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Écrits sur les collèges des bénédictins

Introduction, établissement, présentation et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

L’abbé de Saint-Pierre reçoit en 1702 en commende l’abbaye de Tiron, dans le Perche, qui avait été réformée en 1629 pour passer dans l’ordre des bénédictins de Saint-Maur. Un collège y fut fondé dès l’introduction de la réforme, qui prit le nom d’école royale militaire sous Louis XIV, dans laquelle des officiers de l’armée envoyaient leurs fils pour lesquels ils pouvaient obtenir des bourses du roi. En échange, l’établissement accueillait des invalides1. La congrégation de Saint-Maur, érigée en France pour répondre au vaste mouvement de réforme initiée au début du XVIIe siècle visant à relever les ordres religieux, approuvée par le pape en 1621, va rassembler les monastères bénédictins les plus fameux et compte à la fin du XVIIe siècle environ deux cents maisons. Sous l’autorité d’un supérieur résidant en France, et donc sujet du roi, la congrégation fut favorisée par Richelieu et se développa rapidement grâce à des regroupements. Elle connut son apogée au tout début du XVIIIe siècle, alors que les travaux érudits, ceux de Sainte-Marthe, Montfaucon, Mabillon, pour citer les plus célèbres, développés à l’initiative de Dom Grégoire Tarrisse, assuraient le rayonnement des mauristes2. Une Bulle d’Urbain VIII du 21 janvier 1627 permettait en outre à ces derniers d’être titulaires de bénéfices dépendant d’autres monastères bénédictins que ceux de la congrégation, pratique qui augmentait ses richesses, soustrayait les bénéfices au droit de collation, et lui en garantissait la transmission. L’expansion et l’opulence de la congrégation n’allèrent pas sans réaction et nourrirent les critiques de ses ennemis3. Par un édit de novembre 1719, la monarchie revint sur les privilèges accordés par le pape en faisant rentrer dans le droit commun la détention et la transmission des bénéfices4.

§ 2

Dès 1704, comme abbé commendataire de Tiron, l’abbé Castel de Saint-Pierre dénonce les richesses accumulées par la congrégation dans un Mémoire au sujet des bénéfices possédés par les religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur5 sur fond de lutte d’intérêts entre séculiers et réguliers à propos du privilège accordé aux mauristes en matière de bénéfices et de prieurés, de la commende, et de l’usage des biens ecclésiastiques. En défense de la commende, fréquemment critiquée, une partie de la noblesse voyait dans les bénéfices séculiers un soutien nécessaire aux cadets, aux maisons ruinées, aux familles nombreuses. Au sein du clergé, certains, comme Claude Fleury, avaient fait valoir que les réguliers n’usaient pas toujours bien des revenus de leurs monastères, que la commende permettait d’aider les évêques à soutenir leurs églises et les prêtres à servir, tandis que l’union de bénéfices réguliers à des collèges, à des séminaires et à d’autres communautés était utile6. C’est donc dans le prolongement de ce point de vue que l’abbé de Saint-Pierre compose son mémoire Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur. L’activité éducative des mauristes était loin d’être négligeable, comme en témoignent les collèges de Tiron, de Pontlevoy, de Saint-Germer et de Sorèze7. Mais l’abbé de Saint-Pierre veut la « perfectionner » et la « multiplier », en la rendant comparable à celle des jésuites, avec l’avantage que la congrégation bénédictine est dirigée en France et peut ainsi servir les intérêts de la monarchie. Il souhaite que les collèges des mauristes soient de plein exercice avec des classes de philosophie et de théologie et destinés, comme les établissements jésuites, à instruire une élite, sélectionnée sur ses mérites. Mais surtout, c’est le financement de cette instruction qui motive son projet : il s’agit d’unir les prieurés à ces collèges, c’est-à-dire de faire participer les revenus des bénéfices réguliers au fonctionnement de ces établissements. À Tiron, selon un prospectus destiné aux parents et imprimé en 1740, sans qu’on sache si la situation était très différente une vingtaine d’années auparavant, l’enseignement s’arrête avec la classe de rhétorique et la pension pour les familles, selon les services demandés, s’élève de 250 à 400 livres par an8. L’abbé appelle de ses vœux un cursus complet, financièrement accessible à des enfants de la noblesse talentueux et dans un nombre plus important de collèges.

§ 3

Le mémoire fut présenté en 1717 au Général de la congrégation, Dom Charles Petey de L’Hostallerie, qui occupa la fonction de 1714 à 1720. Nous connaissons la réponse qu’il y donna d’après une note de l’auteur, à la suite d’une copie du mémoire conservé aux archives départementales du Calvados :

