tranquillité de la société chrétienne.

§ 11

Voilà le grand mal des disputes qui se font avec colère et avec emportement entre théologiens. Or le remède à cette maladie politique qui trouble la société, est du ressort de la simple police civile et du gouvernement séculier, qui ne doit permettre aucune injure entre citoyens de la même république, et moins encore aucune formation de deux partis dans l’État.

§ 12

Ainsi il arriva que le magistrat de police négligeant de leur imposer à tous, six mois après le commencement de la dispute, un silence entier et continuel sur ces matières, dans la chaire, dans les écrits et dans les assemblées [•], ils tombèrent réellement dans la haine mutuelle, et perdirent ainsi chacun de leur côté leur charité pour faire triompher leur vérité.

§ 13

Cependant tout le monde sait que l’esprit de charité et de bienfaisance est absolument nécessaire pour le salut ; qu’à l’égard de la vérité il suffit d’avoir pour l’Écriture sainte, pour les interprétations des supérieurs et pour l’Église toute la soumission qui leur est due, sans prétendre décider entre les interprétations différentes des supérieurs, sur laquelle il faut attendre à un autre temps l’évidence commune, qui réunisse ou qui calme les esprits divisés.

§ 14

Ainsi ces théologiens et leurs sectateurs, pour faire éviter à leurs confrères contredisants une erreur très involontaire et très pardonnable, commirent contre eux une infinité de persécutions, telles qu’ils n’auraient pas voulu que leurs ennemis leur en fissent souffrir de pareilles. Or pratiquer et conseiller de pareilles injustices, n’est-ce pas détruire plutôt qu’établir la religion de charité, jusques dans ses fondements ?

§ 15

C’est un défaut que d’errer, mais il y a une différence infinie entre le défaut du plus faible qui erre et la persécution faite par le plus fort contre l’errant. C’est que l’errant ne voit pas son erreur, au lieu que le plus fort, lorsqu’il fait contre son adversaire des persécutions qu’il serait bien fâché qu’il fit contre lui-même si cet adversaire était le plus fort, peut bien plus facilement s’apercevoir de sa propre injustice.

§ 16

L’homme aime et honore toujours si essentiellement la vérité que, même en errant grossièrement, il ne fait autre faute qu’on lui puisse reprocher que de prendre innocemment et imprudemment l’erreur pour la vérité et rend ainsi, dans l’erreur même, un hommage sincère à la vérité. Il n’en est pas de même dans la pratique de la persécution. Nul persécutant ne croit rendre hommage à la douceur, à l’équité, à la patience, à la bienfaisance, à la justice ; car chacun sait qu’il ne voudrait jamais être persécuté par les plus forts sous prétexte qu’il est dans l’erreur.

§ 17

Que demandent les deux partis ? Tous deux, par zèle pour l’honneur de la vérité, ou plutôt pour l’honneur de leur vérité, c’est-à-dire pour l’honneur de leur opinion, ils demandent l’uniformité de confession [•], ils demandent un même formulaire de foi, mais chacun demande que le sien soit préféré.

§ 18

D’un autre côté, que demande l’homme de bien, le bon citoyen, le saint magistrat ? Ils demandent que les citoyens se rassemblent tous dans la pratique de la justice et de la bienfaisance, tant de la part des orthodoxes envers leurs concitoyens errants, que de la part des errants envers les orthodoxes [•]. Ils demandent par conséquent l’indulgence chrétienne, la tolérance mutuelle, le silence mutuel, en attendant qu’une grande évidence commune les réunisse dans une même manière de penser.

§ 19

Voilà ce que la police chrétienne demande aux théologiens qui ont le malheur de disputer sur des matières mystérieuses et qui seront toujours incompréhensibles aux hommes sur la terre. La demande des magistrats a-t-elle quelque chose de déraisonnable et d’injuste ?

§ 20

Les magistrats ne voient-ils pas avec évidence que l’uniformité dans la pratique de la justice et de la bienfaisance vaut incomparablement mieux, que l’uniformité dans les formulaires de foi sur une opinion purement spéculative, où il y a de part et d’autre quelque mystère incompréhensible, quelque conséquence absurde, qu’il faut avouer si l’on veut raisonner conséquemment [•] ?

§ 21

Or de bonne foi les magistrats ont-ils tort dans ces circonstances, pour apaiser le trouble, d’imposer silence aux deux partis, soit que l’on regarde ces deux sortes d’uniformités par rapport au bonheur de la vie présente, soit qu’on les regarde par rapport au bonheur de la vie future ?

§ 22

N’est-il pas évident que l’uniformité dans l’observation de la justice et de la bienfaisance est incomparablement plus désirable que l’uniformité dans les opinions et dans les formulaires. C’est que lorsque l’on est soumis en général à l’Église et à l’Écriture Sainte, l’erreur involontaire, si elle se trouve jointe aux bonnes œuvres, n’empêche pas d’obtenir le paradis, particulièrement quand cette erreur ne regarde que des disputes sur des matières incompréhensibles.

§ 23

Au lieu que les persécutions injustes, quoique jointes à la vérité et au zèle pour la vérité, conduisent sûrement en enfer : car enfin n’est-il pas vrai qu’il n’est pas permis d’être injuste pour faire connaître la vérité ou pour faire cesser l’erreur ?

