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NOUVEAU PLAN DE GOUVERNEMENT DES ÉTATS SOUVERAINS

Considérations préliminaires [•]

§ 1

[•]Il est fort à désirer, tant pour un État que pour un souverain, d’avoir d’excellents ministres et un excellent Conseil, puisque avec un pareil secours un prince peu instruit, et même une régente ignorante des affaires du gouvernement, pourra gouverner avec beaucoup de facilité, et cependant avec beaucoup plus de succès que ne ferait un prince très habile, très expérimenté et très laborieux, mais qui serait privé d’un pareil avantage.

§ 2

[•]Tout le monde convient qu’un roi mènera une vie plus agréable, et qu’un État sera plus heureux et mieux gouverné qu’un autre, à proportion que ceux qui gouvernent les affaires publiques, tels que sont les ministres et les autres membres du Conseil, seront vertueux, en nombre suffisant, zélés pour le bien public, et surtout à proportion qu’ils seront habiles dans la science du gouvernement.

§ 3

[•]Tout le monde convient que plus il y aura dans un État de récompenses pour ceux qui se distinguent en vertu et en science du gouvernement, il sera plus aisé au roi, par la méthode du scrutin, de placer dans les cinq classes du Conseil, et surtout dans les deux plus hautes classes, d’excellents conseillers d’État et d’excellents ministres, parce qu’ils auront été choisis plusieurs fois par leurs pareils comme les plus dignes d’entrer dans toutes les classes du Conseil, des inférieures dans les supérieures.

§ 4

[•]Tout le monde convient que pour faire de grands hommes en chaque profession, il faut de grands talents et de grandes vertus : or les talents particuliers d’un conseiller d’État et d’un ministre consistent à exceller dans les principales parties de la science du gouvernement.

§ 5

[•]Tout le monde convient que plus il y aura dans le Conseil d’excellents politiques, plus il se formera dans l’État d’excellents règlements et établissements nouveaux et plus on y perfectionnera les anciens.

§ 6

[•]Tout le monde convient que cette science fera de plus grands progrès en peu de temps dans un État à proportion qu’elle y sera cultivée avec plus d’émulation, d’ardeur et de travail, par un plus grand nombre d’esprits du premier ordre, occupés les uns à faire des découvertes utiles à la nation, les autres à les rectifier, les autres à leur donner l’autorité de règlements et la forme d’établissements, les autres à les faire bien exécuter tous les jours chacun dans son emploi ; mais il faut que l’État ait une méthode sûre pour proportionner toujours la grandeur des récompenses de l’État à la grandeur de l’utilité qu’il retire des travaux des particuliers, et de leurs nouvelles découvertes dans les différentes parties de la politique.

§ 7

[•]À l’égard de l’article qui regarde les moyens de faire acquérir aux membres du Conseil la supériorité de cette vertu, j’en parle amplement dans l’ouvrage de l’importance et des moyens de tourner davantage l’éducation des collèges vers la pratique de la vertu1.

§ 8

[•]Je ne parle ici que des talents ou connaissances nécessaires pour commencer à former dès à présent des hommes qui dans vingt à trente ans, et encore plus dans cent ans, puissent être des ministres dix fois plus éclairés que les plus habiles ministres d’aujourd’hui.

§ 9

De là il suit que pour cultiver ces connaissances avec plus de succès, il faut quantité de bons mémoires politiques, imprimés sur toutes les parties principales [•], qui expliquent les motifs des règlements et des établissements, et qui démontrent les moyens, ou de les perfectionner, ou d’en former de plus utiles à la société.

§ 10

De là il suit [•] que pour avoir ce grand nombre d’excellents mémoires, il faut des prix, et d’autres récompenses sûres et proportionnées à l’utilité qu’ils peuvent apporter à la nation.

§ 11

De là il suit [•] que pour estimer ces récompenses et distribuer ces prix, il faut une académie politique destinée à examiner ces mémoires, à les rectifier, à les approuver avant l’impression, à estimer la valeur de la récompense en rentes annuelles de vingt ans ; enfin à proposer des prix politiques et à les distribuer.

§ 12

De là il suit qu’un État sera mal gouverné et malheureux à proportion que la science du gouvernement y fera moins de progrès et plus lentement, faute [•] de prix, faute de récompenses pour les bons mémoires, et faute d’académie politique pour en estimer la valeur.

§ 13

De là il suit [•] que lorsque le roi aura une place de professeur de politique ou de rapporteur du Conseil à remplir, il ne pourra rien faire de plus prudent que de choisir pour cette place un des trois meilleurs académiciens politiques qui lui seront indiqués par tous les membres de cette Académie en suivant la méthode du scrutin perfectionné.

§ 14

Ainsi l’Académie politique composée [•] de quarante académiciens pensionnaires et d’associés serait la première classe du Conseil, et la pépinière de la classe des rapporteurs du Conseil, pépinière de la classe des intendants, pépinière elle-même de la classe des conseillers d’État, et par conséquent des ministres.

§ 15

De là il suit [•] que les premiers emplois publics dans lesquels il est important de supprimer la vénalité, ce sont les emplois du Conseil ; mais seulement après que l’Académie politique et la méthode du scrutin auront été établies, afin que le roi puisse y prendre les sujets pour remplir les places de la seconde classe politique, c’est-à-dire la classe des rapporteurs du Conseil, à mesure qu’elles vaqueront, et à mesure que le roi en remboursera quelqu’une.

§ 16

[•]Il sera facile au roi de France, au roi d’Angleterre, de former dans Paris, dans Londres, une pareille compagnie de quarante personnes de trente ans ou environ et de trente ou quarante associés par la méthode du scrutin perfectionné entre pareils, si l’on prend dix ou douze membres dans les différentes compagnies de magistratures, et si ceux-ci choisissent tous les ans un ou deux membres d’entre ceux qui auront donné de meilleurs mémoires politiques, soit pour les prix, soit sans récompense proposée.

§ 17

[•]Il serait du dernier ridicule de croire que les hommes naissent et sont au même âge avec une intelligence égale, avec des lumières égales ; il ne serait pas moins ridicule de croire que celui qui a le plus d’argent aura toujours le plus de lumières, sera toujours le plus vertueux et le plus propre à être rapporteur du Conseil, intendant de province, conseiller d’État et ministre. Voilà pourtant l’effet naturel de la fameuse méthode de la vénalité des charges du Conseil.

§ 18

[•]Les plus habiles dans chaque science sont persuadés que leurs successeurs pourront toujours faire des découvertes dans la science qu’ils ont le plus cultivée ; par exemple, dans la médecine, dans toutes les parties qui tiennent à la médecine : anatomie, chimie, botanique. C’est que les observations à faire en divers cas sont infinies, et par conséquent les systèmes sur ces observations peuvent être toujours de plus en plus rectifiés.

§ 19

[•]C’est le plus savant géomètre qui connaît le mieux que les découvertes que l’on peut faire dans la géométrie sont innombrables.

§ 20

[•]C’est le plus savant physicien qui sait le mieux que les connaissances que l’on peut acquérir dans toutes les parties de la physique sont en nombre infini, et que les plus savants y pourront toujours faire de nouvelles découvertes.

§ 21

[•]Si ces sciences particulières, qui ne sont qu’une partie des connaissances qui peuvent contribuer à augmenter le bonheur des hommes en cette première vie, sont immenses dans leur étendue, à plus forte raison la politique, qui regarde, non seulement les arts, les sciences et les autres connaissances les plus importantes à ce bonheur, mais encore les moyens les plus efficaces pour s’assurer le bonheur de la seconde vie, doit être regardée comme immense en étendue : c’est-à-dire que l’on y pourra toujours faire de nouvelles découvertes très utiles durant tous les siècles à venir.

§ 22

[•]Pour se faire une idée du nombre infini de découvertes ou générales et très importantes, ou particulières et moins importantes, qui restent à faire dans cette science, il n’y a qu’à lire les tables des sujets que j’ai traités dans douze ou quinze petits volumes de politique2, et l’on verra que si un simple particulier, seulement dans l’espace de trente ans, a démontré l’utilité et la possibilité de six ou sept établissements généraux de la plus grande importance, et de plus de soixante autres règlements ou établissements très utiles, sans avoir eu les secours ni des professeurs de politique ni les lumières que donnent un grand nombre de bons mémoires politiques nouveaux, ni le courage et la constance que donne l’émulation de plusieurs auteurs contemporains, ni l’espoir des prix ou des autres récompenses politiques, ni l’espoir de parvenir par ces découvertes aux grands emplois de l’État ; l’on verra, dis-je, que trente ou quarante autres esprits nés égaux au mien auraient pu durant les mêmes trente ans découvrir et démontrer, dans la seule France, beaucoup plus de bons règlements et établissements nouveaux à faire, ou des perfectionnements à ajouter aux anciens, que je n’ai pu faire.

§ 23

[•]De là on peut comprendre quelle différence immense pour le progrès de la politique, si tous les bons esprits de l’Europe avaient ainsi cultivé cette science seulement depuis cent ans, excités et soutenus par les mêmes espérances de récompense que je propose ; et combien de nouvelles démonstrations ne feraient-elles pas naître de génération en génération, de siècle en siècle, durant vingt siècles ? Car les démonstrations faites durant un siècle ne servent-elles pas de base aux démonstrations du siècle suivant ? et n’est-il pas évident que les simples étudiants, bons esprits, peuvent en cinq ou six ans d’étude s’approprier les démonstrations faites durant cinq ou six siècles par cinq ou six génies excellents, leurs prédécesseurs ?

§ 24

[•]Or quelle différence de lumières pour les membres du Conseil des souverains d’aujourd’hui, aux lumières des membres des Conseils des souverains qui régneront dans cent ans dans leurs États ? Si ceux qui règnent donnent ainsi leurs soins et des récompenses justes à ceux qui procureront le grand progrès de la politique pour rendre la société humaine tous les jours plus éclairée, plus raisonnable et plus heureuse ; et quelle différence entre les sciences du gouvernement d’aujourd’hui, aux succès du même gouvernement cent ans après ces établissements formés, tant pour l’augmentation du bonheur des souverains que pour l’augmentation de celui de leurs sujets ?

§ 25

[•]Que serait-ce aujourd’hui en France, en Europe, si l’on y avait commencé dès le règne de François premier, il y a deux cents ans, à pratiquer dans tous nos États tous les moyens efficaces pour faire faire en peu de temps de grands progrès à la politique pratique ?

§ 26

[•]N’aurait-il pas été démontré cinquante après ce règne par plusieurs grands génies aux souverains les plus puissants, et par conséquent aux moins puissants, que pour obtenir la réputation la plus précieuse dans la postérité, c’est-à-dire de plus grand bienfaiteur de ses sujets, et que pour avoir sûreté parfaite de conserver en entier leurs États à leur postérité, tant qu’elle durerait, sans aucune crainte ni de conspiration, ni de guerres civiles, ni de guerres étrangères, et par conséquent sans autre dépense en milice que la contribution à la dépense commune de l’Europe, il n’y avait qu’à signer cinq articles fondamentaux de l’établissement de la Diète européenne, pour terminer toujours, ou par accommodement, ou par jugement arbitral, les petits différends pour les bornes de leur territoire, et pour le commerce de leurs sujets3 ?

§ 27

[•]Ne leur eût-on pas démontré de même que le plan d’éducation des collèges était très défectueux, non seulement par rapport aux talents les plus utiles à la société, mais encore par rapport aux habitudes, à la justice et à la bienfaisance, les deux qualités les plus efficaces pour rendre cette première vie heureuse, et pour nous assurer le bonheur immense de la seconde, si le plus grand nombre des esprits excellents eussent eu des professeurs, des conférences, des académies, des prix ou des rentes de vingt ans à espérer4 ?

§ 28

[•]N’aurait-on pas démontré durant cent ans aux souverains et aux ministres l’importance et les perfectionnements de la méthode du scrutin entre pareils de diverses classes et différentes en âge et en mérite national ; et n’aurions-nous pas dans le clergé, dans le militaire, dans la magistrature, et surtout dans les Conseils, des hommes trois fois plus grands qu’ils ne sont en talents et en vertus, surtout dans les plus hautes classes ; et cela n’opérerait-il pas pour nous autres sujets trois fois moins de maux et trois fois plus de biens que nous n’avons ?

§ 29

[•]Ces démonstrations n’auraient-elles pas été trouvées, et puis communiquées au public, et enfin reconnues vraies durant les premiers cent ans ? car pourquoi n’auraient-elles pas été trouvées alors avec tous ces secours, puisque sans ces secours elles sont actuellement trouvées et toutes publiques ?

§ 30

[•]Or, des démonstrations si évidentes et si importantes auraient-elles demeuré cent ans inutiles à tous les États d’Europe, et ne jouirions-nous pas tous présentement des fruits des travaux des inventeurs ? Or ne sommes-nous pas à temps5, nous qui vivons, de préparer à nos enfants, à nos successeurs, un beaucoup plus grand bonheur que celui dont nous jouissons nous-mêmes ?

§ 31

[•]Si Descartes, le plus grand et le plus puissant génie de France, de son temps, mort en 1650 ; si Newton, son successeur en géométrie et en physique, et qui par ses écrits a montré qu’il était le plus grand et le plus puissant génie d’Angleterre ; si Leibniz, le plus grand et le plus puissant génie d’Allemagne, contemporain de Newton, mort 75 ans après Descartes ; si ces trois grands esprits n’ont point cultivé avec la plus grande assiduité possible, et durant toute leur vie, la science qui est sans contredit la plus importante de toutes les sciences pour procurer l’augmentation du bonheur du genre humain : c’est qu’ils n’ont trouvé ni, dans leurs collèges, de professeurs de politique qui prissent soin de leur expliquer les motifs des règlements et des établissements qui regardent quelque partie de chacun des trois ministères d’un État, ni rencontré, dans leurs villes, de conférences sur les diverses parties de cette science, ni, dans la capitale, d’académie politique, ni connu beaucoup de bons mémoires politiques nouveaux à proportion de leur grande utilité, ni vu de juges préposés pour en estimer la valeur en rentes de vingt ans ; ils ne voyaient point que les académiciens politiques eussent des pensions suffisantes, ni que les places de cette Académie menassent aux plus grands emplois de l’État.

§ 32

[•]Ainsi il ne faut pas être étonné si les gouvernements de France, d’Angleterre, d’Allemagne, et les autres gouvernements d’Europe, ont si peu profité des lumières de ces trois puissants génies, qui n’ont approfondi aucune partie principale de la politique ; ni si nous sommes encore, pour ainsi dire, dans l’enfance de la raison, et de la science la plus importante de toutes, par rapport à l’augmentation du bonheur de la société.

§ 33

[•]Pour former des hommes qui soient profonds dans la science du gouvernement, il faut qu’ils commencent dès 14 ou 15 ans à en cultiver les premières connaissances, comme ils commencent à cultiver les autres sciences. On peut mettre dans leur mémoire quantité de dénombrements6, comme d’intendances, d’élections, de villes, de bourgs, de paroisses, de familles, de troupes, d’évêchés, de parlements, de places fortifiées d’un État ; les buts, les motifs de chaque établissement ; ce que procurent de bonheur les différentes fonctions de chaque emploi public, et ce qu’ils contribuent à diminuer les maux et à augmenter les biens de la société ; de sorte qu’arrivés à 17 ou 18 ans à la classe politique, ils puissent facilement entendre les leçons du professeur, et lire les ouvrages de politique avec plaisir, avec utilité, et y distinguer ce qui y est démontré comme certain, de ce qui n’est donné que comme le plus vraisemblable.

§ 34

[•]Or il n’est pas possible qu’il n’y ait dès à présent et de temps en temps dans nos plus grands collèges en France, en Angleterre, et ailleurs, plusieurs jeunes Descartes, plusieurs jeunes Newton, plusieurs jeunes Leibniz qui ne demandent que des motifs et des moyens nécessaires pour aller fort loin dans toutes les parties principales de la science du gouvernement des États, quand elle y sera beaucoup plus estimée et mieux récompensée que les autres sciences moins utiles à la société.

§ 35

[•]Que l’on songe quels progrès deux cents jeunes philosophes pareils feraient faire à la science du gouvernement en deux cents ans d’étude, s’ils y étaient plus avancés à trente ans que je n’y étais à cinquante, lorsque j’ai commencé à imprimer le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, et le Projet pour rendre les chemins plus commodes7 ; que l’on songe combien leurs ouvrages postérieurs seraient plus nombreux et plus solidement écrits que les miens.

§ 36

[•]Jusqu’à quand donc dans nos gouvernements d’Europe négligera-t-on de tirer ces grands génies de l’obscurité où ils sont, pour les faire appliquer à faire des découvertes dans la politique, qui soient ou mieux démontrées, ou plus utiles que celles qui sont dans mes ouvrages ? Jusqu’à quand négligera-t-on de donner aux grands génies des motifs et des moyens que je n’ai point eus ? Jusqu’à quand les gouvernements d’Europe leur refuseront-ils des prix et des pensions qui sont si peu de chose en comparaison des grands avantages que les États en tireraient ?

§ 37

[•]Le bel esprit8 est fort cultivé en France. Il y a des académies de bel esprit dans la capitale et dans les villes de provinces ; il n’y a encore nulle part aucune académie de bons esprits qui marche vers la plus grande utilité publique ; c’est que nous sommes encore dans l’enfance de la raison. Il s’en faut bien que nous connaissions la valeur des sciences entre elles par rapport au bonheur du genre humain.

§ 38

[•]Je suppose que dans la classe politique les écoliers puissent prendre du goût et de la facilité pour lire avec plaisir les meilleurs ouvrages modernes sur cette science, et y faire des observations pour les perfectionner, à l’imitation de celles que fera le professeur.

§ 39

[•]De là il suit que dans chaque ville où il y a un collège et un professeur de politique, il faudrait établir aussi une conférence politique de dix ou douze personnes et d’un président pensionnaire de l’État, afin que ceux qui se seront distingués dans la classe de politique, qui voudront continuer l’étude de cette science et faire des découvertes démontrées, puissent plus facilement y réussir en fréquentant ces conférences ; mais il faut toujours que l’on ne soit reçu dans ces conférences que par scrutin entre les conférents.

Division des affaires d’un État [•]

§ 40

[•]Les affaires d’un État se divisent naturellement en trois espèces générales ; la première est composée des affaires du dedans du royaume, qui se terminent toujours par des lois, par des règlements et par des établissements.

§ 41

[•]La seconde espèce comprend les affaires du Dehors, qui se terminent pour un temps avec les souverains voisins, tantôt par la voie des négociations, et par des traités qui contiennent des promesses réciproques de paix, de trêves, de commerce, d’alliance et de secours mutuels, tantôt par la voie de la guerre ou de la supériorité des armes, soit sur terre, soit sur mer ; rien ne se peut terminer entre eux pour toujours, jusqu’à ce que tous les souverains d’Europe soient enfin devenus assez sensés pour convenir d’établir une police européenne, et de préférer à l’avenir la voie de l’arbitrage européen perpétuel pour terminer pour toujours leurs différends mutuels : c’est que cet arbitrage universel de l’Europe serait perpétuel, et par conséquent garant perpétuel de l’exécution, non seulement de toutes leurs promesses réciproques, mais encore de l’exécution de tous ses jugements.

§ 42

[•]La troisième espèce d’affaires sont les subsides ou finances de l’État, qui regardent également le bon gouvernement des affaires du Dedans et des affaires du Dehors : car il faut que le public paie ceux qui travaillent aux affaires du public, soit du dedans comme magistrats, soit du dehors comme négociateurs, soldats et officiers de guerre.

§ 43

[•]Voilà les trois espèces d’affaires qui demandent chacune un ministre particulier depuis quarante jusqu’à soixante-cinq ans, qui, avec deux ou trois de ceux qui seront sortis du ministère par le trop d’années, composeront le Conseil où le roi seul décide, sans avoir égard au nombre des voix, qu’autant qu’il le trouve à propos ; mais quand le roi n’y peut assister, le président nommé par le roi recueille les voix, décide à la pluralité, et en rend compte au roi.

§ 44

[•]Ces trois sortes d’affaires publiques sont elles-mêmes de deux genres différents ; les unes journalières, ordinaires, pressantes, pressées et qu’il faut décider par provision9, et faire exécuter promptement, suivant les règlements et les coutumes pratiquées. Telles sont les affaires du Conseil journalier, où le roi ne consulte point les bureaux d’examen.

§ 45

[•]L’autre genre d’affaires sont souvent plus importantes, mais moins pressées, ce sont celles où il s’agit de faire de nouvelles lois, de nouveaux règlements, de nouveaux établissements, et de perfectionner les anciens ; c’est sur ces affaires extraordinaires que l’on doit consulter les bureaux de l’examen qui en sont chargés.

§ 46

[•]Toutes ces affaires de l’État tendent à rendre le souverain et ses sujets encore plus heureux qu’ils ne sont, et que ne sont les autres peuples et les autres souverains : c’est-à-dire à diminuer le nombre, la grandeur et la durée de leurs maux, et à augmenter le nombre, la grandeur et la durée de leurs biens, tant pour la vie présente que pour la vie future. Tel est ou tel doit être le but de celui qui gouverne, tel est ou doit être le but de ceux qui lui aident à bien gouverner. Tel est l’unique objet de toutes les sortes d’affaires de l’État.

§ 47

[•]Outre ces trois espèces d’affaires qui regardent les trois ministères particuliers, il y en a une générale, qui regarde personnellement le roi et son ministre général : c’est la direction du Conseil où assiste le roi, et la direction des travaux, des bureaux, subordonnés aux trois ministères particuliers, qui sont destinés pour examiner les affaires extraordinaires ou moins pressées, tels que sont les règlements ou établissements nouveaux, et les perfectionnements des anciens.

Étude de ces sortes d’affaires

§ 48

Il y a déjà dans plusieurs États d’Europe des professeurs pour enseigner [•] les langues, l’éloquence, plusieurs arts et plusieurs sciences ; il y a des conférences ; il y a même déjà plusieurs académies et des académiciens pensionnaires pour procurer le progrès de ces sciences, et pour former dans l’État un plus grand nombre de savants excellents dans différentes sciences : c’est que la politique et ceux qui ont gouverné ci-devant les États ont reconnu les divers avantages que l’État en pouvait retirer. Il y a même des prix sagement fondés pour être distribués à ceux qui donneront de meilleurs ouvrages dans ces différentes sciences, physique, éloquence, poésie, etc.

§ 49

[•]Aussi voyons-nous tous les jours en France et ailleurs beaucoup plus grand nombre d’excellents hommes et d’excellents ouvrages nouveaux sur toutes les sortes de connaissances. Nous voyons de ce côté-là un progrès fort sensible dans l’esprit humain seulement depuis cent ans. Cela se remarque facilement en comparant deux livres sur la même matière, l’un de ce temps-là, l’autre de ce temps-ci.

§ 50

[•]Combien la pratique dans nos arts a-t-elle emprunté de nos sciences spéculatives, de l’astronomie, de l’optique, de la mécanique, de la chimie ? Combien notre navigation, notre géographie ont-elles emprunté de nos observations astronomiques ? Combien nos voitures, nos maisons, nos meubles, nos canaux et tous nos arts en ont-ils emprunté de perfectionnements de la mécanique ?

§ 51

[•]D’où nous viennent ces différents avantages ? les premières sources viennent des petites dépenses qu’a faites le gouvernement pour avoir des professeurs de ces sciences, pour avoir des conférences, des académies, des prix et des pensions à distribuer à ceux qui s’y distinguent.

§ 52

[•]C’est au gouvernement à connaître la différente utilité des sciences ; c’est à lui à donner un plus grand nombre de récompenses, plus grandes aux découvertes les plus utiles à la nation, afin que plus de personnes s’appliquent à la plus utile ; car alors il est facile de remarquer par l’importance et par les démonstrations de leurs ouvrages qui d’entre eux sont les plus distingués.

§ 53

[•]Pourquoi nos sciences curieuses ont-elles fait seulement depuis cent ans un progrès si sensible en Europe, au grand avantage du genre humain ? Il est bien aisé de voir que c’est qu’il y a des professeurs, des conférences, des académies, et surtout des prix, des pensions et autres récompenses pour ceux qui y excellent.

§ 54

[•]Pourquoi les différentes parties de la science du gouvernement, qui sont cependant incomparablement plus utiles à l’augmentation du bonheur des États, ont-elles fait si peu de progrès depuis cent ans, en comparaison de toutes ces autres sciences ? Pourquoi m’a-t-il été si aisé d’y faire plusieurs découvertes si importantes ?

§ 55

La raison est évidente : c’est que peu de personnes la cultivent, quoiqu’elle soit de beaucoup la plus importante de toutes pour l’augmentation du bonheur des hommes [•] ; c’est qu’il n’y a encore ni professeur, ni conférences, ni académies politiques, ni récompenses en rentes de vingt ans, ni prix à espérer pour les bons mémoires politiques.

§ 56

[•]Que l’on suppute la valeur annuelle des avantages que produiront à l’État les quatre ou cinq principaux établissements que j’ai proposés : l’établissement de la Diète européenne de Henri IV, pour éviter les guerres pour jamais ; le nouveau plan d’éducation des collèges ; l’établissement du scrutin perfectionné ; l’établissement des moyens de perfectionner la politique ; l’établissement de l’Académie politique ; le plan nouveau de Conseil et de bureaux du feu duc de Bourgogne.

§ 57

[•]Le seul établissement de la taille tarifée qui ne vaut pas la dixième partie, la vingtième partie de tous les autres, et qui commence à s’exécuter, procurera à l’État plus de trente-six millions par an10.

§ 58

[•]De là il suit que dans trois cents ans, si l’on prend en Europe les moyens que je propose pour perfectionner la politique, on ne lira nos meilleurs ouvrages politiques d’aujourd’hui que comme des ouvrages de petits écoliers, qui ne serviront plus qu’à marquer jusqu’où allaient de notre temps les derniers efforts de la raison humaine.

§ 59

[•]Que de bons règlements, que de bons établissements nous n’avons point ! Et cela parce que rien de tout cela n’a encore été semé en bonne terre il y a cent ans ; ainsi rien de tout cela n’a levé.

§ 60

[•]De là il suit que si chaque État de l’Europe prend soin de faire cultiver dès à présent les diverses parties de la science du gouvernement, seulement avec les mêmes secours et le double ou le triple des récompenses qui sont destinées aux autres sciences, nous aurons quarante ou cinquante ans après ces quatre ou cinq établissements excellents, et beaucoup d’autres moindres qui augmenteront sans cesse le bonheur de nos États d’Europe.

§ 61

[•]Si l’on me demande donc pourquoi la culture de la politique, quoique la plus importante de toutes les sciences, a cependant été si négligée jusqu’aujourd’hui en Europe, on peut en donner deux causes. La première est que cette science, n’étant point connue de ceux qui ont établi les universités, n’a pas pu être érigée en science classique ; à peine en a-t-on donné la définition dans les collèges : c’est que l’intérêt particulier et mal entendu de ceux qui avaient part au gouvernement paraît opposé à la formation d’habiles politiques, et par conséquent se trouve opposé à l’intérêt du roi, et du public.

§ 62

[•]Je ne dis pas qu’il ne se rencontre quelquefois des ministres assez vertueux pour aimer le bien public, et par conséquent la gloire du règne de leur maître. Il y en a d’un esprit assez élevé pour vouloir se rendre nécessaires à leur maître, par des entreprises grandes, glorieuses pour le souverain, et par conséquent très avantageuses à ses sujets ; mais ils sont rares et n’ont pas eu jusqu’ici connaissance de ces quatre ou cinq beaux projets qui auraient pu les rendre et nécessaires et agréables à leurs maîtres.

§ 63

[•]Une autre raison, c’est que nous ne faisons que sortir de l’enfance de la raison humaine, et par conséquent de l’enfance de la science du gouvernement ; nous n’avons encore eu de ce côté-là aucun grand génie qui ait commencé à défricher un champ si vaste et si fertile : car enfin qu’est-ce que les ouvrages de Machiavel, du cardinal de Richelieu, de Grotius, de Pufendorf, de Doria, et de vingt autres semblables sur la politique, en comparaison de ce qu’on pourrait attendre d’un nombre cent fois plus grand de génies, vingt fois mieux cultivés11 ?

§ 64

Nul Descartes en France, nul Newton en Angleterre, nul Leibniz en Allemagne, pour la politique. Nous sommes encore assez ignorants pour admirer des ouvrages politiques très médiocres, où le bon même n’est pas démontré. Les auteurs ne savaient guère que discourir superficiellement, et ne connaissaient pas encore la différence entre ce qui est véritablement démontré, et ce qui n’est que montré supérieur en vraisemblance.

§ 65

D’où vient que la méthode du scrutin perfectionné [•], méthode si raisonnable, est toujours demeurée si imparfaite en Europe ? D’où vient que ceux qui gouvernent les États ont si peu travaillé à inventer des moyens efficaces pour la garantir des cabales intérieures et extérieures, des recommandations, des prières, des promesses et des menaces ? D’où vient que la plupart des ministres au lieu de la perfectionner la décréditent tant qu’ils peuvent ? D’où vient qu’on ne s’en sert qu’en si peu d’occasions ? D’où vient que pour avoir plus de sûreté de faire le meilleur choix qu’il est possible, les souverains outre leurs autres méthodes n’ont pas mis celle-ci en œuvre dans toutes les occasions où il s’agit de choisir et où il leur est si important non seulement de bien choisir mais encore de persuader au public qu’ils ont bien choisi ?

§ 66

Un roi sage, pour connaître quel est le meilleur parti à prendre dans une affaire entre divers partis, consulte prudemment les plus habiles connaisseurs dans chaque matière ; pourquoi, quand il s’agit de choisir le meilleur sujet d’entre trente pareils d’une même compagnie, d’une même classe, ou dans le militaire, ou dans le clergé, ou dans la magistrature, pour le faire monter à une plus haute, ne consulte-t-il pas ces mêmes trente pareils, eux qui dans cette matière particulière sont certainement les meilleurs connaisseurs et les plus intéressés à choisir le meilleur sujet pour l’utilité publique, lorsqu’il leur est impossible de cabaler pour faire tomber le choix des autres sur un sujet que demanderait leur utilité particulière ?

§ 67

Les souverains [•] ne sauraient avoir trop de différents bureaux pour examiner les différents règlements ou établissements nouveaux qui se présentent et les perfectionnements proposés pour les anciens. Ces bureaux ne sauraient être trop occupés à l’examen et à la rectification des bons mémoires politiques, à rectifier les anciens règlements et à en former de nouveaux. D’où vient qu’il y a si peu de pareils bureaux et que les bons projets sont si longtemps à être rectifiés et exécutés ? Pourquoi ces grands intérêts du roi et du public sont-ils ainsi négligés?

§ 68

Ces énigmes sont bien faciles à deviner : les princes qui visent à augmenter le bien public gouvernent, à la vérité, les États, mais les ministres gouvernent les princes, et l’intérêt particulier gouverne les ministres ; or, dans cette occasion, l’amour du repos, la crainte du travail, l’intérêt particulier des ministres se trouvent directement opposés à l’intérêt du roi et du public.

§ 69

L’intérêt particulier des ministres ne les porte-t-il pas naturellement à craindre de perdre une place qu’ils n’ont acquise qu’avec des peines infinies ? Ne les porte-t-il pas à désirer d’être toujours regardés par le souverain comme nécessaires à ses affaires, afin d’être ainsi plus à portée d’en obtenir tous les jours de nouvelles grâces pour eux et pour leurs familles ? Cet intérêt particulier ne les porte-t-il pas sans cesse à favoriser la mauvaise coutume des survivances, et des brevets de retenue ? Ne les porte-t-il pas à conserver le pouvoir de donner à leurs parents et à leurs créatures des emplois supérieurs à leur mérite, et qu’ils n’auraient jamais eu, si par la méthode du scrutin le roi avait connu sûrement quels sont les officiers de même classe d’un plus grand mérite national ?

§ 70

Or n’est-il pas visible, d’un côté, que moins la science du gouvernement sera cultivée dans un État, plus les ministres qui gouvernent y pourront être regardés comme très habiles et par conséquent comme nécessaires, et de l’autre, que moins le roi fera usage de la méthode du scrutin pour remplir les emplois publics, plus les ministres auront de pouvoir pour les faire donner à leurs enfants, à leurs parents et à leurs amis ?

§ 71

Ainsi n’est-il pas évident que dans tous les États d’Europe il est quant à présent du grand intérêt des ministres de s’opposer autant qu’il est en leur pouvoir à tout ce qui peut tourner les grands esprits du côté de la politique ? N’est-il pas de leur intérêt de les entretenir dans des spéculations de sciences peu utiles à la société et de mettre autant qu’ils pourront des obstacles à tout ce qui pourrait augmenter les progrès de la science du gouvernement et par conséquent à l’établissement d’une académie politique, à l’approbation et à l’impression des bons mémoires politiques et surtout à l’établissement du scrutin et au perfectionnement de cette importante méthode ?

§ 72

Ainsi il est de l’intérêt particulier [•] de ces petits esprits et de ces mauvais citoyens de s’opposer en cette occasion de toutes leurs forces au plus grand intérêt de leur nation et de leur souverain ; et malheureusement, comme les États ne peuvent se passer de ministres, les souverains d’aujourd’hui ne verront peut-être jamais ces deux établissements si désirables pour eux et pour leurs sujets, jusqu’à ce que quelque prince s’avise de promettre à ses ministres des pensions considérables pour les dédommager avantageusement de ce qu’ils perdront par ces établissements.

§ 73

Cela sera toujours de même jusqu’à ce que ce souverain, avant que de leur demander leur avis sur ces établissements, leur déclare que, pour les dédommager tous très avantageusement et au double du tort et pour les payer de l’augmentation de leur travail nécessaire pour faire ces établissements de l’Académie politique, du perfectionnement des Conseils, de la méthode du scrutin, de la Diète européenne, il leur donne dès à présent à eux, à leurs enfants et à leurs petits-enfants une très forte pension, comme de vingt mille écus.

§ 74

Or jusqu’ici aucun souverain n’a eu l’idée ni de ces grands établissements, ni de ces récompenses nouvelles pour un travail nouveau ; ainsi nul ne s’est encore résolu de commencer par faire à aucun de ses ministres une si agréable et si prudente déclaration ; ainsi il n’est pas étonnant que jusqu’ici les ministres dans tous les États aient rejeté comme nuisibles tous les projets qui tendaient ou à l’établissement d’une académie politique ou à l’établissement de la méthode du scrutin ou au perfectionnement des Conseils du souverain, et aux autres grands établissements. Voilà le dénouement, voilà l’explication de ces énigmes.

§ 75

[•]Je dis que les ministres, esprits superficiels, s’y opposeront ; car un ministre grand génie, loin de s’opposer à ces beaux établissements, les entreprendrait avec joie pour s’attirer mille bénédictions, et pour se faire un nom immortel ; mais de grands génies sont fort rares, surtout dans les temps où la faveur dans les cours est presque seule arbitre de la supériorité des emplois, qui ne devraient être donnés qu’à la supériorité de mérite national, reconnu par les pareils mêmes.

§ 76

[•]Le Conseil de chaque État est comme la tête du corps politique ; et ce corps est d’autant mieux gouverné que le Conseil en est plus éclairé dans toutes les parties de la politique et que les membres en sont plus laborieux, plus unis. Le souverain en règne plus tranquillement, avec plus de justice et plus glorieusement.

§ 77

[•]Il est évident que si tous ceux qui composent le Conseil d’un État avaient eu le bonheur d’y trouver la science du gouvernement cultivée par un nombre trois fois plus grand de cultivateurs dès l’âge de dix-huit ans, sous de bons professeurs ; que si au sortir de là ils s’étaient exercés sur ces matières politiques deux ou trois ans dans des conférences ; que si de là ils s’étaient beaucoup plus exercés, et plus longtemps, dans les quatre ou cinq bureaux de l’Académie politique, jusqu’à vingt-sept ou vingt-huit ans ; qu’ayant été choisis par scrutin entre pareils pour entrer dans la seconde classe de politique, qui est celle des rapporteurs du Conseil ; et puis encore choisis par scrutin entre trente de leurs pareils, comme les meilleurs citoyens et les plus éclairés des trente, pour entrer dans la classe des intendants ; et puis encore choisis à quarante ans de la classe des intendants, entre trente pareils, pour entrer dans la quatrième classe politique, qui est celle des conseillers d’État ; puis choisis encore entre trente pour être de la plus haute classe, qui est celle des ministres : il est évident que ces ministres seraient incomparablement plus éclairés, plus laborieux et meilleurs citoyens qu’ils ne sont, puisqu’ils auraient beaucoup plus travaillé avec des esprits beaucoup plus éclairés et plus exercés eux-mêmes.

§ 78

[•]Or si un roi avait un pareil Conseil, dix fois plus éclairé que les autres souverains, n’en tirerait-il pas dix fois plus d’avantages pour lui et pour ses sujets qu’il ne tire aujourd’hui d’un Conseil dix fois moins éclairé et moins laborieux, tel qu’il est aujourd’hui ? Or quel fonds de gloire et de bonheur pour toutes les années de son règne ?

§ 79

[•]Ces grands avantages qu’il n’a pas encore, ne peut-il pas les avoir un jour en se servant des moyens les plus propres pour augmenter dans son État la culture de la politique religieuse, à proportion qu’elle est plus utile que les autres sciences plus curieuses qu’utiles, qui s’y cultivent cependant avec succès, avec le secours des récompenses, et souvent par des génies supérieurs qui mériteraient d’être appliqués à la science supérieure en utilité par des récompenses supérieures.

§ 80

[•]Par le terme de politique religieuse, j’entends la science du gouvernement, en tant qu’elle vise, non seulement à rendre les hommes plus heureux dans cette première vie, mais encore en tant qu’elle les conduit, par l’observation de la justice et de la bienfaisance pour plaire à Dieu, au paradis de la seconde vie.

Division de l’ouvrage

§ 81

Mon dessein est donc de montrer dans cet ouvrage par un Discours séparé : 1o la grande utilité que peut produire à la société le grand progrès des principales parties de la science du gouvernement dans un État ; et de proposer différents moyens pour en augmenter la culture et pour en multiplier les meilleurs cultivateurs ; de sorte que les membres du Conseil des souverains deviennent de génération en génération, de règne en règne, toujours plus vertueux et plus habiles que leurs prédécesseurs. Ainsi j’y montrerai l’importance et les moyens d’établir des professeurs et des conférences de politique pour connaître les bons ouvrages sur cette science, et la nécessité de faire distribuer des prix pour faire travailler les plus grands esprits à perfectionner tous les vingt ans les plus importants ouvrages de politique.

§ 82

2o Je montrerai dans le second Discours la nécessité et la grande utilité de l’établissement d’une académie politique pour distribuer des prix de politique, pour juger en première instance des récompenses des ouvrages politiques, pour rectifier les bons mémoires politiques, et pour servir de pépinière aux rapporteurs des bureaux du Conseil.

§ 83

3o Je montrerai dans le troisième Discours la grande importance de l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné, non seulement pour choisir les meilleurs sujets pour les emplois les plus importants du Conseil, mais encore pour tous les autres emplois publics par lesquels il faut passer pour arriver aux plus importants.

§ 84

4o Dans le quatrième Discours, j’exposerai le plan du Conseil qu’avait établi le feu roi Louis XIV. Je représenterai ensuite le plan d’un Conseil tel qu’on dit que feu Monseigneur le duc de Bourgogne eût voulu l’établir, et je ferai la comparaison de ces deux sortes de Conseils.

§ 85

5o Dans le cinquième, on verra divers autres avantages que produira la nouvelle méthode pour perfectionner les Conseils et le gouvernement des souverains. On verra en un mot que si on commençait en Europe à exécuter ce nouveau plan de gouvernement, on verrait bientôt le commencement du bonheur de ces siècles et de ces règnes que les poètes ont appelé l’âge d’or.

PREMIER DISCOURS
Moyens de procurer dans un État le progrès de la politique

Professeur de politique

§ 86

Je suppose que dans les collèges on mette la politique parmi les connaissances dont il faut que les écoliers apprennent les éléments et les premiers commencements les plus aisés pour pouvoir lire après le collège avec facilité et avec plaisir les meilleurs ouvrages qui en traitent.

§ 87

On ne saurait commencer trop tôt à donner des idées justes, claires, distinctes des connaissances qui doivent dans le cours de leur vie leur être utiles pour augmenter leur bonheur et celui de leur patrie. On ne saurait trop proportionner le nombre des heures de l’enseignement au degré d’utilité de chacune de ces connaissances ; or sur ce pied-là il faut mettre plus de temps à leur enseigner les commencements de la morale et de la politique que les commencements des autres sciences ; ainsi leurs premiers régents ne sauraient commencer de trop bonne heure à leur montrer tous les jours quelques-uns des avantages des bonnes lois qu’ils trouvent établies dans un pays bien policé, avantages que n’ont point les sauvages, qui vivent sans de pareils règlements.

§ 88

D’ailleurs on ne saurait trop tôt commencer à leur persuader combien pour leur bonheur il est important que les autres observent à leur égard la première et la seconde règle de la société, qui sont les deux fondements de toutes les bonnes lois : Ne faites point contre les autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous ; et la seconde, Faites pour les autres ce que vous voudriez qu’ils fissent pour vous. On ne saurait commencer trop tôt à leur expliquer les commodités qui leur reviennent de tous nos bons établissements, afin de leur faire aimer davantage leur patrie. On ne saurait trop louer devant eux les grands bienfaiteurs de la patrie, et leur persuader que les moyens les plus efficaces pour obtenir une seconde vie remplie de plaisirs, c’est de pratiquer journellement la bienfaisance pour plaire à Dieu.

§ 89

Je suppose que vers les douze ans, les écoliers ayant dans leurs basses classes pris des idées des arts et des sciences les plus utiles à toutes professions, il y ait dans un grand collège des professeurs des sciences particulières pour ceux qui veulent un jour s’appliquer particulièrement à une science : médecine, morale, jurisprudence, politique, art militaire, art de la navigation, physique, théologie, métaphysique, et même pour exercer davantage la plupart des écoliers sur les commencements de toutes ces connaissances, et que chaque professeur ait des prix pour ceux qui réussiront le mieux dans l’acquisition de ces connaissances ; les particuliers pourront fonder ces prix, mais c’est proprement une dépense de l’État.

§ 90

Je suppose que le professeur de politique ait le double des plus forts appointements des autres professeurs, et que les prix de politique soient le double des plus grands prix des autres sciences.

§ 91

Je suppose que dans la classe de politique les écoliers puissent dès seize ou dix-sept ans prendre du goût et de la facilité pour lire avec plaisir les ouvrages modernes les mieux raisonnés sur cette science, et y faire des observations pour les perfectionner, à l’imitation de pareilles observations que fera le professeur.

§ 92

Je demande du professeur de politique un talent qui en comprend beaucoup d’autres : c’est qu’à la fin de son tour ses écoliers aient de la facilité pour entendre les livres et les mémoires imprimés, du goût pour les lire avec plaisir, et du discernement pour distinguer les propositions démontrées et certaines, des opinions qui n’ont que la supériorité de vraisemblance, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les vérités évidentes par elles-mêmes, telles que sont les principes et les vérités démontrées par le secours des principes.

§ 93

Il faut pour cela qu’il leur apprenne à bien entendre un traité d’un auteur moderne ; qu’il leur en fasse remarquer le certain et le vraisemblable démontré, et non démontré, mais seulement apparent.

§ 94

Il est à propos que sur chaque règlement, chaque établissement de police, il leur fasse remarquer les avantages qu’en tirent les nations policées, en comparaison des nations sauvages, qui sont encore dans l’enfance de la société.

§ 95

Il peut ainsi parcourir les règlements et les établissements des trois ministères : le premier, qui regarde les sujets et le dedans de l’État ; le second, qui regarde les voisins ou le dehors de l’État ; le troisième, qui regarde la subsistance et la récompense des officiers de l’État, soit pour le dedans, soit pour le dehors.

§ 96

Comme les avantages qu’un habile professeur de politique peut procurer à l’État, en donnant à ses écoliers plus d’élévation de cœur et d’esprit, sont dix fois plus grands que ceux que peuvent procurer les autres professeurs, il paraît juste aussi que l’État leur donne au moins des appointements triples des autres professeurs, afin que plus d’habiles gens visent à obtenir une pareille chaire.

§ 97

Il serait aussi à propos que les écoliers emportassent de leur professeur un petit discours, qui leur fît connaître la différence de mérite de divers ouvrages politiques dont il leur recommanderait la lecture.

§ 98

Il faut que ce professeur songe qu’il forme des ministres, et qu’ainsi il ne saurait travailler avec trop de soin à les rendre sensibles à la gloire la plus précieuse, qui ne peut être fondée que sur les grands talents, et particulièrement sur la grande justice et sur la grande bienfaisance envers le plus grand nombre de familles.

§ 99

Qu’il songe, pour se consoler de ses peines, qu’un jour quelques-uns de ses écoliers répandront ses louanges dans les plus hautes places, et qu’ils ne s’attireront jamais les bénédictions du peuple sans qu’il y ait sa part, comme la première cause de leurs grands succès.

Utilité des conférences pour le progrès de la politique [•]

§ 100

[•]Il serait aussi à désirer que dans chaque ville où il y a un professeur de politique, il y eût aussi une conférence politique de dix ou douze personnes, et d’un président pensionné par l’État, afin que ceux qui se seront distingués dans la classe de politique, et qui voudront continuer l’étude de cette science et faire des découvertes démontrées, puissent facilement y réussir, en fréquentant ces conférences ; mais il faut que l’on ne soit reçu qu’à dix-huit ans dans ces conférences et par scrutin entre les conférents sur la proposition du président pour choisir le plus intelligent et le plus appliqué.

§ 101

[•]Tout le monde convient que, lorsque dans les conférences chacun de son côté apporte des observations faites sur quelques opinions des auteurs, soit pour découvrir quelques erreurs, soit pour démontrer ou de nouvelles vérités, ou des vraisemblances nouvelles de quelques opinions, ou quelques expédients nouveaux pour réussir dans de grandes entreprises, chacun profite des lumières et même des erreurs les uns des autres ; les matières s’éclaircissent, tantôt par la démonstration, tantôt par la dispute. L’esprit en devient plus subtil, plus pénétrant : on raisonne et on critique avec plus de justesse.

§ 102

De là il suit que de deux esprits nés égaux [•], celui qui aura été beaucoup plus exercé dans des conférences dirigées par un président nommé par le roi deviendra très fort, très juste et très étendu, tandis que l’autre beaucoup moins bien exercé restera dans la médiocrité.

§ 103

De là il suit que pour multiplier les exercices de l’esprit, il serait à propos qu’au sortir des professeurs de politique les écoliers pussent facilement trouver des conférences sur les ouvrages de politique qui est de toutes les sciences de beaucoup la plus utile pour augmenter le bonheur des hommes. Mais c’est à l’État à choisir le président de la conférence et à lui donner pension, comme à un officier très utile à la jeunesse et à l’État.

§ 104

On a dans les conférences politiques divers grands avantages que l’on n’a pas dans les conversations ordinaires :

§ 105

1o On peut choisir les matières des conférences entre les plus utiles. Or il est évident qu’il vaut beaucoup mieux devenir habile dans les matières plus importantes au bonheur de la nation que dans les matières moins importantes. On ne peut pas faire un pareil choix dans les conversations de pur hasard.

§ 106

2o Comme l’heure de la conférence est réglée, on est sûr d’y trouver des hommes déjà instruits des matières dont on veut parler. Il n’en est pas de même dans les conversations ordinaires : on se cherche souvent sans se trouver. On est forcé par complaisance de ne parler que de bagatelles avec les personnes peu instruites.

§ 107

3o Dans les conférences politiques, les uns savent mieux que d’autres certaines choses, certains faits, les auteurs qui en ont traité ; quelques autres en savent mieux d’autres et ont plus d’expériences sur certains sujets : ainsi tous peuvent facilement emprunter des idées plus justes, plus claires, et même des démonstrations qu’ils ne connaissent point.

