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L’abbé de Saint-Pierre et le Projet de paix perpétuelle : la politique d’un homme de bien

Introduction par Denis de Casabianca

Les « rêves d’un homme de bien »

§ 1

Le Projet de paix perpétuelle est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de l’abbé de Saint-Pierre, l’ouvrage qui fait de lui une figure des Lumières. Du coup, de celui dont le nom est indissociable de l’œuvre, on garde l’image d’un doux rêveur ou d’un visionnaire. Faible voix d’un idéal de vertu recouverte par la réalité de la politique ; ou annonciatrice d’une « Union européenne » et d’une paix prise en charge par des institutions transnationales, enfin entendue dans le concert des nations. La figure de l’utopiste s’oppose à celle de l’anticipateur ou se conjugue avec elle, selon qu’il s’agit de faire la louange d’une pureté de cœur ou d’une foi en la raison.

§ 2

Cette image est nécessairement modelée par des effets de réception. L’abbé de Saint-Pierre apparaît très largement à ses contemporains comme un rêveur. C’est l’idée qui ressort nettement d’un grand nombre de notices qui lui sont consacrées dès lors qu’il est considéré comme un « écrivain politique » – c’est-à-dire un écrivain traitant de « politique »1 comme science du gouvernement. Si le Projet de paix perpétuelle n’est pas la seule œuvre de l’abbé de Saint-Pierre qui engage à ce jugement – plusieurs projets de l’abbé sont taxés d’« impraticables » – il est certain qu’il apparaît comme celui qui manifeste avec le plus d’évidence l’irréalisme de l’abbé :

Cet auteur écrivit beaucoup sur la politique et montra toute sa vie un désir extrême de contribuer au bonheur de sa patrie ; mais comme il ne proposait que des projets impraticables, comme celui d’une paix perpétuelle, d’une espèce de Parlement de l’Europe, qu’il appelait la Diète européenne ; le cardinal du Bois avait bien défini ses ouvrages en les appelant les Rêves d’un homme de bien. Il ne fut utile que sur un seul point, et il écrivit en homme d’État contre la tyrannie de la taille arbitraire dont il contribua à délivrer la France2.
§ 3

Le bon mot du ministre de Philippe d’Orléans3, que l’on retrouve dans pratiquement toutes les notices du XVIIIe siècle, est la matrice d’un grand nombre de jugements. Il vient également indiquer le point de vue à partir duquel on prétend juger les projets de l’abbé de Saint-Pierre : c’est le regard d’un politique – d’un tenant et d’un maître de la raison d’État – qui vient ici confronter les « projets », les intentions et la moralité d’un homme à la réalité du gouvernement et des pratiques de pouvoir.

Un désir ardent de rendre les hommes heureux, et un courage d’esprit peu commun, conduisirent la plume de l’abbé de Saint-Pierre. Il contribua beaucoup à délivrer la France de la tyrannie de la taille arbitraire, et il n’a pas tenu à lui que la mode affreuse de s’assembler en compagnies réglées pour s’égorger, ne déshonorât plus l’humanité. Tous ses écrits offrent des vues patriotiques. On y rencontre aussi des idées singulières, des projets impraticables, quelques réflexions trop hardies, des vérités communes qu’il ne cesse de répéter ; mais au milieu de ses chimères, on voit toujours le bon citoyen. Aussi le cardinal du Bois disait des écrits de l’abbé de Saint-Pierre, que c’étaient les rêves d’un homme de bien4.
§ 4

La bonté du citoyen n’est ici que l’envers de l’aveuglement politique. Un point manifeste combien la figure du rêveur est commune : c’est la façon dont le mot du cardinal Dubois est repris spontanément dès lors que l’on évoque les projets de l’abbé de Saint-Pierre. Ainsi en est-il de Voltaire, dans une lettre au marquis D’Argenson, alors que ce dernier connaît bien et apprécie l’abbé de Saint-Pierre, avec qui il a longuement discuté de ces questions de gouvernement après les écrits sur la Polysynodie et l’expérience de la Régence, notamment au club de l’Entresol que D’Argenson fréquente à partir de 1725 et où il fait admettre l’abbé de Saint-Pierre, jusqu’au moment de sa fermeture par le cardinal Fleury en 1731. La lettre porte essentiellement sur les Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France de D’Argenson, que Voltaire compare justement aux écrits de l’abbé : « Ce ne sont point ici seulement les rêves d’un homme de bien, comme les chimériques projets du bon abbé de Saint-Pierre […]. Ce n’est pas ici un Projet de paix perpétuelle, qu’Henri IV n’a jamais eu »5. Les mots de Dubois glissent sous la plume de Voltaire, qui forge à son tour un surnom qui sera repris : « Saint-Pierre d’Utopie »6. Voltaire a jeté quelques notes dans les marges de l’Extrait du projet de paix perpétuelle publié par Rousseau en 1761… les mots « chimère » et « chimérique » sont ceux qui reviennent le plus souvent7, comme dans la lettre déjà citée, comme dans une grande part de la littérature sur l’abbé. Chez Voltaire, ce sont bien les idées avancées dans le Projet de paix perpétuelle qui justifient ce qualificatif. Pourtant, la première notice, très brève, qu’il accorde à l’abbé de Saint-Pierre dans la première édition du Siècle de Louis XIV en 1751 dit seulement : « Saint-Pierre (l’abbé de) a contribué par ses écrits à faire établir la taille proportionnelle. Ses idées politiques n’ont pas toujours été des rêves »8. Mais l’on peut entendre sobrement que le projet de taille proportionnelle fait justement exception, et que tout le reste des écrits relève de la rêverie. La notice de 1753, plus longue et qui servira de matrice pour un grand nombre de notices dans la seconde partie du siècle, est assez claire sur ce que l’on peut attendre des lumières de l’abbé en matière de gouvernement :

L’abbé de Saint-Pierre, (Castel) gentilhomme de Normandie, n’ayant qu’une fortune médiocre la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu’on ait faite en général de ses ouvrages est ce qu’en disait le cardinal du Bois, que c’était les rêves d’un bon citoyen. Cependant l’abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin d’être très utile. Il contribua beaucoup à délivrer la France de la tyrannie de la taille arbitraire, il écrivit et il agit en l’homme d’État sur cette seule matière9.
§ 5

Le tableau que Voltaire fait du rêve européen de l’abbé de Saint-Pierre à la suite de la publication de l’Extrait du Projet de paix perpétuelle dans le Rescrit de l’empereur de la Chine à l’occasion du Projet de paix perpétuelle10, manifeste à nouveau cette image d’utopiste qui colle à l’abbé depuis qu’il a écrit son Projet de paix perpétuelle en 1712 en même temps qu’il contribue à la diffuser.

§ 6

Le paradoxe est que l’homme est aussi un familier des politiques. Cette image d’utopiste se forme donc aussi sur ce terrain, elle est modelée par ceux qui ont reçu l’abbé et qui ont colporté les discours qu’il a rédigés en vue de les convaincre. Une confidence que l’on trouve dans la correspondance de la Princesse Palatine est éclairante à cet égard : « Vous et moi sommes de la confrérie des âmes pacifiques – écrit-elle à la duchesse Sophie de Hanovre, à Marly, le 28 juin 1711 – aussi bien que l’abbé de Saint-Pierre, qui fut jadis mon premier aumônier. Il fait projets sur projets pour arriver à la paix perpétuelle. Il veut écrire un livre là-dessus […] ; mais je doute qu’il achève l’ouvrage ; on s’est bien moqué de lui déjà »11. Le titre de « République platonique », selon l’auteur lui-même, aurait été donné à son projet par les courtisans12. Le Projet de paix perpétuelle n’a pas encore vu le jour, que l’abbé de Saint-Pierre est déjà regardé comme une « bonne âme ». La question de la paix perpétuelle lui tient assurément à cœur, puisqu’il mènera effectivement à bien l’écriture du Projet avec la première édition de 1712, et qu’il continuera à le promouvoir et à en actualiser la publication par la suite. Mais dès 1711, on imagine l’activité incessante de l’abbé de Saint-Pierre, et en retour les moqueries ouvertes ou polies qu’il doit souffrir, en même temps que la rumeur colporte ses projets, leur vanité et le personnage qui les défend. Il n’est pas besoin d’avoir lu les ouvrages de l’abbé pour savoir ce qu’ils contiennent, tant l’ombre du rêveur prévient les arguments de celui qui prétend écrire en « homme d’État ». Sa prolixité, ses efforts pour expliciter son dessein et se faire entendre ne changeront rien à cela, bien au contraire… la multiplication des versions du Projet et leur forme répétitive – sur laquelle on reviendra – ne font que confirmer par anticipation les propos de ce promoteur invétéré d’une paix idéale qu’on pourrait y lire.

§ 7

L’imprimé conçu pour accompagner en 1711 les envois à une sélection de destinataires, intitulé Sur la publication, la note qui accompagne l’envoi du Mémoire de 1712 à Torcy, comme en 1727 les Raisons pour faire imprimer avec permission l’Abrégé du projet de paix perpétuelle sont à cet égard révélateurs13. On y relève le zèle qui l’anime pour promouvoir le Projet, son état d’esprit pour s’adresser à ceux dont il espère qu’ils pourraient réaliser son plan. En 1711 et en 1712, il s’agit de demander, avec une permission d’imprimer, rien moins qu’une déclaration publique du roi en faveur du Projet pour peser sur les négociations en cours, en 1727 d’obtenir un privilège du roi et l’autorisation de lui dédicacer l’ouvrage. L’abbé de Saint-Pierre veut montrer l’intérêt circonstanciel que le roi de France aurait de se déclarer en faveur de la publication en mesurant les effets qu’elle produirait sur l’opinion. En manifestant ainsi une intention de promouvoir la paix perpétuelle, le roi de France tirerait des avantages certains. Comme toujours, l’abbé de Saint-Pierre formule des objections auxquelles il répond, comme pour lever les réserves que le pouvoir royal pourrait exprimer et les formes de compromis qui pourraient être trouvées dans la formulation du privilège. Il s’agit dans un premier temps et dans le contexte des pourparlers d’Utrecht, d’obtenir du roi une déclaration publique en faveur du Projet, plus tard de composer avec la censure royale, pour obtenir un privilège qui, s’il ne signifie pas une totale approbation, manifeste pourtant un soutien aux idées que l’abbé déploie et serait les prémisses d’une mise en discussion entre les princes des principes nouveaux sur lesquels pourrait reposer une paix européenne. En 1712, l’abbé n’obtiendra pas de privilège. En juin 1727, une lettre du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Fleuriau de Morville, a pu laisser espérer à l’abbé une issue favorable14. Le jugement critique qui est rendu au garde des sceaux en février 1728 manifeste les réserves vis-à-vis du projet qui vont justifier de ne pas accorder le privilège demandé : « Je conclus que si le projet de M. l’abbé de Saint-Pierre est une chimère, il ne convient ni d’en autoriser la publication par un privilège, ni de le décorer d’une dédicace au roi »15. Le censeur indique que le présupposé du Projet – puisqu’il faut bien partir d’une situation des forces donnée, les princes entérinant par leur accord l’ordre territorial présent (ce que les textes appellent la « possession actuelle ») – est inacceptable pour n’importe quel souverain d’Europe. Il relève ainsi que l’état d’esprit des princes est incompatible avec le mode de raisonnement de l’abbé. Si les « véritables intérêts » se trouvent par la raison et sont occultés par les passions – ce qui s’accorde en fait exactement avec ce que dit l’abbé de Saint-Pierre – le rapporteur tire du fait que les princes n’ont pu être persuadés qu’il est vain de s’adresser à eux en ces termes. Si les princes pouvaient raisonner comme le fait l’abbé, c’est-à-dire être capables d’entendre ces raisonnements, ils se seraient déjà accordés en vue de la paix et n’auraient pas besoin de conseils :

Pour que l’exécution de ce Projet fût aussi facile que se le persuade M. l’abbé de Saint-Pierre, il faudrait que plusieurs souverains pussent se résoudre aujourd’hui à se contenter pour toujours de la possession actuelle qui est le fondement du système de M. l’abbé de Saint-Pierre, et à renoncer de bonne foi aux justes prétentions qu’ils peuvent avoir. Il faudrait qu’ils fussent tous, soit à présent, soit dans la suite, assez philosophes et assez maîtres d’eux-mêmes pour sacrifier, au bien de la Paix et au bonheur de l’Europe, les idées flatteuses de la gloire qu’ils peuvent acquérir par les armes, le désir de leur agrandissement, leurs haines, leurs jalousies, et toutes les autres passions qui leur ferment si souvent les yeux sur leurs véritables intérêts. S’ils étaient tous dans de pareilles dispositions, ils n’auraient pas besoin qu’on leur donnât des leçons pour les porter à s’unir par une alliance perpétuelle16.
§ 8

Finalement, ce sont moins les raisonnements de l’abbé qui sont en cause, que le fait même qu’il raisonne au regard des véritables motifs des princes. D’ailleurs, le seul point qui est examiné dans le rapport du censeur, à savoir comment le congrès préconisé par l’abbé de Saint-Pierre est inacceptable pour les princes parce qu’il remet en cause leur indépendance17, s’inscrit dans la lignée de l’argument qui permet de taxer le Projet de « chimère » : « Si l’on considère les hommes tels qu’ils sont et tels qu’ils seront toujours, on jugera que le système de M. l’abbé de Saint-Pierre n’est qu’un être de raison, et l’on se bornera à louer son zèle et ses bonnes intentions »18. L’auteur de ce rapport, un document interne donc à l’administration royale auquel l’abbé n’a pas accès et qui n’est pas voué à publication, exprime sans doute un point de vue largement partagé, en même temps qu’il met en avant l’argument principal qui sous-tend les jugements sur l’abbé qui le considèrent comme un « rêveur » : l’opposition entre la réalité des passions et une construction de la raison qui invalide le projet même.

§ 9

Une autre opposition structure ainsi ces échanges avec les diplomates, le personnel de l’administration royale et les hommes de cour : aux rêveries de l’homme de bien s’oppose le réalisme des politiques qui l’éconduisent :

Saint-Pierre alla à Utrecht, à Radstadt, à Bade, à Cambrai, à Soissons, dans tous les lieux où il y eut des négociations de paix, solliciter les plénipotentiaires qui y étaient assemblés. Il répandit son livre partout. Il parla aux ministres. Avança-t-il quelque chose ? Persuada-t-il une seule Cour ? La guerre est un mal sans remède, et il est des circonstances où l’on ne peut non plus l’éviter que les autres maux qui affligent le genre humain. Je suis absolument de l’avis du marchand hollandais, qui ayant mis pour enseigne : À la Paix perpétuelle, fit peindre un cimetière dans le tableau19. Ce grand projet de l’Abbé de Saint-Pierre a le même défaut qu’on remarque dans la plupart de ses autres ouvrages. Presque aucune de ses idées ne peut être réduite en pratique. Ce sont les chimères d’un bon citoyen, les rêves d’un homme de bien : on pourrait appliquer à presque tous les projets de cet écrivain, la réflexion que Cicéron fit contre les avis de Caton : Non sumus in Republica Platonis, sed in fœce Romuli20.
§ 10

Dans ces lignes, le nom du cardinal Dubois n’apparaît même plus ; l’auteur convoque la caution de Leibniz21, comme philosophe qui est aussi un diplomate au fait de la réalité européenne, et renvoie l’abbé de Saint-Pierre à une posture morale et vaine, celle de Caton. Un lieu commun concernant l’abbé est formé, et on trouve ici la ligne argumentative principale qui le constitue : aucun des projets de l’abbé n’a été réalisé, il n’a convaincu aucun politique, ce qui atteste de leur caractère irréalisable. C’est bien cette réalité de la réception des projets de l’abbé de Saint-Pierre dont atteste également Rousseau dans un fragment qui mérite d’être cité longuement. Il s’agit d’un brouillon qu’il n’a pas publié, d’un essai en vue d’un propos introductif sur les « projets » de l’abbé de Saint-Pierre, où Rousseau prévient son lecteur et met au jour la façon dont l’abbé a été reçu de son vivant :

C’est donc un préjugé de mépriser un projet uniquement parce qu’il est nouveau ; c’en est un plus ridicule encore de le mépriser parce qu’il n’a pas été mis en exécution et de rejeter comme impraticable tout ce qui n’est pas pratiqué. C’en serait un autre d’approuver sans examen tous les projets qu’on exécute et de juger des choses que sur l’avis des gens toujours suspects et souvent trompés qui les jugent bien plus pour eux que pour nous et quelquefois très mal pour eux-mêmes. Ces erreurs sont nuisibles à la société et la raison suffit pour en garantir tout h[omme] judicieux quoique borné. Car il ne faut pas s’en laisser imposer par ces prétendus secrets de la politique dont on ne ferait point de mystère s’ils étaient bons à savoir. Ils sont mauvais ou ils ne sont rien et tant qu’il n’est question que de rendre heureux les peuples ce qui est ou doit être l’unique but du gouvernement l’art d’y parvenir n’a rien de ténébreux, mais cette obscurité funeste couvre des ressorts plus odieux qu’incompréhensibles et qu’on ne nous dit si profonds que de peur que nous ne tentions de les découvrir. Appliquons ces principes à cet ouvrage, il s’ensuivra que quoi que les choses qu’on y propose n’aient point été exécutées ce n’est pas à dire qu’elles ne puissent ou ne doivent pas l’être ni qu’au contraire ce refus soit pour elles un préjugé favorable ni qu’enfin les particuliers ne puissent pas juger en cela si le gouvernement a tort ou raison. Plusieurs des projets qu’on résume furent présentés dans leur temps au ministère, ils ont tous été négligés. Là-dessus on les a traités de chimères et personne ne les a lus. J’ai fait de mon mieux pour les mettre en état de l’être ; c’est aux citoyens à les lire dans le même esprit qui les dicta et qui les abrège ; c’est au public à les juger22.
§ 11

Rousseau résume très clairement le destin immédiat des projets de l’abbé de Saint-Pierre : malgré l’énergie déployée par l’abbé, ils ont été rejetés sans véritable examen ; de ce fait ils ont été taxés de « chimères » – ce qui est effectivement le qualificatif le plus courant que l’on retrouve à leur propos – et ils n’ont pas été lus. D’où le dessein de Rousseau lorsqu’il se penche sur l’œuvre de l’abbé : faire lire des ouvrages qui apparaissent illisibles, aussi bien du fait de leur forme que des préjugés que l’on a sur l’abbé, et rendre justice à l’auteur. Ce ne sont que les « projets chimériques » de l’abbé que l’on connaît à travers ce qu’en ont dit les politiques ; il s’agit de faire connaître les projets eux-mêmes pour permettre à chacun de bien exercer son jugement. Le fragment de Rousseau met bien en évidence le contexte dans lequel a œuvré l’abbé, et aussi ce contre quoi écrit Rousseau : c’est la politique occulte de la raison d’État qui est en cause et les arcana imperii, les secrets du cabinet. La vieille maxime romaine est reprise par tous pour justifier de la bonté de ces arts de gouverner – salus populi suprema lex (le salut du peuple est la loi suprême) – mais elle n’est que le masque des intérêts privés et des luttes de pouvoir qui se jouent dans les cours européennes et entre les princes. Or justement l’abbé de Saint-Pierre s’est toujours efforcé d’établir pour convaincre que l’intérêt réel des princes s’accordait au bien public. Il entend produire un discours qui se présente comme une authentique raison d’État. Il vaut donc la peine de le lire enfin – puisqu’il n’a pas réellement été lu – pour examiner ses raisons, sans préjuger d’un irréalisme ou d’une bonté propre du projet, pour exercer publiquement le jugement et constituer, à l’occasion d’une discussion sur les projets de l’abbé, l’espace d’examen des projets politiques qui s’oppose à l’espace secret du conseil du prince. Si Rousseau entend bien rendre hommage à l’abbé de Saint-Pierre, c’est qu’en un sens celui-ci n’a cessé d’œuvrer dans ses projets de réorganisation des ministères – de l’administration centrale de la monarchie – qui vise à réformer la prise de décision politique en produisant une plus grande publicité. Le jugement que Rousseau peut porter sur cet espoir de réforme de l’institution monarchique n’enlève rien au fait que pour rendre justice à l’abbé, il faut reconnaître la valeur de ses projets – ce qui suppose de les exposer et de les examiner – et voir ce qui les a rendus irréalisables : car ce sont moins les projets en eux-mêmes qui sont en cause alors que la « politique » telle qu’elle est en effet menée par les princes et telle qu’elle se traduit dans les institutions des monarchies modernes.