§ 24

Cette maxime est vraie et évidente pour tout homme sensé. N’est-elle pas un principe certain de décision, qui engage le magistrat à obtenir des deux partis cessation d’hostilité, cessation de disputes [•], cessation d’écrits, et par conséquent silence parfait sur ces matières, dans la chaire, dans les livres [•] et dans les assemblées ? Ainsi [•] à la première étincelle du feu de la division, aux premiers termes offensants que les États généraux virent dans les écrits, ils devaient dans le moment établir un comité5, une congrégation de police purement civile, non pour décider de quel côté était l’erreur ; mais pour faire un règlement qui empêchât, sous des peines suffisantes et par conséquent inévitables, de parler, de prêcher, et de rien écrire de nouveau durant trois ou quatre ans sur la matière contestée ; et renouveler [•] pour dix ans l’ordonnance du silence avant l’échéance du terme, sous peine d’une amende [•] suffisante au profit des hôpitaux, ou même de destitution.

§ 25

Il est évident que si les Hollandais avaient destitué Gomarus et Arminius pour avoir contrevenu à l’ordonnance, les opinions fussent demeurées en l’état où elles étaient auparavant, et chacun n’aurait songé qu’à faire son salut en paix et en concorde ; car on aurait oublié dans le public leurs sujets de division, dès que dans le public on aurait cessé d’en parler.

§ 26

Or faute d’établir de bonne heure un pareil Conseil du silence pour faire cesser le trouble passager, et pour conserver la tranquillité ancienne entre les citoyens, la République pensa être bouleversée ; parce que le Prince Maurice qui visait à se rendre roi de Hollande, se déclara pour les gomaristes, parti de beaucoup le plus nombreux et le plus fort, pour accabler avec plus de facilité Barnevelt, grand pensionnaire qui craignait pour la République la trop grande autorité de ce prince, et qui en bon citoyen favorisait secrètement le parti des arminiens6.

RAISONS POUR LE SILENCE

§ 27

1. Le silence empêche la formation des partis, ou du moins l’éclat des divisions. Car il est bien certain qu’il ne se commence jamais de parti, ni parmi le peuple, ni parmi les Grands, ni parmi les femmes, sur des questions dont ils n’entendent point parler, ni dans les écrits, ni dans les chaires, ni dans la conversation des théologiens. Ainsi il fallait que la police civile imposât aux théologiens un silence très rigoureux, pour éviter les divisions, les haines, et les persécutions entre les citoyens.

§ 28

2. La question entre les arminiens et les gomaristes était telle qu’il y avait [•] quelque incompréhensibilité à avouer dans chaque parti7 ; et alors y a-t-il un parti plus raisonnable à prendre que de laisser cette question dans le degré de mystère, d’obscurité, d’incompréhensibilité, où elle était lorsque les esprits étaient calmes, et [•] lorsqu’ils n’étaient point encore excessivement échauffés par des injures mutuelles ?

§ 29

Rien n’était plus raisonnable que d’empêcher alors toute dispute, et par conséquent d’imposer silence sur cet article, puisque chacun dans le silence pouvait, comme dix ans auparavant, opérer son salut en toute sûreté et sans perdre la charité pour les errants. Dans les questions sur les sciences humaines, on peut avec le temps arriver jusqu’à l’évidence et à la démonstration. Or l’évidence commune réunit les esprits dans une même opinion. Mais dans les disputes théologiques, où il y a des deux côtés quelque incompréhensibilité ou quelque absurdité, et dans lesquelles on commence à voir de l’aigreur, le [•] Conseil du silence doit empêcher par provision les esprits de se diviser ; il faut empêcher l’agitation et le trouble ; et pour cela nul remède, nul préservatif n’est si efficace que le silence commandé sous des peines suffisantes et inévitables.

§ 30

Je [•] dis inévitables ; car ce sont les exemples de punition des rebelles à la loi, qui éloignent ceux qui sont tentés de succomber à la tentation de la désobéissance.

§ 31

De là il suit qu’il faut des exemples suffisants de punition dans chaque canton, qu’il faut un comité ou un conseil qui dresse les articles d’un règlement, et qui ait soin de faire exécuter exactement les punitions entre les esprits inquiets, impatients, qui contreviendront à l’ordonnance, sous la spécieuse raison de zèle pour la vérité et pour la religion [•], raison commune aux deux partis opposés.

§ 32

Le magistrat aura pour lui une raison solide et encore plus spécieuse, qui est le zèle pour la charité chrétienne, pour la tranquillité publique, et pour la concorde des chrétiens, encore plus recommandées par la même religion et par le même évangile [•] que n’est la connaissance de certaines vérités théologiques et mystérieuses, qui ne sont point dans le formulaire ancien de confession de foi que nous appelons le credo, qui suffisait au temps des apôtres et qui suffit même en ce temps-ci pour le salut.

§ 33

3. Il vaut mieux que toute la nation demeure tranquille avec le mal que peut causer une erreur ou une ignorance involontaire durant quelque temps dans une partie du peuple, que si la nation était délivrée quelques années plutôt de cette ignorance ou de cette erreur, si pour l’en délivrer il faut qu’il en coûte tous les maux du schisme et des guerres civiles. Or n’est-il pas évident que les divisions, les haines, les persécutions entre les familles et la perte de la tranquillité publique, sans laquelle on ne goûte plus les biens que doit procurer la bonne religion, et même la bonne police de la société, sont des maux beaucoup plus grands que l’ignorance d’une vérité lorsqu’il ne s’agit que de l’ignorer quelques années plus tard.

§ 34

On peut dire que ces trois considérations sont suffisantes pour déterminer l’État à former le [•] Conseil du silence, qui ne peut jamais faire aucun mal, et qui peut garantir l’État de très grands maux.

§ 35

Il serait à propos que ce Conseil, dans un État catholique romain, ne permit d’imprimer aucun écrit sur des matières controversées, avant que de l’avoir fait examiner ; il ne faudrait guère que des écrits de morale et des catéchismes, et sur le reste silence parfait.