§ 108

4o Le grand profit des conférences politiques, c’est que l’on est souvent contredit, ou sur la justesse de l’idée, ou sur la justesse de l’expression, ou sur la force et la conséquence du raisonnement, ou sur le trop grand ou sur le trop petit prix que nous mettons à l’utilité de quelques règlements, ou de quelques établissements faits et à faire. La contradiction nous corrige, et les plus dociles qui savent mieux écouter que parler sont ceux qui en tirent le plus d’utilité.

§ 109

5o De ces contradictions il résulte encore un grand avantage, c’est que lorsque nous ne cédons pas à la contradiction, nous avons un nouvel aiguillon pour faire de nouveaux efforts et pour approfondir davantage la matière contestée. Or l’esprit croît toujours du côté qu’il approfondit.

§ 110

6o Le désir d’être applaudi et de surpasser ses pareils anime au travail ceux qui confèrent : ce désir augmente ainsi leur application et leur attention. Or on sait que de cette grande augmentation d’attention dépend le grand accroissement de l’esprit et de la connaissance des faits importants.

§ 111

7o Vers la fin de la conférence on peut souvent savoir sur quelle matière on conférera à la première assemblée, ainsi chacun peut y venir un peu préparé : or on sait quel avantage ont ceux qui sont préparés sur ceux qui ne le sont pas, et par conséquent il en résulte beaucoup plus de lumière dans la conférence.

§ 112

8o Le matin, chacun s’occupe de la composition des observations sur des livres ou sur des mémoires de politique pour les porter à la conférence : il travaille pour les autres tandis que les autres travaillent pour lui. C’est ainsi que l’esprit pourra tous les jours prendre des accroissements considérables dans la science la plus utile. On ne peut pas se promettre un pareil avantage des conversations ordinaires ?

§ 113

9o Souvent on ne sait à qui s’adresser pour trouver un livre, un ouvrage, pour en savoir le contenu et la valeur, pour savoir un fait, pour savoir les moyens de réussir dans une affaire. On propose son doute à l’assemblée, et l’on y trouve ordinairement de bons conseils, de bonnes vues, des connaissances que l’on ne trouverait pas commodément ailleurs.

§ 114

10o Sans le secours de ces conférences, l’esprit va tous les jours en décroissant, en s’affaiblissant, soit pour l’étendue, soit pour la justesse, soit pour la pénétration, soit pour le discernement de l’importance des matières.

§ 115

11o Si les jeunes gens au sortir du collège trouvaient des conférences toutes établies, un pareil établissement mettrait à profit leur loisir, et ces exercices augmenteraient de beaucoup la force des esprits de la nation sur la politique.

§ 116

12o De là il suit que c’est particulièrement au ministre de l’Intérieur de l’État à prendre soin de l’établissement des conférences et à y nommer des présidents ; c’est que les conférences politiques seraient par la méthode du scrutin les pépinières naturelles de l’Académie politique elle-même par le choix qu’elle ferait de ceux qui auraient donné de meilleurs mémoires politiques pour les prix.

§ 117

Quels hommes ce seraient que les conseillers d’État et les ministres d’un État, où ils auraient été exercés de si bonne heure aux plus profondes spéculations politiques, et ensuite occupés dans un âge mûr des différentes pratiques, en comparaison de ce qu’ils sont sans avoir tous passé assez longtemps par de pareils exercices et par le scrutin de quatre ou cinq classes différentes dans des compagnies de trente pareils et toujours choisis entre les plus intelligents, entre les plus laborieux, et entre les plus vertueux de leurs camarades ! Quelle source de bien pour cet État qu’un grand nombre de pareils membres du Conseil ! Et cependant l’origine de tous ces avantages en serait due au professeur, aux conférences, à l’Académie politique et à la méthode du scrutin.

§ 118

Je ferai ici une observation sur les qualités les plus importantes et les plus nécessaires au ministre général. C’est qu’en supposant l’établissement des bureaux consultatifs pour toutes les parties de la science du gouvernement, que je suppose remplis par scrutin, le roi aurait bien plus besoin d’un ministre juste et bienfaisant que d’un ministre fort éclairé dans la science du gouvernement, parce que ce ministre général aurait à son commandement dans les bureaux de son Conseil les plus grandes lumières de l’État sur chaque matière. Il n’aura qu’à les consulter et à suivre le résultat du bureau, ou des bureaux, surtout quand l’avis sera uniforme : car chaque bureau dans sa matière voit plus clair et plus loin vers la plus grande utilité publique que le plus habile ministre général que l’on puisse imaginer.

§ 119

[•]13o Il n’est pas douteux que plus les lumières et les démonstrations sur la science du gouvernement seront répandues dans plus d’esprits, du nombre de ceux qui entrent tous les jours, ou comme premiers officiers, ou comme officiers subalternes, dans les affaires publiques, moins on fera des fautes par imprudence contre les intérêts du roi et de l’État, et plus il se fera d’excellents établissements.

OBJECTION I

§ 120

Vous avez bien démontré [•] qu’il était de l’intérêt du roi et de l’État de favoriser les conférences politiques, et de multiplier les hommes habiles dans la science du gouvernement ; mais que sert cette démonstration s’il est au contraire de l’intérêt particulier des ministres qu’il n’y ait qu’eux qui soient habiles, et par conséquent qu’il n’y ait point de conférences politiques, ni d’autres moyens de devenir habiles, et d’être estimés habiles dans cette science ?

Réponse

§ 121

1o Il peut se rencontrer dans un État un ministre général si affectionné au service du roi et au bonheur de la nation, et si bien établi dans l’esprit du roi, qu’il n’ait point de peur des plus habiles politiques, et qu’il souhaite au contraire que le nombre s’en multiplie dans tous les emplois du gouvernement. Or en ce cas-là ma démonstration deviendrait-elle inutile ?

§ 122

2o Tous ceux qui étudient la politique sont-ils pour cela formidables aux ministres ?

§ 123

3o Le ministre le plus jaloux peut-il empêcher les autres d’étudier la science qu’il a étudiée lui-même ?

§ 124

4o S’il voulait empêcher toute conférence, n’aurait-il pas à craindre de montrer trop évidemment sa jalousie, et son peu d’amour pour la patrie ? Ce qui serait pour lui un très mauvais effet.

OBJECTION II

§ 125

Ne peut-il pas arriver [•] que dans ces conférences particulières on fronde contre certains règlements, et contre certains ordres donnés par le ministre ?

Réponse

§ 126

1o Il est certain que ce serait un grand abus des conférences si elles se tournaient à fronder le ministère ; mais [•] dès que la Cour en établit le président, que peut-elle avoir à craindre ? Peut-on croire que l’on y parle autrement de ce que fait le ministère, que pour en louer ce qui y sera de louable ?

§ 127

Il ne faut pas que les citoyens doux et paisibles soient empêchés de s’instruire pour devenir un jour plus utiles à l’État, parce qu’ils se peuvent trouver quelquefois mêlés avec des esprits brouillons et turbulents qui [•] seraient bientôt chassés de la conférence par le président.

Conclusion

§ 128

[•]De ces considérations il est facile de conclure que les conférences politiques seraient très avantageuses aux particuliers et au service du roi et de l’État : et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

Prix de politique

§ 129

Nous avons des fondations anciennes d’une très petite utilité : mais nous en avons aussi trois très raisonnables d’une fort grande utilité : les hôpitaux, les collèges et les petites écoles12.

§ 130

Il est vrai qu’il nous manque une meilleure direction de nos collèges vers les connaissances les plus utiles à la société, et vers la pratique de la justice et de la bienfaisance ; il est vrai qu’il manque à nos hôpitaux une meilleure administration, tant pour le temporel que pour le spirituel ; mais on peut proposer des prix à ceux qui donneront dans les temps prescrits les meilleurs projets pour perfectionner ces établissements. Et c’est à l’État de fonder ces prix, à moins que les particuliers ne désirent d’en être les fondateurs.

§ 131

Nous en avons encore une quatrième, qui est moins ancienne, et qui peut devenir fort utile, c’est celle des séminaires. Elle a été faite sagement, et se fait tous les jours dans la plus grande partie des diocèses, aux dépens de quelques fondations anciennes, qui sont effectivement beaucoup moins utiles à la société des chrétiens. On y unit des abbayes, des prieurés, des collégiales ; mais il manque aussi à ces séminaires une meilleure direction vers la pratique de la justice et de la charité bienfaisante, et vers l’acquisition des talents propres aux curés pour faire plus aimer et respecter la vertu que pour faire respecter et pratiquer des cérémonies beaucoup moins efficaces, tant pour obtenir le Paradis que pour procurer la plus grande utilité de la société chrétienne13.

§ 132

Nous avons aussi quantité de fondations, tant des souverains que des particuliers, qui ont paru fort utiles à nos ancêtres, qui étaient dans l’enfance de la raison, et qui sont effectivement beaucoup moins utiles que ces quatre principales14, et qui, par autorité publique, devraient être employées par une bonne police très chrétienne à d’autres bonnes œuvres d’une utilité incomparablement plus grande, et qui sont très conformes à la première intention des fondateurs : c’est qu’ils avaient certainement intention d’avoir le mérite de contribuer le plus qu’il était possible par la donation de leurs biens à faire ce qui est de plus agréable à Dieu ; et par conséquent à augmenter le bonheur et la vertu des hommes, à multiplier le nombre des vertueux, à diminuer le nombre des vices et des misères de cette première vie, à rendre plus de personnes dignes du Paradis, et à mériter encore davantage eux-mêmes cette grande récompense par leurs fondations bienfaisantes.

§ 133

Outre ces quatre établissements très utiles, et déjà faits par des fondations, soit par des souverains, soit par des particuliers, et qu’il faut perfectionner sans cesse, il y en a plusieurs autres à faire, qui ne seraient pas moins utiles à la société chrétienne pour en diminuer les maux et pour en augmenter les biens.

§ 134

De là il suit que ce serait une grande œuvre de piété et d’une grande charité bienfaisante dans les pays catholiques, et conforme à la première intention des fondateurs, d’unir à l’Académie politique des revenus suffisants pour donner tous les ans des prix à ceux qui feraient le meilleur ouvrage sur la matière proposée, en perfectionnant les meilleurs mémoires d’alors.

§ 135

De sorte que l’Espagne ou la France, par exemple, pussent avoir en vingt ans une politique nouvelle, complète et perfectionnée par le recueil de ces différents mémoires couronnés ou récompensés ; et que vingt ans après, on recommençât chaque année à proposer de semblables prix à peu près sur de semblables sujets ; je dis à peu près, car il est naturel que l’Académie politique se perfectionne dans l’espace de vingt ans.

§ 136

Les prix des sujets les plus importants doivent être plus grands que les autres, mais tous ces prix ne coûteront pas six mille francs par an, y compris le travail de l’académicien pour rectifier le mémoire avant de le faire imprimer.

§ 137

Entre les prix à proposer, il y en a quatre qui me paraissent les plus importants pour procurer les quatre plus importants établissements.

§ 138

1o Le prix du mémoire qui aura le mieux perfectionné le dernier et le meilleur mémoire qui ait été imprimé pour l’établissement de la Diète européenne, destiné à terminer sans guerre les différends entre les princes de l’Europe, à peu près de la même manière que la Diète germanique termine sans guerre les différends entre les princes allemands.

§ 139

2o Le prix du mémoire qui aura le mieux perfectionné le meilleur mémoire imprimé pour l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné, afin que le souverain puisse choisir avec plus de sûreté les sujets qui auraient plus de mérite national pour remplir plus dignement les emplois publics, soit ecclésiastiques, soit séculiers.

§ 140

3o Le prix du mémoire qui aura le mieux perfectionné le meilleur mémoire imprimé pour l’établissement de l’Académie politique, destinée à être la première pépinière des membres du Conseil, à proposer des prix politiques, à décider de la récompense des bons mémoires politiques non proposés pour les prix, et à faire faire ainsi en peu d’années un progrès prodigieux à toutes les parties de la science du gouvernement, et par conséquent aux bons règlements et aux établissements de l’État.

§ 141

4o Le prix du mémoire qui aura le mieux perfectionné le meilleur mémoire imprimé pour l’éducation des enfants, pour leur procurer des habitudes beaucoup plus fortes que l’on ne fait aujourd’hui à la pratique de la justice et de la bienfaisance, et à l’acquisition des talents les plus utiles à l’augmentation du bonheur de la société.

§ 142

Or peut-on jamais imaginer quatre fondations plus pieuses que celles qui, pour plaire à l’Être bienfaisant, tendraient à procurer à la société chrétienne une si grande diminution de maux et une si grande augmentation de biens, et pour procurer par conséquent une infinité d’œuvres d’une charité très bienfaisante, qui puissent mériter une récompense proportionnée à des esprits dont la nature est immortelle ?

§ 143

Il est naturel que dans tous les établissements l’intérêt particulier de ceux qui les soutiennent tende incessamment à gagner du terrain sur l’intérêt public : c’est le train ordinaire de la nature que chaque particulier se soucie beaucoup de diminuer la grandeur et le nombre de ses peines, sans craindre beaucoup d’augmenter par là les peines du public ; il est naturel de chercher à augmenter ses biens, en diminuant même de beaucoup les biens publics.

§ 144

Ainsi il faut compter que les établissements les mieux construits tendent à leur dépérissement par la nature de ceux qui sont employés à les soutenir, à moins qu’il n’y ait dans un État une compagnie immortelle, qui songe continuellement à remettre dans le droit chemin, au moins de vingt ans en vingt ans, ceux qui les gouvernent, en rectifiant le premier établissement par le secours des bons mémoires que feront naître les prix.

§ 145

Les établissements humains ressemblent jusqu’ici à des horloges qu’il faut nettoyer et remonter de temps en temps, si l’on veut être toujours content de leurs opérations ; ainsi il faut une direction continuelle et extérieure de la part du gouvernement, et une augmentation de ressort pour soutenir les meilleurs établissements, en dirigeant mieux l’intérêt particulier vers l’intérêt public, et c’est le sublime de la politique.

§ 146

Pourquoi les lois entre particuliers pour le partage de leurs biens différents sont-elles bien observées ? C’est que l’intérêt de chaque particulier en demande, en sollicite continuellement l’observation. D’où vient que la plupart de nos lois de police sont mal observées ? C’est que chaque particulier n’est pas assez intéressé pour en solliciter continuellement l’observation. Il faut donc, pour perfectionner les établissements, trouver les moyens d’intéresser suffisamment les particuliers qui les gouvernent, à les gouverner de mieux en mieux, et engager quelques autres particuliers par des récompenses à solliciter sans cesse certains règlements, qui remédient au dépérissement des bons établissements.

§ 147

Or ces moyens, ces expédients pour une bonne direction continuelle, ne sont pas faciles à trouver. Les obstacles que l’on rencontre à l’établissement et au maintien des fondations les plus utiles ne sont pas faciles à lever par ceux mêmes qui ont toute l’autorité en main : parce qu’ils n’ont pas le calme et le loisir nécessaires pour trouver les moyens les plus faciles et les plus efficaces pour y réussir.

§ 148

Pour cette direction continuelle il faut deux choses : il faut l’autorité publique, c’est-à-dire l’autorité du Conseil, et il faut que le Conseil soit continuellement et exactement informé des faits, soit des pratiques à réformer, soit des nouveaux statuts à établir dans chaque ancien établissement ; il faut que ce Conseil voie des raisons démonstratives d’utilité pour faire ces changements ; il faut surtout qu’il voie clairement des moyens efficaces pour intéresser suffisamment ceux qui gouvernent ces établissements à les mieux gouverner dans la suite.

§ 149

De là il suit que le Conseil a continuellement besoin de bons mémoires politiques, qui ne peuvent se faire que par des génies supérieurs, qui aient et beaucoup de loisir et une expérience suffisante ; il en a besoin, non seulement sur chacune des quatre fondations déjà faites, mais encore sur les quatre établissements principaux à faire, aussi bien que sur les autres établissements moins importants.

§ 150

Or rien n’est plus propre à faire travailler à l’envi les meilleurs esprits sur un même sujet que de proposer un prix pour le meilleur mémoire sur chacune de ces matières.

§ 151

Ce ne sera pas toujours la valeur du prix qui seule animera les écrivains, mais ils auront encore d’autres motifs, d’autres ressorts plus puissants : l’honneur de surpasser des rivaux très estimables ; l’honneur d’être fort utiles à leur patrie ; souvent le désir d’être connu pour plus habile démontreur et pour plus profond politique que d’autres, dans les matières proposées ; l’espérance que cette réputation pourra conduire ceux qui auront remporté plusieurs prix à être choisis pour être placés dans l’Académie politique lorsqu’elle sera formée, et dans divers emplois publics de l’État où l’on a besoin de génies pénétrants et solides ; enfin ces prix politiques seront des moyens très propres à faire connaître avec sûreté la vraie valeur des grands génies et de leurs talents, c’est-à-dire le degré de leur mérite national.

§ 152

Il suffirait que le prix le plus modique fût d’abord d’environ un marc d’or monnayé15, qui vaut présentement environ huit cents livres de notre monnaie numéraire, et le plus grand de trois marcs d’or.

§ 153

Les grands politiques spéculatifs qui auraient du loisir, ou à la campagne, ou dans les petites villes, ou dans les monastères, travailleraient volontiers tous les ans à bien faire le mémoire proposé par l’Académie politique ; ainsi tous les bons esprits d’un État travailleraient sans cesse à perfectionner les bons ouvrages faits sur les sujets les plus importants au bonheur de la société ; au lieu que faute de récompense proposée, faute de juges, faute de direction des esprits vers les matières les plus importantes, les bons esprits ne travaillent que peu, ne se fortifient que peu par le travail, et s’appliquent à des bagatelles plus propres à amuser des enfants qu’à perfectionner la raison des sujets et le gouvernement des souverains.

§ 154

Je crois bien qu’il arrivera que des fondateurs particuliers pourront commencer les fondations ; mais enfin le point principal est de commencer cette nouvelle fondation, particulièrement pour mettre le plus grand nombre des grands esprits en train d’étudier à fond les différentes parties de la politique.

§ 155

Au fond, qu’est-ce que ce serait que des fondations de cinq ou six mille livres de rente annuelle, en comparaison de la grande utilité qu’elles procureront tous les ans à l’État ?

§ 156

Les auteurs des mémoires auraient soin, au commencement de leurs discours, de faire un extrait historique de ce qui aurait été écrit de meilleur avant eux, et particulièrement depuis trente ans, sur le sujet proposé, pour mettre le lecteur plus au fait de la matière.

§ 157

Il aurait soin ensuite de démontrer le mieux qu’il serait possible : 1o la grande utilité de l’établissement qu’il propose ; 2o les moyens les plus commodes et les plus efficaces pour l’exécuter ; 3o la solidité des réponses qu’il fait aux objections.

§ 158

Je suppose que cette fondation soit faite en faveur de l’Académie politique, lorsqu’elle sera établie ; et jusqu’à ce qu’il y en ait une établie en France, je suppose qu’en attendant, elle soit faite en faveur de l’Académie française, où il y a déjà beaucoup de personnes capables d’être dès à présent d’excellents membres de l’Académie politique.

§ 159

Je suppose que le secrétaire ait reçu la rente de huit cents livres sur l’Hôtel de Ville16, de la première fondation qui se fera, et qu’il ait fait publier dans ses gazettes et dans les journaux de France et des pays étrangers le sujet du prix ou des prix qu’elle donnera dans les années suivantes au meilleur mémoire, afin que ceux qui voudront travailler aient plus de loisir de s’instruire des faits, et de donner de bonnes démonstrations de ce qu’ils entreprendront de démontrer.

§ 160

Un des principaux buts du fondateur serait de faire naître ainsi, tous les vingt ans, à très bon marché, un nouveau recueil de mémoires politiques, sur les principales matières de cette science, par les plus grands génies et par les plus savants politiques, en faveur des jeunes lecteurs, et de former ainsi un très grand nombre d’habiles politiques spéculatifs et praticiens dans l’État, de sorte qu’en un siècle le progrès de la science du gouvernement devînt fort sensible.

§ 161

Ainsi les démonstrations politiques sur l’utilité et sur les moyens de perfectionner certains établissements salutaires devenant plus nombreuses et plus communes parmi les nations qui auraient le bonheur d’avoir de pareilles fondations de prix, les États pourraient plus facilement profiter dans la pratique des bons règlements et des bons établissements qui auraient été proposés et démontrés dans la politique spéculative, comme la plupart de nos arts profitent tous les jours insensiblement dans la pratique de la connaissance spéculative de diverses parties de la physique spéculative.

§ 162

Je suppose que de la première fondation de huit cents livres de rente sur la Ville, il y en aurait cent pour le secrétaire de l’académie, et les sept cents restant pour le prix qui serait donné ou en diamant ou en or, au choix du vainqueur.

§ 163

Si j’intéresse ainsi le secrétaire, c’est qu’il faut toujours au moins un solliciteur particulier, suffisamment intéressé à faire observer la loi faite en faveur du public ; autrement la loi est négligée, la fondation mal observée, et le public mal servi.

§ 164

Ces sortes de fondations pour des prix politiques, dont le fonds sera si modique dans les commencements, seront pourtant les plus utiles de toutes les fondations précédentes et futures, puisqu’elles regardent non seulement l’observation et le perfectionnement de toutes celles qui sont faites anciennement, mais encore de toutes celles qui se feront dans la suite, soit par des fondateurs qui donnent durant leur vie, soit par d’autres qui ne donneront que par testament.

§ 165

L’académie pourra proposer pour les prix tantôt quelqu’une des huit matières dont je viens de parler, comme plus importantes, tantôt plusieurs matières moins importantes ; elle pourra elle-même en proposer à son choix d’autres que celles de la fondation, et les plus importantes toujours préférées aux moins importantes.

§ 166

C’est qu’il est raisonnable que le fondateur, dont le but est que la fondation soit la plus utile qu’il est possible à lui-même et à sa patrie, s’en rapporte pour l’avenir au choix d’une compagnie qui dans quelques siècles sera beaucoup mieux instruite que lui de ce qui sera le plus utile alors à cette patrie.

§ 167

Celui qui est persuadé que plus les bienfaits qu’il procure au public sont grands, plus il en sera récompensé après cette vie, doit être bien aise qu’une compagnie qui lui survivra dans mille ans choisisse encore mieux qu’il n’a fait par son acte de fondation le sujet qui contribuera beaucoup davantage à l’augmentation de son bienfait, et par conséquent doit laisser ce choix à la compagnie à laquelle il en a recommandé l’exécution.

§ 168

Quand nous considérons certains établissements politiques qui nous étonnent par leur grande importance et par leurs grands effets, notre surprise diminue peu à peu en nous représentant les diverses causes qui ont le plus contribué en divers temps à ces effets ; surtout quand nous remontons par degrés des derniers effets aux dernières causes immédiates, qui étaient elles-mêmes les effets naturels des pénultièmes causes, qui étaient elles-mêmes les effets naturels des causes immédiatement précédentes.

§ 169

Nous voyons alors en remontant ainsi d’effets en effets deux choses principales : l’une, que la chose devait ainsi arriver, supposé les avantages et les moyens du projet bien démontré, et qu’il eût été encore plus étonnant qu’elle ne fût pas arrivée ; l’autre, que rien de tout cela ne serait arrivé dans le temps sans une première pensée de quelqu’un, sans le soin qu’il a eu d’approfondir cette pensée ou ce projet, et de le mettre par écrit ; or voilà comment les plus petits événements joints à d’autres deviennent les premières causes, dans les temps postérieurs, de très grands effets.

§ 170

Il est certain, par exemple, que sans le premier projet d’une petite compagnie fait par l’illustre Ignace de Loyola, la Compagnie des jésuites ne serait point formée et que par conséquent les grands événements où les jésuites ont eu et auront grande part ne seraient point arrivés, et n’arriveraient jamais.

§ 171

Tel sera un jour les merveilleux établissements de la Diète européenne : la pensée en est venue d’abord à Henri IV, et au duc de Sully, elle m’est venue cent ans après17 ; ce n’est présentement qu’un écrit, mais comme les grands avantages de tous les souverains y sont bien démontrés, il est impossible qu’un jour il ne s’exécute au grand avantage du genre humain. Tels sont et seront une infinité d’autres excellents projets, qui ne seront dans les commencements que de simples propositions bien démontrées.

§ 172

De là on voit que sans de bons projets bien approfondis, bien rectifiés, bien éclaircis, bien démontrés, il ne se fait presque jamais aucun bon règlement, aucun bon établissement, et que quand ces premières causes manquent, leurs bons effets manquent nécessairement. Ces premiers projets sont comme autant de grains de froment que l’on sème : tous ne réussissent pas ; mais il n’en viendrait pas trente fois plus que l’on n’en sème, si l’on n’en semait point du tout.

§ 173

Les meilleurs projets ressemblent en cela aux graines semées, auxquelles il faut du temps et plusieurs conjonctures favorables pour fructifier, mais sans graines semées, point d’arbres, point de blé, point de fruits.

§ 174

Que produiront donc ces fondations ? Elles produiront toujours en abondance des graines excellentes ; et sans graines excellentes, point de fruits excellents.

OBJECTION

§ 175

On ne peut jamais vous contester le fond de votre projet. Il est certain que plus on cultiverait toutes les parties de la science du gouvernement, et surtout les parties les plus importantes au bonheur des citoyens, plus nous aurions d’excellents règlements bien observés, d’excellents établissements bien gouvernés ; et que si la méthode du scrutin perfectionné était bien pratiquée dans les États d’Europe, nous aurions partout dans vingt ans, dans quarante ans, des ministres, des sous-ministres, et des Conseils incomparablement plus sages, plus éclairés, et avec des intentions mieux dirigées vers la plus grande utilité de l’État que nous n’avons.

§ 176

Il est certain qu’avec vos fondations de prix proposés pour ceux qui auront mieux démontré l’utilité et les moyens les plus propres, soit pour perfectionner quelque ancien établissement, soit pour en commencer un nouveau, suivant la proposition du prix de l’Académie française, ou plutôt de l’Académie politique, seraient des moyens très efficaces pour faire bien cultiver la plus utile de nos sciences, dont la culture est cependant très négligée.

§ 177

Il est certain qu’on pourrait attendre de ces fondations une grande augmentation de bonheur en peu d’années pour la France, et pour tous les autres États où ces méthodes pour faire mieux cultiver la politique seraient établies ; mais vous conviendrez aussi que de la manière dont nos États, et surtout ceux d’Europe que nous connaissons, sont gouvernés, la chose n’est nullement praticable présentement : ce n’est pas que l’intérêt des souverains et l’intérêt de leurs sujets s’y opposent ; au contraire, il est évident que les souverains ne pourraient jamais gouverner avec plus de facilité, et avec un plus grand succès, et que les peuples n’auraient jamais tant de sujet de se louer de leur gouvernement.

§ 178

Mais l’intérêt des principaux ministres de chaque État paraît opposé à la culture et au perfectionnement de la science du gouvernement. Ils ont trop à craindre qu’il ne se forme des ministres plus habiles, plus grands génies, plus justes, plus bienfaisants : c’est-à-dire meilleurs citoyens et meilleurs sujets qu’ils ne sont eux-mêmes, ou qu’ils ne sont estimés. Il ne leur importe que peu que leur nation soit si bien gouvernée, au lieu qu’il leur importe beaucoup de la gouverner longtemps, sans qu’on puisse être tenté de choisir personne plus capable qu’eux de mieux remplir leur poste.

§ 179

Or un pareil établissement opposé directement à l’intérêt des ministres généraux, et des autres principaux ministres, quelque avantageux qu’il soit aux souverains et à leurs peuples, est absolument impraticable. Il est vrai qu’ils ne donneront à leurs souverains que de mauvaises raisons, pour lui faire craindre les suites d’un pareil établissement ; mais combien peu de souverains sont capables de discerner, par eux-mêmes, les mauvaises objections, et qui consulteront-ils pour en juger ? qui sera le sujet qui sollicitera pour le public, et qui se chargera de montrer la faiblesse des raisons d’un ministre général qui désapprouverait ces chaires de politique, ces conférences politiques, cette Académie politique, cette méthode du scrutin ? Or quand l’intérêt des ministres se trouve opposé à l’intérêt du souverain et des sujets, il serait bien surprenant que les ministres perdissent leur cause lorsqu’ils sont juges et parties.

Réponse

§ 180

1o J’ai proposé comme véritables l’utilité et les moyens d’augmenter la culture des plus importantes parties de la science du gouvernement : je l’ai démontré, et une pareille vérité bien démontrée peut un jour fructifier.

§ 181

2o Ne peut-il pas se trouver des ministres principaux qui soient bons sujets et bons citoyens, et qui craignent moins de perdre leur place que de laisser passer les occasions de rendre de grands services à leur maître et à leur patrie, en favorisant le progrès de la politique dans l’État ?

§ 182

Est-il impossible qu’un ministre général, homme de bien, voie cette vérité démontrée ? Est-il impossible que quelque homme de vertu, devenu ministre général d’un grand souverain, après avoir été convaincu de la grande utilité du grand progrès de cette science, souhaite de faire un pareil établissement ?

§ 183

3o Ne peut-il pas se trouver un roi en Europe qui ait assez d’esprit pour sentir la vérité et la solidité de ce mémoire, et pour juger de la faiblesse des raisons que l’on opposerait au grand progrès des parties principales de la science du gouvernement ?

§ 184

Si, par exemple, le feu duc de Bourgogne eût régné, lui qui lisait beaucoup ; si Henri IV eût vu un pareil mémoire, n’est-il pas possible que le projet eût été goûté et mis en œuvre de son règne ?

§ 185

4o Quelle gloire pour un ministre général, qui sous son ministère établirait la culture de la science du gouvernement, la méthode du scrutin perfectionné pour remplir les emplois publics des sujets les plus dignes, et la Diète européenne, pour rendre la paix perpétuelle ; et que pourrait-il entreprendre qui rendît sa grande fortune et sa grande considération moins sujettes à l’inconstance des choses humaines ?

§ 186

De là ne suit-il pas que les circonstances favorables à ce projet ne sont pas impossibles, ni en France, ni dans les autres États d’Europe ; et l’exemple d’un État voisin qui aurait mis en œuvre ces projets, avec un grand succès depuis un siècle, ne suffirait-il pas aux autres États voisins pour les engager à l’imiter ?

§ 187

Il faut toujours tâcher de bien démontrer des vérités importantes, et les publier, afin que les esprits bienfaisants, qui entreront en autorité, puissent les saisir et les faire un jour fructifier.

SECOND DISCOURS
Établissement de deux compagnies d’une académie politique

OBSERVATION I [•]

§ 188

Un souverain, pour choisir avec sûreté un excellent ministre, peut-il rien faire de plus prudent que de le choisir entre les trois meilleurs sujets que lui indiqueront les trente conseillers d’État, par scrutin entre eux, puisqu’ils ont été eux-mêmes choisis un à un comme les meilleurs sujets de la classe politique, inférieure, qui est celle des intendants des provinces ?

§ 189

Mais pour avoir un jour cette classe d’excellents conseillers d’État, toujours remplie d’excellents esprits bien exercés depuis leur jeunesse dans les diverses parties de la politique spéculative et depuis plusieurs années dans toutes les parties de la politique pratique, et qui soient distingués entre leurs pareils par la pratique de la justice et de la bienfaisance, il faut une classe inférieure : c’est-à-dire celle des trente intendants de province, qui soit comme la pépinière, où le roi puisse connaître, par le résultat du scrutin, les trois meilleurs sujets dont il choisisse un pour remplir une place de conseiller d’État.

§ 190

Mais pour être sûr d’avoir toujours la classe des intendants remplie de trente sujets excellents, le souverain, lorsqu’il y vaquera une place d’intendant, n’a qu’à le prendre dans la classe inférieure qui en est la pépinière.

§ 191

Cette pépinière est la classe des rapporteurs du Conseil, que je suppose divisée en deux compagnies, chacune d’environ trente, que l’on nomme en France maîtres des requêtes, dans laquelle il puisse choisir pour intendant un des trois que chaque compagnie de ces rapporteurs lui indiquera tour à tour par scrutin comme les trois meilleurs d’entre eux : c’est-à-dire comme ceux qui auront le plus de mérite national, qui consiste à avoir les plus grands talents et les plus grandes vertus nécessaires à servir plus utilement la nation dans leur emploi.

§ 192

Mais pour avoir toujours sûrement la classe des rapporteurs du Conseil composée d’excellents sujets et de la plus grande espérance, n’est-il pas absolument nécessaire qu’il y ait aussi une autre pépinière tout établie, ou une classe inférieure d’excellents esprits, exercés depuis plusieurs années dans la pratique des vertus et dans les différentes parties de la politique spéculative ; et ce sera l’Académie politique, dont les membres indiqueront par scrutin les trois qui auront plus de mérite national, afin que le roi en puisse choisir un des trois pour remplir une place de rapporteur du Conseil quand il en vaquera.

§ 193

Mais pour avoir cette première classe politique, supérieure, remplie des trente esprits de la plus grande espérance, pour devenir très éclairés dans la politique pratique, le roi peut-il rien faire de plus prudent, à mesure qu’il y vaquera une place, que de le choisir du nombre des trois que nommeront par scrutin les trente membres de l’Académie politique inférieure ?

§ 194

Mais pour avoir l’académie inférieure toujours remplie des meilleurs esprits, le roi peut-il rien faire de plus prudent, lorsqu’il y vaquera une place, que d’ordonner à ceux qui composent les deux académies politiques de lui indiquer les trois qui ont donné à examiner les meilleurs mémoires politiques, tant pour la forme que pour l’importance de la matière ?

§ 195

L’on voit que par cette méthode, ni la supériorité d’ancienneté, ni la supériorité de naissance, ni la supériorité de faveur, ni la supériorité de richesses, ni la supériorité d’intrigue ne détermineraient plus jamais le souverain sur le choix des sujets les plus propres à bien remplir les plus hautes places du Conseil ; mais que ce serait uniquement la supériorité de mérite national, reconnue par les pareils, qui sont les meilleurs connaisseurs.

§ 196

Ce qui est même le plus important pour la réputation de la prudence et de la justice du souverain, c’est que l’on ne peut pas imaginer une méthode plus sûre pour le faire estimer plus juste, plus prudent et plus bienfaisant qu’aucun de ses prédécesseurs ou de ses contemporains lorsqu’ils n’useront point de la même méthode.

§ 197

Voilà donc la nécessité de l’établissement des deux compagnies de l’Académie politique démontrée, si l’on veut avoir diverses pépinières subordonnées pour former un jour, pour entretenir et pour perfectionner le Conseil d’un excellent gouvernement.

OBSERVATION II

§ 198

Pour procurer plus de bonheur dans un État, on ne saurait jamais y procurer un trop grand progrès dans toutes les parties de la politique spéculative et pratique ; or pour y parvenir, rien n’est plus utile que d’y procurer un grand nombre de bons mémoires politiques bien démontrés sur toutes les parties, et particulièrement sur les plus importantes.

§ 199

Je suppose que l’on soit persuadé que rien n’est plus utile, pour cet effet, que de proposer aux gens d’esprit, qui ont du loisir, des prix pour ceux qui traiteront ces sujets plus importants, et qui observeront la meilleure méthode de les traiter.

§ 200

Or pour y parvenir, peut-on mieux faire que d’établir une académie politique, composée de gens qui auront fait preuve de leurs talents par les prix politiques qu’ils auront remportés, et ne faut-il pas, outre cela, des juges compétents pour distribuer ces prix ? Ainsi la nécessité de procurer un grand progrès de la politique, pour procurer un excellent gouvernement, n’amène-t-elle pas encore la nécessité de l’établissement des deux compagnies de l’Académie politique, tant pour choisir les sujets les plus importants des prix politiques que pour juger quels seront les mémoires les plus dignes des prix ?

§ 201

N’est-il pas à propos que ces mémoires couronnés soient encore rectifiés avant que d’être imprimés? Or qui peut mieux s’en acquitter que les membres de l’Académie politique, qui auront des gratifications pour cet effet ?

§ 202

N’est-il pas même raisonnable de récompenser les bons mémoires politiques autres que ceux faits sur des sujets proposés par l’académie ? Or pour cela n’est-il pas à propos que cette académie estime cette récompense et envoie au bureau consultatif les motifs et la méthode de son estimation ?

§ 203

N’est-il pas évident que ce serait une grande perte pour l’État de ne pas mettre en œuvre, pour perfectionner le gouvernement, les grands génies qui se retirent jeunes, ou à la campagne, ou dans des communautés ? Or que peut-on faire de mieux que de leur assurer d’un côté des récompenses proportionnées à l’utilité de leurs mémoires, et de l’autre, des juges équitables pour en faire l’estimation ?

§ 204

Ces grands génies, invités par ces grandes récompenses, ne travailleront-ils pas sans cesse avec émulation et avec ardeur dans leur cabinet à méditer profondément sur les sujets les plus importants du gouvernement, qui auront déjà été traités par leurs habiles prédécesseurs ? Or c’est un travail que ne peuvent pas faire les ministres parce que leur esprit est entièrement occupé du détail d’un nombre infini d’affaires de particuliers qui sont pressantes, journalières et qu’il faut décider et faire exécuter : voilà une seconde preuve de la nécessité d’une académie politique.

OBSERVATION III

§ 205

Je suppose que l’Académie politique soit d’une compagnie de soixante : trente à deux cents onces d’argent, ou à mille deux cents livres de pension, et trente à quatre cents onces, ou deux mille quatre cents livres ; et qu’elle soit divisée en trois bureaux de vingt chacun, pour répondre aux ministères ; que dix de la petite pension soient de chaque bureau ; qu’ils en puissent changer au bout de trois mois, pour se mieux instruire de toutes les matières. Je suppose que chacun de ces bureaux choisisse leur président pour un an, et que le quart des pensions soit payé en jetons deux fois la semaine : les jetons plus forts du double pour la grande pension et au profit des présents, afin de rendre les assemblées plus fréquentées.

§ 206

Il est à propos surtout que l’établissement des compagnies soit propre à augmenter, non seulement l’émulation nécessaire pour augmenter le travail, mais encore pour y augmenter la patience et la politesse entre les membres, qualités nécessaires pour l’agrément du travail.

§ 207

Les places de présidents annuels et de pensions différentes, qui se donneront au scrutin aux académiciens, seront d’une grande efficacité pour entretenir et fortifier l’application au travail de ceux dont plusieurs sont destinés aux premières places et à conduire les peuples à une plus grande perfection et par un chemin plus agréable pour ceux qui gouvernent et plus utile pour ceux qui sont gouvernés.

§ 208

En général l’État doit avoir pour maxime fondamentale que les appointements et les honneurs que reçoivent les citoyens les plus utiles à l’État soient plus grands que ceux des citoyens moins utiles ; mais comme nous ne visons, quant à présent, qu’à faciliter l’établissement, il faut aller d’abord au plus simple et au plus facile.

OBSERVATION IV

§ 209

L’auteur d’une découverte [•] aura une rente de vingt ans sur la Ville, payable à lui ou à ses héritiers, ou créanciers, ou donataires, à commencer du jour du résultat de l’académie : c’est-à-dire du jour de l’estimation de la récompense. Le brevet de la pension expédié par le secrétaire d’État fera mention de la date de ce résultat.

§ 210

Une grande multitude de petites découvertes d’une médiocre utilité, soit dans la science du gouvernement, soit dans les arts et dans les manufactures, soit dans les sciences plus curieuses qu’utiles, opère souvent le même effet pour le bien public qu’une ou deux grandes découvertes.

§ 211

Ainsi il est à propos de récompenser par de petites rentes ou par de petites gratifications les petites découvertes bien démontrées, pour donner courage aux esprits médiocres de travailler à augmenter, selon leurs forces, l’utilité de la société.

§ 212

La nécessité est mère de l’invention, parce qu’elle est mère des efforts d’application : cela prouve que rarement les gens riches quittent les plaisirs et les amusements ordinaires de leur condition pour chercher avec peine et avec une application constante des inventions utiles aux autres, et de côté-là nous ne devons presque rien aux riches, en comparaison de ce que nous devons aux nécessiteux.

OBSERVATION V

§ 213

[•]Si la découverte est estimée [•] deux cent mille livres de revenu par an au profit de l’État ; et si trois auteurs avaient donné en même temps leur projet et travaillé à peu près également utilement, l’académie pourra diviser la rente de vingt ans de deux mille livres aux trois auteurs, selon la proportion de la valeur de leur travail.

§ 214

Il est de l’intérêt de l’État d’appliquer un plus grand nombre de grands esprits aux découvertes qui sont les plus importantes, et pour cela, il est à propos qu’ils espèrent tous une portion de la récompense due à la découverte ; ainsi leur espérance sera d’autant mieux fondée que la récompense pourra être divisée en plus de parts.

§ 215

Il faut présentement examiner les moyens nécessaires pour intéresser suffisamment les promoteurs des bons projets, et à les mettre en exécution.

§ 216

Il est certain que les ministres sont les seuls promoteurs efficaces des découvertes utiles ; il n’est pas moins certain qu’ils ont déjà assez de travaux ordinaires dans leurs emplois, de sorte que si on leur demande encore des travaux extraordinaires, il est nécessaire pour l’intérêt de l’État qu’ils trouvent leur intérêt particulier et une récompense particulière et suffisante pour ces travaux extraordinaires.

§ 217

Autrement, n’est-il pas visible que la plupart des ministres, qui du côté des sentiments vertueux ne sont souvent que des hommes du commun, ne trouveront point assez de loisir et ne prendront point assez de peine pour faire profiter la nation du travail du découvreur, et qu’ils négligeront de faire passer le règlement au Conseil, quelque avantageux qu’il soit au public, dès qu’il ne leur apportera aucun avantage particulier et suffisant pour les dédommager d’une augmentation de travaux ? Ils se trouveront même souvent beaucoup plus intéressés par leur intérêt particulier à le faire désapprouver, ou à le laisser dans l’oubli, qu’à le faire passer au Conseil et à le faire exécuter, si on ne trouve le moyen de les intéresser suffisamment au succès du projet.

§ 218

Il est donc absolument nécessaire, si l’on veut que la découverte devienne utile au public, que la loi, pour multiplier les bons règlements, assigne au vérificateur de l’Académie, au rapporteur du bureau du Conseil, au ministre particulier et au ministre général, comme promoteurs, une autre récompense différente de celle qui est due au découvreur, ou aux découvreurs.

§ 219

Or, il faut que cette récompense soit suffisante pour les dédommager avantageusement, non seulement de l’augmentation de leur travail, mais encore de la peine qu’ils ont à faire réussir des découvertes qu’ils n’ont pas faites eux-mêmes.

§ 220

Les ministres sont trop occupés des affaires courantes pour faire des découvertes eux-mêmes, ou du moins pour approfondir suffisamment et pour démontrer la grande utilité des vues qui leur viendraient à l’esprit, et les meilleurs moyens de les mettre à exécution : ainsi il faut des hommes d’une grande intelligence, qui soient sans emploi public, ou du moins peu employés, et qui aient l’esprit calme, peu distrait, pour faire des découvertes importantes, pour les bien digérer, et pour les bien démontrer.

§ 221

Mais ces inventeurs spéculatifs, pour faire passer leurs heureuses découvertes de la stérile spéculation à la fructueuse pratique ont besoin du crédit, des lumières et des soins de quatre autres politiques praticiens : 1o d’un académicien rectificateur, 2o d’un conseiller rapporteur du bureau consultatif, 3o du ministre particulier, 4o du ministre général lorsqu’il y en a un, c’est-à-dire lorsque le roi, ou ne veut pas, ou ne peut pas gouverner par lui-même.

OBSERVATION VI

§ 222

L’académicien rectificateur [•] aura pour récompense de son travail une rente de vingt ans équivalente à la [•] vingtième partie de la rente du découvreur, à commencer comme du jour du résultat du bureau consultatif ; de sorte que si la rente du découvreur est de [•] deux mille livres, la rente du rectificateur ou perfectionneur sera de [•] cent livres.

§ 223

Le rectificateur fait un travail extraordinaire ; ainsi il est de l’intérêt de l’État que pour l’encourager à ce travail, il ait devant les yeux une récompense extraordinaire, proportionnée à l’utilité publique qu’il procure par ce travail, et cette récompense sera égale à la vingtième partie de la récompense du découvreur qui y aura employé vingt fois plus de temps.

§ 224

On mettra dans le registre du bureau de l’Académie le nom, le pays et la rente du découvreur avec le mémoire perfectionné, le règlement qu’il aura produit, et le nom et le pays du rectificateur.

§ 225

Le secrétaire de l’Académie aura soin de donner au public de temps en temps de nouveaux tomes de semblables collections tant pour honorer la mémoire des bienfaiteurs du public que pour instruire ceux qui étudieront la science du gouvernement.

§ 226

Ce seront ces collections imprimées qui formeront proprement une bibliothèque politique complète, et remplie de faits constants et de maximes bien démontrées.

§ 227

Ce sera un grand honneur, et un grand plaisir, soit pour l’inventeur, soit pour le perfectionneur et pour leur postérité, de voir leurs noms inscrits dans un pareil registre, comme bienfaiteurs de la nation ; ainsi ce sera un grand ressort pour multiplier les meilleurs ouvrages et pour faire travailler toujours les autres avec ardeur, avec constance et avec succès, pour la plus grande utilité publique.

§ 228

Les grands génies des provinces éloignées de la capitale, laborieux, quoique sans emploi public, manquent de bons mémoires politiques imprimés, pour se rendre, à petits frais, profonds dans la science du gouvernement ; ils manquent de moyens pour faire connaître leurs grands talents et leurs beaux projets : or par l’établissement des académies politiques et des bureaux consultatifs du Conseil, ils ne manqueront plus de rien et pourront ainsi avec leurs seules méditations, et sans sortir de leur cabinet, rendre un jour de grands services à la nation [•] par le perfectionnement des différentes parties les plus importantes de la science du gouvernement.

§ 229

Je les appelle bienfaiteurs publics avec beaucoup de raison ; car n’est-ce pas faire beaucoup de bien à la patrie que de lui donner cent pour un ?

§ 230

Le [•] rapporteur du Conseil aura récompense égale à celle de l’académicien rectificateur ; le ministre particulier qui aura fait passer au Conseil un règlement aura de même comme le promoteur une rente de vingt ans qui sera [•] pareille à celle du rectificateur.

§ 231

Le ministre général, comme principal promoteur d’un règlement, aura une rente [•] pareille à celle du rectificateur ; mais ces rentes des trois promoteurs ne commenceront à courir que du jour de la publication et de l’impression du règlement.

§ 232

Le nom du ministre rapporteur sera mis dans le règlement, dans ces termes : ouï le rapport du sieur…

§ 233

[•]Ces rentes de récompense finiront au bout de vingt ans, au lieu que le profit annuel, ou l’avantage annuel valant deux cent mille francs, ne finira qu’avec l’État même.

§ 234

La rente du découvreur et celle du rectificateur commenceront à courir du jour du résultat du bureau consultatif, parce qu’ils auront fait alors tout ce qui est en leur pouvoir pour l’utilité de l’État. Mais la rente du rapporteur, celle du ministre particulier et celle du ministre général ne commenceront à courir que du jour de la publication du règlement, qui est le commencement de l’exécution du projet avantageux à l’État : car jusque-là ces trois promoteurs n’auront pas fait ce qui est en leur pouvoir pour l’utilité publique.

§ 235

Ce qui peut surprendre, c’est que la centième partie du profit annuel de l’État puisse être un motif suffisant pour faire travailler toute l’année un si grand nombre de découvreurs, qui souvent n’arriveront à faire d’excellents mémoires qu’après avoir passé dix ans à en faire les uns mauvais, les autres médiocres.

