Pour citer ce texte

Écrits sur la mendicité

Introduction par Patrizia Oppici
Établissement et annotation des textes par Carole Dornier

§ 1

Castel de Saint-Pierre a consacré quelques réflexions à la question de la mendicité. Par rapport à l’abondance de sa production il s’agit d’un nombre de pages assez modeste, ce qui à première vue pourrait sembler surprenant de la part du créateur du mot bienfaisance. C’est que, dans l’esprit de l’abbé, la bienfaisance était un concept étendu, une morale du bien-faire qui ne se bornait nullement à l’assistance des plus démunis, et pouvait recouvrir toute une panoplie de réformes à accomplir. C’est donc dans cette perspective, qui sera celle de tout le XVIIIe siècle, qu’il faut aborder le problème et non pas dans la nôtre, qui aurait tendance à voir dans le soulagement des pauvres le but presque unique de la bienfaisance.

§ 2

Parmi ses nombreux projets de bienfaisance et ceux, édités ici, concernant la prise en charge de la pauvreté, trois textes sont consacrés d’une façon spécifique à la question de la mendicité. Dans l’ordre où ils apparaissent dans l’édition des œuvres complètes, il s’agit du Projet pour renfermer les mendiants, dans le quatrième volume de 1733 ; dans le septième volume on trouve un Projet pour soulager les pauvres des paroisses de Paris ; et, enfin, dans le douzième volume de 1737, un texte ayant pour titre Pour faire cesser la mendicité. Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux, des collèges et des séminaires.

§ 3

Le projet pour renfermer les mendiants, premier texte dans lequel l’abbé aborde le problème, a connu une première édition à Paris en 1724, qui a pour titre Sur les pauvres mendiants. On peut partir de l’analyse de cette édition, qui diffère sur quelques points de l’édition définitive, pour montrer les principes qui inspirent dès le début la réflexion de Saint-Pierre sur le sujet.

§ 4

Le texte commence en empruntant un point de vue étranger, celui d’un Hollandais qui voit à Paris « d’un côté la richesse, la dépense superflue et le luxe excessif des habitants […] et qui de l’autre voit dans toutes les rues et aux portes des églises un nombre prodigieux de pauvres, qui en hiver se plaignent de mourir de faim et de froid ». Ce contraste surprend le Hollandais, qui se demande pourquoi « un État qui passe pour être si bien policé néglige de remédier à un si grand inconvénient qui se fait sentir dans toutes les villes du royaume » (Mendiants, § 1). Dès le début, on comprend que l’abbé milite pour le renfermement et le travail obligatoire, ce qui n’a rien d’original à l’époque. Il s’agit d’un phénomène bien connu qui s’était esquissé à partir du XVIe siècle, dans différents pays, ce qui explique d’ailleurs la référence liminaire à la Hollande. En effet, la maison de correction qui existait à Amsterdam depuis 15961 était très connue en Europe et aurait inspiré, entre autres, le statut parisien des hospices de 1611 et le règlement de l’Aumône générale de Lyon créé en 16142. Ce Rasphuis est resté célèbre parce qu’on y punissait les pauvres rétifs au travail en les enfermant dans une cave inondée d’eau qu’ils devaient pomper pour éviter de se noyer, ce qui était censé les convaincre de l’utilité du travail. Castel de Saint-Pierre connaît donc l’exemple d’Amsterdam mais aussi celui de Lyon, qu’il cite et qu’il apprécie particulièrement pour son efficacité à faire cesser la mendicité, du moins pendant une vingtaine d’années, dit-il (Mendiants, § 38)3. Dès l’édition de 1724 du Projet pour renfermer les mendiants, il manifeste son intention d’approfondir sa connaissance du problème en faisant écrire dans plusieurs villes d’Europe pour connaître les règlements qui régissent les différentes institutions (Mendiants, § 55). De cette nouvelle documentation découlera une prise de conscience de la complexité du phénomène qui l’amènera à apporter certains changements dans l’édition définitive du texte. Car, si dans le fond l’approche reste la même, la version de 1733 ne considère plus qu’il est « facile » de résoudre le problème. Si l’abbé s’inscrit donc dans une tendance qui était celle de son époque, on peut toutefois en souligner certains aspects qui ne manquent pas d’intérêt et je dirais aussi d’humanité, et qui le différencient de l’approche traditionnelle.