§ 36

J’ai ouï conter au feu maréchal de Bellefonds8 un fait à propos du silence. Il n’approuvait pas l’extrême rigidité avec laquelle les religieux de la Trappe observent un silence éternel entre eux ; et comme il voyait qu’il en résultait quelques inconvénients, il demanda un jour à l’abbé9 qui avait rétabli la grande réforme du fameux saint Bernard, s’il ne serait pas plus à propos de relâcher un peu de la rigueur de la règle sur l’article du silence : « N’êtes-vous pas très édifié, lui répondit l’abbé, de leur vie innocente, de leur mortification, de leur pénitence, de leurs pieux exercices, du service divin, et de leur grande obéissance ? Ne croyez-vous pas qu’ils opèrent leur salut dans l’union, et dans la charité ? Or si je relâchais tant soit peu de la sévérité du silence, comme chacun de ces vertueux religieux a ses opinions, ses préjugés et son degré de lumière, il y aurait bientôt des disputes, des divisions, et des partis parmi eux. Je ne dois qu’à leur grand silence, la grande obéissance, la grande tranquillité et la grande union de ces cent quarante hommes qui composent cette communauté dont vous admirez la vertu. Je puis vous assurer que sans ce silence, qui a ses inconvénients comme vous dites, je ne les tiendrais jamais unis et paisibles. Ainsi ils tomberaient dans des inconvénients incomparablement plus considérables que ceux que vous avez remarqués et qui naissent de ce silence qui vous paraît excessif, et que vous reprochez à la règle de saint Bernard ».

§ 37

Pour revenir au sujet de ce mémoire, aucun homme sensé ne disconvenait en Hollande, qu’avant la dispute [•] les théologiens eux-mêmes opéraient leur salut dans les deux opinions opposées, quoique peut-être il y en eût une soutenue par le plus petit nombre de théologiens, quoiqu’il y eût une de ces opinions vraie et l’autre fausse : c’est que toutes deux avaient pour elles des expressions favorables de l’Écriture. Or pourquoi en ramenant l’ancien silence et l’ancien calme sur ces opinions, ou si l’on veut l’ancienne ignorance [•], les uns et les autres ne se fussent-ils pas tous également sauvés, en supposant que les errants comme les orthodoxes étaient soumis à l’opinion de l’Église ?

§ 38

Cette considération est décisive non seulement pour tout homme qui ne songe qu’à se sauver et à remplir les devoirs de bon citoyen et de bon chrétien, mais particulièrement décisive pour le bon magistrat et pour la bonne police. Ainsi il conclura toujours de là qu’il faut ramener [•] le calme ancien, la tranquillité ancienne, en évitant désormais toute dispute, toute controverse, moyennant la rigide observation du silence.

SECONDE OBSERVATION

§ 39

[•] Au lieu de l’établissement du Conseil du silence, la République, sur l’avis imprudent des théologiens, préféra le concile ou le synode général, comme si la décision de ce concile pouvait finir les disputes et les querelles entre les théologiens, et les faire taire ; au lieu que les disputes ne finissent réellement, que lorsque personne n’en parle plus. Or l’effet naturel d’un concile général10, c’est d’en faire parler beaucoup davantage.

§ 40

Avant ce synode les arminiens n’étaient tout au plus que des errants que l’on pouvait facilement tolérer, comme on les tolérait dix ans avant la chaleur de la dispute, comme théologiens et citoyens doux et paisibles : mais après le synode de Dordrecht, ce furent des excommuniés, des schismatiques, des hérétiques et des rebelles, qui refusaient de se soumettre à la décision du concile, et à l’autorité du magistrat qui communiquait son autorité au synode : ainsi il fallut les chasser de la société comme des pestiférés11. Or voilà une terrible extrémité que le gouvernement devait éviter et qu’il eut pu facilement éviter, si, au lieu de la formation du [•] synode, il avait formé le Conseil chrétien et pacifique du silence.

§ 41

[•] Car le Conseil du silence aurait fait finir les disputes, au lieu que le synode ne les finît point, et causa de plus tous les maux de la persécution que les plus forts firent souffrir aux plus faibles.

§ 42

Avant le synode nulle persécution contre aucun citoyen ; après le synode beaucoup de persécutions et d’exils autorisés par l’État même contre les citoyens d’ailleurs gens de bien, que l’on aurait pu facilement contenir et conserver par l’observation du silence. On ne peut jamais empêcher les divisions des hommes dans les opinions, mais avec l’autorité du magistrat on peut empêcher, les uns par des espérances, les autres par des craintes suffisantes et inévitables, de parler, d’écrire et de prêcher durant quelques années sur la matière contestée [•].

§ 43

Pourquoi, en attendant la manifestation générale de la vérité qui se fera un jour aux Saints, ne s’en pas tenir aux catéchismes anciens ? Qui ne sait que là où les hommes ne conviennent point, il faut qu’il y manque quelque degré d’évidence ? Qui ne sait que dans la religion, il y a plusieurs mystères qui sont et qui seront incompréhensibles durant notre vie ? Qui ne sait que presque toutes les opinions qui tiennent aux mystères, participent en quelque chose à ces incompréhensibilités ?

§ 44

Or faut-il pour un mal auquel nous ne saurions remédier, perdre la base de notre salut, c’est-à-dire la charité ? Perdre le fondement de tous les biens de la société, c’est-à-dire la tranquillité publique, que nous pouvons facilement conserver, en imposant à tous les disputeurs un silence passager sur certaines matières ? Demeurons dans nos anciennes ténèbres, tandis que Dieu ne veut rien nous révéler miraculeusement ; mais conservons toujours la tranquillité que nous conseillent la foi et la charité chrétienne. Voilà [•] ce que les magistrats hollandais pouvaient et devaient dire aux contestants au lieu de convoquer le synode de Dordrecht.