§ 236

Mais il faut remarquer deux choses ; la première regarde les découvreurs : c’est que la méthode des prix et des autres récompenses proposées pour le meilleur ouvrage procure un grand avantage à l’État en ce que l’espérance d’une récompense petite pour l’État fait travailler avec ardeur vingt personnes, dont aucun ne voudrait entreprendre un pareil travail pour la vingtième partie de la valeur de la récompense proposée.

§ 237

La seconde, c’est que dans un grand État tel qu’est un royaume de quatre ou cinq millions de familles, on ne saurait augmenter le profit annuel de chaque famille de la valeur de vingt sous, l’une portant l’autre, que ce ne soit une augmentation de quatre ou cinq millions de profit annuel pour l’État qui n’est que le composé de ces quatre ou cinq millions de familles.

§ 238

Il est vrai que cette proportion du centième auquel je réduis la récompense de la découverte ou du bienfait procuré à la nation, ne formera pas un objet si considérable pour un État moitié moins peuplé et dont les habitants sont la moitié moins riches ; mais tout sera cependant en proportion.

§ 239

Il arrivera souvent que les bons projets n’augmenteront pas l’utilité de toutes les familles de la nation, mais seulement de la moitié ou du tiers ou du dixième de ces familles.

§ 240

À l’égard des républiques, qui, pour Conseil suprême, ont six ou sept ministres, la rente due au promoteur sera partagée entre eux également.

§ 241

On ne saurait avoir trop d’égard pour l’intérêt particulier des promoteurs à l’exécution des projets salutaires au public, parce que sans leur ministère les découvreurs et les rectificateurs travailleraient en vain pour l’utilité publique.

§ 242

Je sais bien que la plupart des ministres penseront ou du moins diront qu’ils sont déjà suffisamment payés par leurs appointements ordinaires, et n’ont pas besoin de récompenses extraordinaires pour les travaux extraordinaires, mais il est de la dernière importance pour le bien de l’État, et pour l’exécution de cet édit, de ne pas écouter dans cette occasion leur générosité : car il est absolument nécessaire que leurs successeurs qui ne seront pas si vertueux et si désintéressés soient sûrs d’être toujours suffisamment récompensés de l’extraordinaire de leur travail, et suffisamment dédommagés de la peine que peut leur causer la jalousie naturelle contre les découvreurs.

§ 243

Il faut qu’ils soient ainsi toujours suffisamment intéressés à former et surtout à faire toujours exécuter avec exactitude ce règlement fondamental de toutes les découvertes futures par la récompense des promoteurs ; ainsi il est absolument nécessaire pour le bien de l’État que tous les ministres reçoivent leur droit pour chaque règlement.

§ 244

Ils verront bien eux-mêmes qu’il est de l’intérêt de l’État que leurs successeurs soient toujours suffisamment intéressés à entreprendre des travaux extraordinaires lorsqu’ils sont déjà fort chargés de travaux ordinaires, et qu’autrement les meilleurs règlements ne se feront point ou ne se feront que très lentement, lenteur très préjudiciable aux États.

§ 245

Enfin ne sont-ils pas toujours les maîtres d’employer en bonnes œuvres utiles aux pauvres hôpitaux et aux pauvres collèges, à la réparation des grands chemins, ces rentes que leur produiront leurs soins et leurs travaux extraordinaires ? Mais on voit qu’il est de la dernière importance pour l’utilité de l’État qu’ils les reçoivent [•]. Ces sortes de rentes de cent livres qui ne durent qu’un certain nombre d’années, qu’on appelle annuités18 en Angleterre, pourront se vendre et vaudront plus de mille livres la première année, et comme il se fera un grand nombre de pareilles découvertes tous les ans dans chaque ministère, les ministres auront de ce côté-là un profit considérable, et surtout le ministre de l’Intérieur de l’État et le ministre général.

OBSERVATION VII

§ 246

[•]Le roi ou le ministre général et chacun des trois ministres particuliers auront une table des projets d’édits, de déclarations d’arrêts résolus, rangés selon l’ordre dans lequel ils doivent être exécutés ; et cet ordre sera fait dans un Conseil général où seront les présidents de tous les bureaux. Ils seront rangés selon que le règlement sera pressant, soit pour le mal qu’il doit faire cesser, soit pour le bien qu’il doit procurer, et selon la facilité de l’exécution.

§ 247

[•]Le prince qui établira une académie politique dans son État et qui sera assez prudent pour en tirer par degré les membres de son Conseil rendra son règne le plus célèbre de tous les règnes précédents par les avantages immenses qu’il procurera à la nation ; c’est que le roi du plus grand génie pour le gouvernement ne saurait jamais rien imaginer de plus utile pour ses peuples, et par conséquent de plus glorieux pour lui-même, que d’établir une forme de gouvernement perpétuelle, avec le secours de laquelle l’État soit nécessairement toujours aussi bien et même mieux gouverné durant le règne des princes faibles et malhabiles qui lui succéderont, qu’il l’a été par sa grande prudence durant sa vie.

§ 248

Or quand l’établissement sera fait une fois, il n’y a plus à craindre qu’il périsse : les rois et les peuples sont trop évidemment intéressés [•] à soutenir un art si utile ; il peut se perfectionner ; mais il ne saurait périr ; sa grande utilité lui assure une durée immense, et cette durée immense lui assure un progrès immense, c’est-à-dire un bonheur incomparablement plus grand que celui dont jouissent les peuples les mieux policés qui soient aujourd’hui sur la terre.

OBSERVATION VIII

§ 249

[•]Les ecclésiastiques qui n’auront point d’emploi public pourront être de l’Académie politique.

§ 250

[•]On ne saurait employer trop de moyens pour entretenir la paix dans le clergé et la tranquillité dans l’État : or un des moyens les plus efficaces pour cet effet, c’est de mettre dans le gouvernement un tiers d’ecclésiastiques de grands esprits et qui ayant étudié à fond les principes de la politique religieuse ayant bien compris que le principe de la charité bienfaisante était le fondement de la politique qui regarde le bonheur de la vie future des esprits immortels des hommes.

§ 251

Or il y a dans le clergé un assez grand nombre d’excellents esprits, et aussi capables d’application que dans la noblesse et dans la magistrature ; et ne serait-ce pas un grand dommage pour le gouvernement de l’État de le priver de tant d’esprits du premier ordre ?

§ 252

Il y a [•] dans les pays catholiques quantité de revenus ecclésiastiques qui seraient bien mieux employés à récompenser ceux qui servent l’État et l’Église dans cette académie, qu’à nourrir mollement d’inutiles fainéants.

§ 253

Il ne faut pas craindre qu’un excellent esprit qui aura passé douze ou quinze ans de sa vie à étudier la science du gouvernement parmi d’autres excellents esprits donne [•] jamais avec excès dans certaines opinions extravagantes que nos pères tiennent de leur enfance. Il ne faut pas craindre qu’il ne préfère pas toujours l’esprit de paix et de charité aux disputes frivoles des théologiens un peu fanatiques. Ces rapporteurs ecclésiastiques pourraient devenir d’excellents intendants et puis d’excellents conseillers d’État et enfin d’excellents ministres ; et cela parce qu’ils auraient commencé par se distinguer dans la politique.

§ 254

Ainsi plût à Dieu que le gouvernement s’accoutumât à prendre les évêques dans l’Académie politique ; la religion se tournerait insensiblement à recommander particulièrement aux hommes d’être justes pour éviter l’enfer, et d’être bienfaisants pour plaire à Dieu et pour obtenir le paradis ; ce serait alors que les intérêts de la société chrétienne seraient toujours nécessairement unis aux intérêts de la société civile [•]. Et plût à Dieu que pour l’intérêt de la patrie le gouvernement de France obtint du pape les dispenses pour les prêtres de se marier, comme étaient les Saints-Pères et comme sont les autres prêtres grecs !

OBJECTION I

§ 255

Tout le fondement [•] de votre nouveau plan de gouvernement, et pour avoir un jour un excellent Conseil, c’est d’avoir des professeurs de politique, des présidents des conférences politiques, des prix de politique, une académie politique et différentes classes dans les emplois du Conseil. C’est l’élection des membres de chaque classe du Conseil par le scrutin perfectionné ; mais songez-vous que les appointements et les pensions de tous ces nouveaux officiers publics coûteront plus de six cent mille livres ou cent mille onces d’argent par an d’extraordinaire, pour un État aussi grand que la France, à mettre les pensions des deux classes des académiciens, les appointements des douze professeurs, les prix et les annuités pour récompenses des bons mémoires à vingt-trois mille livres ? Les soixante rapporteurs du Conseil de quatre mille livres de pension à deux cent quarante mille livres ; les trente intendants de cinq mille livres de pension à cent cinquante mille livres, outre les appointements de l’Intendance ? Et il faudra outre cela cinq cent mille livres de rentes pour dix millions qu’il coûtera pour le remboursement de cent maîtres des requêtes ; ainsi voilà plus d’onze cent mille livres de rente, dont vous chargerez le royaume de France par votre nouvelle méthode de gouvernement.

§ 256

Il est vrai que si la France et les autres États étaient convenus de préférer à l’avenir la voie de l’arbitrage européen à la voie de la guerre pour terminer leurs petits différends présents et futurs, en convenant que tous posséderaient toujours ce qu’ils possèdent actuellement : il est vrai, dis-je, que la France qui gagnerait à ce traité plus de cent cinquante millions par an, et sur la guerre seule plus de quarante millions en troupes, en vaisseaux, en fortifications, aurait raison de regarder ces douze cent mille livres de rente comme peu de choses en comparaison de l’utilité qui lui en reviendrait ; mais la Diète européenne n’est pas formée et en attendant la France demeure chargée de plus de cinquante millions par an de dépenses militaires, tant ordinaire qu’extraordinaire19.

Réponse

§ 257

[•]1o Je conviens de la dépense d’environ cent mille onces d’argent, ou de six cent mille livres de dépense extraordinaire ; car pour les remboursements ils se feront peu à peu, c’est une dette de l’État que l’on acquittera peu à peu. Or qu’est-ce que six cent mille livres par an pour avoir un jour un excellent Conseil dans l’État, et tel que ses lumières seraient tous les dix ans un progrès très sensible et une supériorité étonnante sur tous les Conseils des États où l’on n’aurait point mis en œuvre une pareille méthode ? Est-ce qu’un tel Conseil ne procurera pas incomparablement plus d’utilité à l’État que cinq ou six régiments de cavalerie qui coûtent davantage ?

§ 258

2o Un pareil Conseil qui examinerait les raisons pour et contre l’établissement de l’arbitrage européen, pour terminer sans guerre les petites contestations des souverains d’Europe, aurait bientôt déterminé le souverain à en signer les articles fondamentaux et aurait ainsi bientôt sauvé à un État comme la France, plus de cent cinquante millions ; et plus de trente millions par an de dépenses en troupes seules, en donnant cependant à l’État une sûreté incomparablement plus grande pour sa conservation, que ne peuvent jamais lui donner ces trente millions de plus de dépense en soldats et officiers.

OBJECTION II

§ 259

[•]Il ne serait pas impossible d’apprécier et d’estimer assez juste en argent le profit annuel qu’une machine nouvelle ou quelque nouvelle découverte dans tel art procurera à l’État ; mais à l’égard des découvertes qui regardent d’autres avantages de l’État, il est impossible d’en estimer au juste l’utilité. Comment, par exemple, estimer par un revenu annuel un bon projet pour rendre l’éducation de la jeunesse beaucoup plus utile à l’État que n’est celle d’aujourd’hui ?

Réponse

§ 260

1o J’ai déjà fait quelques essais pour parvenir à estimer et à mesurer en revenu annuel en argent l’utilité et les avantages annuels que l’État tirera d’un bon règlement : on en trouvera un commencement d’exemple dans le Projet pour perfectionner les chemins, dans l’Abrégé du Projet pour rendre la paix perpétuelle dans l’Europe, dans le projet pour bannir les disproportions du subside de la taille, dans le projet pour diminuer les sources des procès20 ; or pourquoi d’excellents esprits ne pourraient-ils pas perfectionner ces commencements ? Pourquoi serait-il impossible de porter jusqu’à la perfection ces essais d’estimation en revenu en argent, puisque tout avantage, toute conduite, toute peine, tout plaisir se peut estimer contre de l’argent, parce qu’avec de l’argent, nous avons déjà une infinité de commodités, de plaisirs et d’exemptions de peines, et que nous savons les estimer en argent ?

§ 261

2o Tout le monde convient que les moyens pour augmenter le revenu d’un État, composé de différentes familles ne sont pas les seuls moyens d’augmenter les plaisirs de cette famille, de cet État, ou d’en diminuer les maux ; or l’augmentation de ces plaisirs annuels, la diminution de ces maux annuels peuvent s’estimer, et s’estiment tous les jours, en argent par des revenus annuels ; ainsi on peut donner des méthodes pour les estimer avec facilité, et même avec assez de précision.

§ 262

3o Dans les maisons riches de la ville, les chevaux et la plupart des domestiques ne servent ni à conserver ni à augmenter le revenu du père de famille ; ils servent au contraire à le diminuer, c’est-à-dire à augmenter la dépense ; mais en récompense ils servent à diminuer ses soins, ses peines, ses inquiétudes, et à lui procurer à lui et à sa famille divers plaisirs journaliers comme la table, la promenade ; or ne payons-nous pas avec un revenu journalier et annuel cette diminution journalière et annuelle de soins, de peines, et l’augmentation journalière de nos plaisirs innocents ?

§ 263

4o Le plaisir que donne la comédie est un des plaisirs de l’esprit ; on peut estimer en revenu ce que la comédie apporte de plaisir à Paris par le revenu qu’en tirent les comédiens ; le spectateur peut de même estimer le plaisir qu’il en retire par l’argent annuel qu’il donne pour en jouir.

§ 264

5o Qu’on sache combien cent mille pères de famille donneraient d’argent par an pour être bien sûrs d’avoir des enfants dix fois plus raisonnables, plus justes, plus patients, plus polis, plus bienfaisants, plus appliqués à bien réussir dans leur profession, mieux instruits dans les divers commencements des divers arts et sciences qui leur sont le plus utiles à eux et à la société dans le commerce de vie ; on saura alors à peu près ce qu’un bon règlement, ce qu’un établissement sur l’éducation apportera d’utilité à ces cent mille pères de famille21 ; qu’on sache ce qu’ils donneraient par an eux et les autres citoyens pour avoir des camarades et des voisins dix fois plus justes et plus bienfaisants, et l’esprit dix fois plus connaisseur en bons raisonnements ; on saura en revenu annuel l’estimation de l’utilité d’une excellente éducation dans les collèges.

§ 265

6o Nous savons déjà le prix en argent de certains plaisirs journaliers, et de l’exemption de certaines peines ; nous le savons par notre dépense journalière et annuelle ; or comme nous pouvons comparer plaisir à plaisir, peine à peine, dépense à dépense, nous pouvons par conséquent par cette comparaison estimer en revenu annuel en argent la jouissance des nouveaux plaisirs annuels, l’exemption des nouvelles peines annuelles qu’un bon projet nous procurera : car nous pouvons facilement avoir des points de comparaison qui soient eux-mêmes bien calculés par une estimation en revenu annuel en argent.

OBJECTION III

§ 266

[•]Je vois bien votre raison pour perfectionner la grandeur de la récompense d’une découverte à la grandeur de son utilité, et pour proposer pour récompense du découvreur une rente de vingt ans qui soit la centième partie du revenu annuel ou valeur annuelle que cette découverte procurera à l’État ; mais elle est trop forte : si quelqu’un, par exemple, apportait dans trente ans cinq ou six découvertes très importantes, comme votre projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, comme votre projet pour faire cesser les grands maux que cause la taille arbitraire, comme le projet pour faire cesser les sources d’une infinité de procès, un projet pour faire cesser les incommodités des mauvais chemins, un projet pour rendre par les fortes habitudes de l’éducation les hommes incomparablement plus justes, et plus bienfaisants : si ces cinq découvertes22 étaient estimées par tous les Conseils de l’examen devoir rapporter à l’État la valeur de cent millions de revenu en augmentation de plaisirs ou en diminution de maux, il s’ensuivra que le découvreur aura une rente de vingt ans d’un million de revenu, le rectificateur, le ministre particulier et le ministre général auraient chacun cent mille livres de rente durant vingt ans ; or en vérité ces rentes qui monteraient à un million quatre cent mille livres et seulement pour cinq grandes découvertes ne vous paraissent-elles pas excessives ? et que serait-ce s’il se présentait seulement quatre ou cinq découvertes pareilles et trente découvertes d’une pareille importance ?

Réponse

§ 267

1o Avec ces suppositions effrayantes on peut faire des calculs qui effraient, mais quand on veut conclure que la récompense des découvertes serait excessive, quoique proportionnée à leur utilité, la conclusion n’est pas juste ; car si l’utilité se trouve réellement de cent millions par an, l’État est-il lésé ? N’est-il pas au contraire très heureux de donner un pour avoir cent, de payer deux millions pour avoir deux cent millions ?

§ 268

Mais si la valeur de ces découvertes ne rapporte réellement à l’État par leurs avantages que la valeur de la dixième partie de cent millions, c’est-à-dire dix millions de revenu annuel ou valeur en d’autres avantages équivalents, les bureaux politiques ne les estimeront que sur le pied de dix millions ; ainsi les rentes données en récompense pour le découvreur, pour les rectificateurs et pour les ministres promoteurs ne montant qu’à cent quarante mille livres ne sont rien d’excessif.

§ 269

2o On voit assez que passé sept ou huit grandes découvertes très importantes, le reste des découvertes futures ne peut guère être que des perfectionnements de ces grandes découvertes, qui ne seront que la dixième, la vingtième partie de cette première importance ; ainsi il n’y a réellement rien à craindre pour l’État de l’établissement de cette proportion.

§ 270

Ainsi plût à Dieu que les découvertes futures dussent être un jour ou aussi importantes ou plus importantes que ces cinq dont je viens de parler ; il n’y aurait jamais qu’un très grand avantage à en espérer pour l’État.

§ 271

3o Plus les différentes polices de l’État seront perfectionnées, plus il sera difficile d’y procurer de grandes augmentations ; c’est à peu près comme dans une terre qui est déjà mise en grande valeur par la dépense et par l’industrie de quelque fermier, il est bien plus difficile d’y procurer une grande augmentation de valeur qu’à une autre qui n’a été jusque-là que très peu cultivée.

§ 272

Or les royaumes d’Europe sont aujourd’hui comme cette terre mal cultivée, mais cinquante ans après l’établissement de la nouvelle méthode de gouvernement dont on dit que le Dauphin Bourgogne est le premier inventeur, ou plutôt le plus important approbateur, parce que l’on en a trouvé des mémoires dans ses papiers, apostillés de sa main23, ces États auront augmenté du double, du triple de valeur, tant par la diminution de diverses espèces de maux journaliers que par l’augmentation de diverses espèces de biens et de plaisirs.

§ 273

Alors une augmentation d’un vingtième pour les diverses espèces de biens annuels dans le demi-siècle suivant sera aussi difficile que l’a été l’augmentation du double, du triple dans le temps que ces royaumes étaient mal gouvernés, mal policés, que ces terres étaient mal cultivées, en comparaison des degrés de perfection qu’ils auront acquis par l’exécution de cette nouvelle police.

§ 274

Mais à mesure que les découvertes importantes seront difficiles, il se trouvera aussi des génies supérieurs qui s’appliqueront à surmonter les difficultés, et qui, aidés par les lumières d’un plus grand nombre de leurs prédécesseurs, feront des découvertes à la vérité moins importantes mais en plus grand nombre [•] : et qui ne sait qu’un grand nombre de petites découvertes peut être en équilibre avec une seule qui soit grande ?

OBJECTION IV

§ 275

[•]La plupart des affaires du gouvernement demandent du secret ; or comment voulez-vous que l’on garde le secret dans une affaire qui se discutera dans un bureau par douze ou quinze personnes ?

Réponse

§ 276

1o Les affaires, qui demandent du secret, ne se traiteront point en plein bureau, mais à l’ordinaire entre le souverain et le ministre particulier : si le roi a quelquefois besoin d’un plus grand Conseil sur une affaire secrète, il pourra consulter séparément un ou deux membres du Conseil les plus secrets et les plus habiles.

§ 277

2o À l’égard des matières qui se traiteront en plein bureau, elles ne regarderont que les règlements ; or comme les règlements doivent être publics, les articles n’en sauraient être trop bien discutés ; on ne saurait avoir trop d’attention à en démontrer au public l’utilité, soit par l’exposition des motifs du règlement, soit par l’éclaircissement de toutes les difficultés que l’on peut former ; or moins la discussion est mystérieuse, plus il est facile de ramasser des objections et par conséquent plus il est facile de donner à chaque article les éclaircissements qui sont nécessaires pour obtenir l’approbation des lecteurs un peu équitables et un peu instruits.

§ 278

3o J’ai prouvé ailleurs qu’il faut deux sortes d’éditions des règlements : une courte sans motifs, et sans éclaircissements ; celle-là doit être destinée pour le gros des sujets, qui ne doivent songer qu’à connaître les articles du règlement, et à les exécuter ; l’autre édition doit contenir les motifs de chaque article et les éclaircissements des difficultés.

§ 279

Cette édition motivée est destinée pour les lecteurs habiles, qui veulent s’instruire, et dont l’approbation contribue tant à la bonne opinion que les sujets doivent avoir des bonnes intentions et de la grande capacité de ceux qui ont part à la législation.

§ 280

Or pourrait-on jamais avec des manières mystérieuses, en cachant les motifs des articles, et en négligeant de répondre aux objections, obtenir de toutes les personnes équitables une approbation universelle qui est cependant si désirable pour ceux qui sont gouvernés, et si honorable pour ceux qui gouvernent ?

§ 281

J’ai vu des règlements excellents blâmés par le commun des lecteurs, et cela parce qu’on ne leur avait pas fourni une édition motivée qui contînt les raisons du règlement, et parce que le ministre n’avait pas eu le soin de mettre dans cette édition des réponses solides à leurs objections frivoles.

§ 282

Je sais bien que pour faire obéir à la loi, il suffit que le roi l’ait faite, et que le roi ait la puissance et la force supérieure entre les mains ; mais personne ne disconviendra cependant qu’il serait très désirable pour les sujets de voir le grand intérêt qu’ils ont à l’observation du règlement nouveau ; or n’est-il pas très agréable pour le roi de voir que ses sujets sentent dans ce règlement, et le désir qu’il a de leur procurer des avantages, et sa prudence à choisir les meilleurs moyens pour y réussir ?

§ 283

4o Je conviens que pour tromper ses voisins, il faut être quelquefois mystérieux, dissimulé et même menteur ; mais la tromperie n’est pardonnable, n’est excusable que lorsque c’est pour faire du bien à ceux que l’on trompe, tels que sont les enfants et les malades : alors elle peut même être vertueuse, mais dans toute autre occasion, le juste ne cherche jamais à tromper personne : il veut que celui avec qui il veut traiter trouve aussi son intérêt dans le traité ; la vraie habileté ne veut jamais faire d’injustice ; ainsi le vrai habile homme sait négocier à découvert avec l’habile homme, et par ses manières franches, il sait s’attirer une sorte de confiance qui avance beaucoup le succès des négociations.

§ 284

5o Au nombre des négociations que l’on ne saurait faire trop à découvert, je mets les ligues purement défensives pour faire durer la paix, pour maintenir toujours les souverains dans la possession actuelle où ils sont, pour faire exécuter les derniers traités [•] et pour terminer par arbitrage des pareils tous les différends.

OBJECTION V

§ 285

[•]En multipliant les bons écrivains politiques, vous multiplierez les mauvais discoureurs politiques qui critiqueront les règlements nouveaux.

Réponse

§ 286

1o Ceux qui gouvernent méprisent avec raison les critiques insensées des ignorants ; il est vrai qu’il peut y avoir des excès dans la critique ; alors il faut punir ces excès, mais permettre des disputes où il n’y a nul excès, c’est permettre aux ignorants de s’éclaircir.

§ 287

2o Plus il y aura d’écrivains sensés et de bons projets politiques publiés, moins il y aura de discoureurs ignorants, et par conséquent plus il y aura d’apologistes des bons règlements, et moins il y aura de critiques insensées, et par conséquent il est de l’intérêt de l’État de diminuer tous les jours par les bons mémoires imprimés la grande ignorance où nous sommes de la science du gouvernement : car combien de personnes s’en mêlent qui ont en cela moins de lumières que je n’en ai ? Et cependant si la nouvelle méthode était mise en usage présentement, ce que j’en ai ne paraîtrait presque rien à ceux qui gouverneraient cent ans après.

§ 288

3o Il n’y a guère que les règlements nouveaux ou les perfectionnements des anciens qui puissent donner prise à la critique ; or tous les articles de ces règlements étant suffisamment justifiés tant par les motifs des articles que par les réponses aux objections, l’effet naturel de ces motifs et de ces réponses ne sera-ce pas de diminuer le nombre des mauvais critiques et d’augmenter le nombre des sages approbateurs qui ont le plus de crédit sur les esprits de la multitude ?

§ 289

4o S’il y a de bonnes critiques à faire contre quelque article de ces nouveaux règlements, elles ne tomberont que sur le souverain, mais seulement sur le bureau qui a discuté la matière à loisir ; et de ce côté-là le souverain y gagne puisque le bureau le sauvera de toutes les critiques de cette espèce, et il aura l’honneur de faire remédier à la faute du bureau même, en rectifiant le règlement s’il est défectueux.

§ 290

5o Comme il n’y aura plus de mémoires politiques imprimés que ceux que l’Académie politique aura approuvés, les mauvaises critiques du gouvernement ne seront pas plus à craindre qu’elles le peuvent être présentement.

OBJECTION VI

§ 291

[•]Dans les États où il y a beaucoup de fainéantise, et beaucoup d’ignorance de la politique, vous ne trouverez pas assez de bons sujets pour composer votre Académie politique.

Réponse

§ 292

1o Ceux qui seront choisis seront gens d’esprit ; or l’étude et les conférences les rendront peu à peu habiles, au lieu que sans académie personne ne sera instruit autant qu’il pourrait l’être.

§ 293

2o Ils le seront quand ils seront choisis par scrutin entre ceux qui auront le mieux écrit quelque mémoire politique.

§ 294

3o Je sais bien que les académiciens ne seront pas d’abord si habiles qu’ils le seront vingt ans, cent ans après ; mais c’est toujours beaucoup que de commencer un établissement qui va nécessairement en se perfectionnant et qui devient excellent avec le temps ; car pour avoir un jour cet excellent, ne faut-il pas se résoudre à commencer dès à présent par choisir les médiocrement habiles pour faire leurs successeurs beaucoup plus habiles ?

OBJECTION VII

§ 295

[•]Je sais bien que pour diminuer le nombre des mauvais projets, vous proposez pour règle que le mémoire, avant que d’être examiné, sera approuvé de deux académiciens politiques ; mais alors le découvreur craindra qu’un de ces deux académiciens ne lui dérobe sa découverte ; or cette crainte l’empêchera de donner ce qu’il aura découvert.

Réponse

§ 296

1o Ce serait encore pis pour lui si faute d’examinateurs en nombre suffisant son mémoire, sans avoir été lu, était jeté au rebut avec trente mauvais mémoires.

§ 297

2o Il choisira ses deux approbateurs parmi des gens de probité, et même il pourra en donner auparavant communication à plusieurs de ses amis pour avoir et de bons critiques et de bons témoins de sa découverte.

§ 298

3o Après qu’il aura obtenu cette approbation, il aura pour sa sûreté la date de l’enregistrement de son mémoire.

§ 299

4o L’inconvénient qu’un des deux approbateurs veuille voler une découverte est un inconvénient rare, et par conséquent peu important, au lieu que l’inconvénient de la multitude excessive des mauvais mémoires, dont la nécessité de cette approbation nous préservera, est un inconvénient très commun et très dangereux en ce qu’il empêcherait que les bons mémoires ne fussent lus.

§ 300

Or si l’Académie politique et les bureaux consultatifs du Conseil sont une fois délivrés de l’obligation de lire les mauvais mémoires, et s’ils ne lisent plus que ceux qui seront certifiés bons par deux académiciens politiques, vous m’avouerez que les ministres n’en seront plus jamais accablés.

OBJECTION VIII

§ 301

[•]Je comprends bien qu’il est de l’intérêt de l’État de destiner à la récompense d’une découverte utile une rente de vingt ans ou même de trente ans qui soit la centième partie de l’utilité annuelle qu’elle procure à cet État, mais s’il n’y a qu’un quart des sujets qui en profitent, est-il juste que les trois autres quarts paient leur part de cette récompense ?

Réponse

§ 302

1o La répartition du total des récompenses utiles sur le total des sujets est juste, si le total des sujets profite du total de toutes les découvertes utiles ; or il est évident que le total de la société profite du total des découvertes qui se font le long des siècles.

§ 303

2o Tel qui vivra dans vingt ou trente ans ne paiera rien de toutes les découvertes utiles faites avant sa naissance, parce que les rentes de vingt ans seront finies ; ses prédécesseurs ont payé pour lui ; n’est-il pas juste qu’il paie quelque chose pour ses successeurs ?

OBJECTION IX

§ 304

[•]Ces récompenses en revenu pour le rectificateur et pour les promoteurs seraient honteuses pour des personnes qui doivent agir par des motifs plus élevés, c’est-à-dire pour la gloire de servir sa patrie gratis ; il ne leur faut au plus que l’honneur d’être nommés dans les registres de l’Académie politique.

Réponse

§ 305

Je conviens que dans un État bien policé il faut des récompenses honorables ; je conviens que les citoyens riches, qui aiment les honneurs, n’ont pas besoin d’augmentation d’appointement pour l’augmentation de leur travail, mais le commun des bons travailleurs et des plus grands esprits ne sont pas riches, et ont besoin pour la fortune de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis, d’une augmentation du revenu.

§ 306

Or je soutiens qu’il ne leur est pas plus honteux de recevoir cette gratification, cette augmentation extraordinaire de revenu pour l’augmentation extraordinaire de leur travail que le règlement de police leur attribue, qu’il est honteux au premier président riche, au chancelier, au ministre riche, au lieutenant général ou maréchal de France riche, de recevoir les appointements annuels et ordinaires de leurs emplois, que l’ancien règlement a attachés à leurs charges pour un travail annuel ordinaire qui tourne au profit du public.

§ 307

On sait bien que quelques-uns de ces officiers riches, et plus vertueux que les autres, pourraient exercer ces emplois sans appointements nouveaux et pour le seul honneur de rendre service gratis au roi et à leur patrie ; cependant ce serait une affectation ridicule à eux de refuser les appointements ordinaires que leur donne l’État : c’est qu’en recevant ces appointements ils ont la liberté de les employer en œuvres de bienfaisance qui peuvent leur faire beaucoup d’honneur, soit pour secourir de pauvres familles particulières affligées, soit pour garantir le public de grandes incommodités qu’il souffre des mauvais chemins, soit pour lui procurer quelques autres avantages.

OBJECTION X

§ 308

[•]Changez les mœurs des ministres : faites-leur plus estimer la belle gloire que les grosses rentes de trente ans, et vous n’aurez pas besoin de leur donner de pareilles rentes pour les indemniser de ce qu’ils perdront au règlement que vous proposez.

Réponse

§ 309

1o Il est plus court et plus facile de leur donner des rentes de trente ans que de changer leurs mœurs, et il faut aller au plus court et au plus facile.

§ 310

2o Ils ont la liberté d’employer ces rentes en aumônes pour le soulagement des malheureux ou en ouvrages pour l’utilité publique.

OBJECTION XI

§ 311

[•]L’académicien politique qui deviendra tout d’un coup maître des requêtes ou rapporteur du Conseil sera-t-il assez instruit des affaires du gouvernement ?

Réponse

§ 312

Il en sera beaucoup mieux instruit que nos maîtres des requêtes commençants : il aura travaillé au moins sept ou huit ans sur la politique, soit dans les conférences, soit dans l’Académie : il sera choisi au scrutin parmi les meilleurs esprits et les plus grands travailleurs de l’Académie ; alors la supériorité d’argent ne tiendra plus lieu de la supériorité de mérite national pour le choix des membres du Conseil.

OBJECTION XII

§ 313

Vous [•] attendez un plus grand nombre de bons mémoires politiques que vous n’en recevrez.

Réponse

§ 314

Si [•] sans espérance de récompense de la part de l’État un seul homme a fait imprimer depuis trente ans plus de trente bons mémoires politiques sur plusieurs parties du gouvernement, combien en doit-on espérer davantage de cent excellents esprits qui auront le secours des bons mémoires modernes imprimés, et lorsque ces grands génies seront animés par l’espérance des récompenses honorables et utiles ?

§ 315

De là il suit que dans [•] le seul royaume de France il peut y avoir dans cent ans cent bons mémoires politiques imprimés beaucoup meilleurs que ceux d’aujourd’hui sur toutes les parties du gouvernement.

§ 316

De là il suit que ceux qui dans [•] soixante ans seraient employés dans les affaires publiques pourraient être dix fois, vingt fois mieux instruits qu’ils ne sont, si on exécutait dès à présent les établissements proposés.

§ 317

De là il suit qu’en trente ans nos règlements pourraient se perfectionner vingt fois davantage qu’ils ne feront les trente premières années.

§ 318

De là il suit que le nombre des démonstrations politiques s’augmentera infiniment.

§ 319

Et à ce propos je dirai qu’il faut bien distinguer entre des propositions qui n’ont que quelques degrés de vraisemblance sur l’utilité et sur la facilité des moyens, et des propositions bien démontrées par une très grande supériorité de vraisemblance ; nos auteurs politiques ont donné plusieurs vues politiques qui ont quelques degrés de vraisemblance ; mais il y en a plusieurs de fausses, et entre les vraies peu sont démontrées [•] de la manière dont pareilles propositions sont démontrables, c’est-à-dire par la grande supériorité de vraisemblance ; car les hommes pour se déterminer à faire des entreprises sages qui regardent l’avenir, n’ont besoin que de voir la grande supériorité de vraisemblance dans les événements futurs.

OBJECTION XIII

§ 320

[•]Je prévois que quantité d’esprits médiocres excités par l’espérance des récompenses composeront des mémoires politiques non démontrés et que nous serons ainsi comme inondés des mauvais mémoires.

Réponse

§ 321

Les mémoires non démontrés ne seront point approuvés par [•] deux académiciens, et par conséquent ne seront point imprimés, et à l’égard des bons mémoires, nous n’en saurions trop avoir.

§ 322

[•]Pour faire un bon mémoire politique sur quelque chose d’important, il faut non seulement un génie ouvert, appliqué, étendu, cultivé jusqu’à vingt ans par les diverses connaissances humaines ; il faut que depuis vingt ans jusqu’à trente, il ait été exercé dans la capitale par les conférences, par les disputes, et par la lecture des mémoires modernes, manuscrits et imprimés.

§ 323

Il faut [•] même qu’il soit accoutumé depuis plusieurs années à la méditation et à la composition dans une maison champêtre et qu’à force d’examiner les vraies démonstrations et à force d’en former lui-même, il ait acquis un sentiment délicat et sûr pour discerner promptement les conséquences justes et réelles des conséquences fausses et apparentes et pour démontrer évidemment aux autres dans la composition ce qu’il s’est démontré à lui-même dans la méditation.

§ 324

Il faut un homme assez sensible à la distinction entre pareils pour vouloir fortement les surpasser en travail et en patience, et assez éclairé pour discerner la distinction la plus précieuse de la moins précieuse.

§ 325

Il faut un homme qui ait assez de revenu pour avoir les commodités de la vie, et surtout un copiste occupé à remettre au net durant le jour ce qu’il aura corrigé le matin ; il faut même que le recouvrement de ce revenu ne lui coûte que peu d’application durant l’année comme des rentes ou des pensions bien payées ; il faut que de ce côté-là il soit exempt d’inquiétudes sur des procès ; car pour méditer avec plus de succès, il faut non seulement du loisir, mais encore du calme sur toutes les sortes d’affaires qui causent de l’inquiétude.

§ 326

Il lui faut [•] dans sa famille du repos, de la sûreté et de la tranquillité.

§ 327

Il faut du côté des [•] règlements de l’État qu’il soit excité au travail par la certitude d’obtenir de grandes récompenses pour lui et pour sa famille, si ces découvertes se trouvent très importantes et très bien démontrées.

§ 328

Il faut un génie sage, docile, qui écoute volontiers, et qui profite aisément des lumières des autres.

§ 329

Il faut surtout qu’il soit bon estimateur de ce qui est plus ou moins important au bonheur public, et qu’il ait comparé diverses matières pour choisir la plus importante.

§ 330

Il faut qu’il ne hasarde l’impression [•] qu’après qu’il aura souvent et longtemps corrigé ses compositions : tels sont les moyens de former de grands génies, et de procurer au public d’excellents ouvrages.

§ 331

Il faut donc du côté de la personne des qualités naturelles, et plusieurs habitudes assez rares ; il faut du côté de la fortune certaines conditions nécessaires et peu communes.

§ 332

Or comme il est très rare de rassembler toutes ces qualités, et toutes ces conditions, il est très rare aussi de rencontrer même dans un grand État plus de trente génies de la première classe qui s’occupent avec succès dans des conditions privées à faire des découvertes importantes dans la politique pratique [•], pour en faire profiter ses contemporains, si le ministère présent se détermine à donner ces mémoires à examiner à un bureau consultatif pour en faire profiter les ministres futurs, qui auront eu le loisir de les lire et de les examiner eux-mêmes dans leur jeunesse.

OBJECTION XIV

§ 333

[•]Votre système de gouvernement peut s’établir assez facilement dans le pays où les charges ne sont point vénales ; mais elle ne se peut mettre en usage en France, surtout à l’égard de la magistrature, dont les charges s’achètent, à moins que le roi ne les rembourse.

Réponse

§ 334

À l’égard [•] des offices de maîtres des requêtes, il est juste, il est du grand intérêt de l’État de les rembourser les premiers, et de rendre la valeur en effets équivalents aux effets qui sont spécifiés dans le contrat d’achat ; or on ne fera pas de tort aux héritiers de leur rendre rentes pour rentes, argent pour argent.

§ 335

Le roi [•] ne peut-il pas facilement destiner tous les ans une somme et des rentes sur la Ville à faire les remboursements des offices les plus importants à l’État afin d’y nommer par scrutin un des meilleurs sujets d’une compagnie de trente, pris tantôt dans le parlement, tantôt dans les autres compagnies souveraines de la capitale et des provinces, en attendant que l’Académie politique soit en état d’en fournir elle-même, qui soient encore plus exercés et plus éclairés ?

§ 336

De là il est facile de voir que cette forme de gouvernement demande à la vérité plus de temps pour s’établir dans les États où plusieurs offices sont vénaux, mais que la chose n’est nullement impossible [•], quand le souverain aura promis vingt mille écus de rente durant vingt ans à deux de ses ministres qui l’aideront à former l’Académie politique.

§ 337

Si j’appuie fortement sur ces grosses [•] rentes, c’est qu’il est évident qu’un État sera toujours gouverné par des méthodes mauvaises et opposées au service du souverain et du bien public, tant qu’il sera du très grand intérêt particulier des ministres de le gouverner par ces mauvaises méthodes, et jusqu’à ce qu’ils soient très avantageusement dédommagés par ces grosses rentes de vingt ans ou de trente ans de ce qu’ils perdront à rendre un très important service au souverain et à l’État.

TROISIÈME DISCOURS
Sur la méthode du scrutin

Observations préliminaires [•]

OBSERVATION I

§ 338

Tout le monde convient que la plupart des malheurs des États ne leur sont arrivés dans les temps passés et ne leur arrivent de nos jours que par la malhabileté et l’imprudence, ou par le défaut de courage, de constance, de justice et de bienfaisance, de ceux qui ont été et qui sont dans les premiers emplois de chaque État. L’expérience de tous les siècles, l’expérience de notre propre siècle nous instruisent de cette vérité.

§ 339

Si nous voyons de même un État qui se fortifie et qui prospère, tandis que l’État voisin s’affaiblit, s’appauvrit, nous convenons de même que la cause de ce bonheur, c’est qu’à la tête du ministère et des armées, il se trouve dans l’un des hommes plus intelligents, plus laborieux, plus courageux, plus vertueux que dans l’autre.

§ 340

Tout le monde convient que le bonheur et le malheur d’une nation, comme le bonheur et le malheur d’une famille, dépendent du plus ou moins de talents et de vertus de ceux qui la conduisent. Les souverains eux-mêmes en conviennent. Ils conviennent par conséquent de la grande importance de distinguer les emplois publics par classes, jusqu’à la plus haute classe, et par conséquent de distinguer les officiers de l’État selon les différents degrés d’habileté et de vertu.

§ 341

Ils conviennent qu’il y a des hommes qui, même à quarante ans, ne sont excellents que dans les classes médiocres, tandis que d’autres, au même âge, sont excellents dans les plus hautes classes.

§ 342

Tout le monde convient que les camarades d’une même compagnie de trente sont ceux qui connaissent le mieux le degré de mérite national de chacun d’eux, lorsqu’ils ont souvent l’occasion de converser et de vivre ensemble, et que ce sont eux qui en jugent le plus sainement.

§ 343

De là il suit que si le souverain pouvait trouver le secret de connaître leur jugement sur les trois qui ont le plus de talents et de vertus pour servir plus utilement l’État, il aurait le plus important de tous les secrets pour gouverner son État plus heureusement et plus glorieusement que ses voisins.

OBSERVATION II [•]

§ 344

Lorsque dans les compagnies on veut que chacun ait la liberté de dire son avis sur le oui ou sur le non d’un parti à prendre, ou à ne pas prendre, et de le dire sans risquer de déplaire à personne, soit de la compagnie, soit du dehors, on se sert de la méthode du scrutin.

§ 345

On donne à chacun une boule noire et une boule blanche, que l’on met en cachette : la blanche, dans la boîte blanche, la noire, dans la boîte noire, quand on veut figurer le oui, ou que l’on accepte tel parti, et au contraire on met la noire dans la boîte blanche, et la blanche dans la boîte noire, quand on veut signifier le non, ou que l’on refuse le parti proposé ; on ouvre les boîtes, et on voit alors combien de voix sont pour le oui, et combien pour le non.

§ 346

Il en est de même quand, dans cette compagnie, il est question de choisir à la pluralité des voix quelqu’un d’entre eux pour un emploi désirable : car on veut bien faire plaisir à celui à qui on donne sa voix, mais on ne veut pas déplaire à ceux à qui on la refuse ; alors chacun écrit ou fait écrire le nom de celui qu’il choisit sur un petit billet plié. Il déguise même, s’il veut, son écriture et met ce billet dans une boîte avec les autres billets des autres choisisseurs.

§ 347

Les cardinaux se servent de cette espèce de scrutin pour choisir un pape, et afin que personne ne puisse se nommer soi-même, chaque choisisseur met son nom cacheté dans un pli du même billet, et ils sont convenus que nul ne sera élu qu’il n’ait au moins les deux tiers des voix de l’assemblée ; ce qui n’arrive quelquefois qu’après plusieurs mois de conclave, quoiqu’ils aillent au scrutin deux fois par jour.

§ 348

Mais, comme cette sorte de scrutin n’est pas exempte de ces cabales qui sont mises en mouvement par l’intérêt particulier, ils pourraient convenir qu’au premier scrutin ils choisiraient d’abord les six qui auraient plus de voix ; qu’au second scrutin ils choisiraient de ces six les cinq qui auraient plus de voix, qu’au troisième scrutin, les quatre des cinq, qu’au quatrième scrutin ils en choisiraient trois des quatre, et qu’au cinquième scrutin, ils choisiraient les deux qui auraient le plus de voix, et qu’au sixième et dernier scrutin, ils choisiraient pour pape celui des deux qui aurait le plus de voix.

§ 349

Les chevaliers de Malte se servent aussi de la méthode du scrutin pour élire un Grand Maître. Les Vénitiens, les Génois s’en servent pour élire leurs doges ; les chanoines de certains diocèses s’en servent pour s’élire un abbé, plusieurs monastères de religieuses, pour se choisir une supérieure.

§ 350

Cette méthode est avantageuse ; c’est la raison universelle qui l’a dictée ; mais la raison ne l’a pas encore jusqu’ici assez perfectionnée. Il y a deux défauts :

§ 351

1o La plupart des choisisseurs n’ont pas assez de lumières pour connaître ni le meilleur parti ni le meilleur sujet par rapport au plus grand intérêt de la société ; or il est possible de faire croître tous les jours ces lumières.

§ 352

2o Plusieurs connaissent le meilleur pour l’intérêt public ; mais ils préfèrent le moins bon par leur intérêt particulier, au grand préjudice de l’intérêt public ; il faut même s’attendre que l’intérêt particulier présidera toujours à ces élections, jusqu’à ce que l’on ait peu à peu trouvé les moyens de lier tellement, par les bons règlements, l’intérêt particulier à l’intérêt public que nul des électeurs ne puisse rien faire pour lui-même en donnant son suffrage, si ce n’est autant qu’il fera pour le plus grand intérêt de la société.

§ 353

Feu M. le duc de Bourgogne songeait, à ce que l’on dit, à perfectionner et à étendre un jour dans l’État la méthode du scrutin. Je n’en ai pas de preuves certaines ; ce qui est vrai, c’est que ce que j’en ai ouï dire m’a paru si beau, si bien lié, si avantageux au genre humain en général, et à la nation française en particulier, que j’ai cru lui rendre un grand service de conserver au public et d’éclaircir tout ce qui m’en est revenu.

OBSERVATION III

§ 354

Il est certain que si un souverain, pour choisir avec sûreté les sujets qui ont le plus de mérite national, et les faire monter d’une classe inférieure en âge, en habileté et en vertu à la classe du Conseil immédiatement supérieure en habileté et en vertu, se servait de la méthode du scrutin perfectionné, il aurait un Conseil composé de membres beaucoup plus éclairés et plus vertueux, c’est-à-dire plus occupés de la plus grande utilité de l’État ; mais si faute d’une bonne méthode, il place souvent dans les grands emplois des hommes médiocres, faute de connaître le degré de mérite national des autres officiers excellents, sera-t-il étonnant qu’il soit mal servi, et l’État mal gouverné ?

§ 355

De là il suit que le souverain et l’État ont un grand intérêt de faire perfectionner une méthode qui leur indique avec sûreté les différents degrés de mérite national des officiers qu’il veut placer dans les différentes classes des grands emplois, et surtout dans le Conseil, qui est véritablement la tête du corps politique.

OBSERVATION IV

§ 356

Si un roi, qui quant à présent ne saurait juger du mérite national des officiers de l’État que par leur réputation, par les recommandations des favoris, par le témoignage des ministres qui ne les connaissent que très peu, par les louanges ou par les blâmes que donnent les courtisans prévenus, partiaux et injustes, est assez prudent pour mettre encore en œuvre la merveilleuse méthode du scrutin entre trente pareils de la même classe, lorsque cette méthode sera perfectionnée par trois commissaires contre les cabales, il connaîtra alors avec toute la sûreté possible qui sont les trois d’entre ces trente officiers qui ont sur les autres une supériorité de mérite national.

§ 357

Il y a parmi les hommes diverses espèces de mérite, mais l’officier de guerre qui, à bravoure égale, est plus appliqué, plus intelligent, plus instruit que ses camarades de toutes les parties de sa profession, et qui, outre ses talents, a plus de désir que ses pareils de bien servir le roi et la nation, est celui qui a le plus de mérite national.

§ 358

Il est certain que trente pareils qui vivent dans un même lieu, qui se rencontrent souvent, ou à table, ou dans des conférences, comme trente lieutenants, trente capitaines d’un même régiment, trente conseillers d’une même compagnie, comparent plus souvent les uns aux autres et connaissent mieux que personne les degrés de leurs qualités, de leurs talents et de leurs défauts, surtout par rapport au service du roi et de la patrie.

