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À l’école de l’Angleterre : échos de l’œuvre de William Petty dans la pensée économique française du premier XVIIIe siècle

Introduction par Sabine Reungoat

§ 1

Si la réflexion de l’abbé de Saint-Pierre sur les sujets économiques et la fiscalité s’inscrit très naturellement dans la tradition de pensée de son pays, prolongeant les questionnements de Vauban ou de Boisguilbert, elle porte également la marque d’autres influences. À une époque où nombre de savants et de philosophes européens ont les yeux tournés vers l’Angleterre, les travaux publiés Outre-Manche sur les sources de la richesse nationale ou sur la population ne pouvaient que susciter l’intérêt en France. L’abbé de Saint-Pierre apparaît comme l’un de ces passeurs d’idées qui, comme Fontenelle ou Montesquieu, contribuèrent à diffuser en France la pensée anglaise. Il cite à plusieurs reprises, dans ses projets de réforme, les savants d’Outre-Manche, notamment John Locke, dont il connaît les traités monétaires, et Edmund Halley, pour ses travaux sur la mortalité1. Parmi eux, celui dont le nom revient le plus souvent sous sa plume est William Petty (1623-1687), fondateur de l’école anglaise d’arithmétique politique, ancêtre de la démographie et de l’économie politique, que son disciple Charles Davenant définissait en 1698 comme « l’art de raisonner avec des chiffres sur les objets relatifs au gouvernement »2. Il paraît donc légitime de s’interroger sur une possible filiation intellectuelle entre Petty et Saint-Pierre. Lorsque celui-ci cite l’auteur anglais, c’est en général dans des termes laudatifs. D’autre part, certains de ses projets portent clairement la marque de Petty, comme ses textes sur l’utilité des dénombrements, ses Observations sur les colonies éloignées ou encore son Projet pour rendre les chemins praticables en hiver3.

§ 2

L’objet de ce texte est d’examiner la diffusion des écrits et des thèses de William Petty en France à l’époque de Saint-Pierre, et d’éclairer les emprunts de l’abbé à la méthode et aux thèses des premiers arithméticiens politiques anglais. Mal diffusée de son vivant, et encore méconnue hors des frontières de l’Angleterre à la fin du XVIIe siècle, l’œuvre de Petty voit son rayonnement s’accroître en Europe au cours du XVIIIe siècle, notamment en France, où l’arithmétique politique connaîtra un « âge d’or » dans la seconde moitié du siècle4. Cette diffusion s’inscrit dans le contexte général de l’anglophilie des Lumières, qui vit nombre de philosophes français franchir la Manche pour aller observer le fonctionnement des institutions politiques et de la société britanniques. Les méthodes et les objets d’investigation de l’arithmétique politique anglaise pénètrent peu à peu la pensée économique française, avant qu’elle n’acquière une plus large reconnaissance, grâce notamment à l’article de l’Encyclopédie dans lequel Diderot, en 1751, retrace la genèse et l’apport de l’école anglaise5.

§ 3

William Petty est l’un des pionniers de la science économique et de la statistique. Il est également considéré, avec son ami John Graunt6, comme le père de la démographie. Les deux hommes étaient membres de la Société royale de Londres, dont Petty fut l’un des fondateurs. Médecin de formation, Petty fut arpenteur et cartographe de l’Irlande sous Cromwell, avant d’entreprendre la rédaction des ouvrages qui l’ont rendu célèbre : le Traité des taxes et contributions (1662), le Verbum sapienti (1665), l’Arithmétique politique (1676), et une série d’essais sur la population publiés dans les années 16807. Sa doctrine économique est difficile à catégoriser. Elle se situe à la charnière du mercantilisme et de la pensée classique, ce qui lui a valu d’être rangé, à l’instar de Boisguilbert, parmi les « préclassiques », précurseur des physiocrates ainsi que d’Adam Smith8.

