Pour citer ce texte

Police sur le pain pour éviter la famine [•]

§ 1

En donnant à Paris neuf livres1 de façon pour setier2 au boulanger, il gagne suffisamment : je suppose le marc d’argent à quarante-huit livres dix sous, ou cinquante livres.

§ 2

Le setier de froment à Paris donne deux cents livres3 pesant de farine nette de son.

§ 3

Deux cents livres de farine jointes à l’eau font deux cent soixante-dix livres de pain blanc4.

§ 4

Un denier d’augmentation sur chaque livre de pain blanc fait une augmentation de vingt sous par chaque setier, ou environ.

§ 5

Le setier de bon froment à Paris pèse deux cent quarante livres.

§ 6

Pour cuire cent setiers, il faut cinq voies5 de bois à 18 £, c’est quatre vingt dix livres, qui font dix huit fois cent sous. Ainsi chaque setier consume pour dix huit sous de bois ci……18 s.
Mouture, transport, chargement, mesurage……1 £ 10 s.
Garçon ou servante……1 £
Loyers, ustentiles……1 £
Pains du maître……1 £
 ____________
Déboursé6……5 £ 8 s.
Profit du boulanger, nourriture de famille……2 £ 12 s.
Prix du setier de blé……8 £
 ____________
 26 £ 00

§ 6

Les deux cents livres de farine d’un setier de blé [•] font deux cent soixante-dix livres de pain, lesquelles, à deux sous la livre, font vingt-sept livres, au lieu de vingt-six livres [•]. Donc le boulanger, en gagnant neuf livres par setier, gagne suffisamment [•].

§ 7

Un pauvre boulanger fait cuire au moins quatre setiers par semaine, ou cinquante-quatre pains de chacun dix livres, par chacun des deux jours de marché. Son profit, outre le déboursé, montera à sept cent quarante-huit livres seize sous, car il y a cinquante-deux semaines : c’est deux cent huit setiers par an, à trois livres douze sous de profit, tous frais faits, par chaque setier.

§ 8

Donc le pain blanc ne doit valoir que deux sous la livre chez le boulanger, lorsque le froment vaut à la halle dix-huit livres le setier.

§ 9

Ainsi la police doit obliger le boulanger à donner le pain à deux sous dix deniers, ou au plus à trois sous, lorsque le setier se vend trente livres à la halle [•] ; et cependant il se vend quatre sous, ainsi il gagne de trop, plus de quinze livres par setier sur le peuple.

§ 10

Pour que le pain de deux sous la livre augmente d’un sou, il faut que le setier de dix-huit livres augmente de treize livres dix sous, et qu’il soit vendu trente et une livres dix sols à la halle.

§ 11

J’appelle famine le temps où l’on est obligé d’acheter la livre [•] de pain trois fois plus cher que l’ordinaire.

§ 12

Ainsi comme dans un prix commun du pain composé d’une année composée des dix dernières années, le prix commun du pain blanc de froment vaut à Paris un sou et demi : quand il vaudra quatre sous six deniers, ce sera famine.

§ 13

[•]Je suppose que le ministre sache par [•] les curés le nombre des habitants de chaque intendance, et combien chaque famille de cinq personnes, dont deux enfants, consomment de pain [•], cela ne sera pas [•] difficile, quand il le voudra comme on veut une chose très importante.

§ 14

Je suppose que chaque subdélégué soit informé tous les ans par les curés, et l’intendant par ses subdélégués au mois de décembre, et le Conseil par les intendants, de la quantité de gerbes de blé de chaque paroisse, et combien il faut de gerbes cette année au quintal. Cela ne sera pas difficile par les curés décimateurs, et par la déposition des laboureurs ou des fermiers décimateurs, faite aux curés qui ne sont point décimateurs.

§ 15

Le curé décimateur qui lève sa dîme à la treizième gerbe, et qui a levé mille gerbes de froment, sait que les paroissiens en ont recueilli douze mille, la dîme payée.

