Pour citer ce texte

Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu

Introduction, établissement, présentation et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

Publiées dans le onzième tome des Ouvrages politiques en 1737, les Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu s’inscrivent dans le sillage du Projet pour faire cesser les disputes séditieuses des théologiens, paru quatre ans plus tôt, en faveur du silence, c’est-à-dire de la censure des écrits de controverse religieuse, condition de la paix civile. Le titre, annonçant la discussion d’un point de morale pratique, introduit en réalité les positions de l’abbé sur la controverse et la tolérance religieuses à propos de l’affaire de la Bulle Unigenitus et plus particulièrement à propos du cas de l’évêque de Saint-Papoul, Jean-Charles de Ségur (1695-1748)1. Comme oratorien, celui-ci s’était d’abord déclaré appelant de la Bulle en 1718, appel qu’il révoqua en 1721. Devenu évêque en 1723, à Saint-Papoul, dans le Languedoc, qui lui rapportait, selon l’abbé, 25 à 30 000 livres de rentes, il fut pris de remords et, sur l’avis de Soanen et de Colbert, chefs de files des appelants, il se démit de son évêché en février 1735 (et non fin 1734, comme l’écrit l’abbé de Saint-Pierre [§ 1]). Il demanda publiquement pardon à l’Église de sa défense de la Bulle et vécut dans la retraite2. Faut-il admirer ce sacrifice que l’évêque fit de ses revenus et de sa carrière ecclésiastique, se demande l’auteur, et quelle est son utilité ? L’exemple des fakirs indiens s’imposant des pénitences excessives ou des sacrifices insensés (§ 41) pour s’attirer l’admiration du peuple permet de dénoncer une dévotion inutile et absurde3. Le manuscrit des Observations sur le mandement et la retraite de Mr l’Évêque de saint Papoul insiste sur la nécessité du silence et utilise le cas des fakirs pour illustrer l’idée du courage inutile mais ne contient aucune allusion aux régicides, exemples largement développés dans l’imprimé qui efface par ailleurs les noms désignant directement le cas de l’évêque de Saint-Papoul. Les figures de Jacques Clément et de Ravaillac soulignent la dimension politique de l’argumentation de Castel de Saint-Pierre dans l’imprimé. Un ouvrage du jésuite espagnol Juan de Mariana (1536-1624) avait nourri l’idée d’un complot de la Compagnie de Jésus. Le sixième chapitre de son De Rege et Regis institutione libri III ad Phillippum III Hispaniæ Regem Catholicum4, justifiant le tyrannicide, apparut en effet comme une légitimation possible de l’assassinat d’Henri III par Jacques Clément. Celui d’Henri IV par Ravaillac entraîna la condamnation de l’ouvrage, malgré les regrets de l’auteur et une édition remaniée en 1605. Invoquer Clément et Ravaillac c’est donc rappeler la légende noire des jésuites, que la censure de l’ouvrage de Mariana avait contribué à édifier, et condamner les fanatiques qui discréditaient un ordre dont Castel de Saint-Pierre appréciait l’engagement au service de l’éducation mais rappelait l’allégeance à une puissance étrangère5. En opposant les vérités spéculatives aux commandements d’une morale naturelle et universelle, qui condamne le meurtre, l’abbé de Saint-Pierre, avec les déistes, mais aussi le Bayle du Commentaire philosophique, affirme ainsi le primat d’une raison pratique dans la décision et le jugement moral. Sans reconnaître ici explicitement les droits de la conscience errante, il n’en juge pas moins cette dernière très excusable, au regard des injustices et des crimes commis au nom de la vérité. Il considère, comme Bayle, que cette raison pratique invalide les interprétations de l’Écriture qui cautionnent des crimes et des injustices6.

§ 2

Comme dans tous ses projets, l’auteur fait de la loi de réciprocité ou Règle d’or, un fondement, ici pour décider mais aussi pour juger des actions considérées comme vertueuses parce que désintéressées et sacrificielles. En 1737, soit deux ans après la démission de l’évêque de Saint-Papoul, cet exemple de renoncement en faveur de scrupules de conscience était sans doute encore dans les mémoires, suffisamment pour que l’abbé de Saint-Pierre y trouve l’occasion de renvoyer dos à dos les deux partis, jansénistes et molinistes, afin de défendre, au nom de la bienfaisance et de la paix, une conception utilitaire de la religion et de condamner la polémique publique entre les partis et ses conséquences. La grandeur morale, le sacrifice, le courage sont donc mesurés à l’aune de leur utilité pour le plus grand nombre.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu, BPU Neuchâtel, ms. R133, p. 1-15.

Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu, BPU Neuchâtel, ms. R132, p. 1-13. P. 1 (autographe) : « tom. 11 corrigé ».

L’ensemble est à rapprocher des Observations sur le mandement et la retraite de Mr l’Évêque de saint Papoul du mois de féver 1735, conservé aux archives départementales du Calvados (38 F 42, ancienne liasse 3).

Imprimé

Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu, in Ouvrages politiques, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XI, p. 122-140.

§ 3

Les deux manuscrits de Neuchâtel apportent quelques modifications au texte de l’imprimé de 1737 et y ajoutent une conclusion, le ms. R132 intégrant des corrections autographes portées dans le ms. R133. Ces corrections mineures ne modifient pas la démonstration et n’améliorent pas le texte. C’est pourquoi nous présentons le texte de l’imprimé, et à la suite, la conclusion ajoutée dans les deux copies manuscrites.


1.On dispose d’une copie d’un écrit de l’abbé de Saint-Pierre intitulé Observations sur le mandement et la retraite de Mr l’Évêque de saint Papoul du mois de féver 1735, conservé aux archives départementales du Calvados (38 F 42, ancienne liasse 3).
2.Voir Augustin Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu’à nos jours, Paris, Champion, 1924, p. 15.
3.Sur ce lieu commun de la condamnation de la superstition, voir Montesquieu, Pensées, no 231, Montedite, édition en ligne des “Pensées” de Montesquieu, Caen, Presses universitaires de Caen, 2013.
4.Toleti, P. Rodericus, 1599.
6.Voir Courage, § 30 et Pierre Bayle, De la tolérance, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ […], Jean-Michel Gros (éd.), Paris, Presses Pocket, 1992 [1686], p. 86 ; sur la défense de la tolérance par l’abbé de Saint-Pierre, voir en particulier OPM, t. XII, p. 248-251.