§ 5

Le texte, dans les deux versions, procède à un classement préalable des pauvres selon leur capacité et aptitude au travail ; il s’agit d’une distinction classique, que l’on retrouve un peu partout, entre les vrais et les faux pauvres. Mais si Saint-Pierre estime que ceux qui mendient par fainéantise doivent être corrigés par un séjour temporaire dans une maison de correction (« punition passagère », écrit-il dans le texte de 1724 ; Mendiants, § 12, variante A), il propose pour ceux qui mendient par nécessité au moins une alternative : « […] il est juste de les nourrir en leur fournissant du travail ou chez eux avec liberté, ou dans l’hôpital sans liberté, ou de les mettre par quelque métier qu’on leur enseignera en état de subsister chez eux avec liberté » (Mendiants, § 5). L’insistance sur le mot montre qu’au moins il est conscient de l’aspect problématique de l’enfermement, ce qui l’amènera par la suite à nuancer ses propos.

§ 6

Après le classement des mendiants, notre abbé dresse une liste des inconvénients de la mendicité qui ne manque pas de saveur : selon l’abbé la mendicité présente au moins sept inconvénients ; il évoque d’abord le danger représenté par des mendiants qui se transforment souvent en voleurs, et qui causent par conséquent un problème d’ordre public ; mais son inquiétude porte ensuite sur la perte de productivité causée par ces foules de pauvres sans travail, et il se met à calculer à combien peut s’élever le revenu dont l’État est privé :

Pour savoir quelle peut être la perte que fait l’État par la fainéantise des mendiants, et par la perte du temps qu’ils emploient à mendier, on peut supposer dans Paris trois mille mendiants, et que Paris contient à peu près la vingtième partie du royaume, ce serait soixante mille mendiants fainéants dans l’État. Or perdre le travail annuel de soixante mille personnes, à ne compter ce travail qu’à cinq sols par jour, ou cent livres par an, c’est une perte de six millions par an. (Mendiants, § 14)
§ 7

Le troisième inconvénient est constitué par ce qu’il définit comme « l’incommodité publique » (Mendiants, § 15) : c’est-à-dire qu’il n’est guère agréable d’être assailli par des troupes de mendiants qui réclament une aumône. Castel juge ce phénomène tellement gênant qu’il le reprend dans ses sixième et septième inconvénients, qui sont en fait des répétitions de cet argument où il s’en prend aussi aux aveugles qui quêtent dans les églises. En quatrième position, il introduit pour la première fois dans ce mémoire une considération morale importante, qui se double immédiatement d’une réflexion politique et économique.

Le soulagement de la misère des pauvres est une dette publique et particulière, dont chaque ville, dont chaque habitant doit s’acquitter, elle est fondée sur la première loi de l’équité : Ne faites pas contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fit contre vous si vous étiez à sa place, et qu’il fût à la vôtre. Or voudriez-vous qu’on vous refusât l’extrême nécessaire pour vivre, si vous tombiez dans l’extrême misère ? Or une si grande injustice à l’égard d’un si grand nombre de malheureux n’est-elle pas un grand inconvénient et un grand défaut de police dans un grand royaume ? (Mendiants, § 16)
§ 8

La dernière phrase de ce passage est un ajout de l’édition de 1733 qui renforce encore l’idée de soulagement de la misère en tant que dette publique, fondée sur la maxime négative.