§ 4

Les apports de l’arithmétique politique sont multiples : il s’agissait d’étendre l’approche quantitative à des domaines qui n’étaient jusque-là appréhendés que de manière qualitative et théorique. L’œuvre de Petty s’inscrit dans le contexte de la révolution scientifique qui est en train de s’accomplir en Europe. Elle témoigne de cet état d’esprit nouveau, qui privilégie la recherche d’un ordre mathématique dans les phénomènes naturels, et affirme, à la suite de Bacon, la supériorité de la méthode expérimentale sur la spéculation abstraite9. On retrouve au fil des écrits de Petty ce goût pour la quantification et l’observation du réel, qu’illustre sa quête inlassable de données statistiques : données économiques et commerciales, registres de l’impôt sur les feux ou de la capitation, recensements partiels, registres paroissiaux et bulletins de mortalité. Il fut ainsi le premier à proposer des évaluations réalistes de la population de l’Angleterre et de l’Irlande, et à tenter une estimation du revenu national anglais10. La portée de son œuvre est également théorique : il s’interroge sur la nature de la richesse, le rôle de la monnaie dans l’économie, et tente de comprendre les interactions entre différentes variables économiques. En ce sens, il est aussi l’un des précurseurs de la macroéconomie11.

La diffusion de Petty en France

§ 5

La diffusion en France des ouvrages de Petty est restée limitée dans les premières années du XVIIIe siècle. En Angleterre même, seule une petite proportion de ses écrits fut publiée de son vivant. Exception faite du Traité des taxes et contributions paru en 1662, ses œuvres les plus importantes, comme le Verbum sapienti, l’Anatomie politique de l’Irlande et l’Arithmétique politique, ne parurent en Angleterre qu’après sa mort, en 1690-1691. Petty préférait les faire circuler en manuscrits parmi ses amis et les hommes éclairés de son entourage, notamment les savants de la Société royale de Londres. Cette pratique n’avait rien d’exceptionnel au XVIIe siècle12. Toutefois, elle reflète aussi le sentiment aigu de Petty d’être incompris par les hommes de son temps, et son souci de ne pas « s’exposer à la censure du monde, toujours prompt à la critique, auprès duquel [il] ne trouve guère de faveur »13. Seuls font exception les Essais d’arithmétique politique, qui parurent en Angleterre entre 1683 et 1687. Plusieurs comptes rendus leur furent immédiatement consacrés dans les périodiques de langue française, notamment le Journal des savants, les Nouvelles de la république des lettres de Pierre Bayle et la Bibliothèque universelle et historique.

§ 6

Deux de ces essais, portant sur la population de Londres et de Paris, parurent même d’abord en français en 1686. Ils furent à l’origine d’une vive controverse entre le mathématicien français Adrien Auzout et Petty, qui publia dans la foulée cinq autres courts essais de démographie comparative, en anglais et en français14. Ces écrits polémiques, rédigés à la va-vite et reposant souvent sur des calculs sommaires, hasardeux et des extrapolation douteuses, ne sont pas étrangers à la réputation d’auteur brouillon et peu rigoureux qui s’est longtemps attachée à Petty. Les Français lui reprochent, à juste titre, d’avoir gonflé les chiffres de la population londonienne et anglaise pour prouver la supériorité de son pays sur les autres nations d’Europe.

§ 7

Le premier ouvrage important de Petty disponible en langue française est l’Arithmétique politique, dont une traduction partielle parut en 1757 dans le Journal économique 15. Il faut attendre 1905 et la traduction par Henry Dussauze et Maurice Pasquier de l’édition des Economic Writings réalisée par Charles Henry Hull en 1899, pour disposer d’un recueil français rassemblant les textes les plus importants16.

§ 8

Les travaux de Petty ne commencent à se répandre en France qu’au tournant du siècle, parfois de manière indirecte, par le biais d’auteurs économiques comme Charles Davenant ou William Temple, qui reprennent ses thèses, ses statistiques économiques ou ses chiffres de population. Les traités sur le commerce se multiplient en Angleterre, sous l’influence de la pensée mercantiliste, et plusieurs sont déjà traduits en français avant 1700, comme les Remarques sur l’état des Provinces Unies des Pays-Bas de William Temple, publiées à La Haye dès 1674.