§ 359

Ils compareront même plus souvent le mérite les uns des autres quand ils sauront qu’ils seront consultés sur les trois d’entre eux qu’ils estimeront les meilleurs officiers, et qu’il faudra qu’ils les rangent dans leur bulletin, selon l’opinion qu’ils en ont.

§ 360

De là il suit que le roi, par le moyen de ses trois commissaires, sera sûr qu’il n’y a eu avant le scrutin ni cabales intérieures, ni recommandations extérieures, ni présents, ni prières, ni promesses, ni menaces, et qu’ainsi il sera sûr que les trois d’entre eux qui auront eu plus de suffrages par le résultat des bulletins seront réellement les trois officiers d’entre ces trente pareils de la même classe qui seront supérieurs en mérite national.

§ 361

De là il suit que si tous les pareils de même classe étaient divisés par compagnies de trente, et qu’ils sussent que le roi les consultera comme conseillers qui connaissent mieux que personne les trois d’entre eux qui ont le plus de mérite, ils s’étudieraient les uns les autres avec plus de soin, et mesureraient avec plus d’équité et d’attention les talents de l’esprit et les qualités de l’âme des plus estimables de leur compagnie.

§ 362

De là il suit que si le roi choisit celui des trois qui a le plus de suffrages pour le faire monter à la place vacante dans la classe supérieure, il sera sûr d’avoir employé la meilleure méthode que la prudence puisse conseiller pour élever celui des trente qui est estimé avoir le plus de talents utiles à l’État, ou du moins un de ceux qui en ont le plus.

§ 363

De là il suit que pour perfectionner le scrutin dans les différents ordres de l’État, il est à propos de diviser les officiers par différentes classes, comme de colonels, brigadiers, maréchaux de camp, et de partager les classes en compagnies de trente, de sorte que les classes inférieures deviennent ainsi naturellement les pépinières choisies des classes supérieures.

OBSERVATION V [•]

§ 364

[•]Si je suppose dans une même classe les compagnies de trente ou environ : c’est afin qu’il y ait un assez grand nombre dans lequel on puisse trouver de l’excellent, et si je ne suppose pas le nombre plus grand que trente ou environ, c’est afin que les pareils puissent connaître avec plus de sûreté et de facilité les degrés de mérite national les uns des autres.

§ 365

Les [•] trois commissaires auront droit de priver de voix délibérative, active et passive24 pour un temps, même d’interdire celui qu’ils connaîtront avoir cabalé, et même celui pour qui on aurait cabalé ; ainsi ils demanderont à chacun des pareils en particulier s’ils ont connaissance ou même soupçon que quelqu’un les ait sollicités ou fait solliciter pour leur suffrage, et puniront toujours sévèrement le délinquant comme un criminel d’État qui fait ce qu’il peut pour empêcher le roi de rendre justice à ses officiers, et de procurer à la nation un des plus grands avantages qu’il puisse lui procurer.

§ 366

Voilà pourquoi je serais d’avis que le souverain punît par l’exil les cabaleurs et les cabaleuses publics ; ainsi les commissaires feront prudemment d’interroger les trente indicateurs sur les moyens qu’ils croient efficaces pour faire tarir les premières petites sources des cabales.

§ 367

Ainsi nul [•] des trente indicateurs n’osera tenter la voie de la cabale pour aller contre l’intérêt public, à cause de la peine suffisante imposée au crime de cabale ; donc lorsqu’il donnera son suffrage, il marchera droit vers l’intérêt de la nation : c’est-à-dire qu’il nommera les trois qu’il croira avoir plus de mérite national, et donnera la première place dans son bulletin à celui des trois qu’il estimera le plus utile à la patrie.

§ 368

Si la méthode du scrutin n’a pas eu le succès que l’on en attendait, c’est que l’on n’a pas jusqu’ici trouvé les moyens de partager les pareils par compagnies de trente, et d’en exclure toute cabale intérieure et extérieure par le secours des commissaires, qui interrogent tous [•] les trente indicateurs, et qui punissent sévèrement tous les criminels du crime de cabale contre l’État.

§ 369

Le roi ne sera pas obligé de choisir le premier des trois indiqués qui a le plus de voix ; il ne sera pas même obligé d’en choisir un des trois. C’est que le scrutin n’est qu’un Conseil que le roi consulte. Or l’on sait que le roi n’est jamais obligé de suivre l’avis de la pluralité des voix d’aucun de ses Conseils, ni même l’avis uniforme de son Conseil, quand même ce Conseil serait très nombreux ; c’est la prérogative de la royauté, et de la parfaite indépendance [•] ; mais s’il est juste et prudent, ou s’il veut toujours passer pour très juste et très prudent, il la suivra toujours.

§ 370

Ainsi le résultat du scrutin, comme le résultat de tout autre Conseil, lui indiquera bien, à la vérité, le parti le plus sage et le plus conforme aux intérêts de l’État, qui font partie de son intérêt personnel, et augmentera ainsi de beaucoup ses connaissances et ses lumières, mais sans jamais rien diminuer ni du pouvoir ni de la liberté qu’il aura toujours de prendre un parti opposé [•] au parti le plus prudent que lui indique son Conseil.

§ 371

Il peut regarder le scrutin comme une espèce d’instrument politique, excellent pour mesurer avec plus de précision et de sûreté le degré de mérite national des officiers d’une compagnie de trente pareils ; ainsi on peut nommer le scrutin perfectionné un excellent anthropomètre25, dont le roi ou le ministre général peut se servir lorsqu’il veut prendre la voie la plus sûre pour marcher vers la plus grande utilité de la nation, et s’attirer ainsi l’amour du peuple, et l’applaudissement des gens de bien.

OBSERVATION VI

§ 372

De trente prétendants lorsqu’il n’y en a qu’un choisi par le roi ou par le ministre général, sans avoir consulté les pareils, par la méthode du scrutin, il y en a ordinairement plus de vingt qui sont très mécontents de son choix, et qui méprisent fort son discernement ; le public même prend part à leurs murmures et à leurs plaintes. Nous n’avons que trop d’exemples de bons princes qui, avec les meilleures intentions du monde, se sont fait haïr et mépriser par leurs choix bons et mauvais, et qui, faute d’avoir usé de la méthode du scrutin, ont été regardés par le public comme très mal informés, comme très mauvais connaisseurs, et même comme très injustes dans la promotion des officiers ; et ce n’est pas assez, pour éviter les murmures et la haine du public, qu’il choisisse celui qui est réellement le meilleur officier, si le public pense autrement, mais le public se soumettra volontiers sur cet article au résultat du scrutin perfectionné.

§ 373

De là il suit que par la méthode du scrutin, le ministre général évitera le terrible inconvénient d’être haï et méprisé, même pour des choix qu’il n’a faits que dans le dessein de rendre justice à la supériorité de mérite national.

§ 374

De là il suit que si le roi suit la méthode du scrutin, personne ne se plaindra jamais de l’injustice de son choix ; les gens de bien lui sauront toujours gré, au contraire, de procurer ainsi par le scrutin la justice à ses officiers et le bonheur à ses sujets.

§ 375

De là il suit que cette méthode augmentera de beaucoup l’émulation au travail entre les pareils pour acquérir non seulement plus de ce mérite qui est utile à la nation, parce que chacun saura qu’il n’a plus besoin de chercher des patrons à la Cour, et qu’il n’a besoin que de la supériorité de mérite national pour être nommé, par ses camarades, dans leurs billets de scrutin.

§ 376

De là il suit que le ministre général aura pour créatures une infinité d’excellents officiers, auxquels il aura procuré justice, malgré les efforts perpétuels de l’esprit de cabale et d’intérêt particulier, et malgré les favoris et les favorites qui, dans les promotions d’officiers, ont des désirs si préjudiciables au roi et à l’État.

§ 377

De là il suit que la profession de la guerre, qui est déjà en France et ailleurs la plus perfectionnée de toutes les autres professions, ayant acquis une nouvelle perfection par l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné par les commissaires, il sera beaucoup plus facile au roi d’étendre tous les jours cette méthode aux autres professions, et de l’étendre par exemple à la profession ecclésiastique, dans laquelle il n’y a point assez de classes, et ensuite de l’étendre peu à peu dans la magistrature, et surtout dans le Conseil, à mesure que le roi se trouvera en état de rembourser tantôt une charge héréditaire, tantôt une autre.

§ 378

On peut donc commencer par faire des essais de scrutin parmi les officiers de terre et de mer.

OBSERVATION VII

§ 379

Les ministres ne pourraient pas n’être pas excellents, ayant été choisis par scrutin entre les meilleurs conseillers d’État, choisis eux-mêmes par scrutin entre les intendants les plus intelligents, les plus laborieux et les plus vertueux, choisis eux-mêmes par scrutin entre les excellents maîtres des requêtes, choisis eux-mêmes par scrutin entre les meilleurs académiciens politiques.

§ 380

À l’égard des règlements et des établissements nouveaux, ils ne pourraient pas ne pas être très avantageux à l’État, ayant passé aux trois quarts des voix du bureau consultatif de la matière, et du bureau général des trente conseillers d’État ; ainsi une régente, quoique très ignorante en affaires, pourrait gouverner avec beaucoup plus de succès que ne peut faire le plus sage prince du monde, qui n’aurait pas pareil secours : et effectivement que pourrait-il faire de plus sage et de plus avantageux à la nation que de suivre ainsi les avis les plus sages des plus gens de bien et des plus habiles du royaume qui ont eu tout le loisir d’examiner l’affaire ?

§ 381

L’autre point important pour bien gouverner, c’est de remplir tous les emplois publics de ceux qui, entre leurs pareils, sont estimés avoir plus de mérite national que les autres. Or pour y parvenir avec toute la sûreté possible, que peut faire la régente de plus prudent que de voir la signature des commissaires sur le procès-verbal de scrutin et d’ordonner au secrétaire d’État, ministre, d’expédier les brevets de nomination, conformément à ces résultats ? Ce qui ne demande ni beaucoup d’esprit, ni beaucoup d’application, mais seulement la volonté de faire suivre le parti le plus prudent, connu avec certitude, par une simple mécanique.

§ 382

Affaires bien réglées, emplois bien remplis : voilà les deux seuls points dans lesquels consiste le bon gouvernement du plus grand État : avec les trois ministres particuliers, tous les ordres suffisants seront donnés à temps pour l’exécution des règlements anciens et pour les affaires pressantes et journalières.

§ 383

Avec les récompenses pour ceux qui feront des découvertes utiles, les plus grands génies passeront tous sans cesse à faire des découvertes utiles pour perfectionner les établissements et les règlements anciens et pour en former de nouveaux ; l’Académie politique les rectifiera, et le Conseil une fois perfectionné par le scrutin, convertira les bons projets en bons règlements.

§ 384

Avec la méthode du scrutin perfectionné, tous les emplois du royaume seront remplis des plus excellents officiers entre leurs pareils ; et les bons citoyens et les grands génies travailleront tous ainsi incomparablement avec plus d’ardeur, et plus utilement qu’ils ne font aujourd’hui, à l’augmentation du bonheur public et tel sera l’effet du nouveau plan de gouvernement.

Explication de la méthode du scrutin

§ 385

Je suppose que le Conseil prenne la résolution de donner sur la méthode du scrutin une déclaration ; il ne sera pas inutile à celui qui sera chargé de la dresser de trouver ici un canevas des principaux articles qui doivent la composer.

Articles du projet [•]

ARTICLE I

§ 386

Il y aura dans chacun des trois ministères un bureau destiné 1o pour former [•] dans chaque ordre de l’État différentes classes d’officiers de l’État et dans chaque classe des compagnies de trente pareils, 2o pour perfectionner la méthode des indications par scrutin.

ARTICLE II

§ 387

[•]Ce bureau nommera tous les ans par scrutin des commissaires pour assister de la part du roi aux assemblées des scrutins, soit dans la capitale, soit dans les autres villes du royaume, en observant, autant qu’il se pourra, que les trois commissaires soient des trois ordres du royaume.

ARTICLE III

§ 388

[•]Chacun des trois commissaires, avant que de faire procéder en leur présence au scrutin, interrogera séparément en particulier chacun des trente indicateurs ou électeurs pour savoir de lui si quelque personne l’a sollicité par prières, menaces ou présents, et lui a demandé sa voix en faveur de quelqu’un ; et en cas qu’il ait été sollicité, il nommera par qui et en faveur de qui. Sa déposition sera écrite dans le procès-verbal du scrutin sur le registre secret des commissaires ; et s’il se trouvait trois indicateurs ou électeurs qui déposassent avoir été sollicités en faveur d’un d’entre eux, par un de ses amis, ou une de ses amies, celui-là sera déclaré déchu de voix active et passive26 durant trois ans et sur la récidive il sera cassé et exclu de la compagnie.

ARTICLE IV

§ 389

[•]Chaque bulletin contiendra trois noms, et si au premier scrutin il ne se trouvait aucun qui eût le tiers des voix des indicateurs, on recommencera le scrutin. Si le nombre des voix était égal pour deux sujets, il en sera fait mention dans le procès-verbal du registre qui sera tenu par le commissaire le plus jeune.

ARTICLE V

§ 390

Les bulletins seront de la même forme et grandeur, du même papier, et pliés de la même manière. Les noms des trois indiqués seront écrits en lettres capitales et le nom de l’indicateur au-dessous dans le dernier pli : si l’indicateur trouve deux sujets égaux en mérite national, il accolera leurs deux noms par une ligne à la marge de son bulletin.

ARTICLE VI

§ 391

Les commissaires feront mention dans leur procès-verbal du [•] nombre de voix, que chacun des trois aura eu. Ils ne diront qu’au roi ou au ministre les trois indiqués.

ARTICLE VII

§ 392

Aucun des indicateurs ne promettra sa voix ni ne dira à personne, trois mois avant l’élection, de quel sentiment il est, ni de quel sentiment il sera dans son indication, ni lesquels il croit qui seront indiqués, ni chose équivalente, ni de quel avis il a été dans le dernier scrutin, à peine d’être exclu pour un an de voix active et passive [•]27, et personne n’interrogera sur ce sujet aucun indicateur, à peine d’admonition publique.

Éclaircissement [•]

§ 393

[•]L’avis ou sentiment des indicateurs est un secret qui appartient à l’État, et il est de la plus grande importance qu’il demeure toujours secret pour éviter les querelles, les sollicitations et les cabales intérieures et extérieures qui ne se font jamais pour l’intérêt public de toutes les familles de la nation mais seulement pour l’intérêt particulier d’une famille.

§ 394

Comme les hommes sont incessamment portés vers leurs intérêts particuliers dans toutes leurs actions, il s’ensuit que s’ils tendent quelquefois à procurer le bien général, c’est qu’ils y trouvent leur gloire, l’augmentation de leur revenu, l’exemption d’une peine ou quelque autre intérêt particulier.

§ 395

Il faut donc compter que dans l’exécution de la plupart des règlements utiles au public, si quelqu’un trouve son intérêt particulier à en empêcher l’exécution, il fera des efforts perpétuels pour y réussir.

§ 396

Il faut compter même que l’intérêt particulier prévaudrait enfin à renverser la méthode du scrutin, ou à la rendre inutile au bien public, s’il n’y avait pas dans chaque ministère un bureau perpétuel suffisamment intéressé au bien public, et chargé de faire punir les cabaleurs du dedans, et d’empêcher aussi les solliciteurs du dehors d’être injustes envers leur patrie par la crainte des punitions inévitables et suffisantes.

§ 397

La raison pour laquelle les commissaires garderont le secret sur le nom des trois indiqués, c’est qu’il peut arriver que le roi veuille nommer un autre officier qu’un des trois indiqués ; le public pourra douter alors s’il n’est pas un des indiqués, mais [•] s’il est toujours juste, sage et bienfaisant, il nommera toujours ou le premier ou un des deux premiers indiqués.

§ 398

Si on laissait introduire dans le scrutin les recommandations extérieures et les cabales ou les sollicitations intérieures, les moins bons sujets, qui ont moins de talents et d’application que les autres pour leur métier, auraient un grand avantage sur les meilleurs sujets qui sont d’ordinaire les plus appliqués aux devoirs de leur profession, et par conséquent les moins propres à cabaler et à chercher au-dehors des protecteurs et des recommandations ; ainsi on verrait tous les jours diminuer l’émulation, à qui acquerra plus de talents utiles au public.

§ 399

Parmi les moyens d’empêcher l’effet de ces recommandations du dehors, et des cabales du dedans, on a déjà sagement établi en plusieurs occasions des commissaires pour assister aux élections ; il ne s’agit que de perfectionner cet établissement et de l’étendre de plus en plus, partout où il s’agit de [•] connaître celui qui est regardé par le plus grand nombre de ses camarades comme le meilleur officier d’entre eux.

§ 400

On peut dire que comme la bonne distribution des emplois publics et des récompenses publiques est la plus importante partie du gouvernement de l’État, les trois bureaux des trois ministères appliqués à perfectionner cette méthode rendront au roi et à l’État un service très important ; ainsi on ne saurait avoir trop d’attention à en choisir les membres parmi ceux qui ont le plus d’intelligence et le plus de zèle pour le bien public.

§ 401

Il est à propos que les commissaires soient élus tous les ans au scrutin afin que l’on ne puisse pas avoir le loisir de dresser des batteries28 contre leur probité ; et c’est pour assurer davantage le public de leur incorruptibilité que j’en propose trois au lieu de deux, pour assister à chaque indication et à chaque élection ; et d’ailleurs comme il faut qu’ils puissent donner l’exclusion de voix active et passive29 à un cabaleur ou au soupçonné de cabale, à celui qui fait ou qui reçoit des présents, c’est augmenter l’autorité des commissaires que d’augmenter leur nombre : c’est pour cela que dans les indications importantes il faudra toujours [•] qu’un de ces commissaires soit conseiller d’État.

§ 402

On voit assez que tout étant disposé [•], trois commissaires pourront facilement assister au moins à deux élections par jour ; ainsi ils pourront facilement parcourir les villes capitales des provinces et faire assembler les indicateurs dans ces villes principales à jour nommé pour les indications à leur retour ; le premier des commissaires nommera au roi les trois indiqués de chaque scrutin auquel ils auront assisté et le roi pourra alors choisir en pleine connaissance de cause l’un des trois indiqués et le nommer au secrétaire d’État pour en expédier le brevet.

§ 403

Comme il faut que l’indiqué ait au moins le tiers des voix ; aucun indicateur ne voudra perdre sa voix en la donnant inutilement à son parent, à son ami, lorsqu’il jugera que ce parent ne peut pas avoir le tiers des voix ; ainsi il donnera naturellement une de ses trois voix à celui qu’il croit ou le plus digne ou le plus estimé par les autres indicateurs par rapport au service du roi et de l’État, parce que cet indicateur faisant lui-même partie de l’État est alors plus intéressé à choisir le plus convenable au service, et à rendre sa voix utile, qu’à la perdre en la donnant inutilement à quelque autre.

§ 404

[•]Il craindra même, s’il était le seul qui nommât un de ses camarades, d’être remarqué par les commissaires comme un mauvais connaisseur ou pour un indicateur corrompu.

§ 405

Le bureau du scrutin conservera les registres des procès-verbaux afin que les nouveaux commissaires de l’année suivante puissent s’instruire de l’état de toutes les classes, et de ceux qui, les années précédentes, ont eu la supériorité des suffrages ; ce qui sera une forte preuve de la supériorité de leur mérite national.

§ 406

Il faudra dans la suite établir la méthode du scrutin dans toutes les occasions où il est question de choisir ; mais il faut surtout l’établir dans les classes des officiers du Conseil, et parmi les lieutenants généraux des armées, comme les emplois les plus importants de l’État.

§ 407

Ce sera au bureau du scrutin à lever les obstacles qui empêcheront de former des compagnies de trente pareils qui puissent indiquer au roi les meilleurs sujets d’entre eux ; la chose n’est pas toujours facile, mais elle n’est nullement impossible, parce que les bureaux seront secourus des lumières des commissaires des scrutins, et parce qu’ils seront très appliqués à chercher les moyens d’étendre tous les jours la méthode du scrutin ; et les commissaires eux-mêmes seront encore secourus des avis de tous les bons citoyens des provinces qui désireront que les places se donnent toujours désormais à la supériorité du mérite national.

§ 408

Il pourra arriver que les compagnies seront peu nombreuses ; il pourra arriver qu’il n’y ait en certains cas aucune compagnie inférieure dont on puisse tirer, comme d’une bonne pépinière, les meilleurs sujets pour remplacer celui qui est mort dans la classe supérieure ; mais il est toujours évident que de la méthode du scrutin, même la plus imparfaite et la moins perfectionnée, le roi tirera toujours incomparablement plus de lumières, et plus sûres pour bien choisir les meilleurs sujets, que des meilleures notes d’un commis du secrétaire d’État qu’il est très facile de tromper et qui ne peut jamais avoir des notes sûres sur tous les sujets d’une compagnie de trente pareils.

Réponses aux objections [•]

§ 409

On a vu les [•] grands motifs pour établir la méthode des élections ou des indications par scrutin ; il faut encore, pour en juger avec plus de sûreté, peser les raisons, les obstacles et les difficultés contre cet établissement ; c’est ce que je vais faire en les rapportant sous le nom d’objections.

OBJECTION I

§ 410

Ce n’est pas l’intérêt public qui anime le commun des hommes, c’est leur intérêt particulier ; or comment empêcherez-vous que chacun des indicateurs ne nomme ou son parent ou son ami ou son bienfaiteur ou celui dont il attend des bienfaits ou celui qu’il craint, quoiqu’il ne le croie pas le meilleur par rapport à son service ?

Réponse

§ 411

1o Si l’indicateur croit que son parent ou son ami ou celui dont il attend des bienfaits n’aura pas le tiers des voix, il ne lui donnera pas une de ses trois voix puisqu’elle lui serait inutile ; or en ce cas que peut-il faire de mieux que de donner la première ou la seconde, au moins la troisième, à celui qu’il croit le plus capable de rendre de plus grands services à sa nation, dont lui et son ami font partie ?

§ 412

2o Quelque faible que soit dans l’indicateur le désir de contribuer au bien public, il sera suffisant pour le déterminer dans cette occasion, parce que le plus petit poids emporte toujours la balance qui est dans un parfait équilibre ; ainsi l’opinion que l’indicateur aura prise que sa voix sera inutile à son ami, à son parent, et pourrait lui faire tort à lui-même dans l’esprit des commissaires, l’opinion qu’il aura que tel et tel ont la supériorité de mérite national, lui suffira pour les indiquer dans son bulletin.

§ 413

Or qui formera en eux cette opinion, si ce n’est la supériorité de mérite qui se fait sentir lorsque l’on est souvent dans l’occasion de comparer les talents et les qualités de ses pareils ?

§ 414

3o Cette observation semble peu importante ; cependant elle suffit pour démontrer que dans la méthode du scrutin lorsqu’elle sera purgée de toute espèce de cabale par les commissaires, la pluralité des voix ira toujours nécessairement vers la supériorité de mérite national dans les assemblées, et cependant [•] c’est de ce qui paraît une bagatelle que dépend la prodigieuse supériorité de prospérité d’un État, sur un État qui n’aura point pareille méthode et peu à peu la grande augmentation de bonheur de toutes les sociétés humaines, qui imiteront la mieux policée.

§ 415

4o Il y a une autre considération importante, c’est que les commissaires ne manqueront pas de remettre à chaque indication devant les yeux des indicateurs que si dans chaque indication de cette année et des années suivantes, chaque indicateur fait son devoir de bon citoyen pour nommer celui qu’il croit le plus capable de bien servir la patrie, sans avoir attention ou à ses propres inclinations ou à ses propres aversions particulières, toute la nation en ressentira bientôt des effets très avantageux.

OBJECTION II

§ 416

Suivant votre méthode ce ne sera plus la simple ancienneté de service qui décidera de l’avancement dans les emplois publics, à moins que l’ancienneté ne soit jointe à l’égalité du mérite national.

Réponse

§ 417

1o Tout le monde sait que dans la méthode des protections et des recommandations qui est encore en usage en Europe, ce n’est pas la simple ancienneté qui décide des choix que font les rois ou leurs ministres et que c’est le plus souvent la supériorité de protection, et de recommandation ; ainsi la méthode des élections ne sera pas plus opposée au droit de l’ancienneté de service que la méthode des recommandations.

§ 418

2o Comme les hommes naissent et deviennent fort inégaux en esprit, en talents, en application, en travail, en vertu, serait-il juste, serait-il utile au bien du service que la simple ancienneté décidât ? Et effectivement si la seule ancienneté décidait, il n’y aurait plus d’émulation entre les pareils, on mettrait souvent dans les premières places des imbéciles ou des paresseux, qui n’auraient aucune distinction du côté du mérite d’officier.

§ 419

Or que pourrait-on proposer de plus pernicieux pour le bien du service que de bannir toute émulation dans l’application, dans le travail, dans la constance, dans l’assiduité, dans la patience, dans le courage, dans la hardiesse, dans l’obéissance ? Cette méthode de choisir toujours le plus ancien ne serait-elle pas encore plus préjudiciable à l’État que la méthode partiale et injuste des recommandations ?

§ 420

3o Il est certain que lorsque l’on n’a nulle méthode pour discerner les différences de mérite et de talents des prétendants, on a raison de décider par la seule méthode de l’ancienneté de service, parce que le reste étant égal, il est naturel de croire que le plus vieux a le plus d’expérience et de lumières ; mais il s’en faut bien que le courage, le travail, l’esprit, l’application, la constance, la santé soient choses égales dans les hommes de même âge ou de même date d’officier ; et cependant c’est par la supériorité de ces qualités, et non par la supériorité d’ancienneté que l’on peut rendre de plus grands services au roi et à la patrie.

§ 421

Ainsi c’est la seule supériorité de mérite national ou de mérite d’officier que les indicateurs doivent chercher dans celui qu’ils veulent indiquer, parce que c’est la seule supériorité de cette sorte que demandent le roi et la nation.

OBJECTION III

§ 422

Si la méthode des élections était exécutée, les ministres, les favoris n’auraient plus le pouvoir de placer leurs parents, leurs amis, leurs créatures, qui n’ont souvent d’autre mérite pour être préférés dans les emplois que la recommandation de ceux qui sont en faveur ; ainsi quoique la méthode du scrutin soit très avantageuse au roi et au public, elle ne peut jamais s’exécuter, parce que les favoris et les ministres s’opposeront toujours fortement à l’exécution ; or les royaumes sont moins gouvernés par les rois que par leurs ministres et par leurs favoris ; et qu’importe au favori que tout aille mal dans l’État pourvu qu’il place ses parents, ses amis et ses créatures, et que sa fortune particulière devienne ainsi tous les jours plus grande et plus solide, aux dépens de l’État ?

Réponse

§ 423

1o Quel plus grand intérêt un ministre général, sensé et homme de bien, peut-il avoir, s’il ne doit pas occuper longtemps cette place, que de procurer dans son ministère un établissement si important au bonheur de la nation, et s’il doit tenir longtemps sa place, quels grands succès ne doit-il pas attendre en peu d’années de cet admirable établissement ?

§ 424

[•]Ce bienfait qu’il procurera à sa patrie sera beaucoup plus grand et plus éclatant que tous les bienfaits ensemble que les ministres les plus estimés d’entre ses prédécesseurs ont procurés à la nation ; car enfin qui ne voit que l’établissement du scrutin perfectionné produirait une infinité de biens, et lui ferait par conséquent un honneur infini ?

§ 425

Les royaumes ont quelquefois de pareils ministres, et voilà pourquoi les philosophes bons citoyens ne doivent jamais se décourager ni se lasser de démontrer les bons partis qui sont à prendre, les bons établissements qui sont à faire dans un État, parce que les conjonctures propres à faire valoir ces démonstrations arrivent quelquefois lorsqu’on les espère le moins.

§ 426

N’est-il pas de la prudence d’un ministre général de choisir plutôt d’obliger des personnes de grand mérite, de grand crédit, très raisonnables, en un mot les meilleurs sujets de l’État dans chaque profession, que des sujets médiocres pour les talents et pour la vertu ?

§ 427

Quel plus noble intérêt un ministre général peut-il avoir tant pour la conservation que pour la gloire de son gouvernement que de faire un établissement si considérable, dans lequel il est visible qu’il ne peut jamais avoir eu d’autre vue que la grande réputation du règne du roi, et la grande utilité de la nation, et quelles bénédictions n’en recevrait-il pas de tous les sujets, et en particulier de tous les gens de bien, durant sa vie et dans tous les siècles futurs ?

§ 428

2o Comme l’établissement du scrutin était un des projets du fameux Dauphin Bourgogne, il l’eût sans doute exécuté s’il fût venu au gouvernement ; ainsi un prince qui aura les mêmes bonnes intentions mettra en exécution un projet dont il aura ouï parler, et dont la bonté et la facilité lui seront bien démontrées, lorsqu’il arrivera au gouvernement ; mais s’il ne trouvait pas ce projet bien démontré, il ne pourrait, faute de lumières suffisantes, rien faire du grand désir qu’il aura de rendre ses peuples beaucoup plus heureux ; voilà pourquoi c’est bien employer son temps que d’en préparer la démonstration.

§ 429

Toute la difficulté de ce bel établissement consiste à donner actuellement de grosses [•] rentes de trente ans à chacun des ministres et des favoris, à condition qu’ils exécuteront cette méthode chacun dans son ministère : il sera donc facile aux souverains de les indemniser très avantageusement, c’est-à-dire au double de ce que l’établissement du scrutin pourra leur faire perdre de crédit pour placer leurs enfants, leurs parents et leurs créatures ; c’est à l’État, c’est au souverain à les récompenser avantageusement de l’augmentation de leur travail et de la crainte qu’ils peuvent avoir que leurs rivaux qui seront alors connus pour habiles ne soient mis à leurs places ; ils s’y détermineraient d’autant plus facilement qu’ils pourraient craindre d’être déplacés sans aucun dédommagement pour ne vouloir pas suivre avec ardeur un projet si avantageux pour le roi et pour la nation.

§ 430

Il est certain que dans tout établissement avantageux à l’État il faut compter de dédommager les principaux de ceux qui y perdent ; ce dédommagement est passager, au lieu que l’avantage qu’en tire l’État est grand et éternel : et que serait-ce pour un grand État que trente mille onces d’argent d’augmentation de [•] rentes pour obtenir des ministres un avantage qui produirait bientôt à l’État une valeur cent fois plus grande pour tous les siècles futurs ?

§ 431

3o Il n’y a rien à répliquer à un dédommagement si pressant et si avantageux pour les ministres et pour les favoris [•] ; mais il faut que le roi commence par leur dire à tous : « Je veux cet établissement, et si vous m’aidez à le former, je vous donne dès à présent tels honneurs, et tant de rentes de trente ans ». Il faut qu’il en dise autant au favori, et à la favorite ; mais j’avoue que le roi ou l’empereur le plus absolu sans ce don actuel et préliminaire, qui sera fait avec cinq ou six personnes les plus autorisées de l’État, le plus beau projet que l’homme puisse inventer, et le plus facile à exécuter, trouvera toujours des difficultés insurmontables dans l’exécution.

OBJECTION IV

§ 432

Si l’on établit la méthode du scrutin par exemple pour l’emploi de colonel dans un royaume où les honneurs sont héréditaires [•], les ducs n’étant pas souvent supérieurs en mérite national, ne seraient pas souvent indiqués par les capitaines pour être colonels ; ainsi l’État y perdrait le service militaire de ces grands seigneurs.

Réponse

§ 433

1o [•] Le roi peut nommer colonel un fils de duc sans indication, mais s’il ne réussit pas dans cet emploi, il ne montera pas au grade de brigadier.

§ 434

2o S’il n’y avait pas d’autres gentilshommes qui serviront à leur place et mieux qu’eux, ce serait une perte réelle pour l’État ; car qui doute que si entre trente capitaines, gens de condition et pleins d’émulation, on choisit pour colonel celui qui aura le plus de courage, le plus de capacité, de talents et de qualités convenables à une plus haute classe, ce choix ne fût incomparablement plus utile à l’État que s’il tombait sur un capitaine de peu de mérite, fils indigne d’un grand [•] d’Espagne, d’un milord anglais, d’un duc et pair, qui n’aurait ni courage, ni talents, ni application ? Et n’est-il pas certain qu’une méthode qui donne à ces trente capitaines l’émulation pour l’application, pour le travail, pour les actions distinguées, causerait un plus grand avantage à l’État que ne serait la perte du service des grands qui servent mal ?

§ 435

3o Il y a même un remède à la perte que l’État ferait en ne se servant point des enfants des Grands : ce serait de ne plus créer dans l’État de lords, de ducs ou de Grands héréditaires, mais d’établir que les titres nouveaux et futurs de duc, de Grand, de lord, etc., ne seraient plus que personnels et non héréditaires, et uniquement destinés pour les hommes distingués personnellement par leur mérite national, par leur mérite d’officier. Ne serait-il pas contre l’intérêt de l’État de créer héréditaires des titres de général, de ministre, de secrétaire d’État, etc. ? C’est que les rois par ces titres ne donnent pas des talents et les autres qualités distinguées qui méritent le respect des citoyens. J’en parle encore dans un autre mémoire fait exprès sur l’hérédité des grandesses d’Espagne30.

§ 436

4o Les riches, qui voudront de la considération et de la distinction entre leurs pareils, serviront pour acquérir les dignités attachées aux grands emplois si elles ne se donnent plus qu’aux officiers distingués dans le service ; or l’on sait que les riches n’ont besoin pour augmenter les agréments de leur fortune que des distinctions honorables que donnent les grands emplois.

§ 437

5o Le gentilhomme riche n’est pas ordinairement si appliqué, si disciplinable, si assidu, si constant dans le service ; de sorte que si le riche n’est qu’un sujet médiocre, l’État, loin d’y perdre en le perdant, gagne en ce que ce riche est remplacé par un autre gentilhomme moins riche mais meilleur sujet ; s’il est lui-même bon sujet, l’État ne le perdra point par cette méthode. Au contraire, tout le reste étant égal, on préfère naturellement celui qui est commode aux autres par sa dépense, celui qui prête, celui qui fait de petits présents, celui qui est de naissance distinguée ; ainsi la richesse et la naissance distinguée servent à l’homme de mérite pour être préféré à ses égaux en mérite national dans la méthode même du scrutin ; mais ce qui est important, c’est que ni la richesse ni la naissance distinguée ne servent pas plus à son élévation qu’il ne convient à l’intérêt de l’État.

§ 438

6o Il est à propos que les trente capitaines d’un régiment puissent indiquer un colonel lorsqu’il viendrait à vaquer une place de colonel ; mais non pas pour être colonel de leur régiment, parce qu’il ne faut pas que dans leurs motifs, il puisse y entrer quelque autre vue que l’intérêt public ; or il pourrait arriver que le plus grand nombre de capitaines le choisiraient par leur intérêt particulier, par exemple, comme tenant une bonne table, comme peu rigide dans la discipline, comme commode pour les recrues d’hommes et de chevaux, etc., ce qui tournerait insensiblement à la ruine de la discipline militaire et au grand préjudice du service.

§ 439

Il suffit seulement que le roi sache que les trente capitaines sont d’avis qu’un tel est celui d’entre eux trente qu’ils estiment le plus capable de mieux servir le roi et l’État en qualité de colonel, et lorsque le roi aura trois régiments vacants, il nommera trois colonels, qui n’auront point servi dans le régiment où ils entreront colonels.

§ 440

7o Il y a même une considération qui prouve qu’il est de l’intérêt du service qu’un régiment ait pour colonel un capitaine d’un autre régiment ; c’est qu’il est mieux obéi et considéré par ceux qui n’ont point vécu avec lui comme ses camarades et ses égaux ; ainsi cette attention facilitera davantage l’esprit de subordination, si nécessaire dans les corps, pour le bien du service.

OBJECTION V

§ 441

On se sert dans les communautés religieuses de la méthode du scrutin pour choisir un supérieur, une supérieure ; or, dans les nouveaux établissements, lorsqu’il y a parmi les religieux un plus grand nombre de religieux dévots et servants, la pluralité des voix se tourne toujours du côté de ceux qui sont regardés comme les plus prudents et les plus dévots ; mais quand la première ferveur de l’établissement de la réforme est passée, il arrive que le plus grand nombre de religieux tendent naturellement à de petits relâchements de la discipline religieuse ; et alors, quand il s’agit de choisir un supérieur par scrutin, le grand nombre des voix ne tourne plus vers le religieux le plus fervent, quoique le plus intelligent et le plus prudent, de peur qu’il ne demandât la même ferveur aux autres sans la leur inspirer.

§ 442

Au contraire la pluralité des suffrages tourne à la vérité du côté du plus habile et du plus prudent, surtout du côté du plus indulgent entre les habiles ; c’est que chacun consulte moins dans son choix la réputation de sainteté de son ordre religieux que son intérêt particulier, et l’intérêt temporel de sa communauté ; et c’est la principale cause du relâchement de la plupart des communautés religieuses et de l’abus des élections par scrutin dans les communautés.

§ 443

Ainsi saint Ignace et les nouveaux réformateurs de communautés, instruits par les relâchements des ordres anciens, n’ont point voulu que les religieux se choisissent eux-mêmes un supérieur perpétuel ; ce n’est pas que ces religieux ne connaissent bien les différents degrés de mérite de tous ceux avec qui ils vivent, mais c’est qu’ils ont un intérêt particulier de ne pas choisir pour supérieur celui qui a des mœurs austères ; ils le trouveront très digne de commander à une communauté étrangère ; car la vertu est toujours estimée et respectée quand elle n’incommode personne. On souhaite pour gouverner les autres l’homme d’une vertu austère ; mais nous ne le souhaitons point du tout pour nous gouverner nous-mêmes.

Réponse

§ 444

Cette objection n’a plus de force dès qu’il sera établi qu’aucun capitaine ne sera jamais colonel du régiment dont les capitaines l’ont élu ; ainsi la trop grande indulgence si contraire au bien du service ne sera jamais [•] à craindre.

OBJECTION VI

§ 445

L’Académie française ou l’Académie des bons écrivains31, l’Académie des sciences, l’Académie historique32, les Académies de peinture, sculpture, architecture en France, se choisissent des membres lorsqu’elles en perdent : leurs places vacantes ne se remplissent point par des classes inférieures.

Réponse

§ 446

Il y a deux choses à connaître dans un homme : la capacité du côté de l’esprit, et les qualités du côté du cœur ; or c’est dans les compagnies de pareils que l’on connaît mieux ces deux points. Mais comme ces académies n’ont point de classes inférieures dont les membres puissent juger des vertus et des vices de leurs pareils, ces académies sont forcées de choisir un académicien sur les seules preuves de sa capacité, c’est-à-dire en comparant ses ouvrages aux ouvrages des autres prétendants.

OBJECTION VII

§ 447

Il peut arriver par hasard que tous les capitaines d’un régiment soient d’un mérite très médiocre ; en ce cas ils ne pourront nommer pour colonel qu’un officier médiocre quoiqu’il soit le meilleur d’entre eux.

Réponse

§ 448

1o Le cas est rare, et par conséquent peu à craindre.

§ 449

2o C’est toujours beaucoup que d’avoir le meilleur entre les médiocres.

§ 450

3o Il n’y aura pas à craindre que ce colonel d’un mérite médiocre devienne brigadier tant qu’il aura des pareils qui seront fort supérieurs à lui en mérite national.

§ 451

4o Entre les qualités propres à former un mérite national supérieur, il faut mettre la santé ferme et robuste, surtout dans les emplois de guerre.

§ 452

Pour arriver aux premières places de la guerre, il faudra passer par tant de comparaisons avec des sujets distingués qu’il sera impossible d’arriver au grade de maréchal de camp, et à plus forte raison de maréchal de France, sans avoir des preuves incontestables d’une grande supériorité de courage, de talents et de mérite national.

§ 453

5o Quand une sorte de profession comme celle de la guerre aura été bien arrangée, bien réglée par le scrutin qui aura été lui-même perfectionné par les commissaires, il sera bien moins difficile d’arranger les autres professions sur le même plan ou sur un plan à peu près semblable.

OBJECTION VIII

§ 454

Il y a des postes dans les villes de garnison, par exemple gouverneur, lieutenant de roi, etc., pour lesquels il y a grand nombre de prétendants : ces prétendants sont éloignés de demeure ; comment en rassemblerez-vous vingt ou trente, soit pour se connaître, soit pour faire l’indication par scrutin ? Ce seront de grands frais ; d’ailleurs il arriverait de grands embarras dans la marine pour les scrutins.

Réponse

§ 455

1o Quand on ne trouverait pas d’abord d’expédients pour lever cet obstacle, il ne s’ensuit pas qu’un homme du métier habile, ou bien le bureau du scrutin, n’en puisse trouver avec le temps.

§ 456

2o Quand il y aurait deux ou trois cas dans le gouvernement, où l’on ne pourrait pas faire usage de la méthode des indications, il ne faudrait pas la rejeter pour cela si elle était d’une grande utilité au roi le long de l’année en soixante autres cas, pour connaître le meilleur sujet de chaque compagnie dans chaque profession de l’État.

§ 457

3o Je suppose qu’il y ait des gouvernements destinés aux lieutenants généraux, d’autres aux maréchaux de camp, d’autres aux brigadiers ; il est évident qu’en les partageant par compagnies de trente, les prétendants pourront s’assembler une fois tous les mois dans la capitale pour conférer sur leur métier, et pour délibérer sur le premier gouvernement qui tombera à telle compagnie à son tour et rang, parce que les autres compagnies auront été [•] consultées auparavant pour d’autres gouvernements ou autres emplois vacants.

§ 458

4o Comme par la méthode du scrutin le lieutenant-colonel sera parvenu à son poste de lieutenant-colonel par degrés, et par élection entre ses pareils, le roi pourrait fort bien se contenter d’ordonner que telle place de lieutenant de roi se donnerait aux lieutenants-colonels des régiments à leur tour et rang ; alors on n’aurait pas besoin de former de compagnie entre trente lieutenants-colonels pour faire entre eux un scrutin pour tel poste.

§ 459

Or le roi serait sûr d’avoir toujours un bon sujet choisi entre trente bons capitaines choisis eux-mêmes entre trente bons lieutenants, quoiqu’il puisse ne pas être sûr d’avoir le meilleur entre trente lieutenants-colonels.

§ 460

5o À l’égard de la marine je suppose que dans un département il y ait deux compagnies de trente lieutenants, et qu’il n’y ait qu’une place de capitaine de vaisseau à remplir. La première compagnie aura fait son choix précédemment ; ainsi ce sera à la seconde à faire le sien à son tour dès qu’il vaquera une place de capitaine de vaisseau.

§ 461

6o On aura égard en formant ces compagnies de mettre à peu près dans chacune autant de lieutenants de tous les âges, en sorte que la première compagnie ne soit pas composée de lieutenants les plus anciennement créés, ni la troisième des plus nouvellement créés.

§ 462

7o Toutes les compagnies de trente circuleront ainsi, pour le droit de remplir les places qui viendront à vaquer dans la classe supérieure.

§ 463

Ce que je dis ici pour le militaire peut avec le temps se mettre en œuvre dans la magistrature, dans le clergé, dans le commerce, dans les finances et dans les autres professions de l’État.

OBJECTION IX

§ 464

La méthode des indications des trois proposés est excellente, et serait praticable dans les États où les charges et les emplois publics ne sont point malheureusement tombés dans la vénalité ; mais quand un État est une fois attaqué de cette dangereuse maladie, quel moyen de l’en guérir ?

Réponse

§ 465

1o On peut l’en guérir peu à peu et commencer par le Conseil, en mettant désormais au scrutin les charges de maître des requêtes, qui vaqueront au profit du roi aux parties casuelles et en remboursant en rentes sur l’État les charges qui viendront à vaquer au profit des héritiers.

§ 466

2o Il n’y a qu’un royaume en Europe qui soit affaibli par cette dangereuse maladie ; ainsi cette objection ne peut regarder que ce royaume-là33.

§ 467

La vénalité des emplois ne s’y est introduite que parce que ceux qui ont gouverné depuis deux cents ans n’avaient point inventé la méthode des compagnies de trente pareils et assez de classes supérieures et inférieures, ni la méthode des indications par scrutin ni la méthode des commissaires, ni la méthode des bureaux pour perfectionner le scrutin ; or les ministres précédents voyant d’un côté que souvent la méthode des recommandations ne donnait pas à l’État de meilleurs officiers que la méthode de la vénalité, et de l’autre que l’État avait alors besoin d’argent, ils préférèrent la méthode de la vénalité, qui apportait à l’État un secours d’argent dans des conjonctures pressantes.

§ 468

Mais si la méthode du scrutin eût été dès lors perfectionnée, et exempte de toute cabale, le Conseil de ce grand royaume n’aurait jamais imaginé de vendre des places qui ne doivent être données qu’à la supériorité du mérite national ; or qui ne voit que la vénalité des emplois diminue extrêmement dans les officiers toute émulation pour acquérir de nouveaux degrés de mérite d’officier de l’État, et que l’on ne songe qu’à acquérir des richesses pour acheter des emplois, ce qui a causé des pertes immenses pour cet État ?

§ 469

On achète une charge de maître des requêtes pour devenir intendant et conseiller d’État ; ainsi le roi n’a plus à choisir les intendants et les conseillers d’État parmi les hommes les plus vertueux et d’un esprit excellent, mais seulement parmi les acheteurs34.

OBJECTION X

§ 470

De la manière dont vous proposez la méthode du scrutin, il semble qu’aucun roi ne sera plus le maître de faire avancer à un grade, à une dignité un officier d’un mérite médiocre qu’il affectionnera ; or c’est en demander trop à la faiblesse humaine. Les rois sont hommes, ils ont leurs inclinations et ils s’y portent avec ardeur quelquefois, malgré la justice exacte, malgré les conseils de leurs ministres, et malgré l’intérêt de l’État ; ainsi ils ne pourront jamais s’assujettir parfaitement à une pareille règle, quoique dans la vérité elle soit conforme à leurs vrais et à leurs plus grands intérêts et aux intérêts de l’État. Comment voulez-vous empêcher qu’ils n’aient pas des passions, et par conséquent des complaisances pour des frères et des parents, des favoris et des favorites ?

§ 471

Un roi qui veut avoir la liberté de faire plusieurs grâces injustes tous les ans dans les promotions n’établira jamais une méthode qui mettrait ses petites injustices entièrement à découvert aux yeux du public.

Réponse

§ 472

1o Le roi n’aura pas grand nombre de ces sortes d’officiers à placer par complaisance ; or n’est-ce pas beaucoup d’être sûr que, de soixante élections qu’il fera, il y en aura cinquante-neuf qui seront très justes ?

§ 473

2o Les rois ne sont pas toujours sujets aux mêmes passions, et il arrivera que le même roi qui jeune a fait des injustices n’en fera plus dans un âge mûr [•] ; et n’est-ce pas le servir que de lui donner le secret d’être juste en tout et de passer pour juste en tout les dernières années de son règne ?

§ 474

3o Le roi pourra toujours nommer un officier à son gré, et il le pourra d’autant plus facilement que les commissaires lui garderont le secret du scrutin sur les trois indiqués, tant qu’il voudra.

§ 475

4o Il est vrai que cette méthode sera une règle sûre pour connaître de combien un roi est plus juste, plus bienfaisant, plus vertueux qu’un autre, c’est-à-dire combien il a plus aimé la justice, et le bien de ses sujets en leur sacrifiant ses inclinations personnelles ; car si l’un n’a fait aucune injustice ni petite ni grande durant son règne, tandis que l’autre en a commis vingt ou trente durant un règne de vingt ans, il sera facile par cette méthode de comparer et de mesurer le mérite des rois ; ainsi elle donnera à tous les princes un désir d’être mis dans la postérité au nombre des plus justes.

