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AVANTAGES DE L’ÉDUCATION DES COLLÈGES SUR L’ÉDUCATION DOMESTIQUE

AVERTISSEMENT [•] [•] [•]

§ 1

Je suppose 1° que dans les collèges des chrétiens, les régents et les autres précepteurs visent en même temps à cultiver et à augmenter les connaissances de leurs écoliers, et surtout à diminuer leurs vices et à augmenter leurs habitudes à la vertu par l’observation des diverses parties de la justice et par la pratique journalière des différentes parties de la bienfaisance, ou de la charité bienfaisante.

§ 2

Je suppose toujours 2° que ces régents et ces précepteurs établissent chez eux les meilleures méthodes pour augmenter l’émulation entre leurs écoliers, par des prix et des places honorables à qui se distinguera non seulement dans les talents de l’esprit, mais principalement par la pratique de la justice et de la bienfaisance.

§ 3

3° Je suppose que la vertu distinguée y soit deux fois plus honorée que les talents distingués de l’esprit, et que l’on y emploie plus de temps à perfectionner les habitudes à la vertu qu’à y perfectionner les connaissances de l’esprit.

 [•]PREMIER AVANTAGE TRÈS IMPORTANT
LES ENFANTS AU COLLÈGE FONT PLUS D’USAGE ET FORTIFIENT DAVANTAGE EN EUX LE MOTIF DU DÉSIR DE LA GLOIRE, ET LE MOTIF DE LA CRAINTE DU MÉPRIS ET DE LA HONTE, QUE DANS L’ÉDUCATION DOMESTIQUE.

§ 4

Nous avons dès [•] le premier âge du plaisir à surpasser nos pareils de même âge, et surtout lorsqu’il y a des témoins et lorsque nous en recevons des louanges ; ainsi il est naturel que nous ayons du désir pour tout ce qui nous attire des louanges.

§ 5

D’un autre côté nous sentons de la peine, nous avons de l’aversion pour le blâme et pour le mépris et par conséquent pour les défauts qui nous attirent du mépris et de la honte.

§ 6

Cette inclination, cette aversion que nous tenons de la nature, ne sauraient jamais être trop fortifiées [•] dans l’éducation, pourvu que dans la même éducation nos maîtres nous apprennent ce qu’il y a de plus ou de moins digne de blâme dans les actions et dans les entreprises des hommes.

§ 7

Ainsi il faut que l’inclination pour la gloire, c’est à dire pour la distinction en bien entre nos pareils, soit toujours dirigée vers le plus estimable et vers les qualités de l’esprit et du cœur les plus [•] dignes de louanges, et que l’aversion pour la honte soit employée pour éviter les défauts à proportion qu’ils sont méprisables et blâmables.

§ 8

Or pour avoir plus souvent le plaisir de surpasser ses pareils [•] en estimable, et pour éviter la honte d’en être surpassé, il faut tous les jours des pareils à l’enfant avec qui il puisse se mesurer, se comparer, et plus il en a, plus il fait d’efforts pour acquérir et les talents et les vertus qui lui attirent des louanges, ce qui est une différence essentielle entre l’éducation domestique et l’éducation du collège.

 [•]SECOND AVANTAGE TRÈS IMPORTANT
L’ENFANT APPREND MIEUX AU COLLÈGE À CONNAÎTRE LES QUALITÉS LES PLUS ESTIMABLES [•] ET LES PLUS DIGNES DES PLUS GRANDES LOUANGES.

§ 9

Je suppose que tous les mois dans chaque classe du collège on donne publiquement le prix de la vertu à un des écoliers choisi au scrutin par ses camarades, et que ce prix de la supériorité de vertu soit double en valeur du prix de la supériorité des talents ; ce prix de la vertu supérieure se donnera par le régent au plus doux, au plus poli, au plus indulgent, au plus pardonnant, en un mot au plus bienfaisant pour plaire à Dieu.

§ 10

C’est que la supériorité de vertu est au moins deux fois plus estimable que la supériorité des talents [•] de l’esprit.

§ 11

Cette supériorité d’estime pour la vertu est fondée sur ce que la vertu distinguée rend heureux le vertueux et ses concitoyens, au lieu que la supériorité des talents sans justice et sans bienfaisance nuit et à celui qui a ces talents et à ses concitoyens, témoin Catilina.

§ 12

Celui qui aura le prix de la vertu aura toujours la place la plus honorable de la classe ; on ne saurait croire combien cette distinction donnera d’émulation du côté de la vertu ; or cette précieuse émulation n’est point possible dans l’éducation domestique.

§ 13

On ne saurait jamais trop les convaincre qu’un simple particulier pauvre [•] et mal fait comme était Socrate peut être très estimé, très loué et très aimé de ses concitoyens à cause de ses qualités estimables ; or en voyant leurs condisciples loués, estimés et récompensés par des prix, les uns pour leurs vertus distinguées, les autres pour leurs talents distingués, et jamais aucun pour ses richesses [•] et pour sa naissance distinguée, il s’efforcera de devenir louable comme eux, par des qualités véritablement dignes de louanges [•], et il ne peut pas voir des enfants fort distingués sans un grand nombre de condisciples.

§ 14

 [•]De là il suit que, quoi qu’il manque encore plusieurs pratiques importantes à ce qui est en usage dans nos collèges, même sur ce qui regarde le choix des connaissances les plus importantes, je ne laisse pas de croire l’éducation des collèges, telle qu’elle est, de beaucoup préférable à la meilleure éducation domestique de nos jours.

§ 15

Au reste je crois l’usage du bureau typographique de M. Dumas très utile aux enfants dans les petites pensions jusqu’à huit ou neuf ans qu’on les met au collège1. Avec ces bureaux on leur apprendra à lire beaucoup plus facilement, on leur donnera les commencements de la langue latine, on leur enseignera un peu d’histoire, de géographie et de chronologie, parce que les enfants trouvent du plaisir à exercer leur mémoire par ce petit manège qui leur apporte des louanges, et qu’ils sentent de la peine et de la contrainte à la méthode ordinaire ; or il ne faut mener les hommes vers leur bonheur par la crainte de la punition que lorsque l’on ne peut pas les y mener par la voie du plaisir [•].

 [•]TROISIÈME AVANTAGE
L’ENFANT CONNAÎTRA MIEUX [•] LES DÉFAUTS AU COLLÈGE.