§ 9

Pour comprendre la nouveauté de l’approche de Castel de Saint-Pierre sur ce point, il est intéressant de la comparer à un texte contemporain dont l’abbé a peut-être eu connaissance : il s’agit de La mendicité abolie par le secours des véritables pauvres, du père André Guevarre. Ce jésuite (1646-1724) était un véritable spécialiste de la matière, connu pour avoir organisé plusieurs établissements de charité dans le Sud de la France, appelé ensuite en Italie, à Rome par le pape Innocent XII pour y organiser les secours aux pauvres, et enfin à Turin où il crée l’Hôpital général4. Il est l’auteur d’une série de textes assez semblables qui ont toujours pour titre La mendicité abolie suivi du nom de la ville où il relate ses expériences ; deux de ces textes ont paru en français, La mendicité abolie dans la ville d’Aix publié entre 1693 et 17005, et La mendicité abolie… par ordre de S. M. Victor Amédée de 1722, qui est la traduction de La mendicità sbandita… nelle terre di Sua Maestà Vittorio Amedeo dont l’original a paru à Turin en 17176. Le père Guevarre est le grand partisan de l’enfermement, dont il soutient le mérite aussi au point de vue spirituel, puisqu’il permet l’éducation religieuse des pauvres, un argument que l’abbé Castel de Saint-Pierre n’évoquera jamais dans ses écrits touchant à la mendicité. Mais les textes de Guevarre sont organisés selon le système d’objections et de réponses que l’abbé affectionne également, et la première objection prévue par Guevarre porte justement sur le caractère obligatoire de l’aumône, qui s’appuie dans ce cas sur la maxime positive : fais aux autres… Les riches sont donc tenus de faire l’aumône de leur superflu aux pauvres, selon la doctrine de l’Église. Guevarre multiplie les citations des Pères de l’Église pour soutenir le devoir de l’aumône, et les quêtes réglées qui seront destinées à financer les hospices. Mais l’analogie avec Saint-Pierre n’est qu’apparente car chez l’abbé l’obligation morale est conçue comme dette publique, ce qui entraîne la nécessité de la répartir d’une façon équitable sur les contribuables ; et, d’autre part, l’abbé remarque qu’il faut en faire bénéficier ceux qui en ont vraiment le droit. Or, l’aumône ne saurait être la solution puisque « […] ce ne sont pas les plus riches qui donnent le plus, et cependant ce sont eux qui doivent le plus porter d’une dette publique », « […] ceux qui reçoivent le plus des ces aumônes manuelles ne sont pas ceux qui méritent le mieux de les recevoir » (Mendiants, § 17). Le remède ne réside donc pas dans l’aumône mais dans l’impôt, selon Saint-Pierre ; pour les mêmes raisons il critique également les quêtes réglées, qui étaient la solution décrite et magnifiée par Guevarre. En effet, « les avares […] ne donnent pas proportionnément à leur revenu ». Mais, de plus, les quêtes demandent une organisation et ont donc un coût : « Ces quêtes emploient beaucoup de personnes », tandis que les octrois ou les entrées « n’en emploient point ; les commis des aides et droits du roi ne font qu’une recette de plus ». L’abbé propose en effet une augmentation de la contribution sur les boissons, mais aussi des impôts sur les maisons qu’il reconnaît être plus coûteux à percevoir mais dont « le revenu [est] plus solide que les quêtes » (Mendiants, § 51). Pour l’abbé donc, la solution réside dans l’imposition, et non pas dans les aumônes. Si l’on pense que ce sera justement le Comité de mendicité de la Constituante qui concevra enfin le droit du pauvre à l’assistance en terme de « dette » publique, et que cette décision sera l’objet des plus vives contestations au siècle suivant, on comprend la nouveauté de cette approche7. Ce point, qui me paraît particulièrement important, fait l’objet du deuxième texte que l’abbé consacre à la mendicité, le Projet pour soulager les pauvres des paroisses de Paris, qui est peut-être le plus intéressant des trois. Dans ce projet, Saint-Pierre reconnaît qu’il y a un grand nombre de pauvres qui doivent être assistés à leur domicile, pour des raisons qui sont à la fois morales et économiques ; morales parce que de cette façon les familles ne sont pas divisées, mais surtout économiques étant donné que les secours à domicile évitent de surcharger les hôpitaux, et que la dépense est moindre si les pauvres sont assistés chez eux : « […] ils travaillent davantage et plus utilement chez eux que dans l’Hôpital, parce qu’ils travaillent pour eux-mêmes, et l’augmentation de travail enrichit l’État » (Pauvres de Paris, § 6). Il s’agit donc de trouver les ressources pour les faire subsister en travaillant chez eux et c’est là que Saint-Pierre reprend et approfondit son idée du droit du pauvre à l’assistance, droit qu’il qualifie de « réel, positif, […] incontestable » (Pauvres de Paris, § 14), sur lequel est fondée la dette publique que les riches doivent acquitter ; mais, si c’est une dette, il faut d’abord la calculer d’une façon exacte : « Ainsi l’on ne saurait régler sagement la contribution totale et nécessaire pour Paris que l’on ne connaisse avec certitude à quoi monte le total des besoins de toutes les paroisses de la ville, afin de fournir, par une augmentation de taxe sur les maisons, un secours qui soit proportionné à cette augmentation de besoins » (Pauvres de Paris, § 16)8. Sur cette base, les riches devront payer ce qu’il appelle dans ce texte l’aumône de justice ; par cette aumône le riche ne paye que ce qu’il doit, et il n’a donc aucun mérite à le faire ; « soit qu’il l[a] paie volontairement, soit qu’il l[a] paie en se soumettant à l’autorité de la police ». Mais, si le riche est bienfaisant, il a la liberté de faire l’aumône de bienfaisance, c’est-à-dire de donner aux pauvres plus que ce qu’il leur doit : « Il n’y a proprement que celui qui donne au-delà de ce qu’il doit qui puisse s’appeler bienfaisant. Il n’y a que lui qui mérite d’être loué et récompensé par l’Être souverainement bienfaisant. Il n’y a proprement que lui qui ait du mérite, et qui puisse prétendre au paradis par la voie de l’aumône » (Pauvres de Paris, § 17). Saint-Pierre conclut son mémoire en observant que, par son système, il y aura une nette amélioration des conditions de vie des plus démunis, car l’aumône de justice (qui correspond à l’impôt sur les maisons) garantira aux pauvres « l’extrême nécessaire » (Pauvres de Paris, § 19), tandis que l’aumône de bienfaisance accomplie par les bienfaiteurs – il y aura toujours des cœurs généreux qui voudront donner - pourra leur assurer un revenu au-delà du minimum vital. Chez Saint-Pierre il y aurait donc une première forme d’assistance minimale qu’on pourrait qualifier de publique, et une bienfaisance privée libre de pourvoir à telle ou telle nécessité.

