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Utilité des dénombrements

Introduction, établissement et annotation du texte par Carole Dornier

De la fiscalité à la démographie

§ 1

Les réflexions de l’abbé de Saint-Pierre sur la fiscalité et sur les crises de subsistance vont l’amener à voir dans les dénombrements et plus particulièrement les dénombrements de population un moyen essentiel au service de l’action politique : en 1723, dans la première version publiée de son Projet de taille tarifée, il regrette le manque de données permettant de calculer aisément les pertes économiques ; il s’appuie sur le Nouveau dénombrement de Saugrain de 1720 pour tenter des estimations1 et propose de généraliser l’approche statistique dans l’ensemble des domaines du gouvernement :

[…] il serait très utile pour le bien de l’État, qu’il y eût sur chaque matière des dénombrements exacts et publics pour diriger les bons citoyens, qui ont un grand esprit, et qui ont le loisir, qui manque aux ministres : car de ces différents dénombrements ils tireraient souvent des vues très utiles pour les ministres mêmes et pour l’État […]. (Taille, § 53, variante A)
§ 2

En 1725, alors qu’il écrit à l’occasion d’une crise frumentaire, il juge indispensable, pour lutter contre les famines, de croiser dénombrement des populations et dénombrement des grains : on disposerait ainsi d’une appréciation des vrais besoins justifiant importations et exportations (Famine, § 46-48). L’année suivante, il publie dans le Mercure de France de novembre un compte rendu du Dictionnaire universel de la France ancienne et moderne paru en 17262, dans lequel il propose de calculer le nombre de personnes par famille ou par feu en estimant neuf personnes pour deux familles3. L’écrit intitulé Utilité des dénombrements paraît en 1733 dans le quatrième tome des Ouvrages de politique de l’abbé de Saint-Pierre et les deux copies manuscrites qui nous sont parvenues sont datées de mars 1732 : dans la mesure où l’une est antérieure à l’autre, il faut supposer que c’est durant ce mois que l’auteur a composé cet opuscule.

Dénombrement et économie politique

§ 3

L’intérêt de l’abbé de Saint-Pierre pour la démographie rejoint les vues des partisans d’une monarchie centralisée, gouvernants populationnistes4 soucieux de développer des instruments de mesure et de contrôle pour éviter les disettes ou améliorer la fiscalité, comme Richelieu et Colbert5. Dans le sillage de cette politique, Vauban avait théorisé et mis en pratique les dénombrements dans sa Méthode générale et facile pour faire le dénombrement des peuples (1686), utilisée dans l’établissement de la capitation par Pontchartrain et dans la célèbre enquête pour l’instruction du duc de Bourgogne6.

§ 4

L’abbé de Saint-Pierre s’inscrit dans la perspective quantitativiste de l’économie politique illustrée en Angleterre par Petty, en France par Boisguilbert7, celle de la recherche de l’utilité publique mesurable, dont la théorie, chez Vauban, est nourrie de l’expérience de l’ingénieur et qui diffusera dans le corps des Ponts et Chaussées8. À ces influences, il faut ajouter le rôle joué par l’Académie des sciences, qui non seulement entretient en Europe un réseau de correspondants relayant les travaux sur la mortalité et la démographie de Graunt, Petty, Halley, Leibniz, mais qui s’engage elle-même à mettre les sciences au service de l’économie comme par exemple dans l’« Enquête du Régent » destinée à réunir des informations à la fois quantitatives et qualitatives sur les richesses naturelles de la France9.

