Pour citer ce texte

Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures et les soldats plus heureux

Introduction par Michèle Virol
Établissement du texte et annotation par Carole Dornier

« Il est très utile de montrer à ceux qui gouvernent par un calcul suffisant […] » : de l’usage du calcul par l’abbé de Saint-Pierre et par Vauban

§ 1

À la fin du règne de Louis XIV, un ingénieur militaire et un abbé ont en commun de vouloir « réformer » la monarchie française, en écrivant de nombreux textes. Ces polygraphes ont peu de points communs : une carrière militaire couronnée par le maréchalat pour Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707) et un engagement ecclésiastique et une vie parisienne mondaine pour l’abbé Castel de Saint-Pierre, son cadet de vingt-cinq années (1658) ; d’un côté, une vie passée à affronter les feux de l’ennemi et à tenter de résoudre les questions technico-financières des chantiers des fortifications, de l’autre, un membre de l’Académie française, aumônier de Madame Palatine à partir de 1695, observateur de la Cour et homme de salon où il échange sur les questions d’actualité. Les deux hommes se sont cependant rencontrés, avant 1698, d’après le mémoire intitulé Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures de l’abbé de Saint-Pierre, analysé ici. Il est vraisemblable que ce fut par la médiation du frère cadet de l’abbé, Louis-Hyacinthe de Castel, qui était l’aide de camp de Vauban lors des séjours de Vauban à Brest. Ses séjours dans cette ville furent fréquents en 1694-1695, quand Vauban eut le commandement de la défense des côtes bretonnes. À cette occasion, il témoigne de son attachement à Saint-Pierre auprès du secrétaire d’État à la guerre, le marquis de Barbezieux :

Les deux aides de camp que j’ai pris ici sont du pays ; l’un s’appelle M. de Saint-Pierre, ci-devant major de la marine, proche parent du M. le maréchal de Bellefond, homme sage et très capable, et l’autre le marquis de Kerlauret, voisin de Brest, homme de qualité. Le premier, comme très habile homme de mer, m’est d’un très grand secours pour les affaires de la marine, et l’autre, comme Bas-Breton, en sait la langue et les chemins parfaitement1.

§ 2

À chacun de ses passages à Brest, Vauban résidait dans l’hôtel de Saint-Pierre où Charles-Louis affichait son intégration à la notabilité brestoise après son mariage en 1688 avec Françoise Jeanne de Querven (Kerven). Il sera même le parrain du fils de Charles-Louis prénommé d’ailleurs Louis Sébastien2.

§ 3

Quels peuvent être les autres liens entre ces deux observateurs critiques de leur temps et soucieux d’en soulager les maux ?

§ 4

Dans ces années 1690, années de leurs rencontres, Vauban, mécontent de la politique religieuse, économique et stratégique de Louis XIV, rédige une grande partie des mémoires inclus dans ce qu’il nommera plus tard Les oisivetés, soit vingt-neuf mémoires rassemblés en douze tomes. Il a dû le faire savoir à l’abbé et on peut supposer que leurs rencontres étaient très animées, car ils étaient tous les deux indignés par les injustices, misères et autres forfaits qui se multipliaient sous leurs yeux, dans ces années-là. Saint-Pierre fait part dans le Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures et les soldats plus heureux de son jugement positif sur Vauban : « […] esprit ferme et solide, excellent citoyen, officier des mieux instruits de tous les détails de la guerre, toujours occupé du service du roi et des intérêts de la patrie » (Soldats, § 1)3, afin de mieux s’appuyer sur ses propos concernant la solde. Vauban est encore en 1734, vingt-sept ans après sa mort, la référence compétente sur le sujet.

§ 5

Il faut au préalable distinguer le travail d’écriture de Vauban, homme d’action, sans cesse sur les chemins, de celui de l’abbé de Saint-Pierre, polygraphe prolixe dont c’est l’activité centrale. Ce dernier veut faire œuvre réformatrice et bon nombre de ses écrits s’intitulent « Projet ». Ceux de Vauban rassemblés dans les Oisivetés n’affichent pas une identité de titre ; tantôt « Mémoire », « Dissertation », « Description », « Traité », « Instruction » ou bien « Moyen de » – par exemple « Moyen de rétablir nos colonies » ou « Moyen d’améliorer nos troupes » –, ils ne sont appelés « Projet » que dans quatre cas4. Deux d’entre eux ont un rapport avec une réalisation concrète : protéger les ports des bombes ou relier la Lys à la mer, et les deux autres dénoncent la fiscalité. Son vocabulaire reflète plus le monde de l’ingénieur soucieux de trouver les remèdes et de résoudre les problèmes qu’il faut clairement exposer au préalable, que celui de la critique politique, plus familier à l’abbé.