§ 12

Mais il faut alors noter que cette structure d’opposition politique/morale, réalisme/rêverie, si elle conduit à un jugement négatif de la part des tenants de la « politique » – et les notices que l’on vient de citer ont en commun de s’inscrire dans des ouvrages visant à la formation de « l’homme d’État » ou du « citoyen » dans la science du gouvernement – peut tout aussi bien produire un jugement inverse : l’abbé de Saint-Pierre est celui qui cherche à instaurer des rapports de droit là où règnent les rapports de force, ce n’est pas une réalité qu’il est incapable de penser et qui lui échappe, mais une réalité qu’il éclaire en mettant justement au jour la résistance des tenants d’une raison d’État qui est aussi destructrice pour les royaumes que vaine pour les princes. On peut très bien sentir dans les propos qu’on prête au cardinal Dubois, qui qualifierait les écrits de l’abbé de Saint-Pierre de « rêves d’un homme de bien », toute l’ironie qu’il fait porter à « homme de bien ». La politique n’est pas affaire de bonté, de vertu – telle est la leçon des arts de gouverner qui se constituent à partir de la Renaissance, dans la lecture du Prince entre autres, et que l’on couvre d’étiquettes : machiavélisme, tacitisme. Pour ceux qui espèrent comme lui réformer la politique, l’abbé de Saint-Pierre peut alors servir de repère, justement parce qu’il s’efforce de concilier un discours sur l’intérêt du prince et sur le bien public. C’est finalement reprendre là aussi un lieu commun, puisque depuis que les arts de gouverner existent, et depuis que l’on appose l’étiquette de machiavélisme à ceux qu’on estime être les tenants d’une mauvaise raison d’État, c’est toujours la même alliance de la cause du royaume ou de l’État et du prince qui est invoquée comme marque d’une bonne raison d’État. Mais avec l’œuvre de cet abbé qui est indissociable de sa vie et de ses mœurs – l’énergie qu’il donne pour promouvoir ses projets et l’opposition qu’il rencontre – on aurait une tentative qui attesterait, parce qu’elle est honnête et sans calcul, que l’on peut produire une autre politique, à laquelle les princes devraient être sensibles car il y en va de leur intérêt et de leur gloire.

§ 13

De ce point de vue, le titre d’un ouvrage qui recueille et résume les différents projets de l’abbé, et paru en 1775, est révélateur d’un retournement positif de l’expression forgée par Dubois, parce qu’il s’agit de donner un autre sens à la « politique ». À l’inverse de Dubois, l’abbé de Saint-Pierre visait effectivement le bien public ; et c’est de ce rêve qu’il faut se nourrir, dans la mesure où l’homme qui l’a porté s’est frotté à la réalité de la politique de cabinet : Les Rêves d’un homme de bien, qui peuvent être réalisés ; ou les vues utiles et praticables de M. l’Abbé de Saint-Pierre, choisies dans ce grand nombre de Projets singuliers, dont le bien public était le principe23. Là encore, il vaut la peine de lire le texte introductif, en regard de celui de Rousseau qu’il n’a pas publié puisque resté à l’état de brouillon. On y retrouve ce rapport à la politique qui détermine le sens que l’abbé entendait donner à son œuvre et la façon dont elle a été reçue, ce pourquoi aussi, alors qu’il fait l’objet de risées, il faut s’efforcer de le lire. En contrepoint du Saint-Pierre utopiste, une autre image est en train de se former, celle du visionnaire – ce qui n’est jamais qu’une autre façon d’entendre « rêveur » :

Le cardinal Dubois appelait les projets de l’Abbé de Saint-Pierre : les Rêves d’un Homme de bien. Cette dénomination peut être juste à certains égards, c’est-à-dire, pour tout ce qu’il propose qui paraît impraticable : mais elle ne l’est pas à l’égard d’un grand nombre de ses projets. On en trouve qui ne sont nullement des rêves, et ses réflexions sur les parties du gouvernement renferment d’excellentes vérités. Et quand même on n’adopterait pas ces réflexions, elles peuvent fournir des vues utiles aux dépositaires du ministère, pour corriger plusieurs abus et pour procurer le meilleur bien possible. Si c’est là rêver, les hommes sages trouveront qu’il est très beau de rêver ainsi.
Cependant on peut dire que cette manière de qualifier les ouvrages de l’Abbé de Saint-Pierre leur a fait une espèce de tort : un bon mot, sorti de la bouche d’un homme d’esprit, jette souvent un ridicule sur un auteur, et peut décréditer ses ouvrages. Il est très possible qu’une infinité de gens, ayant entendu appeler ainsi ceux de cet abbé, dédaignent de les lire, s’imaginant que tout ce qu’il a écrit, ne sont que des rêveries. Mais ce n’est pas sur un bon mot que les personnes sensées ont coutume d’asseoir leur jugement ; en lisant avec attention les Œuvres de M. l’Abbé de St.-Pierre, nous avons trouvé que dans les vingt volumes, ou environ, qui les composent, il y est proposé des vues très saines, et des projets qui sont très praticables24.
§ 14

S’agissant du Projet de paix perpétuelle, c’est la lecture qu’en fait Rousseau qui participe d’une diffusion effective des propositions de l’abbé de Saint-Pierre, on va y revenir, et c’est elle qui permet la reprise et la discussion de son projet jusqu’à Kant, qui rédige également à la fin du siècle un opuscule dont le titre, Vers la paix perpétuelle, fait écho à l’œuvre de l’abbé de Saint-Pierre25. Même si la formulation du problème chez Kant est assez différente de celle que donnait l’abbé lorsqu’il tentait de convaincre les princes en calculant leurs intérêts, – aussi parce qu’elle s’articule à une véritable pensée philosophique du droit et à une réflexion sur le sens de l’histoire – l’œuvre de Kant, par son importance propre et le crédit qu’elle donne en retour au Projet de paix perpétuelle, participe à la constitution d’une figure positive de l’abbé de Saint-Pierre qui l’inscrit rétrospectivement dans la lignée de ceux qui œuvrent pour la paix26 et qui configurent l’idée d’une Europe pacifiée. On peut alors faire de l’abbé une figure des Lumières, du progrès de la raison, figure qui peut être invoquée lorsqu’il s’agit d’examiner les avancées du droit international et l’évolution des institutions modernes visant à régler les conflits entre États27. Comme il y a eu un destin immédiat du Projet de paix perpétuelle – que Rousseau résume – il y a eu, depuis la publication en 1761 de l’Extrait du Projet de paix perpétuelle, des moments d’intérêt renouvelés pour cet ouvrage, qui apparaît dès lors comme un moment essentiel de l’histoire de l’idée de paix28, de telle sorte que les textes de l’abbé figurent en bonne place dans les recueils qui en recomposent la genèse29.

Le dessein du Projet de paix perpétuelle

§ 15

La naissance du projet s’enracine bien dans le contexte des premières tentatives de paix qui aboutiront à l’ouverture des négociations d’Utrecht début 171230. L’abbé réfléchit aux questions liées aux guerres européennes aux alentours de 1708 si l’on en croit la confidence qu’il livre dans la préface au Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1711) :

Il y a environ quatre ans, que faisant réflexion sur les cruautés, les meurtres, les violences, les incendies et les autres divers ravages que cause la guerre, plus affligé qu’à l’ordinaire de ceux dont la France et les autres nations de l’Europe sont accablées ; je me mis à chercher si la guerre était un mal absolument sans remède, et s’il était entièrement impossible de rendre la paix durable31
§ 16

C’est une expérience des maux que cause la guerre, qui est présentée comme le motif d’une résolution qui ne quittera plus l’abbé. Il s’agit de diagnostiquer le mal pour chercher des remèdes. Loin d’être idéaliste, l’approche se veut résolument réaliste, à la fois dans le sens où elle s’enracine dans la réalité de la guerre et dans le sens où elle cherche à penser des moyens efficaces. Un autre texte qui évoque la genèse du projet insiste sur cette idée d’une résolution à s’engager dans une réflexion qui demandera sans cesse plus d’approfondissements au fur et à mesure que l’abbé pensera ces moyens. Car une fois la vue d’ensemble et les principes d’un arbitrage européen dessinés, il lui faudra sans cesse actualiser son argumentaire pour coller à l’évolution des rapports de force en Europe et aux éléments circonstanciels qu’il estime nécessaire d’intégrer à ses présentations pour convaincre les souverains de signer un accord dont il donne le cadre et dont il essaye à chaque fois de préciser les modalités particulières. À partir de 1708, les diverses versions du texte et l’énergie qu’il met à communiquer ces éléments à ceux qui sont en mesure d’influer sur l’attitude des princes sont la marque de cette résolution :

Je finissais de mettre la première main à ce mémoire, lorsqu’il m’est venu dans l’esprit un projet d’établissement qui par sa grande beauté m’a frappé d’étonnement. Il a attiré depuis quinze jours toute mon attention et je me sens d’autant plus d’inclination à l’approfondir que, plus je le considère, et par différents côtés, plus je le trouve avantageux aux souverains. C’est l’établissement d’un arbitrage permanent entre eux pour terminer sans guerre leurs différents futurs et pour entretenir aussi un commerce perpétuel entre toutes les nations.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l’on a fondement d’espérer qu’un traité se signera quelque jour, quand l’on peut en tous temps le proposer tantôt à l’un tantôt à l’autre des intéressés, quand il est facile à chacun de voir qu’à tout prendre ils auraient beaucoup plus grand nombre d’avantages à le signer qu’à ne le pas signer […].
C’est cette espérance qui fait que je me porte avec ardeur et avec joie à la plus haute entreprise qui puisse tomber dans l’esprit humain. […] Je ne sais pas jusqu’où j’irai mais je sais que ce que disait Socrate, que l’on va bien loin quand on a le courage de marcher longtemps sur une même ligne […]32.
§ 17

L’abbé de Saint-Pierre ne va plus dévier de sa ligne de conduite et d’argumentation. Il est remarquable que tout soit énoncé dès le départ quant à ce qui nourrit son espérance. Effectivement, il ne va cesser de trouver des avantages aux souverains ; on pourrait même dire que les différentes versions livrent une inflation d’avantages au fur et à mesure aussi qu’il établit que les prétendus inconvénients n’en sont pas réellement, ou qu’ils sont compensés par des avantages plus grands. Et il ne cessera de penser que ce qu’il propose finira par se réaliser, dans la mesure où il y aura toujours des occasions qui se présenteront, et qu’il suffit que quelques princes signent pour que l’entreprise soit enclenchée. Or, en combinant cela avec la perspective d’un accord vraiment avantageux, il est impossible pour l’abbé de ne pas rencontrer une conjoncture où quelques princes finissent par signer. Mais dire que l’on « peut en tous temps le proposer », suppose de proposer effectivement à chaque occasion le projet de la façon la plus avantageuse… ce que l’abbé s’efforcera de faire en effet, et ce qui explique aussi les différentes versions et le remodelage incessant des arguments en fonction des conjectures. De 1708 à 1712, l’abbé de Saint-Pierre produit quatre versions dont la plus aboutie est publiée en 1713 pour les deux premiers tomes, en 1716 pour le troisième, daté de 171733.

§ 18

Le Projet s’organise en « Discours » qui exposent les différentes « propositions » que l’abbé estime devoir démontrer et qui permettent à la fois d’exposer les principes, le contenu (les différents articles qui définissent l’établissement d’un arbitrage européen) et les avantages pour les souverains de signer. Le tome 3 est à la fois un complément et une présentation tout autre. Le titre aussi, beaucoup plus long, introduit le terme « traité », un traité qui est comme déjà signé, comme le suggère aussi l’autorité des princes européens qui figurent en bonne place dans le titre : Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrétiens, pour maintenir toujours le commerce libre entre les nations ; pour affermir beaucoup davantage les maisons souveraines sur le trône, proposé autrefois par Henry le Grand roi de France, agréé par la reine Élisabeth, par Jacques I roi d’Angleterre son successeur, et par la plupart des autres potentats d’Europe, éclairci par M. l’abbé de S. Pierre de l’Académie française, ci-devant Premier aumônier de Madame. Il ne reste plus aux princes qu’à ratifier ce que leurs illustres prédécesseurs avaient déjà considéré comme avantageux et qu’ils avaient agréé, à défaut de le signer véritablement – du fait de l’assassinat d’Henri IV. Assurément, s’il eût été signé, il n’y aurait plus eu de guerres ; il reste aux princes à accomplir ce qui est un dessein royal que l’abbé ne fait que présenter clairement.

§ 19

En 1727, conscient du caractère volumineux et touffu de ses écrits, et du fait que les ajouts des différentes présentations peuvent encore accroître la confusion, l’abbé de Saint-Pierre rédige un Abrégé du Projet de paix perpétuelle qui paraîtra en 1729. La suite du titre reprend des éléments du tome 3 de 1717 en soulignant l’esprit du projet : Abrégé du projet de paix perpétuelle, inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Élisabeth, par le roi Jacques son successeur, par les républiques & par divers autres potentats. Approprié à l’état présent des affaires générales de l’Europe. Démontré infiniment avantageux pour tous les hommes nés & à naître, en général & en particulier pour tous les souverains & pour les maisons souveraines. La liste des souverains grossit et s’élargit aux républiques. L’intérêt des princes est associé à celui de l’humanité. L’édition entend présenter une démonstration qui s’appuie sur des données actualisées : il ne s’agit pas d’un simple « abrégé », prévient l’avertissement du libraire, puisqu’on y trouve « encore plusieurs considérations nouvelles surtout par rapport aux conjonctures présentes, et des réponses aux objections que depuis on a faites à l’auteur ». On voit là ce que l’abbé de Saint-Pierre entend par « abrégé », en même temps qu’est exposé le principe d’excroissance perpétuelle des présentations du projet, puisqu’il faudra toujours, tant que le traité n’est pas signé, prendre en compte la conjoncture et répondre aux objections. L’Abrégé est repris en 1733 avec un Supplément34. Si la situation géopolitique contraint l’abbé de Saint-Pierre à recomposer sans cesse son ouvrage, il reste qu’il distingue toujours dans ses présentations les « Principes généraux », qui consistent dans la définition de l’idée d’Arbitrage européen, et ce qui peut être adapté : les articles (à partir du canevas proposé et remodelé35) et les arguments qui démontrent l’intérêt des princes (la situation change, mais l’intérêt démontré reste que l’état de police européenne est plus favorable, ce qui peut être démontré à chaque prince dans toute situation). Le lecteur peut se substituer à cette tâche circonstancielle : « Ces changements qui arriveront de temps en temps dans les maisons souveraines, et dans les souverainetés demanderont aussi de temps en temps de nouveaux changements dans un ouvrage où je suis forcé de supposer quelquefois l’état où ces souverains sont présentement : mais avec le secours des principes généraux que l’on y trouvera clairement expliqués, solidement établis, et qui par eux-mêmes sont parfaitement immuables, il sera facile à tout lecteur intelligent de suppléer à ce qu’il faudra changer, et de corriger après chaque événement ce que j’aurais pu corriger moi-même, si j’avais écrit postérieurement à toutes ces révolutions » (Paix 3, § 948).

Le « moment du traité d’Utrecht », les guerres européennes et la question de l’équilibre des puissances

§ 20

Le nom d’Utrecht est associé à l’œuvre de l’abbé de Saint-Pierre. Il y a un « moment du traité d’Utrecht » dans la vie de l’abbé36 : les notices posthumes indiquent qu’il aurait participé aux négociations à la demande du cardinal de Polignac37, qu’il aurait ainsi eu l’occasion de se frotter à l’épreuve diplomatique et qu’il aurait formé son dessein d’une paix perpétuelle. En fait, on a vu que l’idée du projet, de l’aveu même de l’abbé, est antérieure à la période des négociations et sa présence à Utrecht aux côtés de Polignac relève de la légende38. Ce qui ne signifie pas que la phase de négociation n’ait influé sur sa détermination à finaliser la rédaction de son Projet, à en reprendre la rédaction pour la version de 1713, et qu’il n’ait eu à cœur de se tenir informé de ce qui pouvait s’y passer. Publiées sous l’adresse d’Utrecht, les versions de 1713 et de 1717 inscrivent l’œuvre dans une actualité : si Utrecht est la ville du traité du même nom, elle pourrait aussi bien être la ville où se réunirait la Diète européenne, non pas la ville d’un traité parmi d’autres, mais la « ville de la Paix » qui régnerait en Europe (Paix 1, § 529, § 530, § 535 ; Paix 2, § 444).