§ 10

Il faut souligner que dans l’approche de Saint-Pierre la question de l’impôt est vraiment au cœur du problème de la mendicité, car si d’un côté il préconise une forme d’imposition comme remède, de l’autre il dénonce la fiscalité d’Ancien Régime comme la source principale de la mendicité :

Il faut tâcher de découvrir les sources de la mendicité pour les faire tarir. La plus considérable c’est la ruine des taillables, qui est causée par la répartition très disproportionnée et ruineuse qui se fait entre généralité et généralité, entre élection et élection, entre paroisse et paroisse, et surtout entre famille et famille.
Les enfants sont envoyés à mendier par leurs parents taillables qui n’ont plus les moyens de les nourrir. J’ai été plusieurs fois témoin malheureux de cette étrange misère, et c’est pour cela que j’ai proposé dans le Projet de taille tarifée des moyens d’empêcher cette disproportion ruineuse. (Mendiants, § 20-21)
§ 11

En effet dans l’introduction à ce Projet de taille tarifée Saint-Pierre s’appuie sur son expérience personnelle pour exprimer sa compassion indignée pour l’injustice de la taille :

Il n’est pas possible d’avoir un peu d’humanité sans être sensiblement affligé de ces fâcheuses exécutions, où les collecteurs, pour des taxes excessives, ôtent durement aux pères et aux mères de quoi nourrir et habiller leurs petits enfants. Il n’est pas possible de ne pas souffrir ainsi par réflexion une partie de leur malheurs. (Taille, § 2)
§ 12

Ces accents sont vraiment très proches de ceux qu’on peut lire dans la préface de La dîme royale de Vauban, même au niveau de l’agencement du récit ; là aussi l’auteur raconte ses voyages dans les campagnes où il a été le témoin compatissant de la misère causée par « les abus et malfaçons qui se pratiquent dans l’imposition des Tailles » : « Les grands chemins de la campagne, et les rues des villes et des bourgs […] pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux »9. Ce n’est donc qu’à travers une réorganisation profonde de tout le système fiscal qu’on arrivera à tarir la source première de la mendicité. Sans cela, tout sera vain, car les mendiants continueront à se multiplier. Dans ce passage, l’abbé esquisse une recherche des causes économiques et sociales du paupérisme qui est, là encore, plutôt moderne, et qui dépasse les recettes traditionnelles des écrits consacrés à la mendicité. Dans ce genre de textes, on considère souvent la pauvreté comme « naturelle » dans une société et, si on réfléchit sur les causes qui conduisent à la mendicité, on n’aboutit généralement qu’à la fameuse distinction entre les pauvres méritants et les paresseux. Par exemple, Locke en 1697 estime que l’augmentation des mendiants n’est due qu’à la corruption des mœurs et au manque de discipline dans la classe pauvre et propose par conséquent de supprimer la vente des alcools10.