§ 16

Les [•] reproches que l’on fait en public aux écoliers, tantôt sur le trop d’estime qu’ils font des qualités peu estimables, comme des richesses et des petits talents, tantôt sur leur intempérance à table, tantôt sur leur impatience, tantôt sur leur trop de précipitation à juger, tantôt sur leurs résolutions imprudentes, sur les fautes de justesse dans leurs jugements et dans leurs raisonnements ; ces reproches seront autant de leçons de prudence et de sagesse pour l’écolier qui en est témoin ; or sans collège, sans condisciples, il ne pourrait pas profiter de pareilles leçons sur ce qui est de plus ou de moins blâmable. Les blâmes que reçoivent nos pareils nous instruisent de nos devoirs ; or où il n’y a point de pareils, il n’y a point de semblables instructions ; et à cette occasion je dirai qu’il est à propos que le régent lie la louange de ce que l’écolier a d’estimable, aux reproches qu’il lui fait publiquement de ce qu’il a fait de blâmable ; il2 se corrige plus volontiers quand il voit qu’on lui sait gré de [•] l’augmentation de ses talents et de ses vertus.

 [•]QUATRIÈME AVANTAGE TRÈS IMPORTANT
PLUS D’OCCASIONS DE [•] VOIR LES INJUSTICES REPROCHÉES ET BLÂMÉES.

§ 17

Dans le collège, le régent, le préfet de la chambre peut demander tous les jours publiquement à celui de la chambrée qui a failli contre la justice ou contre la politesse : « Voudriez-vous que l’on eût fait, que l’on eût dit la même chose contre vous ? » Or ces occasions manquent ou sont beaucoup plus rares dans l’éducation domestique ; cependant l’habitude à la justice est la plus importante au bonheur de l’écolier et au bonheur de ceux avec qui il aura à vivre [•], et le régent ne saurait faire trop souvent chaque jour cette question et présenter cette importante règle de vertu à l’esprit de ses écoliers.

CINQUIÈME AVANTAGE IMPORTANT [•]
PLUS D’OCCASIONS DE VOIR LA POLITESSE LOUÉE ET L’IMPOLITESSE BLÂMÉE, ET LE PARDON DES INJURES COMBLÉ DE LOUANGES.

§ 18

Il est de la dernière importance pour un enfant de lui procurer beaucoup d’occasions d’exercer souvent la [•] politesse et le pardon des injures qui fait partie de la bienfaisance, puisque c’est par le fréquent et le long exercice de cette vertu, et par les blâmes publics des vices opposés, qu’il peut devenir très bienfaisant et par conséquent d’un commerce très aimable [•] et très désirable.

§ 19

Or il est visible qu’ayant sous les yeux beaucoup de condisciples dans sa classe et dans les autres classes, il pourra facilement faire plus souvent des honnêtetés, des prévenances, des politesses aux plus vertueux, et pardonner les injures aux autres sans s’en plaindre [•] à personne, et dans l’éducation domestique il n’y a point à pardonner de fautes pareilles.

 [•]SIXIÈME AVANTAGE
LES ENFANTS SE GÂTENT MOINS [•] AU COLLÈGE PAR [•] L’EXEMPLE DES DOMESTIQUES VICIEUX QUE DANS L’ÉDUCATION DOMESTIQUE.

§ 20

Les [•] enfants ont plus de commerce avec les domestiques mal élevés et qui sont dans de mauvaises maximes de morale et souvent fourbes, flatteurs, menteurs, sans probité, sans honneur, vindicatifs, n’estimant rien au-dessus des grandes richesses et du grand pouvoir, toutes opinions fausses, toutes maladies contagieuses, surtout pour les enfants ; or au collège ils vivent beaucoup moins parmi des domestiques mal élevés que dans la maison paternelle.

SEPTIÈME AVANTAGE [•]
LES EXERCICES EN PUBLIC DIVERSIFIENT LES RÉPÉTITIONS ET EMPÊCHENT QU’ELLES NE DEVIENNENT ENNUYEUSES.

§ 21

On sait que c’est à force de répétitions que les enfants apprennent et retiennent des mots de grammaires, des noms de villes, de provinces, de rois, de royaumes et de faits historiques. D’un autre côté on sait que les répétitions les ennuient [•] si elles ne sont diversifiées, et qu’ainsi il faut les diversifier ; or faire répéter les mêmes choses tantôt par l’un qui est loué de sa mémoire et de son application, tantôt par l’autre qui est blâmé de sa paresse, ce sont des répétitions très diversifiées qui ne les ennuient point. Or ces répétitions diversifiées et publiques ne peuvent se faire dans l’éducation domestique.

 [•]HUITIÈME AVANTAGE
LES INTERROGATIONS EN PUBLIC [•] AIDENT À LA MÉMOIRE DE CEUX QUI ÉCOUTENT, ET PROCURENT DES EFFORTS D’ESPRIT ET DE MÉMOIRE À CEUX QUI RÉPONDENT.

§ 22

L’écolier qui écoute celui qui est interrogé par le régent apprend souvent ce qu’il ne savait point, ou bien la réponse rectifiée par le régent lui sert de répétition de ce qu’il savait déjà, mais moins parfaitement ; et comme il s’attend à être interrogé à son tour, il fait des efforts d’attention pour n’avoir pas la honte de répondre mal en public et d’être moqué de ses pareils, et pour avoir l’honneur de répondre mieux qu’aucun d’eux ; c’est par ces efforts répétés que l’on fait croître l’intelligence et la mémoire des enfants ; or dans l’éducation domestique [•] cela est impossible.

 [•]NEUVIÈME AVANTAGE
IL EST PLUS AVANTAGEUX [•] POUR LE BONHEUR DE COMMENCER PAR UNE VIE DURE QUE PAR UNE VIE MOLLE.

§ 23

Dans l’éducation domestique l’enfant ne manque de rien, il est par conséquent plus délicat. Il souffre plus quand il est grand pour n’avoir pas été accoutumé à manquer dans le collège de bien des choses commodes.

§ 24

Les enfants que l’on accoutume à se servir eux-mêmes, à avoir soin de leurs hardes et de leurs livres, à acheter eux-mêmes leurs petits besoins, à vivre avec douceur en société, à pratiquer la discipline de la chambre, à compter, à faire des mémoires, acquièrent des habitudes très propres à leur faire goûter davantage les avantages de leur vie future. Voilà pourquoi les chambres communes me paraissent préférables aux chambres particulières.

DIXIÈME AVANTAGE [•]
LES PRÉCEPTEURS DOMESTIQUES SONT DES PRÉCEPTEURS NON ENCORE FORMÉS.

§ 25

Dans les collèges on a d’ordinaire des précepteurs qui font la profession depuis plusieurs années, qui savent mieux se plier et s’abaisser à la portée de l’esprit des enfants : ils ont plus de patience et ont mieux remarqué les moyens de leur faire ou craindre la honte, ou désirer la louange ; avec l’expérience ils ont appris eux-mêmes les allures enfantines, au lieu que dans l’éducation domestique les précepteurs [•] arrivent ordinairement tout neufs à leur profession.