§ 6

La volonté exprimée par l’abbé de « montrer à ceux qui gouvernent par un calcul suffisant » (Abr. Chemins, § 2) est le fil conducteur de tous les écrits de Vauban (munitions des places fortes, revenus d’une lieue carrée, travail qu’un homme peut faire en une journée, comparaison entre le transport par voie de terre ou par voie fluviale, etc.)5. Mais, s’ils souhaitent tous deux démontrer par les calculs, ont-ils une méthode identique ou apparentée ?

§ 7

Le texte de l’abbé de Saint-Pierre Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures et les soldats plus heureux est inclus dans les Ouvrages politiques (t. X, p. 230-259). Rédigé dans sa forme finale après 1734, il a pour sujet une affirmation entendue à plusieurs reprises de la bouche de Vauban : la solde dans le royaume de France est trop faible de plus d’un tiers de ce qu’elle devrait être. Vauban a formalisé sa pensée sur la solde dans le mémoire « Moyen d’améliorer nos troupes et de faire une infanterie perpétuelle et très excellente »6. La lecture des titres des deux projets de réforme des troupes révèle la différence d’optique des deux auteurs : Vauban souhaite surtout l’efficacité militaire, et pour cela se préoccupe du sort des soldats, l’abbé de Saint-Pierre, en homme du XVIIIe siècle, mentionne aussi dans le titre du mémoire le bonheur des soldats.

§ 8

Dans la forme, la dissymétrie entre le projet de Saint-Pierre, de moins de trente pages et celui du maréchal, de plus de six cents pages manuscrites, est évidente. D’un côté, un sujet développé parmi tant d’autres, de l’autre des réflexions accumulées durant plus de quarante ans de pratique des armées. Nous nous concentrerons donc, après avoir présenté l’enjeu du projet de l’abbé, à savoir la faiblesse de la solde affirmée par Vauban, sur le raisonnement et les différences entre les calculs des deux hommes, en présentant ceux de Vauban vus par Saint-Pierre puis ceux, plus alambiqués, de l’abbé.

§ 9

Le sujet de l’écrit de Saint-Pierre est la remise en cause de l’affirmation de Vauban selon laquelle la solde du soldat était inférieure d’un tiers à ce qu’elle aurait dû être. Il est nécessaire de replacer cette assertion dans le contexte des guerres de Louis XIV qui est celui des écrits du maréchal.

Les arguments et les calculs de Vauban

§ 10

L’abbé de Saint-Pierre déplore que les calculs de Vauban aient été perdus et c’est de mémoire qu’il en donne la teneur à plusieurs reprises, mais nous connaissons heureusement ces calculs grâce aux archives de Vauban conservées dans le fonds privé Rosanbo. Nous nous référerons essentiellement aux trois mémoires « La levée des gens de guerre » (12 folios), « Propositions pour la levée de trois régiments d’infanterie » (12 folios) et « Projet pour une compagnie de sapeurs de 215 hommes » (6 folios) , et au mémoire précédemment cité « Moyen d’améliorer nos troupes et de faire une infanterie perpétuelle et très excellente »7. Ce dernier mémoire mis en forme et corrigé encore par Vauban en 1703, année de son élévation au maréchalat, est la juxtaposition souvent répétitive de ses pensées sur la question, écrites au long de ses quarante années de service. Ces mémoires permettent de suivre le raisonnement qui sous-tend les calculs.

§ 11

C’est au cours de la guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697), alors que la France affronte une large coalition européenne et doit accomplir un effort considérable pour accroître les effectifs de ses armées, qu’il veut communiquer au roi ses pensées sur le recrutement des gens de guerre. Au cours de l’année 1690, les effectifs militaires français avaient atteint un niveau jamais égalé sous l’Ancien Régime, avec environ 450 000 hommes mobilisés. L’effort pour un pays peuplé de 20 millions d’habitants était considérable. En plus de cet effort de guerre, le pays a dû faire face à des crises de subsistance et à un climat très rigoureux lors des années suivantes, les années terribles, 1693-1694 qui se prolongent jusqu’en 16968. Le maintien des soldats dans les armées devenait un enjeu extrêmement important car la désertion était certes un mal endémique des armées mais aussi un danger au cours de ces conflits à répétition, et cette question cruciale est au cœur du mémoire de Vauban. De plus, la formation d’une nouvelle coalition européenne contre la France regroupant notamment l’Angleterre, les Provinces-Unies, le Brandebourg et l’Autriche et le déclenchement de la guerre de Succession d’Espagne en 1701 nécessitent plus que jamais d’apporter des solutions à la désertion des soldats.