§ 13

Si l’approche de l’abbé est par certains points beaucoup plus fine, reste que Castel de Saint-Pierre, comme tous ses contemporains, considère le travail organisé par les hôpitaux comme une des solutions au problème. Il était même convaincu que son premier mémoire de 1724 avait eu quelque retentissement ; une note manuscrite sur le frontispice de l’exemplaire de 1724 qui se trouve à la Bibliothèque nationale de France nous informe que « Ce mémoire de l’abbé de Saint-Pierre a été suivi trois mois après de la déclaration du roi du 18 juillet 1724 pour faire cesser la mendicité ». Cette note est reprise dans la page finale de l’édition de 1733 où l’on peut lire :

Ce mémoire ayant été donné à la cour au commencement de l’année 1724, il parut le 18 juillet suivant une déclaration du roi pour renfermer les mendiants, et l’on procéda à l’exécution de cette ordonnance dans la capitale et dans les villes de province avec un grand succès, de sorte qu’il semblait que cet établissement devait durer longtemps, mais à peine a-t-il duré deux ans en vigueur. (Mendiants, § 58)11
§ 14

La déclaration de 1724 ordonnait à tous les mendiants de se présenter aux hôpitaux, où on leur aurait donné du travail. Pour les réfractaires repris à mendier, des peines étaient prévues (la réclusion dans l’hôpital mais aussi cinq ans de galères à la troisième fois)12. Dans ce cas donc notre abbé a pu assister à la mise à exécution d’un de ses projets, ou au moins croire qu’il avait déterminé par son mémoire la déclaration royale. Mais, comme il le dit dans cette note, après un début prometteur, ce fut un échec. Il est donc amené à s’interroger sur les raisons de cet échec que, dans l’édition de 1733, il explique de cette manière :

Or la cause principale de cet affaiblissement, et du grand nombre de mendiants qui se montrent tous les jours à Paris et ailleurs, surtout depuis le commencement de 1730, c’est que le Conseil n’a point encore formé de Bureau général perpétuel à Paris, qui s’assemble toutes les semaines sous la direction du ministre des Finances pour maintenir perpétuellement l’exécution de cette déclaration, pour en modifier quelques articles, pour y en ajouter d’autres, pour recevoir tous les mémoires des intendants, des évêques, et d’autres personnes habiles, et bien intentionnées, sur les moyens les plus propres pour extirper la mendicité, et pour mieux administrer les hôpitaux, et surtout pour trouver les fonds nécessaires pour cette perpétuelle exécution. (Mendiants, § 59)
§ 15

C’est donc un défaut dans l’organisation des secours qui aurait fini par ruiner l’exécution de ce projet et c’est sur cet aspect que se concentre le dernier mémoire de Saint-Pierre sur le sujet, publié dans le douzième volume des œuvres en 1737, Pour faire cesser la mendicité. Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux, des collèges et des séminaires. La déclaration n’a pas eu d’effet parce que les hôpitaux n’ont pu accueillir tous les mendiants qui se sont présentés : « […] dès qu’ils s’aperçurent qu’on refusait des pauvres aux hôpitaux faute de revenus suffisants ils reparurent, et […] nous voyons autant de mendiants qu’avant cette loi » (Bureau des hôpitaux, § 1). Pour appliquer la loi il faudrait donc trouver des ressources suffisantes pour l’entretien des pauvres invalides et pour les pauvres valides qui manquent de travail. C’est bien là le problème. Pour limiter les frais l’abbé prescrit que ces derniers soient traités « un peu moins bien » (Bureau des hôpitaux, § 3) à l’hôpital qu’ils ne seraient chez eux, afin qu’ils désirent y retourner. Ce qui est assez incohérent, d’autant plus que c’est l’abbé lui-même qui écrit : « On sait par expérience que l’on peut facilement tirer de ces mendiants, l’un portant l’autre, environ la moitié de leur subsistance par la vente de leurs ouvrages » (Mendiants, § 23). Ils ne pourraient donc survivre sans l’assistance si, même en travaillant, les pauvres n’arrivent pas à en tirer le strict nécessaire. La faiblesse du raisonnement de Saint-Pierre est ici celle de toute son époque, où certaines questions ne sont pas encore posées. L’abbé ne s’interroge pas vraiment sur les raisons du chômage, en se bornant à l’explication traditionnelle de la fainéantise, et ne paraît même pas conscient de l’insuffisante rémunération du travail qu’il prescrit comme solution. Par contre, dans ce dernier mémoire il souligne la nécessité d’une organisation centralisée de tous les secours, suivant les principes qui inspirent toute sa pensée politique : « Un Bureau général perpétuel au Conseil, destiné presque uniquement pour les hôpitaux » (Bureau des hôpitaux, § 6), formé de personnes choisies pour leurs compétences en la matière. Ce bureau devrait comparer les différents statuts et règlements des établissements de bienfaisance, les perfectionner tout en les rendant plus uniformes, pour parvenir à la meilleure administration possible de ce genre d’institutions ; il propose notamment de réunir les anciennes fondations qui « ne servent plus qu’à nourrir mollement des fainéants assez inutiles à la société chrétienne » (Bureau des hôpitaux, § 16) aux hôpitaux des villes13 :