§ 9

L’un des premiers introducteurs de la pensée économique anglaise en France est l’abbé Dubos, qui publie en 1703 à Amsterdam un ouvrage intitulé Les intérêts de l’Angleterre mal-entendus dans la guerre présente. Le livre se présente comme la traduction d’un ouvrage anglais, vraisemblablement fictif. Cherchant à mettre en évidence les conséquences économiques désastreuses de la guerre de la ligue d’Augsbourg sur les manufactures et le commerce anglais, l’auteur s’appuie largement sur les économistes anglais, dont il possède à l’évidence une bonne connaissance : Josiah Child, William Temple, Gregory King et Petty sont cités17, mais surtout les traités de Davenant, dont plusieurs extraits sont reproduits18. Cet ouvrage est le premier à exposer avec clarté en français la théorie mercantiliste de la balance du commerce. Il fut assez largement diffusé en France (par le biais notamment des Jésuites) et connut plusieurs rééditions19.

§ 10

On trouve également l’écho de certaines thèses de Petty chez Pierre de Boisguilbert20. Parmi les points de convergence de leurs œuvres, on peut retenir la critique de l’arbitraire fiscal et l’analyse qu’ils font des sources de la richesse nationale. Tous deux refusent d’assimiler la richesse d’une nation à ses ressources monétaires, et insistent sur la fonction de la monnaie comme instrument d’échange, et sur sa vitesse de circulation. Boisguilbert semble bien connaître les pratiques économiques de l’Angleterre, auxquelles il se réfère à plusieurs reprises et, contrairement à beaucoup de ses concitoyens, il possède une certaine maîtrise de l’anglais. Pour autant, on ne peut affirmer avec certitude qu’il ait lu Petty. L’influence de l’économiste anglais continue de faire débat parmi les spécialistes de Boisguilbert21.

§ 11

À partir de 1715, l’influence de Petty se fait plus prégnante : il est de plus en plus souvent cité, parfois aussi critiqué, par les économistes et les savants français. Le plus pettien de tous est sans nul doute Richard Cantillon, Irlandais émigré en France en 1708, dont l’Essai sur la nature du commerce en général est fortement influencé par le Traité des taxes. Composé en 1730, l’Essai de Cantillon n’est toutefois publié qu’en 1755, même s’il commence à être connu dans les années 1740 grâce à sa circulation sous forme manuscrite.

§ 12

Les idées de Petty trouvent aussi, on le verra, des échos chez l’abbé de Saint-Pierre. Il est tentant d’esquisser un parallèle entre ces deux esprits. Les deux hommes partagent le goût du calcul, la foi en une « science du gouvernement » fondée sur des dénombrements exacts22 ; l’intérêt pour les questions de population, pour la médecine et l’anatomie ; enfin et surtout, une passion réformatrice qui s’exprime sous forme de projets en tous genres qui leur ont valu une réputation tenace d’utopistes.

§ 13

Mais c’est surtout à Jean-François Melon, auteur de l’Essai politique sur le commerce (1734), que revient, aux yeux de ses contemporains, le mérite d’avoir introduit en France une nouvelle science venue d’Outre-Manche23. « Le livre fut chaudement accueilli par le public, écrit Maupertuis. Il eut plusieurs éditions ; on éprouva le sentiment qu’une science nouvelle, encore innommée, presque populaire chez les Anglais, mais peu cultivée chez nous, passait la mer, et s’installait en France »24. L’édition de 1736 comporte un chapitre intitulé « De l’arithmétique politique », où Melon reconnaît sa dette envers Petty, « le premier qui a voulu calculer la puissance d’un État, et la politique du commerce »25. Il se réfère ensuite à l’Arithmétique politique, ouvrage dont on peut tirer, explique-t-il, « une manière de calcul pour les valeurs des terres, des hommes, de la navigation »26. Ses méthodes d’évaluation de la richesse nationale sont de fait empruntées à Petty. C’est encore à Petty qu’il fait écho lorsque, dans Mahmoud le Gasnévide (1729), il insiste sur la nécessité pour les gouvernants de disposer de statistiques fiables sur l’état du pays27. Melon déplore toutefois que Petty « parte presque toujours de fausses suppositions », et se soucie moins de la vérité que de prouver la supériorité de l’Angleterre sur la France. Lui-même refuse d’entrer dans des « controverses de politique », préférant « proposer ce qui nous paraît le plus utile au bonheur des peuples »28. Si les auteurs français du XVIIIe siècle se réclament des méthodes de l’arithmétique politique, ils en redéfinissent aussi l’objet. La « prospérité du royaume » chère à Petty fait place à « l’utilité publique » chez l’abbé, ou ici au « bonheur des peuples », notion largement étrangère aux premiers arithméticiens politiques.