§ 12

Vauban propose une véritable révolution des modalités de recrutement et de rétribution des troupes en envisageant la formation d’une armée de conscription encadrée par un corps d’officiers professionnalisé et fonctionnarisé. Cette nouvelle forme d’administration engageait la nature même du service militaire, bien au-delà de ses implications financières. Elle exigeait le règlement de la question du mérite et de sa rétribution dans une société marquée par l’inégalité des conditions, les faveurs et les privilèges. C’est une véritable pensée de la guerre, celle d’un tacticien qui propose un nouveau modèle d’administration de l’appareil militaire.

§ 13

Lorsque l’abbé de Saint-Pierre, qui a entendu Vauban dénoncer les faiblesses de l’infanterie, ne retient qu’un seul de ses arguments, la faiblesse de la solde, il l’isole du contexte global dans lequel Vauban l’incluait. Or, dans la pensée de ce dernier, l’interdépendance des facteurs est centrale.

§ 14

Quel est le raisonnement de Vauban ? Dans le chapitre « Des régiments d’infanterie qui sont présentement sur pied », il écrit bien ce que l’abbé de Saint-Pierre a retenu : « Je dis donc que le premier et plus essentiel des défauts dont l’infanterie française est présentement infectée est la faiblesse de sa solde »9, mais il énumère ensuite sept autres défauts et surtout il explique comment la solde a été progressivement dévalorisée :

Le feu roi Louis XIII d’heureuse mémoire séant en son conseil en 1625 par l’avis de son connétable et des maréchaux de France extraordinairement assemblés pour cet effet, arrêta un règlement sur les gens de guerre où, entre plusieurs choses qu’il y fit, la paye du soldat fut fixée à 5 sols et le pain, ce qui fut fait avec beaucoup de connaissance de cause. Depuis ce temps-là, les revenus du roi se sont augmentés de plus de la moitié et les denrées renchéries à proportion, car l’un ne se fait pas sans l’autre. De sorte que ce qui se vendait cinq sols dans le temps que le règlement fut fait, en coûte aujourd’hui plus de dix10. Cependant, la solde au lieu d’avoir été augmentée à proportion est diminuée du pain. Outre et par-dessus cela, le soldat perd sur la plus-value des monnaies qui de leur côté n’ont pas peu contribué à faire renchérir les denrées.
Je ferai voir par la suite de ce mémoire qu’ils perdent un cinquième sur les malfactions du pain de munition qui n’est jamais bien cuit, ni de la qualité requise.
La vache qu’on leur distribue en campagne à raison de demie livre par ration […]. Cependant, bien ou mal, ils en sont pour deux sols pour chaque livre de viande en déduction de leur solde. Tellement qu’il ne leur reste pas tout à fait un sol par jour des cinq sols de leur solde, ce qui n’est pas capable de suppléer au peu de mauvais pain qu’on leur donne, il s’en faut beaucoup. C’est pourquoi ils sont toujours à la faim et à la soif. Et comme l’estomac est un créancier impitoyable qui ne donne point de quartier, ils sont contraints de chercher ce qui manque à leur nourriture où ils peuvent et comme ils peuvent11.
§ 15

Saint-Pierre se souvenait que Vauban « fondait son opinion sur le calcul qu’il avait fait de ce qu’il fallait au soldat pour avoir suffisamment de pain, de viande […] sans compter ce qu’on lui retient sur sa solde, pour souliers, linge et habillement, et le trentième pour les invalides » (Soldats, § 2). En effet, le maréchal multiplie les démonstrations de son affirmation par des calculs très précis. Ainsi dans le tome VII des Oisivetés, à la suite du passage précédemment cité, nous pouvons lire :