§ 21

Les pourparlers d’Utrecht s’inscrivent dans la lignée des traités que les souverains européens ont signés au cours du XVIIe siècle, sur fond de guerre ouverte ou latente, en tout cas de rivalités permanentes, de jeux d’alliances et de contre-alliances, de rapports de force et de retournements de situations. L’Europe est un terrain de guerre, et aucun souverain, quelle que soit la taille de sa principauté et sa forme d’administration, ne peut échapper au jeu des relations internationales, et à l’opposition structurante de la Maison de France et de la Maison d’Autriche. Si les traités d’Utrecht (1713) et de Rastadt (1714) semblent ouvrir une période d’accalmie, le contexte est aussi celui d’interrogations nouvelles39. D’abord, parce que l’institution diplomatique, qui s’est déployée et organisée parallèlement aux transformations des États modernes, est forte d’une expérience partagée par un personnel diplomatique sans cesse croissant et mieux formé ; cette expérience se réfléchit en un savoir – à travers une littérature qui mêle les « histoires » et le recueil des données sur ce qui constitue la puissance des États. Or la période de la fin du règne de Louis XIV engage aussi à tirer les leçons du rêve de Monarchie universelle du grand monarque40, à réfléchir sur les configurations qui ont été engendrées par sa politique conquérante et sur les formes d’opposition qui l’ont mise en échec. Peut-on penser un ordre européen dans ce désordre apparent ? Avec cette question deux choses distinctes et liées sont interrogées : le statut même de la guerre et de la paix – l’idée d’Europe.

§ 22

En effet, les arts de gouverner font une place plus ou moins importante à la guerre, selon qu’elle est le fond même des rapports internes entre les forces d’un territoire et entre États (c’est la raison d’État qui dérive d’une lecture du Prince et qui assimile l’art de gouverner à l’art de la guerre) ou qu’elle est une part de l’action du prince, qu’il doit combiner avec d’autres moyens dans une rivalité des puissances qui ne sauraient se réduire à celle de forces armées (c’est la raison d’État qui dérive de la lecture de Botero)41. Faut-il penser la paix comme un repos illusoire – qui peut être trompeur si on le considère comme repos réel – ou comme un horizon possible dès lors que l’on cherche à articuler le droit à cette considération des intérêts des princes ? La perspective jusnaturaliste, avec les œuvres, aux options différentes, de Grotius et de Pufendorf, s’inscrit dans cet effort pour encadrer la raison d’État par le droit naturel. Mais si l’Europe est le terrain des guerres entre souverains, l’Europe n’est-elle que ce terrain, ou faut-il penser une unité qui apparaîtrait d’abord dans la spécificité de ces guerres ? Cette unité qui interroge ses confins (qui peuvent se dire aussi bien en termes géographiques – l’Orient – qu’en termes politiques – l’Empire) est-elle inscrite dans une histoire commune ou est-elle à penser comme une institution à venir ?

§ 23

Le constat de l’impuissance des États européens à mettre un terme aux guerres qui ravagent le continent est le point de départ de la présentation du projet dès la version de 1712 : « L’histoire des siècles précédents, l’expérience que nous avons de ce qui s’est passé jusqu’ici devant nos yeux, ne nous ont que trop fait connaître que les guerres s’allument très aisément, qu’elles causent une infinité de malheurs, et qu’il est très difficile de les éteindre » (Paix 1, § 33). Mais ce constat est porteur d’un diagnostic : la « constitution présente de l’Europe ne saurait jamais produire que des guerres presque continuelles » (Paix 1, § 34-35). Par « constitution présente de l’Europe », il faut entendre la façon dont sont pensées et organisées les relations internationales par les souverains et les chancelleries européennes. Ce sont bien les « moyens » mis en œuvre qui apparaissent aux yeux de l’abbé comme « inefficaces » et qu’il considère dès lors comme source de guerres continuelles : « Or ces moyens se réduisent à deux ; l’un regarde les traités entre souverains, et ce que l’on en doit attendre ; l’autre regarde l’équilibre entre les deux maisons les plus puissantes de l’Europe » (Paix 1, § 34). Le « Premier Discours » du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe examine ces moyens pour mettre en évidence la nécessité d’une voie inédite, celle de l’Arbitrage. Ici, c’est le diagnostic qui porte en lui-même la détermination et la justification du Projet.

§ 24

La politique des traités est vaine, car ils n’instituent en réalité que des « liens de papier ». Sans garantie sur « l’exécution des promesses réciproques » (Paix 1, § 64), autrement dit sur l’exécution même des traités, ceux-ci n’engagent réellement aucun souverain, puisque chacun entend préserver son « indépendance », c’est-à-dire ici son bon vouloir. C’est toujours par intérêt que les princes sont amenés à constituer une ligue, une alliance offensive ou défensive, à interrompre temporairement les hostilités ou à entériner un partage territorial. Mais comme cet intérêt change avec la situation et les rapports de force, chacun garde pour lui-même la possibilité de rompre ses engagements s’il estime qu’il y a intérêt. Finalement aucun traité n’est sûr, car la volonté des princes échappe : « On change de volonté, parce que l’intérêt, ou véritable, ou apparent, qui a fait signer le traité, a changé lui-même » (Paix 1, § 65). Il faut donc à la fois déterminer une volonté ferme et stable et éclairer les princes sur leur intérêt véritable. La tâche de l’abbé de Saint-Pierre est de montrer que cette constitution de l’Europe, si elle institue une sécurité effective, car ne dépendant pas de la volonté versatile des princes, elle-même liée à des intérêts « apparent[s] » (Paix 1, § 65), permet une réelle indépendance et répond à leur véritable intérêt. Il faut démontrer qu’il peut y avoir une espérance bien fondée, celle de la paix, qui seule permet à la volonté du prince de se déterminer fermement en fonction de son intérêt réel, qui est en même temps le bien public. La bonne politique est accord entre l’entendement et la volonté.

§ 25

C’est un leitmotiv de l’abbé de Saint-Pierre, dans chacune des versions du Projet, à chaque fois qu’il voit dans la signature d’un traité l’occasion de revenir à la charge, de souligner la vanité des traités tels qu’ils existent42. L’abbé de Saint-Pierre peut égrainer les traités dans l’Abrégé du Projet de paix perpétuelle, comme une litanie qui met en évidence l’impuissance réelle des princes à régler leurs différends sans la solution de l’Arbitrage43. Les traités de paix ne sont que des interruptions momentanées de la guerre et il ne peut y avoir de paix véritable dans ce cadre-là. Ce préjugé est pour l’abbé directement issu d’une politique vaine : la guerre entre États apparaît comme une réalité indépassable et du coup l’idée d’une paix véritable, c’est-à-dire perpétuelle, n’est pas même concevable. Mais on ne fait alors que tirer de l’impuissance d’une politique l’idée d’une impossibilité de la paix : « Ils ne croyaient pas alors qu’ils pussent jamais parvenir à un traité qui pût rendre la paix très solide et perpétuelle »44.

§ 26

C’est la raison pour laquelle l’abbé de Saint-Pierre tient tant à s’appuyer sur deux modèles qui montrent que des princes ont pu vouloir s’engager dans la voie d’une « société permanente européenne », et qu’une union de ce type est déjà constituée en Europe dans des expériences confédératives qui doivent servir d’exemples privilégiés. Les « deux préjugés en faveur du projet » exposés dans le Second Discours (Paix 1, § 106), qui sont systématiquement mis en avant dans les comptes rendus du Projet qui le présentent sous un jour favorable, sont l’union germanique et le plan de société européenne d’Henri IV45. L’exemple du Corps germanique donne à voir la structure même de l’« Union européenne ». L’exemple historique du plan d’Henri IV donne à voir comment ce projet peut être celui d’un prince lorsque sa volonté est bien déterminée. Il ne s’agit pas de rêveries, mais du dessein même de ceux qui ont une vue juste sur leur intérêt et de la façon dont il peut se combiner et s’accorder avec ceux des autres souverains. Il s’agit bien de mettre les princes et leurs conseillers face au fait : « Il faut que ces Messieurs se réduisent à la fâcheuse extrémité de nier le fait, ou qu’ils nous disent comment la chose s’est pu faire, qu’ils nous disent les motifs qui ont pu arracher de ces Souverains du siècle passé un consentement impossible » (Paix 1, § 213). La question des « motifs » est essentielle, c’est elle qui va occuper la plus grande part de la démonstration que proposent les différentes rédactions du Projet. L’abbé de Saint-Pierre n’invente rien, il ne fait qu’expliciter à des princes aveugles les raisons qui peuvent conduire à une paix effective, il met au jour les « avantages » qu’Henri IV avait en vue pour les rendre à l’évidence. Cet exposé des motifs prend le plus souvent la forme d’une comparaison systématique de la situation actuelle de l’Europe avec l’établissement d’une « société permanente » pour mesurer les avantages que les princes peuvent espérer, comparés à la situation présente (Paix 1, § 223). L’examen des motifs est donc un calcul rationnel des avantages qui peut dès lors avoir en lui-même valeur démonstrative46, ce pourquoi l’abbé de Saint-Pierre présente le Projet comme un « ouvrage de raisonnement » (Paix 2, § 2).

§ 27

Il suffira ensuite de voir comment les modalités de la bonne constitution permettent de réaliser ces avantages espérés, d’accorder la forme de l’Union aux motifs des princes. C’est l’objet du Quatrième Discours qui expose les différents articles fondamentaux donnant corps à la société européenne. Si le nombre et l’ordre de ces articles varient d’une version à l’autre du Projet, on retrouve toujours ce mode d’exposition qui se veut synthétique en donnant une vue d’ensemble à l’architecture de l’Union. Le deuxième tome du Projet est un recueil de diverses objections (Paix 2, § 1) : si l’abbé entend prévenir des objections, soit les formuler par avance et y répondre, c’est aussi que par ce biais il propose à son lecteur un exercice de la raison. C’est à la fois une mise à l’épreuve de la constitution présentée dans le Quatrième Discours et une actualisation de la réflexion sur les motifs, menée dans le Troisième Discours. Car les objections consistent essentiellement en de mauvais calculs, qui partent de prémisses contraires aux faits ou qui déduisent des inconvénients qui n’en sont pas réellement. Répondre aux objections, c’est donc corriger le raisonnement pour instruire, former le lecteur à la logique de l’intérêt bien entendu en partant de ses préjugés. Du diagnostic initial à la discussion sous la forme d’objections-réponses, le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe s’engage dans une perspective réaliste, en ce sens qu’elle part de la réalité des guerres et qu’elle réfléchit les intérêts réels des princes.

§ 28

La toile de fond de l’ensemble de la démonstration, ce qui est discuté à la fois dans l’examen des motifs et des objections, ce qui est le référent constant du discours de l’abbé de Saint-Pierre, c’est le « système de l’équilibre » (Paix 2, § 371, § 389, § 581…). C’est le second moyen pratiqué pour entretenir la paix qui apparaît comme inefficace. Ce système est une option diplomatique associée à une lecture des relations internationales européennes : les traités d’Utrecht entérinent l’idée d’un équilibre européen, entre la maison de France et d’Autriche, qui fait fonction d’idéal régulateur et qui est censé mettre fin aux guerres européennes et aux ambitions des plus puissants monarques rêvant de « monarchie universelle »47. Autour de cette opposition structurante, la pluralité des souverainetés européennes sont censées se neutraliser48. L’équilibre, c’est une harmonisation des intérêts par le biais d’un mécanisme anonyme. La dynamique des conflits entre États, lorsqu’elle est appréhendée en termes de « balance » et de composition des puissances, apparaît comme une logique qui comprend le jeu des différents acteurs – chaque souverain cherchant selon ses moyens à réaliser son intérêt – et qui voit comment ces acteurs prennent part malgré eux à un ordre d’ensemble. Ordre essentiellement instable, mais malgré tout pensable qui permet de former la base de l’action des princes et des traités internationaux. Les « maximes » de gouvernement, les négociations diplomatiques, l’institution des conférences, reposent sur une analyse partagée des rapports internationaux et sur un savoir de ces relations qui permet de dégager des marges d’action en vue de maintenir cet équilibre ou de prévenir les déséquilibres possibles dus à l’ambition de certains ou aux évolutions des rapports de force.

§ 29

Il y a donc une rationalité des rapports qui est à la fois le fait de la dynamique des puissances et du savoir diplomatique mis en œuvre dans ce jeu des puissances. L’idée d’équilibre permet à la fois de donner un sens nouveau au « calcul » et de penser les intérêts dans un ordre dynamique d’ensemble. Elle offre une prise sur ces relations en permettant de justifier les mesures qui sont censées garantir les intérêts particuliers des souverains dans ce jeu d’ensemble, en articulant les fins particulières et légitimes de chacun à une fin commune – l’harmonisation des puissances, qui assure que chacun garde une certaine mesure. C’est en ce sens que la politique de l’équilibre semble un rempart efficace aux politiques de conquêtes visant l’instauration d’une « monarchie universelle ». Le « système de l’équilibre », c’est la raison d’État instruite de la réalité des rapports de force entre États et éclairant en retour cette réalité, par la mise en œuvre de ce savoir dans la pratique diplomatique. Dans ce cadre la paix peut bien apparaître comme un horizon possible, puisque l’idée d’équilibre porte avec elle l’idée d’une tranquillité, d’une stabilité, d’un ordre apaisé dans les relations internationales. Mais comme cet ordre est par essence dynamique, la politique d’équilibre considère la guerre comme un moyen parmi d’autres dont disposent les acteurs de ce jeu pour prévenir un danger ou une menace, qui en affectant un particulier touche toujours en un sens l’ordre d’ensemble. La politique de l’équilibre peut justifier la guerre49, et dans la mesure où l’ordre n’émerge que sur fond de relations concurrentielles et conflictuelles, la guerre participe de cette dynamique – soit qu’elle introduise un déséquilibre, soit qu’elle participe d’une régulation, et dans ce cas elle apparaît comme légitime.

§ 30

C’est bien contre ce système, qu’il juge défaillant, que l’abbé de Saint-Pierre entend réfléchir et proposer une autre option d’accord entre les souverains, qui ne serait pas un nouveau traité, mais l’institution d’une union européenne avec une instance commune d’arbitrage des conflits. Non seulement le calcul mécaniste de l’équilibre des forces lui semble illusoire, en ce sens que les forces varient sans cesse, mais il n’y a jamais quelque chose comme une harmonie, un repos que l’on pourrait qualifier de « paix ». Il qualifie ce système d’inéquilibre réel (Paix 1, § 90), qui alimente les guerres, ce pour quoi il parle aussi de système de la guerre, et lui oppose son système de la Société permanente de l’Europe (Paix 1, § 68). Car si l’équilibre ne peut être tenu, ou qu’il n’est restauré que par des guerres qui rééquilibrent, l’ensemble, la réalité de l’équilibre, ce sont les guerres et le système participe de leur perpétuation. L’abbé de Saint-Pierre renvoie ici encore au Corps germanique, qui n’a trouvé sa solution confédératrice que pour avoir éprouvé l’impuissance de l’équilibre (Paix 1, § 104) – ce qui met en scène une espèce de genèse des idées. Du diagnostic au remède, ou comment les idées viennent à un sage législateur qui pourrait être la figure anticipatrice de l’« apothicaire de l’Europe »50.

La « police générale de l’Europe » et le « commerce perpétuel »

§ 31

Si l’abbé de Saint-Pierre propose une « police générale de l’Europe », c’est que les guerres semblent ne pouvoir s’arrêter par la voie des traités51. Aussi l’Europe qui est l’objet du discours de l’abbé est-elle d’abord le terrain d’une guerre qui paraît perpétuelle. L’abbé n’examine pas le terreau de l’Europe, ce qui chez ses habitants pourrait les unir ou les opposer, en piochant dans toute une littérature qui prend en charge le « génie des nations », les caractères propres de chaque peuple, et la façon dont ils peuvent être façonnés par les mœurs et les religions52. C’est aussi que tout ce qui constitue la diversité européenne, en matière de religion notamment, pourrait paraître comme un obstacle insurmontable dans la perspective d’une « société européenne » : par une telle expression, l’abbé de Saint-Pierre n’entend qu’une union politique, de sorte qu’il convient justement d’écarter ce qui ne doit pas alors entrer en considération dans le projet. « L’union qu’on propose n’est pas la conciliation des religions différentes, mais la paix entre nations de différentes religions. Or qu’y a-t-il d’impossible ? » (Paix 2, § 189 ; et voir Paix 2, § 409). L’Europe n’est pas pensée comme entité culturelle ou historique, et l’on peut mesurer de ce point de vue l’écart entre ses propos et la façon dont Rousseau mobilise l’idée d’Europe pour appuyer le discours de l’abbé53. C’est aussi que la solution politique que l’abbé pense pour passer d’un état de guerre à une paix perpétuelle comprend en fait l’ensemble des États qui sont rivaux – c’est-à-dire tous les États. S’il a pu imaginer cette solution, c’est que l’état de l’Europe lui montrait de fait l’impasse d’une voie qui imagine pouvoir stabiliser les relations internationales par le biais de traités ou en pensant un équilibre des puissances. Autrement dit, l’Europe est d’abord le nom d’un diagnostic : c’est l’Europe des traités, c’est l’équilibre européen.