La méthode arithmétique

§ 14

C’est donc la méthode de Petty qui constitue l’un de ses apports principaux aux yeux des économistes français : c’est-à-dire l’application aux faits économiques et sociaux de l’approche quantitative issue des sciences physiques et naturelles. C’est ce saut méthodologique qui permet le passage d’une statistique qualitative à l’estimation chiffrée de la richesse d’un pays et de sa population.

§ 15

Petty le définit ainsi, dans un passage resté célèbre de la préface de l’Arithmétique politique :

La méthode que j’emploie n’est pas encore très commune, car au lieu de n’utiliser que des comparatifs et des superlatifs et des arguments purement intellectuels, j’ai pris le parti (comme spécimen de l’arithmétique politique que j’ai depuis longtemps en vue) de m’exprimer en termes de nombres, poids et mesure ; de me servir uniquement d’arguments sensibles, et de ne considérer que les causes qui ont leurs fondements visibles dans la nature, laissant à d’autres celles qui dépendent des idées, des opinions, des passions et des désirs changeants des individus29.
§ 16

Les échos du passage sont nombreux dans les écrits français du début du XVIIIe siècle. Lorsque Fontenelle écrit en 1719 : « le monde politique, aussi bien que le physique, se règle par poids, nombre, et mesure », il se réfère précisément à l’ouvrage de Petty :

Le chevalier Petty, Anglais, a fait voir dans son arithmétique politique, combien de connaissances nécessaires au gouvernement se réduisent à des calculs du nombre des hommes, de la quantité de nourriture qu’ils doivent consommer, du travail qu’ils peuvent faire, du temps qu’ils ont à vivre, de la fertilité des terres, de la quantité des naufrages dans les navigations, etc.30.
§ 17

Melon, dans son Essai31, puis Saint-Pierre, dans un texte intitulé Usage de la méthode géométrique dans les ouvrages de politique et de morale, défendent la supériorité de cette méthode, « certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations solides et inébranlables en Politique et en Morale »32, selon l’abbé. Il ajoute :

Un politique arithméticien peut arriver à la démonstration arithmétique, s’il sait réduire à une somme fixe d’argent ou de revenu annuel chaque avantage annuel, s’il déduit chaque désavantage sur le pied de plusieurs onces d’argent, et s’il en fait autant sur les avantages et les désavantages du parti contraire. Car alors comparant le résultat du parti opposé il verra avec évidence de combien un parti l’emporte sur l’autre33.
§ 18

Véritable discours de la méthode, que Saint-Pierre a mis en œuvre dans plusieurs de ses projets de réforme, notamment dans le Projet pour rendre les chemins praticables en hiver, l’un des plus pettiens qu’ait produits son auteur, tant dans sa démarche que dans ce style propre à la « méthode sèche de la Géométrie », dépouillé des « ornements superflus » du style oratoire34 – un style émaillé de chiffres et de proportions. Comme Petty dans son Traité des taxes35, Saint-Pierre insiste sur la corrélation étroite entre les frais de transport et le prix des marchandises, et défend son projet en termes de coûts et de bénéfices. Pour obtenir des évaluations nationales à partir d’observations réalisées sur un échantillon de dix-huit paroisses de l’élection de Valognes, il a recours à la célèbre « méthode du multiplicateur », outil clé de l’arithmétique politique, inventé par Graunt dans ses Observations de 1662 et popularisé par les calculs de population de Petty36.