§ 16

Or cela supposé, il sera facile au ministre de savoir si la récolte de cette année suffit, ou ne suffit pas pour la nourriture des habitants ; et de combien elle est trop forte, et par conséquent combien on doit en transporter dans les pays étrangers ; ou de combien elle est trop faible, et par conséquent combien il en faut tirer de l’étranger.

§ 17

Or quand le peuple saura qu’il y en a assez, nul ne s’avisera par crainte de famine de faire magasin, et nul n’osera faire le monopole, de peur d’y perdre : tout ira continuellement au marché, ainsi point de famine à craindre, et le roi ne sera point obligé à tenir des magasins pleins contre la famine possible.

§ 18

Il faut même observer que tous ces dénombrements se perfectionneront chaque année.

§ 19

Celui qui voudra réduire cette vue en projet démontré doit : 1° montrer, par l’histoire des famines passées, qu’elles sont arrivées en France, en seize ou dix-sept ans7, une fois ; 2° combien le royaume perd d’habitants ; 3° l’estimation de la perte annuelle que causent ces habitants perdus.

§ 20

Les paroisses qui manqueront à donner leur déclaration une année, par la négligence du curé, pourront être suppléées au bureau de l’intendant par les déclarations des trois années précédentes. Ainsi le dénombrement général du ministre n’en souffrira pas d’une manière sensible.

§ 21

Il serait à propos [•] qu’un des bureaux du Conseil fût marqué pour avoir la direction des blés, des maladies épidémiques, des hôpitaux, des mendiants et des pauvres de chaque paroisse [•].

OBJECTION [•]

§ 22

Ce sera une contrainte pour les curés, et ils ne diront pas toujours vrai.

Réponse [•]

§ 23

1. Quand [•] ils sauront qu’avec ces dénombrements, le peuple sera pour toujours garanti de la famine par l’achat du blé étranger, et de la trop grande vileté8 du prix du blé, par les permissions qu’ils auront d’en vendre à l’étranger, ils enverront volontiers leur déclaration véritable au subdélégué.

§ 24

2. L’édit pourra condamner ceux qui manqueront à envoyer la déclaration, et les faux déclarants, à une amende de douze livres. Ainsi, par crainte de la punition, ils donneront leur déclaration à temps, et la donneront vraie.

§ 25

3. On sait bien que toute police cause quelque contrainte des particuliers : par exemple, balayer devant sa porte, allumer une lanterne. Mais le bien général qui en résulte pour ces particuliers mêmes surpasse infiniment le mal que causent cette petite contrainte et ces petites amendes [•].


1.Sous l’Ancien Régime, les unités de compte étaient la livre, le sou et le denier. Une livre valait 20 sous ou 240 deniers.
2.Ancienne mesure de capacité qui servait à mesurer les grains. À Paris au XVIIIe siècle, le setier contenait 12 boisseaux (1 boisseau = 12,67 litres).
3.Unité de masse, à différencier de l’unité monétaire. À Paris, au XVIIIe siècle, la livre équivalait à 489 grammes.
4.Il s’agit d’une catégorie de pain fait avec la farine de première qualité dite « blanche ». Sous l’Ancien Régime, il existait trois grandes catégories de pain : le pain blanc fait avec de la farine de première qualité, le pain « bis-blanc » ou « blanc bourgeois » fait avec de la farine de qualité intermédiaire et enfin le pain « bis ».
5.Voie : « Désigne ce que l’on peut transporter, en un seul voyage, par voiture ou autrement. À Paris, la moitié de la corde, soit 1,92 stère de bois de chauffage donné pour 754 kg » (Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural, Paris, Fayard, 2006, p. 1231).
6.Ce total correspond aux frais engagés par le boulanger, détaillés dans les lignes précédentes.
8.Vilité ou vileté : qualité de ce qui est vil, à bas prix (Furetière, 1690).