§ 32

En montrant la vanité de ces solutions européennes, se dessine la seule issue possible. En effet, l’idée d’un Congrès qui unisse réellement les États découle directement de l’analyse de l’impossibilité d’établir la paix sans une institution tierce dotée d’un pouvoir de contrainte qui garantisse l’accord des souverains et donne les moyens de régler les litiges à venir. D’où la remarque essentielle de l’abbé : « Dans la seconde ébauche le projet embrassait tous les États de la Terre » (Paix 1, § 30). On lui aurait fait remarquer que s’il présentait ainsi son projet, il aurait du mal à convaincre… Pourtant la remarque manifeste un point important : l’Europe est le nom de la situation d’États impuissants qui donne, pour celui qui sait l’examiner attentivement, la solution au problème de la guerre. Aussi peut-elle être en retour le champ de démonstration de la thèse de l’abbé de Saint-Pierre sur une réelle paix, c’est-à-dire une paix perpétuelle. Car c’est bien pour répondre à l’objection d’une impossibilité du projet qu’il faut l’établir démonstrativement à partir d’une situation donnée : « Ce qui en portait quelques-uns à croire que, restreint même à la seule Europe chrétienne, l’exécution en serait encore impossible ; je me suis d’autant plus volontiers rendu à leur avis, que l’Union de l’Europe suffit à l’Europe pour la conserver toujours en paix, et qu’elle sera assez puissante pour conserver ses frontières et son commerce malgré ceux qui voudraient l’interrompre » (Paix 1, § 30). En effet, si l’abbé se plie aux remarques de ses « amis », c’est aussi qu’il estime que l’on peut circonscrire la présentation de sa solution aux États européens, que non seulement il est possible d’établir la paix entre eux, mais qu’un tel établissement sera bien la preuve de la valeur universelle des principes qui président à cette solution. L’Europe est alors le nom de « l’Union », c’est-à-dire la manifestation de ce qu’est une confédération véritable d’États. Si la situation européenne est à la fois le point de départ de l’analyse des causes de la guerre, de l’impuissance des États dans la guerre et de la vanité des traités, elle est aussi le terrain de la démonstration d’une paix possible.

§ 33

Mais dans cette restriction, l’abbé va nécessairement devoir penser les rapports de cette puissance nouvelle et pacifiée – l’Europe – avec les États qui ne sont pas pris dans la confédération. La question des frontières de l’Europe découle d’une contrainte initiale dans le choix de présentation du projet. L’abbé l’abordera selon le même mode de réflexion qui lui fait penser l’Union – quel statut d’alliance avec les États limitrophes, quels accords de défense, d’échange, etc. ? – et nécessairement ses réflexions seront amenées à varier en fonction des configurations géopolitiques et des données nouvelles qu’il s’efforce d’assimiler en actualisant constamment son argumentaire. Ainsi, la Russie est intégrée à l’Europe pour mieux en assurer la sûreté, et la Turquie entre ou sort d’Europe, selon les besoins de la cause et du moment54. Au regard de cette approche pragmatique on peut dire que l’abbé de Saint-Pierre « se dote d’un concept pauvre de l’Europe afin de satisfaire son ambition politique »55. La réalité de l’Europe est ainsi double ; elle est la réalité de la guerre et la possibilité d’une paix perpétuelle. L’Union de l’Europe – dont il s’agit de démontrer la réalisation possible – est l’envers de l’Europe de l’équilibre – qui ne peut sortir de la guerre, ou plutôt qui ne pourra sortir de la guerre qu’en dépassant sa représentation et en pensant l’Europe autrement, comme Union ou Police.

§ 34

Cette « Union » est politique, au sens où l’abbé de Saint-Pierre envisage un modèle contractualiste. Dans le « système de la guerre », le droit de tous sur toutes choses n’est jamais que le droit du plus fort et n’apporte aucun avantage réel à personne, chacun étant dans un état d’insécurité. Personne ne peut se mettre à l’abri durablement des autres. Dans la situation internationale où seuls les rapports de force règlent les conflits, aucun souverain ne peut avoir de garantie véritable quant à l’intégrité de son territoire, car aucun ne dispose d’une force suffisante pour être toujours certain de l’emporter sur les autres. Les passions qui animent les conflits incessants sont l’ambition et la crainte. De sorte que l’attachement que les princes ont à leur liberté, à ce qu’ils considèrent comme leur « indépendance », n’est que la manifestation de ces passions qui leur cache leur intérêt réel et la réalité de cette situation. L’abbé de Saint-Pierre ne cesse de montrer la dépendance réelle dans laquelle se trouvent les princes, du fait que l’insécurité et la servitude vont de pair. Seule la solution de l’Arbitrage, qui suppose l’institution d’une société européenne, peut apporter ensemble la sécurité et l’indépendance. Comme la garantie qui fait défaut dans le système de la guerre ne peut être apportée que par un tiers doté d’un pouvoir de contrainte, ce tiers ne peut être que l’ensemble des États même, réunis dans une Diète européenne qui préside cette Union, et dans laquelle chaque souverain prend part en observant l’égalité des voix dans les délibérations. Le passage d’un état de rivalité sans solution à une société ordonnée qui permet de régler les conflits est donné comme un contrat instituant une réalité nouvelle, l’Europe comme Union des souverains.

§ 35

Ce passage contractuel d’un état de guerre à l’institution qui permet la sécurité et donc la paix, peut faire penser par certains de ses aspects à la démarche hobbesienne, que l’abbé de Saint-Pierre aurait étendue à l’échelle internationale56. Il est vrai que c’est pour penser ce qui peut mettre fin aux guerres civiles de l’Angleterre que Hobbes, diagnostiquant un déficit de souveraineté, démontre more geometrico ce qu’est la république bien fondée. Or justement, la guerre civile n’est pas la guerre entre États, et jamais Hobbes n’envisage la possibilité d’un redoublement contractuel au niveau international, qui entrerait en contradiction avec la théorie de la souveraineté absolue qui est la solution aux dissensions internes au corps politique. Mais, lorsqu’il parle de souverains, l’abbé de Saint-Pierre n’adosse pas ses propos sur une réflexion qui porterait sur les fondements de la souveraineté. En ce sens, la conception pufendorfienne de la confédération pourrait être un modèle pour l’abbé57 – mais là encore, détachée de son soubassement théorique, qui entre justement en discussion avec Hobbes sur la souveraineté et qui entend ajuster cela à un cadre jusnaturaliste, en pensant indissociablement l’ordre politique dans une perspective juridique qui cherche à articuler les différents droits – droit naturel, droit des gens, droit politique, ou droit public externe et droit public interne. Or, si l’abbé de Saint-Pierre parle nécessairement en termes de « droit », son approche n’est pas proprement juridique – il entend parler la langue des souverains, à savoir celle de leurs intérêts, et les termes du contrat qu’il présente sont ceux d’un langage qui se veut diplomatique.

§ 36

Or c’est dans ce langage de la raison d’État que s’inscrit aussi l’argumentation qui touche au « commerce » et aux éléments constitutifs de la puissance de l’État, qui font aussi traditionnellement l’objet de la « police » comme science du gouvernement. Toutes les versions du Projet comprennent, dans les multiples avantages escomptés dont l’abbé de Saint-Pierre dresse inlassablement la liste, une série d’arguments récurrents dont le sens est convergent : lorsqu’il calcule le revenu des princes en comparant les deux situations – guerre ou situation d’arbitrage –, les moyens de taxations, les dépenses en troupes, les tributs des provinces frontalières, etc., c’est pour mettre en évidence non seulement le gain qu’en retirerait le prince, mais aussi la prospérité des peuples dont celle des princes dépend. La question du commerce devient ainsi le point où se joignent objectivement l’intérêt dynastique et l’intérêt de l’État entendu comme puissance publique, elle donne corps à l’idée de « bien public ». Cela n’est pas étonnant si l’on considère que le nouveau domaine d’analyses qui comprend essentiellement comme objet la population et la monnaie se constitue à la fin du XVIe siècle dans le cadre d’une réforme de la connaissance de l’État réel dont le prince doit disposer pour permettre sa conservation. La science du gouvernement est l’« économie politique » – pour reprendre l’expression que Montchrestien place dans le titre de son traité58 – où ce qui relève de la bonne gestion des ressources productives – l’économique au sens propre – ne peut être que politique dès lors qu’il s’agit d’examiner les ressources dont dispose le prince et de mesurer la puissance de l’État. Il importe de rappeler que lorsque Botero introduit cette perspective, dans son ouvrage Ragion di Stato (1589), c’est à la fois pour s’opposer aux tenants d’une raison d’État centrée sur la personne du prince et un savoir articulé à l’art de la guerre, et pour s’opposer à une nouvelle théorisation juridico-politique de l’État, d’origine française, avec Bodin notamment, qui ne cesse de se répandre en Europe, et qui cherche à penser la bonne constitution de la République en mettant au jour les fondements de la souveraineté. Pour promouvoir dans les chancelleries européennes une raison d’État catholique, Botero propose un modèle politique qui allie l’analyse machiavélienne des rapports de force et l’étude des conditions du développement économique des États59. Son propos est de mettre en évidence une logique des intérêts qui déborde le simple champ militaire : si la « politique » est bien la détermination des « moyens », ceux-ci ne résident pas essentiellement dans la guerre et la conquête, et la fermeté de la domination que vise Botero ne se réduit pas à l’exercice d’un pouvoir susceptible d’opprimer. Si l’intérêt est un principe d’ordre, il faut l’entendre dans un nouveau sens et surtout l’éclairer. Il faut une gestion rationnelle de la population, des ressources du territoire, du flux des échanges au moyen d’un pouvoir qui met au jour et réfléchit ses techniques de connaissance et de contrôle.

§ 37

Quelques remarques doivent être faites pour notre propos : l’idée de paix prend un sens nouveau, positif par rapport à l’image qu’en donne le Prince comme réalité illusoire. Si la raison d’État est pour Botero l’essence même de la paix, c’est qu’en diagnostiquant les causes externes et internes des désordres, le savoir nouveau montre comment c’est essentiellement l’industrie qui accorde intérieurement les sujets et qui permet le repos de l’État – une puissance plus stable et plus ferme. C’est dans ce cadre qu’il en vient finalement à produire une critique de l’idée qu’un ennemi commun est un facteur de paix civile. L’idée que la guerre est un moyen permanent de renforcer la paix civile est un lieu commun : « Le plus beau moyen de conserver un État et le garantir de rébellions, séditions et guerres civiles, et d’entretenir les sujets en bonne amitié, est d’avoir un ennemi auquel on puisse faire tête », remarque Bodin60. En ce sens, viser une paix durable – à défaut d’être perpétuelle – consistera à maintenir un état de guerre, à perpétuer la guerre. La conservation de l’État va avec la continuation de la guerre. L’analyse de la réalité de l’État conduit Botero à penser que la guerre comme instrument d’expansion et comme moyen de repos interne relève d’une mauvaise « politique » de la puissance. C’est l’intérêt qui vient chez Botero offrir une alternative à la guerre comme facteur de cohésion sociale. Mais conjointement, la doctrine mercantiliste qu’il élabore restaure l’idée d’une confrontation des puissances européennes – puisque l’activité économique qu’il faut favoriser vise à attirer des métaux précieux, ce qui ne peut se faire qu’au détriment des autres États dans un jeu à somme nulle.

§ 38

Entre Botero et l’abbé de Saint-Pierre, il y a toute une histoire qu’il n’est pas possible de retracer ici, mais il importe de voir comment le discours économique s’inscrit toujours dans le cadre d’une réflexion sur la science du gouvernement61, tout en mettant au jour, avec l’idée de commerce, un champ qui échappe en partie à l’action du prince, voir qui dresse des limites objectives à son action et qui conduit à reconsidérer la nature des bonnes maximes de gouvernement62. Ce n’est pas seulement que l’espace ouvert du marché se substitue au XVIIIe siècle à l’espace clôt des rivalités territoriales et de la guerre d’argent, c’est que le développement de ce marché devient lui-même une fin. L’abbé de Saint-Pierre et le traité d’Utrecht témoignent chacun à leur manière de cette évolution. En effet, à Utrecht les concessions commerciales se trouvent au cœur des discussions de paix, ce qui constitue un changement important. Car les avantages commerciaux obtenus par la diplomatie anglaise ne concernent pas directement les affaires d’État, mais des affaires privées, attestant que le prince n’est pas le seul dépositaire d’un « intérêt ». L’abbé de Saint-Pierre est sans doute sensible à ce climat nouveau qui voit le commerce s’inviter à la table des négociations. Comme en écho, l’article VII du traité qu’il imagine porte sur le traitement des questions commerciales (Paix 1, § 448-449). Ainsi, en montrant les avantages que le prince retirerait d’un commerce en temps de paix, l’abbé de Saint-Pierre établit qu’il s’agit aussi de rendre les échanges plus sûrs, plus nombreux. Les calculs de l’abbé comparent « l’interruption fréquente » du commerce – par la guerre – et sa « continuation inaltérable » (Paix 1, § 379). Il oppose les hasards de la guerre aux richesses assurées du commerce. Il insiste sur le fait que « l’augmentation du Commerce des uns ne nuira pas à l’augmentation du Commerce des autres ; c’est qu’à la vérité le Commerce augmentera chez toutes les Nations » (Paix 1, § 362)63. S’il est des conditions politiques du développement du commerce – car la mauvaise politique des princes et la guerre en particulier peuvent lui faire obstacle – celui-ci en retour est facteur de paix. Dès lors, l’indépendance réelle des princes dans l’état d’Arbitrage, va avec la liberté entière des sujets mus par des intérêts commerciaux, et la question de la garantie des promesses entre particuliers fait écho à la question des promesses que peuvent se faire les princes à travers des alliances et des traités (Paix 1, § 550). Finalement, la « paix perpétuelle » va avec un « commerce perpétuel » qui permet un enrichissement mutuel.

§ 39

Si l’Europe est le nom d’une Union véritable – qui est assurément de nature politique en ce double sens qu’elle suppose un contrat entre souverains et qu’elle relève de la « politique » comme science de l’État – elle a pour envers le « commerce continuel, libre, sûr, universel » (Paix 2, § 98). C’est dans ce cadre que l’idée d’un progrès des sciences et des arts prend consistance pour l’abbé de Saint-Pierre, comme déploiement du commerce des nations (Paix 1, § 312-313). Au moment où naît l’économie politique, la science qui prend comme objet l’État moderne pour penser sa puissance et sa conservation, la paix est toujours pensée comme une fin dans l’État – c’est la paix civile. Au moment d’Utrecht, la paix comme horizon possible des relations internationales est rendue pensable par une doctrine du commerce qui concilie paix intérieure et extérieure en tissant sous la logique de l’intérêt des princes un espace où peut se déployer l’intérêt de chacun. L’intérêt devient facteur d’ordre interne et externe, il concilie le bien public – de la dynastie comme de l’État – et le bien privé : encore faut-il que les princes soient éclairés sur cet ordre des choses pour ne pas y faire obstacle. Le Projet pour perfectionner le commerce de France s’inscrit dans cette littérature qui consiste à fixer les bonnes « maximes de gouvernement ». Tout comme le Projet de paix perpétuelle… La nouveauté tient au fait que la réalité du commerce permet d’ajuster ces maximes sur une fin qui est à la fois la paix civile et la paix internationale. Le commerce, de ce point de vue, est la pierre de touche de la bonne raison d’État.

Un manuel utile à l’homme d’État

§ 40

Le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe n’est pas un projet parmi tant d’autres – la liste des réformes contenues dans les volumes des Ouvrages de morale et de politique peut sembler hétéroclite – il est la clef de voûte de tous les projets de l’abbé de Saint-Pierre, ce pourquoi aussi celui-ci l’a tenu, à travers ses réécritures, toute sa vie. S’il commence par aborder les questions de réforme intérieure, sur des points particuliers d’abord, l’abbé de Saint-Pierre a bien en vue une réorganisation d’ensemble du conseil du prince – ce pourquoi la régence de Philippe d’Orléans apparaît comme une opportunité pour le perfectionnement du gouvernement par conseils. Le Discours sur la polysynodie manifeste le mieux cette volonté de penser les institutions capables d’éclairer la volonté du prince et de renouveler la politique64. Or cette réforme intérieure ne peut être pensée si elle n’est pas articulée à une réforme du savoir qui prétend décrypter les relations internationales et orienter la prise de décision des princes. Rousseau a bien perçu cette unité, ou ce dessein d’ensemble, des travaux de l’abbé de Saint-Pierre, en choisissant de produire des Extraits-Jugements du Discours sur la Polysynodie et du Projet de paix perpétuelle65. De ce point de vue, Louis XIV est une figure négative qui montre comment la politique de conquêtes et l’organisation de l’État sont liées. La raison d’État est une, en ce sens que bien constituer et conserver l’État suppose de le considérer dans le jeu des puissances. Si cette liaison est travaillée par les tenants d’une raison d’État qui mettent en avant l’économie comme réflexion sur les fondements de la puissance – chez Botero déjà – elle peut aussi être occultée dans les ouvrages de « politique » qui s’appliquent plutôt aux questions intérieures (Montchrestien par exemple) ou extérieures (de Rohan, sur lequel nous allons revenir).

§ 41

Mais la réalité du commerce engage à bien penser cette unité : réformer le conseil, c’est mettre en place le savoir et les institutions qui formeront ce savoir qui permet de bien penser les intérêts des souverains – ce qui contient en soi l’ordre monarchique et l’ordre européen. L’abbé de Saint-Pierre est en ce sens conscient que le bon gouvernement suppose une pacification des relations internationales que seule la constitution d’une Union européenne rend possible. À nouveau, la lecture de Rousseau est attentive à ce point : « Il lève une difficulté par une autre, établit un système sur un système, et fonde sa Polysynodie sur sa République Européenne »66. Tout repose sur le Projet de paix perpétuelle, dans lequel se joue donc une réforme entière de la raison d’État. Il ne suffit donc pas d’inscrire l’ouvrage de l’abbé de Saint-Pierre dans une généalogie des discours sur la paix, de le situer par rapport aux « projets de paix » pour discerner un procès de laïcisation – le centre du dispositif des discours sur la paix n’est plus Dieu mais une certaine conception de la sociabilité humaine – et un esprit des Lumières67, car alors on manque ce qui caractérise son dessein d’écrivain politique, où se joue le sens de la « politique ». Pour mesurer cet aspect, on peut relever deux points qui manifestent comment l’abbé de Saint-Pierre revendique un réalisme qui est une manière de dire qu’il se place bien sur le terrain de ceux qui prétendent conseiller les princes. Le premier porte justement sur le lien entre l’ordre international et l’ordre intérieur et le second manifeste comment l’abbé prétend être « utile ». On examinera enfin le dernier tome du Projet, publié en 1717, que nous avons mis de côté jusque-là mais qui contient néanmoins des indices révélateurs du dessein réformateur de l’abbé.