Recensements et calculs de population

§ 19

L’étude des populations constitue l’un des grands apports de William Petty à la science européenne, mais ses calculs démographiques, développés par son disciple anglais Gregory King à la fin du XVIIe siècle37, suscitent peu d’intérêt sur le continent avant 1740. En France, l’abbé de Saint-Pierre fait figure d’exception. Son texte intitulé Utilité des dénombrements, publié en 1733, se situe à la croisée des influences française et anglaise. Saint-Pierre fait état, d’une part, des enquêtes statistiques de Colbert et des travaux de Vauban, qu’il connaît bien (il cite les chiffres d’un recensement parisien « fait vers 1682 »), et d’autre part des pratiques anglaises en matière de recensement. « Les Anglais font mieux leurs dénombrements de morts et de naissances que nous »38, écrit-il, avant de réclamer, comme Petty un demi-siècle plus tôt, l’établissement d’un bureau central de la statistique, chargé de recenser les habitants et les « marchandises qui entrent ou qui sortent du royaume », et de publier ces statistiques tous les cinq ans. L’abbé s’appuie aussi sur les travaux des auteurs anglais : il utilise les statistiques de mortalité par âge de Breslau en Silésie publiées par Edmund Halley en 1693 dans les Philosophical Transactions39, pour étayer ses calculs visant à comparer les populations de Paris, de Londres et de Vienne, dans la plus pure tradition de l’arithmétique politique anglaise. Ni Graunt ni Petty n’est cité, mais toute la première partie du texte, où l’abbé de Saint-Pierre cherche à déterminer le temps de doublement d’une population, est clairement influencée par l’Autre Essai d’arithmétique politique sur la croissance de la cité de Londres40. L’abbé emprunte à Petty l’expression « multiplication du genre humain », sa méthode de projection d’une population dans le temps à partir d’une estimation de son taux de croissance annuel, et même certains de ses chiffres, comme l’hypothèse selon laquelle la population doublerait en mille deux cents ans41. Les applications du calcul sont les mêmes. Il s’agit, premièrement, d’estimer « l’âge du monde », c’est-à-dire « l’ancienneté de l’habitation de la terre », de manière à corroborer la chronologie biblique ; deuxièmement, d’estimer dans combien d’années la terre sera entièrement peuplée.

§ 20

Dans ce même essai d’arithmétique politique, Petty développe aussi une réflexion originale sur les villes, dont on trouve l’écho dans un autre texte de l’abbé de Saint-Pierre : Avantages que doit produire l’agrandissement continuel de la ville capitale d’un État (AvantagesCapitale). Comme Petty, Saint-Pierre observe que la concentration urbaine favorise l’activité économique et le commerce (« Plus les villes sont grandes et plus le commerce y est facile […] »). Elle stimule aussi les échanges intellectuels et contribue au progrès des connaissances, car elle favorise l’émulation, notion que l’on retrouve dans les deux textes.

§ 21

Plus généralement, Petty est convaincu des bienfaits de la densité démographique : c’est sur ce fondement qu’il condamne la politique d’expansion coloniale de l’Angleterre et la conquête de nouveaux territoires42. L’abbé, dans ses Observations sur les colonies éloignées (Colonies), se déclare de l’avis de Petty, même s’il insiste surtout sur les coûts de défense des territoires, quand Petty examine l’envoi de travailleurs anglais en Amérique sous l’angle de leur rentabilité économique. La dispersion de la population est, à ses yeux, contre-productive. Il va jusqu’à suggérer l’abandon de certains des territoires conquis de Nouvelle-Angleterre, et préconise le retour d’une partie des colons en Angleterre, voire en Irlande, autre territoire sous-peuplé43.

Richesse et pauvreté

§ 22

La pensée économique française est aussi marquée par les thèses de Petty sur la nature de la richesse, encore partiellement tributaires du mercantilisme, mais déjà annonciatrices de la doctrine d’Adam Smith. Aux mercantilistes, Petty emprunte la conviction que les commerçants sont la classe d’hommes la plus utile à la nation. Cette idée, et plus généralement l’engouement pour le commerce, perçu comme l’une des clés de la prospérité anglaise et hollandaise, se répand rapidement en France dans la première moitié du XVIIIe siècle. Comme l’a montré Gabriel Bonno dans son importante étude sur les transferts culturels entre la France et l’Angleterre, la traduction en français d’articles de périodiques anglais, notamment du Spectator de Joseph Addison et Richard Steele, a joué un rôle important dans la diffusion de cette « mentalité commerçante ». Le négociant y est dépeint sous des traits flatteurs, comme un homme laborieux, dont l’activité fait vivre de nombreux ouvriers44.