Aujourd’hui 18 novembre 1717 le Révérend Père de La Prade, Procureur Général de la congrégation et Dom René Venier sont venus me trouver de la part du Révérend Père Général pour me dire qu’en gros mon mémoire leur avait paru fort raisonnable et qu’ils espéraient que si la Cour voulait les favoriser, la congrégation se déterminerait volontiers présentement à établir beaucoup de nouveaux collèges, surtout dans les endroits les plus éloignés des autres collèges et dans les grandes villes où, pour exciter l’émulation, il est à propos qu’il y ait des collèges de leur ordre ; et comme je leur ai demandé combien ils pourraient fournir de collèges à la France, ils m’ont dit qu’ils avaient environ deux cents maisons, qu’ils pourraient y employer la moitié et que dans chaque collège ils pourraient nourrir et entretenir douze pauvres gentilshommes à la nomination du roi, les uns gratis, les autres à moitié gratis. Ce serait douze cents gentilshommes, ce qui soulagerait fort la pauvre noblesse […]9.
§ 4

Le projet avait été envoyé aussi au Chancelier, qui, à ce moment, était encore Henri-François d’Aguesseau. Selon l’auteur, ce dernier, le 4 décembre 1717, l’aurait félicité de ce projet et aurait déclaré qu’« il prendrait volontiers des mesures pour [le] faire réussir » et lui demandait pour cela deux ou trois mois10. Les déboires de D’Aguesseau, exilé début 1718, rappelé, puis à nouveau exilé en 1722, ne le mirent guère en position d’apporter au projet un soutien ferme et prolongé. En 1718, l’affaire du Discours sur la polysynodie et l’éviction de l’abbé de l’Académie française ne pouvaient valoir à l’auteur la bienveillance des autorités. En 1724, la réponse du nouveau chancelier, alors Fleuriau d’Armenonville, ruine les espoirs de l’auteur du Mémoire, qui lui avait adressé un Projet pour unir les prieurés des bénédictins à leurs collèges afin d’y élever de pauvres gentilshommes à la nomination, reprenant les idées précédemment énoncées à propos de Tiron pour les généraliser aux collèges de la congrégation. L’affaire était devenue de plus en plus délicate car les mauristes étaient compromis dans l’opposition à la Bulle Unigenitus11. L’auteur y fait allusion dans le Projet de 1724 pour souligner que les querelles théologiques ne concernent pas ce qui est enseigné dans ces collèges. Sous la date de mars 1724, dépité, il note en marge : « Le ministère n’a pas approuvé ce projet quant à présent pour plaire à la Cour de Rome à laquelle les bénédictins, bons Français, ne plaisent pas »12.

§ 5

L’abbé de Saint-Pierre ne fit pas imprimer le mémoire de 1717 et il ne le fit pas figurer dans les premiers volumes de la série des Ouvrages de politique et de morale. Ce n’est que dans le quinzième volume paru en 1741, qu’il publie deux mémoires rassemblés sous le titre Collèges des bénédictins. Il y réutilise certains des arguments en faveur du perfectionnement et de la multiplication des collèges financés par la congrégation, mais il critique aussi clairement, avec l’œuvre de Dom Tarrisse, les activités érudites qui assuraient pourtant la réputation des mauristes. Sa pensée politique s’est précisée : l’utilité pour le plus grand nombre et la bienfaisance sous-tendent son système et justifient les rôles qu’il assigne au clergé régulier et séculier. Cet utilitarisme dévalue du même coup les travaux savants jugés comme des « spéculations peu importantes », au même titre qu’une instruction qui accorde trop d’importance aux langues anciennes (Bénédictins, § 6, 19). Le Second Mémoire ajoute à la réflexion initiée en 1717 un programme d’études et une organisation de l’enseignement qui prennent tout leur sens par les écrits qui les suivent dans le même volume : la pièce Sur l’éducation des enfants dans les pensions et les Observations concernant l’organisation de la semaine pour la pension de Mgr d’Alibart13. S’il reprend certaines remarques antérieures sur la congrégation, l’écrit publié en 1741 s’inscrit donc dans des projets d’éducation au service de la bienfaisance et définit un programme d’études pour les élites. Nous savons qu’en 1740, les élèves du collège de Tiron reçoivent un enseignement de belles-lettres, d’écriture, d’arithmétique, de géographie et de danse14. L’abbé préconise, s’inspirant des collèges d’oratoriens, l’introduction de disciplines scientifiques (géométrie, astronomie, anatomie, médecine, physique, chimie) et plaide pour des matières destinées à former à la politique de futurs serviteurs de l’État : agriculture, jurisprudence, art militaire, commerce.

§ 6

Le projet de 1741 est un prolongement du mémoire de 1717 qui montre que loin d’abandonner les réflexions initiées à propos de l’abbaye de Tiron, l’abbé de Saint-Pierre les réutilise pour les insérer dans un vaste plan de refondation des établissements religieux et d’utilisation des revenus ecclésiastiques en faveur de l’éducation des élites, destiné à entamer le quasi-monopole des jésuites. Comme il l’écrit ailleurs : « Jusqu’à présent les jésuites ont une grande supériorité sur les autres religieux qui ont des collèges ; mais malheureusement ils ont un général dans un État étranger, et qui croit que le pape peut déposer les rois »15. La congrégation de Saint-Maur devait selon lui mieux servir les intérêts de la France.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Archives départementales du Calvados, 38 F 41 (ancienne liasse 1)

Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur. Autographe avec corrections. P. [1], en haut, à gauche : « envoyé copie de ce mémoire au P. Général de la congrégation de St Maur 26 octobre 1717 ». P. [4] : « Au Palais Royal, 26 octobre 1717 ». P. [1-4].

Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur. Texte identique à la version précédente. Mise au net annotée par l’auteur. P. [4], datée du 18 novembre 1717, référence à la réaction du Général de la congrégation à la lecture du mémoire, à la suite de l’envoi, le 26 octobre 1717. P. [1-4].

Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur. Texte identique à la version précédente, y compris la note du 18 novembre 1717. Mise au net annotée par l’auteur. P. [4] : note autographe du 4 décembre 1717 mentionnant l’avis du Chancelier sur le mémoire. P. [1-4]. (A)

Multiplier & perfectionner les collèges dans les congrégations de Saint-Maur. Avertissement. Autographe. P. [1-5]. Partie autographe qui annonce un projet en trois parties, la première sur les motifs dont le premier est rédigé (« Les religieux doivent justice à l’état pour les biens qu’ils tiennent de l’état »), une seconde sur les moyens, une troisième sur les réponses aux objections.

Multiplier et perfectionner les collèges de la congrégation de Saint-Maur. Mise au net. Texte différent des versions précédentes. P. [1-3].

Projet. Pour unir les prieurés des bénédictins à leurs collèges afin d’y élever de pauvres gentilshommes à la nomination du roi. En haut à gauche, p. [1], autographe : « mars 1724. Le ministre n’a pas approuvé ce projet quant à présent pour plaire à la cour de Rome à laquelle les bénédictins, bons Français, ne plaisent pas ». Texte différent des versions précédentes. P. [1-3].

BPU Neuchâtel

Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur, ms. R209, 3 p. Mise au net avec des corrections autographes. Non daté. Texte différent des autres versions. P. [1-3].

Collèges des bénédictins, ms. R235, p. 1-12. Version préparant l’imprimé et comportant des corrections autographes qui y seront intégrées (manque le dernier paragraphe, § 48).

Collèges des bénédictins, ms. R236, p. 1-12. Version du Second Mémoire présent dans l’imprimé (§ 18-48), comportant des corrections autographes intégrées dans le ms. R235 (manquent les derniers paragraphes, § 45-48). Ce manuscrit et le précédent constituent des étapes préparatoires à la version imprimée de 1741.

Imprimé

Collège des bénédictins, in Ouvrages de politique et de morale, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 345-367. (B)

§ 7

Les manuscrits conservés aux archives départementales du Calvados et à Neuchâtel présentent différentes copies et versions d’un projet qui, de 1717 à 1741, évolue en fonction du contexte. Selon ses habitudes de composition, l’abbé transforme, ajoute, retranche, si bien qu’il est impossible d’isoler un noyau commun à ces textes qui, tout en brassant les mêmes idées, les réorganisent et les reformulent. C’est pourquoi sont ici présentés d’une part le mémoire Sur les collèges de la congrégation de St Maur de 1717 transmis au Général de la congrégation et au Chancelier (A), première version aboutie du projet, et celle qui, plus de vingt ans plus tard, sera imprimée dans les Ouvrages de politique et de morale sous le titre Collèges des bénédictins pour être donné au public (B).


1.Cartulaire de l’abbaye de la Sainte-Trinité de Tiron, publié et annoté par M. Lucien Merlet, Chartres, E. Garnier, 1882-1883, t. I, p. LXXV-LXXVI.
2.Sur l’histoire de la congrégation, voir Dom Yves Chaussy, Les Bénédictins de Saint-Maur, Paris, Études augustiniennes, 1989, t. I.
3.Voir Dom Martène, Histoire de la congrégation de Saint-Maur, Ligugé / Paris, Abbaye Saint-Martin / Picard, 1930, t. IV, p. 55-58, 175-180 ; 1937, t. VI, p. 46-51.
4.Pierre Gohard, Traité des bénéfices ecclésiastiques, Paris, Langlois / Mazières / Garnier, 1736, t. III, p. 237-238.
6.Claude Fleury, Institution au droit ecclésiastique [1687], in Opuscules, Nîmes, Beaume, 1780, t. II, p. 424.
7.Dom Yves Chaussy, Les Bénédictins de Saint-Maur, t. I, p. 194-199.
8.Cartulaire de l’abbaye de la Sainte-Trinité de Tiron, publié et annoté par M. Lucien Merlet, Chartres, E. Garnier, 1882-1883, t. I, p. LXXVII-LXXXVII, t. I, p. LXXVII-LXXXVII.
9.Sur les collèges de la congrégation de Saint-Maur, archives départementales du Calvados, 38 F 41, non coté, non paginé.
10.Archives départementales du Calvados, 38 F 41, non coté, non paginé
11.Dom Yves Chaussy, Les Bénédictins de Saint-Maur, t. I, p. 133.
12.Ibid.
13.OPM, t. XV, p. 368-446.
14.Cartulaire de l’abbaye de la Sainte-Trinité de Tiron, publié et annoté par M. Lucien Merlet, Chartres, E. Garnier, 1882-1883, t. I, p. LXXIX.
15.OPM, t. VII, p. 94.