§ 42

Une remarque d’un compte rendu du Projet est intéressante par la typologie des objections qu’elle propose : « Quoique les 77 objections auxquelles il répond dans son second et dans son troisième volume soient rapportées sans ordre, on les peut réduire sous trois classes différentes : la première classe comprend les obstacles qui pourront survenir à l’exécution du projet, du côté des princes et de leurs ministres : la seconde regarde les obstacles qui naîtront du côté de la constitution du Sénat européen tel que l’auteur l’a proposé : la troisième espèce d’obstacle se tire des avantages que quelques personnes prétendent qu’il revient à l’État des guerres étrangères »68. Cette façon d’ordonner le désordre des objections – elles se multiplient avec les versions du Projet et ne se présentent pas toujours, c’est le moins que l’on puisse dire, par ordre d’importance – est éclairante car elle montre dans quel cadre de pensée est reçu l’ouvrage de l’abbé et révèle bien ce qu’il entendait faire en formulant ces objections – à qui il s’adresse, en quels termes, pour prévenir quels préjugés ? La première catégorie d’objections pointe ce qui relève de l’exposé des « motifs » : les politiques – princes, ministres, conseillers, diplomates – peuvent eux-mêmes être obstacles à la réalisation du projet. C’est ici la façon même d’appréhender les « intérêts » qui est interrogée ; la pertinence du mode de calcul adopté par l’abbé au regard de la réalité et au regard du mode de pensée des politiques. Ce qui est en jeu enfin, ce sont les rapports entre passions et intérêts : les « motifs » peuvent-ils seulement se penser en termes d’« avantages » ? N’y a-t-il pas des passions qui constituent aussi une part de la réalité de la politique, qui échappent au calcul et qui font, du même coup, que le discours de l’abbé n’a aucune prise sur ceux à qui il s’adresse ?

§ 43

La deuxième catégorie d’objections porte sur la constitution même de la société européenne, à savoir sur les « articles fondamentaux » que l’abbé propose. L’Union est-elle techniquement réalisable ? Les objections confrontent le discours de l’abbé à l’art de ceux qui négocient les traités. Il est remarquable que la typologie du compte rendu manifeste à la fois ce qui semble important pour évaluer la teneur du projet – l’abbé a-t-il écrit en « homme d’État » ? – et la logique de présentation de l’abbé de Saint-Pierre, puisque ces points renvoient respectivement aux « Troisième Discours » et « Quatrième Discours » du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe qui en sont le cœur de l’argumentation. Pour l’abbé, la réalité qui répond à l’avance à la première catégorie d’objections est le projet d’Henri IV, comme la réalité du Corps germanique prévient les objections de la deuxième catégorie – le « Second Discours » expose les « deux préjugés en faveur du projet » (Paix 1, § 106). La troisième catégorie d’objections porte sur le fond de l’affaire, à savoir la guerre. Voici comment le compte rendu précise ce point :

La guerre, disent quelques politiques, est un mal nécessaire, et quelquefois utile, elle empêche que le nombre des habitants d’un pays ne devienne trop grand, l’abondance qui suit la paix amène le luxe, qui est le plus grand de tous les maux, l’opulence cause les guerres civiles qui sont soutenues par des esprits turbulents incapables de souffrir une oisiveté trop longue. Tels sont les moyens sur lesquels sont fondées les objections de la troisième classe contre le projet pour rendre la paix perpétuelle69.
§ 44

Lorsque l’abbé de Saint-Pierre écrit son Projet, il a à l’esprit l’ensemble de ces discours qui justifient la guerre, car c’est bien sur le terrain d’une mauvaise raison d’État qu’il se place et c’est bien à ceux qui sont susceptibles d’être convaincus par ces discours qu’il s’adresse. La justification de la guerre peut prendre plusieurs formes, et chaque discours peut ajuster en les croisant d’une façon propre des lignes argumentatives ou des motifs qui parcourent les textes sur l’art de gouverner depuis le début de l’époque moderne. Ainsi l’idée que la guerre soit un « mal nécessaire » n’évoque pas qu’un lieu commun qui consisterait à dire qu’elle ne peut pas être éradiquée. Car la « nécessité » renvoie, au moins depuis Machiavel, à la fois à la règle de « prudence » que doit suivre le prince dans son action (ce qu’il est nécessaire de faire pour sa conservation) et à la contrainte extérieure à laquelle il est soumis. Dans cette perspective, l’usage du terme fait écho à la necessitas comme état d’urgence qui, chez les juristes et théologiens médiévaux, cherchaient à penser comment la guerre, sous certaines conditions, peut suspendre la loi. Mais chez Machiavel, la necessità renvoie à un état de guerre permanent. Si à la suite de l’ouverture machiavélienne cette nécessité est pensée diversement, il reste que la guerre comme toile de fond de l’action des souverains est aussi ce qui permet de penser l’articulation d’un état d’urgence et d’une action adaptée aux circonstances : on pensera un danger extérieur qui justifie une action intérieure (un « coup d’État » comme mesure politique secrète ajustée aux circonstances comme chez Naudé) ou un danger intérieur qui justifie une action extérieure (le risque de la guerre civile qui justifie l’engagement militaire contre un ennemi commun). C’est un des motifs des discours justifiant la guerre – on l’a vu par exemple chez Bodin – et le texte cité fait aussi écho à ce que l’on pourrait appeler un motif machiavélien : l’illusion de la paix et la séquence de décadence où le repos engendre l’oisiveté, le désordre et finalement la ruine. Un dernier motif est celui que l’on trouve dans les discours des tenants de la politique de l’équilibre, à savoir que celui-ci suppose des ajustements qui se font par le moyen des guerres. L’état de guerre est à la fois ce avec quoi le prince doit composer, mais aussi un moyen d’action privilégié qui participe d’une régulation interne – contre les guerres civiles – et externe – en vue de l’équilibre70. À ceux qui enrobent les discours de la raison d’État par des arguments théologiques – « la guerre est un mal nécessaire qu’il est impossible d’éviter » car elle est un « fléau de Dieu destiné pour punir dès cette vie les péchés des méchants, et pour exercer la patience des justes » – l’abbé oppose l’image du médecin qui n’exerce pas son art contre la volonté divine (Paix 2, § 149, § 152)71.

§ 45

C’est cette vision de la politique, contre laquelle l’abbé de Saint-Pierre entend réformer la raison d’État, qui donne sens à toute une série de remarques qui ponctuent comme un leitmotiv ses réflexions sur la paix : le repos véritable en Europe est le meilleur remède contre la guerre civile. Et l’abbé de Saint-Pierre argumente pour établir que l’Union européenne prévient les révoltes et les séditions, là où « l’équilibre ne saurait donc garantir de la guerre civile » (Paix 1, § 81). Il s’agit bien d’établir la tranquillité du souverain (Paix 1, § 325) en stabilisant les relations extérieures et en assurant une obéissance intérieure, en levant toute crainte vis-à-vis des « voisins » comme des « sujets ». Ainsi, non seulement l’Union prévient des ingérences étrangères, mais un article prévoit une action conservatrice qui garantit chaque souverain contre tout risque de contestation interne (Paix 1, § 401). Les garanties des souverains sont telles que l’on pourrait du même coup s’inquiéter de la situation des sujets. La tyrannie est en effet une maladie des monarchies contre laquelle il semble impossible de lutter dans un tel système (Paix 2, § 357). L’abbé remarque qu’une telle tendance sera cependant moins forte en temps de paix, ou que ses effets seront atténués pour les sujets. C’est essentiellement le développement du commerce qui offre un bénéfice compensatoire et qui apparaît dès lors aussi comme le fond sur lequel s’institue la paix civile et européenne72. C’est à ce niveau que s’harmonisent finalement des intérêts qui peuvent sembler opposés, alors qu’ils ne sont que différents en ce qu’ils visent des biens particuliers : la sûreté et l’augmentation des richesses sont ce bien commun, ce qui bénéficie à tous et qui fait que les actions de chacun participent sans nécessairement le vouloir à l’ordre d’ensemble : « Jamais la société ne produit davantage à tous les intéressés, que lorsque chacun croit travailler pour soi en travaillant pour les autres » (Paix 2, § 432).

§ 46

On voit comment la prétention de l’abbé à être « utile » renvoie à cette logique de l’intérêt. Elle renvoie également à la façon dont il entend articuler son discours à la pratique de ceux qui négocient les traités73. Un compte rendu, là encore, manifeste comment le rédacteur de l’article paru dans La Clef du cabinet des princes est sensible à cette attention de l’abbé :

Comme Mr. l’abbé de St. Pierre ne néglige rien de tout ce qu’il a cru capable de rendre son système sensible à toute sorte de personnes et de caractères ; il a pour ainsi dire, fourni un canevas aux Princes, et à leurs habiles ministres, pour le remplir de couleurs vives et perçantes, je veux dire qu’il a inséré dans son ouvrage plusieurs articles pour servir de base et fondement à la paix perpétuelle qu’il propose : c’est, à proprement parler, une idée ou une ébauche sur laquelle on pourrait régler et dresser les articles des lois à faire et à observer dans le nouvel établissement qu’il propose d’une Société Européenne, qui bannisse absolument la guerre de tous les États de l’Europe, pour tous les temps qu’il y aura des hommes raisonnables dans cette même Europe74.
§ 47

La remarque porte sur la rédaction des « articles fondamentaux », que l’abbé de Saint-Pierre présente effectivement comme un « canevas » pour les négociateurs, une trame que l’homme d’État doit avoir sous la main pour improviser ou décider « à propos » d’ajouter ou de retrancher tel article, d’ajuster sa rédaction en fonction de la situation diplomatique (Paix 1, § 386). L’efficacité tient donc justement à cette structure souple qui stabilise une pratique qui se règle nécessairement sur l’occasion. L’ensemble des articles doit moins se lire comme une nouvelle constitution pour l’Union que comme un manuel du diplomate qui a en vue d’établir la paix. La disposition en forme d’articles, si elle s’accorde avec la forme d’un traité, s’accorde surtout avec l’idée d’un schéma mental, d’un abrégé des points importants que l’on doit avoir à l’esprit pour bien négocier : « plusieurs vues importantes que j’ai disposées aussi en forme d’articles, pour la commodité de ceux qui voudront examiner l’ouvrage, et surtout pour diminuer la peine des ministres qui voudraient s’en servir comme d’un échafaudage, pour construire eux-mêmes l’édifice de la Paix perpétuelle, c’est-à-dire, pour former les véritables articles dont les souverains pourraient convenir » (Paix 1, § 526). La focale du lecteur coïncide ici avec la focale du négociateur, ce qui fait aussi que, dans l’idée de l’abbé de Saint-Pierre, l’exposé de son système, parce qu’il est ainsi disposé dans une forme formatrice, doit exercer l’esprit en même temps que convaincre. Canevas, ébauche, échafaudage : ce que propose l’abbé attend une réalisation. Mais l’image indique aussi qu’un tel édifice ne saurait exister sans échafaudage – même si celui-ci est retiré et tombe dans l’oubli une fois l’œuvre réalisée –, qu’il s’y articule nécessairement. Le conseil ne se substitue pas au prince-ministre, et l’éclairer c’est produire ce discours de l’art qui permet son bon exercice : « Le système de Mr. l’abbé de St. Pierre n’est encore, pour ainsi dire, qu’un gros diamant brut, dont le prix immense ne peut pas être connu ; mais qui étant une fois taillé et bien poli par d’habiles ouvriers, ses rayons éclatants le feront considérer par tous les hommes pour un bijou d’un prix inestimable »75. Architecte, maçon, apothicaire-médecin, tailleur de pierre : c’est l’art de gouverner qu’il s’agit d’éclairer en montrant comment le discours calculateur participe de cet art, qu’il en est l’assise indispensable, qu’il fournit les moyens les plus efficaces et qu’il est mis à disposition sous une forme que l’abbé estime appropriée.

Un nouveau miroir des princes : la réforme du conseil

§ 48

Le troisième tome sur la paix perpétuelle, paru sous l’adresse d’Utrecht, daté de 1717 [Lyon, Deville, 1716]76, donne également plusieurs clefs essentielles. Il possède un caractère circonstanciel, qui apparaît dans la longue dédicace faite au régent Philippe d’Orléans et dans l’avertissement final rédigé en 1715 qui évoque la mort de Louis XIV (Paix 3, § 1-28 ; § 947). Aux premières heures de la Régence, les engagements pris par Philippe d’Orléans peuvent laisser penser à une occasion favorable d’être entendu d’autant que la signature du Traité de Baden77 pourrait manifester la bonne disposition des princes européens pour en signer un d’une autre nature, pour peu qu’il y ait un prince qui prenne l’initiative : celui qui en France a installé le régime des conseils pourrait être celui-là.

§ 49

Une première remarque éclairante peut être faite concernant le titre : alors que dans les versions antérieures, l’abbé de Saint-Pierre évitait d’utiliser le terme de « traité » – ce terme renvoyant à la politique de constitution d’alliances dont il montre la vanité – le voici qui est mis en scène dans le titre même : Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrétiens. L’usage de ce vocable ne signifie pas pour autant un renoncement, mais traduit sans doute une volonté de mettre entre les mains du Régent tous les éléments nécessaires pour passer effectivement aux actes et de proposer aux autres princes européens un accord qui, pour être durable, doit aller avec l’institution d’un arbitrage européen. Si le terme de « traité » peut avoir au regard des écrits de 1712-1713 une charge négative, celle-ci est renversée par l’usage du terme d’Union – que l’abbé utilise effectivement dans les premiers écrits pour désigner la nouvelle institution politique apte à mettre un terme aux guerres européennes. L’opposition structurante de ce troisième tome est donc celle des « traités d’alliances ou de ligues pour la conservation réciproque des alliés » et du « traité de police européenne, de protection mutuelle, d’arbitrage permanent, de commerce inaltérable » (Paix 3, § 231 ; § 7). Le pluriel des « traités de paix » s’oppose au singulier du « traité d’Union ». Il y a les traités de ligues qui ne peuvent durer et qui ne font qu’entériner une situation géopolitique et un rapport de force – ils deviennent caducs dès lors que le rapport de force change au gré des événements. Ces traités sans solidité sont liés à l’état d’« impolice » ou de « non arbitrage » : rien ne vient garantir l’exécution de ces traités. Par opposition le traité d’Union vient former la « Société de protection mutuelle » ; il s’agit d’un « traité de police générale, d’arbitrage permanent, un compromis perpétuel, un contrat de société et de protection réciproque et perpétuelle » (Paix 3, § 353). C’est le traité d’Union qui permet de faire l’économie des traités de paix qui n’apportent aucune paix. L’Union européenne est plus qu’un simple traité, et la pause dans la guerre dont se contentent les princes et leurs ministres n’est pas la paix.

§ 50

On peut entendre dans ce changement de vocable, ou dans l’intrusion du vocabulaire du « traité », la marque de la courte correspondance avec Leibniz, comme l’indique André Robinet également attentif à ces diverses présentations du projet78. On proposera l’hypothèse qu’il s’agit d’un usage essentiellement stratégique commandé par la lecture que l’abbé de Saint-Pierre fait de la situation européenne à la mort de Louis XIV, de la période de régence qui s’ouvre en France : il y voit une conjecture qu’il estime favorable à la réalisation de ses desseins, un moment où il pourrait être entendu, pour peu qu’il présente les choses un peu différemment. Ce que l’on va s’attacher à préciser en faisant quelques remarques sur l’ordre et la présentation de cette publication de 1716. Si la stratégie est liée aux circonstances, il nous semble qu’elle est révélatrice de la façon dont l’abbé de Saint-Pierre écrit ses ouvrages et que ce dernier tome éclaire rétrospectivement bien la démarche mise en œuvre dans les premiers ouvrages. Entendons-nous bien : il est clair que la thèse de l’abbé n’a jamais varié dans ses principes ; il est aussi clair que l’on pourrait lister avec intérêt les points dans sa présentation, par exemple des différents « articles fondamentaux », pour affiner l’analyse de ses positions, et voir aussi quelles inflexions il donne aux contours de cette Union européenne. On s’en tiendra dans ce propos introductif à ce qui est susceptible d’éclairer le dessein d’ensemble. Or, outre cette nouveauté dans le titre, on remarque aisément que le Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle s’organise d’une façon singulière par rapport aux ouvrages parus précédemment. La première partie s’intitule Projet de Henri le Grand pour rendre la paix perpétuelle en Europe, et présente le Projet sous la forme d’un jeu d’objections et de réponses aux objections auquel tout lecteur de l’abbé de Saint-Pierre est familier, la seconde partie s’intitule Intérêt de chaque Souverain en particulier de signer un traité de police durable, et d’arbitrage permanent qui énumère les intérêts des différents souverains européens (Paix 3, § 30).

§ 51

La première partie commence par mettre en scène un prince – le « czar » – qui parle « en véritable souverain » et expose les raisons qui l’engagent à refuser la solution d’Arbitrage de l’abbé (Paix 3, § 49-59)79. Cette mise en scène entend prévenir l’idée que le projet ne tient pas véritablement compte de ce qui importe aux souverains et que l’abbé ne se met pas assez à leur place. Dans cet exposé, c’est la question de l’indépendance qui est mise en avant, et le rapport entre le jugement et la volonté. Autrement dit, l’abbé pointe à la fois ce qui apparaît comme l’obstacle principal du projet – les princes n’entendent pas renoncer à leur indépendance, c’est-à-dire aussi à leur bon vouloir – et ce sur quoi son discours peut avoir prise : s’il n’entend pas dicter ce que les princes doivent vouloir, il peut éclairer leur jugement. L’exposé qui entend répondre à ce discours du prince est tout aussi remarquable par sa forme inhabituelle : il décrit ce qui pourrait apparaître comme une espèce de genèse de la société, plongeant le lecteur dans les bois ou en Amérique, dans une sorte d’état de nature où l’unité d’un lieu – la cabane – entend interroger ce qui lie véritablement les membres « en un corps » – la famille. L’essentiel n’est pourtant pas l’idée qu’un schéma contractualiste serait actualisé par l’abbé dans cette réponse au prince pour lui montrer les fondements de la société. En effet, le discours ne s’organise pas selon l’exposé génétique – état de nature, contrat, état social – bien rodé dans la littérature politique depuis Hobbes, et l’exposé anthropologique est minimaliste80. En effet l’Arbitrage conventionnel dont l’abbé entend montrer la supériorité trouve ses premiers principes dans « l’Arbitrage naturel » (Paix 3, § 70) – celui rendu par le père de famille pour constituer l’unité de cette petite société sans laquelle les hommes ne pourraient vivre. Mais pour autant il ne s’y résout pas, et l’abbé présente, à son habitude, les avantages pour des « chefs de famille » confrontés à la fois à des rivalités internes – concernant leur succession – et externes à un accord entre eux. C’est à nouveau la question du commerce – des échanges entre les familles – qui tisse la toile de fond de cette réflexion qui multiplie les comparaisons, qui mesure les bénéfices et qui met en évidence ce qu’il faut entendre véritablement par « indépendance ». Le prince qui s’estime seul juge de sa propre cause, et qui s’illusionne sur sa prétendue liberté, devrait pourtant déterminer sa volonté comme le font ces chefs de famille dans un calcul domestique, c’est-à-dire au sens propre économique. Voilà ce qu’il faut retenir de cette première partie : l’intérêt politique bien éclairé, c’est l’intérêt économique.

