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PROJET POUR PARVENIR À LA PAIX.
FÉVRIER 17341

SUPPOSITION I

§ 1

Je suppose au moins trois ou quatre puissances alliées qui aient intérêt que l’Empereur continue à être assez puissant pour contrebalancer avec ses alliés la puissance de la France, et par conséquent pour borner les conquêtes de la France et de ses alliés au Milanais, et que ces puissances s’unissent pour être médiatrices de la paix entre l’Empereur et la France, à condition de déclarer la guerre à celui qui n’acceptera pas ses propositions de paix.

Éclaircissement

§ 2

Cette convention est dans les intérêts de l’Angleterre et des autres puissances médiatrices. 1o Leur intérêt est, quant à présent, d’empêcher la grande diminution des forces de leurs protecteurs, qui sont tantôt l’Empereur contre la France, tantôt la France contre l’Empereur. 2o Leur intérêt est de conserver leur commerce avec l’Espagne et avec la France ; 3o leur intérêt est d’épargner promptement les dépenses de la guerre, et les dépenses de la médiation : car il faut être armé pour faire accepter, par la crainte et par supériorité de forces, aux parties des propositions équitables.

§ 3

Je dis par la crainte et par la supériorité de forces : car les parties aveuglées par l’intérêt et par la colère ne sont pas en état de reconnaître l’équité, et d’y déférer.

SUPPOSITION II

§ 4

Je suppose que l’Angleterre dise à l’Empereur : Nous vous avons promis garantie de vos États, et surtout de ceux d’Italie, en obtenant de vous qu’il y entrât six mille Espagnols.

§ 5

Mais nous avons supposé que laissant les États d’Europe en paisible possession de leurs souverainetés, vous ne seriez l’agresseur d’aucun. Or si vous étiez demeuré sans vouloir ôter injustement à la Pologne, de concert avec la Russie et la Saxe, la liberté d’élire son roi, et si vous n’étiez pas en cela l’agresseur de la France et de ses alliés, nous serions encore dans l’obligation de vous faire restituer le Milanais qui vous a été enlevé.

§ 6

Mais très imprudemment, sans nous consulter, nous qui sommes les garants de vos États, vous êtes devenus l’agresseur injuste d’une république et de ses alliés, et vous vous êtes ainsi attiré une guerre entreprise par la France et par ses alliés avec justice, pour remettre la Pologne au même état qu’elle était à la mort du feu roi Auguste.

§ 7

Cette guerre vous a fait perdre le Milanais, que vos ennemis gardent avec raison, pour se dédommager des frais de la guerre que vous vous êtes attirée de leur part, par votre injuste traité avec les Russes et les Saxons vos alliés, et par leur invasion.

§ 8

Mais si vous voulez nous aider à remettre la Pologne en liberté, et à en faire retirer les troupes étrangères, nous nous engageons d’empêcher l’Espagne et ses alliés de faire aucunes autres conquêtes dans vos autres États en Italie et ailleurs, et de vous les faire restituer, si vous veniez à en perdre la moindre partie au-delà du Milanais. Nous promettons même de déclarer pour cet effet la guerre à la France et à ses alliés, s’ils refusent la paix.

Éclaircissement

§ 9

Il est certain que c’est une grande faute au Conseil de Vienne d’avoir pris un si funeste et si injuste engagement contre la liberté de la république de Pologne, et de s’être ainsi attiré une guerre fâcheuse avec la France ; et que ces puissances médiatrices, qui étaient également alliées de l’Empereur et de la France, ont raison de se plaindre du mystère que l’Empereur leur a fait d’un dessein si imprudent, si injuste et si offensant, particulièrement pour la France.

§ 10

Il est certain qu’il vaut mieux pour l’Empereur qu’il ne perde que le Milanais, et qu’il aide aux médiateurs à faire sortir les troupes étrangères de la Pologne, que de hasarder de perdre encore le reste de l’Italie, et d’avoir dans un an à craindre une guerre avec le Turc, qui s’est déjà déclaré en faveur de la Pologne.

§ 11

Il est nécessaire que ces puissances médiatrices signifient aux Russes et aux Saxons que pour rendre le calme à l’Europe, ils sont obligés d’aider à l’Empereur et au roi Stanislas à les contraindre à abandonner leur injuste invasion.