Comptons présentement et voyons si j’ai raison. Par l’ordonnance de 1660, la paye du soldat a été réglée à 5 sols par jour, ce qui revient à 7 £ 10 s. par mois de 30 jours, revenant à 90 £ par an, sur quoi il faut être nourri et habillé. Pour l’effet de quoi, on lui retient 8 d. par jour pour la masse12, revenant à 20 s. par mois et pour un an à12 £
Le capitaine leur retient 4 d. par jour13 pour les chapeaux, cravates, chemises, bas, souliers et tous autres entretiens, revenant par mois à 10 s. et par an à6 £
Pour le pain pendant la guerre, à raison de 2 s. la ration, fait par jour 2 s., par mois de 30 jours et pour les six mois de campagne18 £
Pendant les six mois d’hiver, on paye les 2 s. au lieu du pain, ce qui revient à la même chose et toujours à déduire sur la solde cy18 £
La demie livre de vache estimée à 1 s. par jour est pour les six mois de campagne cy9 £
Les autres six mois qu’on ne donne pas la viande, on en paye le prix, c’est-à-dire un sol, ce qui est la même chose et toujours à déduire sur la solde, cy9 £
Pour le liard pour livre des Invalides14, à raison de 7 liards et demi par mois, montant par an à 1 £ 2 s. 6 d., mais attendu que les trois deniers pour livre des 27 £ de pain et de viande fournis pendant la campagne ne sont point retenus au soldat, il faut déduire pour ce 6 s. 9 d., partant reste0 £ 15 s. 9 d.
Il est à remarquer qu’il y a cinq jours de perte pour le soldat parce que l’année est de 365 jours, ce qui ferait 1 £ 5 s., mais attendu que de ces cinq jours, il y en a 3 d’été, que la paye est fournie, il faut déduire pour trois 15 s., partant reste0 £ 10 s. 0 d.
Pour le frater de la compagnie qui fait la barbe à raison d’un sol par mois par an12 s.
Total en ce non compris le déchet du pain et les rôles74 £ 6 s. 9 d.
Qui, ôté de 90 £, total de la solde, reste à16 £ 2 s. 3 d.
Lesquels réduits en sol font 322 s. et 3 d., à 3867 d. qui font par jour 10 d.
Voilà à quoi le soldat est réduit. Peut-on croire que des jeunes gens de 20, 25 à 30 ans, qui peinent beaucoup, puissent se passer de si peu avec un mauvais pain de livre et demi pesant, mal boulangé, plein de son et qui n’a le poids qu’il doit avoir que par le défaut de la cuisson15.
§ 16

Il faut noter la similitude de calculs et de raisonnement (comparaison entre gains espérés et dépenses) de ce texte avec l’approche des budgets d’un manœuvrier et d’un tisserand exposés par Vauban dans la Dîme royale. Il utilise d’ailleurs la comparaison lorsqu’il affirme que les soldats devraient pouvoir espérer des revenus aux moins égaux ou supérieurs aux métiers auxquels ils renoncent.

§ 17

Nonobstant son admiration pour le dévouement au bien public de Vauban, Castel de Saint-Pierre critique les calculs de ce dernier, les trouvant inutiles. Il avance d’ailleurs que les pays ennemis dont les soldats perçoivent une solde plus forte n’ont fait aucune évaluation des dépenses d’un soldat (Soldats, § 20) et que les supputations sur ce que gagnent les garçons de métier et les journaliers sont stériles puisque la dépréciation et les différentes dévaluations de la livre tournois en France sont de fait responsables des dévaluations successives de la solde (Soldats, § 23). Pourquoi l’abbé se recommande-t-il d’une familiarité avec Vauban, grand connaisseur du sujet, feignant même de l’approuver pour finalement condamner son raisonnement ?

Les démonstrations paradoxales de Saint-Pierre

§ 18

Il convient de suivre l’argumentation de l’abbé pour tenter de comprendre comment ce qui pouvait être entendu comme un assentiment aux propos de Vauban cachait en réalité une franche désapprobation. Au début de son Projet, l’abbé semble accepter l’affirmation selon laquelle la faiblesse de la solde française pousse les soldats à quitter l’armée, certains passant à l’ennemi en raison d’une offre de solde d’un tiers plus élevée. Il déplace ensuite son propos sur les dévaluations monétaires responsables du renchérissement des denrées depuis cent vingt ans et de l’insuffisance progressive du montant constant de la solde et il critique Vauban :

Il n’était pas venu à l’esprit de M. le maréchal de Vauban que la solde de nos soldats pouvait être affaiblie insensiblement depuis Henri IV par l’augmentation insensible de nos monnaies, et par l’augmentation insensible du prix des denrées nécessaires à la vie : augmentation qui devait être à peu près proportionnée à l’augmentation de nos monnaies, et du marc d’argent, en nombre de livres numéraires. (Soldats, § 14)
§ 19

Cette affirmation est erronée puisque, dans la citation précédente du mémoire de Vauban, nous pouvons lire : « Outre et par-dessus cela, le soldat perd sur la plus-value des monnaies qui de leur côté n’ont pas peu contribué à faire renchérir les denrées ». Vauban prend bien en compte la dépréciation monétaire mais, à la différence de l’abbé, il ne la calcule pas.