§ 52

La préface de la seconde partie de l’ouvrage de 1716 donne une autre clef. L’abbé de Saint-Pierre fait explicitement référence au grand ouvrage d’Henri de Rohan, De l’intérêt des princes et des États de la chrétienté (1638)81, et à l’ensemble des ouvrages que cette œuvre a enfantés en Europe tout au long du siècle. Le « czar » de la première partie pourrait d’ailleurs être le porte-parole du penseur politique qui rédige ses conseils à l’intention de Richelieu, et qui montre comment le bon vouloir du prince peut être érigé en règle de conduite et moyen d’assurer l’utilité publique. Pour autant, cela ne signifie pas pour Rohan que la volonté du prince est libre dans le sens où il pourrait agir selon son bon plaisir. L’ouvrage entend examiner les mécanismes des relations internationales pour mettre au jour la rationalité intrinsèque d’un jeu dans lequel les princes sont pris. La catégorie d’intérêt est alors centrale dans le renouvellement du conseil que propose Rohan : « Le prince se peut tromper, son conseil peut être corrompu, mais l’intérêt seul ne peut jamais manquer »82. L’ouvrage de Rohan expose un tableau des forces européennes, selon leurs liens avec l’une ou l’autre des deux principales puissances que sont la France et l’Espagne, et révèle ainsi tout à la fois ce que la situation commande de faire pour chacune des puissances et la logique même de la « politique ». Jouant dans la forme à l’inverse de la tradition du secret essentielle à la littérature des arcana imperii, il dévoile les stratégies en en donnant les raisons. Il constitue ainsi pratiquement le savoir particulier dont chacun doit disposer – impossible en effet de décider sans connaître l’intérêt des autres princes – et le mode de rationalisation qui permet la constitution de ce savoir. Le plus difficile pour le prince est de déterminer en quoi consiste, à tel moment, dans telle situation, son intérêt. L’intérêt ne ment pas pour qui le connaît, et la volonté du prince doit être éclairée sur son intérêt – ce qui comprend la connaissance de l’intérêt des autres souverains – pour déterminer ses choix. L’ouvrage de Rohan, par les échos qu’il suscite et par la littérature qu’il engendre, apparaît comme l’expression rationnelle d’une pratique politique également réfléchie par Richelieu qui semble désormais comme étant consubstantielle à l’État moderne.

§ 53

L’abbé de Saint-Pierre rappelle alors la formule cardinale du politique : « Le duc de Rohan commence ainsi son Discours : Les Princes commandent aux peuples, et l’intérêt commande aux Princes » (Paix 3, § 352). Il entend ainsi se placer sur le terrain de l’adversaire. L’usage de la référence est ici remarquable, non seulement en ce qu’elle indique l’intertexte que travaille l’ouvrage de l’abbé et qui commande sa forme, mais en ce qu’elle donne sens au retournement que l’abbé compte opérer. Car Henri de Rohan, dans l’ouvrage en question, est aussi celui qui loue Henri IV comme étant le premier monarque qui a établi que le vrai intérêt de la France résidait dans le fait de contrebalancer celui de l’Espagne en tout point – la politique de l’intérêt fonde ici une politique de l’équilibre. Dès lors que le projet de l’abbé s’appuie également sur une lecture des Mémoires du Duc de Sully sur le grand projet de Henri le Grand83, mais pour en tirer une tout autre politique, on comprend pourquoi le Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrétiens publié en 1716 se présente comme Projet de paix perpétuelle d’Henri le Grand. Se disputer un héritage, c’est ici donner sens à la politique du conseil ; l’interprétation même de ce moment de l’histoire moderne – fondateur du savoir politique moderne, puisque Rohan indique qu’Henri IV est le premier à avoir connaissance de l’intérêt public – devient constitutive de la bonne façon d’interpréter les relations internationales. Il faut alors une nouvelle politique de l’intérêt pour contrer sur ses terres la politique de l’équilibre.

§ 54

Dans l’ouvrage de Rohan, comme son titre l’indique, il n’est question que de l’intérêt des souverains. Or la première opération à laquelle procède l’abbé de Saint-Pierre est d’étendre sa définition de l’intérêt à l’ensemble des hommes : « C’est d’un côté la crainte d’être pis, et de l’autre le désir d’être mieux ; mais en ce sens l’intérêt ne commande-t-il pas également tous les hommes, et ne peut-on pas dire que c’est parce qu’il commande à tous les hommes qu’il commande aux Princes ? » (Paix 3, § 352). C’est cette remarque qui explique que la définition soit reprise comme point de départ des considérations sur les chefs de famille dans la première partie du volume (Paix 3, § 62), et qui donne l’unité systémique de ce volume dont les deux parties peuvent sembler si dissemblables dans leurs formes. Car dès lors que l’intérêt est ainsi partagé entre tous, il faut comprendre que les tenants de la raison d’État absolutiste qui calculent les rapports de puissances entre souverains ont une conception restrictive de l’intérêt, une conception qui fausse la bonne compréhension de l’intérêt réel des princes en occultant les fondements économiques de leur puissance et les facteurs qui y participent. Du même coup, c’est la modalité même des calculs et du cadre de comparaison des « avantages » qu’il faut reconsidérer, et c’est à cette condition que la solution de l’Arbitrage peut apparaître comme la plus favorable aux souverains aveuglés. Les princes ne voient la guerre comme un moyen de gouvernement que parce qu’ils se trompent sur ce qu’est leur intérêt véritable. « J’adopte cependant sans peine la maxime du duc de Rohan, je suppose même comme lui que les souverains obéissent volontiers à leur intérêt démontré » (Paix 3, § 353). Adopter la maxime du duc de Rohan, c’est donner des gages à ceux qui n’entendent que les calculs présentés dans cette littérature qui commence avec De l'intérêt des Princes et qui a cours dans les chancelleries, c’est s’inscrire dans cette littérature pour réformer le savoir qu’elle entend rendre disponible au prince, c’est retourner contre les tenants de l’équilibre le discours qui leur sert de justification. Car par « intérêt démontré », l’abbé entend une tout autre démonstration et un tout autre intérêt.

§ 55

Aussi peut-il proposer dans cette deuxième partie un « nouveau plan des intérêts des princes » (Paix 3, § 351), qui est non seulement concurrent à tous ceux qui ont été rédigés avant lui à partir de la matrice de l’ouvrage de Rohan, parce qu’il en tire des conclusions opposées concernant la paix perpétuelle, mais qui les redresse tous ensemble dans un discours qui démontre correctement. Rohan et ses épigones supposent les princes en guerre ; l’abbé va partir d’une autre hypothèse et supposer « que comme associés d’une même société, ils peuvent avoir des intérêts communs et des intérêts opposés, que les intérêts opposés peuvent les faire ennemis, sans cependant les obliger d’avoir la guerre, et qu’ils peuvent finir leurs différends par Arbitrage, sans rien perdre de ce qu’ils ont d’intérêts communs dans la conservation du commerce, et dans la protection mutuelle, soit contre les invasions, soit contre les révoltes ; je suppose qu’il est possible de rendre leurs traités solides » (Paix 3, § 354). Il faudrait commenter précisément la qualification essentielle d’« ennemi » telle qu’elle est utilisée et modalisée dans les différents discours auxquels l’abbé s’oppose. On remarquera simplement ici qu’elle s’intègre à un mode de conflictualité qui fait l’économie de la guerre parce qu’elle s’inscrit dans un cadre nouveau. On remarquera enfin que le commerce et la paix sont liés dans l’intérêt commun. Ce qui doit s’entendre à la fois au niveau des rapports entre souverains (l’Union garantit leur intégrité territoriale, leur indépendance et la paix civile, l’obéissance des sujets) mais aussi des rapports entre souverains et sujets : car c’est le même intérêt qui commande à tous, s’il est bien entendu. On voit pourquoi l’abbé peut conclure que son « plan est fort différent des leurs » (Paix 3, § 354).

§ 56

Ce « plan » consiste dans l’exposé systématique des intérêts des différents souverains, conformément à la forme adoptée dans les ouvrages auxquels l’abbé renvoie. À partir du rappel des articles de l’Union – point de départ qui distingue son plan de tous les autres – il examine le point de vue de chaque souverain, en finissant par le roi de France (l’ouvrage s’adresse tout de même au Régent). Mais cet examen ne vise pas seulement à informer le prince. Il met en évidence, pour chacun, que son point de vue est bien pris en compte et qu’il a effectivement intérêt à l’arbitrage, et pour tous, que l’ensemble des intérêts, bien qu’opposés et particuliers, laisse place à des intérêts communs qui prévalent, et donne sens à une police européenne. On peut ainsi voir comment « c’est l’intérêt qui divise, mais c’est l’intérêt qui unit » (Paix 2, § 220). Une dernière piste peut être évoquée dans cet usage stratégique de la référence à Rohan. Son ouvrage opère également une distinction et une opposition entre passion et intérêt84, et c’est cette opposition qui, en un sens, est aussi mobilisée dans les objections contre le projet de l’abbé de Saint-Pierre85 : l’intérêt démontré ou la rationalité de l’intérêt s’oppose aux passions qui aveuglent les princes sur ce qu’ils doivent faire et les rendent sourds au discours raisonnable de l’abbé. Il y a peut-être chez lui l’idée que l’intérêt bien compris permettrait de surmonter cette opposition, et qu’en ce sens les critiques qu’on lui fait non seulement n’ont pas lieu d’être, mais que seule sa position permet de surmonter les impasses dans lesquelles s’enfonce la raison d’État issue de la lecture de Rohan. Car l’intérêt économique que le prince partage avec ses sujets et tous les hommes pourrait en lui-même contrebalancer les passions aveuglantes. En ce sens, pour lui, l’économie de l’intérêt – la logique de cet « intérêt démontré » – pourrait en elle-même être porteuse d’une passion qui emporterait l’adhésion des princes. La vraie logique de l’intérêt n’est pas la froide raison calculatrice qui préside au tableau de Rohan. On voit ainsi la perspective propre de l’abbé de Saint-Pierre, qui ne fait pas reposer ses analyses sur une théorie de la souveraineté, qui ne s’inscrit pas dans une approche jusnaturaliste, mais qui met en œuvre une forme d’utilitarisme et de calcul rationnel appliqué aux relations internationales pour renouveler le conseil des princes. Répondant aux objections qui présentent son projet comme « une république de Platon », comme le « désir d’un bon Citoyen » (Paix 2, § 71), il réaffirme avoir composé « le plan d’un bon politique ».

§ 57

C’est le modèle du choix rationnel qui organise le savoir politique que l’abbé entend constituer pour des princes incapables de bien voir ce qu’ils doivent vouloir : en explicitant les termes des alternatives, en exposant rationnellement les tenants et les aboutissants des différents scénarios possibles, en prenant en compte, comme dans les jeux de hasard86, la probabilité des issues à une même situation de départ, on peut déterminer les choix qui tiennent effectivement compte au mieux des intérêts de celui qui doit décider. Or c’est précisément cette manière de calculer les intérêts, cette rationalisation de la décision politique, comme s’il suffisait de calculer pour savoir quoi vouloir, qui est invalidée dans le Jugement sur le projet de paix perpétuelle lorsque Rousseau la confronte à la manière dont les princes usent de leur puissance. Ils ne sont pas les acteurs rationnels et intéressés qu’imagine l’abbé de Saint-Pierre. Certes celui-ci leur prête des passions87, mais celles-ci laissent entière la façon d’appréhender ce qu’il en est de leurs intérêts. Pourtant la distinction entre « l’intérêt réel » et « l’intérêt apparent » est essentielle chez l’abbé de Saint-Pierre (Paix 1, § 65) : les princes peuvent être aveuglés sur ce qu’ils doivent vouloir, et bien des gens autour des princes, les ministres en premier lieu, mais aussi les femmes, participent activement à cet aveuglement en jouant sur les passions qui animent les souverains. Mais la distinction chez l’abbé indique que l’intérêt réel peut toujours apparaître pour ce qu’il est, qu’il peut emporter l’adhésion. Le fait que le prince soit pris par un intérêt apparent montre qu’il n’en continue pas moins d’être intéressé, quand bien même il serait mû par des passions aveuglantes. Éclairer les princes par un discours qui rationalise l’amour-propre permettrait en fait de libérer une économie passionnelle qui joue favorablement, qui permette en retour de mettre le désir de gloire des souverains au service de l’utilité publique. « Ainsi je ne serai pas dans la nécessité d’opposer la simple raison à l’effort des passions, on peut facilement la fortifier par des passions nouvelles qui peuvent devenir supérieures ou du moins égales aux anciennes » (Paix 2, § 84).

§ 58

Reprenant les termes de Rohan, il indique que l’espoir du mieux et la crainte sont à l’origine de toutes actions, même si les hommes peuvent avoir une fausse opinion de ce qui peut être mieux, etc. (Paix 3, § 319). L’intérêt démontré peut affecter les princes, car les comparaisons bien établies font naître le désir d’être mieux – plus riche, plus indépendant – dès lors que cela apparaît comme possible ; l’examen rigoureux des situations et le diagnostic clair de la politique de l’équilibre font naître une crainte de tout perdre qui n’était étouffée que par une passion vaine de domination : « L’envie de devenir incomparablement plus riche ne peut-elle devenir une passion ? La crainte de perdre ses provinces, ses États par le sort de la guerre ne peut-elle devenir une passion ? » (Paix 2, § 84). Les bénéfices de l’Union ne sont pas simplement établis par le calcul ; ils se font sentir en ce sens qu’ils modifient la sensibilité des princes, qu’ils font naître des passions raisonnables qui neutralisent en les contrebalançant les passions dévastatrices et désastreuses aussi bien pour les princes que pour les peuples : « Je sais bien que les souverains auront toujours des désirs vifs ou des passions qui leur conseilleront la voie de la violence et de la guerre : mais l’Union une fois formée, ces désirs vifs ne seront-ils pas contrebalancés par des craintes encore plus vives, en un mot par d’autres passions encore plus fortes ? Et alors les craintes sages et salutaires ne les préserveront-elles pas facilement des espérances folles et ruineuses ? » (Paix 2, § 113). Pour l’abbé de Saint-Pierre, c’est donc par ce biais qu’il faut parler aux princes, en leur faisant bien entendre cet intérêt auquel ils tiennent tant. Éclairer les intérêts, c’est perfectionner la raison, c’est amener les princes à se conduire raisonnablement parce qu’ils peuvent être conduits à calculer. Il faut savoir ce que l’on veut : déterminer sa volonté, sans supposer un désintéressement – c’est pour cela que l’abbé de Saint-Pierre dit qu’il ne suppose pas les princes vertueux, qu’il considère les princes tels qu’ils sont et tels qu’ils se conduisent effectivement88 –, mais simplement en écartant les fausses raisons et les mauvais calculs – ceux des conseillers malveillants peu soucieux du bien public. En mettant au jour les principes de la pensée de l’abbé de Saint-Pierre dans l’argumentation même qu’il déploie, Rousseau, dans l’Extrait qu’il propose, entre bien dans ses vues, aussi dans le sens où il expose sa manière de voir et d’appréhender les relations internationales : à partir d’une forme de calcul utilitariste qui permet de montrer comment les intérêts du prince s’accordent avec sa gloire propre et le bonheur du peuple, comment les intérêts des princes d’Europe peuvent se combiner, chacun participant à un bien commun, la paix, en ne poursuivant que ce qui l’avantage.

§ 59

Si la prise de conscience de l’intérêt véritable des princes est supposée suffire pour conduire ceux-ci à la signature d’un traité d’arbitrage, l’abbé de Saint-Pierre est bien conscient qu’une réforme des institutions reste une condition de possibilité pour la réalisation de son dessein. La question de l’éducation des princes et du conseil est dans cette perspective essentielle, puisqu’il s’agit de faire coïncider leur ambition, leur désir de réputation avec l’intérêt de l’État, de montrer que la logique du prestige s’accorde avec celle de la puissance du corps politique. Mais il s’agit moins d’instruire une personne à la vertu que de réformer le cadre dans lequel se constituent le savoir politique disponible et la sensibilité au bien public, de sorte que la volonté des gouvernants soit bien éclairée et orientée. En ce sens, c’est l’ambition de ceux qui cherchent à se distinguer, à gagner les faveurs du prince, à gagner en richesse et en considération publique, qu’il faut orienter pour qu’elle participe effectivement au bien public89. Les principes exposés dans le Discours sur la Polysynodie sont en ce sens exemplaires de la perspective de l’abbé : l’originalité de son projet de réforme de l’administration centrale de la monarchie ne tenait pas tant dans l’idée d’un gouvernement par conseils, que dans la façon dont il fallait choisir les conseillers et régler leur participation aux conseils. C’est la « circulation » des conseillers et des présidents qui importe. Les bénéfices qu’il met en avant se rapportent à l’acquisition de compétences et de connaissances nécessaires à la bonne administration des affaires publiques, mais aussi à l’émulation positive entre les conseillers qui résulterait du dispositif. Comment conduire ces hommes à l’intérêt commun sans les faire renoncer à leur intérêt particulier, comment faire jouer autrement les ambitions et limiter les pouvoirs que les acteurs de l’administration peuvent détenir ? Le choix des conseillers par un « scrutin perfectionné » entre pairs et la « circulation » entre les départements visent à constituer une publicité qui engage chacun à tenir effectivement son rôle, à remplir ses devoirs et à apporter ses lumières pour le bien public. La réputation joue autrement que dans le système de Cour ou dans les arcanes des ministères dirigés par des vizirs, c’est-à-dire les secrétaires d’État. Les hommes ne renoncent pas à leurs intérêts, mais ils s’activent ainsi pour l’intérêt du prince et le bien de la nation. L’idée d’un recrutement des conseillers parmi les membres d’une « Académie politique », ainsi que l’importance des « Mémoires » pour éclairer la gestion des affaires de l’État sont la source et le véhicule par lesquels se constitue le nouveau savoir politique. Il faut l’institution d’un « Bureau de l’examen des Mémoires Politiques » pour lire effectivement et sélectionner les meilleures expertises sur les diverses questions qui regardent la police du royaume. La nouvelle forme de conseil réside dans la publicité qui donne ainsi un nouveau sens à la « politique ». Tous les travaux de l’abbé, les divers mémoires rassemblés dans ses Ouvrages de politique, anticipent cette organisation nouvelle en cherchant à susciter la discussion publique nécessaire à la transformation commune des institutions politiques et des mœurs des citoyens90. Dans la perspective d’un nouveau miroir des princes, la réforme intérieure des institutions monarchiques, s’articule à la réforme des relations internationales.