Doublement de population et chronologie biblique

§ 5

Dans l’Utilité des dénombrements, Saint-Pierre n’évoque pas la méthode par enquêtes à partir de formulaires de Vauban mais celle du multiplicateur universel, position qui montre sa connaissance des débats sur la démographie, qui confirme son intérêt pour les travaux de l’arithmétique politique anglaise et pour une méthode facile à mettre en œuvre, comme on le verra plus loin. Il commence par présenter ses réflexions sur le thème du doublement de la population, moyen utilisé en particulier par Petty pour mesurer la croissance et élément de débats théologiques en rapport avec l’âge du monde et la chronologie biblique10. L’abbé de Saint-Pierre propose un doublement théorique très approximatif de la population tous les huit cents ans, minoré par les épidémies et catastrophes, et donc supposé tous les mille deux cents ans, ce qui permet un calcul pour le passé et pour l’avenir à partir de l’estimation de la population mondiale. Cet intervalle de doublement de mille deux cents ans est celui proposé par Petty11. Ce qui oblige l’abbé à supposer un décuplement, à la place d’un doublement, pour atteindre les neuf cents millions de population mondiale estimée en 1732, selon un intervalle compatible avec l’âge du monde selon la Genèse : il s’aligne plus ou moins sur une version consensuelle, six à sept mille ans depuis la Création. Il évalue, avec la croissance attendue de la population, les ressources de terres disponibles sur chaque continent : récusant toute vision apocalyptique, il présente une estimation optimiste de la quantité de terres incultes par continent. Il ne partage ni l’idée, propagée par Vossius et relayée par Montesquieu, de la dépopulation de la terre, ni la crainte d’une terre trop peuplée12 : les chiffres qu’il présente pour estimer la population du monde sont hauts.

§ 6

Il termine cette entrée en matière par des remarques sur le thème des changements insensibles à l’échelle humaine qui affectent la terre, thème agité chez les Modernes et dans le monde académique – révolutions des astres13, idée des haussements et baissements de terrains14 –, thème associé à celui des inventions15. Loin de toute crainte apocalyptique ou de toute perspective providentialiste, il affirme sa foi dans la propagation de l’espèce et dans le progrès des sciences et des techniques au profit du « bonheur de la vie ».

À la recherche du bon multiplicateur : critique de la méthode de Halley

§ 7

L’abbé présente et discute ensuite une approche qui s’appuie sur les tables de mortalité et la recherche d’un multiplicateur universel, telle que développée par les auteurs anglais : Graunt, Petty, King et Davenant. Le multiplicateur universel correspondait au rapport existant entre l’effectif de la population d’un territoire de référence à une date donnée et le nombre de naissances comptées dans ses registres au cours de l’année précédente. Il était plus facile et moins coûteux de rassembler des données démographiques par les statistiques de naissances que par l’organisation de recensements de population : on multiplie le nombre de naissances enregistrées dans l’année par le multiplicateur calculé dans un cas favorable où l’on aurait obtenu simultanément le nombre de naissances et l’effectif exact de la population16. Il choisit de s’attarder sur la méthode de Halley à partir des chiffres des naissances et des décès des habitants de Breslau fournis pour les années 1687-1691 à la Royal Society par Caspar Neumann. S’il discute la validité d’un multiplicateur universel des naissances égal à 27,517 qu’il infère de la table de Halley, Saint-Pierre ne met pas en cause la méthode. Très vite, cependant, revient la question de l’importance respective des populations des capitales européennes, ici Paris, Londres et Vienne, qui pour les deux premières villes, avait déclenché au siècle précédent la querelle entre Petty et l’astronome français Adrien Auzout18. Derrière la recherche d’instruments de mesure, se profile l’enjeu de la puissance respective des États européens.

Un bureau des dénombrements

§ 8

L’idée la plus originale de cet opuscule pour le public français de la période, déjà présente chez Leibniz19, et esquissée dans les Préservatifs contre la famine de 1725 resté inédit (Famine, § 24-25), est celle d’un bureau perpétuel collectant au niveau du royaume les données nécessaires à la décision publique. C’est donc bien dans une perspective d’ensemble qu’il faut situer cet écrit, celle de la constitution d’une science du gouvernement, appuyée sur la connaissance de l’état du royaume, sur des capacités de prévision, science élaborée et diffusée par une académie politique, sur le modèle des institutions culturelles de la monarchie, projet développé dans le troisième tome de ses ouvrages qui paraît la même année que le texte sur les dénombrements20.