§ 23

Petty, fidèle à son goût de la quantification, écrit dans l’Arithmétique politique qu’un matelot équivaut à trois agriculteurs en termes de création de richesse – raisonnement repris par l’abbé de Saint-Pierre dans son Second Mémoire sur le commerce, intitulé Projet pour perfectionner les statuts de la Compagnie des Indes : « Par les supputations du chevalier Petty, illustre Anglais, un matelot vaut à l’État quatre voituriers ou quatre autres artisans communs »45.

§ 24

Toutefois, Petty est loin d’assimiler la richesse de la nation à l’excédent de la balance du commerce ou à l’accumulation de métaux précieux. « Le travail [écrit-il] est le père et le principe actif de la richesse, comme la terre en est la mère »46. Le rôle central qu’il attribue ici à l’agriculture fait écho aux thèses de Boisguilbert, et annonce celle des physiocrates. Ce principe fondamental constituera le point de départ de l’Essai de Cantillon.

§ 25

La théorie pettienne de la valeur annonce aussi celle de la valeur-travail formulée par Adam Smith. Si la population constitue la principale richesse d’un État, c’est par sa force de travail. L’obsession du plein-emploi est récurrente chez Petty : elle sous-tend toute sa pensée sociale. Il s’élève ainsi contre l’application de la peine de mort47, qui prive le royaume du travail d’un homme, et réclame l’intervention de l’État pour mettre au travail les mendiants et les vagabonds, fût-ce en leur confiant des tâches inutiles, « car au pire, cela disposera leur esprit à la discipline et à l’obéissance, et rendra leur corps capable d’endurer des travaux plus utiles, quand le besoin s’en fera sentir »48. On observe ici une grande convergence de vues entre Petty et Saint-Pierre, dont le Projet pour renfermer les mendiants (1724) fait directement écho au Traité des taxes. Les deux hommes partagent la même éthique du travail, et fustigent dans des termes très proches la mendicité, qui « accoutume à la fainéantise » et finit par rendre les inactifs inaptes au travail49.

§ 26

L’impact de la réflexion de Petty sur la fiscalité semble, en revanche, beaucoup plus limité en France. L’essentiel de ses vues sur ce sujet est contenu dans son premier ouvrage d’économie politique, le Traité des taxes de 1662. Il y développe une critique de l’arbitraire fiscal similaire à celle de plusieurs auteurs français de l’époque. Sa défense d’un impôt « proportionnel », fondé sur la répartition des richesses, trouve de nombreux échos chez Vauban, Boisguilbert, Saint-Pierre ou Melon, dans leur critique de la taille arbitraire et leurs différents projets de réforme. Il n’est pas certain pour autant qu’on puisse parler ici d’influence anglaise. Si les auteurs du XVIIIe siècle, comme l’abbé de Saint-Pierre, se réfèrent parfois à l’Angleterre comme plus avancée en matière de réforme fiscale, ils ne font guère allusion au Traité des taxes de Petty, qui demeure bien moins connu en France que ses essais d’arithmétique politique. Il est donc permis de douter de l’influence de cet ouvrage en France avant la publication de l’Essai de Cantillon.


*    *

§ 27

La diffusion en France des premiers écrits d’économie politique anglaise a sans nul doute été facilitée par l’intérêt des philosophes et des hommes de science du continent pour l’Angleterre, et par le rayonnement des travaux scientifiques de la Société royale de Londres, dans le sillage de la révolution scientifique. Les cercles et clubs « à l’anglaise » qui se multiplient en France à cette époque ont joué un rôle clé dans la constitution de réseaux unissant des savants anglais et français, et favorisé les transferts scientifiques et culturels entre les deux pays. La réception des idées de Petty a toutefois été sélective : les Français ont surtout retenu ses essais sur la population, rédigés dans les dernières années de sa vie, et l’Arithmétique politique, ouvrage polémique visant à démontrer par la statistique la supériorité économique de l’Angleterre. Ce sont moins ses théories économiques qui suscitent l’intérêt, que l’application de la méthode arithmétique à l’art de gouverner, et l’appréhension des réalités économiques et sociales en termes de « nombres, poids et mesure ». C’est en somme l’arithméticien, le statisticien et le réformateur que les Français voient en Petty, plutôt que le précurseur de la macroéconomie. Les références et emprunts de l’abbé de Saint-Pierre à Petty, en particulier, vont dans ce sens. Il faudra attendre le milieu du siècle, et la diffusion de l’Essai de Cantillon, lecteur attentif et critique de Petty, pour voir les économistes français s’approprier et remettre en question, dans sa globalité, sa réflexion sur la richesse et les mécanismes économiques.