Le « moment Rousseau » : l’Extrait du Projet de paix perpétuelle

§ 60

C’est ce que Rousseau a bien perçu en se frottant aux œuvres de l’abbé de Saint-Pierre. Il répond favorablement à une sollicitation de Mme Dupin et à l’automne 1754 donne son accord au comte de Saint-Pierre pour prendre en charge les volumes et les manuscrits de son oncle en vue d’un travail de réécriture de l’œuvre pour honorer la mémoire de l’excellent homme, et aussi pour faire un travail « utile » en ce qu’il permet de tirer de l’ombre une œuvre inconnue ou mal reçue. Ce n’est qu’une fois à l’Ermitage, en avril 1756, qu’il se met à proprement parler à la tâche, qu’il explore systématiquement le contenu des cartons contenant les œuvres et manuscrits de l’abbé et qu’il rédige les Extraits et les Jugements portant sur le Projet de paix perpétuelle et sur le Discours sur la Polysynodie. Bien que ces textes aient été conçus dans ce projet d’ensemble, Rousseau décide de céder à Jean-François de Bastide l’Extrait sur le Projet de paix perpétuelle, qui fait l’objet d’une édition séparée en 1761 – l’ensemble des écrits sur l’abbé de Saint-Pierre ne sera publié qu’en 1782, dans l’édition de la Collection Complète des Œuvres de J.-J. Rousseau donnée par DuPeyrou et Moultou91. L’édition Bastide est tirée à deux mille exemplaires début 1761 ; une contrefaçon paraît la même année et une autre édition à Amsterdam chez Marc-Michel Rey, également datée de 1761. Bastide procède à un nouveau tirage de l’Extrait dans le tome 2 des Œuvres diverses publiées à Amsterdam en 1761 sous le simple titre : Extrait du projet de paix perpétuelle par Jean-Jacques Rousseau, sans que soit même mentionné le nom de l’abbé dans le titre. Dès lors, le sort des idées de l’abbé est lié à la présentation qu’en a faite Rousseau, et c’est sous cette forme qu’il leur a donnée qu’elles sont véritablement connues en Europe et qu’une large diffusion du Projet de paix perpétuelle a lieu. L’Extrait est traduit en anglais dès 1761, une seconde édition est donnée en 1767. Il figure dans les premières éditions allemandes des Œuvres complètes de Rousseau à partir de 178292. Par exemple, dans Les Rêves d’un homme de bien, qui peuvent être réalisés, qui recueille les projets de l’abbé afin de les faire mieux connaître, l’article consacré au Projet de paix perpétuelle est une simple copie de l’Extrait de Rousseau : « Cet extrait est l’ouvrage de M. Jean-Jacques Rousseau : c’est une analyse parfaite du grand projet de l’abbé de Saint-Pierre, dans lequel l’analyste a fondu ses propres réflexions ; c’est en dire assez pour en faire sentir le prix : nous n’en rapportons ici qu’une partie pour éviter la longueur ; mais c’est la plus capable de faire bien comprendre ce projet singulier »93. Les deux noms sont indissociables, voir confondus dès lors que l’Extrait est lu sans que ne soit lu le Jugement sur la paix perpétuelle.

§ 61

Or dans celui-ci le Projet est présenté comme utile tout en étant irréalisable, ce qui peut sembler paradoxal : « Si jamais vérité morale fut démontrée, il me semble que c’est l’utilité générale et particulière de ce projet. Les avantages qui résulteraient de son exécution et pour chaque prince et pour chaque peuple et pour toute l’Europe, sont immenses, clairs, incontestables, on ne peut rien de plus solide et de plus exact que les raisonnements par lesquels l’auteur les établit »94. Mais il faut également voir pourquoi les princes qui pourraient en tirer bénéfice sont ceux-là mêmes qui « l’empêcheront infailliblement de s’établir », contrairement à ce que croit l’abbé de Saint-Pierre. Rousseau n’entend pas réfuter l’abbé « à la rigueur » et ajouter sa voix au concert des politiques qui taxent l’abbé d’utopiste. D’une certaine façon, le jeu des objections, que prévient l’abbé dans la forme même de ses ouvrages, ne permet pas de sortir du langage de la raison d’État – quelle que soit la conception que l’on s’en fait. Parce qu’il entend réformer la « politique » en se plaçant sur le terrain des « politiques », l’abbé est incapable de bien penser la situation de la monarchie française et des souverains européens. On l’accuse d’être un rêveur ou un visionnaire, alors même qu’il partage avec ses accusateurs un aveuglement sur les principes authentiques de l’ordre politique et des rapports entre les corps politiques. Il ne suffit pas de dire que le projet de l’abbé est une chimère : ce n’est pas lui rendre justice, car en un sens ce n’est pas le projet en lui-même qui est en cause. Du coup, bien juger de son œuvre, c’est montrer comment le pronostic qui consisterait à dire que ses projets ne se réaliseront jamais tels quels (ce qui serait « les réfuter à la rigueur ») s’articule à un diagnostic sur la situation politique et les principes d’action des princes qui lui fait défaut, car ce sont bien les princes qui sont les véritables obstacles à l’établissement de la paix.

§ 62

Un fragment de Rousseau est révélateur de la distance qu’il prend avec l’abbé. Ce fragment montre en même temps qu’il est cohérent de faire ensemble un Extrait-Jugement du Projet sur la paix perpétuelle et du Discours sur la Polysynodie : « En examinant la constitution des États qui composent l’Europe j’ai vu que les uns étaient trop grands pour pouvoir être bien gouvernés, les autres trop petits pour pouvoir se maintenir dans l’indépendance. Les abus infinis qui règnent dans tous m’ont paru difficiles à prévenir mais impossible à corriger parce que la plupart de ces abus sont fondés sur l’intérêt même des seuls qui les pourraient détruire : j’ai trouvé que les liaisons qui subsistent entre toutes les puissances ne laisseraient jamais à aucune d’elles le temps et la sûreté nécessaire pour refondre sa constitution. Enfin les préjugés sont tellement contraires à toute espèce de changement qu’à moins d’avoir la force en main il faut être aussi simple que l’Abbé de St Pierre pour proposer la moindre innovation dans quelque gouvernement que ce soit »95. Il est remarquable que ce texte pourrait aussi bien trouver sa place dans le Jugement sur le Projet de paix perpétuelle que sur la Polysynodie, d’une certaine façon, qu’il les tient ensemble et manifeste la cohérence de la lecture de Rousseau. Ce sont bien ensemble les conditions historiques des États – essentiellement monarchiques – européens et de l’ordre interne des monarchies qui ont à leur tête des monarques absolus et leur cortège de ministres, etc. qui font que toutes les réformes – de l’ordre européen comme de la monarchie française – de l’abbé apparaissent impossibles. Les bases sur lesquelles vont se déployer les arguments du Jugement sur le Projet de paix perpétuelle se trouvent dans l’Extrait, et c’est bien autour de la question de l’intérêt des princes qu’est organisée la première partie de l’examen du Projet de paix perpétuelle. Seul le « faux principe de la raison perfectionnée »96 peut laisser croire que l’on peut s’en remettre à l’intérêt éclairé des princes. Mais en considérant leurs actions, il faut reconnaître que « toute l’occupation des rois, ou de ceux qu’ils chargent de leurs fonctions, se rapporte à deux seuls objets, étendre leur domination au-dehors et la rendre plus absolue au-dedans »97. C’est au regard de cette réalité des souverains, et de l’usage qu’ils font de la souveraineté, que l’on peut évaluer l’application du projet de l’abbé de Saint-Pierre, et voir combien le modèle du choix rationnel ne peut rendre compte des décisions politiques et de l’ordre des relations internationales.

§ 63

Mais il ne faut pas s’y tromper : révéler ce sur quoi butte la pensée de l’abbé de Saint-Pierre, c’est proprement établir le diagnostic qui lui fait défaut, et c’est à cette condition que les aspirations les plus hautes qui animent ses écrits pourront apparaître comme autre chose qu’un doux rêve. Et c’est parce que les projets de l’abbé de Saint-Pierre sont ancrés dans la pratique des hommes d’État – bien qu’il méconnaisse les motifs véritables de leurs actions, ou qu’il n’en prenne pas la juste mesure – que discuter de ses projets, c’est exercer le jugement de chacun sur la situation politique et sur la façon dont les gouvernants, monarques ou ministres, pratiquent le pouvoir, c’est mettre finalement chacun en position de se demander ce qu’il faut entendre par « bien public ». Plutôt que de voir dans les écrits de Rousseau sur l’abbé de Saint-Pierre une source d’inspiration pour ses thèses politiques98, il faut être attentif à la lecture qu’il propose, à l’activité même qui consiste à rendre justice aux œuvres de l’abbé et au dispositif d’écriture complexe qu’il met en place pour conduire chacun à exercer son jugement dans ce dialogue avec cet « homme simple, honnête et vrai »99. Du coup, l’intérêt de l’œuvre de l’abbé de Saint-Pierre, et du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe en particulier, serait moins dans l’énoncé de ses thèses, qui peuvent effectivement toujours être incorporées à une histoire des idées sur la paix100, que dans le travail même du texte et dans ce à quoi il se confronte : peut-on réformer la politique en se plaçant sur le terrain de la raison d’État ? Renouveler le conseil, en articulant la logique des princes au nouveau savoir économique, en réformant les conditions de l’expertise, n’est-ce pas toujours mettre de côté les peuples et la question de la souveraineté – en n’examinant que des sujets dans leurs rapports à des souverains pour établir, démonstrativement, les principes d’un accord qui définit le bien public ? Car peut-on véritablement interroger « l’intérêt » sans examiner aussi les fondements du corps politique ? Perdre ses illusions, ce n’est pas renoncer à la paix et à l’ordre juste, c’est au contraire penser les conditions effectives en même temps que les principes des institutions politiques, de leur ordre interne et de leurs rapports, c’est se donner les moyens de penser les possibles, de ne pas s’empêtrer dans un réalisme factice, qui rit au nez de l’abbé de Saint-Pierre en réduisant toute politique à ce qui existe, c’est penser, en examinant ce que l’abbé fait – la constitution d’un discours de bonne politique –, ce qu’il faut entendre par « politique ».