§ 45

Il est évident que l’expédient de faire décider la question ou les questions par de nouveaux formulaires, construits par un [•] synode, que les Hollandais eux-mêmes ne croient pas infaillible, n’était point un expédient suffisant, ni pour faire cesser la division, ni pour ramener la paix et la tranquillité dans l’Église hollandaise. Il n’y avait que l’observation du silence ; aussi ce concile ne finît point du tout la querelle ; mais le parti le plus fort fut plus autorisé et eut plus de moyens de persécuter impunément et d’accabler de misères le parti le plus faible, au grand préjudice de la République.

TROISIÈME OBSERVATION

§ 46

S’il y avait un parti à favoriser entre ces théologiens, c’était celui qui donnait un peu plus au libre arbitre, que le parti qui niait que tous les hommes eussent avec la grâce de Dieu liberté entière, liberté d’équilibre de faire le bien et le mal. Il fallait plutôt favoriser le parti qui appuyait le plus les idées communes que nous avons de la récompense due au mérite et de la punition due à ceux qui ne font pas ce qu’ils doivent et ce qu’ils peuvent. C’est au gouvernement à favoriser les opinions qui sont les plus propres à inspirer l’amour pour l’observation de la justice et pour la pratique de la bienfaisance.

§ 47

Les théologiens qui soutiennent que Dieu ne prédestine les élus qu’en supposant qu’il a prévu leurs bonnes œuvres, et que le paradis n’est que la récompense des bonnes œuvres, sont bien plus propres à prêcher et à exhorter avec succès à la pratique des œuvres de Justice et de bienfaisance que ceux qui soutiennent que Dieu prédestine les hommes au paradis et à l’enfer avant que de prévoir que les uns mériteront le paradis par leurs bonnes œuvres et les autres l’enfer par leurs injustices.

§ 48

Je dis que s’il y avait un parti à favoriser, c’était celui que favorisait le grand pensionnaire Barnevelt ; mais réellement, en homme d’État, il ne devait prendre publiquement aucun autre parti que celui du silence ; seul préservatif efficace contre toute division ; moyen sûr pour conserver la paix et la tranquillité, qui est le principal but où l’homme public doit viser ; parce que la paix est la santé du corps politique et par conséquent le fondement nécessaire de tous les autres biens de la société.

§ 49

Ceci doit passer pour démontré, non pour les théologiens disputeurs, mais pour les bons citoyens qui pèsent les opinions spéculatives et qui les préfèrent à proportion du bien qui en peut résulter pour la société.

§ 50

Il paraît par la sage tolérance des Hollandais d’aujourd’hui, et surtout par l’indulgence qu’ils ont pour les chrétiens de la communion tridentine, et par leur grande attention à conserver la tranquillité dans leur État, que si pareilles disputes s’élevaient de nouveau entre leurs théologiens, leur Conseil ne tomberait pas dans les mêmes fautes où tombèrent leurs prédécesseurs et qu’ils nommeraient bientôt [•] des membres du Conseil du silence, auxquels ils donneraient toute autorité de faire des statuts, pour faire observer un silence rigide sur la matière contestée.

§ 51

Je ne parle ici qu’aux ministres d’État de Hollande, gens raisonnables qui n’ont pour but que l’augmentation du bonheur de leur patrie. Je ne parle nullement aux théologiens altérés et échauffés par des mépris et par des injures réciproques. Ils sont alors si éloignés de la raison qu’ils ne font nul scrupule de sacrifier la tranquillité publique à la victoire de leur vérité ; car chaque parti appelle toujours son opinion particulière, ou l’opinion de son parti, la vérité en général [•], une vérité essentielle au salut.

§ 52

De là on voit assez que l’unique bon parti des ministres d’État de Hollande était de trouver le moyen que les deux partis continuassent à se tolérer mutuellement en silence, sans aigreur, avec tranquillité, comme ils se toléraient trente ans auparavant. Et qui doute que sans la tolérance mutuelle de chaque parti, pour ceux qui ont le malheur d’errer de bonne foi, les plus petites sociétés de religion se diviseront toujours et se subdiviseront sans cesse presque à l’infini, tantôt sur un article, tantôt sur un autre ? Et pour des opinions non essentielles au salut elles s’excommunieront mutuellement, et particulièrement sur certains points de doctrine qui sont incompréhensibles à tous les deux partis, et sur lesquels par conséquent ils devraient s’en tenir précisément aux anciens formulaires, qui sont peut-être inexplicables, mais qui sont toujours respectables pour quiconque aime la religion et la paix. Ce n’est proprement que ces formulaires anciens, souvent incompréhensibles et toujours respectables, que l’on doit prendre pour point fixe, mais il faut bien que le magistrat se garde d’en autoriser jamais de nouveau. La maxime, nil innovetur12, il ne faut rien innover dans les anciens formulaires de profession de foi, est une maxime fondamentale ; et de là suit nécessairement la tolérance perpétuelle et réciproque dans la même communion, entre ceux qui expliquent et qui expliqueront toujours ces formulaires respectables d’une manière opposée ; tolérance qui ne peut subsister, sans la continuation du silence.

§ 53

Or de ce silence suit la conservation de la tranquillité publique et la pratique de la justice et de la bienfaisance entre ceux même qui souvent, sans le savoir, ont des opinions opposées soit sur les mystères, soit sur les cérémonies.