 [•]ONZIÈME AVANTAGE
AVANTAGES DE LA DISPUTE [•] FAMILIÈRE.

§ 26

Les écoliers dans leur chambre entrent souvent en dispute [•] sur leurs études, et cet exercice rend leur esprit plus fort et leur mémoire plus exacte ; et le maître a l’occasion de leur enseigner à disputer avec politesse entre pareils, ce qui ne se fait pas dans l’éducation domestique où il n’y a point de pareils.

 [•]DOUZIÈME AVANTAGE
AVANTAGE [•] QUE L’ON TIRE DE LA MOQUERIE.

§ 27

La moquerie est un [•] défaut dans la plupart des moqueurs, mais souvent ce défaut sert à corriger le moqué : or là où il n’y a point de moqueurs, personne n’en est corrigé ; donc les défauts mêmes du collège peuvent être utiles.

 [•]TREIZIÈME AVANTAGE
EXERCICES [•] CORPORELS DU COLLÈGE PLUS SAINS QUE LES EXERCICES DOMESTIQUES.

§ 28

Les écoliers prennent plus de plaisir dans leurs exercices et dans leurs jeux [•], parce qu’ils veulent y mieux réussir que leurs camarades ; et par conséquent ces exercices sont plus sains que les exercices de l’éducation domestique [•].

 [•]QUATORZIÈME AVANTAGE
MÉDECINS [•] DES COLLÈGES MEILLEURS POUR LES MALADIES DES ENFANTS.

§ 29

Le médecin, l’apothicaire du collège [•], à esprit égal, savent mieux gouverner les enfants : ils voient plus clair dans leurs maladies que ne peuvent faire les médecins d’égal esprit qui ne voient que des personnes âgées ; ainsi ils sont mieux secourus au collège dans leurs maladies que dans la maison paternelle.

 [•]QUINZIÈME AVANTAGE
AMITIÉS DU COLLÈGE.

§ 30

Les enfants d’une condition médiocre y gagnent de faire connaissance et amitié avec les enfants d’une condition élevée, et cette amitié leur sert souvent dans la suite de leur vie et pour leurs affaires et pour leur fortune3.

 [•]SEIZIÈME AVANTAGE
LE COLLÈGE [•] DIMINUE DANS LES ENFANTS LA VANITÉ DE LA NAISSANCE ILLUSTRE.

§ 31

Les enfants d’une naissance illustre sont obligés de vivre familièrement, et sans recevoir des marques de respect, avec des camarades d’une naissance commune ; et c’est un bonheur pour eux que les autres enfants les accoutument à [•] faire moins de cas de la naissance distinguée que du mérite distingué, parce que ceux qui à tout moment veulent se parer d’un pareil avantage étranger si peu louable tombent dans le ridicule et dans l’impertinence, puisque dans le fond il n’y a que les qualités distinguées, soit du cœur, soit de l’esprit, qui soient réellement estimables et qui méritent de la distinction, du respect et des louanges.

§ 32

Il est vrai que la moitié de ces derniers avantages sont peu importants à l’augmentation du bonheur de l’écolier et de ses concitoyens, en comparaison des quatre ou cinq premiers ; mais tous ensemble me font croire que dans chaque monarchie, il devrait y avoir un collège perpétuel pour y élever les enfants des grands, des princes et des nobles, proche le séjour du roi, afin que le prince héréditaire, avec son gouverneur, son précepteur et ses autres officiers, en pût profiter4.

§ 33

On ne saurait jamais trop apporter d’attention à ce qui peut contribuer à rendre les enfants plus justes et plus bienfaisants, soit pour augmenter leur bonheur dans la vie présente et le bonheur de la société, soit pour leur assurer davantage le bonheur éternel de la seconde vie [•].

 [•]XVIII
AIR MOINS SAUVAGE.

§ 34

L’enfant dans l’éducation domestique voit moins de personnes de différentes conditions, et moins il en voit, moins il perd cet air sauvage avec lequel nous naissons, et qui marque que nous craignons plus de mal des personnes qui nous sont nouvelles que nous n’en espérons de bien ; et nous remarquons des restes de cet air sauvage dans la plupart de ceux qui ont eu une longue éducation domestique ; ils s’attirent moins de confiance parce que, sans y penser, ils témoignent plus de défiance que les autres. Et de là il suit qu’il serait utile aux enfants du collège d’aller tous les mois dîner chez leurs parents. Ils y pourraient souvent apprendre d’aussi bonnes maximes de douceur, de politesse que celles qu’ils pourraient apprendre au collège. [•]

 [•]XIX
ILS EN ONT PLUS DE RESPECT POUR LEURS PARENTS.

§ 35

Le proverbe qui dit familiarité engendre mépris est fondé sur l’expérience. Cependant les parents ont besoin que les enfants aient du respect pour eux : car c’est avec le respect qu’ils peuvent gouverner sagement ceux qui n’ont point encore assez de raison pour discerner le bon du mauvais, ni par conséquent le bon du meilleur.

§ 36

Il est vrai que la mère aime à voir souvent son fils unique, mais elle ne songe pas que plus elle le voit souvent, moins il conserve de respect pour elle, et qu’elle ne lui servira de rien dans les mœurs dès qu’il manquera de respect pour elle, et qu’il la haïra si elle le fait punir, comme les enfants haïssent les précepteurs qui les punissent.

§ 37

Si la mère qui l’aime passionnément ne le punit pas suffisamment, il ne se corrigera point et la méprisera ; si elle le punit suffisamment, elle se fait grand mal à elle-même.

§ 38

Et de là il suit que si elle veut un jour en être aimée et respectée, elle doit s’en priver du moins dans son enfance, et dans sa première jeunesse, et conserver aux précepteurs le pouvoir de le menacer de se plaindre à elle quand il n’obéit pas.

§ 39

Pourquoi conserve-t-il plus de respect pour son père ? C’est qu’il en reçoit moins souvent de marques d’amitié.

§ 40

Il est bizarre, mais cependant il est vrai, que la tendresse des mères, loin d’être avantageuse à leurs enfants, leur est souvent très nuisible, et même pernicieuse, et que tel serait devenu honnête homme et laborieux qui est devenu fainéant, joueur, escroc, fripon, parce qu’il a eu une mauvaise éducation ; mais pourquoi a-t-il eu une si mauvaise éducation ? C’est qu’il a été trop aimé de sa mère. Jetez les yeux sur ceux qui sont distingués dans le monde par leurs défauts, et en cherchant la source, vous verrez que c’est mauvaise éducation, causée originairement par la tendresse maternelle5. [•]

POUR FAIRE PLUS ESTIMER PAR LES ÉCOLIERS LA VERTU DISTINGUÉE, QUE LES TALENTS DISTINGUÉS [•] DE L’ESPRIT.