1. « Politique : […] La première partie de la morale, qui consiste en l’art de gouverner et de policer les États pour y entretenir la sûreté, la tranquillité, et l’honnêteté des mœurs. La bonne politique ne consiste pas seulement à faire des conquêtes, mais à gagner l’amour de son peuple… » (Furetière, 1690).
2. Pierre Barral, Dictionnaire littéraire et critique, Avignon, 1759, t. IV, p. 192. Le dernier mouvement est une paraphrase de la notice que donne Voltaire dans l’édition de 1753 du Siècle de Louis XIV ; voir ci-dessous.
3. Ira O. Wade, « The Abbé de Saint-Pierre and Dubois », The Journal of Modern History, vol. 2, no 3, sept. 1930, p. 430-447.
4. Dictionnaire des portraits historiques, anecdotes et traits remarquables des hommes illustres, Paris, Lacombe, 1769, t. III, p. 329-330.
5. Lettre au Marquis d’Argenson, 8 mai 1739, in Œuvres, « Correspondance – tome III », Paris, 1831, t. LIII, p. 587.
6. Lettre à M. Thieriot, 20 décembre 1738, in Œuvres, « Correspondance – tome III », Paris, 1831, t. LIII, p. 360.
7. Voir Marie-Hélène Cotoni, « Les notes marginales de Voltaire sur l’Extrait du projet de paix perpétuelle de Castel de Saint-Pierre, par Jean-Jacques Rousseau », Revue Voltaire, no 3, 2003, p. 59-67 ; François Bessire, « Voltaire et "cet homme moitié fou et moitié philosophe nommé l’abbé de Saint-Pierre" », in Les Projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743), C. Dornier et C. Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2011, p. 233-243.
8. Siècle de Louis XIV, Berlin, C. F. Henning, 1751, t. II, p. 414. De même, Francfort, Vve Knoch et J. G. Eslinger, 1753, t. III, p. 310.
9. Siècle de Louis XIV, Dresde, George Conrad Walther, 1753, t. II, p. 466.
10. Publié sans nom d’auteur dans le Journal philosophique du 1er mai 1761 ; voir Fabrice Brandli, « Voltaire, Rescrit de l’empereur de la Chine, introduction et édition critique », in Œuvres complètes de Voltaire, Oxford, Voltaire Foundation, 2013, t. LI-B, p. 247-274.
11. Lettres de la princesse Palatine, Paris, Mercure de France (Le Temps retrouvé), O. Amiel (éd.), 1985, p. 453-454.
15. Le censeur est Jean Hardion (1686-1766), qui préconise une permission tacite : voir Archives du ministère des Affaires étrangères, MD 494, f. 146-149, reproduit dans Septime Gorceix, « Du nouveau sur un vieux projet de paix perpétuelle », Mercure de France, vol. CCLI, mai 1934, p. 534-536.
16.Archives du ministère des Affaires étrangères, MD 494, f. 146r et v.
17. Ce point est bien entendu évoqué dans tous les ouvrages de l’abbé qui présentent le Projet de paix, et particulièrement développé dans Paix 2, § 136 ; § 582.
18. Voir l’ensemble du rapport dans Archives du ministère des Affaires étrangères, MD 494, f. 146-149, reproduit dans Septime Gorceix, « Du nouveau sur un vieux projet de paix perpétuelle », Mercure de France, vol. CCLI, mai 1934, p. 534-536.
19. C’est Leibniz, dans son Codex Juris gentium diplomaticus, qui rapporte ce fait, et qui l’approuve avec douleur.
20. La Science du gouvernement, contenant l’examen des principaux ouvrages composés sur des matières de 
gouvernement, par M. de Réal, grand sénéchal de Forcalquier, Amsterdam, 1764, t. VIII, p. 368. On trouve la même notice dans Jean-Baptiste-René Robinet, Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, ou Bibliothèque de l’homme d’État et du citoyen, Londres, 1777, t. X, p. 657 et dans l’entrée « Projets chimériques » de l’Encyclopédie méthodique, Économie politique et diplomatique, Paris, 1788, t. III, p. 706.
21. C’est aussi que l’on trouve chez Leibniz un jugement de ce type. Voir par exemple la lettre à Bignon, du 4 juin 1712 : « Je viens de lire un petit livre fait en France, et imprimé ailleurs intitulé Mémoires pour faire une paix perpétuelle en Europe. Quoique le projet ait quelque rapport à l’Utopie de Thomas More, on est toujours bien aise de voir les pensées des gens d’esprit et bien intentionnés » (Correspondance de G. W. Leibniz – Ch. I. Castel de Saint-Pierre, A. Robinet (éd.), Paris, Centre de philosophie du droit, 1995, p. 23). Le jugement qu’il porte après l’envoi par l’abbé de Saint-Pierre de l’édition de 1713 est plus clément : voir Observations sur le Projet de paix perpétuelle, in Correspondance de G. W. Leibniz – Ch. I. Castel de Saint-Pierre, p. 35-39. Sur leurs rapports, voir aussi Lucien Bély, « Introduction », in La Société des princes. XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1999, p. 13-14.
22. « Fragments sur l’abbé de Saint-Pierre », in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 255-257 [orthographe modernisée].
23. Les Rêves d’un homme de bien, qui peuvent être réalisés ou les vues utiles et praticables de M. l’abbé de Saint-Pierre, choisies dans ce grand nombre de projets singuliers, dont le bien public était le principe, Pons-Augustin Alletz (éd.), Paris, Vve Duchesne, 1775, in-12, XII-502 p.
24. Les Rêves d’un homme de bien…, p. vj-viij.
25. Jean Ferrari, « L’abbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant », in L’année 1795. Kant. Essai sur la paix, Pierre Laberge, Guy Lafrance et Denis Dumas (dir.), Paris, Vrin, 1997, p. 25-40 ; Jean Ferrari, « L’abbé de Saint-Pierre et l’idée de paix perpétuelle dans l’œuvre de Kant », in L’année 1796 sur la paix perpétuelle de Leibniz aux héritiers de Kant, Jean Ferrari et Simone Goyard-Fabre (dir.), Paris, Vrin, 1998, p. 63-80 ; Roberto Mancini, « Cambiare la politica. Riflessioni sull’idea di pace perpetua nell’abbé de Saint-Pierre e in Kant », in Les Idées de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743), « Toutes les parties de la bienfaisance », Simona Gregori et Patrizia Oppici (dir.), Macerata, 
EUM, 2014, p. 221-245.
26. En rapportant aussi le Projet à ses sources possibles, comme les ouvrages de Aymeric Crucé (Nouveau Cynée, Paris, Jacques Villery, 1623) et de William Penn (Daniel Sabbagh, « William Penn et l’abbé de Saint-Pierre : Le chaînon manquant », Revue de synthèse, vol. 118, issue 1, 1997, p. 83-105).
27. On peut lire dans ce sens l’article de Robert Christophe, « L’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre », Le Monde diplomatique, mai 1957, p. 8.
28. Voir par exemple, Simone Goyard-Fabre, La Construction de la paix ou le travail de Sisyphe, Paris, Vrin (Histoire des idées et des doctrines), 1994.
29. Voir par exemple Camille Seroux d’Agincourt, Exposé des projets de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre (et 
de Henri IV), de Bentham et de Kant, Paris, Jouve, 1905, et le choix de textes d’Anita et de Walter Dietze, Ewiger Friede ? Dokumente einer deutschen Diskussion um 1800, Anita et Walter Dietze (éd.), München, C. H. Beck Verlag, 1989.
31. [Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe], titre manuscrit, s.l.n.d., in-4o, p. 1 (Paris, BNF, Rés. Z-381 (1), « donné par Mr l’Abbé de St-Pierre, le 28e Novbre 1711 » (note manuscrite)). Sur une version antérieure de cette préface (1710) voir Carole Dornier, Projet de paix, L’histoire du texte, note 10.
33. Sur les différentes versions du Projet, voir Carole Dornier, Paix, L’histoire du texte.
35. Les différentes formulations et nombre d’articles que l’on trouve sont pensés comme un « canevas » qui 
seul peut être vraiment utile aux princes, puisque c’est à partir de lui qu’ils auront toujours sous la main la trame qui 
doit permettre de rédiger les articles d’un traité.
36. Pour une analyse de la « situation » de l’abbé de Saint-Pierre dans son temps, voir Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990, p. 696-728.
37. « M. de Polignac, depuis cardinal, ayant été nommé l’un des plénipotentiaires de sa majesté pour assister aux 
conférences où l’on devoit traiter de la paix à Utrecht, emmena avec lui M. l’abbé de Saint-Pierre, comme un homme sur les lumieres duquel il pouvoit compter. », Louis Moréri, Grand dictionnaire historique ou Mélange curieux d’histoire sacrée et profane, Paris, Les libraires associés, 1759, t. IX, p. 56 ; « Le cardinal de Polignac nommé pour assister aux conférences d’Utrecht emmena avec lui l’Abbé de Saint-Pierre, comme un homme qui pouvoit l’aider de ses lumières. », Pierre Barral, Dictionnaire littéraire et critique, Avignon, 1759, t. IV, p. 192.
39. Voir Lucien Bély, L’Art de la paix en Europe : Naissance de la diplomatie moderne, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, PUF (Le Nœud Gordien), 2007.
40. Voir Pierre Bonnet, « La "Monarchie Universelle" de Louis XIV : une notion clé de la pensée politique, de Campanella à Montesquieu », Littératures classiques, no 76, 2011/3, p. 133-146.
41. Ces distinctions ne recouvrent pas exactement des « courants » et le terme « raison d’État » ne renvoie pas à une idéologie uniforme, mais à un ensemble de « discours » dont une cartographie précise et dynamique mettrait en évidence des déplacements et des échos qui se déploient et s’organisent d’une façon complexe dans les arts de gouverner entre le XVIe et le XVIIIe siècles. L’abbé de Saint-Pierre ne cite pas Botero, et nous prenons ici son œuvre non comme source mais comme point de repère essentiel, au même titre que Machiavel, pour appréhender les discours de la raison d’État qui s’inscrivent dans les types de questionnement ouverts par ces penseurs.
42. Voir Ouvrages de politique, Rotterdam, chez J. D. Beman, et se vend à Paris chez Briasson, 1733, t. II, Supplément à l’Abrégé du projet de paix perpétuelle, p. 44-47.
43. Ouvrages de politique, Rotterdam, chez J. D. Beman, et se vend à Paris chez Briasson, 1733, t. I, Abrégé du Projet de paix perpétuelle, p. 7-8.
44. Ouvrages de politique, Rotterdam, chez J. D. Beman, et se vend à Paris chez Briasson, 1733, t. I, Abrégé du Projet de paix perpétuelle, p. 8.
45. Voir les comptes rendus dans Journal des savants augmenté de divers articles, tirés des Mémoires de Trévoux, t. LXI, 
Amsterdam, Chez les Janssons à Waesberge, janvier 1717, p. 82-89 ; t. LX, 
7 décembre 1716, pour l’année 1715, Paris, Pierre Witte, p. 625-632.
46. On peut également y voir la marque d’une influence de l’approche de William Petty, dont le Political Arithmetic paraît après sa mort en 1690 (sur cet ouvrage et sur la diffusion des idées de Petty en France, voir Sabine Reungoat, Écrits sur l’économie, les finances et la fiscalité, Introduction générale, § 5-13). L’idée d’une arithmétique politique conduit à penser que « tout est réductible au calcul : il s’étend jusqu’aux choses purement morales », comme l’affirme également Melon (Essai politique sur le commerce, in Économistes et financiers du XVIIIe siècle, Eugène Daire (éd.), Genève, Slatkine, 1971, p. 809).
47. Lucien Bély, « La construction et la sûreté de la paix à Utrecht (1712–1713) », in Assecuratio Pacis, französische Konzeptionen von Friedenssicherung und Friedensgarantie, 1648–1815 / Les conceptions françaises de la sûreté et de la garantie de la paix de 1648 à 1815 (Beiträge zum Studientag, Deutsches Historisches Institut Paris, 16. Mai 2008 / Actes de la journée d’études, Institut historique allemand, 16 mai 2008), Guido Braun (dir.), Münster, Aschendorff Verlag (Schriftenreihe der Vereinigung zur Erforschung der Neueren Geschichte ; 35), 2011, https://www.perspectivia.net/receive/ploneimport_mods_00000508.
48. Voir Bruno Bernardi, « L’idée d’équilibre européen dans le jus gentium des modernes : esquisse d’histoire conceptuelle », in Penser l’Europe au XVIIIe siècle. Commerce, civilisation, empire, Antoine Lilti et Céline Spector (dir.), Oxford, Voltaire Foundation (Oxford University Studies in the Enlightenment), 2014, p. 19-45. Voir une première version de ce texte dans Assecuratio Pacis..., http://www.perspectivia.net/publikationen/discussions/4-2010/bernardi_idee.
49. Olaf Asbach, « L’idée de l’équilibre des puissances : Raisons et apories d’un concept fondamental de la politique moderne », in Assecuratio Pacis..., http://www.perspectivia.net/publikationen/discussions/4-2010/asbach_idee.
51. Jean-Louis Lecercle, « L’abbé de Saint-Pierre, Rousseau et l’Europe », Dix-huitième siècle, no 25, 1993, p. 23-39.
52. Voir Céline Spector, « Montesquieu, critique du Projet de Paix Perpétuelle ? », in 
Montesquieu et l’Europe, Jean Mondot et al. (dir.), Bordeaux, Académie Montesquieu, 2006, p. 139-175.
53. Bruno Bernardi, « Rousseau et l’Europe : sur l’idée de société civile européenne », in Jean-Jacques Rousseau, Principes du droit de la guerre, Écrits sur le « Projet de paix perpétuelle », Blaise Bachofen et Céline Spector (dir.), Paris, J. Vrin, 2008, 
p. 295-330.
54. Voir Jean-Marie Beyssade, « Quelles frontières pour l’Europe ? L’Islam pour l’abbé de Saint-Pierre et J.-J. Rousseau », in Jean-Jacques Rousseau, politique et nation, Actes du IIe colloque international de Montmorency (27 septembre–4 octobre 1995), René Pomeau et al. (dir.), Paris, H. Champion, 2001, p. 859-870 ; Rachida Tlili Sellaouti, « La présence de la Turquie dans les projets de paix universelle de l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), 2011, p. 63-77.
55. Céline Spector, « L’Europe de l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743)..., p. 39-49.
56. Voir notamment la séquence qui fait une description très hobbesienne d’un état de guerre – bien que l’expression même n’y soit pas – Paix 3, § 34. Voir Merle L. Perkins, The Moral and Political Philosophy of the Abbé de Saint-Pierre, Genève / Paris, Droz / Minard, 1959, chap. 4 ; Olaf Asbach, Dieter Hüning, « L’état de nature et la fondation du droit. L’abbé de Saint-Pierre comme intermédiaire entre Hobbes et Rousseau », in Jean-Jacques Rousseau, politique et nation, Actes du IIe colloque international de Montmorency (27 septembre–4 octobre 1995), René Pomeau et al. (dir.), Paris, H. Champion, 2001, p. 153-167.
57. Youmna Charara, « Autour du projet de paix perpétuelle : la critique du pouvoir politique chez l’abbé de Saint-Pierre et Rousseau », Études Jean-Jacques Rousseau, no 12, 2001, p. 157-168.
58. Le syntagme « économie politique » ne se trouve que dans le titre, Traité de l’œconomie politique (1615), mais Montchrestien aborde dans son ouvrage les éléments que nous qualifierions d’économiques de la constitution de la puissance du royaume ; voir l’édition critique du Traité par François Billacois, Genève, Droz (Les Classiques de la pensée politique), vol. 16, 1999.
59. Voir Romain Descendre, L’État du monde. Giovanni Botero entre Raison d’État et géopolitique, Genève, Droz, 2009.
60. Les six livres de la République, Paris, Fayard, 1986, liv. V, chap. 5, p. 137. Des positions différentes peuvent reprendre ce motif : voir Michel Senellart, Machiavélisme et raison d’État, XIIe-XVIIe siècle, Paris, PUF, 1989, p. 63-70.
61. Robert F. Hébert, « Fondements et développements de l’économie publique », Dix-huitième siècle, no 26, 1994, p. 37-49.
62. Par exemple, chez Montesquieu, l’examen de l’invention de la lettre de change est l’occasion de cette remarque sur le caractère « imprudent » d’une raison d’État comme celle que promeut Naudé. Ce sont les caractères du commerce moderne, dont Montesquieu fait l’histoire, qui conduisent le prince à devoir renoncer à une politique de cabinet pour bien penser ses intérêts : voir L’Esprit des lois, XX, 20.
63. Voir Asbach Olaf, « Interests, Markets and the Modern Spirit of Institutions. The Totalization of the 
Principle of Competition in Early French Enlightenment », in Les idées de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743), « Toutes les parties de la bienfaisance », Simona Gregori et Patrizia Oppici (dir.), Macerata, EUM, 2014, p. 203-220.
64. Voir Alexandre Dupilet, Polysynodie, Introduction, et La Régence absolue, Philippe d’Orléans et la polysynodie (1715-1718), Seyssel, Champ Vallon, 2011.
65. Même si la publication séparée de l’Extrait sur le projet de paix perpétuelle (1761), qui isole le texte par rapport aux autres, a pu fausser la réception qu’on pouvait en avoir en occultant le sens du travail de lecture auquel se livrait Rousseau. Voir sur ces points notre introduction à Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 7-39.
66. Jugement sur la Polysynodie, in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 201 ; Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1964, t. III, p. 643.
67. Thomas Hippler, « La "paix perpétuelle" et l’Europe dans le discours des Lumières », European Review of History / Revue européenne d’histoire, vol. 9, no 2, 2002, p. 167-182.
68. Journal des savants augmenté de divers articles, tirés des Mémoires de Trévoux, t. LXI, Amsterdam, Chez les Janssons à Waesberge, janvier 1717, p. 135.
69. Journal des savants augmenté de divers articles, tirés des Mémoires de Trévoux, t. LXI, Amsterdam, Chez les Janssons à Waesberge, janvier 1717, p. 143.
70. Sur la guerre comme régulation démographique, voir Paix 2, § 178-184 ; contre l’idée que la paix « traîne avec elle la mollesse, le luxe, la débauche », Paix 2, § 225-237 ; ou qu’elle prédispose le peuple à la révolte, Paix 2, § 238-242.
71. L’Union permet également cela en prévenant les périodes de crise que peut 
ouvrir une succession (Paix 1, § 425). Voir aussi § 405 pour les périodes de régence.
72. Ce motif se trouvait chez Botero, même s’il renvoyait à l’idée d’industrie plus que de commerce, et que la théorie économique qui le sous-tend n’est pas la même. L’industrie renforce la domination du souverain, et l’intérêt des sujets orientés vers des activités économiques est un facteur d’ordre et de cohésion sociale. Botero souligne aussi qu’il faut lutter contre l’oisiveté qui apparaît alors comme un facteur de corruption et de désordre. Chez lui ce développement de l’industrie s’inscrit dans un cadre mercantiliste.
73. Et il reconnaît s’enrichir en retour de cette pratique et des objections formulées par les « plus habiles Négociateurs », ce dont la forme par objection-réponse garde aussi la trace (Paix 2, § 638, Lettre de l’auteur à M.).
74. La Clef du cabinet des princes, ou Recueil historique et politique sur les matières du temps, juillet 1714, t. XXI, chez Jacques le Sincère à l’Enseigne de la Vérité, 1714, p. 133-134.
75. La Clef du cabinet des princes, ou Recueil historique et politique sur les matières du temps, juillet 1714, t. XXI, chez Jacques le Sincère à l’Enseigne de la Vérité, 1714, p. 138 ; l’image du diamant brut se trouve dans la lettre de l’auteur reproduite, mais avec un sens un peu différent (Paix 2, § 638).
77. Traité signé le 7 septembre 1714 à Bade (Argovie), complétant les traités d’Utrecht (1713) et de Rastatt (mars 1714), mettant fin à la guerre de Succession d’Espagne.
78. André Robinet, « Les enseignements d’une correspondance au sujet de la paix : Leibniz - Saint-Pierre (1714-1716) », in L’année 1796. Sur la paix perpétuelle de Leibniz aux héritiers de Kant, Jean Ferrari et Simone Goyard-Fabre (dir.), Paris, J. Vrin, 1998, p. 43-54. Voir Correspondance G.W. Leibniz - Ch. I. Castel de Saint-Pierre, André Robinet (éd.), Paris, Centre de philosophie du droit (Thesaurus de philosophie du droit), 1996.
79. Le tsar Pierre, après sa victoire sur Charles XII, est le dernier souverain vers lequel Leibniz se tourne – il le rencontre en 1711 – pour promouvoir l’idée qu’une réunion des princes chrétiens pouvait être assurée contre un ennemi commun, oriental. La visée de paix s’inscrit dans le cadre d’une défense de l’équilibre européen renforcée par une sorte d’externalisation de la guerre aux frontières de l’Europe. L’abbé de Saint-Pierre qui reçoit une réponse de sa part le 7 février 1715 l’encourageant à poursuivre son Projet, a bien conscience de l’écart entre les deux conceptions qui président à cette réalisation de la paix. L’ouvrage de 1716 peut aussi s’entendre comme une réaffirmation de la vanité de l’Équilibre.
80. « Voilà le ressort de toutes nos actions, le désir d’être plus heureux que nous ne sommes, ou la crainte d’être plus malheureux » (Paix 3, § 62). En fait, cette « anthropologie » renvoie moins à des considérations sur la « nature de l’homme » que sur les ressorts des actions des princes : il ne fait que reprendre les principes du raisonnement du duc de Rohan exposés dans les mêmes termes dans le début de la seconde partie (§ 353) pour en tirer une tout autre conclusion. L’abbé précise d’ailleurs dans la préface de la première édition : « Les difficultés qui naissaient […] du fond même de la nature des hommes m’avaient toujours rebuté » (Paix 1, § 4).
81. De l’intérêt des princes et des États de la chrétienté, Christian Lazzeri (éd.), Paris, PUF (Fondements de la politique), 1995.
82. De l’intérêt des princes et des États de la chrétienté, p. 161.
83. Dont le volume donne des extraits (Paix 3, § 783 et suiv.). L’abbé de Saint-Pierre finit l’examen des intérêts des princes par ceux du roi de France, ce qui donne justement lieu à une lecture du projet d’Henri IV.
84. Voir Albert O. Hirschman, Les Passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980, p. 42.
85. Voir par exemple « la raison est bien faible contre les passions » (Paix 2, § 71) ; les « passions qui les empêchent de voir leurs véritables intérêts » (Paix 2, § 76).
86. Et de nombreux passages confrontent la pratique de la guerre au hasard, par exemple Paix 1, § 233 ; Paix 2, § 98.
87. Il dresse même la liste des motifs passionnels qu’il mobilise dans ses analyses (Paix 2, § 84).
88. « Ai-je supposé autre chose, sinon que les princes songent à leurs intérêts, qu’ils y sont assez éclairés, quoiqu’ils se trompent quelquefois ? » (Paix 2, § 145) – ce qui peut également s’entendre ainsi : je pars bien de la maxime de Rohan, etc. Voir Céline Spector, « Le Projet de paix perpétuelle : de Saint-Pierre à Rousseau », in Jean-Jacques Rousseau, Principes du droit de la guerre, Écrits sur le « Projet de paix perpétuelle », Blaise Bachofen et Céline Spector (dir.), Paris, Vrin, 2008, p. 229-294. ; Simona Gregori, « Le origine intellettuali del Projet pour rendre la paix perpétuelle : una teoria egoistica della sociabilità », Giornale di Storia Costituzionale, no 12, 2006, p. 41-57.
89. Thomas E. Kaiser, « The Abbé de Saint-Pierre, Public Opinion, and the Reconstitution of the French Monarchy », Journal of Modern History, t. LV, 1983, p. 618-643 ; Claudine Poulouin, « Les élites selon l’abbé de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743), Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25-27 septembre 2008), Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen (Symposia), 2011, p. 91-104.
90. Carole Dornier, « Façonner les mœurs par l’action politique : les projets de l’abbé de Saint-Pierre », in Morales et politique, Actes du colloque international organisé par le Groupe des Moralistes, CELLF (Paris-Sorbonne, 16-18 novembre 2000), Jean Dagen et al. (dir.), Paris, H. Champion (Moralia), 2005, p. 283-294.
91. Voir notre introduction générale à Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 7-39.
92. Leipzig, W. Vogel, 1782, 30 vol., in-12.
93. Les rêves d’un homme de bien, qui peuvent être réalisés ou les vues utiles et praticables de M. l’abbé de Saint-Pierre, choisies dans ce grand nombre de projets singuliers, dont le bien public était le principe, Pons-Augustin Alletz (éd.), Paris, Vve Duchesne, 1775, in-12, p. 171.
94. Jugement sur la paix perpétuelle, in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 113-114.
95. Fragments sur l’abbé de Saint-Pierre, in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 259-260.
96. Confessions, IX, Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1959, t. I, p. 422.
97. Jugement sur la paix perpétuelle, in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 113-114 ; Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1964, t. III, p. 592.
98. Sven Stelling-Michaud, « Ce que Rousseau doit à l’abbé de Saint-Pierre », in Études sur le « Contrat social » de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 35-45.
99. Fragments sur l’abbé de Saint-Pierre, in Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2018, t. VIII-B, 1756 Écrits sur l’abbé de Saint-Pierre, Denis de Casabianca (éd.), p. 263 ; Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1964, t. III, p. 657.
100. Voir par exemple Bruno Arcidiacono, « Chapitre III. Sur la paix d’union politique, ou paix fédérative », in Cinq Types de paix, Une histoire des plans de pacification perpétuelle (XVIIe-XXe siècles), Genève, Graduate Institute Publications (International), 2011, p. 201-319, en ligne ; Jean-Pierre Bois, La Paix, Histoire politique et militaire (1435-1878), Paris, Perrin, 2012, chap. 6.