1.Sur Locke, voir Monnaies, § 13 ; sur Halley, voir Dénombrements, § 24.
2.Charles Davenant, Discourses on the Publick Revenues, and on the Trade of England, Londres, J. Knapton, 1698, p. 2.
4.Éric Brian, « L’âge d’or de l’arithmétique politique française », Population, vol. XLIX, nº 4-5, 1994, p. 1099-1106 ; Thierry Martin, Arithmétique politique dans la France du XVIIIe siècle, Paris, Institut national d’études démographiques, 2003.
5.Voir aussi les articles « Âge », « Dénombrement » et « Population » du Dictionnaire philosophique de Voltaire (1764).
6.Auteur des Natural and Political Observations upon the Bills of Mortality, Londres, J. Martyn, 1662.
7.Les principaux ouvrages de Petty ont été rassemblés en 1899 dans une édition critique : The Economic Writings of Sir William Petty, Charles Henry Hull (éd.), Cambridge, University Press, 1899, 2 vol. Les numéros de pages indiqués ici se réfèrent à cette édition.
8.Sur la pensée économique de Petty, voir Michel Peron, Sir William Petty. Sa pensée économique et sociale, thèse de doctorat d’État, université Lyon 2, 1982 ; Guy Caire, « Un précurseur négligé : William Petty, ou l’approche systématique du développement économique », Revue économique, vol. XVI, nº 5, 1965, p. 734-776.
9.Sur la méthode de Petty, voir James H. Ullmer, « The Scientific Method of Sir William Petty », Erasmus Journal for Philosophy and Economics, vol. IV, nº 2, 2011, p. 1-19.
10.William Petty, Verbum sapienti, chap. I et II.
11.Voir Antoin E. Murphy, The Genesis of Macroeconomics : New Ideas from Sir William Petty to Henry Thornton, Oxford, Oxford University Press, 2009.
12.Sur ce mode de publication, voir Harold Love, Scribal Publication in Seventeenth-Century England, Oxford, Clarendon Press, 1993.
13.William Petty, « Anatomy Lecture » [Dublin, 1676] in The Petty Papers : Some Unpublished Writings of Sir William Petty, Marquis of Lansdowne (éd.), Londres, Constable, 1927, vol. II, p. 171.
14.Sur cette controverse, voir Jacques Dupâquier, « Londres ou Paris ? Un grand débat dans le petit monde des arithméticiens politiques (1662-1759) », Population, vol. LIII, nº 1-2, 1998, p. 311-325 ; Dénombrements, Introduction.
15.Journal économique, juin 1757, p. 157-179. Seuls les chapitres I, IV et V y sont traduits.
16.Les œuvres économiques de Sir William Petty, Henry Dussauze et Maurice Pasquier (trad.), Paris, V. Giard et E. Brière, 1905.
17.Une référence à l’Arithmétique politique de Petty apparaît en note, p. 78 de l’ouvrage (Abbé Dubos, Les intérêts de l’Angleterre mal-entendus dans la guerre présente, Amsterdam, G. Gallet, 1703).
18.Discourses on the Publick Revenues, and on the Trade of England (1697-1698) ; An Essay on the Probable Methods of Making a People Gainers in the Balance of Trade (1699). Dubos s’était procuré ces ouvrages par le biais de John Locke ; voir Gabriel Bonno, « Une amitié franco-anglaise du XVIIe siècle : John Locke et l’abbé Du Bos », Revue de littérature comparée, nº 24, 1950, p. 481-520.
19.Gabriel Bonno, « La culture et la civilisation britanniques devant l’opinion française, de la Paix d’Utrecht aux Lettres philosophiques (1713-1734) », Transactions of the American Philosophical Society, vol. XXXVIII, nº 1, 1948, p. 151.
20.Détail de la France (1695) ; Factum de la France (1705).
21.Voir Jacqueline Hecht, Pierre de Boisguilbert ou la naissance de l’économie politique, Paris, Institut national d’études démographiques, 1966 ; Gilbert Faccarello, Aux origines de l’économie politique libérale : Pierre de Boisguilbert, Paris, Anthropos, 1986. Jacqueline Hecht a souligné la filiation entre les thèses de Petty et celles de Boisguilbert. Gilbert Faccarello, sans exclure que Boisguilbert ait pu lire Petty, Child ou Temple, considère leur influence comme secondaire.