[…] mais il est visible que pour y réussir, il faut un Bureau général qui [se] tienne toutes les semaines, et qui soit bien instruit des faits, et de l’état de tous les hôpitaux du royaume, et suffisamment autorisé pour faire des règlements sur ces unions et sur ces nouvelles administrations au grand avantage du public. (Bureau des hôpitaux, § 16)14
§ 16

Un autre point important qu’il souligne est que les membres du Bureau doivent trouver leur intérêt particulier dans l’intérêt public qu’ils serviront ; ces fonctionnaires porteront la responsabilité de leurs choix, et ils seront dirigés par « un procureur général […] qu’on puisse louer avec justice, quand on ne verra plus de mendiants, et blâmer avec quelque fondement quand il en reparaîtra » (Bureau des hôpitaux, § 18). Dans ce mémoire de quelques pages seulement, Saint-Pierre applique donc à la philanthropie les principes qui inspirent sa « science du gouvernement »15 : une organisation centrale des secours qui parvienne à des règlements uniformes, et des fonctionnaires sélectionnés pour leurs connaissances, et qui seront récompensés pour leur mérite.

§ 17

Le texte se termine sur une suggestion rapide touchant les colonies, qui semble témoigner d’une certaine conscience du problème démographique de la part de l’abbé : en effet, il attribue au bureau le pouvoir d’envoyer aux colonies les pauvres valides pour « décharger ainsi l’État du trop plein » (Bureau des hôpitaux, § 20).

§ 18

Le point de vue de l’abbé sur le sujet tire en partie son intérêt de la façon dont il évolue. L’examen de ces textes révèle une réflexion changeante qui passe d’un optimisme réformateur un peu trop facile à une prise de conscience plus mûre de certains écueils, à la suite d’une expérience du terrain et de l’évolution des positions officielles auxquelles l’abbé croit avoir contribué. La conclusion pourrait être empruntée à un inédit de l’auteur intitulé Projet pour diminuer la dépense de l’hôpital de Paris, qui clôt l’ensemble sur la mendicité, conservé à Rouen16 :

Si j’ai étudié à tant de reprises la matière qui regarde les pauvres, c’est que d’un côté elle m’a paru des plus importantes pour procurer et entretenir la prospérité et le bon ordre d’un État ; et que de l’autre elle m’a paru fort négligée en France et ailleurs par ceux qui sont à la tête des affaires publiques et qui n’ont pas le loisir d’examiner par eux-mêmes les affaires qui n’ont point de solliciteurs et qui n’ont point de bureau établi auquel il puissent renvoyer cet examen. (Dépense de l’hôpital, § 31)

Note sur l’établissement des textes

Projet pour renfermer les mendiants

Manuscrits

Sur le soulagement des pauvres. Projet pour faire cesser la mendicité, BM Rouen, ms. 950 (I. 12), t. III, p. 173-185 (transcrit vers 1729-1730). (B)

Projet pour renfermer les pauvres mendiants, archives départementales du Calvados, 38 F 42 (ancienne liasse 3), p. 1-14. P. 1, en haut à gauche, autographe : « Original mars 1732 ». Mise au net manuscrite du texte publié en 1733, intégrant les corrections figurant sur l’exemplaire annoté de l’édition de 1724 conservé aux archives départementales du Calvados.