§ 476

5o On voit que les rois auront toujours le même pouvoir et la même liberté de bien user ou d’abuser de leur pouvoir. Mais de ce côté-là ils auront par le scrutin un grand avantage : c’est d’être garantis pour toujours de la fâcheuse nécessité où ils étaient de faire tous les jours quantité d’injustices par ignorance, et sans le vouloir ; ainsi ils ne seront plus sujets au terrible inconvénient de se faire mépriser et haïr par tous leurs choix injustes, et quelquefois même par des choix justes, mais qui, faute de scrutin, ne sont pas reconnus justes par le public.

§ 477

6o J’ai montré ailleurs qu’un roi en sa qualité de roi n’a jamais aucunes grâces à faire entre prétendants à un emploi qui regarde le service de l’État ; il n’a que des justices à rendre35 ; or, par la méthode du scrutin, il verra bien plus clairement la voie de la justice et le chemin le plus facile pour se faire aimer et pour arriver à une gloire infiniment précieuse.

§ 478

7o Le scrutin perfectionné est un excellent anthropomètre36 ; c’est la mesure la plus sûre du mérite des officiers publics. On peut dire que l’observation de cette merveilleuse méthode dans son entier serait aussi une mesure sûre qu’auraient les sujets pour mesurer exactement le mérite de leurs rois et qu’ainsi elle serait en même temps un excellent basilimètre37.

§ 479

Si, par exemple, un roi d’Angleterre a eu soin durant son règne de consulter et de suivre la moitié plus souvent que le roi son successeur les avis des bureaux de son Conseil pour le choix des différents partis à prendre dans les affaires publiques, et de consulter et de suivre la moitié plus souvent que ce successeur ses conseils du scrutin pour le choix des différents officiers qui doivent remplir les emplois publics, n’est-il pas évident qu’il sera regardé dans la postérité comme ayant eu d’un côté la moitié plus de prudence par rapport à ses propres intérêts et comme ayant été d’un autre côté la moitié plus juste et la moitié plus bienfaisant envers ses sujets que le roi son successeur ?

§ 480

Je dis la postérité, car c’est la postérité seule, et même la postérité un peu éloignée, qui est seule en droit et en pleine liberté de mesurer le mérite des rois, de comparer leurs actions de prudence, de justice et de bienfaisance. C’est à elle-même de mesurer les imprudences et les injustices qu’ils ont faites durant leur règne ; en un mot, c’est à cette postérité seule, et non aux contemporains, à les placer les uns beaucoup au-dessus des autres selon leur mérite de rois.

OBJECTION XI

§ 481

Il serait à souhaiter dans la profession de la guerre que l’homme distingué par son courage et par son grand génie pût arriver au moins à quarante ans au grade de commandant général, parce qu’il faut dans cette profession avoir un corps robuste, capable de soutenir les grandes fatigues et les grandes veilles ; or par votre méthode il sera difficile qu’il y arrive à cet âge.

Réponse

§ 482

Un homme distingué entre ses pareils par son grand courage, par son grand génie, peut facilement être élu capitaine à vingt ans ; il peut facilement être indiqué colonel à vingt-quatre, brigadier à vingt-huit, maréchal de camp à trente-deux ans, lieutenant général à trente-six et commandant général ou maréchal de France ou feld-maréchal à quarante ans.

OBJECTION XII

§ 483

Je comprends bien qu’un roi, en nommant un autre officier que les trois indiqués, pourra cacher l’injustice de son choix en laissant penser que c’est peut-être un des trois indiqués sur les noms desquels les commissaires ont gardé le secret ; mais ce voile est bien faible, il ne trompera personne, et le public croira toujours que ce n’est pas la supériorité de mérite d’officier qui l’a fait nommer, mais la seule faveur ; ainsi je doute qu’un jeune roi veuille établir votre méthode de peur de montrer quelquefois trop à découvert son injustice et son imprudence.

Réponse

§ 484

C’est toujours quelque chose que de pouvoir rendre douteuse la cause de la nomination de l’officier ; or elle sera douteuse. Ainsi le roi ne montrera point à découvert ni son injustice ni son imprudence ; au plus il en laissera douter [•] ; et n’est-ce pas un grand avantage pour le roi d’avoir des lumières sûres sur les trois meilleurs officiers ? Et puis ne peut-il pas permettre aux commissaires de rendre témoignage à cet officier ?

OBJECTION XIII

§ 485

Il peut arriver que les trente voix se partagent à cinq ou six sujets et que pas un des six n’ait dix voix, c’est-à-dire le tiers ou le nombre suffisant pour conclure l’élection, et que les électeurs ne veuillent point changer d’avis dans les scrutins postérieurs ; en ce cas comment les commissaires finiront-ils l’élection ?

Réponse

§ 486

1o Ce cas ne saurait guère arriver sans cabaler ; mais enfin, s’il arrive sans cabale, les commissaires y suppléeront facilement avec leur sagesse et leur autorité [•], donnant aux indicateurs pour sujet de leur indication les trois qui auront eu plus de voix au dernier scrutin.

§ 487

[•]2o Comme chaque indicateur nomme trois officiers et qu’il ne vise qu’à un ou à deux pour son intérêt particulier, le troisième qu’il nommera par son bulletin sera celui qu’il estime le plus capable de mieux servir, et celui-là sera le plus souvent nommé par les vingt neuf autres indicateurs.

OBJECTION XIV

§ 488

Les beaux établissements que Platon propose dans sa République38, et surtout ceux que M. de Fénelon Salignac propose dans son roman moral et politique intitulé Télémaque font plaisir à lire39. On voudrait les voir dans la réalité, mais par malheur, ce ne sont que des fictions agréables. La nature humaine est trop corrompue pour espérer de voir les hommes abandonner l’intérêt particulier pour l’intérêt public. Ce que vous proposez est si beau et conduit si droit à la grande augmentation du bonheur de la société que je crains fort que cela ne ressemble à toutes ces belles républiques que l’on n’a jamais pu réaliser dans ce qu’elles avaient de plus beau.

Réponse

§ 489

1o Il y a une grande différence entre un projet qui ne fait que montrer la grande utilité d’un établissement, tels que sont les projets de M. de Fénelon, sans proposer en même temps les moyens de l’exécuter et sans démontrer ni la facilité ni l’efficacité de ces moyens, et entre un projet dont on démontre non seulement la grande utilité, mais dont on démontre encore l’efficacité et la facilité des moyens.

§ 490

L’un n’est qu’une agréable fiction, une peinture amusante d’une situation désirable, peinture qui demeure inutile à la société faute de moyens ; et telles sont les belles peintures des situations désirables que l’on trouve dans la République de Platon et dans le roman de Télémaque de M. de Fénelon ; au lieu que, dans ce mémoire, non seulement la grande utilité du nouveau plan de gouvernement attribué au Dauphin Bourgogne y est démontrée, mais ce qui le distingue essentiellement des projets chimériques, c’est que les moyens de le mettre en exécution y sont aussi démontrés comme très efficaces, et très faciles.

§ 491

Voilà précisément en quoi consiste la grande différence entre un projet solide très praticable, et un projet qui n’est proprement qu’un beau souhait, qu’une belle idée, qui demeure simple souhait tant que l’on ne propose point de moyens faciles et efficaces pour l’exécuter.

§ 492

Or peut-on mieux montrer que ces moyens proposés sont très faciles et très efficaces qu’en montrant qu’il ne faut qu’un règlement de quelques articles, que chaque souverain peut faire comme tout autre règlement, et avec d’autant plus de facilité qu’il fera celui-ci avec l’applaudissement de tous ses ministres, lorsqu’ils seront avantageusement dédommagés, et avec les louanges et les bénédictions de la part de tous les gens de bien et de tout le peuple ?

§ 493

Or a-t-on vu dans la République de Platon et dans le roman de Télémaque la spéculation ainsi rapprochée de la pratique par les articles d’un simple règlement qui ne peut jamais être contredit ni par aucun homme sensé qui aime le bien public ni par les ministres qui seront au contraire très intéressés à son établissement par de fortes [•] récompenses ?

§ 494

2o Pour être plus sûr que la machine ira bien en grand, il n’y a qu’à en faire divers essais en petit ; or les établissements que l’on peut réduire en pratique par divers essais et par parties, sont-ce donc des établissements impraticables ? Ne sont-ce donc que des peintures agréables semblables à celles de M. de Fénelon ou de Platon ?

§ 495

3o Qui est-ce qui ignore que le penchant des hommes est de marcher toujours vers leur intérêt particulier, soit grande augmentation d’honneur et de réputation, soit grande augmentation de revenu ? Or ici les ministres ne trouvent-ils pas leur grand intérêt particulier dans ce grand intérêt public ?

§ 496

D’où vient que dans une compagnie de juges, lorsqu’elle n’est ni trop grande ni trop petite, les arrêts à la pluralité vont plus souvent vers la justice que vers l’injustice ? D’où vient que dans une compagnie de marchands les délibérations vont plus souvent vers l’intérêt commun que vers l’intérêt particulier ? C’est l’heureux effet de l’assemblée, et de la pluralité des voix.

§ 497

Car quoique les hommes cherchent leur plaisir et leur intérêt particulier par un amour-propre inséparable de l’humanité, ils ne laissent pas dans les délibérations publiques de se trouver souvent dans la nécessité de viser droit au bonheur et à l’intérêt du public par la crainte de s’attirer les railleries piquantes, les reproches honteux, et le mépris des gens de bien de la compagnie [•], s’ils étaient d’un avis ridicule ; crainte salutaire, qui vient elle-même de l’intérêt particulier.

§ 498

4o Si vous disiez que le règlement proposé n’est pas avantageux aux souverains, et par conséquent qu’il est impraticable, vous parleriez conséquemment ; mais avouer d’un côté qu’il n’y a aucun souverain, soit présent, soit futur, à qui il ne soit effectivement très avantageux, et soutenir d’un autre côté qu’aucun d’eux ne pourra jamais le trouver tel, et ne pourra jamais le mettre en exécution, ce n’est plus parler conséquemment, c’est au contraire dire deux choses contradictoires.

§ 499

Car enfin si l’établissement est très avantageux, très désirable, et très évidemment désirable pour celui qui doit le former ; s’il est aussi facile à mettre en pratique que les règlements qui ont déjà été formés, comment ressemble-t-il aux établissements proposés dans les républiques de Platon et de M. de Fénelon que vous regardez avec raison comme impraticables en l’état qu’ils les ont laissés ?

OBJECTION XV

§ 500

Dans les compagnies de trente pareils, chacun s’efforcera non d’être, mais de paraître plus juste, plus doux, plus patient, plus complaisant, plus modéré, plus bienfaisant, plus officieux qu’il n’est en effet : ce seront la plupart, non des gens vertueux, mais des hypocrites de vertu ; ainsi votre établissement du scrutin pour faire les promotions et pour la distribution des récompenses, n’ira pas jusqu’à changer le fond de nos mœurs, c’est-à-dire nos sentiments, mais seulement le dehors de notre conduite.

§ 501

Il vaudrait bien mieux trouver les moyens de persuader l’homme que rien ne peut contribuer davantage à augmenter son bonheur que de chercher à surpasser ses pareils en bonne gloire, en distinction précieuse, en devenant tous les jours plus juste et plus bienfaisant que les autres, tant par ses grandes vertus que par ses talents distingués employés pour procurer la plus grande utilité publique.

Réponse

§ 502

Je ne disconviens pas que les discours de morale faits pour rendre la vertu aimable ne puissent beaucoup servir à rendre nos mœurs meilleures et plus vertueuses ; mais tant que nos lois ne tendront point à faire honorer et récompenser ceux qui se distinguent par des actions, et par une conduite vertueuse, et par leur application à chercher des talents utiles à la société ; tant que ces lois ne seront point assez bonnes pour empêcher que les injustes, que les paresseux, que les débauchés n’entrent dans les grands emplois ; tant que nos règlements ne seront point assez bons pour empêcher qu’ils ne soient honorés et considérés, vos beaux discours de morale ne persuaderont que très peu de personnes.

§ 503

Or quel est le but, quel sera l’effet naturel de l’établissement du scrutin quand il sera garanti de toute cabale de l’intérêt particulier ? Ne sera-ce pas d’exciter les pareils à donner leur voix aux trois meilleurs sujets les plus distingués pour leurs talents utiles et pour leurs vertus ? N’est-ce pas le meilleur moyen de faire estimer les talents utiles et la vertu que d’assurer une récompense utile et honorable à ceux qui se distingueront de ce côté-là ?

§ 504

Le moyen le plus sûr d’éloigner des emplois les paresseux, les injustes, les scélérats qui y sont placés par faveur, n’est-ce pas d’y placer toujours par scrutin les justes, les bons travailleurs qui sont gens de bien ?

§ 505

À l’égard de l’hypocrisie de la vertu il y a plusieurs choses à dire : la première, que dans une compagnie de gens qui se voient souvent, ils ne sont pas longtemps sans être connus de leurs pareils pour ce qu’ils sont ; et alors les vrais vertueux leur sont préférés ; la seconde, c’est que s’ils trompent dans la première classe, ils ne trompent pas dans la classe immédiatement supérieure ; la troisième, c’est que les excellents hypocrites de vertu sont presque aussi désirables à la société que les vertueux mêmes ; la quatrième, c’est que plusieurs de ces excellents hypocrites de vertu cessent à la longue d’être hypocrites, parce qu’ayant toute la peine des vertueux, ils se rendent à la fin aux attraits de la vertu ; enfin que peuvent faire de plus les lois, que de faire imiter les vertueux par ceux qui par leur mauvais naturel ne sauraient que tard aimer la vertu elle-même ?

§ 506

De là il suit que les lois qui établissent des récompenses sûres pour la pratique de la vertu et pour l’acquisition des talents, ont infiniment plus de pouvoir pour rendre les talents et les vertus plus aimables aux hommes que la simple morale avec ses écrits éloquents et avec ses beaux discours ; aussi voyons-nous que depuis plus de deux mille ans les discours de morale n’ont pu rendre nos mœurs justes et bienfaisantes ; nous en avons fait l’essai ; au lieu que nous n’avons pas encore fait l’essai de ce que pourront les règlements pour établir et pour perfectionner la méthode du scrutin [•] qui tend à récompenser les talents et les vertus distingués.

OBJECTION XVI

§ 507

Le roi serait encore mieux instruit de la vérité du mérite des officiers s’il demandait à chacun des trente pareils les trois plus dignes d’entre eux ou du moins s’il assistait au scrutin.

Réponse

§ 508

1o L’interrogé répondrait toujours en faveur de ceux qu’il soupçonnerait que le roi estime le plus : on ne dit aux rois que les vérités qui peuvent leur plaire ; ainsi ce ne serait pas un bon moyen de découvrir la vraie opinion de trente pareils, au lieu que par le scrutin celui qui contredit l’opinion du roi n’est pas connu.

§ 509

2o Il est vrai que le roi pourrait assister au Conseil du scrutin des trente pareils pour faire un lieutenant général, un maréchal, un chancelier, un premier président de Paris, un ministre, un évêque ; mais il n’aurait pas le loisir d’assister aux scrutins des capitaines, des colonels, des conseillers et des autres moindres officiers.

OBJECTION XVII

§ 510

Les trois commissaires pourront révéler le résultat du Conseil du scrutin.

Réponse

§ 511

1o Ces commissaires sont choisis entre ceux qui ont plus de réputation d’être discrets ; voit-on que les ministres révèlent les secrets de leur Conseil ?

§ 512

2o Que quelqu’un d’eux parle quelquefois, la faute importe peu à l’État.

OBJECTION XVIII

§ 513

Tout a été tenté pour rectifier le scrutin, et même le cardinal de Richelieu, instruit des cabales des scrutins, a préféré la vénalité des charges40.

Réponse

§ 514

1o Tout n’a pas été tenté, puisque le cardinal de Richelieu n’a pas tenté de diviser les pareils par compagnies de trente, de les consulter, et d’autoriser les commissaires à interdire les cabaleurs.

§ 515

2o Le cardinal avait besoin [•] d’argent ; ainsi il était pressé de vendre des charges.

OBJECTION XIX

§ 516

Les meilleurs établissements faits pour l’intérêt public se minent et se corrompent à la fin par l’intérêt particulier.

Réponse

§ 517

1o La crainte frivole qu’un établissement salutaire ne dure pas autant dans son premier état qu’il serait à désirer, ne doit pas empêcher qu’on ne commence par l’exécuter, surtout lorsque le règlement a sagement pourvu à la durée de cet établissement ; or il est constant que par le règlement il y aura toujours un bureau du Conseil, attentif à trouver des moyens efficaces pour punir suffisamment quiconque tenterait de corrompre les commissaires ou de cabaler, surtout lorsque ce bureau sera instruit tous les ans par le rapport des commissaires des subtilités de l’intérêt particulier ; or ce bureau trouverait perpétuellement des préservatifs nouveaux contre les subtilités nouvelles.

§ 518

2o Que le soupçonné de cabale soit privé de voix active et passive pour trois ans41, et que le convaincu soit chassé et déclaré incapable, et que le crime de cabale soit regardé comme trahison contre l’État, comme crime qui emporte la confiscation et l’exil, il deviendra très honteux et très rare [•]. Ce n’est que faute de lumière que ce crime nous a jusqu’ici paru peu important, quoiqu’il soit de la dernière importance pour faire cesser les malheurs de l’État.

OBJECTION XX

§ 519

Cet établissement fait tout d’un coup, et dans toutes les parties de l’État, ferait un trop grand changement, et plusieurs mécontents.

Réponse

§ 520

Il n’y a qu’à en faire des essais et les multiplier peu à peu, à mesure que les succès s’en feront sentir de tout le monde, et à mesure qu’il sera désiré.

OBJECTION XXI

§ 521

La république de Venise pour l’élection du doge et des principaux emplois use de la méthode du scrutin. Les chevaliers de Malte pour l’élection du Grand Maître en usent aussi ; les cardinaux pour l’élection du pape ont pris toutes les précautions qu’ils ont pu imaginer jusqu’à présent pour empêcher dans leur scrutin les cabales et les sollicitations intérieures, pour bannir les promesses et les menaces ; cependant jusqu’à présent ils n’en sont point venus à bout.

Réponse

§ 522

1o Il est visible à l’égard de ces élections que la porte reste encore ouverte aux sollicitations, aux cabales, aux présents, aux promesses, aux menaces, et qu’ainsi les voix ne peuvent pas aller avec liberté à celui qui a le plus de qualités estimables et le plus de talents pour bien gouverner : c’est que jusqu’ici il n’y a point eu de commissaires assez autorisés pour punir par interdiction les cabaleurs [•], au lieu que dans un état qui a un chef, il y a des commissaires autorisés.

§ 523

2o Les commissaires du roi seront bientôt informés des cabales, s’il y en a, par ceux qui ont des intérêts opposés, parce qu’ils seront fort intéressés à faire priver les cabaleurs de voix active et passive42 ; ainsi personne ne se fiera plus qu’à son ami particulier, et quand la cabale sera ainsi restreinte à trois ou quatre personnes, ce ne sera plus proprement une cabale à craindre, et après tout qui est-ce qui osera solliciter un homme juste, et bon citoyen, ennemi des cabales, qui sera assez mauvais citoyen pour cacher aux commissaires une sollicitation d’autant plus criminelle qu’elle diminue la liberté des suffrages, liberté qui est le fondement de tout bon gouvernement ?

OBJECTION XXII

§ 524

Les trois ou quatre sujets du plus grand mérite national d’une compagnie de trente pareils se connaissent et se regardent comme rivaux ; ils aimeront mieux perdre leurs voix en la donnant à un des médiocres que de se la donner mutuellement, de peur de se faire tort à eux-mêmes ; ou bien chacun d’eux donnera sa voix à lui-même, ce qui peut nuire à l’élection, qui ne se peut faire qu’avec le tiers des voix des électeurs.

Réponse

§ 525

Les seuls commissaires verront les billets de scrutin, et chacun mettra son nom au bas du billet au dernier pli cacheté, et mettra le nom des trois indiqués au haut au premier pli [•] ; ainsi il n’y a rien à craindre de ce côté-là.

OBJECTION XXIII

§ 526

Ce plan est si grand qu’il faut être bien hardi pour en entreprendre l’exécution.

Réponse

§ 527

1o Un roi [•] peut en exécuter une partie, et ainsi s’encourager lui-même à l’exécution du total par le succès des parties exécutées.

§ 528

2o Il y a quelquefois dans les princes qui gouvernent des génies qui n’aiment que le grand ; or pour ceux-là on ne saurait leur montrer les projets trop en grand ; les petits desseins ne suffiraient pas pour les mettre en mouvement.

§ 529

3o Je n’écris pas ceci pour tel ou tel État, ou pour ce temps-ci précisément : j’écris cet ouvrage pour tous les États en général, et pour tous les temps. Chacun s’en appropriera ce qu’il jugera à propos ; il me suffit d’avoir démontré un très bon plan, qui est en effet très avantageux, tant pour ceux qui gouvernent que pour ceux qui sont gouvernés, et d’avoir démontré, en même temps, qu’en dédommageant avantageusement les ministres et les favoris par de très grosses [•] rentes de trente ou quarante ans, l’exécution en sera très facile.

§ 530

4o Si un roi commence à demander à ses ministres ou à son favori si cette méthode serait avantageuse à l’État, ils répondront tous que c’est renverser l’État, et que le projet est absolument impraticable, et même désavantageux pour le souverain, et pernicieux pour ses sujets. Ils se garderont bien d’apporter par écrit les preuves de leur proposition : ils se contenteront de la soutenir avec chaleur ; mais s’il commence par leur dire qu’il a besoin de leur secours et de leurs travaux extraordinaires pour mettre en exécution le plan de gouvernement d’un prince célèbre, et qu’il leur déclare qu’il leur donne dès à présent [•] à chacun une rente de vingt mille écus pour trente ans, ils ne trouveront rien de difficile ; aussi était-ce le parti qu’eût pris le Dauphin Bourgogne.

§ 531

5o Ce plan a l’avantage de pouvoir s’exécuter par parties, une partie dans un règne, et une partie dans le règne suivant, comme certains grands palais qu’une génération commence et qu’une autre génération achève ; or l’on trouvera que ce qui aura été exécuté par les pères augmentera beaucoup la facilité de l’exécution de ce qui sera resté à faire à leurs enfants.

OBJECTION XXIV

§ 532

Je conviens que pour perfectionner le gouvernement d’un État, il n’y a que deux sortes d’examens à bien faire : le premier examen pour choisir le meilleur entre différents partis pour les règlements, le second examen pour choisir l’officier du plus grand mérite national de sa compagnie ; je conviens que nulle méthode ne peut porter plus loin ces deux examens sur ces points principaux que celle que vous proposez ; je conviens que dans les États monarchiques un roi qui gouvernera par lui-même ou un ministre général zélé pour le bien public augmenterait infiniment en lumières, sans rien diminuer de son pouvoir.

§ 533

Je conviens même que par de grosses [•] rentes qu’il donnera aux ministres particuliers, il peut facilement les dédommager avantageusement de ce qu’ils y perdront, et leur inspirer beaucoup d’ardeur et de constance pour l’exécution de ce projet ; mais ce qui se peut faire facilement dans une monarchie par le monarque qui accordera ces [•] rentes, comment l’exécuter dans une république où il n’y a point de roi, et où les ministres ne peuvent pas honnêtement ordonner leur dédommagement par des rentes considérables ? Ainsi les premiers de la république s’opposeront toujours à une augmentation de lumières sur le choix des officiers, qui serait à la vérité fort avantageuse au public, mais qui diminuerait extrêmement leur crédit, et le nombre de leurs créatures, sans aucun dédommagement.

Réponse

§ 534

Je conviens que la chose sera plus difficile à établir dans une république ; mais à Venise le Grand Conseil ou le Sénat, composé de plus de six cents nobles, pourra facilement commencer par ordonner cette augmentation de rentes en faveur des ministres qui travailleront à ces deux établissements. Les États particuliers de chacune des sept provinces de la république de Hollande peuvent de même ordonner une grande récompense pour les ministres qui mettront la méthode du scrutin en exécution.

OBJECTION XXV

§ 535

Vous nous donnez les Conseils consultatifs du ministère, les Académies politiques, les prix et les récompenses politiques et la méthode du scrutin comme des établissements approuvés par le Dauphin Bourgogne, mais vous ne nous en donnez aucune preuve.

Réponse

§ 536

Je n’en ai de preuves que des ouï-dire vraisemblables : c’était un prince très appliqué à la science du gouvernement, plein de bonnes intentions, qui demandait aux hommes les plus vertueux et les plus habiles des mémoires pour bien gouverner, qui mettait à part, apostillait de sa main ceux qu’il approuvait pour les relire et pour les perfectionner ; or il n’est pas étonnant que quelques-uns de ces projets qu’il approuvait aient été connus de quelques personnes en qui il avait confiance ; et de là sont nées apparemment les opinions qu’il eût exécuté ces beaux projets si une mort précipitée ne l’eût empêché de régner43 ; je n’ai donc sur cela aucune preuve que des ouï-dire ; mais comme au premier aspect ces projets m’ont paru raisonnables, je me suis trouvé porté à les examiner, à les approfondir, et dès que par cet examen je les ai trouvés excellents, il m’a paru équitable et honnête d’en donner la gloire à celui à qui je les avais ouï attribuer.

§ 537

Au reste si ces projets vous paraissent contraires au bien public ou impraticables, ne les attribuez point à d’autres qu’à moi ; s’ils vous paraissent très avantageux à la société, et très faciles à mettre en exécution, s’il est vraisemblable que le Dauphin Bourgogne les a ou trouvés ou approuvés, pourquoi dans le doute n’en pas faire honneur à un prince si juste et si bienfaisant, et qui en si peu d’années, sans aucun pouvoir, n’a pas laissé d’acquérir une si belle et si grande réputation ? Comme ces différents projets tendent plus droit44 que d’autres à la plus grande utilité publique, je croirais aisément que feu Mr de Cambrai, Fénelon, son précepteur, qui était vertueux, y a eu beaucoup de part.

OBJECTION XXVI

§ 538

Les Vénitiens pour l’élection de leur doge ont quatre ou cinq ballottages45 par le sort, et deux ou trois nominations par nombre de suffrages où le sort n’a point de part, et tout cela se fait le même jour sans sortir du lieu de l’élection, ce qui fait que les recommandations et les cabales influent beaucoup moins dans les élections : pourquoi ne vous pas servir de cette méthode ?

Réponse

§ 539

1o Supposé que tous les trente [•] indicateurs connaissent le mérite national de tous ceux qui composent leur compagnie, et supposé que par la crainte du jugement pénal des commissaires, ces trente n’osent former aucun dessein ni pour cabaler entre eux ni pour faire cabaler au-dehors, et pour obtenir des recommandations, n’est-il pas évident que le plus grand nombre des voix ira vers celui qui sera estimé par eux avoir le plus de mérite d’officier, soit parent, soit ami ou non ami ? Et cela ne suffit-il pas pour une bonne élection ? Au lieu qu’une élection où il entre une moitié de hasard par les ballottages tient toujours beaucoup de ce hasard, au lieu qu’elle devrait tenir uniquement toute sa force et toute son autorité de la raison et de la vue du bien public.

§ 540

2o Je conviens que ce hasard de ballottage46 diminue beaucoup l’effet des brigues ou des cabales ; mais ce hasard ne l’anéantit pas entièrement, surtout si le nombre des électeurs n’est que de soixante.

§ 541

3o Ce ballottage n’a de méthode contre les cabales que le pur hasard, au lieu que l’invention des commissaires pour punir tout cabaleur actif et passif est une méthode bien plus simple, bien plus sûre, et bien plus raisonnable.

§ 542

4o Si les nobles vénitiens, qui sont plus de cinq cents, commençaient par nommer au scrutin six d’entre eux depuis trente jusqu’à quarante ans pour être commissaires du scrutin du doge, et que le scrutin se fît en leur présence entre les trente plus hauts officiers de la République, ils iraient bien plus souvent à leur but.

OBJECTION XXVII

§ 543

En Flandres le roi nomme abbé régulier d’une abbaye un des trois que les religieux de cette abbaye ont nommés ; cependant il arrive le plus souvent que ce n’est pas le plus éclairé, et le plus vertueux47.

Réponse

§ 544

Les trente capitaines d’un même régiment connaissent mieux que personne les talents, les bonnes qualités et les défauts les uns des autres ; ainsi ils connaissent mieux que personne celui d’entre eux qui a le plus de mérite d’officier pour être colonel ; mais comme on sait que pour tenir un régiment en bon état, il faut dans le colonel un grand amour et une grande fermeté pour y maintenir la discipline et pour y faire observer une grande exactitude et une grande régularité dans le service, la plupart des électeurs, qui aiment la mollesse, et le relâchement dans le service, n’éliront jamais pour leur colonel celui qui a le plus de mérite national ; il est à propos qu’ils nomment un colonel, mais non pas leur colonel ; ils le désigneront volontiers comme digne de commander à un autre régiment ; et les trente capitaines d’un second régiment indiqueront de même toujours volontiers celui d’entre eux qui mérite le mieux d’être colonel du premier régiment.

§ 545

Ainsi il n’est pas étonnant que dans l’élection d’un abbé les religieux de cette abbaye ne choisissent que rarement pour abbé celui d’entre eux qu’ils estiment le plus vertueux et le plus éclairé, et qu’ils choisissent celui dont ils attendent le moins de contrainte et le plus d’agrément ; il est naturel que l’intérêt particulier soit préféré à l’intérêt public.

§ 546

Mais faites en sorte que les religieux électeurs n’aient nul intérêt particulier à ménager dans leur élection, et qu’ils élisent parmi eux un abbé pour une autre abbaye ; alors ils viseront naturellement au plus grand intérêt public, c’est-à-dire qu’ils désireront que celui qui a le plus de vertus et de talents soit préféré pour cette abbaye, surtout si les commissaires ont le scrutin sous le secret.

QUATRIÈME DISCOURS
Sur la forme des Conseils [•]

Extrait d’une lettre de Versailles de M. l’abbé de D.48 à un Anglais, sur la forme des Conseils de Louis XIV, du 3 juillet 1706

§ 547

Il y a trois Conseils où le roi est présent. Le Conseil des ministres ou [•] négociations avec les étrangers, qui regardent les affaires du dehors du royaume49.

§ 548

Le Conseil des Dépêches [•] pour les ordres que le roi donne sur les affaires du dedans du royaume50.

§ 549

Le Conseil des finances et des subsides [•] nécessaires pour payer les officiers publics. Il regarde les officiers du dedans et du dehors du royaume nécessaires au gouvernement51.

Conseil des ministres

§ 550

Le Conseil [•] des affaires étrangères ou des ministres se tient ordinairement le dimanche, le lundi, le mercredi et le jeudi à Versailles, et presque toujours le matin depuis dix heures et un quart que le roi revient de la messe, jusqu’à une heure ou environ que le roi se met à table pour dîner.

§ 551

À ce Conseil assiste ordinairement [•] Monsieur le Dauphin52, et toujours M. le chancelier53, M. de Beauvillier, chef du Conseil des finances, M. de Torcy, ministre des Affaires étrangères, et M. de Chamillart, ministre des Finances et de la Guerre54.

§ 552

M. le duc de Bourgogne n’en est point encore, ni les secrétaires d’État lorsqu’ils ne sont point encore ministres55.

§ 553

M. de Torcy, secrétaire d’État du Département des Affaires étrangères, rapporte seul et les seules Affaires étrangères ; il y lit les lettres qu’il a fait déchiffrer, ensuite il dit son avis sur ce qu’il croit de meilleur à faire ou à répondre. Alors si l’affaire est peu importante, et que le roi soit de l’avis de M. de Torcy, il dit cela me paraît bon ; si l’affaire est très importante, il demande les avis seulement par consultation. Monseigneur56 dit le sien immédiatement avant le roi qui le dit le dernier.

§ 554

Le Conseil suivant, M. de Torcy lit les lettres qu’il a écrites et les réponses qu’il a faites pour être envoyées dans les pays étrangers, ou les réponses qu’il fait aux ambassadeurs étrangers qui sont à la Cour, pour savoir si ce qu’il écrit est précisément conforme à la délibération du dernier Conseil, et il enregistre ses réponses pour y avoir recours57.

§ 555

Ce Conseil dure quelquefois demi-heure de plus, quelquefois demi-heure de moins ; et ce qui reste de temps jusqu’au dîner, le roi travaille seul avec M. de Chamillart.

§ 556

Les ministres n’ont point de lettres qui les fassent ministres, c’est une commission verbale.

§ 557

Les quatre secrétaires d’État ont tous des lettres de conseillers d’État ; ils peuvent assister au Conseil des parties que tient M. le Chancelier58, et s’asseoir parmi les conseillers d’État selon l’ancienneté de leur brevet, mais ils n’y assistent presque jamais. M. de La Vrillière y a assisté et délibéré l’épée au côté59.

§ 558

La pension de ministre est de vingt mille francs. Le roi a donné cette pension à M. de La Vrillière et à M. de Pontchartrain60, quoiqu’ils ne soient pas encore ministres.

Observation nouvelle [•]

§ 559

Un des principaux articles du plan de gouvernement du dauphin Bourgogne c’était l’établissement de l’arbitrage européen, inventé par le roi Henri quatre, son trisaïeul, pour terminer toujours sans guerre tous les différends entre les souverains d’Europe, pour les conserver tous dans leurs possessions actuelles, et pour être garant de leurs traités61 ; ainsi presque toutes les affaires de ce Conseil se seraient traitées à la Ville de paix62, ce qui en aurait diminué le nombre, l’importance et les frais de plus de moitié : jamais aucune guerre à craindre, et par conséquent la dépense militaire diminuée des trois quarts ; premier et très grand avantage de ce nouveau plan de gouvernement.

Conseil des Dépêches [•]

§ 560

Dans ce Conseil les quatre ministres et les quatre secrétaires d’État entrent. M. le duc de Bourgogne y vient et se met vis-à-vis de Monseigneur ; mais quand Monseigneur n’y est point, il se met à la place de Monseigneur, c’est-à-dire à la droite du roi.

§ 561

Il se tient le lundi matin de quinze jours en quinze jours ordinairement, et alors il n’y a point ce jour-là de Conseil des Affaires étrangères ; quelquefois de mois en mois ; quelquefois le roi le donne l’après-dîner, un jour qu’il prend médecine et qu’il ne sort point.

§ 562

Les matières qui s’y jugent sont des démêlés entre les officiers des garnisons pour la préséance et pour le commandement entre les officiers de guerre et ceux de robe, entre les parlements et les autres chambres supérieures, les affaires des maisons de ville, les démêlés entre les évêques et les parlements, les affaires des communautés, l’exécution des ordres envoyés aux intendants des provinces pour la police, les petites émotions populaires, quelques affaires d’hôpitaux et d’ordres religieux qui sont de police, les démêlés ecclésiastiques entre évêques, les règlements de police.

§ 563

Feu Monsieur63 entrait à ce Conseil, et n’entrait qu’à celui-là.

§ 564

Les quatre secrétaires d’État partagent les provinces de manière qu’elles sont un peu entremêlées. Ce partage n’est point spécifié dans leurs provisions. Ils n’en ont rien d’écrit dans leur brevet de secrétaire d’État. Il n’y est pas fait mention non plus du Département de la guerre, du Département de la marine, ni du Département des étrangers : ce sont commissions verbales.

§ 565

Ils rapportent, tour à tour, les affaires des provinces de leur département, et cela par ancienneté, à moins qu’il n’y ait quelque affaire plus importante et plus pressée.

§ 566

Ce qui est de singulier, c’est que M. de Chamillart et M. de Torcy, qui s’asseyent au Conseil des Affaires étrangères comme ministres, se tiennent debout au Conseil des Dépêches comme secrétaires d’État, à moins que le roi n’y appelle quelque conseiller d’État qui s’assied ; alors tous s’asseyent. Le secrétaire d’État qui rapporte se met au bout de la table. M. le chancelier et M. de Beauvillier demeurent assis.

§ 567

Dans ce Conseil des Dépêches le roi compte les voix, et décide à la pluralité, quelquefois contre son propre avis. C’est qu’il s’agit de faire justice entre Pierre et Jacques, et qu’il ne se regarde là que comme président de la Chambre.

§ 568

Chacun de ceux qui rapportent écrit la décision en abrégé, seulement pour s’en ressouvenir.

§ 569

Celui qui rapporte dit son avis le premier, et le plus jeune des secrétaires d’État opine ; ensuite M. de Beauvillier, M. le chancelier, M. le duc de Bourgogne, Monseigneur et le roi.

§ 570

Chacun des quatre secrétaires d’État donne au roi un mémoire des expéditions64 qu’ils ont signées au nom de Sa Majesté, d’un Conseil à l’autre : lettres patentes, brevets de gratification, pensions, ordres, etc.

§ 571

M. de La Vrillière a d’appointements de secrétaire d’État environ quarante mille livres en petites parties, et seize mille livres ou environ pour ses commis. Il a quatre commis qui lui rapportent en droiture65, et ces commis ont beaucoup d’écrivains ou copistes sous eux.

§ 572

Le secrétaire d’État qui a le Département de la guerre a beaucoup plus de commis et ses appointements sont plus forts.

§ 573

Par extraordinaire, M. de Pontcarré66, maître des requêtes, rapporta dernièrement un procès au Conseil des Dépêches ; car les secrétaires d’État en sont les rapporteurs ordinaires.

Observation nouvelle [•]

§ 574

Par le nouveau plan de gouvernement toutes les affaires du dedans du royaume qui se rapportaient à ce Conseil auraient été rapportées par le seul ministre du dedans ; jamais on y aurait rapporté tous les mémoires politiques rectifiés par l’Académie politique pour perfectionner les anciens règlements et pour en former de nouveaux, par exemple sur les collèges, sur les séminaires, sur les hôpitaux et sur toutes les matières du gouvernement intérieur, excepté la finance. Voilà un second avantage de ce nouveau plan de gouvernement à l’égard de ce Conseil du dedans de l’État : sous le dauphin Bourgogne, on ne se fût pas contenté de maintenir le gouvernement du dedans tel qu’il était ; il eût été occupé à le faire perfectionner tous les jours par divers articles d’une police encore meilleure que celle de nos ancêtres.

Conseil des finances

§ 575

Le Conseil des finances se tient le mardi et le samedi matin depuis la messe jusqu’au dîner, ce qui fait environ deux heures et demie ou deux heures trois quarts.

§ 576

Il est composé de M. le chancelier, de M. de Beauvillier, chef du Conseil royal des finances, de deux conseillers d’État qui sont M. de Pomereu et M. d’Aguesseau, du contrôleur général et des deux directeurs des finances, savoir M. d’Armenonville et M. Rouillé du Coudray, qui rapportent ce que M. de Chamillart, contrôleur général, ne veut pas rapporter67.

§ 577

On s’y assied selon le rang d’ancienneté de conseiller d’État, de sorte que M. D’Aguesseau précède M. de Chamillart, contrôleur général et M. Pelletier68 n’étant plus que ministre, n’y assiste plus. M. de Pomponne, ministre69, ni M. de Torcy n’en sont point non plus. Monseigneur y va quelquefois70 ; M. le duc de Bourgogne [•] n’y est point encore appelé.

§ 578

Il y a quelquefois un maître des requêtes chargé de rapporter une affaire particulière d’une longue discussion ; il est debout à la droite du roi. M. de Pontcarré y doit bientôt rapporter une affaire de M. le maréchal de Lorges71.

§ 579

[•]L’on y juge les contestations et les difficultés qui se trouvent pour l’exécution des édits pécuniaires, ou dans les conventions faites avec les traitants, ou pour les articles des baux et des édits, les procès entre plusieurs compagnies de traitants ; on y reçoit ou bien on refuse leurs diverses propositions pour lever des impôts extraordinaires pendant la guerre ; on y juge les affaires des fermes et des domaines, quelques procès de quelques particuliers contre les fermiers généraux, quelques procès qui naissent des baux et des sous-baux des fermes du roi : toutes affaires de finances que le roi retient et qu’il ne renvoie point aux cours des aides, lorsqu’il s’agit d’interprétation d’édits et de déclarations ou d’arrêts du Conseil des finances.

§ 580

La séance est comme au Conseil des ministres, le roi au bout d’une longue table carrée dans un fauteuil.

§ 581

À la fin de ce Conseil, M. D’Aguesseau, qui est chargé des économats et de la régie des biens des fugitifs protestants, demeure quelquefois seul avec le roi ; il lui parle des pensions et des pensionnaires qui sont assignés sur ces fonds72 et reçoit sur cela les ordres du roi, qu’il envoie ensuite aux intendants des provinces pour les faire exécuter.

Observation nouvelle [•]

§ 582

On a depuis retranché les deux directeurs rapporteurs à ce Conseil73 : il me paraîtrait cependant que le contrôleur général ne devrait y rapporter que les affaires les plus importantes.

Conseil de religion [•] sur les affaires des calvinistes

§ 583

Ce Conseil ne se donne guère qu’une fois par mois, et c’est le samedi après le dîner du roi. C’est proprement un Conseil de Dépêches extraordinaire74, où les quatre secrétaires d’État rapportent ce qu’il y a dans leur département qui regarde les protestants et les nouveaux convertis : pensions, régies des biens des fugitifs, démêlés avec les évêques ou ecclésiastiques. Comme le roi y fait entrer M. D’Aguesseau, conseiller d’État, qui s’y assied, les secrétaires d’État s’y asseyent aussi.

§ 584

Tels sont les Conseils, tel est le travail du roi en public.

Travaux du roi en particulier

Travail du vendredi matin

§ 585

Il travaille le vendredi matin, seul avec le P. de La Chaise jésuite, son confesseur75, sur des affaires de police spirituelle des couvents, sur les ecclésiastiques qui sèment des opinions contraires à la religion de l’État76. Mais ce qui fait la plus grande partie de ce travail, c’est la distribution des évêchés, des abbayes en commende, des pensions sur les bénéfices, des prieurés, des abbayes régulières d’hommes et de filles, et des autres petits bénéfices qui sont à la nomination du roi, et cela dure jusqu’au dîner.

§ 586

La veille des grandes fêtes, le roi [•] travaille souvent l’après-dîner deux ou trois heures avec le P. de La Chaise pour la distribution des bénéfices.

Travail de l’après-dîner du dimanche, mercredi et samedi

§ 587

Pour le travail de l’après-dîner rarement il y a Conseil, si ce n’est les jours de médecine, ou pour quelque cas extraordinaire. Le roi va prendre l’air à deux heures et demie, tantôt à Trianon, tantôt à Marly, pour voir les ouvriers ; le plus souvent il va tirer des perdrix ou des faisans, quelquefois au vol.

§ 588

Quand il est à Marly ou à Fontainebleau [•], il rentre en été à sept heures et demie ou à peu près, en hiver à cinq heures ; il change d’habit et vient ensuite chez Mme de Maintenon.

§ 589

Là il travaille pour la distribution des finances et pour la guerre de terre avec M. de Chamillart en particulier, savoir le dimanche pour les finances, le mercredi et le samedi pour la Guerre.

§ 590

M. de Chamillart lit les lettres des généraux. Il prend les ordres pour y répondre. C’est dans ce travail que le roi décide [•] sur les projets des généraux : campements, gros détachements, sièges, batailles.

§ 591

À l’égard des finances il voit ce qu’il y a d’argent réel au Trésor royal, ce qui est de plus pressé à payer ; il voit ce qu’il en doit venir dans un mois, et ce qu’il en faudra distribuer à chaque armée et à la marine.

Travail de l’après-dîner du mardi et du vendredi

§ 592

Les jours de travail pour le secrétaire d’État du Département de la marine, c’est le mardi et le vendredi au soir chez Mme de Maintenon. Il lit les lettres ou les extraits des lettres de divers ports, ou des commandants de diverses escadres ; il ordonne des approvisionnements, des armements ; il décide des projets et, dans le temps des promotions, il voit combien il lui faut de chefs d’escadre, de capitaines, de lieutenants, et décide alors presque entièrement sur le rapport du secrétaire d’État des pensions, des gratifications ; et à l’égard des offices de plume, écrivains, commissaires particuliers, commissaires ordonnateurs, intendants de marine, commissaires des guerres, comme le roi ne les peut connaître que par les ministres, ils sont entièrement les maîtres de leur avancement [•].

Observation générale sur le plan des Conseils que le Dauphin Bourgogne se proposait de suivre [•]

§ 593

Il y a dans un État [•] trois sortes d’affaires générales, et par conséquent trois sortes de ministères qui doivent se régler au Conseil de l’État.

Premier ministère [•]

§ 594

1o Les affaires [•] qui regardent le gouvernement intérieur de l’État, comme les lois civiles et de police, le choix des magistrats, les mœurs, le choix des ecclésiastiques ou officiers publics, pour exciter à pratiquer toujours la justice et la bienfaisance, la punition des crimes, l’éducation et la jeunesse dans les collèges, les hôpitaux, les séminaires, la distribution des bénéfices, la direction des ordres religieux, les grands chemins, les canaux, les édifices publics.

Second ministère [•]

§ 595

2o Les affaires du dehors avec les nations voisines. Ces affaires sont de deux espèces bien différentes : la première regarde les négociations pour les traités, ou d’alliance défensive, ou de commerce, ou de paix, ou de trêve ; la seconde espèce regarde [•] la supériorité de force, les guerres, soit par mer, soit par terre, avec ces mêmes nations, et cela jusqu’à ce qu’il y ait une Diète européenne pour terminer sans guerre leurs différends.

§ 596

Il ne faut pour les affaires du dehors qu’un même ministre qui connaisse les souverains voisins, leurs projets, leurs ministres, leurs généraux, leurs talents, leurs forces, leurs finances, leurs alliés, leurs négociateurs. C’est ainsi que ce ministre [•] pourra plus facilement prendre des mesures pour conserver la paix ; et au milieu de la guerre, il sera plus à portée que nul autre de trouver des moyens de faire goûter, par des médiateurs, des propositions de paix.

Troisième ministère [•]

§ 597

3o Les affaires de finances qui regardent [•] les moyens dont ont besoin les deux autres ministères pour le service de l’État, c’est-à-dire les subsides nécessaires, soit pour payer les officiers et les troupes, tant pour entretenir la tranquillité entre les citoyens que pour être en sûreté contre les ennemis du dehors ; ainsi ce ministère est également nécessaire aux deux autres ministères.

§ 598

Les affaires qui regardent les fonctions du roi ou du ministre général, qui consistent principalement [•] à tenir le Conseil, à faire travailler les trois ministres particuliers avec émulation, à qui se distinguera le plus par ses succès dans ses travaux ; à les tenir dans l’union, malgré cette émulation ; c’est au roi à régler et à limiter leurs fonctions, à diriger toujours leurs principaux travaux vers la plus grande utilité publique, à régler leurs contestations personnelles, enfin à donner l’autorité nécessaire aux nouveaux règlements et aux nouveaux établissements qui auront été approuvés par les différents bureaux consultatifs de chaque ministère.

§ 599

Ces [•] bureaux consultatifs seront établis chacun pour plusieurs espèces d’affaires, et chacun sous la direction d’un des trois ministres particuliers, tantôt pour rectifier les projets des nouveaux règlements, tantôt pour perfectionner différents articles des anciens ; car pour les affaires pressantes et journalières, et où il ne s’agit que de maintenir les anciens établissements et de faire exécuter les anciens règlements, les ministres instruits n’ont pas besoin de consultation, mais seulement de prendre l’ordre du roi dans leurs travaux en particulier ou en plein Conseil : à dire le vrai, un jeune roi devrait longtemps travailler seulement en plein Conseil, de peur d’être trompé par le ministre.

§ 600

Dans [•] le plan approuvé par feu M. le duc de Bourgogne, il n’y aurait ni chancelier, ni garde des Sceaux. Les trois ministres particuliers auraient été secrétaires d’État et chancelier, chacun dans son département. Ils n’auraient plus employé de cire, ni jaune ni verte, et auraient exercé par la seule signature du roi et par la leur ; ils auraient fait, chacun dans leur département, la fonction de garde des Sceaux, en supprimant les sceaux dont l’usage a commencé dans les temps que nos rois ne savaient point encore signer ni écrire leur nom, et lorsque chacun se servait de son sceau ou de son cachet particulier dans les actes, à la place de la signature, pour rendre témoignage de sa volonté.