§ 12

Il est évident que le droit des gens est fondé sur la première règle d’équité : Ne faites point contre votre voisin ce que vous ne voudriez qu’il fît contre vous, s’il était le plus puissant. Or l’Empereur, la tsarine, l’Électeur de Saxe voudraient-ils qu’un voisin plus puissant entrât en armes chez eux, pour les empêcher de se choisir un ministre général à leur gré ? Or ici la France et ses alliés arment pour faire observer le droit des gens, et pourvu qu’ils se tiennent pour leur dédommagement, il est de l’honneur et du devoir des médiateurs de conspirer à cette observation.

SUPPOSITION III

§ 13

Je suppose que ces puissances médiatrices déclarent la même chose à la France, et qu’elles se mettront du côté de celui qui acceptera leur proposition.

§ 14

Je dis que cette médiation sera acceptée de la France, qui n’a armé que pour faire rendre justice à la Pologne ; et que l’Espagne et la Sardaigne ses alliés seront par conséquent forcés de l’accepter, et de se contenter de partager le Milanais à proportion de leur dépense.

Éclaircissement

§ 15

1o Il est certain que la France sera contente d’avoir obtenu la liberté et la délivrance de la Pologne, et justice entière pour le roi Stanislas : puisqu’elle n’avait que ce but dans la guerre qu’elle a entreprise.

§ 16

2o Il est certain qu’ayant déclaré qu’elle ne veut profiter en rien de son armement, il est extrêmement de son intérêt de faire cesser une guerre qui lui est si onéreuse.

§ 17

3o Il est certain qu’elle pourra avec honneur dire à ses alliés : J’ai plus fait de dépenses que vous, et vous seuls en profitez ; je ne veux pas engager mes sujets à une plus longue guerre, mais je demeure garante de la conservation de vos États.

§ 18

4o On voit que c’est la force des puissances médiatrices qui forcera ainsi l’Empereur et la France, et par conséquent leurs alliés respectifs, d’accepter la paix à ces conditions, qui paraîtront très équitables aux personnes désintéressées.

§ 19

5o De là il suit qu’il faut que les médiateurs signifient la même chose aux Russes et aux Saxons.

§ 20

6o De là il suit que les flottes des médiateurs doivent entrer dans la Baltique avec des galiotes à bombes et quelques troupes de débarquement, pour menacer les ports de Russie.

§ 21

7o De là il suit qu’il serait à souhaiter que les Suédois et les Prussiens fussent du nombre des médiateurs, pour menacer d’entrer les uns en Russie, les autres en Saxe.

§ 22

8o De là il suit que ces médiateurs devraient viser à trouver les moyens de n’avoir plus dorénavant des médiations si coûteuses, et par conséquent à procurer l’établissement de la Diète européenne.

§ 23

9o De là il suit qu’il faut obtenir de l’Empereur et de ses alliés, de la France et de ses alliés, un lieu de congrès, une suspension d’armes, ou une trêve pour signer ces conditions.

§ 24

10o De là il suit que si les puissances médiatrices ne font pas ces propositions équitables, et qu’au lieu d’entrer dans la Baltique, elles font entrer leurs flottes dans la Méditerranée, elles courent risque2 de perdre leur commerce avec l’Espagne et avec la France, de faire durer la guerre et de tripler leur dépense.


1.La mort d’Auguste II de Pologne le 1er février 1733 va déclencher la guerre dite de Succession de Pologne. La France, qui soutient l’élection de Stanislas Leszczyński, déclare, le 10 octobre 1733, la guerre à l’Autriche et à la Russie qui ont envahi la Pologne pour imposer Auguste III sur le trône. Le roi de France, fin 1733, a obtenu le soutien de la Sardaigne pour l’aider à s’emparer du Milanais (traité de Turin, septembre 1733), l’alliance de l’Espagne et de la Bavière, la neutralité des Provinces-Unies, de l’Angleterre, de la Suède, du Danemark, de Venise. Début 1734, Stanislas attend dans la forteresse de Dantzig, pilonnée par l’artillerie russe, les secours français.
2.Sur cet emploi sans article, voir l’expression courir risque de la vie, art. « Risque » (Académie, 1718).