Imprimés

Sur les pauvres mendiants, s.l.n.d. [Paris, P.-F. Émery, 1724], in-8o, 27 p. (A)
Sig. A-B8. 32 p. Contenu : faux-titre, [1] bl. ; p. 3-27-[28-32] ; approbation du 25 février 1724 du censeur De Sacy et privilège enregistré le 7 mars 1724.
Exemplaires : BNF, 4 ex., ms. Joly de Fleury-12, f. 151/36 et f. 45, RP.9171, E×-3607 ; archives départementales du Calvados, 38 F 42 (ancienne liasse 3) : exemplaire annoté et corrigé pour préparer l’édition de 1733. Sur la page de faux-titre des exemplaires conservés à la BNF (E×-3607) et aux archives départementales du Calvados, note manuscrite : « Avec notes autographes de l’abbé de Saint-Pierre » et, d’une autre écriture : « Ce mémoire de l’abbé de Saint-Pierre a été suivi trois mois après de la déclaration du roi du 18 juillet 1724 pour faire cesser la mendicité ». P. 27-[28], une note autographe en marge inférieure correspond au texte de l’Avertissement de l’imprimé de 1733.
Annonce : Journal des savants, vol. LXXVII, août 1725, p. 233-234.

Projet pour renfermer les mendiants, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, in-12, p. 33-56. (C)

§ 19

Le texte correspondant à l’imprimé de 1724 a été recopié, à quelques différences près, dans le recueil manuscrit de Rouen, probablement en 1729-1730 d’une même main pour l’ensemble sur la mendicité17. Le manuscrit de Caen permet de dater la période de révision (1732) qui aboutira à la version imprimée de 1733. C’est ce dernier texte que nous présentons, avec les variantes du projet de 1724 et celles du manuscrit de Rouen quand son texte diffère de celui de la première édition.

Pour soutenir l’établissement et le règlement contre la mendicité

Manuscrits

Pour soutenir l’établissement et le règlement contre la mendicité, BM Rouen, ms. 950 (I. 12), t. III, p. 185-193 (transcrit vers 1729-1730).

Observation 36. Pour soutenir l’établissement et le règlement contre la mendicité, BNF, département des manuscrits, ms. N. A. fr. 11231, f. 303r-319r.

Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux, des collèges et des séminaires

Manuscrits

Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux, archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et documents, ms. 1278, f. 26r-27r. (A)
Daté du 13 novembre 1732, accompagné d’une lettre (peut-être au duc Louis d’Orléans, qui présidait, avec Fleury, le Conseil des ministres) rappelant que le même mémoire a été adressé également au cardinal Fleury.

Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux (pour faire cesser la mendicité), BPU Neuchâtel, ms. R. 207, 4 p., 2 feuillets. (B)
Additions et corrections autographes, qui seront intégrées à l’imprimé. Texte postérieur au précédent.

Imprimé

« Art. LIX. Important. Pour faire cesser la mendicité. Nécessité d’un Bureau général des hôpitaux, des collèges et des séminaires », in OPM, t. XII, Pensées diverses, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, in-12, p. 305-313. (C)
Dans cette version, l’auteur a intégré les corrections autographes du manuscrit de Neuchâtel et ajouté un paragraphe final et la mention des collèges et des séminaires dans les compétences du Bureau des hôpitaux.

§ 20

Nous proposons le texte de l’imprimé (C) et les variantes des deux manuscrits (A et B).

Projet pour soulager les pauvres des paroisses de Paris

Manuscrit

Pour soulager les pauvres des paroisses de Paris, BM Rouen, ms. 950 (I. 12), t. III, p. 193-198 (transcrit vers 1729-1730). (A)

Pour soulager les pauvres des paroisses de Paris, BNF, ms. N. A. fr. 11231, f. 309v-314r.

§ 21

Deux mises au net d’un texte identique recopié dans le manuscrit de Rouen vers 1729-1730.

Imprimé

« Observation XXXXI. Projet pour soulager les pauvres des paroisses de Paris », in OPM, t. VII, Observations concernant le ministère de l’Intérieur de l’État, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, in-12, p. 248-259. (B)

§ 22

Nous proposons le texte de l’imprimé (B) avec les variantes du manuscrit de Rouen (A).

Projet pour diminuer la dépense de l’hôpital de Paris

Manuscrit

Projet pour diminuer la dépense de l’hôpital de Paris, BM Rouen, ms. 950 (I. 12), t. III, p. 199-205 (transcrit vers 1729-1730).
Texte inédit rédigé en 1729 comme indiqué p. 199.

Maisons de correction

Imprimé

« Observation XV. Maisons de correction », in OPM, t. VII, Observations concernant le ministère de l’Intérieur de l’État, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, in-12, p. 77-78.