§ 601

Il y a, dans les Conseils où assistent les trois ministres, de trois sortes d’affaires à régler et à décider : les unes qui sont naturellement toutes décidées par des règlements déjà faits mais inconnus aux contestants ; les secondes, sur lesquelles il y aurait quelque addition ou quelque modification à faire au règlement ; les troisièmes, sur lesquelles il n’y a point encore de règlement.

§ 602

Les premières doivent se décider sur-le-champ ; mais à l’égard des deux autres espèces, si elles sont pressées, il est à propos de les décider [•] après qu’elles auront été décidées au bureau consultatif que cette matière regarde.

§ 603

Quand elle y aurait été bien discutée, le président du bureau sera admis au Conseil pour en faire le rapport, c’est-à-dire pour rapporter le pour et le contre, et pour dire l’avis du bureau lorsqu’il a passé aux trois quarts des douze ou treize voix ; et alors le roi décide en définitive, à moins qu’il ne jugeât à propos, si l’affaire est encore douteuse et fort importante, de la faire encore discuter par l’assemblée [•] de tous les conseillers d’État et des trois ministres.

§ 604

Chacun des ministères particuliers a [•] un ou plusieurs bureaux consultatifs, où préside un conseiller d’État, et où rapportent huit ou dix maîtres des requêtes.

Comparaison des deux plans [•] de Conseil

OBSERVATION I

§ 605

À [•] comparer la voie que les ministres de Louis XIV ont tenue pour se rendre dignes du ministère, et la méthode que ce prince a tenue pour les choisir entre les plus habiles et les plus vertueux de leurs pareils, avec la voie que doivent tenir ceux du dauphin Bourgogne et avec la méthode qu’il eût suivie, pour les choisir de classe en classe entre leurs pareils, il est visible qu’ayant eu soin d’abord de faire faire de grands progrès dans le royaume à la science du gouvernement, par les professeurs, par les conférences, par les prix, par les autres récompenses des mémoires politiques, par l’établissement de l’Académie politique, qu’il aurait usé de la méthode des classes différentes et du scrutin entre les compagnies de trente pareils, pour connaître avec certitude ceux qui y auraient mieux réussi, il est visible, dis-je, qu’il aurait gouverné avec beaucoup plus de prudence, de justice, et avec un succès incomparablement plus grand que Louis XIV n’a pu faire.

OBSERVATION II

§ 606

On peut dire que la méthode du scrutin dont se servait Louis XIV pour former son Conseil était, à la vérité, une des meilleures de son siècle, mais qu’elle tenait encore beaucoup [•] de l’ignorance des rois des premières races ; au lieu que la méthode du Dauphin Bourgogne remontait aux sources de l’habileté et de la vertu, pour rendre les membres du Conseil plus habiles en politique et plus vertueux ; et que c’eût été le sublime de la prudence de consulter dans l’affaire des promotions les plus habiles connaisseurs du mérite national, ou du mérite d’officier de chacun des trente prétendants, surtout en écartant par les commissaires dans le scrutin toute convention, toute cabale, toute recommandation que l’intérêt particulier pourrait former contre l’intérêt public ; et ce prince eût ainsi évité les grands malheurs que cause l’imprudence dans les mauvais choix des ministres : or combien de guerres il aurait évitées, même pour placer son petit-fils sur le trône d’Espagne ?

OBSERVATION III

§ 607

Je suppose [•] de jeunes hommes d’un esprit supérieur à leurs camarades, qui, après avoir suivi le professeur de politique, aient employé trois ou quatre ans à suivre les conférences et à faire des essais de mémoires politiques encore meilleurs que ceux des bons auteurs. Je suppose qu’ils soient du nombre de trente qui formeront les trois bureaux de la conférence politique, où présideront trois académies politiques. Je suppose que quand il vaquera une place dans l’Académie politique, ces trois bureaux s’assemblent en présence des trois présidents, comme commissaires, et que, sans cabale, ils choisissent trois d’entre eux par scrutin, et que ces trois commissaires choisissent un des trois pour remplir cette place ; je dis qu’il est comme impossible que ce choix ne tombe pas sur un des meilleurs sujets des trente.

§ 608

Celui-là pourra de même à vingt-huit ans, soit qu’il soit ecclésiastique ou séculier, être indiqué au scrutin dans l’Académie politique, pour remplir une place de maître des requêtes.

§ 609

Il pourra à trente-deux ans être choisi au scrutin par les maîtres des requêtes pour intendant.

§ 610

Il pourra à trente-six ans être choisi par les intendants pour être conseiller d’État.

§ 611

Il pourra à quarante ans être [•] indiqué par le scrutin des trente conseillers d’État pour être ou un des trois ministres particuliers, ou ministre général, si le souverain en avait besoin.

§ 612

Sur ce pied-là il aurait étudié plus de dix ans [•] toutes les parties de la politique spéculative, tant sous le professeur que dans les conférences, et aurait pratiqué du moins plus de dix autres années dans plusieurs emplois la plupart des maximes du gouvernement.

§ 613

Or, en vérité, un pareil sujet choisi, ou plutôt indiqué au roi, tant de fois, de classe en classe, entre les meilleurs, par ses camarades connaisseurs, les plus habiles et les plus équitables, ne serait-il pas de beaucoup préférable en lumières et en vertu, à ceux que le hasard, les intrigues, les fourberies, les basses flatteries, les maîtresses, les favoris ont donné pour ministres généraux ou pour ministres particuliers à la France, depuis l’établissement de la monarchie ? Est-il raisonnable de laisser à tant de hasards un choix aussi important, quand on peut le faire toujours excellent, en suivant la méthode toujours la plus sûre que les hommes aient pu imaginer, et à laquelle il ne manque que d’être perfectionnée [•] par les moyens proposés ?

OBSERVATION IV

§ 614

Dans un grand État il y a toujours des affaires, les unes plus, les autres moins importantes ; les unes pressées à régler, et même en plus grand nombre que le roi et les ministres ne peuvent en régler chaque jour, dans le Conseil du matin et du soir.

§ 615

De là il suit qu’il est à propos de trouver un moyen qui fasse que les affaires souffrent le moins qu’il est possible de l’absence du roi ou d’un ministre, soit par maladie, ou autrement.

§ 616

Or dans le plan du duc de Bourgogne, en l’absence du roi, le Dauphin ou le ministre général devait prononcer à la pluralité sur les affaires pressées ou moins importantes. On réservait les plus importantes et les moins pressées à la présence du roi.

§ 617

En cas qu’il n’y eût point de Dauphin assez âgé ou de ministre général, le roi nommait un des ministres particuliers pour présider et en cas [•] qu’un ministre particulier fût malade, le premier président de son premier bureau devait rapporter à sa place.

§ 618

Or il est évident que les affaires de l’État souffriraient moins de l’absence du roi, ou d’un ministre particulier, dans le plan qu’eût suivi le Dauphin Bourgogne que dans le plan que suivait Louis XIV, dans lequel les affaires même pressées restaient indécises en son absence ou durant ses maladies.

OBSERVATION V

§ 619

Chaque ministre donnait au roi Louis XIV, au bout de huit jours, un extrait de ce qu’il avait signé et expédié au nom de Sa Majesté la semaine précédente : arrêts, ordres, brevets d’emplois, brevets de donations, lettres patentes, etc. Cet ordre si sage devait s’observer aussi dans le plan du Dauphin Bourgogne [•], avec cette différence que dans ce nouveau plan, les bureaux consultatifs auraient mis en lois générales publiques la plupart des décisions particulières qu’aurait fait chaque ministre le long de l’année ; lois, qui, étant connues, auraient diminué infiniment le travail annuel de ces ministres ; car qui oserait demander contre une loi connue ?

OBSERVATION VI

§ 620

[•]La plupart des affaires sont décidées et ne demandent point de délibération : il ne faut que l’exécution ; ainsi le roi n’a besoin que du ministre particulier pour lui donner l’ordre pour exécuter.

§ 621

[•]À l’égard des affaires qui demandent délibération, il est certain que c’est par la contradiction que l’on peut s’assurer de prendre le meilleur parti ; mais il ne faut pas plus de six conseillers, sans compter le roi, le Dauphin, et le ministre général, s’il y en a un : parce que si d’un côté il faut plus de lumières, il faut aussi de l’autre du secret dans quelques affaires, surtout dans celles qui regardent présentement les étrangers. Je dis présentement, car après l’établissement de la Diète européenne, ce secret eût été rarement important.

§ 622

Dans le plan du Dauphin Bourgogne, outre les trois ministres particuliers qui rapportaient au Conseil, il y entrait aussi les trois [•] présidents de leurs premiers bureaux. Or un Conseil où il y a autant de secret et plus de lumières n’est-il pas préférable ?

OBSERVATION VII

§ 623

Il est étonnant que sous un règne si long, et qui a fait autant de bruit dans le monde que celui de Louis XIV, il n’y ait point eu de ministre ni de ministère exprès pour améliorer les affaires du dedans du royaume. Les quatre secrétaires d’État se mêlaient d’en faire le rapport chacun pour les provinces de leur département. Il n’y avait point de Conseil marqué par semaine pour ces sortes d’affaires, si ce n’est le Conseil appelé Conseil des Dépêches, dont les affaires passagères du calvinisme faisaient alors partie. Car pour le Conseil des parties où l’on règle la compétence des parlements et où l’on casse et confirme quelques arrêts des parlements, le roi n’y assistait pas. Ce Conseil se tenait seulement chez le roi, et souvent chez le chancelier.

§ 624

Je comprends bien que pour le Conseil des affaires des parties, il n’en est que mieux que le roi n’y assiste pas, et ne fasse que lui prêter son nom et son autorité, comme il prête son nom et son autorité aux parlements pour décider les procès entre particuliers.

§ 625

Mais s’imaginer que toutes les affaires de l’intérieur du royaume, que tous les mémoires politiques pour perfectionner les collèges, les monastères, les hôpitaux, les séminaires ; pour perfectionner continuellement nos lois, nos mœurs, nos académies ; pour perfectionner notre police sur les chemins ; sur les voitures publiques, sur les canaux, sur nos officiers de magistrature, sur les fonctions de nos curés et autres officiers de morale ; sur les progrès de nos arts et de nos connaissances les plus utiles ; que tous ces divers projets puissent se régler, s’arranger, se modifier dans un Conseil qui se tiendra tous les quinze jours, sans un examen suffisant de la part des membres d’un bureau consultatif : en vérité ce n’est pas connaître la nature des règlements et des établissements humains, qui peuvent toujours recevoir quelques perfectionnements et qui vont naturellement vers la corruption ; parce que l’intérêt particulier gagne toujours sur l’intérêt public et que l’intérêt particulier à la longue prend toujours le dessus et corrompt les meilleurs règlements, à moins que de temps en temps un bureau consultatif ne travaille sur les bons mémoires politiques à rectifier ce qui a été corrompu.

§ 626

Il est vrai que tous ces perfectionnements, quoique très importants, ne sont pas des affaires pressées. Il est vrai encore que l’on donnera fort peu de bons mémoires, bien démontrés, tant que le ministre ne favorisera pas l’étude et l’approfondissement de toutes les parties de la science du gouvernement. Mais aussi le règne du roi en sera beaucoup moins heureux pour ses peuples et moins glorieux pour lui.

§ 627

Or le plan du dauphin Bourgogne était de ce côté-là beaucoup plus parfait que celui que suivait Louis XIV son aïeul : en ce qu’il regardait les affaires du dedans comme très importantes, et en ce qu’il eût beaucoup favorisé dans le royaume l’étude et les progrès dans toutes les parties de la science du gouvernement. Et c’était particulièrement du côté de la police intérieure et des richesses du commerce intérieur et extérieur qu’il voulait qu’un roi songeât à agrandir et à enrichir son royaume et à augmenter le bonheur de ses sujets, en conservant une paix solide avec ses voisins, par le moyen du projet de la Diète européenne, qu’il tenait de Henri IV, son trisaïeul [•], et qui eût toujours empêché les agrandissements par les conquêtes.

OBSERVATION VIII

§ 628

Le ministre des Affaires étrangères observait une bonne règle sous Louis XIV. Il écrivait au Conseil en abrégé les résolutions du roi et faisait les réponses aux ambassadeurs suivant ces résolutions ; et afin d’être plus sûr d’avoir bien pris l’esprit du roi, il lisait au Conseil suivant le projet de ses réponses ou de ses instructions aux ambassadeurs, et y retranchait, ajoutait, ou modifiait ce que le Conseil trouvait à propos d’y changer. Cela retardait les affaires d’un jour ou deux ; mais ne vaut-il pas beaucoup mieux les décider, les finir un peu plus lentement [•], mais avec beaucoup plus de prudence, plus de succès ?

§ 629

La seule chose qui était à désirer sur ce sujet dans le plan que suivait Louis XIV, et qui se trouvait dans le plan du Dauphin Bourgogne, c’est que les autres ministres fissent comme le ministre des Affaires étrangères : qu’ils rapportassent au Conseil suivant les projets d’arrêts, d’édits, d’ordres, d’ordonnances, qu’ils avaient dressés avant de les signer ; aussi on envoyait quelquefois aux intendants des ordres mal expliqués, ce que l’on aurait pu facilement éviter, si les ministres les avaient donnés à relire au Conseil ; il y aurait eu souvent des conseillers qui auraient apporté de nouvelles lumières au Conseil de lecture, que l’on n’avait pas eu lors de la première délibération, et le public en aurait profité.

OBSERVATION X [•]

§ 630

On trouvait peu convenable que le roi donnât le titre de chef du Conseil des finances77 à M. le duc de Beauvillier, à lui qui n’avait jamais eu aucun emploi dans la finance, qui n’avait point étudié cette partie du gouvernement, et qui s’était appliqué à tout autre chose ; il est vrai que c’était un homme sage, modéré, vertueux ; mais il eût encore fallu une sorte de capacité de ce côté-là78.

§ 631

Ceux qui ont connu les ministres qui composaient le Conseil de Louis XIV, surtout dans ce temps-là, ne supposeront pas qu’ils eussent tous été choisis par scrutin par leurs trente pareils, comme des aigles en intelligence, et comme [•] des modèles de justice et de bienfaisance ; mais moi, je les suppose tels. Je demande seulement s’ils n’auraient pas été bien différents en lumières sur la science du gouvernement, s’ils avaient été choisis à vingt-quatre ans par leurs camarades, comme les trois plus dignes d’entrer dans l’Académie politique ; si à vingt-huit ans ils avaient été choisis par de très habiles connaisseurs pour être rapporteurs du Conseil ; si à trente-deux ans ils eussent été choisis par des gens encore plus habiles et plus vertueux comme supérieurs en mérite national, pour être intendants ; si à trente-six ans ils eussent été indiqués pour être conseillers d’État par une classe des intendants qui eût été elle-même supérieure en mérite national à la classe des rapporteurs du Conseil de Louis XIV et du Conseil que son petit-fils méditait de former et des mesures qu’il voulait prendre pour en former chaque membre.

OBSERVATION XI

§ 632

Louis XIV avait sagement établi des jours de Conseil différents, pour les différentes sortes d’affaires, afin que chaque secrétaire d’État fût averti de se préparer à rapporter ; mais quand il y avait d’autres affaires pressées, le roi les faisait passer devant. Cette méthode eût été observée dans le plan du Dauphin Bourgogne.

OBSERVATION XII

§ 633

Dans le plan de Louis XIV, le ministre des Affaires étrangères n’entrait point au Conseil des finances. Dans le plan du Dauphin Bourgogne il y eût entré, non comme secrétaire d’État, non comme habile dans la finance, mais comme ministre, comme homme de bon esprit, de bon sens, et zélé pour le bien public, et parce qu’il est important à chaque ministre pour le bien du gouvernement d’être informé de ce qui se passe dans le ministère des autres.

OBSERVATION XIII

§ 634

Le feu roi Louis XIV avait sagement suivi la maxime de distribuer à chaque secrétaire d’État chaque genre d’affaires du royaume [•], et de tenir des Conseils exprès pour chaque genre ; mais c’était une mauvaise méthode de donner à chacun d’eux à rapporter dans le Conseil des Dépêches tous les genres d’affaires d’une province.

§ 635

1o Parce qu’ils [•] ne pouvaient pas se rendre fort habiles dans chaque espèce d’affaires.

§ 636

2o Parce qu’ils pouvaient acquérir trop de crédit dans les provinces qu’ils auraient gouvernées.

§ 637

3o Parce que souvent les lois et les règlements du même Conseil ne pouvaient pas aisément être toujours entièrement uniformes, à cause de la diversité des avis des rapporteurs ; au lieu que le Dauphin Bourgogne aurait suivi la même méthode dans tous les Conseils de donner toujours les affaires de finance, par exemple, à rapporter au même rapporteur, quelque province, quelque personne que concernât telle affaire de finance ; les affaires de la Guerre et les affaires ecclésiastiques de même, de quelque province qu’elles fussent.

§ 638

Cette méthode [•] qui se pratiquait dans tous les autres Conseils, excepté celui des dépêches, faisait que chacun des ministres devenait tous les jours plus habile dans le département des affaires qui lui étaient commises. Cette habileté croissait par la grande multitude d’affaires semblables en quelque point, et dissemblables en d’autres, et pour lesquelles il fallait modifier des règlements généraux par des distinctions particulières selon les cas différents.

§ 639

[•]De là il suit que dans le plan du Duc de Bourgogne, il n’y aurait point eu de Conseil des dépêches. Toutes les affaires de l’intérieur de l’État eussent été rapportées par le seul secrétaire d’État ministre des Affaires du dedans, et auraient fait un grand article du gouvernement, comme très importantes à l’augmentation du bonheur de la France. Au lieu que sous Louis XIV, à cause des négociations et des guerres perpétuelles avec les étrangers, ces affaires du dedans furent toujours fort négligées.

OBSERVATION XIV

§ 640

Dans la décision des affaires entre particuliers qui se rapportaient au Conseil des dépêches, le roi, qui aurait pu juger sur son seul avis et regarder les avis des ministres et du rapporteur comme simples consultations, croyait qu’il était juste de décider alors, non selon son opinion particulière, mais comme simple président du Conseil, selon l’opinion de la pluralité des juges qu’il avait appelés au Conseil. On ne saurait assez louer cette sorte de modestie.

§ 641

Dans le plan du Dauphin Bourgogne où l’on eût suivi la méthode du scrutin, un roi aurait donné encore plus d’étendue à cette modestie, en décidant dans l’affaire d’une promotion entre particuliers [•] du degré de mérite national de celui qui devait monter de la classe inférieure, non par son opinion particulière, mais par l’opinion des meilleurs connaisseurs que lui-même dans cet article.

§ 642

Or cette modération aurait ainsi été plus souvent mise en œuvre par [•] le Dauphin Bourgogne dans ses décisions sur les promotions aux emplois, soit séculiers, soit ecclésiastiques : décisions souvent plus importantes aux particuliers et à l’État que la plupart des décisions qui se faisaient au Conseil des dépêches que Louis XIV faisait en se conformant à la pluralité des voix ; et cette modestie aurait été alors d’autant plus raisonnable qu’il s’en faut bien que Louis XIV n’eût autant d’occasions de connaître le degré de mérite national de chacun des trente prétendants qu’en ont tous ces prétendants eux-mêmes.

OBSERVATION XV

§ 643

Un des plus importants articles du gouvernement de l’Église et de l’État, c’était la promotion des sujets les plus vertueux, les plus laborieux et les plus intelligents aux cures, aux abbayes, aux évêchés et aux autres bénéfices, pour connaître ceux qui avaient la supériorité de mérite national ; or pour décider, Louis XIV s’en fiait uniquement aux lumières et à la bonne foi d’un seul homme qui était lui-même très mal informé et souvent partial79.

§ 644

À l’égard des lumières, il n’est pas possible que cet homme connaisse par lui-même deux ou trois cents prétendants de diverses classes. À l’égard de la bonne foi, cet homme était sujet d’une compagnie80 qui a des amis et des ennemis ; ainsi il n’est quasi pas possible qu’il ne soit partial.

§ 645

Au lieu que dans le plan du Dauphin Bourgogne, tous ces prétendants auraient eu diverses classes, et chaque classe diverses compagnies de trente, qui auraient eu des occasions fréquentes de connaître le degré de mérite national les uns des autres ; et les commissaires de leurs divers scrutins auraient fait au roi rapport des trois nommés par une compagnie comme des trois supérieurs en mérite national. Alors le roi n’eût point été obligé de s’en fier à l’avis d’un seul homme, trop souvent mal informé, et presque toujours partial pour des décisions très importantes à l’Église et à l’État.

§ 646

Il en faut dire autant du travail du roi avec le ministre de la Guerre de terre, et avec le ministre de la Guerre de mer, dans les promotions d’officiers. Le roi ne les connaissait pas par lui-même ; et ceux qu’il avait vus, il ne les connaissait pas suffisamment. Il pouvait bien savoir, sans scrutin, celui qui était le plus ancien dans le service ; mais sans scrutin, il ne pouvait pas connaître avec quelque sorte de sûreté les trois de trente pareils de la même classe qui étaient supérieurs en mérite national, ni celui des trois nommés par le scrutin qui avait cette sorte de supériorité sur les deux autres.

§ 647

Le ministre les connaît un peu mieux, mais il ne les connaît pas tous, et ne les connaît pas suffisamment par lui-même pour pouvoir comparer leurs talents, leur courage et leur zèle pour le service du roi et de l’État.

§ 648

Cependant le roi dans ses décisions de préférence était obligé, faute de la méthode du scrutin perfectionné, de s’en rapporter aux faibles lumières d’un seul homme très mal informé et souvent partial.

§ 649

[•]Il ne suffit pas que le roi soit juste dans ses jugements de préférence ; il est encore de l’intérêt de sa réputation que tout le monde le croie juste et bien informé dans ses décisions. Or que peut-il faire de mieux dans les affaires générales que de consulter les personnes de son royaume les plus éclairées sur chaque espèce d’affaires, et les plus zélés pour le bien public ? Et que peut-il faire de plus prudent dans les promotions et dans les jugements de préférence de mérite national, que de consulter ceux qui sont les mieux informés du mérite de leurs camarades, et qui ont le plus intérêt de nommer les meilleurs sujets, dans la crainte de perdre leur voix en ne nommant pas ceux qu’ils croient supérieurs en mérite national, et dans la crainte d’être regardés par les commissaires comme mauvais juges du mérite, s’ils nommaient quelqu’un qui n’aurait que leur voix ?

§ 650

Voilà bien des côtés par lesquels [•] on peut juger que si le roi Louis XIV eût eu un Conseil formé sur le modèle attribué au Dauphin Bourgogne, il eût eu un règne beaucoup plus heureux pour ses sujets, et par conséquent beaucoup plus désirable pour sa réputation.

Avertissement

§ 651

Voici encore quelques observations qui regardent les Conseils, le gouvernement général et les fonctions du roi : elles sont ici mieux placées qu’elles ne le sont ailleurs et on les attribue aussi au Dauphin Bourgogne.

OBSERVATION XVI
Motifs [•] pour donner à un seul ministre tout ce qui regarde les étrangers

§ 652

[•]1o On a souvent besoin de secret surtout à l’égard des étrangers ; or un secret se garde mieux avec un seul ministre qui a dans son département tout ce qui regarde la paix et la guerre avec eux, que si le secret était entre plusieurs ministres.

§ 653

[•]2o Le ministre ayant en temps de paix une connaissance plus exacte des forces étrangères par les relations des ambassadeurs et des autres négociateurs, il pourra plus utilement s’en servir en temps de guerre.

§ 654

[•]3o Ayant sous sa direction les forces de mer et de terre, il lui sera plus facile de faire plus ou moins d’efforts d’un côté que de l’autre selon le plus grand avantage de l’État.

§ 655

[•]4o Pour faire la guerre avec plus d’avantages, il est à propos que, par le commerce qui a précédé, le ministre ait plus de facilité à entretenir par ses commerçants diverses petites correspondances chez les voisins lorsqu’ils sont devenus ennemis, afin d’être mieux instruit de leurs démarches et de leurs projets.

§ 656

[•]5o Les commencements de négociation durant la guerre se font souvent par des prisonniers ou par des commerçants étrangers, il est donc à propos que le ministre de la négociation ait la direction de la guerre et du commerce étranger.

§ 657

[•]6o Pour mieux dresser les articles des traités de commerce, il est à propos que dans la paix le ministre ait eu une connaissance plus exacte des détails de ce qui regarde le commerce avec la nation avec laquelle il traite.

§ 658

[•]7o En temps de guerre les affaires du commerce étranger diminuent ; mais les affaires de la guerre augmentent ; et réciproquement en temps de paix les affaires du commerce maritime augmentent ; ainsi le ministre est toujours à peu près également occupé.

§ 659

8o Une augmentation suffisante d’excellents commis et sous-commis suppléera facilement à ce qui pourrait manquer de loisir au ministre en temps de guerre.

§ 660

[•]9o Pour obtenir plus facilement la paix, il faut se préparer plus promptement et plus puissamment à la guerre ; ce sont les avantages que procure la célérité dans la guerre qui facilitent la paix. Cela prouve l’utilité de l’union de tout ce qui regarde les étrangers en un même ministre.

§ 661

[•]10o Il est certain que le ministre du dedans de l’État a plus d’affaires à proportion que n’en a le ministre des affaires du dehors ; mais les affaires du dedans sont pour l’ordinaire moins pressées et plus faciles que celles du dehors ; car pour gouverner ses sujets, il suffit au roi de leur déclarer sa volonté ; mais à l’égard des étrangers, il s’agit de leur montrer leur intérêt dans ce que le roi veut obtenir d’eux, et c’est ce qui s’appelle négocier.

§ 662

[•]11o En général moins il y a des ministres dans le gouvernement, pourvu qu’ils ne soient pas surchargés et qu’ils soient fort soulagés par un nombre suffisant de bons commis pour l’expédition et de bons bureaux du Conseil pour imaginer des expédients pour prendre les meilleurs partis et pour digérer les matières des nouveaux règlements et établissements proposés, plus le souverain a de facilité pour choisir les meilleurs partis et pour faire exécuter ses ordres plus promptement, plus facilement, avec plus de secret et avec plus d’autorité.

§ 663

Voilà pourquoi [•] il paraît avantageux de réduire à trois le nombre des ministres d’un État ; il est vrai que si cet État est plus grand, chaque ministre aura plus d’affaires que le ministre d’un petit État, mais, avec un peu d’arrangement, il peut se faire aider par plus d’habiles commis qui, de leur côté, auront plus d’habiles sous-commis pour faire plus promptement les expéditions.

OBSERVATION XVII [•]

§ 664

[•]Chaque ministre fera dresser par son bureau consultatif des décisions générales pour la plupart des affaires que qu’il est obligé de décider lui-même journellement par des décisions particulières, soit par réponses verbales, soit par ses lettres, soit par des arrêts particuliers ; et il fera communiquer au bureau les décisions qu’il a faites le long de l’année précédente, avec les motifs de ses décisions.

OBSERVATION XVIII [•]

§ 665

Les intendants des provinces doivent être instruits de toutes les matières du gouvernement, parce qu’ils doivent répondre aux trois ministres ; or où peuvent-ils mieux s’instruire des faits importants, et des maximes que suit chaque ministère, que dans les différents bureaux de ces trois ministères [•] ? Et de là il suit que ces maîtres des requêtes doivent changer de bureau tous les six mois.

OBSERVATION XIX [•]
Il est important aux États de faire naître par des récompenses des découvertes très utiles dans la science spéculative du bon gouvernement [•].

§ 666

Quand on étudie comment se sont formés et comment ont pu s’accroître ces différents corps politiques que nous appelons souverainetés, comment ces sociétés ont déjà tant contribué à augmenter le bonheur des familles particulières en comparaison du bonheur des familles sauvages, dont la société est si grossière et si imparfaite, et la vie si pleine d’incommodités, d’inquiétudes et de misères, nous remarquons une espèce de nécessité que ces sociétés aillent toujours en croissant en règlements et en établissements qui diminuent les maux et qui augmentent les biens des associés, à moins que cet accroissement ne soit quelquefois arrêté par des guerres civiles ou par l’invasion des peuples plus puissants guerriers et beaucoup moins bien policés.

§ 667

Il est presque impossible que ces corps politiques ne prennent pas peu à peu un accroissement de bonheur à mesure que les établissements se perfectionnent ; et ils se perfectionnent à mesure que la raison humaine elle-même [•] se découvre à plus d’individus sur plus de sujets importants.

§ 668

D’un autre côté, il est de la nature de la raison universelle de croître sensiblement de siècle en siècle : j’entends ici par ce mot de raison l’esprit de l’homme, en tant qu’il est attentif à diminuer ses maux, et à augmenter ses biens.

§ 669

La perfection des animaux a ses bornes, parce qu’il ne passe aucune connaissance d’un oiseau à un autre oiseau, si ce n’est par imitation machinale, comme les cordes d’un clavecin, tendues et ébranlées, ébranlent et font résonner les cordes leurs voisines qui ont une pareille tension, c’est-à-dire qui sont à l’unisson ; au lieu que la perfection des hommes, du côté de l’intelligence, n’a point de bornes, parce que, par le moyen de la parole, de la tradition orale, et surtout par le secours de la tradition écrite et imprimée, les connaissances qu’un individu peut avoir acquises, ou par sa méditation ou par son expérience, peuvent passer à un autre individu, à mille autres individus, et de ceux-ci à cent mille autres qui leur succèdent.

§ 670

L’aiglon n’hérite d’aucune connaissance de l’aigle son père, parce qu’il n’y a entre eux ni parole, ni tradition orale, ni tradition écrite et imprimée des connaissances que le père pouvait avoir acquises par son expérience ; ils ne parlent point, ils n’articulent point, ils n’écrivent point, ils n’impriment point, ils ne peignent point, ils ne gravent point ; au lieu que les hommes, dans les sociétés d’Europe, parlent, écrivent, impriment, peignent, gravent, et peuvent ainsi faire passer leurs connaissances à leurs enfants, et à leur postérité. C’est en héritant ainsi des connaissances et des démonstrations les uns des autres que la raison [•] universelle va toujours en se perfectionnant et en s’étendant, d’une ville à l’autre, d’une nation à l’autre.

§ 671

Ces démonstrations en produisent d’autres [•] ; car on se sert de ce qui est démontré comme principe, pour démontrer autre chose ; et chacun ajoutant ainsi au trésor public des démonstrations ce qu’il s’est lui-même démontré par son expérience ou par sa méditation, il arrive que le nombre des démonstrations peut croître81 à l’infini la raison universelle. Cet accroissement devient très sensible en peu de siècles, et en peu de siècles, surtout si les souverains étaient assez sages pour convenir d’un arbitrage permanent pour terminer sans guerre leurs différends présents et futurs.

§ 672

[•]Je dis que la raison universelle va nécessairement en croissant par la multiplication des démonstrations en matières importantes au bonheur et par l’augmentation du nombre de personnes pour qui ces opinions sont démontrées ; mais elle va aussi en croissant par l’attention à ne pas confondre le vrai démontré avec le simple vraisemblable, et le très vraisemblable avec le moins vraisemblable, sur des sujets importants à la félicité ; et c’est en cela que l’on distingue la raison universelle de la raison particulière de certaines sociétés, de certaines nations, de certains siècles : par exemple, l’opinion que l’Alcoran82 est un livre divin, c’est une opinion de la raison particulière à certaines nations.

§ 673

Le corps politique se renouvelle tous les jours par la succession continuelle des enfants à leurs pères, parce que cette succession se fait de telle manière qu’il y a, parmi eux, des individus de tous les âges, les uns propres à donner, les autres propres à recevoir par tradition, toutes les connaissances de ceux qui sont morts.

§ 674

Il est vrai que [•] lorsque des peuples barbares envahissent par les armes des pays savants et policés, et que les guerres civiles succèdent aux invasions, on ne cultive plus que les arts et les sciences nécessaires à la vie ou à la guerre ; mais dès que la tranquillité est rendue aux peuples, les connaissances humaines renaissent, elles reprennent leur accroissement, elles se fortifient, elles se multiplient de nouveau ; et cet accroissement devient tous les ans plus grand par le secours des traditions, tant de la parole que de l’écriture, de la gravure et de l’imprimerie.

§ 675

Les Grecs d’aujourd’hui, qui obéissent à des barbares fort ignorants83, peuvent dire avec vérité : nos pères étaient plus sages il y a deux mille ans que nous ne sommes ; mais si les Français, les Anglais, les Hollandais disaient la même chose, ils se tromperaient fort. Nous sommes beaucoup plus sages et plus savants que nos pères d’il y a deux mille ans, et nos petits-neveux nous surpasseront autant que nous surpassons nos ancêtres de deux mille ans, s’ils travaillent comme nous utilement pour leur postérité, s’ils inventent comme nous ; et ils inventeront, si le gouvernement par de longs intervalles de paix, et par des récompenses distribuées avec justice, favorise les inventions les plus utiles à la société à proportion de leur utilité.

§ 676

De là il suit que celui qui gouverne n’a rien de plus sage à entreprendre qu’à faire travailler fortement et avec succès les plus intelligents de ses sujets, à perfectionner continuellement les diverses [•] sciences spéculatives et pratiques, et surtout la science spéculative et pratique du gouvernement.

OBSERVATION XX [•]
Il ne faut qu’une autorité suprême dans un État

§ 677

Il y a des corps politiques de différents degrés de perfection ; et ce qu’il y a de particulier, c’est que l’étude que l’on fait des corps politiques grossiers et imparfaits sont ceux qui peuvent faciliter beaucoup plus la connaissance des principes et des premiers ressorts d’un corps politique naissant que ne saurait faire l’étude d’un corps politique qui sera bien policé depuis longtemps : parce que dans un corps politique nouveau et grossier, ces premiers principes, ces premiers ressorts de la société sont en moindre nombre, moins combinés, plus simples et plus apparents qu’ils ne sont dans le corps politique bien policé depuis longtemps.

§ 678

La machine politique est moins composée parmi les Cafres et parmi les Hottentots84 ; mais par malheur ceux qui voient en Afrique ces petits corps politiques naissants, auxquels nos États d’Europe ont ressemblé dans leur naissance, n’ont guère médité sur les principes de la société humaine, et sont par conséquent de très mauvais observateurs des plus importants fondements de ces sociétés naissantes.

§ 679

La crainte d’être pis, l’espérance d’être mieux, tels sont les deux uniques ressorts qui ont poussé les familles à former entre elles quelque sorte de société, tant pour avoir moins à craindre la perte des biens et de la vie, que pour obtenir plus facilement la diminution des maux et l’augmentation des biens ; et tels sont les principes des biens, et tels sont les principes et les fondements de toute société.

§ 680

Il a fallu, comme dans une famille particulière, ou laisser ou donner l’autorité et la force, ou à un homme seul, ou à un Conseil seul [•], qui est lui-même obligé de se soumettre à l’unité, c’est-à-dire, à la pluralité des voix, pour faire obéir malgré eux ceux qui ne seraient pas assez sages pour obéir aux règlements, et pour voir que sans règlements, sans subordination et sans obéissance, il n’y a point de police, ni par conséquent de société à espérer, et que sans société tout mal est à craindre, et presque aucun bien n’est à espérer.

§ 681

Il n’y a rien de pire qu’une autorité partagée ; car si une partie des associés n’est pas suffisamment subordonnée à une autorité supérieure, c’est une source des guerres civiles, et les guerres civiles la source du renversement de toute société. Le gouvernement républicain lui-même ne peut être fondé que sur l’unité d’autorité, et cette unité doit résider dans l’avis qui passe à la pluralité des voix du Conseil suprême, au moins pour la provision85.

§ 682

On dit que les treize cantons suisses et les sept Provinces-Unies de Hollande ne sont point encore convenues qu’elles suivront l’avis des provinces ou des cantons à la pluralité des voix. C’est un principe de division, et par conséquent une mauvaise constitution, qui ne peut durer que par la crainte commune d’un ennemi commun.

§ 683

De là il suit qu’un État ne doit avoir qu’une autorité suprême [•].

OBSERVATION XXI [•]
La politique est préférable à chacune des autres sciences, comme le tout est préférable à une de ses parties

§ 684

Si par de sages règlements on pouvait faire en sorte que les hommes, pour augmenter leur bonheur particulier, devinssent encore plus laborieux, plus patients, moins injustes et plus bienfaisants, la société en serait incomparablement plus heureuse qu’elle n’est ; tous nos règlements et tous nos établissements anciens et nouveaux doivent tendre à ce but, mais souvent ils ne nous y mènent [•] que par le chemin le plus court et le plus facile. Il arrive même souvent que quand on a bien comparé le but avec les moyens, on voit qu’il n’est pas si difficile de perfectionner les anciens établissements qu’on se l’imagine.

§ 685

On voit par exemple qu’avec l’établissement des académies politiques, avec les différents bureaux du Conseil d’État, et surtout avec le secours de la méthode du scrutin perfectionné, les hommes peuvent arriver à un gouvernement que les plus laborieux, les plus tempérants, les plus patients, les plus intelligents, les moins injustes et les plus bienfaisants seraient toujours les mieux récompensés tant par des honneurs publics que par des emplois et par de nouveaux revenus publics.

§ 686

Or si nos règlements étaient arrivés à ce point de perfection, le plus grand nombre des sujets de l’État quitteraient bientôt, par intérêt et par habileté, leur oisiveté, leur paresse, leurs impatiences, leurs [•] injustices, pour partager leur vie en occupations utiles aux autres, et en amusements innocents ; ils en seraient plus heureux et plus vertueux.

§ 687

Il n’est pas difficile de voir par cette réflexion combien les avantages que peuvent produire les bons règlements et les bons établissements sont supérieurs aux avantages que peuvent produire à la société les meilleurs livres, soit de morale, soit d’histoire, soit de physique, soit de géométrie, soit d’astronomie, soit de chimie, et des autres connaissances humaines.

§ 688

J’entends ici par règlement utile la loi dont l’observation apporte de grands avantages à la société. J’entends par établissement utile ce même règlement, en tant qu’il autorise et qu’il intéresse suffisamment un nombre suffisant d’hommes, à procurer cette observation.

§ 689

Or ils ne sont pas suffisamment autorisés et intéressés à procurer cette observation tant que l’observation ne les rend pas plus riches ou plus honorés que l’inobservation.

§ 690

De là il suit que si la science du gouvernement est cent fois plus importante à l’État qu’aucune des autres sciences, il est visible que nous devrions avoir cent fois plus d’attention à en procurer le progrès. Cependant à la honte du discernement des [•] hommes en général, et des Français en particulier, il n’y a dans le gouvernement aucune science si négligée ; et c’est pour cela qu’entre les vues qui m’ont paru les meilleures pour perfectionner le gouvernement, j’ai proposé que l’on établît dans les collèges des professeurs de politique, et que l’on établît, dans les capitales des États, des conférences, des académies [•] et des prix politiques, et quelque chose de semblable dans les capitales des provinces.

§ 691

Les arts et toutes les autres connaissances humaines sont utiles autant qu’elles contribuent à augmenter la félicité des hommes, et autant qu’elles fournissent des moyens plus efficaces pour cet effet.

§ 692

Or la politique embrasse la culture des arts et de toutes les connaissances humaines. Elle tend à les diriger vers le plus grand bonheur de la société ; elle [•] doit être plus favorable aux unes qu’aux autres, à proportion qu’elles contribuent plus que les autres à l’augmentation de ce bonheur. Elle demande de bons physiciens, de bons géomètres, de bons astronomes, de bons médecins, de bons chirurgiens, de bons artistes pour les remèdes ; elle demande dans les curés, dans les évêques, de bons précepteurs, qui prêchent aussi d’exemple ; elle demande des laboureurs, des vignerons, des teinturiers, des cordonniers, des musiciens, des danseurs, des poètes, des comédiens. Son métier est de favoriser ces arts, ces sciences, ces professions, ces métiers, à proportion qu’elles sont utiles au bonheur de la société.

§ 693

Ainsi la politique est autant préférable aux autres sciences que le tout est préférable à une de ses parties [•].

OBSERVATION [•] XXII
La raison religieuse a le même but que la raison politique

§ 694

La politique sublime est le sublime de la raison [•]. Elle connaît, et peut démontrer aux autres, les meilleurs moyens de diminuer les maux et d’augmenter les biens des hommes. Ainsi Lycurgue, Solon, Numa, parmi les politiques praticiens ; Confucius, Platon, Aristote, parmi les politiques spéculatifs, ont été successivement chacun dans leur temps les princes et les chefs de la raison humaine : parce qu’ils allaient plus droit que les autres philosophes vers les connaissances les plus importantes à l’homme [•], c’est-à-dire vers la raison universelle.

§ 695

[•]L’opinion de l’immortalité de l’âme, et d’une seconde vie qui, soit avec un corps, soit sans corps, sera heureuse pour nous, selon que le plus grand nombre de nos actions seront bienfaisantes, ou qui sera malheureuse, si la plus grande partie de nos actions sont injustes : cette opinion, dis-je, qui est devenue presque universelle parmi les hommes, doit nécessairement apporter à la longue un grand changement dans la conduite des hommes, à mesure qu’ils feront plus d’usage de cette opinion.

§ 696

Les habiles législateurs d’aujourd’hui ne doivent donc pas se contenter de chercher les moyens de rendre les hommes plus heureux qu’ils ne sont dans leur première vie, ils doivent aussi chercher les moyens de leur assurer une seconde vie délicieuse et éternelle.

§ 697

Heureusement il se trouve que la pratique de la justice et de la bienfaisance est en même temps le moyen le plus propre pour rendre leur première vie beaucoup plus heureuse, et le moyen le plus efficace pour leur assurer un bonheur éternel dans la seconde vie86.

§ 698

Il manque donc à nos lois et à nos établissements des moyens de faire souvenir tous les jours les hommes que pour éviter l’enfer, il faut éviter de faire contre un autre ce que nous ne voudrions pas qu’il fît contre nous, et que, pour obtenir le paradis, il faut faire pour les autres ce que nous voudrions qu’ils fissent pour nous.

§ 699

Il serait à souhaiter, par exemple, que chacun de nous fût accoutumé, dès son enfance et dans son éducation, à se demander plusieurs fois par jour lorsqu’il entend sonner l’heure : Suis-je dans le sentier de la bienfaisance ; c’est-à-dire dans le sentier du paradis ?

§ 700

[•]On nous parle de Titus, cet empereur romain si regretté, et qui disait à la fin d’un jour avec regret : « je n’ai pas vécu aujourd’hui. – Comment ? lui dit un de ses courtisans. – C’est, répondit-il, que je n’ai fait aucun bienfait »87. Mais nous qui savons que ce sont les œuvres d’une charité bienfaisante, qui peuvent seules rendre notre fortune immense, nous pourrions dire souvent : je n’ai pas vécu aujourd’hui, et avec plus de fondement que ne faisait Titus.

§ 701

Les Turcs font une prière cinq ou six fois par jour, mais comme ils ne se demandent pas à eux-mêmes s’ils travaillent pour le paradis, c’est-à-dire s’ils travaillent pour le bonheur des autres, il n’est pas étonnant que la plupart, immédiatement après ces fréquentes prières, loin de faire du bien à leur prochain, fassent plusieurs petites injustices le long de la journée.

§ 702

Beaucoup de nos religieux font de longues prières tous les jours, et ne procurent que peu de bienfaits, et très petits à leur prochain ; souvent même ils le persécutent, et font contre lui ce qu’ils ne voudraient pas qu’il fît contre eux s’ils étaient les plus faibles ; ainsi ils ne travaillent que fort faiblement pour obtenir le paradis [•] et ne s’avisent guère de dire avec regret comme Titus, j’ai perdu cette journée.

§ 703

Or c’est au bon législateur chrétien à mettre les religieux, qui ne sont que justes, dans le sentier de la grande bienfaisance : c’est-à-dire dans le sentier du paradis, en les occupant plus utilement pour le prochain dans les hôpitaux, dans les collèges, dans les séminaires, etc. [•], que dans de longues prières, qui sont bien moins utiles au prochain, que ne seraient leurs instructions et leurs peines.

§ 704

Nous avons pris nos lois et nos mœurs des Romains, mais ces lois n’avaient été faites que dans le temps qu’ils étaient encore assez ignorants en philosophie [•], pour ne pas voir que l’opinion de l’immortalité des esprits et des récompenses des bienfaisants, était incomparablement plus vraisemblable que l’opinion de leur anéantissement. Ainsi il n’est pas étonnant que nous ne les trouvions pas formées sur le plan d’une seconde vie toujours durable ; il n’est pas étonnant que leurs craintes et leurs espérances d’une seconde vie n’influassent que très peu dans leurs actions, pour les rendre plus justes et plus bienfaisants.

§ 705

Mais à présent que la raison [•] universelle est plus commune et plus étendue, à présent que nous savons que notre esprit durera toujours, comme la plus petite partie de notre corps, il est aisé de voir que notre politique doit être religieuse : c’est-à-dire que le législateur doit faire craindre une seconde vie malheureuse aux injustes, et en faire espérer une très heureuse à ceux qui, non seulement sont justes, mais qui sont encore très bienfaisants ; et qu’ainsi la raison universelle, en tant que religieuse, a le même but que cette même raison en tant que politique ; et qu’ainsi la religion et la politique ont réellement le même but, c’est-à-dire l’observation de la justice et la pratique de la charité bienfaisante.

OBSERVATION XXIII [•]
But d’un souverain

§ 706

Que reste-t-il à désirer à un homme né roi, qui a, par sa naissance, tous les agréments d’une vie commode, si ce n’est de goûter le plus grand des plaisirs de l’esprit, qui est d’être fort distingué entre les rois, ses contemporains, et entre les rois ses prédécesseurs [•], pour se faire aimer et estimer de ses sujets ; et a-t-il pour cela d’autres moyens que de leur procurer tous les jours de grands bienfaits, soit par la diminution de leurs maux, soit par la multiplication de leurs joies et de leurs plaisirs ?

§ 707

Or une des qualités les plus utiles pour procurer aux peuples de grands bienfaits, n’est-ce pas la connaissance la plus étendue, et en même temps la plus exacte, de toutes les parties de la science qui enseigne les moyens de diminuer les maux et de multiplier les biens du peuple ? On peut dire même qu’un prince a beau avoir de bonnes intentions d’augmenter considérablement le bonheur de ses sujets, s’il ne connaît pas par lui-même, ou du moins par les lumières de son Conseil et des philosophes politiques de son État, les moyens d’y réussir, il ne sera jamais grand bienfaiteur de ses peuples, ni par conséquent fort aimé ni fort estimé. C’est que pour être et fort estimé et fort aimé, il faut joindre les grands succès aux bonnes intentions.

§ 708

Ce n’est pas même assez qu’il connaisse et qu’il veuille rendre la justice, et choisir le meilleur parti, s’il ne le veut avec cette sorte de constance et de fermeté qui est une qualité rare mais essentielle au grand homme, et surtout au grand prince. Les caractères timides, changeants, légers dans leurs paroles et dans leurs résolutions, quoique fort éclairés, sont fort éloignés du grand homme. L’homme moins éclairé, mais plus ferme, en approche davantage.

§ 709

Une chose peut suppléer au peu de talents d’un roi. C’est de suivre la méthode du scrutin pour les promotions des officiers, et de faire l’établissement d’une académie politique et des bureaux consultatifs, pour la décision des affaires de règlement.

§ 710

Alors il pourra gouverner à merveille sans un grand travail, par le secours et par le travail de deux ou trois cents des plus grands esprits, des plus appliqués, des plus zélés pour le bien public, qui formeront les divers bureaux du Conseil, pour les diverses espèces d’affaires.