§ 41

Je suppose que les collèges sont institués afin de rendre les enfants qui y sont élevés, d’un côté beaucoup plus vertueux, et de l’autre beaucoup plus capables de réussir dans les talents des différentes professions de l’État où ils sont destinés pour augmenter leur bonheur, et le bonheur de leur [•] famille et de leur patrie.

§ 42

Je suppose qu’il est incomparablement plus important pour augmenter ce bonheur, et pour leur faire obtenir le bonheur de la vie future, de cultiver et de fortifier leurs habitudes à toutes les parties de la justice et de la charité bienfaisante, que d’augmenter les talents de leur esprit.

§ 43

C’est que l’homme vicieux, méchant, l’homme injuste peut employer ses connaissances et ses talents à augmenter ses propres malheurs et les malheurs de sa patrie ; témoin Catilina, témoins les autres méchants célèbres dans l’Histoire ; au lieu que l’homme vertueux, juste et bienfaisant, ne saurait employer ses vertus et ses talents qu’à augmenter son propre bonheur, celui de sa famille et de sa patrie.

§ 44

Ainsi il est très important que les précepteurs et les régents emploient plus d’heures par jour à fortifier dans les enfants les habitudes aux vertus de l’âme, qu’à fortifier les habitudes aux talents de l’esprit.

§ 45

Je sais bien que le long des siècles l’éducation de nos collèges peut se perfectionner incessamment du côté des mœurs comme du côté des talents, mais nous pouvons commencer à donner aux enfants plus d’estime pour les vertus que pour les talents.

§ 46

6Je suppose que pour donner plus d’émulation aux écoliers de la même classe, pour devenir plus vertueux les uns que les autres, il est à propos de leur proposer tous les mois la première place de la classe [•] supérieure à celle d’empereur, comme est celle de dictateur7, et un prix chaque mois pour celui d’entre eux qui sera nommé par scrutin (qui sera fait entre eux et par écrit dans une boîte entre les mains du régent) pour avoir été le long du mois le plus juste et le plus bienfaisant ; c’est-à-dire le plus doux, le plus pieux, le plus poli, le plus indulgent, le plus modeste, le plus pardonnant pour plaire à Dieu ; et qui aura été le moins pétulant, le moins impoli, le moins fier, le moins méprisant, le moins impatient.

§ 47

Je suppose que pour les exciter à se surpasser les uns les autres du côté des talents, il faut [•] une place éminente mais seconde place, et un prix pour celui qui aura étudié avec le plus de succès, mais au jugement du régent et du principal du collège, à condition que le même écolier ne pourra point avoir les prix plus de deux mois de suite.

§ 48

Les régents et le principal sont les meilleurs juges des talents ; mais les écoliers qui vivent ensemble sont les meilleurs juges du degré de justice et d’injustice, de politesse et d’impolitesse, de douceur et d’aigreur, de patience et d’impatience les uns des autres.

§ 49

Je suppose que pour leur faire connaître combien il leur est plus important d’acquérir des vertus que des talents, les prix des vertus soient moitié plus considérables que les prix des talents, et qu’on leur fasse sentir que ce qu’il y a de plus précieux dans ces prix pour celui qui les a remportés, ce n’est pas la valeur de ces prix, c’est l’honneur d’avoir surpassé tous ses camarades, ou en vertus ou en talents ; honneur qui sera assuré à l’écolier victorieux [•] chaque mois par le certificat imprimé, signé du principal du collège.

§ 50

Je suppose que le principal du collège se propose d’indiquer de temps en temps, un jour la semaine, comme le lundi, pour être employé tout entier aux exercices qui peuvent faire estimer les vertus et en faire désirer l’acquisition ; tel que serait le récit du régent des vies des grands hommes, en faisant remarquer aux écoliers avec éloquence la grandeur des récompenses des talents qu’ils ont employé par vertu, pour procurer de grands bienfaits à leur patrie. Ils feront aussi remarquer avec éloquence la grandeur des malheurs que se sont attirés les méchants par leurs injustices.

§ 51

Parmi ces exercices, je compte les déclamations publiques des scènes vertueuses, et des belles maximes de morale. Le principal aura soin de préparer d’ici à ce temps-là ces exercices : c’est le second moyen pour faire de plus en plus estimer et désirer la vertu ; mais en attendant, il est à souhaiter que dès cette année on commence à donner dans chaque classe la première place et les prix des vertus en même temps que les prix des talents.

§ 52

Je suppose qu’à la fin de l’année, dans une assemblée publique, les deux de chaque classe qui auraient eu plus grand nombre de prix le long de l’année, tant en vertus qu’en talents, en reçussent encore ce jour-là chacun un sur le théâtre à la fin de la tragédie, et que l’un de ces prix, c’est-à-dire le prix de vertu, fut le triple en valeur du prix des talents8. On ne saurait trop honorer la vertu distinguée devant les enfants, et la mettre au dessus de l’esprit distingué : c’est que l’esprit distingué ne vaut rien que lorsqu’il est dirigé et employé par la vertu.

§ 53

D’où vient que les écoliers au sortir du collège cherchent tous à être distingués du côté de l’esprit et des talents parmi ceux avec qui ils ont à vivre ? D’où vient qu’il n’y en a point ou qu’il y en a si peu qui cherchent à se distinguer parmi leurs voisins et leurs amis du côté de la justice, et du côté de la bienfaisance ? Pourquoi ne cherchent-ils point la première place d’estime dans leurs sociétés, dans leur voisinage du côté de la vertu ? C’est que dans leur collège on leur a appris à estimer supérieurement les talents de l’esprit par des préséances et par des prix, et qu’il n’y avait au collège ni préséance ni prix supérieurs pour ceux qui avaient la supériorité du côté de la vertu.

§ 54

Cependant combien les hommes seraient-ils plus heureux dans leurs deux vies, si avec le secours d’une éducation plus vertueuse ils disputaient tous les jours à qui serait le plus juste [•], le plus reconnaissant et le plus bienfaisant envers ses parents, envers ses voisins et envers sa patrie, pour plaire à Dieu et pour en obtenir le Paradis ?