§ 54

Telle est la maxime de la bonne police chrétienne et civile, grand silence, point de concile. Tandis que le silence suffit, il ne faut point de nouveaux formulaires, il faut seulement une tolérance mutuelle, chrétienne et perpétuelle [•] entre théologiens. Ainsi il ne fallait point que le synode de Dordrecht fit de nouveaux formulaires.

§ 55

Ces considérations me font penser que le gouvernement en Hollande sera de plus en plus indulgent et recommandera de plus en plus à ses théologiens de ne rien ajouter aux premiers formulaires anciens et de pratiquer toujours la tolérance réciproque sur la manière d’entendre ces anciens formulaires, pour empêcher le refroidissement de la charité chrétienne et pour affermir la tranquillité publique.

§ 56

Il est aisé de conclure que si Charles Quint et les autres souverains d’Europe, eussent de bonne heure établi, chacun chez eux, un conseil séculier de pure police civile, pour faire observer une ordonnance civile du silence pacifique, pour empêcher les écrits et les discours publics et particuliers de Luther et de Calvin et de quelques autres théologiens, soit en chaire, soit dans les écoles, soit dans les assemblées, soit dans les livres, sur les matières contestées, les mystères seraient demeurés dans le même degré de mystère avec les formules anciennes.

§ 57

Les pratiques communes seraient demeurées en leur entier en Allemagne, en Suède, en Danemark, en Suisse, en France. Les peuples n’auraient point pris parti dans la querelle d’un petit nombre de théologiens et ces théologiens eux-mêmes, suffisamment intimidés par l’autorité du Conseil du silence, n’auraient ni écrit, ni prêché ; tout se serait calmé peu à peu et en cas pareil il n’y a que le calme ancien à désirer.

§ 58

Ainsi nos pères n’auraient point eu besoin d’assembler un concile à Trente pour opérer ce calme si désirable que le concile n’opéra point : nous n’aurions eu en Europe que quelques erreurs tolérables et très excusables sur des mystères incompréhensibles ; l’autorité de l’Église romaine serait demeurée dans tous les États de l’Europe, en Suède, en Danemark, en Angleterre, en Prusse, comme elle y était de tout temps. Enfin nous aurions été exempts des grands malheurs des schismes, des hérésies, des inquisitions, des persécutions et surtout des guerres civiles qui sont les plus grands maux de la société humaine.

§ 59

De ces considérations on peut conclure qu’il n’y a aucune société chrétienne qui puisse se garantir à l’avenir de cette espèce de maladie [•] théologique si dès que les disputes de religion sur des mystères commencent à s’échauffer entre ceux qui s’appliquent à la théologie, l’autorité souveraine n’établit promptement un Conseil du silence.

§ 60

Avec le préservatif du silence les excès de zèle d’un parti pour son opinion ne produiront plus d’effets dangereux ; les erreurs dans [•] les mystères ne seront pas plus funestes à la société parmi les chrétiens que les erreurs dans la physique parmi les physiciens curieux ; et les hommes, de quelque religion qu’ils soient, auront le bonheur, malgré la diversité et même la contrariété d’opinions spéculatives, de conserver toujours entre eux la charité et l’heureux lien de leur société dans la pratique, c’est-à-dire la paix et la tranquillité entre les citoyens. Peut-être qu’il peut se rencontrer quelques petits inconvénients dans la rigide observation du silence sur les matières qui sont contestées avec chaleur, soit touchant des opinions de pure spéculation, soit touchant la pratique de certaines cérémonies extérieures qui ne regardent point les œuvres essentielles au salut, c’est-à-dire l’observation perpétuelle de la justice, de peur de déplaire à l’être souverainement juste [•] et d’être condamné à l’enfer et la pratique fréquente de la bienfaisance, pour plaire à l’être souverainement bienfaisant pour obtenir le paradis.

§ 61

Mais je soutiens premièrement que les inconvénients qui résultent de la naissance et de la continuation des disputes théologiques, où il entre des termes offensants et des injures réciproques, sont incomparablement plus nuisibles à la société et au salut que ces inconvénients.

§ 62

Je soutiens en second lieu qu’il est du devoir de la police civile des chrétiens de faire cesser par le silence, et par des peines suffisantes contre les infracteurs du silence, les injures, les haines, et les persécutions réciproques entre les théologiens qui, pour se rendre plus parfaits chrétiens, sont assez insensés pour pratiquer des injustices et des persécutions évidentes, qu’ils blâmeraient extrêmement et qu’ils trouveraient fort criminelles dans les chrétiens qui les pratiqueraient contre eux [•], et même dans les hérétiques contre d’autres hérétiques.

§ 63

Il n’y a aucun des chefs de parti qui ne convienne que cette pauvre veuve d’un savetier d’Amsterdam, occupée de nourrir ses enfants avec son travail, qui ignore parfaitement en quoi consiste la question contestée avec tant de colère entre les gomaristes et les arminiens, ou qui même est sans le savoir dans la même opinion que ceux qui errent, ne laisse pas d’éviter l’enfer, si elle observe la justice, et d’obtenir le paradis, si elle pratique la douceur, la patience, et les autres œuvres de bienfaisance envers ses voisins, et cela pour plaire à Dieu.

§ 64

Or de là il suit que ni l’ignorance ni même l’erreur que peut causer l’observation du silence ordonnée par la loi ne peuvent jamais faire aucun préjudice à aucun fidèle soumis à l’Écriture et à l’Église universelle ; au lieu qu’il est évident que l’inobservation du silence est très préjudiciable à la partie de la religion qui commande la patience, la bienfaisance, la concorde et la paix ; et qu’elle est très préjudiciable au bonheur de la société, qui a toujours pour base la tranquillité.