§ 20

Saint-Pierre fait de « la grande augmentation arrivée depuis 30 ans à nos monnaies numéraires » (Soldats, § 15)16 le centre de son argumentaire et de ses calculs. Il compare les soldes ramenées au marc d’argent et non à la livre sous les deux règnes d’Henri IV et de Louis XV. La démonstration est rapidement menée : un soldat d’Henri IV recevait pour sa nourriture et son entretien 5 marcs et demi d’argent par an, alors que celui de Louis XV ne perçoit que 3 marcs environ, alors même que la solde a été augmentée d’un sol par jour (passant de 5 à 6 sols).

§ 21

Saint-Pierre poursuit en faisant référence à ce qu’il nomme « préjugé », « preuve », empruntés à des autorités savantes, comme l’abbé Dubos, « auteur très exact dans son savant ouvrage de l’Histoire critique de la monarchie française en 1734 » (Soldats, § 24)17, le sieur Le Blanc, Traité de la variation des monnaies de France, 1692 (Soldats, § 29) et les « comptes de l’extraordinaire des guerres […] rendus par M. Pierre Le Charron » pour 1610 (Soldats, § 30)18. Ces trois sources lui permettent successivement d’affirmer qu’un soldat romain sous Tibère « touchait par semaine la valeur de quinze francs de la monnaie qui a cours aujourd’hui », soit 780 livres par an (Soldats, § 24), alors qu’un soldat percevait 275 livres sous Henri IV ; que le marc d’argent valait 25 livres 5 sols et 4 deniers tournois en 1610 alors qu’il vaut 49 livres tournois en 1734 ; et qu’il connaît le montant de la solde en 1610 et aussi en 1734 parce qu’il a consulté des officiers.

§ 22

Pour pouvoir calculer le renchérissement des denrées, il mentionne avoir recherché au Châtelet les registres des prix des blés depuis 1610, qui malheureusement n’ont pas été conservés avant 1670. Il ne se laisse pas arrêter par ce manque d’information et remplace les lacunes par une approximation en affirmant que l’entrée d’argent d’Amérique a enchéri le prix des denrées puisqu’il en est entré un tiers supplémentaire, sans autre précision.

§ 23

Il déduit de cette recherche d’informations que la dévaluation de la livre est certaine, que les denrées ont augmenté et donc que le soldat d’Henri IV vivait beaucoup mieux avec sa solde que le soldat de Louis XV ne vit.

§ 24

En l’absence de véritable calcul, il faut mettre à son actif des propos fort confus entremêlant les trois éléments : les soldats étaient mieux rétribués notamment dans l’Empire romain (Soldats, § 26), les dévaluations récentes et l’arrivée du métal précieux d’Amérique ont amoindri leur pouvoir d’achat par renchérissement des prix (Soldats, § 35). Il semble donc arriver aux conclusions de Vauban : la solde française est devenue trop faible pour que les soldats restent sous les armes.

§ 25

Mais à cet instant de la lecture du texte de Saint-Pierre intervient un revirement et le lecteur comprend que pour Saint-Pierre là n’est pas l’essentiel : bien sûr la solde est beaucoup plus faible qu’au siècle précédent ou même sous l’Empire romain, mais est-il nécessaire de l’augmenter ? Il va prendre le contre-pied de Vauban.

§ 26

Saint-Pierre convient d’abord que l’on trouverait plus facilement des soldats si on leur donnait 7 sols 6 deniers par jour au lieu des 5 sols alloués, ce qui dispenserait du versement de la prime d’engagement, provoquerait une arrivée massive de recrues et donnerait l’embarras du choix aux capitaines recruteurs.

§ 27

Cette affirmation, qui n’est qu’une hypothèse, devient le point de départ d’une nouvelle démonstration, qui lui permet d’envisager une retenue de 6 deniers sur la solde pour alimenter un fonds de pension pour les soldats qui auraient quarante ans de service. Ainsi pense-t-il régler les deux questions cruciales : le recrutement favorisé par une solde attractive et le maintien des soldats dans le service par l’espoir d’une pension après quarante ans de service.