RÉPONSES AUX OBJECTIONS [•]

OBJECTION I

§ 55

Il y a des parents qui aimeraient mieux que leur fils fut [•] empereur9 ou le premier de sa classe pour la traduction, pour la composition du latin et du grec en prose et en vers, pour les opérations de la mémoire [•], en un mot le premier de sa classe pour les talents de l’esprit et de la mémoire, que de savoir qu’il a moins de talents qu’un autre, mais qu’il est estimé de tous ses camarades pour être le plus doux, le plus civil, le plus poli, le plus gai, de l’humeur la plus égale, le plus complaisant, le plus officieux, le plus aimable, le plus grâcieux, le plus charitable envers les pauvres, le plus obéissant, le plus assidu, le plus constant au travail, le plus modeste dans les louanges qu’il reçoit, le plus équitable, le plus docile, le plus patient, le plus indulgent, le plus discret, du commerce le plus désirable, en un mot qu’il est le plus juste et le plus bienfaisant de sa classe.

§ 56

Il y a des parents qui veulent que leur fils soit toujours le plus savant de ses camarades, sans se soucier s’il sera le plus impatient [•], le plus colère, le moins poli, le moins gracieux, le moins honnête, le moins reconnaissant, de l’humeur la plus inégale, le moins complaisant, le moins officieux, le moins généreux, le moins charitable envers les pauvres, le plus indiscret, le plus orgueilleux [•], le plus vindicatif, en un mot le moins juste et le moins bienfaisant de tous ses camarades.

RÉPONSE

§ 57

Je ne saurais croire qu’il y ait des parents assez peu sensés pour faire un pareil [•] jugement, et pour ne pas voir que le plus distingué par ses talents, s’il était le plus injuste, le plus malfaisant de ses camarades, deviendrait bientôt le plus [•] haï et le plus malheureux d’entre eux, soit dans cette première vie, soit dans la vie future.

§ 58

 [•]Il n’ y a pas de parents qui n’aiment mieux leurs enfants moins savants dans le latin et dans le grec, et plus doux, plus honnêtes, plus reconnaissants, en un mots plus vertueux ; et de là il suit que dans l’éducation il faut employer plus de temps et plus d’attention pour les rendre encore plus vertueux que savants.

OBJECTION II

§ 59

Ce choix par scrutin pour la place la plus honorable qui est la place de la vertu [•] distinguée excitera de la jalousie, de l’envie, de l’orgueil parmi les écoliers ; or la jalousie et l’orgueil sont des vices qui portent les envieux, les orgueilleux à l’injustice.

RÉPONSE

§ 60

1° Il est vrai que souvent les honneurs, les récompenses que reçoivent les autres, excitent la jalousie et l’envie des compétiteurs, mais cela doit-il empêcher ceux qui gouvernent de distribuer des honneurs, des prix et autres récompenses à ceux qui se distinguent dans les [•] vertus utiles à la patrie ?

§ 61

2° À la bonne heure que tous les écoliers aient [•] de l’émulation, de la jalousie à qui sera le plus vertueux et qu’ils visent à cette première place qui est destinée à celui qui sera jugé par le plus grand nombre des écoliers comme le plus [•] doux, le plus poli, le plus officieux, en un mot comme le plus vertueux, comme ayant plus de justice et plus de charité bienfaisante.

§ 62

3° Tant que cette sorte de récompense excite à la vertu, elle est elle-même vertueuse ; elle n’est vicieuse que lorsqu’elle porte à être injuste ; or cette injustice ne peut tomber que sur l’erreur de ceux qui se trompent en donnant à un tel le prix de la vertu, lorsqu’il faudrait le donner à un autre qui est [•] effectivement le plus vertueux ; or cette erreur qui n’est que dans l’opinion est peu de chose, et l’on peut aisément s’en corriger par le [•] jugement de tous les autres.

§ 63

4° Celui qui est jugé le plus vertueux par le scrutin excitera l’estime et n’excitera point [•] une jalousie injurieuse, et s’il est modeste, c’est-à-dire s’il croit que ses camarades qui l’ont choisi lui ont fait grâce, il ne sera point haï, c’est qu’il n’y a que l’orgueil et la présomption qui révoltent. Au reste ce n’est pas à nous, c’est aux autres à juger de ce que nous valons pour eux.

OBJECTION III

§ 64

Le désir d’avoir au scrutin la première place du plus vertueux inspirera aux écoliers le désir de feindre les différentes vertus ; ainsi ce ne sera pas tant les vertus que les écoliers tâcheront d’acquérir que les apparences des vertus ; ils deviendront d’habiles hypocrites de vertu.

RÉPONSE

§ 65

1° Ceux des écoliers qui ne viseront qu’aux apparences des vertus apprendront du moins que les vertus sont plus estimables et plus estimées des personnes sages que les talents.

§ 66

2° Plusieurs penseront que le plus court et le plus aisé c’est de viser à être effectivement le plus doux, le plus poli, le plus patient, le plus pardonnant, qu’à viser à le paraître.

§ 67

 [•] À force d’efforts pour paraître patient, poli, doux, pardonnant, ils acquerront la douceur, la politesse, la patience et les autres vertus ; ainsi l’hypocrisie d’une vertu deviendra elle-même le commencement de cette vertu.

§ 68

4° Ceux qui ne viseraient qu’à tromper les autres seraient bientôt reconnus pour hypocrites en vivant tous les jours et à toutes les heures avec leurs mêmes camarades, et au lieu de se faire plus estimer, ils s’en feraient plus mépriser ; ainsi loin d’y gagner de l’estime de la part de leurs camarades ils s’apercevraient bientôt qu’il y aurait à perdre à être et à passer pour hypocrites.

§ 69

5° Il y a même des hypocrisies qui sont fort désirables dans la société. Telles sont les [•] hypocrisies des aumônes, des libéralités, de la patience, de l’indulgence, du pardon des injures, etc., et de là il suit que la crainte de l’hypocrisie ne doit jamais empêcher d’établir des récompenses pour ceux qui seront distingués par leurs vertus.

OBJECTION IV

§ 70

Je comprends bien que l’on peut faire exécuter le scrutin entre trente écoliers ; mais si, par exemple il y avait cent vingt écoliers pensionnaires dans une classe, comment faudrait-il s’y prendre ?

RÉPONSE

§ 71

Il faudrait les partager en six divisions de vingt chacune, et faire un premier scrutin, afin que chacune de ces six divisions de vingt chacune choisît les cinq plus vertueux de chaque division ; cela [•] composerait une compagnie la plus vertueuse choisie parmi les cent vingt pensionnaires.

§ 72

Or on demanderait à cette [•] compagnie choisie de choisir et de nommer celui d’entre [•] trente qu’ils croient le plus vertueux ; comme le plus doux, le plus patient, le plus obéissant, le plus pardonnant, le plus docile, le plus laborieux, le moins brusque, en un mot le plus juste et le plus bienfaisant.

