Pour citer ce texte

Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi

Introduction, établissement et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

Ce bref plaidoyer en faveur de la diminution des fêtes chômées est une observation contenue dans une série de recommandations concernant le gouvernement intérieur de l’État, parue en 1734 dans le septième tome des Ouvrages politiques.

§ 2

On retrouve l’esprit d’autres projets de l’auteur, marqué par la tradition de l’économie politique privilégiant la puissance de l’État et le calcul des coûts et bénéfices ; la valorisation du travail, le souci de la prospérité économique et du contrôle social font passer la discipline religieuse au second plan.

§ 3

L’abbé de Saint-Pierre plaide pour la permission donnée aux pauvres, après avoir écouté la messe et l’instruction religieuse le dimanche matin, de consacrer sept ou huit heures de travail l’après-midi pour subvenir à leurs besoins. Il ajoute que le seul dimanche matin serait chômé, ce qui implique la suppression de toutes les autres fêtes. Selon une méthode qui lui est familière, il évalue le gain réalisé par ce travail dominical à vingt millions de livres par an. Dès le XVIIe siècle et tout au long du XVIIIe siècle, une tendance à diminuer les jours chômés et à uniformiser le calendrier est à l’œuvre. Si des considérations économiques animaient en partie les directives royales, les autorités politiques partageaient avec les évêques l’inquiétude suscitée par les troubles dus à l’intempérance d’une population désœuvrée qui allait s’enivrer, perdre son argent et se battre dans les cabarets1. L’abbé de Saint-Pierre reprend un type d’argumentation déjà utilisé dans son projet en faveur du mariage des prêtres : le repos dominical est un point de discipline ecclésiastique établi par un concile, ce qu’il faut comprendre comme une règle d’institution humaine qui peut être modifiée. En parlant de concile national pour changer la règle en vigueur, l’auteur rappelle implicitement qu’il appartient aux évêques de fixer le nombre de fêtes chômées, prérogative que Louis XIV avait tenté de renforcer en faveur de l’Église de France et contre l’autorité du Pape, en particulier contre la bulle Universa de 1642 qui fixait un calendrier pour tous les catholiques2. La version manuscrite de cette Observation, aux accents plus gallicans, en appelle à l’action du roi et du pouvoir civil et n’hésite pas à qualifier d’ignorants ceux qui par le passé ont édicté la règle du repos dominical.

§ 4

Comme le soulignera, vingt ans après la parution de cet écrit, et non sans malice, le rédacteur de l’article « Dimanche » de l’Encyclopédie (t. IV, 1754), Joachim Faiguet de Villeneuve3, l’abbé de Saint-Pierre a omis de résoudre un problème théologique de taille : comment concilier sa proposition avec le précepte biblique qui enjoint de se reposer le septième jour (Exode, XXIII, 12) ?

Note sur l’établissement du texte

Manuscrit

Liberté aux pauvres de travailler les fêtes et les dimanches après-midi, archives départementales du Calvados, 38 F 46 (ancienne liasse 8), p. [1-4]. (B)
Cette copie, non datée, donne, en première page, la tomaison et la pagination de l’imprimé, mention allographe qui peut être postérieure au moment de la transcription.

Imprimé

« Observation XIV. Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi », in OPM, t. VII, Observations concernant le ministère de l’Intérieur de l’État, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, p. 73-77. (A)

§ 5

Nous proposons le texte de l’imprimé qui est celui qui a été diffusé auprès du public et auquel fait référence l’Encyclopédie, avec les variantes du manuscrit dont la rédaction comporte des négligences.


1.Sur cette tendance du siècle à diminuer les jours chômés et sur ses raisons, voir Noah Shusterman, « The Decline of Religious Holidays in Old Regime France (1642-1789) », French History, vol. XXIII, nº 3, 2009, p. 289-310.
2.Ibid.
3.Faiguet, maître de pension à Paris (1703-1781), a publié, outre quelques articles pour l’Encyclopédie, L’économe politique, contenant des moyens pour enrichir et perfectionner l’espèce humaine (Paris, Moreau, 1763).