§ 28

Mais Saint-Pierre ne peut se satisfaire de cette solution. C’était un simple jeu de l’esprit, dit-il, avant d’arriver enfin à ce qui lui tient vraiment à cœur, diminuer les effectifs militaires : « […] il faut aussi observer d’épargner en même temps le plus que l’on pourra sur la solde, afin qu’avec la même finance on puisse entretenir plus de vieux soldats contents de leur condition » (Soldats, § 39).

§ 29

Il soutient que la solde de 1734 n’est pas trop faible et, pour démontrer cette affirmation, il reprend la comparaison des gains du soldat, du journalier et du garçon de métier, c’est-à-dire les calculs de Vauban, lui qui les déclarait inutiles. Il s’en sert pour faire la démonstration inverse : les gains du journalier ou les gains du garçon de métier ne sont pas supérieurs à ceux du soldat.

§ 30

Mais, pour ce faire, il modifie les données retenues par Vauban. Sur la durée du travail d’abord : Saint-Pierre considère que seuls 80 jours (dimanches et fêtes et autres jours) sont chômés pour les journaliers et qu’ils peuvent se débrouiller pour travailler 60 jours de plus, donc il ne retient que 20 jours dans l’année sans travail, alors que pour Vauban dans la Dîme royale19 le tisserand reste 185 jours sans travailler en raison des dimanches et fêtes, mais aussi pour maladie, pour la préparation du travail et pour le temps de la vente du produit du travail. Saint-Pierre considère, après avoir, dit-il, vérifié dans trois intendances (Caen, Alençon et Orléans), que le gain moyen (journalier et artisan citadin) est de 12 sols (montant proposé aussi par Vauban). À 12 sols par jour, ils gagnent 207 livres par an dont il faut ôter 20 livres, pour la taille et le logement, il leur restera 187 livres pour la nourriture et l’entretien alors qu’il en reste seulement 145 au soldat qui pourtant est payé tous les jours.

§ 31

Les résultats inclineraient à suivre la proposition de Vauban d’augmenter la solde de un sol et demi par jour pour décourager la désertion, chemin que Saint-Pierre suit. Il affirme qu’ainsi on éviterait la désertion de 12 000 hommes qui risqueraient de devenir 6 000 soldats et 6 000 ouvriers au service de nos ennemis. Il faut noter que c’est le résultat des estimations de Vauban quant au chiffre annuel des déserteurs envoyés aux galères entre 1666 et 169120.

§ 32

Mais Saint-Pierre propose une autre solution inattendue : le soldat peut travailler en plus de sa solde et ainsi augmenter ses gains jusqu’à obtenir le même revenu que les journaliers et artisans urbains. Le métier de soldat devient alors attractif. C’est une pensée écrite dans un contexte de paix, durant lequel le maintien d’une armée nombreuse n’est plus nécessaire. De fait, Saint-Pierre veut diminuer les effectifs de l’armée : au lieu d’un recrutement annuel de 150 000 hommes il propose de maintenir les effectifs de l’armée permanente à 100 000 hommes. Des soldats aguerris assurés d’un avancement, de soldes et de pensions suffisantes la composeraient. Dès lors, les campagnes et les métiers des villes ne seraient pas privés d’une main d’œuvre précieuse. Saint-Pierre a réussi, à la fin de son Projet, à exprimer sa pensée : la France a besoin de bras pour développer sa production économique et d’une armée de professionnels, formés et assurés d’une carrière. Il faut diminuer les effectifs militaires et mieux recruter, c’est la tâche à laquelle s’attellera le duc de Choiseul, secrétaire d’État à la guerre de 1761 à 177021. Nous sommes loin des conditions très difficiles des guerres de Louis XIV et du contexte de la signature des traités d’Utrecht (1713). La régence et les débuts du règne de Louis XV sont des périodes favorables à de telles propositions mais pourquoi faire référence à Vauban ?

Conclusion

§ 33

S’il est relativement facile de suivre les démonstrations de Vauban, celles du Projet de Saint-Pierre sont ambiguës, jusqu’à ce qu’il dévoile, à la toute fin, ses conclusions. Il laisse le lecteur croire qu’il est de l’avis du maréchal de Vauban, ce militaire compétent et soucieux des conditions de vie des soldats, en démontrant que la solde est insuffisante. Puis, il conclut rapidement que les soldats pourraient augmenter leurs revenus en travaillant en supplément et surtout qu’on pourrait fortement diminuer leur nombre. La fin de son texte est bâclée, comme s’il voulait brusquement clore le sujet qui ne l’intéresse plus. Mais pourquoi ne pas l’écrire dès le début ? Les guerres de Louis XIV sont loin, les partisans d’un équilibre européen obtenu par la diplomatie et le respect des droits des pays sont de plus en plus nombreux. L’abbé de Saint-Pierre ne rêve-t-il pas depuis 1713 de paix perpétuelle22 ? Son écrit de 1734 peut envisager une diminution conséquente des effectifs militaires, ceux du maréchal au début du siècle ne le pouvaient pas.