OBJECTION V

§ 73

L’institution de la congrégation suffit pour faire estimer et désirer davantage par les écoliers la vertu distinguée, que les talents distingués10.

RÉPONSE

§ 74

1° Demandez aux écoliers au sortir du collège à qui ils aimeraient mieux ressembler, aux premiers en talents [•], à l’empereur de leur classe11, ou au plus vertueux ; vous verrez qu’ils choisiront de ressembler [•] à l’empereur, au plus savant et à celui qui a le plus d’esprit : c’est qu’ils ne font pas attention à l’effet des vices, des défauts et des petites injustices qui blessent, qui offensent et qui peuvent cependant se rencontrer avec des talents distingués ; ce qui fait qu’il peut y avoir des personnes savantes et de beaucoup d’esprit qui ne sont pourtant pas d’un commerce aimable et désirable, ni d’une vie fort heureuse ; c’est que [•] ni l’esprit ni tout ce qui brille n’est pas or.

§ 75

2° Quel est le but de la [•] bonne éducation d’affecter la première place et les plus grands prix à la vertu distinguée dans chaque classe tous les mois ? Quel est le but des moindres places et des moindres prix pour les talents dans chaque classe ? N’est-ce pas de faire en sorte par des distinctions sensibles et fréquentes que les enfants dans les premières classes s’accoutument à estimer, à respecter et à désirer la moitié plus la douceur, la politesse, l’obéissance, l’exemption des défauts qui offensent ; en un mot la vertu distinguée, que de faire désirer de réussir dans la traduction, dans la composition en latin, dans la poésie, dans les sciences [•] curieuses12 ; en un mot, que dans les talents de l’esprit ? Or pour arriver à ce but, l’institution de la congrégation est-elle assez efficace ? La distinction de vertu entre les congréganistes ne se fait point par classes entre écoliers qui vivent, qui jouent, qui étudient, et qui se connaissent par conséquent mieux dans la même classe, que d’une classe à l’autre.

§ 76

 [•]3° Cette distinction ne se fait point entre eux par scrutin, eux qui s’offensent quelquefois et qui se font bientôt après de petits plaisirs, et qui par conséquent connaissent mieux leurs vertus et leurs défauts.

§ 77

 [•]4° Il n’y a point dans la congrégation de prix publics donnés avec cérémonie dans chaque classe à la vertu distinguée.

§ 78

 [•]5° Rien n’empêche d’ajouter la méthode des prix et des places de la vertu distinguée à la méthode de la congrégation qui porte particulièrement à la dévotion distinguée.

§ 79

Ces deux méthodes font estimer et désirer la vertu, et les exhortations que l’on y fait peuvent se tourner encore plus vers la correction des [•] défauts qui offensent les autres et qui sont opposés à la charité bienfaisante qui est l’essentiel de la religion ; toutes deux sont bonnes à unir dans le même collège ; ce qui ajoute ne nuit pas.

AUTRES OBJECTIONS [•]

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES [•]

§ 80

Le but de la méthode du scrutin est de montrer qu’il serait très utile de suivre, dans les collèges, une pratique qui pût donner aux écoliers une considération beaucoup plus grande pour ceux d’entre eux qui ont plus de vertu, que pour ceux qui ont plus d’esprit, pour ceux qui ont plus de douceur et de politesse que pour ceux qui ont le plus de connaissances et de science.

§ 81

Il serait à propos qu’au sortir du collège, ils fissent beaucoup plus de cas de ceux qui craignant plus de déplaire à leurs pareils, et qui cherchant avec plus de soin à leur faire plaisir se font aimer, que de ceux qui se font admirer par la supériorité de leur mémoire et de leur intelligence.

§ 82

En un mot, il serait très important, pour l’augmentation de la charité bienfaisante et pour l’augmentation du bonheur des hommes, que les écoliers eussent beaucoup plus d’estime pour ceux qui sont distingués par leur justice, par leur bienfaisance, et qui se font plus aimer, que pour ceux qui brillent parmi leurs pareils par la supériorité de leur esprit et de leur savoir.

§ 83

La vérité est que nous voyons dans le monde populaire, qui est encore dans l’enfance de la raison, que l’on n’y distingue guère par les considérations extérieures que ceux qui y sont distingués par leur esprit et par leurs talents, et que presque personne n’y est distingué par les vertus, qui sont pourtant les qualités les plus estimables et les plus aimables. Ainsi il n’est pas fort étonnant que, dans les collèges, l’on n’y estime, que l’on n’y distingue que les qualités brillantes de l’esprit qui presque seules sont estimées et distinguées dans le monde populaire qui ne sait pas encore estimer les grands biens qu’apporteraient la pratique de la charité bienfaisante et l’emploi le plus utile des talents de l’esprit.

§ 84

Mais c’est aux sages estimateurs de la valeur des qualités les plus estimables et qui gouvernent les collèges à voir combien le monde populaire, tel qu’il est encore aujourd’hui, se méprend, en estimant beaucoup plus l’éloquence distinguée, les sciences curieuses13 et les talents supérieurs pour la poésie et pour les autres ouvrages d’esprit, que la pratique distinguée de la justice et de la bienfaisance journalière.

§ 85

Ce qui montre évidemment combien cette méprise du commun du monde présent est grande, c’est la réflexion que l’on peut faire : qu’il peut se rencontrer dans la société des scélérats fort éloquents, fort savants, distingués par divers talents de l’esprit qui font beaucoup de maux et d’injustices dans le monde, au lieu que l’on ne saurait jamais craindre de maux de la part des plus justes, et que l’on peut espérer divers bienfaits de la part des plus bienfaisants.

§ 86

N’est-il pas vrai que pour augmenter le bonheur de la société, il est à propos que, dès le collège, les écoliers acquièrent de la pénétration, de l’éloquence et des talents de l’esprit ? Mais n’est-il pas certain aussi que ces talents, pour devenir utiles à l’État, doivent toujours être étroitement unis avec les vertus, c’est-à-dire avec la justice et avec la bienfaisance ?

§ 87

C’est que, sans justice, vous n’aurez jamais dans les citoyens que des talents pernicieux : vous n’aurez que des Catilinas, des Luthers, des Calvins, qui ne seront propres qu’à bouleverser les États et à causer les guerres civiles qui sont les plus grands malheurs de la société. Or ne vaudrait-il pas encore mieux ne voir nuls talents distingués dans les citoyens que d’y en voir de pernicieux à la république ?