OBSERVATION XXIV [•]
Plusieurs causes générales de la prospérité d’un État

§ 711

Un État est d’autant plus heureux et plus solidement heureux qu’il y a plus de bons règlements bien observés, et de bons établissements [•] bien entretenus pour punir les injustes et pour récompenser justement les bienfaisants.

§ 712

Les règlements prescrivent aux citoyens ce qu’ils doivent ou faire, ou éviter. Les établissements supposent un certain nombre d’hommes payés par l’État, et suffisamment autorisés et intéressés à faire observer ces règlements.

§ 713

Le corps politique se forme, se conserve et se fortifie uniquement par les lois, qui sont les règles de la conduite des membres de ce corps.

§ 714

Il se soutient par lui-même. Mais il faut :

§ 715

1o Un nombre suffisant de règlements propres pour sa conservation et pour son accroissement. Or il va en croissant par la multiplication continuelle des bons règlements nouveaux, et par les rectifications continuelles des anciens.

§ 716

2o Il faut un nombre suffisant de juges, ou d’autres commissaires destinés à faire observer ces règlements, et c’est ce que j’appelle établissements. Car il faut que les lois mortes soient rendues efficaces et vivantes par des hommes vivants.

§ 717

3o Il faut que ces compagnies de juges ou commissaires soient suffisamment, et autorisées, et intéressées par leur intérêt particulier à l’observation des lois.

§ 718

C’est ainsi que la machine ira toute seule. C’est ainsi qu’elle se remontera perpétuellement elle-même. Ce sera un mouvement perpétuel, qui par la succession des hommes les uns aux autres devient une machine éternelle, qui agit toujours tant que les roues sont bien engrenées88 les unes dans les autres, c’est-à-dire tant que les membres sont bien unis et suffisamment animés par leur intérêt particulier, à conspirer à l’intérêt public.

§ 719

Il y a une différence essentielle entre les machines politiques et les machines corporelles faites par les hommes. C’est que celles-ci dépérissent naturellement tous les jours par diverses causes, au lieu que la machine politique pourrait être si bien construite qu’elle allât naturellement tous les jours en se fortifiant par la multiplication des bons règlements, qui sont de nouveaux ressorts qui fortifient les anciens.

§ 720

Mais s’il n’y a pas des récompenses promises aux inventeurs des bons projets, s’il n’y a pas nombre suffisant de Conseils consultatifs pour former sur ce projet de bons règlements pour les principaux cas, le ministre général et le ministre particulier, accablés du courant des affaires journalières, ne peuvent pas avoir ni assez de loisir, ni même assez d’autorité pour les former, et alors le bien public est négligé.

§ 721

S’il n’y a pas assez d’émulation entre magistrats, à qui fera mieux observer les règlements, s’ils ont plus d’intérêt à l’inobservation qu’à l’observation, le corps politique se dérange bientôt, et une contravention en attire une autre.

§ 722

Mais le moyen d’y mettre assez d’émulation, c’est de mettre entre eux assez de degrés supérieurs et inférieurs [•], de classes supérieures et inférieures, et qu’ils ne puissent arriver à la classe supérieure, que par scrutin entre pareils, qui se connaissent parfaitement les uns les autres, et par le secours duquel on connaîtra toujours, avec sûreté, lequel est le meilleur citoyen, et lequel a les plus grands talents pour le service du public ; et cela arrivera quand, par les commissaires du scrutin, toutes cabales intérieures et extérieures seront bannies.

§ 723

Pour former ces règlements dans chaque matière, il faut des compagnies de personnes habiles et il faut que ces sortes de législateurs rendent publics les motifs des articles de leurs règlements afin que leurs successeurs puissent avec sûreté rectifier ces articles et en augmenter le nombre. Car si l’on veut faire faire un grand progrès au bon gouvernement, il faut laisser toujours une porte ouverte aux nouveaux articles des règlements et au perfectionnement des anciens.

§ 724

Mais pour s’assurer des avantages que produira un nouveau règlement, il faut que les commissaires élus par scrutin soient d’un avis uniforme, ou du moins que l’avis passe aux trois quarts des voix de ceux qui diront que ces avantages leur sont démontrés : car pour recevoir des nouveautés, il ne faut pas se contenter de divers degrés de vraisemblance, il faut de véritables démonstrations [•] de la supériorité des avantages d’un seul parti.

§ 725

Enfin pour s’assurer davantage du succès de ces règlements, il faut, s’il se peut, en faire des essais, avant que de les rendre généraux par tout le royaume.

§ 726

Il n’y a donc qu’à multiplier les bons règlements, et les bons établissements, et à les rectifier incessamment : et de là on peut conclure qu’heureusement pour les monarchies, il n’est pas nécessaire qu’elles aient de grands génies, ni pour rois, ni pour ministres généraux ; mais qu’il est nécessaire qu’il y ait des compagnies de grands génies politiques choisis par scrutin, qui servent pour ainsi dire de flambeaux au roi, ou au ministre général.

§ 727

Il n’y a personne qui ne sache que dans les familles particulières, il se rencontre souvent de jeunes chefs de famille qui gâtent leurs affaires, et qui ruinent leur maison. Si l’on en cherche la cause, c’est d’un côté l’ignorance où ils sont de leurs vrais intérêts pour l’avenir, et de l’autre, c’est leur trop de sensibilité pour les plaisirs présents [•], qui ne leur permet pas de rien prévoir de l’avenir.

§ 728

Cette sensibilité ne leur permet pas de rien considérer, que par rapport ou à ce qu’ils souffrent dans le présent, ou à ce qu’ils désirent fortement, ou à ce qu’ils craignent dans le moment. Leur sentiment est si vif et si grand qu’il occupe toute leur âme. Ainsi ils ne font attention qu’aux biens ou aux maux présents, sans pouvoir faire attention aux grands maux qui doivent être les suites nécessaires des mauvais partis qu’ils prennent.

§ 729

De là vient que tant de personnes, pour se rendre plus heureuses durant leur jeunesse, ne craignent point de se rendre très longtemps fort malheureuses dans leur vieillesse. De là vient qu’elles préfèrent de beaucoup la vie présente, quoique très courte, à la vie future quoique éternelle.

§ 730

Voilà les deux causes générales des fautes de conduite et du malheur des hommes : trop peu de lumière dans ceux qui n’ont pas trop de sensibilité, trop de sensibilité dans ceux qui auraient assez de lumière, mais qui ne peuvent pas faire usage de leurs lumières, emportés par un sentiment trop vif, soit de douleur, soit de plaisir.

§ 731

Un jeune homme à dix-huit ans, avant que d’avoir assez d’expérience, pourrait dissiper en trois ou quatre ans, par de folles dépenses, de grandes richesses amassées avec beaucoup de peine, par des ancêtres sages et habiles. Les lois y remédient, premièrement par ne lui pas donner la liberté de disposer de son fonds qu’après un âge où l’on peut avoir déjà quelque expérience. Les lois lient sagement les mains à ceux qui, sans expérience et emportés par leurs passions, se ruineraient infailliblement, avant que d’avoir connu leurs véritables intérêts.

§ 732

Je dirai ici en passant que les lois de Normandie, d’ailleurs si sages pour ce qui regarde les enfants et les femmes, ne sont pas si sages que celles de Paris, qui ne donnent aux jeunes gens la faculté de disposer du fonds de leur bien qu’à vingt-cinq ans89 : et je ne sais même s’il ne serait pas encore plus sage de reculer cette permission pour les familles nobles jusqu’à trente, lorsque l’on a acquis plus de lumière et d’expérience, et lorsque la grande sensibilité de la jeunesse est assez diminuée pour permettre que la raison soit écoutée. Car voici une maxime générale de la raison universelle, que nous tenons des philosophes grecs et apparemment des sages de toutes les nations : Usez tellement des plaisirs du temps présent qu’ils ne nuisent pas aux plaisirs du temps à venir90.

§ 733

Ce serait un grand malheur pour les familles, et pour les chefs de famille eux-mêmes, si les lois n’avaient pas remédié ainsi au défaut de lumière et au défaut de modération de la jeunesse. Telle est la loi de substitution91, qui fait que les rois ne sauraient aliéner leur royaume ni le substituer, et ruiner leur famille par des aliénations imprudentes.

§ 734

La loi s’oppose ici ouvertement aux caprices, aux passions des jeunes gens ; mais c’est une opposition salutaire ; elle les force de conserver malgré eux des biens dont ils auront un jour grand besoin. La loi supplée à leur défaut de sagesse, et dans le temps qu’ils ne prévoient rien, elle leur procure les avantages de la prévoyance.

§ 735

La loi a donc cet avantage sur ce que demande le caprice : c’est qu’elle a été faite avec plus de lumières, sans passion, et sans autre vue que le plus grand intérêt de celui ou de ceux pour qui elle a été faite : au lieu que ce que dicte le caprice n’est que l’effet d’une sensibilité vive, qui ne permet pas de jeter la vue plus loin que sur les biens et sur les maux présents.

§ 736

On peut donc dire en général que le royaume le mieux gouverné est celui où il y a plus de choses réglées par les lois, et où les lois ne peuvent se changer qu’aux trois quarts des voix de ceux qui, par le triage de divers scrutins, ont été choisis et autorisés par l’État, c’est-à-dire par le Conseil de la législation.

§ 737

On peut dire que moins on laissera de choses à régler par le caprice d’un seul, c’est-à-dire que plus il y aura de cas qui seront réglés par les lois, plus celui qui commande et ceux qui obéissent en seront heureux.

§ 738

Telle est en abrégé la méthode avec laquelle il est facile de démontrer qu’il ne saurait trop y avoir de lois sages dans un État, trop de cas réglés par les lois.

§ 739

Pourvu qu’elles soient toutes écrites d’une manière claire, et sans aucune équivoque.

§ 740

Pourvu qu’elles ne soient et ne paraissent jamais contraires l’une à l’autre.

§ 741

Pourvu que l’exécution et l’interprétation en soient commises à des compagnies.

§ 742

Pourvu que dans ces compagnies, il y ait des membres destinés à remarquer les différents cas qui n’ont pas été suffisamment réglés.

§ 743

Pourvu que dans les dernières années de l’éducation, on ait soin d’enseigner aux jeunes gens, par diverses répétitions, les plus importantes lois de l’État pour la conduite des citoyens, dont on fera un recueil exprès pour eux.

§ 744

Et pourvu que par les différentes éditions des lois, chacun puisse, commodément et à petits frais, les connaître et les enseigner aux ignorants.

§ 745

Il ne faut pas craindre que les lois bien faites soient jamais opposées entre elles, surtout quand il y aura un bureau législatif perpétuel [•], pour avoir perpétuellement soin de rectifier ce qui mérite de l’être, par rapport à la plus grande utilité du plus grand bien public. Car enfin la justice n’est jamais réellement opposée au plus grand bien public de cette même nation. En un mot la raison universelle démontrée ne peut jamais être réellement opposée à cette même raison [•].

OBSERVATION XXV

§ 746

J’avoue que ce fut une grande joie pour moi lorsque je vis clairement que le progrès du bon gouvernement pouvait, à la vérité, devenir beaucoup plus grand par les travaux d’un roi très éclairé, très laborieux, très sage et très bienfaisant ; mais que par l’établissement des professeurs de politique, des conférences et des académies politiques, des bureaux consultatifs et de la méthode du scrutin, trois ou quatre cents génies, soit du Conseil, soit particuliers de diverses conditions, aussi éclairés que ce roi sage, pouvaient faire cent fois plus de progrès que lui pour le bien public dans les diverses parties du gouvernement.

§ 747

Je vis avec un grand plaisir que ces compagnies de grands esprits [•] subsisteraient toujours et qu’elles pouvaient facilement suppléer au malheur fréquent des monarchies qui n’ont souvent que des rois fainéants ou d’un médiocre mérite, ou des régentes ignorantes, ou de médiocres ministres généraux. Cette découverte me donna une grande joie, et me donne une espèce d’assurance de la grande augmentation du bonheur futur des hommes en général et de la nation française en particulier.

§ 748

Je reconnus avec une grande satisfaction qu’en supposant ces académies politiques et ces Conseils consultatifs formés par un scrutin garanti de cabales, la monarchie héréditaire est le gouvernement le plus désirable ; c’est que cet établissement général produira nécessairement tous les avantages des républiques les mieux constituées [•], où tout se règle à la pluralité et où les promotions se font par scrutin, et n’en aura point les défauts. Il perfectionnera surtout l’établissement du scrutin entre pareils pour tous les emplois publics, et procurera tous les autres établissements salutaires que l’on peut imaginer, pour diminuer les maux, et pour augmenter les biens de la société.

§ 749

Le même bureau de dix ou douze personnes peut être chargé de dix ou douze sortes d’affaires.

§ 750

Il faut avoir attention à promettre des dédommagements avantageux aux principaux de ceux qui perdront à l’établissement proposé, et une récompense suffisante aux commissaires qui feront l’établissement. Il est à propos que le public soit servi ; mais il est injuste de prétendre qu’il soit servi gratis, et qu’il ne doive pas dédommager ceux qui perdent aux grands avantages qu’il reçoit de leurs pertes, surtout lorsqu’ils lui procurent ces grands avantages par leurs soins et par leurs peines. Il est juste aussi qu’il récompense ceux qui se chargent de travaux extraordinaires pour l’utilité publique.

§ 751

Avec ces précautions tout devient facile à exécuter ; sans ces précautions tout devient hérissé de difficultés et d’obstacles.

§ 752

Il faut faire, autant qu’il est possible, des essais en petit, avant que de les exécuter en grand. Ces essais montrent avec plus d’évidence ce qu’il faut changer ou ajouter au règlement, et le gouvernement marche ainsi avec une sûreté entière.

§ 753

Il y a des projets qui paraissent à tout le monde très avantageux pour le public, et par conséquent très glorieux pour le prince. On demande pourquoi ils demeurent longtemps sans exécution. On répond à cette question qu’ils ne sont pas encore dans leur maturité : c’est-à-dire que le ministre nécessaire pour exécuter le projet, ou n’a pas assez de loisir pour y travailler, ou qu’il n’est pas personnellement encore assez intéressé pour en faire sa propre affaire ; mais le roi, par des pensions considérables, peut et doit dédommager avantageusement ses ministres de ce qu’ils perdent à ces établissements, et c’est de cette manière qu’un prince, attentif à encourager ses ministres par des récompenses, peut en un moment donner la maturité à d’excellents projets : mais sans pensions, sans récompenses honorables ou utiles, les meilleurs projets sont plusieurs siècles à venir à maturité92.

OBSERVATION XXVI [•]
Récompenses honorables et utiles distribuées avec justice, principal ressort du gouvernement

§ 754

Il est vrai que le gouvernement le plus parfait est celui qui est composé de plus de lois sages, que c’est celui dans lequel les règlements et les établissements peuvent incessamment se perfectionner par des compagnies perpétuelles. Mais cette belle machine politique ne peut subsister sans les récompenses honorables et utiles, distribuées avec justice. Il faut que chaque membre d’un établissement salutaire trouve plus de profit particulier et plus de plaisir à procurer le profit public qu’à ne le pas procurer, et qu’à se procurer son profit particulier.

§ 755

Point de machine à mouvement perpétuel, sans ressort perpétuel. Ce ressort perpétuel, c’est l’espérance que chaque membre a de la récompense de son travail ; car sans l’espérance d’augmentation de bonheur et de plaisir, nul ne se donne une peine dont il peut se dispenser.

§ 756

Or cette récompense c’est, ou le plaisir de la distinction entre les pareils, par des marques d’honneur que donne l’État par voie de scrutin entre pareils ; ou l’augmentation des plaisirs des sens que procure l’augmentation du revenu, par les pensions distribuées par un semblable scrutin, dans chaque compagnie de trente.

§ 757

Ainsi il faut des distinctions, les unes utiles, les autres honorables, pour quiconque dans sa profession, dans sa classe, dans sa compagnie, se distingue dans les services qu’il rend à l’État.

§ 758

Examinez tous les établissements, toutes les compagnies utiles à l’État, vous les trouverez plus ou moins florissantes et solides, à mesure qu’il y a des récompenses à espérer, et que les récompenses sont distribuées avec justice, c’est-à-dire à proportion du plus d’utilité que chaque membre procure à la société générale.

§ 759

De là il suit que les compagnies et les communautés doivent être distinguées et favorisées par l’État à proportion de l’utilité que chacune d’entre elles procure à l’État.

§ 760

C’est le sublime de la politique de construire une petite société avec tel artifice qu’elle se conserve, et qu’elle croisse toujours d’elle-même ; et que chaque membre, en travaillant pour le corps, sente qu’il gagnera plus à travailler pour les autres que s’il ne travaillait que pour lui.

§ 761

Cette vérité, que le plus puissant ressort qui fasse agir les hommes, c’est la récompense juste des vertus et des talents, est de la dernière importance en politique. C’est d’elle seule que l’on peut déduire et expliquer simplement et démonstrativement toutes les causes de l’affaiblissement et de la décadence ou de l’accroissement et de la prospérité des États. C’est par cette vérité que l’on peut deviner que tel État doit s’affaiblir de tels ou tels côtés, ou faute de récompense proportionnée à l’utilité du service, ou faute de justice dans la distribution.

§ 762

Cette vérité n’a besoin pour devenir évidente à tout le monde que d’être appliquée à des exemples dans chaque partie d’un État ; elle n’a besoin que d’être combinée, pour voir combien elle est féconde en conséquences. Ainsi elle demanderait d’être appliquée à un grand nombre d’exemples d’établissements, les uns qui ont péri, les autres qui s’affaiblissent, les autres qui vont en croissant. J’invite les philosophes mes successeurs à donner au public les diverses applications de cette vérité aux États anciens qui ont péri, et dont les débris ont servi à en former de nouveaux.

OBSERVATION [•] XXVII
Les rois comme rois n’ont aucune grâce à faire, ils n’ont que des justices à rendre93

§ 763

Voilà une proposition un peu opposée à l’opinion du vulgaire, qui dit que les rois sont d’autant plus heureux qu’ils ont plus de grâces à répandre ; mais lorsque ma pensée sera expliquée, le vulgaire même trouvera ma proposition très raisonnable et désirera que les rois eux-mêmes la trouvent telle, et qu’ils la regardent comme une maxime constante de leur conduite.

§ 764

Un roi est un homme, et en cette qualité il est chef de famille : il a un revenu domestique, il a des domestiques à choisir, il peut les choisir à sa fantaisie et c’est sur ce seul revenu domestique qu’il peut faire des grâces.

§ 765

Celui qui me fait une grâce me donne une partie de son bien qu’il ne me doit pas ; car si ce n’est pas son bien, il ne fait que me donner le bien d’autrui. D’un autre côté, s’il me doit ce qu’il me donne, ce n’est plus une grâce qu’il me fait, c’est une justice qu’il me rend.

§ 766

Chacun dans sa famille a des justices à rendre, selon les promesses qu’il a faites, selon les engagements qu’il a pris, et selon la grandeur et l’état des services qu’il reçoit. Il a quelquefois des grâces à faire en retranchant quelque chose sur ses goûts et sur ses fantaisies. Car s’il veut moins dépenser à ses bâtiments, à son écurie, à sa table, à des achats et à d’autres choses de fantaisie, il peut, sans faire tort à personne, donner de cette épargne à tel ou tel de ses domestiques, à tel de ses amis. Alors il donne du sien, qu’il ne doit point. C’est ainsi qu’il peut en faire des grâces et exercer sa libéralité.

§ 767

Mais le roi, en tant que roi, en tant que chef de toutes les familles de l’État, n’a rien à donner. Il est vrai qu’il a beaucoup à distribuer de ce qui appartient à l’État, c’est-à-dire de ce qui appartient en partie à chacune des familles qui composent son royaume : emplois, gouvernements, pensions, bénéfices, marques d’honneur attachées aux grands emplois : tout cela est à l’État, et par conséquent appartient en totalité à toutes les familles dont il est chef.

§ 768

[•]Le devoir de chef du public à l’égard des emplois publics supérieurs94, c’est de les distribuer, non selon son inclination et sa fantaisie, ni selon l’ancienneté, ni selon la recommandation, mais selon la justice, aux plus dignes de leurs compagnies, et le tout pour la plus grande utilité de l’État ; il est obligé de les donner à ceux qui sont et qu’il peut connaître avec sûreté pour les plus capables de mieux servir l’État entre leurs pareils.

§ 769

À l’égard des récompenses de l’État [•] entre pareils95, le devoir du souverain est de les distribuer de même avec justice à ceux qui ont ou l’ancienneté de service, ou des actions distinguées, mais qui sont moins capables que d’autres dans la classe supérieure.

§ 770

Or n’est-il pas visible que le roi ne saurait dans ces deux cas faire aucune grâce, sans faire une injustice à l’État, lorsqu’il distribue le bien de l’État, sans avoir égard à la règle de la plus grande utilité de cet État. Il ne saurait faire une grâce sans causer une perte considérable à l’État [•] ; il fait même injustice à l’officier auquel il refuse l’emploi qui est dû à la supériorité de son mérite national, pour le donner à celui qui n’a qu’un mérite national inférieur, soit qu’il soit plus, soit qu’il soit moins ancien dans le service.

§ 771

Si le roi veut distribuer les emplois publics, les pensions publiques, et les autres récompenses de l’État, selon la justice qu’il doit à l’État, selon le vrai intérêt de la nation, et par conséquent selon son propre intérêt de roi, il se trouvera que, comme roi, il n’a nulle grâce à faire que dans sa maison, que dans son domestique, et encore à le bien prendre, il n’a guère que des justices à y rendre.

§ 772

Il n’y a proprement que sur sa cassette, c’est-à-dire sur le trésor de ses fantaisies, sur laquelle il puisse faire des grâces, et suivre sa fantaisie. C’est qu’alors il donne ce qui est à lui, ce qui n’est qu’à lui et ce qu’il ne doit à personne. Il n’a que cette espèce de trésor sur lequel il puisse exercer sa libéralité, parce qu’il peut préférer le plaisir de la libéralité à un plaisir de pure fantaisie. Hors de là, tout don est ou justice ou injustice ; ainsi il ne peut jamais comme roi faire de grâce sans être injuste. Et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

§ 773

Suivre toujours la méthode de la justice, c’est-à-dire la méthode du scrutin, et résister ainsi à ses fantaisies, à ses inclinations, à ses passions, aux prières des personnes qu’on aime, pour ne point faire d’injustice aux particuliers et à l’État : c’est une conduite digne des plus grandes louanges dans cette vie, et des plus solides récompenses dans la vie future.

§ 774

Il est même très agréable pour le roi juste d’être assuré qu’on ne l’aime, qu’on ne l’estime que pour ses qualités personnelles, et point du tout pour sa puissance. Or peut-il jamais avoir ce grand agrément, cette assurance si désirable, s’il ne s’assujettit pas constamment à la loi du scrutin qui donne toujours les emplois à la supériorité de mérite national ? Voilà encore de grands avantages que le roi tire de cette méthode.

OBJECTION

§ 775

Il faut bien que les rois, comme rois, puissent faire des grâces sans injustice ; autrement, avec toute leur puissance, ils seraient les seuls de leur royaume qui auraient les mains liées pour faire des grâces à leurs amis.

§ 776

Les rois font tous les jours des grâces, à l’armée, aux officiers et, à la Cour, aux favoris, sans que l’on en soit surpris.

§ 777

Les grâces ne s’étendent que sur leurs favoris, sur les favoris des favoris, et par conséquent sur peu de personnes, et par conséquent ne tirent pas à conséquence.

Réponse

§ 778

1o Il faut bien prendre garde au mot comme rois, et au mot sans injustice. Il est sans doute96 que les rois, comme rois, peuvent faire de grandes grâces impunément à leurs favoris. Tel fut Henri III97, et tant d’autres ; mais impunément ne veut pas dire sans injustice.

§ 779

2o Comme chefs d’une famille particulière, ils peuvent faire les mêmes grâces à leurs favoris que les autres chefs de familles particulières ; mais comme chefs justes de toutes les familles de leur royaume, ils ne sont que des dispensateurs justes des emplois publics, des pensions de l’État. Or toutes ces familles [•] pour leur plus grand bonheur n’ont besoin dans cette dispensation que de la justice et de la plus grande utilité publique.

§ 780

3o Il est vrai que la plupart des rois ne sont pas toujours justes, et qu’ils font tous les jours des grâces à l’armée et à la Cour à quelques sujets au préjudice des autres, et par conséquent des injustices et souvent sans le savoir. Il est vrai encore que le public n’en est pas surpris. Mais dire que le public et les particuliers n’en sont pas offensés, ce serait avancer un fait très faux. Plus la grâce est éclatante, plus l’injustice est criante. Chacun se tait sur l’injustice, mais chacun n’en hait pas moins, n’en méprise pas moins le prince injuste. Si la grâce est petite, l’injustice sera petite, mais toujours injustice.

§ 781

4o [•] Si un souverain veut résister à ses favoris qui lui demandent des injustices, il faut que, de bonne heure, il leur fasse entendre que c’est lui déplaire beaucoup que de lui demander quelque chose contre son honneur et contre sa réputation.

§ 782

5o Un vice-roi comme vice-roi, un ministre comme ministre, un gouverneur comme gouverneur, un tuteur comme tuteur, ne sauraient non plus faire des grâces sans injustice, mais ils en font moins et de moins grandes : parce qu’ils ne peuvent pas, comme les rois, les faire toujours impunément [•]. Il faut pour son honneur que ce qui paraît grâce à celui qui la reçoit paraisse aux autres une justice.

§ 783

6o [•] N’est-ce pas un grand avantage pour la place de roi de faire toujours rendre justice aux gens de mérite, aux faibles, aux opprimés, malgré le grand crédit des injustes, et d’empêcher une infinité d’injustices qui se commettent là où il n’y a pas suffisamment de lois, et là où elles ne sont pas suffisamment soutenues par le protecteur ? Est-ce donc un médiocre sujet de joie pour un bon souverain que le public lui rende témoignage qu’il ne fait jamais de grâces aux dépens de la justice ?

§ 784

7o Il est vrai qu’il y a des scélérats qui osent dire que les rois ne doivent rien à leurs sujets, si ce n’est comme un berger doit à ses moutons, et les maîtres à leurs esclaves et à leurs chevaux98 : c’est-à-dire qu’il leur doit la nourriture, non par justice, mais pour son intérêt, pour sa satisfaction, pour son plaisir. À ce compte-là ne pas tuer leurs sujets, leur laisser de la nourriture, c’est leur faire grâce.

§ 785

Mais celui-là confond le roi avec le tyran, et je ne parle point au tyran, qui ne se soucie pas plus des biens et de la vie de ses sujets qu’il se soucie de la vie de ses chevaux, et seulement pour son plaisir ; je le regarde comme un monstre, comme un insensé, qui ne connaît ni l’aimable ni l’estimable, et qui n’est sensible ni à la pitié, ni à l’amitié, ni à l’honneur, ni à la gloire, ni par conséquent à la justice ou à l’injustice, ni au plaisir de la bienfaisance, ni à la douleur que causent aux âmes bien nées la dureté, l’inhumanité et la cruauté des tyrans [•].

OBSERVATION [•] XXVIII
Il est beaucoup plus avantageux à un roi de faire rendre justice à deux contestants que de la leur rendre lui-même

§ 786

L’intérêt du roi est d’augmenter ses heures de loisir pour les employer ou à ses amusements, ou à des occupations honorables pour lui et utiles à ses peuples.

§ 787

Or en renvoyant les procès, les contestations au Parlement, à une compagnie à laquelle il prête pour ces cas-là son autorité et sa souveraineté, il pourrait employer ce temps beaucoup plus utilement à tenir des Conseils pour diminuer les maux des familles de son État ; emploi que ne peuvent pas avoir les parlements, auxquels le roi communique seulement le pouvoir de juger les différends entre les citoyens.

§ 788

Mais quand le roi aurait tout le loisir nécessaire pour juger les contestations entre ses sujets, il serait beaucoup plus de son intérêt particulier de leur donner des juges que d’en être juge lui-même.

§ 789

Le perdant est sûrement mécontent du juge et de son jugement parce qu’il croit qu’on lui ôte son bien et que le juge lui fait une injustice ; et il est beaucoup plus mécontent que le gagnant n’est content. C’est que le gagnant ne croit pas qu’on lui ait fait grâce aux dépens du perdant ; au contraire, il est persuadé que le juge ne lui a rendu par son jugement que ce qui lui appartient. Il ne croit donc pas avoir obligation au prince qui le juge ; il attribue le gain de son procès uniquement à la justice de sa cause.

§ 790

Or il n’y a personne qui ne sente qu’il y a beaucoup plus à perdre qu’à gagner en causant un déplaisir grand comme dix à un homme considérable, pour ne faire qu’un plaisir grand comme un à un homme de la même considération. Ainsi plus les parties sont considérables, plus le roi a intérêt d’éviter d’en être le juge. Il en est quitte en leur donnant des juges de bonne réputation.

§ 791

On peut dire même que les contestations qui sont jugées par des juges instruits des lois et des règlements sont communément beaucoup mieux jugées que par un homme seul moins bien instruit.

§ 792

Je conviens que le roi se faisant juge acquerrait quelque degré de considération de plus, mais ce degré de considération lui attirerait beaucoup de haine de la part des perdants. Or la haine est une passion bien plus active que la reconnaissance. Ainsi il faut que par habileté le prince prudent évite de tout son pouvoir d’être haï beaucoup et de beaucoup de personnes, en évitant de juger lui-même les contestations de ses sujets ; il faut qu’il ne manque jamais d’avoir des chambres souveraines pour toute sorte de contestations, et d’y renvoyer toutes les affaires contestées.

§ 793

Donc il est très avantageux, tant pour le roi que pour les particuliers, qu’il ne juge jamais par lui-même aucune contestation entre ses sujets. Son devoir de roi l’oblige à donner de bonnes lois et de bons juges à ses sujets, et la prudence lui conseille de ne jamais juger par lui-même les contestations qu’il peut faire juger par des juges [•].

OBSERVATION [•] XXIX
Si la chose contestée, tel qu’est un emploi considérable, est à décider entre vingt et un contestants, il est vingt fois plus avantageux pour le roi de la faire décider par des juges que si elle n’était à décider qu’entre deux contestants

§ 794

S’il est vrai, par l’observation précédente, qu’il y a pour un roi neuf fois plus à perdre de la bienveillance des deux contestants à les juger plutôt par lui-même qu’à leur donner des juges, il est évident que si la contestation est entre vingt et un contestants, comme il arrive quelquefois lorsqu’il s’agit d’un emploi, d’une pension, d’un bénéfice, d’un gouvernement ; il est évident que si le roi décide lui-même la contestation, il y a pour lui du côté de leur bienveillance une perte vingt fois plus grande que si la contestation n’était qu’entre deux contestants.

§ 795

Or comme la perte que fait le roi du côté de la bienveillance des deux contestants est dix fois plus grande que s’il les faisait juger, il est évident que lorsque la contestation est entre vingt et un contestants, il y a cent fois, deux cents fois plus à perdre pour lui à juger la contestation qu’à la faire juger par leurs pareils excellents connaisseurs [•], c’est-à-dire par le scrutin.

§ 796

Si par malheur, poussé par quelque favori ou par quelque favorite, il décide en faveur d’un sujet méprisé et haï de ceux qui le connaissent, il mécontente encore tous les gens de bien qui apprennent sa décision et qui sont blessés de son injustice. Or comme le nombre des gens de bien et des parents ou des amis des mécontents est très grand, il perd alors souvent cinq cents fois, mille fois plus de bienveillance de la part de son peuple par son jugement qu’il n’aurait perdu en faisant juger la chose contestée par [•] la méthode du scrutin.

§ 797

Et s’il rend tous les ans cent jugements pareils durant un règne de vingt ans, on voit qu’il est impossible qu’il ne fasse sans le savoir une infinité de mécontents.

§ 798

Il ne faut pas même qu’il soit présent au jugement, parce que l’on croira toujours que les juges décident suivant ce qu’ils ont pénétré de son sentiment.

§ 799

Or qui aurait jamais deviné que la distribution des emplois, des bénéfices, des pensions, des gouvernements dans un État, lors même que le prince tâche de faire justice à tous les prétendants, fût un moyen infaillible de faire beaucoup mépriser le discernement du distributeur, et de le faire haïr de son peuple, comme un prince ignorant, présomptueux et injuste.

§ 800

De là il est facile de conclure que si malgré toutes ses injustices et sa présomption, il est encore aimé et estimé de beaucoup de gens à qui il a fait des grâces aux dépens de ceux auxquels il a fait injustice, il aurait été aimé et adoré de tout le monde s’il ne s’était point mêlé de rien juger lui-même mais de faire toujours rendre justice sur les procès entre ses sujets, par des compagnies de juges, et aux officiers publics sur les prétentions d’emplois, de bénéfices, par des compagnies de pareils. Et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

§ 801

De là il suit que le roi pour son intérêt ne doit que très rarement évoquer des affaires au Conseil, et qu’il doit toujours renvoyer le fond des affaires à d’autres juges, et ne donner des commissaires que lorsque les deux parties le demandent.

§ 802

De là il suit qu’il est contre l’intérêt du roi de laisser à son ministre le droit de décider sur les promotions et sur les autres récompenses entre plusieurs prétendants, de peur qu’il ne vienne à usurper toute l’autorité ; mais il faut qu’il s’en rapporte à la décision faite par les trente pareils de la même compagnie.

§ 803

[•]Ceux qui ont connu le grand éloignement que le dauphin Bourgogne avait pour toute injustice, et le grand désir qu’il avait d’être toujours juste et protecteur de la justice, reconnaîtront aisément son caractère dans l’approbation qu’il a donnée à ces dernières observations et à l’observation suivante.

OBSERVATION XXX

§ 804

Il [•] est de l’intérêt de la réputation d’un roi bienfaisant de séparer ses revenus domestiques d’avec les revenus de l’État

§ 805

Il serait [•] même à souhaiter qu’il payât aussi la part des nouveaux subsides qu’on lèverait, soit pour les guerres défensives, soit pour faire de nouveaux établissements avantageux à la nation.

§ 806

Les sujets ne craindraient jamais alors que le roi les engageât légèrement dans des guerres et dans des dépenses peu utiles à la nation.

§ 807

[•]Un roi qui voudrait être et paraître juste envers ses sujets ne pourrait jamais adopter une maxime plus sage ; et effectivement un roi juste ne leur doit-il pas de ne lever jamais aucuns nouveaux subsides sur eux que ceux qui sont nécessaires pour diminuer leurs maux et pour augmenter leurs biens ? Et ne faut-il pas que cette règle serve toujours de bornes immuables à son pouvoir ? Et sans de pareilles bornes immuables, les familles auraient-elles jamais sûreté de la conservation de leurs biens, contre leur propre conservateur ?

§ 808

Je dis que le souverain doit sur cela justice à son peuple, et il peut facilement reconnaître s’il est juste qu’il établisse un nouveau subside ou qu’il augmente un ancien impôt. Car il n’a qu’à se demander à lui-même : Voudrais-je, si j’étais sujet, qu’un roi m’ôtât une telle partie de mon revenu, ou pour employer à des fêtes passagères, à des bâtiments magnifiques mais inutiles, ou à d’autres amusements, et non pour employer à des établissements très avantageux aux sujets mêmes sur qui je lève le nouveau subside ?

§ 809

Il naît quelquefois des rois qui, comme dit l’Écriture, ont faim de la justice99, et tel eût été le [•] Dauphin Bourgogne, et c’est pour cela que je leur montre ici sa manière de penser.

§ 810

C’est pour cela que j’ajoute que si le roi juste fait une nouvelle imposition sur les peuples, par exemple du dixième de leur revenu, soit pour la guerre, soit pour quelque autre entreprise pour le bien public, il est de sa justice de payer lui-même un dixième de son revenu domestique pour la même entreprise.

§ 811

Mais pour cela il faudrait non seulement que les revenus domestiques du roi fussent séparés des revenus publics de l’État ; il faudrait encore que les comptes des revenus publics pussent être communiqués facilement à des compagnies de bons citoyens habiles, qui pussent être des témoins irréprochables que le roi a tout fait employer utilement pour le public. J’en reparlerai peut-être encore ailleurs, pour perfectionner les chambres des comptes du royaume.

§ 812

De sorte que l’on peut conclure qu’il est de l’intérêt de la réputation d’un roi qui veut passer pour très juste et très bienfaisant de séparer ses revenus domestiques des revenus de l’État. Ce qui était à démontrer.

OBSERVATION XXXI [•]
L’écrivain politique doit avoir en vue non seulement le gouvernement présent, mais encore le gouvernement futur

§ 813

L’établissement qui ne se fait pas dans un État dans un an, parce qu’il se trouve opposé à quelques intérêts personnels d’un ministre, sera bien reçu peut-être dans vingt ans, quand ces obstacles passagers seront passés : c’est pour cela que j’écris encore plus pour l’utilité de ceux qui vivent ; je puis dire même que personne ne sait mieux que moi qu’il faut un certain temps à certaines vérités pour mûrir, pour se communiquer à un certain nombre d’esprits qui auront dans cent ans part au ministère, avant que de pouvoir passer de la démonstration spéculative dans la pratique du gouvernement.

§ 814

Il faut que ceux qui ont le loisir de lire dans leur jeunesse les mémoires politiques, et d’en conférer avec leurs pareils, aient le loisir de parvenir avec l’âge dans les emplois importants, pour y porter le désir d’exécuter les projets qu’ils regardent depuis longtemps comme très utiles au souverain et à la patrie, et comme très honorables pour le ministre qui sera chargé de les exécuter.

§ 815

Il y a le temps de semer et le temps de recueillir [•]. Je sème aujourd’hui pour d’autres qui profiteront dans cent ans, dans cinq cents ans des graines que j’ai semées, comme je profite des bonnes graines que mes prédécesseurs bienfaisants ont eu soin autrefois de semer pour moi.

CINQUIÈME DISCOURS
Autres avantages du nouveau plan de gouvernement [•]

Avertissement [•]

§ 816

En méditant sur les différents projets qui composent ce nouveau plan, il m’a paru qu’il produirait encore divers grands avantages au genre humain, et j’ai eu soin de les ramasser.

[•]AVANTAGE I
Minorités moins nuisibles dans les monarchies

§ 817

[•]Je suppose un gouvernement établi depuis vingt années sur le plan attribué au feu duc de Bourgogne ; le lecteur sera bien aise d’en voir encore quelques suites naturelles.

§ 818

Il est certain que, pour perfectionner le gouvernement d’un État, il ne s’agit que de multiplier les lumières de ceux [•] qui feront partie du Conseil du souverain ; car je suppose que ces conseillers d’État ayant été choisis des classes inférieures pour monter aux classes supérieures par la méthode du scrutin, ceux qui ont plus de zèle pour le bien public, seront toujours préférés, à lumières égales, à ceux qui se soucient peu de l’utilité publique.

§ 819

[•]Or il est évident que la méthode appliquera par des récompenses un nombre d’esprits laborieux incomparablement plus grand à perfectionner les règlements et les établissements anciens, que s’il n’y avait point de récompenses à espérer, et qu’elle produira ainsi un nombre incomparablement plus grand de bons projets, mieux approfondis et mieux démontrés, et qui seront encore rectifiés ; ce qui produira par conséquent un nombre incomparablement plus grand de meilleures lois et de meilleurs établissements pour les faire observer.

§ 820

[•]Il est certain que la méthode du scrutin, pour choisir les meilleurs sujets lorsqu’il sera question de remplir les emplois des différentes classes du Conseil, sera plus utile aux souverains héréditaires qu’aux républiques en une chose : c’est que dans les monarchies il arrive des minorités, et des régences ; il arrive des rois ou trop jeunes ou trop vieux ou trop infirmes ; il arrive des reines régentes sans capacité pour les affaires ; il arrive que ni les uns ni les autres ne sont propres à travailler ni à décider par eux-mêmes dans le Conseil. Ce sont des temps d’affaiblissement auxquels les républiques ne sont point sujettes ; elles sont toujours majeures et, avec le secours de l’État, elles ne se sentent jamais des affaiblissements de la nature. Mais la nouvelle forme de Conseil supplée à ces temps d’affaiblissement des monarchies ; elle fait que le gouvernement n’en est pas sensiblement affaibli.

§ 821

Car enfin [•], s’il ne s’agit que des affaires ordinaires, où il ne faut que maintenir les règlements et les établissements anciens, la régente n’a qu’à suivre l’avis du Conseil où elle assiste, en se conformant à la pluralité des voix.

§ 822

S’il s’agit de remplir des places vacantes dans différentes classes des emplois publics, cette même régente, pour choisir toujours avec sûreté ou le meilleur ou un des meilleurs sujets entre ses trente pareils, n’aura qu’à se faire représenter les résultats des scrutins.

§ 823

S’il s’agit de former un règlement nouveau, lorsque le secrétaire d’État rapporte le projet de ce règlement au Conseil, elle n’a autre chose à faire qu’à demander quel est l’avis du bureau particulier et du bureau général. Cela est facile et à la portée de tout le monde ; alors cette régente donne son consentement avec autant de sûreté qu’une reine d’Angleterre donne le sien à un bill100 qui a passé à l’avis de la pluralité des deux chambres du Parlement.

§ 824

Or comme de pareilles décisions suffisent pour maintenir, même pour perfectionner le gouvernement, il arrivera qu’une princesse pourra facilement gouverner l’État avec beaucoup de succès sans y employer que très peu d’heures par jour : c’est que tandis que les jeunes rois ou les régentes peu habiles dans les affaires se livrent aux amusements ou de leur âge ou de leur sexe, il y a dans les trois ministères des Conseils consultatifs, il y a dans les académies politiques et dans les provinces trois ou quatre cents grands génies habiles, bons citoyens et fort laborieux, qui s’occupent tout le jour à examiner pour le roi tout ce qui peut se faire de plus utile pour les affaires de l’État.

§ 825

Ainsi la machine politique bien construite ayant une fois [•] le plus léger mouvement, par la volonté de la régente, se remue, agit d’elle-même, se fortifie elle-même, se dirige elle-même vers la plus grande utilité publique ; l’État devient florissant, et cela par sa seule bonne constitution, et voilà le sublime de la politique.

[•]AVANTAGE II
Guerres civiles moins à craindre dans les minorités

§ 826

1o Si ce plan de Conseil et de ministère était exécuté dans un État, la régente et les ministres auraient bientôt vu qu’ils n’ont rien de plus pressé et de plus important à faire qu’à former l’arbitrage européen, par la signature des cinq articles fondamentaux, et alors jamais plus de guerres civiles à craindre dans aucun État de l’Europe.

§ 827

[•]2o Mais en attendant que l’Europe jouisse d’un si bel établissement, chacun sait que par le secours du scrutin ce sont les plus grands génies de la nation et les meilleurs citoyens qui gouvernent les affaires publiques ; et si, d’un autre côté, chacun sait que les promotions aux emplois et que les distributions des récompenses publiques, soit utiles, soit honorables, se font toujours avec le plus haut degré de lumière et de justice qu’il est possible par le scrutin perfectionné, en faveur de ceux qui seront estimés par leurs pareils pour les plus capables de mieux servir la nation dans la classe supérieure, qui est-ce qui aurait le moindre sujet de murmurer, soit contre le roi, soit contre les ministres ?

§ 828

[•]On sait d’ailleurs que c’est le désir de faire des créatures et de distribuer les emplois et les grâces qui excite les princes du sang et les grands du royaume à cabaler dans les régences pour faire changer le ministère. Or si les régentes veulent suivre toujours la sage méthode du scrutin elles n’auront plus rien à craindre des cabales qu’excite l’intérêt particulier ; car les grands ne cabaleront plus dès que l’unique motif de la cabale sera anéanti par l’établissement de la méthode du scrutin pour tous les emplois et pour toutes les récompenses de l’État.

§ 829

Quand les domestiques des princes verront que toutes les places se donnent au scrutin des pareils, ils ne pousseront plus leurs maîtres ni à souhaiter plus de crédit et d’autorité dans l’État, ni à favoriser les mécontents ; il n’y aura pas même de mécontents.

§ 830

Les mécontentements, les murmures, les cris des peuples, viennent de quatre causes principales :

§ 831

1o Des malheurs que causent les guerres non nécessaires ;

§ 832

2o De la mauvaise distribution des emplois et des récompenses ;

§ 833

3o De la mauvaise police des magistrats et de la magistrature ;

§ 834

4o De l’augmentation sans fondement des subsides et de leurs mauvais emplois.

§ 835

Or quand on verra que l’on suit exactement la méthode du scrutin dans la distribution des emplois de la guerre et de la Cour ;

§ 836

Quand on saura que les Conseils consultatifs travaillent incessamment sur les bons projets rectifiés à perfectionner la police, les lois civiles et les autres règlements ;

§ 837

Quand on verra que les places des magistrats seront remplies par les plus habiles et les plus gens de bien [•], et par le suffrage des plus habiles connaisseurs ;

§ 838

Quand on saura que l’on travaille à rendre la paix perpétuelle par un arbitrage perpétuel, on n’aura plus aucun prétexte pour murmurer.

[•]AVANTAGE III
L’autorité publique sera beaucoup plus respectée et aimée

§ 839

Il y a deux espèces d’autorité, l’une vient de [•] la supériorité de la force ; celle-là sera toujours la même dans les deux plans de gouvernement ; l’autre espèce vient de la bonne opinion que le public prend de la sagesse et de la bonté du gouvernement. Les sujets obéissent volontiers quand ils savent que celui qui commande est très éclairé et qu’il vise le plus droit101 qu’il est possible dans ses commandements à la plus grande utilité de ceux qui obéissent.

§ 840

Or tout le monde saura qu’un prince qui suit les avis des compagnies les plus sages, les plus éclairées et les plus zélées pour le bien public, ne peut pas être plus éclairé ni avoir des intentions plus droites ; donc il gouvernera avec beaucoup plus de cette autorité qui vient de l’opinion que tout le monde a de la sagesse et de la bienfaisance de ceux qui gouvernent et qui leur attirent naturellement le respect et la reconnaissance.

§ 841

On peut dire même que quand le pouvoir est uni à la raison, il ne saurait jamais être trop grand et trop despotique pour la plus grande utilité de la société ; or le moyen le plus sûr, et même l’unique moyen de tenir toujours la raison unie au pouvoir, n’est-ce pas l’exécution parfaite de la [•] nouvelle méthode pour perfectionner le ministère ? N’est-ce pas la méthode du scrutin pour bien remplir les emplois du Conseil et les autres emplois publics ?

§ 842

[•]Non seulement le crédit du gouvernement sera plus grand à l’égard des sujets, il sera aussi plus grand à l’égard des étrangers. C’est que les ministres étrangers sauront bientôt qu’inutilement ils proposeraient des conventions contraires aux vrais intérêts du roi et de la nation ; mais aussi ils seront sûrs que le roi écoutera toujours favorablement tout ce qu’ils proposeront de conforme aux intérêts réciproques des contractants ; et alors les négociations, qui ailleurs sont difficiles, seront dans un pareil royaume faciles : c’est qu’à cause de l’immortalité des bureaux consultatifs, l’on y suivra toujours constamment les mêmes bonnes maximes qui ont été une fois bien démontrées.

§ 843

[•]Le roi, pour diriger les affaires de son État, aura ainsi d’un côté à son usage la plus grande sagesse humaine de son temps et de sa nation ; et de l’autre, par la méthode du scrutin pour remplir les emplois publics d’excellents officiers, il aura la plus parfaite connaissance qu’il soit possible du degré de mérite national, ou du mérite d’officier public, de tous les officiers publics, soit civils, soit militaires, soit ecclésiastiques de son royaume.

[•]AVANTAGE IV
Le crédit des favoris sera moins nuisible à l’État

§ 844

Les rois n’ont la plupart que des lumières très médiocres, et les favoris et les favorites sont pour les royaumes une maladie presque inévitable, et presque continuelle, à cause de la part que ces favoris et ces favorites prennent souvent dans les affaires du gouvernement et surtout dans le choix des ministres et des officiers principaux ; c’est qu’au lieu de viser à augmenter le bien public, dont ils ne se soucient point, ils ne visent qu’à se hâter d’augmenter durant leur faveur leur fortune particulière et celle de leur famille et de leurs créatures, aux dépens du bien public.