§ 34

Indépendamment de cette position diamétralement opposée, c’est la démarche suivie par les deux auteurs qui est intéressante. La mauvaise foi de l’abbé de Saint-Pierre est patente. Pourquoi reprendre les calculs de Vauban sur les budgets après les avoir considérés comme inutiles ? La question qui, à ses yeux, est la plus intéressante est celle du moyen de retenir dans l’armée les vieux soldats, plus compétents et mieux disciplinés.

§ 35

N’a-t-il pas obtenu de Vauban des réponses ? Les a-t-il oubliées ? Pourtant, Vauban propose dans son mémoire, écrit pour l’essentiel pendant la guerre de la ligue d’Augsbourg, durant laquelle les effectifs de l’armée permanente étaient augmentés par la levée de nouveaux régiments recrutés sur la base du volontariat ou de la milice, de renoncer à la création de nouveaux régiments pour ne conserver que des unités permanentes dont les effectifs seraient complétés en temps de guerre par une simple augmentation des compagnies de soixante à cent hommes.

§ 36

Pourquoi Saint-Pierre n’aborde-t-il qu’un point de la réforme générale de l’armée proposée par Vauban ? Il n’a pas de vue d’ensemble et ne connaît pas bien le sujet. Il n’a pas d’approche démographique ni vraiment économique. Il expose des généralités sur le travail mais sans précisions. Il s’est aventuré sur un terrain qu’il ne connaît pas suffisamment.

§ 37

Les deux hommes ont vraiment une pensée différente, Vauban envisageant le plus souvent une question dans son contexte général alors que Saint-Pierre multiplie les écrits sur des points particuliers. Ainsi, pour l’amélioration des chemins dont ils se préoccupent tous les deux23, ils sont d’accord sur l’avantage de la navigation fluviale sur les voies terrestres, l’abbé écrivant même : « […] combien nous perdons tous les ans en France, faute de rendre plusieurs rivières navigables où elles ne le sont point, faute de faire des canaux navigables où il n’y en a point » (Chemins, § 54), « […] le fort portant le faible il y aurait deux pour un de profit à multiplier la navigation intérieure autant qu’elle pourrait l’être » (Chemins, § 56), alors que pour les routes l’avantage serait seulement d’un tiers. Mais il penche finalement pour les routes car la navigation présente quatre inconvénients majeurs (Chemins, § 56). Vauban, quant à lui, donne sa préférence à la navigation fluviale après avoir comparé les avantages des deux moyens de transport en temps et en coût et il envisage concrètement l’aménagement de cent quarante-trois rivières du royaume et le financement des travaux.

§ 38

Tous deux sont toutefois persuadés que la géométrie est la méthode incontournable, car « la méthode géométrique est certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations solides et inébranlables en Politique et en Morale »24, écrit l’abbé de Saint-Pierre sans en donner lui-même la preuve dans ce projet, a contrario de Vauban qui suit toujours cette méthode.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrit

Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures et les soldats plus heureux, BPU Neuchâtel, ms. R268, p. 149-167. (B)
Texte de l’imprimé avec corrections autographes datant de 1740 (p. 149).

Imprimé

Projet pour rendre les troupes beaucoup meilleures et les soldats plus heureux, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 230-259. (A)

§ 39

Les modifications apportées en 1740 au texte de l’imprimé ne l’améliorent pas et sont peu significatives. Nous proposons le texte de l’imprimé (A) avec la variante qui permet de dater le manuscrit.