§ 9

Ambitionnant de devenir le Descartes de la politique21, l’abbé de Saint-Pierre cherche à mathématiser l’action publique. L’intérêt pour le dénombrement des populations est à mettre en rapport, chez lui, avec une perspective non seulement quantitativiste mais utilitariste : ce qui doit guider la politique est la plus grande utilité définie comme le plus grand bonheur du plus grand nombre, le plus de plaisir procuré et de peine évitée à un maximum de personnes22.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Utilité des dénombrements, archives départementales du Calvados, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 1-7. P. 1 : « mars 1732 ». (A)
Copie la plus ancienne, avec corrections et additions autographes.

Utilité des dénombrements, archives départementales du Calvados, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 1-6. P. 1 : « mars 1732 ». (B)
Copie intégrant les corrections et additions autographes de la précédente, mais ajoutant des chiffres datés de 1728 et 1729 (§ 48), supprimant la mention du célibat des religieux (§ 52).

Imprimé

Utilité des dénombrements, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, p. 255-267. (C)
Le texte de l’imprimé comporte quelques modifications de la dernière copie manuscrite : l’addition d’un 6e point à la fin du texte rejoignant une proposition des Préservatifs contre la famine (§ 62), la référence à une académie politique, et non plus à un bureau, pour solliciter et archiver les dénombrements (§ 57).

§ 10

Nous proposons le texte de l’imprimé (C) avec les variantes du premier texte sans ses corrections (A), et celles du deuxième (B), avec corrections mais légèrement différent de l’imprimé.