§ 845

Les ministres eux-mêmes ont aussi leurs favoris et leurs favorites, qui demandent et obtiennent des places importantes pour des officiers qui sont sans mérite distingué, au préjudice de ceux qui ont un mérite national très distingué, et par conséquent au grand préjudice du service de l’État.

§ 846

Or, en supposant la méthode du scrutin perfectionné, la faveur et la complaisance ne pourront plus ni faire donner de mauvais règlements, ni s’opposer à l’exécution des bons projets, ni placer de mauvais sujets dans les places importantes, ni empêcher les meilleurs sujets d’être choisis par le roi : ces favoris et ces favorites ne pourront plus causer à beaucoup près tant de maux aux États qu’ils en causent présentement dans les États de Europe.

[•]AVANTAGE V

§ 847

[•]Les bonnes maximes dureront toujours. Un roi d’une grande sagesse, un habile ministre général qui, par une longue expérience et par de sages réflexions sur ces expériences, a acquis une grande habileté et qui s’est à lui-même démontré la vérité d’un grand nombre de maximes très importantes sur les matières du gouvernement, vient à mourir ; alors la plus grande partie de son habileté meurt avec lui parce qu’il ne s’est point trouvé auprès de lui des esprits dont les lumières fussent proportionnées aux siennes et qui fussent à portée de deviner ses démonstrations et de les transmettre à la postérité.

§ 848

Or les démonstrations perdues102, il vient des règnes où, faute de démonstrations, on suit des maximes fausses et nuisibles et les nouveaux ministres passent leur ministère à faire des fautes et de nouvelles expériences aux dépens des pauvres sujets. La perte d’un souverain très sage, la perte d’un ministre excellent, sont donc alors des pertes irréparables.

§ 849

Mais ce grand malheur ne saurait arriver dans un État monarchique où l’on aura établi des [•] bureaux consultatifs pour chacun des trois ministères ; c’est que les maximes les plus importantes étant une fois bien examinées et bien démontrées par les bons mémoires rectifiés et imprimés, il est impossible que ces démonstrations, tant celles qui sont imprimées que celles qui ne le sont point encore, ne restent par tradition dans ces bureaux consultatifs. Ainsi elles seront transmises facilement par la même tradition des plus vieux et des plus habiles aux membres du moyen âge103, dont l’esprit est tout préparé pour sentir, comme démonstration, ce qui n’avait été jusque-là démontré que pour des esprits fort intelligents et fort pénétrants.

§ 850

Ainsi l’habileté des plus habiles qui sont membres d’un même bureau immortel ne meurt point avec les plus habiles ; elle subsiste après leur mort dans l’esprit de ceux qui les ont écoutés et qui restent ; et c’est ainsi que toutes les démonstrations deviennent immortelles ; et même si quelque temps après quelqu’un prend soin de les imprimer elles deviennent communes pour tous les lecteurs.

§ 851

Telle est la grande utilité des compagnies politiques immortelles : ce qui y est une fois démontré bon reste toujours ; et comme il se démontre quantité de bons partis à prendre et de bonnes maximes à suivre, elles subsisteront toujours dans la nation, ou par tradition orale, ou par tradition imprimée.

§ 852

Souvent les plus habiles ne sauraient donner que des démonstrations très abrégées de leurs propositions ou de leurs maximes ; elles ne sont pas démonstrations pour le commun des gens d’esprit, mais elles sont véritables démonstrations pour ceux qui sont bien au fait et dont les esprits suivent immédiatement les plus habiles ; souvent même, les habiles de la seconde classe, qui sont plus jeunes, sont plus propres à mettre ces démonstrations par écrit et à la portée du commun des lecteurs que les inventeurs mêmes.

§ 853

Il est vrai qu’en devenant plus habiles, ils perdent ce précieux talent de se rendre plus intelligibles aux esprits médiocres, à mesure qu’avec l’âge et avec un grand exercice ils passent de la seconde classe d’intelligence à la première ; mais il arrive d’autres conseillers d’État, d’autres rapporteurs plus jeunes qui héritent de ce talent de démontrer d’une manière à persuader104 le plus grand nombre des lecteurs ce que les plus pénétrants n’ont démontré qu’en abrégé et d’une manière énigmatique pour un très petit nombre de leurs égaux.

§ 854

[•]Au reste il n’y a personne qui ne comprenne facilement que plus il y aura dans un État de bons esprits qui méditeront avec ardeur et avec constance durant toute leur vie sur les moyens les plus faciles de diminuer les maux et d’augmenter les biens de la société humaine en général et de leur nation en particulier, ceux qui gouvernent pourront beaucoup plus facilement discerner avec évidence et choisir avec sûreté les meilleurs projets entre les bons et choisir toujours par la méthode du scrutin les officiers les plus propres à faire exécuter les bons règlements.

§ 855

Il n’y a personne qui ne comprenne facilement que plus il y aura dans un État de récompenses grandes et sûres pour les découvertes importantes, c’est-à-dire pour les démonstrations des grands avantages que produiront les traités d’alliance et de commerce avec les voisins au-dehors et les bons règlements au-dedans, plus il se formera dans cet État d’heureux inventeurs et d’habiles découvreurs.

§ 856

Il n’y a personne qui ne comprenne facilement que plus les ministres particuliers trouveront leur intérêt particulier dans ces découvertes importantes, plus ils auront d’ardeur et de constance pour les faire réussir à l’avantage de la nation.

§ 857

Il n’y a personne qui ne comprenne [•] facilement qu’il y aura plus de cette émulation vertueuse à proportion qu’on évitera les cabales qu’excite l’intérêt particulier contre l’intérêt public. Il n’y a personne qui ne comprenne facilement que l’on peut venir à bout par des commissaires d’ôter les cabales dans les élections par scrutin entre pareils.

§ 858

Il n’y a personne qui ne comprenne facilement que la méthode [•] de donner tout ou à l’ancienneté ou aux recommandations pour obtenir des grades et des récompenses est une méthode très pernicieuse aux États, et qu’il est facile d’établir la méthode du scrutin perfectionnée par l’établissement des classes différentes et des compagnies de trente pareils dans chaque classe, et des commissaires du scrutin.

§ 859

Voilà pourtant en quoi consiste le magnifique plan de gouvernement qui n’a rien de nouveau que l’assemblage de maximes anciennes et reconnues de tout le monde ; or y a-t-il rien en cela de difficile à comprendre ? [•]

AVANTAGE VI
L’exécution des bons projets sera plus facile

§ 860

[•]Il est évident que de bons projets bien éclaircis par les réponses aux objections, et bien rectifiés par une compagnie accoutumée à en rectifier d’autres, ne rencontreront plus de ces difficultés qui puissent arrêter ni les ministres ni les bureaux consultatifs ; et comme le ministre verra d’un côté clairement la grande utilité du public dans un bon projet, et de l’autre son profit particulier s’il est exécuté, il est évident que l’exécution en deviendra incomparablement plus facile, et cette grande augmentation de facilité regarde tous les bons projets à venir de quelque nature qu’ils soient.

§ 861

Si par exemple on établissait en Espagne un bureau consultatif pour le ministère des affaires du dehors et pour les négociations avec les étrangers, et qu’un écrivain politique, quelques années après cet établissement, présentât au roi d’Espagne le projet de Henri IV, roi de France, pour rendre la paix perpétuelle en Europe, tel qu’il a été rectifié depuis et approprié aux circonstances présentes105, on renverrait naturellement ce projet à l’Académie politique pour le rectifier ; il passerait ensuite aux trois quarts des voix ou peut-être à l’uniformité des voix au bureau général des trente conseillers d’État ; ainsi cet avis porté par le secrétaire d’État des affaires des étrangers au Conseil des ministres que tient le roi passerait tout d’une voix et procurerait bientôt un établissement très avantageux au roi et à la nation espagnole pour la sûreté de tous leurs États éloignés ; mais sans académie politique qui reçoive le projet et le perfectionne, sans bureau particulier qui l’examine, sans bureau général qui l’autorise, nul n’osera peut-être jamais le proposer [•] en Espagne.

§ 862

Un ministre général, en établissant une méthode si évidemment avantageuse pour le roi et pour la nation, n’augmenterait-il pas la bienveillance et les vœux de tous les gens de bien et de tout le peuple pour la conservation du ministre de celui qui travaille à exécuter un projet si salutaire [•] ?

§ 863

Cette méthode diminue considérablement le travail du ministre général [•] ; car il n’y a personne qui ne voie que par le travail de plus de deux cents hommes habiles qui composeront les différentes classes du Conseil et qui seront occupés à faciliter ce qu’il y a de difficile dans les projets proposés, il ne soit fort soulagé dans ses entreprises : il est visible qu’en suivant l’avis des plus éclairés en chaque matière, il aura une grande sûreté de plus pour prendre toujours les meilleurs partis.

§ 864

Il est évident que plus une méthode est avantageuse au roi et utile à la nation, plus elle est glorieuse au ministre général ; or on vient de voir combien celle-ci serait avantageuse pour le roi et utile à la nation.

§ 865

À l’égard du ministre particulier, cette méthode diminuera son travail, surtout dans les affaires de règlement ; et n’est-ce pas une grande commodité pour lui que de pouvoir faire travailler à sa place d’excellents travailleurs ?

§ 866

Il n’aura plus à craindre d’être désapprouvé dans le public lorsqu’il aura pour garant une nombreuse compagnie des plus sages, et il lui sera fort agréable d’être regardé comme le promoteur de plusieurs excellents règlements [•] ; et si d’un côté il perd le plaisir de ne pouvoir plus faire une injustice en faveur de son parent, de son ami, il y gagne de l’autre de ne plus se faire haïr ni du public ni des autres prétendants.

§ 867

Il est vrai qu’il perd le pouvoir qu’il avait de déplacer un homme plutôt qu’un autre ; mais, premièrement, ne choisissant plus personne, son choix ne lui attirera plus pour ennemis vingt ou trente prétendants pour un seul régiment, c’est-à-dire deux ou trois mille prétendants pour les troupes ; secondement, s’il perd le plaisir de ne pouvoir plus faire une injustice en faveur de son parent, de son ami, il y gagne de ne plus se faire haïr ni du public ni des autres prétendants [•].

§ 868

Il faut même observer que si son parent ou son ami est le plus digne des prétendants, il obtiendra également la place de la classe supérieure par la nouvelle méthode, puisqu’il aura pour juges ses pareils qui sont les meilleurs connaisseurs du mérite national. [•]

§ 869

On se plaint, et avec raison, dans la plupart des États, qu’il y a peu de bons citoyens qui aiment et qui cherchent avec ardeur et avec constance le bien public ; cela vient de ce que par les lois et par la constitution de ces États l’augmentation du bien public n’est pas assez étroitement liée par de bons établissements avec l’augmentation du bien particulier de chaque citoyen.

§ 870

Or par la nouvelle méthode, il y a beaucoup plus de liaisons étroites entre l’intérêt public et l’intérêt particulier. Cette liaison est visible par les récompenses suffisantes, honorables et utiles qui seront destinées pour les découvertes importantes [•]. La liaison de ces deux intérêts est encore évidente par l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné, puisque les promotions aux emplois supérieurs se feront toujours en faveur de ceux qui ont plus de talents et de qualités propres à mieux servir la patrie, et que le zèle du bien public est la principale.

AVANTAGE VII

§ 871

Cette méthode amènera l’âge d’or. Les poètes ont feint106 l’âge d’or du temps de Saturne et de Rhéa, c’est-à-dire qu’ils ont imaginé [•] que dans les plus anciens siècles les hommes vivaient tous et toujours dans la justice, dans l’innocence, dans la concorde et dans la bienfaisance réciproque, qu’ainsi ils étaient parfaitement heureux ; mais ils ont feint follement que cet âge a été le premier [•], au lieu qu’il ne peut jamais être que le dernier, et le fruit du plus grand progrès de la raison universelle.

§ 872

Ils ont feint que l’âge d’argent a succédé à l’âge d’or, c’est-à-dire que dans le second âge du monde, moins d’hommes vivaient avec moins de justice, avec moins de bienfaisance réciproque et étaient par conséquent beaucoup moins heureux.

§ 873

Ils ont dit de même que l’âge d’airain, beaucoup moins heureux, avait succédé à l’âge d’argent.

§ 874

À l’égard du dernier âge où ces poètes ont vécu, ils l’ont sans aucun fondement solide, appelé l’âge de fer, c’est-à-dire le temps où régnaient incomparablement davantage l’injustice, la discorde, la violence et la pauvreté ; voilà jusqu’où ont été les lumières et les fictions des anciens poètes.

§ 875

Mais l’histoire, la philosophie et l’expérience nous apprennent tout le contraire ; elles nous apprennent que les hommes ont commencé réellement par ignorer les arts et par conséquent par être dans [•] la même pauvreté et dans la même misère que sont nos sauvages d’Afrique et d’Amérique.

§ 876

Ils trouvaient à la vérité plus de liberté dans leurs habitations séparées pour vivre en famille, chacun à leur fantaisie ; ils cherchèrent ensuite dans la société de plusieurs familles et dans un même village plus de sûreté contre les violences de leurs voisins ; ils cherchèrent plus de commodité et de secours pour la vie, dans le commerce qui se fait par échange.

§ 877

La crainte d’être tués ou pillés par les villages voisins et le désir d’avoir encore plus de commodités et de plaisirs leur inspira de convenir entre eux de certaines conditions de société qui leur apportèrent divers grands avantages ; ainsi ils convinrent d’établir une société entre plusieurs villages sous l’observation de quelques lois. Ils convinrent de choisir un certain nombre d’hommes propres et à faire observer les lois faites et à en former de nouvelles à mesure que l’on s’apercevrait qu’il leur en manquait pour augmenter le bonheur de leurs petites sociétés.

§ 878

Mais souvent les plus forts, les plus impatients ne voulaient pas s’assujettir toujours aux lois et aux juges ; ils usaient souvent de violence, et alors discorde, haine, combats, meurtres, pillages, représailles et désolation entre citoyens d’une petite société composée de quelques villages et même entre sociétés voisines composées de bourgades et de villes : tel a été le premier âge des peuples les plus civilisés de ce temps-là en Europe et en Asie ; tel est encore le premier âge de quelques Tartares d’Asie, et des sauvages d’Afrique et d’Amérique, vrai âge de fer, parce que l’art de la société n’y est encore que dans la première enfance [•] ; parce que les lois de la justice et de la bienfaisance réciproque y sont très mal observées par le plus grand nombre ; parce qu’il n’y a ni punition des crimes ni récompense des actions et des entreprises vertueuses et bienfaisantes.

§ 879

À cet âge de fer a succédé parmi les nations mieux policées l’âge d’airain, c’est-à-dire une police moins grossière, un plus grand nombre de bonnes lois et une observation plus exacte de ces lois. On a vu naître le commencement des arts les plus nécessaires pour éviter les incommodités des saisons et pour diminuer les besoins de la vie ; les crimes ont été souvent punis, les vertus un peu honorées ; mais la discorde sur le partage des biens a jusqu’ici toujours armé les sociétés les unes contre les autres, et y a causé souvent de grands ravages [•], faute d’arbitres suffisamment puissants et suffisamment intéressés à empêcher les guerres.

§ 880

À cet âge d’airain a succédé l’âge d’argent : c’est l’âge où nous vivons en Europe. L’art de la société y est encore dans l’adolescence ; nos règlements se sont beaucoup augmentés et perfectionnés et nos lois de police mieux observées ; mais nos guerres civiles et étrangères sur le partage de différents territoires tiennent encore beaucoup de l’âge d’airain, puisqu’il est évident que les biens que les hommes peuvent acquérir par ces guerres, ne valent pas la vingtième partie des autres biens dont ils sont privés par ces mêmes guerres, et par la cessation de la paix et du commerce [•] ; et cela faute de juges puissants qui empêchent la guerre par leurs jugements et qui, en conservant la paix, leur eussent apporté vingt fois plus de biens réels que n’a jamais pu faire l’augmentation des territoires que leur ont apportés les succès des guerres.

§ 881

Or c’est en cela particulièrement que la raison humaine, que l’art du gouvernement, que la police générale de la société humaine paraissent encore dans l’enfance parmi nous.

§ 882

Le plus noble emploi de la raison pour chaque famille, et par conséquent pour chaque société, c’est de discerner et de choisir toujours les partis qui, à tout peser pour le présent et pour l’avenir, sont les plus avantageux, tant pour la diminution des maux que pour l’augmentation des biens de la vie ; et c’est ce que nous appelons sagesse, habileté, science du bien et du mal, connaissance sûre et évidente, non seulement de tout ce qui cause les maux les plus grands et d’une plus longue durée, mais encore de tout ce qui procure les biens les plus sensibles et les plus durables.

§ 883

Nous sommes donc véritablement dans un âge d’argent, qui tient encore un peu d’un côté à l’âge d’airain, et de l’autre un peu à l’âge d’or ; car notre raison est déjà perfectionnée au point que nous cherchons à finir les guerres et à prolonger les paix ; mais nous n’avons pas encore assez bien estimé les biens que la guerre fait perdre, les maux qu’elle cause, et par conséquent tous les biens que produirait une paix perpétuelle en Europe, fondée sur un arbitrage permanent [•] et tout-puissant, suffisamment intéressé à entretenir la paix et à l’exécution de ses jugements.

§ 884

Il est vrai que nous touchons à ce degré de raison [•] universelle et de discernement. Il est vrai que les plus sages d’entre les hommes et quelques-uns des souverains commencent à trouver une grande augmentation du bonheur dans l’idée de l’arbitrage européen, pour terminer sans guerre les différends présents et futurs et pour assurer l’exécution des traités entre souverains, et j’espère qu’avant trente ans, avec un peu d’examen des mémoires déjà imprimés et de ceux qui s’imprimeront, ils en viendront à connaître que leurs plus grands intérêts demandent qu’ils terminent toujours sans guerre tous leurs différends présents et futurs qui ne sauraient jamais être que très peu importants, dès qu’ils seront convenus que chacun des souverains sera toujours conservé par les autres dans ce qu’il possède : possideatis uti possidetis107.

§ 885

[•]La raison universelle nous a déjà montré par l’union des lois, avec la supériorité de force des magistrats, le secret de faire vivre les grands seigneurs de chaque nation, sinon sans discorde, du moins sans guerre ; c’est-à-dire en paix entre canton et canton, entre province et province, entre seigneur et seigneur, entre bourgeois et bourgeois.

§ 886

Il est vrai que nous n’avons pas encore assez perfectionné nos lois, au point de faire distinguer clairement ce qui appartient à l’un de ce qui appartient à l’autre ; mais nous sommes dans la voie de perfectionner ces lois, et c’est le but de l’ouvrage que j’ai donné pour diminuer tous les jours les sources des procès108.

§ 887

Mais à dire le vrai, il nous manque pour entrer dans l’âge d’or une beaucoup plus grande crainte d’être injustes envers tout le monde, de peur de déplaire à Dieu et de l’Enfer. Il nous manque un beaucoup plus grand désir de plaire à Dieu et d’en obtenir le paradis par des œuvres de bienfaisance, en procurant de grands avantages, soit à ceux qui nous environnent, soit à la patrie entière ; et c’est proprement l’effet que doit naturellement produire dans toutes les nations la nouvelle méthode pour perfectionner la forme du gouvernement.

§ 888

Ainsi nous touchons, pour ainsi dire, au commencement de l’âge d’or : nous n’avons plus besoin pour y entrer que de quelques règnes sages dans nos États européens ; car l’Europe, parvenue une fois à cet âge d’or, à cette espèce de paradis sur la terre, y ferait en peu de temps entrer tous les autres peuples, qui n’ont, non plus que nous, d’autre but, d’autre intérêt, que de diminuer leurs maux, d’augmenter leurs biens dans cette vie et de s’assurer par l’observation de la justice et par la pratique de la bienfaisance une vie future remplie de délices ; or tels seront les effets admirables du nouveau plan général de gouvernement [•] qui nous amènera réellement cette félicité que les anciens ont appelée âge d’or.

Conclusion

§ 889

Il ne me reste plus qu’à former l’argument suivant :

§ 890

Si la méthode [•] du gouvernement attribué au Dauphin Bourgogne est très efficace pour augmenter de beaucoup dans un État la culture et le grand progrès de la politique, tant spéculative que pratique ; si elle est absolument nécessaire pour y multiplier en peu de temps les excellents politiques et les projets les plus propres pour augmenter le bonheur des souverains et de leurs sujets,

§ 891

Si la méthode du scrutin perfectionnée est un excellent anthropomètre109 dont les rois peuvent se servir pour choisir avec sûreté les meilleurs sujets dans les classes inférieures pour remplacer ceux qui manquent dans les classes immédiatement supérieures,

§ 892

Si avec [•] l’établissement du nouveau plan, les monarchies sont pour toujours à couvert des malheurs qui sont ordinaires dans les minorités et dans les autres temps d’affaiblissement ; si cette forme de gouvernement ôte aux esprits impatients, turbulents et séditieux tout sujet et tout prétexte de murmure ; si elle préserve les États monarchiques des plus grands maux que puissent leur causer les favoris et les favorites ; si elle les garantit des autres abus et inconvénients du despotisme,

§ 893

Si cette méthode augmente de beaucoup dans tous les sujets et parmi les étrangers la réputation de la sagesse [•], l’amour et le respect pour l’autorité du Conseil des souverains ; si elle sert infiniment à multiplier et à faire durer les bonnes maximes politiques dans les États,

§ 894

Si cette forme de gouvernement est très avantageuse aux souverains, à leurs ministres et à leurs sujets, si elle est en même temps très facile à comprendre, très féconde en bons projets et très facile à exécuter,

§ 895

Si elle diminue beaucoup dans les États les injustices, la fainéantise, le luxe et la mollesse ; si elle augmente au contraire beaucoup l’émulation, le travail, le zèle pour le bien public, l’abondance, les commodités et les plaisirs ; si elle multiplie nécessairement dans tous les officiers de l’État les talents et les vertus les plus propres à rendre la nation plus florissante et plus heureuse,

§ 896

N’est-il pas visible que les souverains ne sauraient trop s’empresser à [•] la faire examiner et qu’ils ne sauraient trop promptement donner de grosses pensions à leurs ministres pour les mieux engager à exécuter au plus tôt un pareil plan ?

§ 897

Or j’ai démontré toutes ces choses ; ainsi l’on peut conclure avec évidence que [•], lorsque le plan de gouvernement attribué au dauphin Bourgogne commencera à s’exécuter, ce sera alors que commencera l’âge d’or ; et c’est que je m’étais proposé de démontrer.

§ 898

FIN


1.Projet pour perfectionner l’éducation…, Paris, Briasson, 1728 ; voir aussi dans les Œuvres diverses de monsieur l’abbé de Saint-Pierre (Paris, Briasson, 1730, t. II) les « Observations sur le dessein d’établir un bureau perpétuel pour l’éducation publique dans les collèges », p. 155-176.
2.À la fin du tome IX de ses OPM (Rotterdam, J. D. Beman, 1734), l’abbé a fait imprimer une liste de ses écrits (p. 471-478) ; voir en ligne.
3.Allusion au Projet de paix perpétuelle ; voir Denis de Casabianca, Paix, Introduction.
5.Comprendre : Ne sommes-nous pas dans une époque favorable pour préparer…
7.La première version du Projet de paix paraît en 1712, celle du Mémoire sur la réparation des chemins en 1708 : voir Stéphane Blond, Chemins, Introduction et Carole Dornier, Paix, L’histoire du texte.
8.L’expression bel esprit désigne la qualité de ceux « qui se distinguent du commun par la politesse de leurs discours et de leurs ouvrages » (Académie, 1694), et s’oppose à l’érudition et aux sciences, aux disciplines exigeant une spécialisation. Le bel esprit renvoie aux ouvrages de goût, lus par un public mondain, et à l’art de la conversation. Progressivement l’expression devient ironique par suite de son succès et des prétentions auxquelles elle donne lieu ; voir Charles Duclos, Considérations sur les mœurs de ce siècle [1751], C. Dornier (éd.), Paris, H. Champion, 2005, p. 194-204.
11.En 1738, Saint-Pierre fait paraître des Observations sur le Testament politique de Richelieu : voir Laurent Avezou, Richelieu, Introduction, § 13 et suiv. ; en 1741, il publie des Réflexions sur l’Anti-Machiavel de 1740 : voir Carole Dornier, Anti-Machiavel, Introduction. Sur Hugo Grotius et Samuel Pufendorf, voir Paix 2, § 649, Injuste, § 93-94. La vita civile (Francfort, s.d. [Naples, 1709]) de Paulo Matthia Doria (1667-1746) n’avait pas été traduite en français mais l’ouvrage est connu de Montesquieu dès 1729 : voir Bianchi Lorenzo, « Doria, Paolo Mattia », in Dictionnaire Montesquieu, Catherine Volpilhac-Auger (dir.), Lyon, École normale supérieure de Lyon, septembre 2013, en ligne.
12.Les petites écoles dispensaient une instruction élémentaire pour le peuple ; elles connurent après la Réforme, sur fond de rivalité religieuse, un essor remarquable. Voir Carole Dornier, Instruction du peuple, Introduction, § 3. Le fonctionnement des hôpitaux, collèges et écoles est le rôle prioritaire assigné au clergé par l’abbé : voir Carole Dornier, Établissements, Introduction, § 3 et Carole Dornier, Célibat, Introduction, § 11.
13.Sur la manière d’améliorer les institutions destinées aux soins des malades et des pauvres, à l’instruction du peuple, à une meilleure formation et sélection du clergé, voir Carole Dornier, Établissements, Introduction, § 4.
14.L’abbé de saint-Pierre a critiqué les ordres religieux insuffisamment impliqués dans des œuvres sociales et éducatives : bénédictins, chartreux, cisterciens ; voir Établissements, § 64 et § 81-82.
15.Le marc est une mesure qui équivaut à 244,75 g et dont la valeur numéraire a beaucoup varié.
16.Rentes vendues par la municipalité de Paris, quel que soit le type d’assignation (ville, trésor royal, clergé), une des sources de crédit les plus constantes de la monarchie : voir Olivier Poncet, art. « Rentes de l’Hôtel de Ville », in Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996 ; sur la préférence de Saint-Pierre pour cette modalité de l’emprunt, voir Jérôme Jambu, Monnaies, Introduction, § 7.
18.Non attesté dans les dictionnaires de l’époque, le terme annuité sera défini par D’Alembert dans l’Encyclopédie : « Se dit d’une rente qui n’est payée que pendant un certain nombre d’années ; de sorte qu’au bout de ce temps le débiteur se trouve avoir acquitté son emprunt avec les intérêts, en donnant tous les ans une même somme » (Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Paris, Briasson, David, Le Breton, 1751, t. I) ; voir Monnaies, § 38.
19.Ces dépenses sont couvertes par les recettes ordinaires, constituées par les produits du Domaine, par les impôts indirects et directs (taille, taillon, capitation, dixième) et par le don du clergé ; l’extraordinaire, fonds destiné à payer les dépenses de la guerre, était constitué par des ventes d’offices, des rentes, des traités et des prêts : voir Daniel Dessert, art. « Recettes ordinaires », in Dictionnaire de l’Ancien Régime
20.Saint-Pierre renvoie aux écrits suivants : Mémoire pour perfectionner la police sur les chemins (1715 ; 1re éd. 1708) : voir Stéphane Blond, Chemins, Introduction ; Abrégé du Projet de paix perpétuelle (1727) : voir Carole Dornier, Autres écrits sur la paix, Introduction ; Projet de taille tarifée (1723 ; 1737) : voir Mireille Touzery, Taille, Introduction ; Mémoire pour diminuer le nombre des procès (1725) : voir Sylvain Bloquet, Procès, Introduction.
21.Voir ci-dessus, § 27.
22.Voir ci-dessus, § 27 et § 260.
24.La voix active renvoie au droit d’élire, la voix passive au droit d’être élu ; voir Furetière, 1690, art. « actif ».
25.L’abbé de Saint-Pierre a forgé ce terme avant 1726 comme en témoigne une version du projet de gouvernement conservée à Rouen (Projet pour perfectionner la forme du gouvernement des États, BM Rouen, ms. 948 (I. 12), t. I, p. 215-217) ; voir aussi Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 167, en ligne.
28.Dresser des batteries : employer de puissants moyens pour réussir dans une affaire ; voir Académie, 1718, art. « Batterie ».
30.Il s’agit probablement du Projet pour perfectionner la distribution des honneurs publics (BM Rouen, ms. 948 (l. 12), t. I, p. 359-371), qui concernait la monarchie espagnole, et dont certains éléments seront repris dans le Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à l’État : voir Carole Dornier, Titres, Introduction, § 1. Saint-Pierre évoque en particulier la patrimonialisation de titres initialement conçus pour renforcer l’autorité de hautes fonctions militaires (amirante, connétable de Castille) et transmises au sein d’une même famille : Titres, § 23-24 et § 52.
31.Voir Projet pour rendre l’Académie des bons écrivains plus utile à l’État, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, p. 168-169 : « Elle a commencé à être connue sous le nom d’Académie française, parce qu’il n’y avait alors en France aucune autre académie que celle-là, mais comme les académies établies par Louis XIV ne sont pas moins académies françaises que celle qu’a établie Louis XIII, il semble qu’il est à propos de lui donner un nom distinctif et qui ne paraisse point équivoque aux étrangers, et c’est pour cela que je l’appelle l’Académie des bons écrivains ».
32.Il s’agit de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, que l’abbé a envisagé de fondre dans l’Académie des bons écrivains, comme l’un de ses bureaux (Projet pour rendre l’Académie des bons écrivains plus utile à l’État, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, p. 169).
33.La vénalité, comme « vaste superstructure d’investissement de capitaux », et non simple paiement, répandu en Europe, pour l’accès aux emplois publics, était un phénomène exclusivement français : voir David D. Bien, « Les offices, les corps, et le crédit d’État : l’utilisation des privilèges sous l’Ancien Régime », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1988, 43e année, no 2, p. 382, en ligne.
34.Les maîtres des requêtes au XVIIIe siècle proviennent majoritairement de la haute noblesse de robe et du monde de la finance. Le prix de la charge avait atteint 150 000 livres en 1665. C’est effectivement parmi eux (88 en 1689) que se recrutent les intendants de province, les conseillers d’État ; les postes les plus élevés dans le gouvernement sont souvent pourvus par des maîtres de requêtes : voir Bernard Barbiche et Jean-Charles Niclas, art. « Maîtres des requêtes de l’Hôtel du roi », Dictionnaire de l’Ancien Régime
35.Sur cette opposition entre grâces et justices, voir Observations sur le ministère général, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VI, p. 56, en ligne.
37.Néologisme désignant un instrument pour mesurer, apprécier les rois, présent dans le texte publié en 1733 (Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 167, en ligne).
38.La République de Platon comme gouvernement imaginaire désignait un projet jugé irréalisable alors que l’Utopie sera utilisée en ce sens dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle : voir Hans-Günter Funcke, « L’évolution sémantique de la notion d’utopie en français », in De l’utopie à l’uchronie : formes, significations, fonctions, Hinrich Hudde et Peter Kuon (éd.), Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1988, p. 19-28. Saint-Pierre, dans ses écrits, réfute à plusieurs reprises cette critique : voir Paix 2, § 71, note 12. C’était, selon lui, la façon dont les courtisans désignaient son Projet de paix ; voir Carole Dornier, Paix, L’histoire du texte, § 5, note 7).
39.Les Aventures de Télémaque (1699), roman pédagogique de Fénelon, était destiné à initier le duc de Bourgogne, son élève, à la morale et à la politique.
40.Allusion au passage du Testament politique de Richelieu qui, convenant que la suppression de la vénalité des offices est « conforme à la raison et à toutes les constitutions du droit », juge la mesure imprudente dans une « ancienne monarchie » et exigeant du temps (Amsterdam, Desbordes, 1689, p. 143-149) ; voir Richelieu, § 77.
44.Droit (adv.) : « Directement, par le plus court chemin » (Académie, 1718).
45.Si le dérivé ballottage n’est pas attesté dans les dictionnaires de l’époque, on trouve dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie (1694) le verbe ballotter, au sens de « donner les suffrages, tirer au sort avec des ballottes [petites balles] ».
46.Voir ci-dessus, note 45.
47.En Artois et en Flandres, les abbayes étaient régulières (et non en commende) et, pour la nomination aux bénéfices, les religieux présentaient trois sujets au roi, choix confirmé par les évêques ou par les chefs d’ordre, pratique établie en 1565 sous Philippe II d’Espagne. Après la paix des Pyrénées, Louis XIV, soucieux de supprimer l’exception artésienne, obtint en 1668 un indult lui laissant pleine latitude sur ces nominations mais les usages locaux furent dans l’ensemble respectés, sauf pour quelques abbayes. Voir Henri de Boulainvilliers, État de la France, Londres, T. Wood et S. Palmer, 1727, t. I, p. 108 et 360 ; Guy du Rousseaud de Lacombe, Recueil de jurisprudence canonique et bénéficiale, Paris, Delalain, 1771 [1re éd. 1748], art. « Abbaye », p. 3 ; Olivier Poncet, « Un aspect de la conquête française de l’Artois : les nominations aux bénéfices majeurs de 1640 à 1668 », Revue d’histoire de l’Église de France, t. LXXXII, no 209, 1996, p. 263-299. Voir Minist. Aff. étr., § 101.
48.Il s’agit de l’abbé de Dangeau (1643-1723), dont le nom apparaît dans l’addition autographe d’une version de cet extrait (BPU Neuchâtel, ms. R263, p. [1]). Il est, comme Saint-Pierre, membre de l’Académie française ; il avait animé en 1692 une académie privée accueillie au Luxembourg par l’abbé de Choisy, abordant les sujets politiques (« Journal de l’assemblée du Luxembourg », in Ouvrages de M. de Choisy qui n’ont pas été imprimés, BNF, Arsenal, ms. 3186, t. I). L’abbé de Dangeau avait réuni une très importante documentation sur « L’état de la France au temps de Louis XIV » (BNF Richelieu, ms. fr. 22593-22822). Son frère, le marquis, conseiller d’État d’épée, auteur du célèbre Journal, suivait de près les affaires du gouvernement et de la haute administration ; voir en particulier le travail du roi en ses Conseils évoqué pour la fin de l’année 1701 (Journal du marquis de Dangeau, Paris, F. Didot, t. VIII, 1701-1702, 1856, p. 272-273). La date de 1706 est erronée car tous les états manuscrits de cet extrait donnent 1702 et la version imprimée donne, sans doute par inversion des derniers chiffres, 1720 (OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. IX, p. 421) ; voir BPU Neuchâtel, ms. R153, R263, R266 ; BNF, N. A. Fr. 11231 ; Archives nationales de France, ms. R4 825…
49.La compétence de ce Conseil, appelé aussi Conseil d’En haut ou Conseil d’État, était en principe universelle, mais, sous Louis XV, elle se restreignit à la politique étrangère ; voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne. XVIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF, 2012, p. 292.
50.Ces affaires correspondent à l’administration générale, à la police, à la justice et aux affaires religieuses. On y lit les dépêches reçues des autorités provinciales et on y examine les affaires contentieuses à dimension politique. Son rôle, réduit sous Louis XIV (voir § 623), se renforça sous Louis XV : voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 293.
51.Sur le Conseil royal des finances, voir Polysynodie, § 325, note.
52.Il s’agit de Louis, dauphin de France, dit Monseigneur ou le Grand Dauphin (1661-1711), entré au Conseil d’En haut en 1691.
53.Louis Ier Phélypeaux de Pontchartrain (1643-1727), chancelier de 1699 à 1714.
54.Paul de Beauvillier, duc de Saint-Aignan (1648-1714), assurait les fonctions de chef du Conseil des finances depuis 1685 ; Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy (1665-1746), fut secrétaire d’État des Affaires étrangères en titre de 1696 à 1715 ; Michel Chamillart (1654-1721), contrôleur des finances depuis 1699, était secrétaire d’État de la guerre depuis 1701.
55.Cette remarque laisse penser que la lettre a été écrite avant le 4 décembre 1702, date de l’entrée du duc de Bourgogne au Conseil d’En haut. Il fut introduit au Conseil des Dépêches en 1699. Beauvillier, Torcy, Chamillart deviennent ministres d’État respectivement en 1691, 1699, 1700. Pontchartrain était rentré au Conseil d’En haut en 1691 : voir Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Régner et gouverner. Louis XIV et ses ministres, Paris, Perrin, 2010, p. 106, 551, 573, 639, 642, 659.
57.Sur le rôle des membres du Conseil concernant les réponses aux dépêches diplomatiques, voir Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Régner et gouverner…, p. 153.
58.Le Conseil privé ou Conseil d’État privé ou Conseil des Parties, présidé par le chancelier de France, alors Pontchartrain, composé de conseillers d’État et de maîtres des requêtes, jugeait le contentieux judiciaire : voir Michel Antoine, Le Conseil du roi sous le règne de Louis XV, Genève, Droz, 2010, p. 63-67.
59.Les secrétaires d’État, officiers de plume et d’épée, entraient chez le roi et dans ses Conseils en habits ordinaires et l’épée au côté.
60.Louis Phélypeaux, marquis de La Vrillière (1672-1725) était secrétaire d’État de la Religion Prétendue Réformé (R.P.R.) depuis 1700 ; Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartrain (1674-1747), secrétaire d’État de la Maison du roi et de la Marine, avait succédé en 1699, dans ces fonctions, à son père devenu chancelier de France.
63.Philippe, duc d’Orléans, frère du roi, dit Monsieur (1674-1701), époux de Madame, duchesse d’Orléans, née Élisabeth-Charlotte de Bavière, la Palatine, dont l’abbé de Saint-Pierre a été l’aumônier.
64.Expéditions : dépêches, lettres, ordres, instructions. Le terme est attesté en ce sens dans l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie.
65.En droiture : « directement » (Furetière, 1690, art. « Droiture »). Les commis font leurs rapports au secrétaire d’État sans intermédiaire.
66.Nicolas-Pierre Camus de Pontcarré, (1667-1734), conseiller au parlement de Paris, puis maître des requêtes en 1691.
67.Auguste-Robert de Pomereu (1630-1702) a été conseiller au Conseil royal des finances de 1697 à 1702 ; Henri d’Aguesseau (1636-1716), également conseiller de ce Conseil en 1695, était directeur du commerce et des économats ; Joseph-Jean-Baptiste Fleuriau d’Armenonville (1661-1728) et Hilaire Rouillé du Coudray (1652-1729) ont été directeurs des finances de 1701 à 1708, jusqu’à la chute du contrôleur général, Michel Chamillart.
68.Claude Le Pelletier (1630-1711), contrôleur général des finances de 1683 à 1689 et ministre d’État de 1683 à 1697.
69.Simon Arnauld de Pomponne (1618-1699) fut ministre d’État de 1671 à 1679 et de 1691 à 1699.
71.Guy-Aldonce II de Durfort, duc de Lorge (1630-1702), maréchal de France.
72.Le directeur des Économats s’occupait, avec la gestion des biens des protestants fugitifs, de la distribution de pensions aux nouveaux convertis ; voir Thierry Sarmant et Mathieu Stoll, Régner et gouverner…, p. 230.
73.En 1701, le titre de directeur des finances fut donné à deux intendants des finances, avec pouvoir de rapporter au Conseil royal des finances à la place du contrôleur général, afin de soulager ce dernier qui, à l’époque, était Chamillart. En 1708, quand Desmaretz le remplaça, on mit fin à cette mesure de circonstance ; voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 263.
74.Il s’agit d’un « Conseil passager » émanant du Conseil des Dépêches, dont dépend la politique antiprotestante ; voir plus haut, § 548, variante.
75.François d’Aix de La Chaise (1624-1709), le confesseur jésuite de Louis XIV, dressait et présentait à la signature du roi la liste des ecclésiastiques nommés à des évêchés, abbayes, canonicats, ou « feuille des bénéfices ».
76.Sur cet emploi du temps de la période 1701-1702, voir Journal du marquis de Dangeau, Paris, F. Didot, t. VIII, 1701-1702, 1856, p. 178.
77.Cette charge conférée par commission était purement honorifique : voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 295 ; sur le Conseil royal des finances, voir Polysynodie, § 325, note.
78.La cour s’étonna qu’un homme de trente-sept ans parvienne à cette fonction : voir les Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV, Paris, Hachette, 1882, t. I, 6 décembre 1685, p. 338. Beauvillier, premier gentilhomme de la chambre du roi, aurait été recommandé par Madame de Maintenon. Il était gendre de Colbert.
79.Voir plus haut, § 585. Le Conseil de Conscience s’était réduit à un tête-à-tête entre le souverain et le P. de La Chaise, jésuite. Il fut rétabli par le Régent en 1720 pour veiller à l’application de la bulle Unigenitus, puis disparut en 1733, ses compétences étant alors attribuées au Conseil des dépêches ; voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 296.
80.La Compagnie de Jésus ou Ordre des jésuites.
81.Emploi factitif de croître ; voir TLF, art. « croître », B1.
82.L’Alcoran de Mahomet (le Coran) était connu par la traduction française d’André Du Ryer (Paris, A. de Sommaville, 1647) ; l’abbé a composé des Dialogues sur la divinité de l’Alcoran et du Vedam mettant en question le caractère révélé du Coran (BM Rouen, ms. 948 (l. 12), t. I, p. 511, antérieur à 1730) pour critiquer la Révélation ; voir aussi son Discours contre le mahométisme (in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. V, p. 104-138).
83.La Grèce était sous domination ottomane. Le patriarche œcuménique de l’Église orthodoxe était élu par le sultan et considéré par lui comme le dirigeant des Grecs au sein de l’Empire. L’ignorance des mahométans et celle de leur prophète sont des lieux communs du discours des chrétiens sur l’islam à l’âge classique, comme l’idée que le christianisme orthodoxe était issu d’une société « barbare » et d’un clergé ignorant et corrompu et que la Grèce moderne ne reflétait pas son passé glorieux ; voir Paix 2, § 551 ; Giuseppe Croce, « Les Églises orientales », in Histoire du christianisme, Jean-Marie Mayeur et al. (dir.), t. IX, L’âge de raison (1620-1750), Paris, Desclée, 1997, p. 569-570.
84.Les Cafres et les Hottentots, populations du sud de l’Afrique, connues par les voyageurs faisant escale sur la route des Indes dans la colonie hollandaise du Cap de Bonne Espérance, ont alimenté la représentation stéréotypée de nations éloignées de l’humanité, de la civilisation et de la religion, qui vivent « presque comme des bêtes », selon la formule de Bayle : voir Dominique Lanni, Fureur et barbarie. Récits de voyageurs chez les Cafres et les Hottentots (1665-1721), Paris, Cosmopole, 2003.
86.Optimisme qui rejoint celui de Leibniz, correspondant de Saint-Pierre en 1715 : « […] L’amour de Dieu nous fait jouir d’un avant-goût de la félicité future. […] il nous donne une parfaite confiance dans la bonté de notre auteur et maître, […] par un contentement présent, qui nous assure même un bonheur futur » (Principes de la nature et de la grâce [1714], § 18, qu’on pouvait lire en français dans L’Europe savante, nov. 1718, art. VI, p. 122).
87.Suétone, Vie des douze césars, Titus, VIII, 2.
88.Engrener : « se dit aussi en termes d’horlogerie et de machines, quand les dents d’une roue entrent dans un pignon, ou dans les dents d’une autre roue » (Furetière, 1690, art. « Engrener »).
89.Voir Procès, § 575, variante. La coutume de Normandie fixait la majorité à vingt ans pour les hommes et les femmes ; voir Josias Berault, La coutume réformée du pays et duché de Normandie, Rouen, David Du Petit Val, 1632, 4e éd., p. 490-491. Sur les différences entre pays de droit coutumier et pays de droit écrit, comme Paris, à propos de l’âge de la majorité, voir Louis Boullenois, Traité de la personnalité et de la réalité des lois, Paris, G. Desprez, 1766, t. I, « Statut de la majorité et de la minorité », p. 52-59.
90.Cette formule est attribuée par l’abbé à Épicure dans une des Pensées morales publiées en 1737 (OPM, Rotterdam, J. D. Beman, t. XIII) ; voir Grande douceur, § 13 ; voir la maxime VIII dans : Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres (J. H. Schneider (trad.), Paris, Lefèvre, 1840), livre X, § 141 : « Toute sorte de volupté n’est point un mal en soi ; celle-là seulement est un mal qui est suivie de douleurs beaucoup plus violentes que ses plaisirs n’ont d’agrément ».
91.Appartenant au vocabulaire du droit des successions, le terme substitution désigne la disposition par laquelle un testateur « substitue un héritier à un autre qui n’a que l’usufruit du bien qui lui est laissé » (Furetière, 1690, art. « Substitution ») ; les provinces de droit romain laissaient la liberté de substituer, contrairement aux provinces coutumières comme la Normandie et la Bretagne : voir Procès, § 505 et suiv.
92.Comprendre : ne viennent à maturité qu’en plusieurs siècles.
93.Voir plus haut, § 477.
94.Il s’agit des emplois de ministres d’État, secrétaires d’État, conseillers d’État, gouverneurs, ambassadeurs, grands officiers de la Couronne, commissaires…
95.Récompenses honorifiques (octroi des ordres de chevalerie, titre de duc héréditaire, titres militaires, en particulier le maréchalat…), pensions et gratifications. Voir Carole Dornier, Titres, Introduction.
96.Comprendre : il est indubitable
97.Allusion aux « mignons » que ce souverain couvrit de bienfaits, tels les ducs d’Épernon et de Joyeuse ; sur ce « règne des favoris » évoqué par les historiens du temps, voir Denis Richet, « Henri III dans l’historiographie et dans la légende », in Henri III et son temps, Robert Sauzet (éd.), Paris, Vrin, 1992, p. 14-16.
98.Allusion à Caligula qui déclara, selon Philon d’Alexandrie : « Si les bergers d’un troupeau, si les chevriers et les bouviers ne sont point des brebis, des béliers, des bœufs, mais des hommes d’une nature et d’une condition supérieures, il faut penser de même que moi, pasteur du premier des troupeaux, c’est-à-dire du genre humain, je ne ressemble pas au reste des mortels, mais que je suis d’une condition supérieure et plus divine » (Légation à Caïus, ou Des vertus, in Écrits historiques, Ferdinand Delaunay (éd.), Paris, Didier, 1870 ; texte connu à l’époque de l’abbé dans l’édition des Œuvres de Philon, Pierre Bellier (éd.), Fédéric Morel (trad.), Paris, David Gilles, 1612, p. 1049).
99.Matthieu, V, 6.
100.Le terme bill est attesté tardivement (Académie, 1762, art. « Bill ») et défini comme « projet d’acte du parlement d’Angleterre ».
102.Comprendre : les démonstrations étant perdues.
103.Comprendre : de la génération intermédiaire.
104.Sur cette construction de persuader, voir l’exemple du Furetière (1690, art. « Persuader ») : « Notre cœur nous persuade facilement ce qu’il désire ».
105.Le projet de Henri IV rectifié désigne le Projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre : voir Paix 3, § 30-31 ; sur l’adaptation aux circonstances, voir Carole Dornier, Autres écrits sur la paix, Introduction.
106.Feindre au sens d’inventer, d’imaginer ; voir Académie, 1718, art. « Feindre ».
107.La formule exacte dans le droit romain est uti possidetis, ita possideatis (Digeste, l. XLIII, tit. XVII), qui signifie : « Vous posséderez ce que vous possédiez déjà » ; voir Paix 1, § 410.
108.Mémoire pour diminuer le nombre des procès, Paris, Cavelier fils, 1725 ; voir Sylvain Bloquet, Procès, Introduction.
109.Voir ci-dessus, § 371 et § 478.