22.Ou ce que Joseph Drouet appelle, à propos de l’abbé, la « manie de statistique » : Joseph Drouet, L’abbé de Saint-Pierre. L’homme et l’œuvre, Paris, H. Champion, 1912, p. 214.
23.Melon avait séjourné à Londres en 1691 dans le cadre d’une mission diplomatique.
24.Cité par Georges Weulersse, Le mouvement physiocratique en France, de 1756 à 1770, Paris, F. Alcan, 1910, p. 16.
25.Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, s.l.s.n., 1736, chap. XXIV, p. 321.
26.Ibid. Melon reprendra, pour la critiquer, l’estimation que fait Petty de la « valeur d’un homme ».
27.Voir l’article d’Yves Citton, « Les comptes merveilleux de la finance. Confiance et fiction chez Jean-François Melon », Féeries, nº 2, 2005, p. 125-160.
28.Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, p. 322-323.
29.William Petty, Political Arithmetick, or a Discourse Concerning the Extent and Value of Lands, People, Buildings […] [1676], in The Economic Writings of Sir William Petty, vol. I, p. 244 (traduction : Les œuvres économiques de Sir William Petty, Henry Dussauze et Maurice Pasquier (trad.), p. 268).
30.Fontenelle, « Éloge de Rémond de Montmort », publié dans l’Histoire de l’Académie royale des sciences, année 1719 ; Œuvres de Monsieur de Fontenelle, Paris, B. Brunet, 1742, t. VI, p. 64-65.
31.« Tout est réductible au calcul : il s’étend jusqu’aux choses purement morales » (Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, p. 318).
32.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Réflexions morales, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1741, t. XV, p. 84 ; voir Méthode géométrique, § 1.
35.William Petty, A Treatise of Taxes and Contributions, chap. V.
37.Gregory King, Natural and Political Observations and Conclusions Upon the State and Condition of England (1696). Ce texte capital dans l’histoire de l’arithmétique politique, où King reprend et corrige les calculs de population de Petty, est resté inédit jusqu’en 1802. Mais il était connu de Davenant, qui reprend ses chiffres et sa méthode dans ses propres travaux.
39.Dénombrements, § 24. Voir Edmund Halley, « An Estimate of the Degrees of Mortality of Mankind, Drawn from Curious Tables of the Births and Funerals at the City of Breslaw ; With an Attempt to Ascertain the Price of Annuities upon Lives », Philosophical Transactions of the Royal Society of London, nº 17, 1693, p. 596-610.
40.William Petty, Another Essay in Political Arithmetick Concerning the Growth of the City of London, in The Economic Writings of Sir William Petty, vol. II, p. 454-478. Cet essai, publié à Londres en 1683, fit l’objet d’un compte rendu dans le Journal des savants le 15 mars 1683.
41.Le calcul de Petty est lui-même inspiré par un passage des Observations sur les bulletins de mortalité de John Graunt, à la fin du chapitre XI.
42.William Petty, Political Arithmetick…, chap. V, p. 298.
43.Ibid., p. 301-302.
44.Gabriel Bonno, « La culture et la civilisation britanniques devant l’opinion française… », p. 50.
46.William Petty, A Treatise of Taxes and Contributions, in The Economic Writings of Sir William Petty, vol. I, p. 68 (traduction : Les œuvres économiques de Sir William Petty, Henry Dussauze et Maurice Pasquier (trad.), p. 77).
47.Ibid., chap. X.
48.Ibid., chap. II, p. 31 (nous traduisons).