§ 65

De là il suit que pour opérer son salut, il ne faut point de formulaires nouveaux ; et comme il faut toujours de la patience, de la tolérance, de l’indulgence envers ceux qui prennent sans le savoir l’erreur pour la vérité, il est à propos non pas de disputer, mais d’observer le silence de charité de chaque côté, jusqu’à ce qu’il plaise à la Providence de donner à tous le même degré de lumière, pour être tous dans les matières spéculatives de la même opinion.

§ 66

Que l’on examine de près le motif réel de Gomarus et d’Arminius, de ces deux chefs de parti qui se battent avec furie pour le succès de leurs opinions et de leurs écrits, on trouvera que leur motif n’est point du tout la douleur de voir damner quantité de Hollandais, faute de savoir l’état de la question.

§ 67

L’exemple de la pauvre veuve du savetier qui, sans en avoir entendu parler, ne laisse pas de se sauver, cet exemple décide que le sujet de leur contestation n’est nullement essentiel au salut. Leur vrai motif est d’un côté le désir de surmonter son adversaire, et de l’autre la crainte d’en être vaincu : motifs purement humains, qu’ils cherchent à cacher sous le nom de zèle pour la vérité et pour la vraie foi.

§ 68

Il est vrai que pour intéresser les spectateurs à leur combat, il faut qu’ils disent de part et d’autre qu’il s’agit du paradis et de l’enfer ; mais leur prétention est vaine, et l’exemple de la pauvre veuve du savetier en est une preuve démonstrative. Or en ce cas-là, n’est-ce pas au magistrat politique à imposer un silence rigide à ces combattants, à le leur imposer sous des peines suffisantes pour les faire taire ? Et ces peines suffisantes sont-elles suffisantes, dès qu’il est facile de les éviter ?

§ 69

Il s’éleva encore en Hollande une grande dispute vers 1645 entre Cocceius et Voetius, deux célèbres [•] pasteurs, sur la meilleure manière d’interpréter l’écriture. Voetius reprochait à Cocceius de donner trop dans les allégories. Cocceius reprochait à Voetius de s’attacher trop servilement aux explications littérales. Il parut bientôt divers écrits très injurieux de la part des deux partis, qui s’entraccusaient les uns de saducéisme, les autres de pharisaïsme13.

§ 70

Les séculiers, et surtout les dames, commencèrent à prendre parti. Mais les États devenus plus sages, commirent des magistrats pour imposer un silence exact aux deux partis, sous peine de destitution. Quelques [•] pasteurs contrevenants des deux partis furent destitués et ensuite rétablis. Après la dispute cessée, personne n’écrivit et ne prêcha plus sur une matière devenue si délicate ; le calme se rétablit ; et il est actuellement si bien établi que personne n’en parle et que les pasteurs, quoique d’avis contraire sur cette matière, n’en parlent plus, ou tournent en raillerie la différence de leurs opinions, sans songer à mettre du sérieux et de l’aigreur dans la dispute.

§ 71

Ils sont présentement fort éloignés d’écrire et de rompre le silence. Ils ont enfin compris que pour conserver la charité, qui est la plus essentielle de toutes les conditions nécessaires pour le salut, il fallait que, par une indulgence chrétienne, ils se pardonnassent mutuellement leurs défauts involontaires, c’est-à-dire leurs erreurs.

§ 72

De là on peut conclure que la loi qui défend de parler et d’écrire sur un sujet, n’est pas une loi suffisamment sage si par des peines suffisantes et inévitables et par un conseil suffisamment autorisé, le législateur ne pourvoit pas suffisamment à son exécution.

§ 73

De là il suit que pour remédier aux maladies politiques et aux agitations semblables à celle que causa la dispute d’Arminius et de Gomarus, il faut viser à rétablir promptement le calme par un silence exact.

§ 74

De là il suit qu’il faut établir un Conseil du silence, et que ce conseil doit former un règlement qui, par divers articles, montre en quel cas on rompt le silence prescrit par la loi, et quelle peine mérite telle et telle infraction du silence.

§ 75

De là il suit que ce conseil doit être suffisamment intéressé à infliger des punitions et à faire exécuter le règlement pour obtenir la tranquillité et la paix entre les [•] mêmes citoyens. Et c’est le but que je m’étais proposé.

OBJECTION I

§ 76

À suivre vos principes du silence, quand il s’élève quelque contestation entre les théologiens, il n’en faudrait jamais disputer pour éclaircir la vérité, il ne faudrait jamais aucune décision.

Réponse

§ 77

1. Il n’est jamais défendu de disputer [•] dans la conversation et avec politesse, pour éclaircir la vérité et même les vérités les moins utiles à la société et au salut, surtout lorsqu’il n’y a rien de mystérieux et d’incompréhensible dans la question ; mais le magistrat civil doit toujours empêcher les écrits publics entre théologiens, surtout ceux où il y a de l’aigreur, de la haine, et des accusations atroces ; particulièrement lorsque les gens du monde commencent à y prendre part, il doit veiller à empêcher tout ce qui peut former deux partis, et altérer ainsi la concorde et la tranquillité des citoyens.

§ 78

2. Il y a des contestations sur lesquelles il serait à souhaiter que tout le monde pût voir, avec évidence et avec facilité, de quel côté est la vérité ; mais il ne faut pas pour cela qu’il en coûte aux chrétiens la perte de la charité, et aux citoyens la perte de la tranquillité publique ; car alors la perte serait beaucoup plus grande que le profit ; et dans ce cas l’ignorance, l’obscurité, et même l’erreur, sont de beaucoup préférables [•] à la vérité, lorsqu’elle ne peut s’acheter que par la perte de la charité entre citoyens, et de la tranquillité publique.