2.André Gueslin, D’ailleurs et de nulle part : mendiants, vagabonds, clochards, SDF en France depuis le Moyen Âge, Paris, Fayard, 2013, p. 27.
3.L’abbé observe qu’ensuite cette excellente organisation des secours s’était écroulée sous l’affluence de trop de mendiants venus des bourgs environnants, de sorte que les ressources n’avaient pu suffire.
4.Sur la biographie et les œuvres du père Guevarre, voir Giovanni Assereto, Flavio Baroncelli, Sulla povertà. Idee, leggi, progetti nell’Europa moderna, Gênes, Herodote, 1983, p. 81-82 et p. 111-112.
5.D’après le Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle (t. XIX, Baden-Baden / Bouxwiller, V. Koerner, 1996) : La mendicité abolie dans la ville d’Aix, par l’Hôpital Général ou Maison de Charité. Avec la réponse aux principales objections que l’on peut faire contre cet établissement, Aix, Guillaume Le Grand, imprimeur et libraire, proche et derrière l’Hôtel de Mr le président d’Agut, 80 p.
6.La mendicité abolie par le secours des véritables pauvres, et par les Hopitaux generaux et les bureaux de charité. Établis par ordre de S. M. Victor Amédée roy de Sicile, dans tous ses états, Turin, Imprimerie de Jean François Mairesse à l’enseigne de Sainte Thérèse, 1722. Édition originale : La mendicità sbandita col sovvenimento de’ poveri tanto nelle città, che ne’ Borghi, Luoghi e terre di Sua Maestà Vittorio Amedeo, Turin, nella stampa di Gianfrancesco Mairesse e Giovanni Radix all’insegna di Santa Teresa, 1717.
7.Procès verbaux et rapports du Comité de mendicité de la Constituante, 1790-1791, Camille Bloch et Alexandre Tuetey, Paris, Imprimerie nationale, 1911, p. 310. Édouard Goumy dans son Étude sur la vie et les écrits de l’abbé de Saint-Pierre (Paris, P.-A. Bourdier, 1859, p. 277) commente ainsi la solution proposée par Saint-Pierre : « Voilà une affirmation catégorique du droit à l’assistance, qui aurait pu être signée par Rousseau et servir de préambule à un décret de la Convention », en concluant qu’il s’agit d’une « dangereuse erreur ».
8.Saint-Pierre fait ici allusion à la banqueroute de Law qui a jeté dans la misère « un nombre prodigieux de bonnes familles » qui doivent maintenant recevoir l’aumône au lieu de la faire. Cette augmentation « depuis six ou sept ans » du nombre des pauvres honteux, pour lesquels l’hôpital n’est pas envisageable, est sans doute une des raisons qui pousse l’abbé à concevoir une meilleure organisation des secours à domicile (Pauvres de Paris, § 8-9).
9.Sébastien Le Prestre de Vauban, La dîme royale, Paris, Librairie de la Bibliothèque nationale, 1897, p. 11.
10.Report of the Board of Trade Respecting the Relief of the Poor Drawn up in 1697 by Mr John Locke, An Account of the Society for the Promotion of Industry in the Southern District of the Parts of Lindsey, in the Country of Lincoln, Louth, s.d., p. 101.
11.Une note manuscrite (Pour soutenir l’établissement qui fait cesser la mendicité, archives départementales du Calvados, 38 F 42 (ancienne liasse 3), corrections et additions autographes) semble témoigner des réticences de l’opinion publique qui ne croyait pas à une solution durable au problème : « Les étrangers et les habitants de Paris ont vu avec étonnement l’exécution de l’édit pour faire cesser la mendicité, ils la croyaient impossible. Ils se jettent présentement sur la durée, ils disent qu’il ne subsistera pas, que notre ministère change trop souvent, et que notre gouvernement n’a pas assez de constance pour soutenir longtemps son attention d’un même côté ».
12.Bronisław Geremek, La pietà e la forca. Storia della miseria e della carità in Europa, Rome / Bari, Laterza, 1988, p. 241.
13.Voir l’article « Fondation » de l’Encyclopédie, t. VII, p. 74.
15.Voir Simona Gregori, L’enfance de la science du gouvernement. Filosofia, politica e istituzioni nel pensiero dell’abbé de Saint-Pierre, Macerata, EUM, 2010.
16.Voir ci-après « Note sur l’établissement des textes ».
17.Voir la date donnée dans le projet inédit qui termine cet ensemble, intitulé Projet pour diminuer la dépense de l’hôpital de Paris (BM Rouen, ms. 950 (I. 12), t. III, p. 199) et la datation du recueil de Rouen qui ne peut être postérieur à 1730 (voir Autobiographie, Introduction).