1.Lettre de Vauban au marquis de Barbezieux, 21 juin 1694, in Vauban, sa famille et ses écrits, ses “Oisivetés” et sa Correspondance, analyses et extraits, Albert de Rochas d’Aiglun (éd.), Paris, Berger-Levrault, 1910 ; Genève, Slatkine, 1972, t. II, p. 416.
2.D’après la brochure « Vauban à Brest » de Gérard Cissé, communiquée lors d’un colloque de l’association Vauban, à Brest, mai 2013.
3.Quel était le jugement de Vauban sur l’abbé ? Nous n’avons trouvé aucune mention de Castel de Saint-Pierre dans les archives de Vauban.
4.Dans les Oisivetés, t. II, « Projet d’ordre contre les effets des bombes » (1694) et « Projet de capitation » (1695) ; t. V, « Projet de vingtième et de taille royale », rédigé en 1700, repris en 1704 puis imprimé en 1707 sous le titre de Dîme royale ; enfin t. XII, « Projet de navigation d’une partie des places de Flandres à la mer » (1705-1706).
5.Je me permets de renvoyer à mon livre Vauban : de la gloire du roi au service de l’État, Seyssel, Champ Vallon, 2003, notamment le chap. VII.
6.Ce mémoire forme le tome VII des Oisivetés. Voir Les oisivetés de Monsieur de Vauban, Michèle Virol (éd.), Seyssel, Champ Vallon, 2007, p. 967-1153.
7.Le fonds privé Rosanbo est microfilmé aux Archives nationales. Les manuscrits concernant ce sujet correspondent aux cotes 260 AP 7, 260 AP 8, 260 AP 9.
8.Voir l’étude très éclairante de Marcel Lachiver, Les années de misère, la famine au temps du Grand Roi, Paris, Fayard, 1991.
9.Les oisivetés de Monsieur de Vauban, Michèle Virol (éd.), p. 1005.
10.Au XVIIe siècle, la hausse tendancielle des prix a été sans cesse alimentée par la politique monétaire de la monarchie qui visait systématiquement à dévaluer la monnaie de compte (la livre tournois).
11.Les oisivetés de Monsieur de Vauban, Michèle Virol (éd.), p. 1006-1007.
12.La « masse » a été instituée dans les régiments d’infanterie en 1666 pour alimenter un fonds destiné à pourvoir aux frais de l’entretien courant des équipements et des habillements. Ce fonds était alimenté par un prélèvement de 1 sol sur la solde des hommes de troupes. Sur chaque sol prélevé, 8 deniers étaient remis entre les mains des commis de l’extraordinaire des guerres et les 4 deniers restants (1 sol valant 12 deniers) étaient gérés par le capitaine de la compagnie. Les troupes montées ne connaissaient pas le système de la masse, car chaque cavalier était censé pourvoir lui-même à son entretien et à celui de son cheval.
13.Il s’agit ici des 4 deniers retenus par le capitaine au titre de la masse.
14.Prélèvement de 3 deniers (un liard) par livre destiné au financement des invalides.
15.Les oisivetés de Monsieur de Vauban, Michèle Virol (éd.), p. 1007-1008.
16.Rappelons que Saint-Pierre écrit en 1734, quelques années après l’affaire du système de Law (qui s’est effondré en 1720) et la réformation de 1726 réactivant le souvenir de la fameuse réformation de 1690. Pierre Goubert dénombre neuf dévaluations de 1600 à 1643, soixante sous Louis XIV et quarante-trois de 1715 à 1726 sous la Régence (« La fortune des Français sous Louis XIV », L’histoire, nº 50, novembre 1982, p. 40-48).
17.Le titre complet de l’abbé Dubos est Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules (Paris, Osmont, Hourdel, Huart l’aîné, David le jeune, Clousier, Chaubert et Gissey, 1734 [pour le t. I]).
18.François Le Blanc, Traité historique des monnaies de France, Amsterdam, P. Mortier, 1692 ; Pierre Le Charron (1557-1624) avait été trésorier général de l’extraordinaire des guerres depuis les années 1590. Voir Françoise Bayard, Le monde des financiers au XVIIe siècle [1988], Paris, Flammarion, 1992, p. 231, 398, 409, 443, 446.
19.Les oisivetés de Monsieur de Vauban, Michèle Virol (éd.), p. 796-802.
20.Cette estimation n’est pas confirmée par certains historiens qui, tout en reconnaissant que la désertion concerne un soldat sur quatre à la fin du règne de Louis XIV, affirment que 5 à 6 % d’entre eux ont été repris et envoyés aux galères.
21.Voir André Corvisier, L’armée française de la fin du XVIIe siècle au ministère de Choiseul : le soldat, Paris, PUF, 1964.
22.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, Utrecht, A. Schouten, 1713, t. I et II.
23.Voir l’Introduction de Stéphane Blond au Mémoire sur les chemins (1708 et 1715) et Chemins ; Sébastien Le Prestre de Vauban, « La navigation des rivières », t. IV, 5 des Oisivetés, rédigé en hiver 1698-1699, et d’autres mémoires manuscrits inédits : « Mémoire sur le commerce », « Mémoire sur les chemins ».
24.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Réflexions morales, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 84 ; voir Méthode géométrique, § 1.