Pour citer ce texte

SUR LES COLLÈGES DE LA CONGRÉGATION DE SAINT-MAUR

§ 1

Pour rendre le collège établi dans mon abbaye de Tiron plus utile au public et à la congrégation je propose de me joindre à elle afin d’obtenir des lettres patentes pour avoir la liberté d’y enseigner non seulement les humanités mais encore tout ce qui s’enseigne dans les plus grands collèges comme philosophie, mathématique, théologie etc. afin de procurer à ce collège un fonds plus considérable, plus certain, tant pour la subsistance des professeurs que pour les autres frais du collège ; je propose encore de consentir que les prieurés dépendants de mon abbaye qui sont entre les mains des religieux soient unis à perpétuité à ce collège.

§ 2

Et à cette occasion je dirais que la congrégation ferait une chose bien agréable à la nation si elle voulait établir en France un plus grand nombre de collèges qu’elle n’y en a ; elle pourrait pour cela obtenir des lettres patentes pour unir les biens d’une maison à une autre et surtout les prieurés que possèdent les religieux.

§ 3

On pourrait dire alors que s’ils tiennent des biens très considérables de l’État ils rendraient aussi des services très considérables à l’État et à l’Église de France.

§ 4

Il se trouve nécessairement parmi les religieux de cette congrégation des esprits plus portés à la vie active et aux œuvres de charité qu’à la retraite et à la contemplation qui sont inutiles à la société ; ces deux sortes de caractères s’incommodent et se condamnent perpétuellement quand ils sont mêlés et seraient mieux chacun dans leur attrait. S’ils étaient dans des maisons séparées, ils ne s’incommoderaient plus, ils ne feraient plus obstacle les uns aux autres dans leurs vues saintes et utiles. Les collèges dans les villes seraient des maisons destinées pour ceux qui aiment mieux la vie active et les autres maisons situées dans les campagnes seraient destinées pour ceux qui aiment mieux la vie contemplative et qu’y a-t-il de plus parfait pour un ordre que d’embrasser ainsi les deux principaux attraits de la vie chrétienne ?

§ 5

Il y a même une considération importante, c’est l’inconstance des goûts des hommes ; tel homme aura durant dix ans un grand attrait pour la solitude qui après ce temps-là s’y ennuiera ; tel autre se lassera, se fatiguera de la vie active après vingt ans de travail. N’est-il pas très désirable pour l’un et pour l’autre de pouvoir trouver une maison où tous ceux qui l’habitent sont de son même goût ? On se trouve pour ainsi dire dans un autre genre de vie sans avoir changé d’ordre ; ce n’est pas un préservatif contre l’inconstance humaine – ce préservatif est impossible – mais c’est un moyen d’éviter les suites fâcheuses de cette inconstance dans un homme qui a disposé de sa liberté ; c’est un moyen de rendre cette inconstance très salutaire et à l’inconstant et au public ; tout est bon ; il n’est question que de faire un bon usage de chaque chose, de chaque goût ; il n’est question que de mettre chacun à la place qui lui convient le mieux et à laquelle il convient le mieux.

§ 6

Les jésuites sont très utiles par leurs collèges mais on peut dire que les religieux de la congrégation de Saint-Maur pourraient être dix fois plus utiles parce qu’ils ont vingt fois plus de revenus à employer.

§ 7

Les jésuites ont un obstacle pour être aussi favorablement traités de ceux qui gouvernent que la congrégation de Saint-Maur, c’est qu’ils dépendent bien davantage d’une puissance étrangère avec qui la France est presque toujours ou brouillée ou sur le point de se brouiller et leur Général et leur conseil général est italien et en Italie, au lieu que les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur sont bien moins dépendants d’une puissance étrangère : ils ont leur Général et leur Conseil général français et en France. D’ailleurs comme pour la perfection des collèges il est d’une grande utilité d’exciter, de nourrir, de fortifier l’émulation entre les différentes communautés de différents ordres, on peut espérer que l’État favoriserait beaucoup les nouveaux collèges que la congrégation voudrait établir.

§ 8

Tout le monde sait que si les jésuites ont tant d’excellents esprits parmi eux, c’est qu’ils ont la commodité de les choisir et de se les attirer dans le cours des études où ils président, et un grand esprit en vaut dix médiocres et sert infiniment à donner de l’élévation à ceux avec qui il a à vivre.

§ 9

Ce plus de revenu que possède la congrégation peut l’aider à élever gratis ou presque gratis dans ses collèges certain nombre d’enfants de pauvres gentilshommes lorsqu’ils sont les premiers de la classe, chose qui plairait fort à la noblesse française.

§ 10

Si la congrégation entrait dans ces vues, il est vraisemblable que le gouvernement la favoriserait bien davantage pour faire entrer la réforme dans les maisons non réformées. Le public ne crierait plus contre les grands biens de la congrégation, et les ecclésiastiques ne crieraient plus contre les prieurés qu’elle possède sous le nom de ses religieux, voyant qu’elle en fait un emploi si sage et si utile à l’Église et à l’État.

§ 11

Voilà les vues qui me sont venues à l’occasion du collège de Tiron ; je les propose comme avantageuses au royaume en général et à la congrégation de Saint-Maur en particulier.

§ 12

Au Palais-Royal, 26 octobre 1717.