§ 79

3. Dès qu’il y a du mystère, dès qu’il y a de l’incompréhensibilité dans les opinions des deux partis opposés, il ne s’agit plus d’éclaircir la vérité, car il n’y a rien à éclaircir là où l’on rencontre l’incompréhensible ; il faut alors que chaque parti se contente des formulaires anciens, sans prétendre ni y rien ajouter, ni y rien retrancher ; et alors il ne faut point de décision nouvelle.

§ 80

4. La décision d’une question n’est jamais nécessaire, tant qu’il n’est pas nécessaire que le bas peuple la connaisse pour se sauver. Or, en bonne foi, voudriez-vous nous persuader que pour se sauver, la veuve du savetier d’Amsterdam eût été dans la nécessité de connaître en quoi consistait la contestation entre Arminius et Gomarus, et d’avoir une décision faillible ou infaillible sur cette contestation ?

OBJECTION II

§ 81

De votre principe du silence il suit qu’il serait permis à tout homme de publier en Hollande une doctrine évidemment hérétique, par exemple sur la Trinité, sans qu’il fut permis à personne de s’y opposer par des écrits publics.

Réponse

§ 82

1. Cette conséquence ne suit14 point du tout du règlement du silence, parce que ce règlement suppose au contraire plusieurs sermons, plusieurs écrits déjà publiés de part et d’autre avec aigreur, et parce que cette loi ne défend que la continuation de pareils écrits et de pareils sermons.

§ 83

2. Si la doctrine nouvelle est évidemment hérétique, le magistrat la verra hérétique comme le théologien, et alors il n’a pas besoin d’écrits pour juger qu’il la faut proscrire et en bannir l’auteur. Ainsi la nécessité du règlement du silence pour des contestations semblables à celles de Gomarus et d’Arminius subsiste toujours pour conserver la tranquillité publique.

OBJECTION III

§ 84

Suivant votre maxime du silence, le concile de Nicée n’eût point été nécessaire pour condamner l’opinion d’Arius et des ariens sur la divinité du rédempteur et sur la consubstantialité du Verbe.

Réponse

§ 85

1. Ce que l’Église universelle a trouvé nécessaire de faire dans un temps était nécessaire pour ce temps-là ; ce qu’elle trouvera dans la suite nécessaire le sera aussi puisqu’elle est infaillible. Je ne parle que des cas dans lesquels [•] l’Église n’a pas encore jugé nécessaire d’assembler des conciles généraux sur des matières contestées.

§ 86

2. Si avant la convocation du concile de Nicée, Constantin avait ordonné le silence durant quelques années sous des peines suffisantes, la vérité se serait également maintenue et confirmée avec le temps. Car enfin la vérité ne peut abandonner l’Église universelle ; on a beau plonger15 pour ainsi dire la vérité, elle revient toujours sur l’eau, elle surnage par sa nature ; et dans les temps d’ignorance, d’obscurité et d’erreur, les fidèles n’auraient point fait de schismes, ils n’auraient point été désobéissants à l’autorité légitime, ni été par conséquent hérétiques. Ainsi ils auraient pu opérer leur salut dans la bonne foi [•], dans le doute sur les matières contestées et même dans l’erreur involontaire. L’on aurait évité ainsi quantité de maux que causèrent les persécutions à une infinité de personnes pieuses et de saints personnages, qui souffrirent dans la suite pour la vérité qui avait été décidée dans le concile de Nicée ; et l’on aurait évité quantité de guerres que causa depuis l’hérésie d’Arius, et qu’elle ne causa que parce que faute d’un Conseil de silence, il s’était formé deux partis ardents à se détruire.

§ 87

Mais enfin, la convocation une fois faite, l’Église par ses prélats étant une fois assemblée, a décidé ; et cela suffit pour croire qu’après la convocation la décision était nécessaire [•].

§ 88

3. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas conclure du passé que la loi du silence dans les contestations pleines d’aigreur sur des points mystérieux, ne soit une loi très sage, de laquelle il faut toujours essayer avant que d’en venir à des conciles [•] généraux ; remèdes qui peuvent quelquefois causer de grands malheurs au total du christianisme, malheurs dont nous avons vu depuis deux cents ans en Europe une infinité de fâcheuses suites et de tristes expériences. Il ne faut pas [•] ôter la zizanie dans cette vie, de peur d’arracher en même temps le bon grain par la perte de la charité. Puisque l’erreur est un défaut involontaire et qu’il ne damne personne, pourquoi perdre la charité pour empêcher que ce défaut ne se multiplie ?

§ 89

4. Si tout le monde garde le silence, il se fait une suspension d’armes ; nul ne fait de conquête pour son parti, et le silence seul dissout et anéantit les partis après trois ou quatre ans de silence ; on n’oserait en reparler, on craint d’être tourné en ridicule de parler de vieilles nouvelles ou de matières dont il n’est plus question : ainsi chacun demeurerait en paix et en concorde.

§ 90

5. Au reste il faut toujours se souvenir du titre de ce discours. Ce ne sont point des observations théologiques ; je ne parle ni en théologien, ni aux théologiens. Ce sont des observations purement politiques. Je ne les adresse même qu’à ceux qui gouvernent les États chrétiens, pour conserver, et même pour augmenter à l’avenir la tranquillité des chrétiens ; fondement du bonheur de leur vie, et première source des principales vertus chrétiennes.

OBJECTION IV

§ 91

Pourquoi un conseil pour faire observer le silence ? Le magistrat de police ne suffit-il pas lui seul pour punir les infractions ?