§ 88

Supposé donc que l’on convienne du principal but du collège, et que l’on veuille inspirer aux écoliers moitié plus d’estime pour la vertu distinguée que pour l’esprit distingué, n’est-il pas évident que l’on ne peut leur faire mieux remarquer cette supériorité d’estime que par des places supérieures et plus distinguées pour la vertu distinguée, que les places destinées aux talents distingués de l’esprit, et par la différence qui sera entre les prix destinés pour la plus grande politesse, et entre les prix destinés pour les plus grands talents de l’esprit ?

OBJECTION VI [•]

§ 89

Le projet est impraticable pour les enfants des classes de sept ou huit ans et au-dessous de dix ou douze ans.

RÉPONSE

§ 90

1° Les enfants de sept ou huit ans sont déjà capables de discerner cette supériorité d’estime par la supériorité des places qui seront données à ceux qui seront regardés par leurs camarades pour les plus polis, les plus doux, les plus patients, c’est-à-dire les plus vertueux.

§ 91

Ces enfants sont capables de s’apercevoir de cette distinction aussi bien que de la différence qui sera entre les prix, et de voir par conséquent que les talents supérieurs de l’esprit sont encore moins estimés parmi les hommes sages que les qualités supérieures de la vertu.

§ 92

D’ailleurs, les divers exemples des vices et des vertus des hommes illustres que les régents peuvent leur donner dans cet âge leur feront aisément sentir que les qualités vertueuses sont les plus estimables, et que les défauts opposés sont les plus odieux et plus propres à augmenter le malheur des hommes que ne sont l’ignorance ou le défaut des talents de l’esprit.

§ 93

2° Il est vrai que les écoliers des plus basses classes choisiront d’abord plus mal l’écolier le plus poli, le plus doux, le plus pardonnant d’entre leurs camarades, mais peu à peu ils se corrigeront et leurs derniers choix des derniers mois de la première année seront faits avec plus d’attention que ceux des premiers mois, et ce qui est de principal, ils arriveront peu à peu à estimer et à aimer plus l’homme distingué par la vertu, que celui qui n’est distingué que par les talents de l’esprit.

§ 94

3° Quand cette méthode pour perfectionner les collèges ne pourrait se pratiquer que dans les seules classes des écoliers de dix ans, ne serait-ce pas toujours un grand avantage ?

OBJECTION VII [•]

§ 95

Les écoliers seraient occupés dans leurs exercices et dans leurs jeux à s’observer les uns les autres sur les défauts de douceur et de politesse, ainsi ils en auraient moins de cette gaieté nécessaire dans leurs exercices.

RÉPONSE

§ 96

1° À la bonne heure qu’ils aient de l’attention à leurs jeux, à observer la douceur et la politesse des uns et l’impolitesse, l’impatience et la grossièreté des autres, pour se corriger et se perfectionner eux-mêmes de ce côté-là.

§ 97

2° Cette attention pour la douceur, pour la politesse et pour la patience ne leur ôtera point leur gaieté : rien n’est plus ordinaire que de voir la politesse et la douceur naturelle unies avec la gaieté naturelle.

§ 98

3° À la bonne heure qu’ils aient dans leurs jeux et dans leurs exercices plus d’attention ou à la pratique des manières douces et polies, et [sic] aux défauts contraires à ces vertus, qu’aux défauts du côté des talents de l’esprit ; votre objection fait pour moi14.

§ 99

4° À la bonne heure que cette attention leur serve à réprimer les premiers mouvements de colère et d’impatience où les enfants sont si sujets. Cette attention nouvelle aux défauts des uns et aux vertus des autres, comme ce qu’il y a de plus estimé et de plus estimable, n’est-ce pas le principal but de la bonne éducation et des bons collèges ?

OBJECTION VIII [•]

§ 100

Dès qu’il y aura quelque chose de bon à partager entre les écoliers, il y aura de l’envie, de la jalousie, il y aura du chagrin d’en voir d’autres préférés pour les honneurs.

RÉPONSE

§ 101

1° Ces défauts d’envie, de jalousie sont des maux nécessaires là où il doit y avoir de l’émulation et des préférences d’honneurs, mais cela doit-il empêcher l’émulation et les préférences pour les qualités les plus estimables ? Ne doit-on pas au contraire tâcher d’augmenter l’émulation entre les écoliers pour la vertu et pour les talents les plus utiles à l’État, par diverses sortes de récompenses ?

§ 102

2° Ne proposez-vous pas vous-mêmes des places plus estimées et des prix à vos écoliers à qui aura mieux réussi dans l’acquisition des talents de l’esprit ? Cependant vous comptez que ces récompenses feront naître parmi eux les défauts de l’envie, de la jalousie et même de la haine que l’on a contre les écoliers préférés, et vous ne les comptez presque pour rien en comparaison des avantages qui reviennent à la société de l’émulation pour la supériorité des talents.

§ 103

Pourquoi compteriez-vous pour beaucoup les mêmes défauts d’envie et de jalousie, lorsqu’il s’agit de multiplier les avantages que produira à la société l’émulation pour la supériorité de vertu ?

§ 104

3° Il y a même une observation favorable à ma proposition, c’est que celui qui vise à la supériorité de vertu ne saurait ignorer que l’envie est un vice honteux à montrer lorsqu’il porte à l’injustice. Ainsi l’écolier commencera par s’en garantir, ou du moins par en éviter les dehors. Il est vrai qu’alors ce sera hypocrisie, mais une pareille hypocrisie bien cachée est-elle un grand défaut ?

OBJECTION IX [•]

§ 105

L’effet naturel des distinctions des places et des prix destinés pour la supériorité de douceur et de politesse, de justice, de bienfaisance, ce sera l’hypocrisie de ces vertus. Vous ferez des hypocrites par votre méthode et vous ne ferez point de vertueux.

RÉPONSE

§ 106

J’ai déjà répondu à cette objection et j’ajoute :

§ 107

1° Il se peut bien faire que le désir de ces honneurs inspirera aux écoliers le désir de paraître plus doux et plus polis qu’ils ne paraîtraient sans ces récompenses, mais n’est-ce pas toujours quelque chose que de rendre extérieurement les écoliers plus doux, plus polis, plus patients ? N’est-ce pas toujours un avantage pour le commerce que cette douceur et cette politesse extérieure ?

§ 108

2° Ces hypocrites de douceur et de politesse n’auront-ils pas moins de peine à être bientôt réellement plus doux et plus polis que leurs camarades ?

§ 109

3° Ceux qui seront intérieurement plus doux et plus disposés à la politesse, à la justice et à la bienfaisance, ne seront-ils pas encore excités à fortifier en eux ces bons sentiments par les plaisirs qu’apportent, dès cette vie, les distinctions et les honneurs destinés à la pratique de la vertu ?