Réponse

§ 92

1. Comme il s’agit [•] à l’égard d’un pasteur séditieux et zélé pour la vérité et pour son opinion, de le priver de partie ou du total de son revenu durant un temps, et peut-être de sa liberté, il est à propos qu’il y ait plusieurs juges qui opinent, et sur la contravention, et sur la sorte de punition que mérite la contravention ; car là où il y a un conseil, là les hommes vont plus souvent droit vers la justice et vers l’équité, les uns par respect pour les autres, et tous pour éviter la réputation de juge ou ignorant ou corrompu.

§ 93

2. Il faut souvent ajouter des articles au règlement selon les différents cas, ou en modifier d’autres selon les circonstances des temps. Or le seul magistrat de police n’a pas assez d’autorité ; il [•] faut des conseillers.

§ 94

3. Un homme seul peut être trop partial dans une querelle de théologiens, et par conséquent il est à propos que son autorité puisse être contrebalancée par un juge ou impartial ou de parti contraire ; et alors leurs jugements iront plus souvent droit vers l’équité, et surtout vers la tranquillité, et par conséquent vers la plus grande utilité publique.

OBJECTION V

§ 95

Comment composer votre Conseil du silence de conseillers impartiaux ?

Réponse

§ 96

1. On suppose que la dispute n’est qu’entre théologiens et on suppose que les magistrats séculiers ne sont point théologiens.

§ 97

2. Des magistrats craignent bien plus la division et la discorde entre citoyens qu’ils ne craignent le progrès de l’erreur ; ils désirent bien plus la tranquillité et la concorde qu’ils ne désirent le progrès de leur opinion ou de leur vérité ; c’est qu’ils sont bien plus citoyens que théologiens. Ainsi dans cette espèce de dispute où la discorde est à craindre, si l’on continue à disputer, ils ne seront partiaux que pour l’observation du silence [•].

§ 98

3. Les magistrats doivent mépriser publiquement ces disputes théologiques. On dit que Cocceius demanda un jour audience à un magistrat contre Voetius, et que ce magistrat lui demanda brusquement, « Est-ce que Voetius nie quelque article du credo ? – Non, reprit Cocceius. – Or bien, dit le magistrat, je n’ai point d’audience à donner pour des bagatelles, et je regarde comme bagatelles toutes vos questions puisque la ravaudeuse16 du coin de la rue n’a besoin que de son credo, et d’être juste et bienfaisante pour être sauvée ». Le ministre se plaignit dans le monde de la brusquerie du magistrat mais il n’eut pas les rieurs de son côté, et il se tint enfin le reste de la vie dans le silence qui lui avait été ordonné.

OBJECTION VI

§ 99

L’observation du silence laissera faire du progrès à l’erreur.

Réponse

§ 100

1. Si le silence est bien observé, on n’écrira plus, on ne parlera plus en faveur de l’erreur, ainsi elle ne se multipliera point.

§ 101

2. La multiplication de l’erreur est un beaucoup moindre mal, que l’augmentation de la division : Or entre deux maux, ne faut-il pas choisir le moindre ?


1.Sous-titre figurant dans la table des matières de l’imprimé.
2.Sur ces deux personnages et la querelle dont il est question, voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction.
3.Sur la vraie cible du projet de l’auteur, voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 2.
4.Sur ce terme désignant le texte d’adhésion à la condamnation des thèses jansénistes, voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 5.
5.Le terme comité n’est attesté à l’époque que dans le Dictionnaire universel de Furetière et signalé comme un emprunt à l’anglais : « Terme fort usité chez les Historiographes d’Angleterre, qui signifie un bureau composé d’un certain nombre des membres du Parlement, commis pour examiner et faire rapport d’une requeste, d’un procès à la Chambre » (Furetière, 1690).
6.Sur les implications politiques de la querelle, voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 4.
7.Comprendre : chaque parti devait reconnaître des points obscurs dans son opinion.
8.Voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 13.
9.L’abbé de Rancé. Voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 13.
10.Expression qui renvoie à l’affaire de la Bulle Unigenitus : voir Nicolas Lyon-Caen, Disputes, Introduction, § 6-7.
11.Ouvert le 13 novembre 1618, le synode se termina le 29 mai 1619. Trois cents pasteurs arminiens furent déposés ou bannis.
12.La formule prêtée au pape saint Étienne est : « Nihil innovetur, […] nisi quod traditum est » (« Qu’on n’innove en rien mais qu’on suive la tradition » : nous traduisons), dans : Cyprien, 74, 2, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, 3/2, 799.
13.« Cocceius », Johannes Coch ou Cock (1603-1669), philologue, exégète et théologien hollandais, enseigna à l’université de Franeker puis de Leyde ; « Voetius » désigne Gijsbert Voet (1589-1676), théologien, professeur à l’université d’Utrecht, représentant de l’orthodoxie réformée ; sur cette querelle, voir Nouveaux entretiens sur les différentes méthodes d’expliquer l’Écriture et de prêcher de ceux qu’on appelle Cocceiens et Voetiens, Amsterdam, Z. Chastelain, 1707 ; Supplément du Journal des savants, avril et juin 1708, p. 216 et 520 ; Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts, janvier 1708, p. 173.
14.Comprendre : ne s’ensuit.
15.Comprendre : faire couler.
16.Les ravaudeuses qui raccommodaient les bas, comme les savetiers (voir plus haut la veuve du savetier d’Amsterdam), se tenaient d’ordinaire au coin des rues. Les deux métiers incarnent le petit peuple des villes (Furetière, 1690, art. « Ravauder »).