§ 110

4° Si on leur montre que ces pratiques font partie de la pratique du précepte de la charité bienfaisante tant recommandée dans St Mathieu, 7, 12 comme l’essentiel de la religion15 et par conséquent, comme le grand moyen d’obtenir en Paradis une récompense éternelle, et que les talents distingués de l’esprit n’y peuvent en rien contribuer que par la pratique de la charité, n’est-il pas vraisemblable que par cette nouvelle considération, ils préféreront de beaucoup les pratiques de la charité à l’acquisition des talents de l’esprit, ce qui est le but principal du perfectionnement de l’éducation ?

§ 111

5° De là il suit qu’il n’y a rien à craindre, et qu’il y a au contraire tout à espérer d’une méthode qui tend à inspirer beaucoup d’émulation aux écoliers pour faire du progrès dans la pratique de la justice et de la bienfaisance, mais un peu moins pour le progrès du côté des sciences, de l’éloquence et des autres talents de l’esprit, ni d’une méthode qui forme suffisamment le discernement de l’écolier pour estimer beaucoup plus les qualités qui sont réellement beaucoup plus estimables que les qualités moins estimables.

§ 112

6° Les régents enseigneront assez facilement aux écoliers que l’hypocrisie de la vertu se dévoile aisément, et que l’on ne devient que plus méprisable quand on est reconnu hypocrite. Ainsi il n’y a pas d’apparence que de jeunes gens, surtout des écoliers, visent plutôt aux apparences et aux dehors de la vertu, qui coûtent tant de soins, qu’à la réalité de la vertu, même lorsque le vertueux ne songe ni à se cacher, ni à se montrer, mais simplement à être réellement vertueux.

§ 113

De là il suit que, si l’on convient du principal but des collèges, on doit encore convenir de mettre en œuvre la méthode qui paraît la plus propre pour les perfectionner, c’est-à-dire des moyens d’exciter plus d’émulation entre les écoliers, à qui aura moins de défauts et plus de vertus pour se faire aimer et estimer, qu’à [sic] acquérir des talents de l’esprit qui ne sauraient les faire estimer et les faire aimer qu’à mesure que leur bienfaisance les leur fera mettre en œuvre pour augmenter leur propre bonheur et le bonheur des autres.


1.Instrument novateur, inspiré par la métaphysique de Locke, le bureau typographique de Louis Dumas, soutenu par Rollin, avait fait l’objet de débats lancés par le Mercure de France à partir de 1730. Constitué d’un bureau de bois et de cartes à jouer, le dispositif, dans l’apprentissage de la lecture, rompt avec la domination du livre : voir Marcel Grandière, « Louis Dumas et le système typographique, 1728-1744 », Histoire de l’éducation, no 81, 1999, p. 35-62, en ligne.
2.Il : l’écolier.
3.L’abbé peut avoir à l’esprit le soutien qu’il apporta à son condisciple au collège jésuite de Caen, le mathématicien Pierre Varignon (1654-1722) : voir Fontenelle, « Éloge de M. Varignon », in Histoire de l’Académie royale des sciences, année 1722, Paris, de l’Imprimerie royale, 1724, p. 136-138.
4.L’abbé renvoie à son Plan d’éducation des dauphins : voir l’Introduction à Dauphins, § 14 de Xavier Gendre.
5.Cet Avantage a peut-être été supprimé dans l’édition de 1740 par égard pour Mme Dupin, amie de l’abbé. Celui-ci, dans les années 1739-1741, surveille les progrès du fils unique des Dupin, Jacques-Armand Dupin de Chenonceaux (1727-1767), mis en pension chez le botaniste Dalibard (voir l’Introduction à Exercices pour les pensionnaires, § 2). Une éducation laxiste, imputée à la mère, eut des effets désastreux : voir le témoignage de Jean-Jacques Rousseau dans Émile ou De l’éducation, François et Pierre Richard (éd.), Paris, Garnier Frères, 1964, p. 122-127.
6.Ce paragraphe est précédé d’un sous-titre « Premier moyen », unique terme d’une énumération abandonnée ensuite. Pour cette raison, nous ne l’avons pas reproduit.
7.Dans les collèges, on appelait empereurs les deux écoliers qui étaient les premiers de leur classe (empereur d’Orient et empereur d’Occident) : voir Académie, 1718, et Furetière, 1690, art. « Empereur ». Sur l’utilisation de noms de magistratures ou titres de la Rome antique, voir Éducation, § 250.
8.Sur la distribution des prix au moment de la représentation théâtrale de fin d’année scolaire dans les collèges jésuites, voir Éducation, § 255.
9.Voir plus haut, § 46, note 7.
10.Parmi les congrégations mariales, associations apparues à la fin du XVIe siècle, dirigées par les Jésuites, chargées de diffuser dans les paroisses une éducation catholique et de former des réseaux dévots, il existait des congrégations d’écoliers. Ceux-ci pouvaient y adhérer pendant leurs études au collège. L’admission se faisait à l’issue d’une enquête et d’un vote : voir Véronique Castagnet-Lars, « Une forme oubliée de l’éducation jésuite : les congrégations mariales aux XVIIe et XVIIIe siècles », in Éduquer dans et hors l’école. Lieux et milieux de formation. XVIIe-XXe siècle, Bruno Garnier, Pierre Kahn (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 49-72, en ligne.
11.Voir plus haut, § 46, note 7.
12.L’adjectif curieuses, ajouté dans la dernière édition (texte D, tome XVI des OPM), renvoie à l’expression, vieillie et légèrement péjorative, de sciences curieuses, « connues de peu de personnes, qui ont des secrets particuliers, comme la chimie, une partie de l’optique, qui fait voir des choses extraordinaires avec des miroirs et des lunettes ; et plusieurs vaines sciences où l’on pense voir l’avenir, comme l’astrologie judiciaire, la chiromance, la géomance, et même on y joint la cabale, la magie, etc. » (Furetière, 1690, art. « Curieux »).
13.Voir plus haut, § 75.
14.Faire ici au sens de agir, travailler (Académie, 1718, art. « Faire »).
15.Ce passage du Sermon sur la montagne (« Faites donc pour les hommes tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous, car c’est là la Loi et les prophètes ») est fréquemment cité ou mentionné par l’abbé qui voit dans cette version évangélique de la Règle d’or l’essentiel de la religion, c’est-à-dire « ce qu’il faut nécessairement pratiquer, et […] ce qu’il suffit de pratiquer exactement pour plaire à Dieu, pour éviter l’Enfer et pour obtenir le Paradis » : voir Essentiel, § 15-23.