1.Claude-Marin Saugrain, Nouveau dénombrement du royaume par généralités, élections, paroisses et feux, Paris, P. Prault, 1720 ; voir Taille, § 53, variante A et § 476.
2.Claude-Marin Saugrain, Dictionnaire universel de la France ancienne et moderne, Paris, Vve Saugrain et P. Prault, 1726, 3 t.
3.Mercure de France, novembre 1726, p. 2491.
4.Sur le populationnisme de l’abbé de Saint-Pierre, voir Carole Dornier, Célibat, Introduction.
5.Voir Jacqueline Hecht, « L’idée de dénombrement jusqu’à la Révolution française », in Pour une histoire de la statistique française, t. I, Contributions [1977], Paris, Economica / INSEE, 1987, p. 44-45 ; Hervé Le Bras, Naissance de la mortalité. L’origine politique de la statistique et de la démographie, Paris, Gallimard / Seuil, 2000, p. 9.
6.Voir Edmond Esmonin, « Quelques données inédites sur Vauban et les premiers recensements de population », Population, vol. IX, nº 3, 1954, p. 507-512 ; Michèle Virol, « Connaître et accroître les peuples du royaume : Vauban et la population », Population, vol. LVI, nº 5, 2001, p. 845-875.
7.Voir Gérard Klotz, « Figures de la pensée quantitative en France », Dix-huitième siècle, nº 26, 1994, p. 51-56.
8.Voir Robert F. Hébert, « Fondements et développements de l’économie publique », Dix-huitième siècle, nº 26, 1994, p. 37-49.
9.Voir Christiane Demeulenaere-Douyère et David J. Sturdy, « Les sciences au service de l’économie : stratégies gouvernementales en Grande-Bretagne et en France au début du XVIIIe siècle », Documents pour l’histoire des techniques, nº 19, 2e semestre 2010, en ligne.
10.Comme l’a souligné Sabine Reungoat (« À l’école de l’Angleterre : échos de l’œuvre de William Petty dans la pensée économique française du premier XVIIIe siècle »), ce développement est directement inspiré de Another Essay in Political Arithmetick Concerning the Growth of the City of London (in The Economic Writings of Sir William Petty, Charles Henry Hull (éd.), Cambridge, University Press, 1899, vol. II, p. 454-478). Cet essai, publié à Londres en 1683, avait fait l’objet d’un compte rendu dans le Journal des savants le 15 mars 1683. Voir aussi Jean-Marc Rohrbasser, « William Petty (1623-1687) et le calcul du doublement de la population », Population, vol. LIV, nº 4-5, 1999, p. 694-695, note 4 ; Michèle Virol, « Connaître et accroître les peuples du royaume : Vauban et la population », p. 867.
11.William Petty, Another Essay in Political Arithmetick…, p. 462.
12.Sur la dépopulation, voir Montesquieu, Lettres persanes, 118 (texte de 1758). Sur la possibilité de nourrir une population plus nombreuse voir la réponse à l’Objection XXIII dans le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (Utrecht, A. Schouten, 1713, t. II, p. 119-122) ; voir Paix2, § 181.
13.Voir Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « Sur les taches de mars », Histoire de l’Académie royale des sciences, 1720, p. 93-95.
14.Sur les changements affectant les terrains, révélés par les vestiges, voir à propos de la lettre de Leibniz concernant le pilier des Nautes, Dénombrements, § 22, note 8 ; Montesquieu, Œuvres complètes de Montesquieu, t. X, Mes voyages, Jean Ehrard (dir.), Paris / Lyon, Classiques Garnier / ENS Éditions, 2012, p. 288 ; Montesquieu, Projet d’une histoire physique de la Terre ancienne et moderne, in Œuvres complètes de Montesquieu, t. VIII, Œuvres et écrits divers I, P. Rétat (dir.), Oxford / Naples, Voltaire Foundation / Istituto italiano per gli studi filosofici, 2003, p. 177-184.
15.L’invention est un thème de prédilection de l’histoire des sciences naissante, élaborée au sein de l’Académie royale des sciences, sous l’égide de Fontenelle, et un argument en faveur des Modernes ; Simone Mazauric, Fontenelle et l’invention de l’histoire des sciences à l’aube des Lumières, Paris, Fayard, 2007, p. 272-275.
16.Si par exemple en 1710 une ville avait enregistré 820 naissances, on pourrait alors estimer sa population au début de 1711 à 22 550 habitants (820 x 27,5) sans devoir procéder à aucune enquête particulière. Cette méthode ne vaut que si la situation démographique du territoire sous étude et celle du territoire de référence sont très proches et stables. Je remercie Bernard Delmas pour les précieuses informations fournies sur cette méthode.
17.Un multiplicateur des naissances de 27,5 signifie par exemple qu’à une population de 27 500 habitants a correspondu un flux annuel de 1 000 naissances.
18.Voir Jacques Dupâquier, « Londres ou Paris ? Un grand débat dans le petit monde des arithméticiens politiques (1662-1759) », Population, vol. LIII, nº 1-2, 1998, p. 311-325.
19.Voir Jacqueline Hecht, « L’idée de dénombrement jusqu’à la Révolution française », p. 56-57 ; Jacques et Michel Dupâquier, Histoire de la démographie : la statistique de la population des origines à 1914, Paris, Perrin, 1985, p. 116. L’abbé de Saint-Pierre, aumônier de la Palatine en relation avec le philosophe allemand, a correspondu avec Leibniz au moment de la rédaction de son Projet de paix perpétuelle (Correspondance G. W. Leibniz - Ch. I. Castel de Saint-Pierre, André Robinet (éd.), Paris, université Paris 2, Centre de philosophie du droit, 1995). Lié à Fontenelle et à Varignon, il pouvait également connaître ses travaux par les débats et informations issus de l’Académie des sciences. Voir Arthur Birembaut, Pierre Costabel, Suzanne Delorme, « La correspondance Leibniz-Fontenelle et les relations de Leibniz avec l’Académie royale des sciences en 1700-1701 », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, t. XIX, nº 2, 1966, p. 115-132.
20.Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, « Sur la grande utilité d’une académie politique », in Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 11-25.
21.Voir Autobiographie, § 33-34 ; Carole Dornier, « Le progrès de la raison, de l’éloquence et des lettres au service de l’utilité publique : l’abbé de saint-Pierre, Descartes de la politique », in Écrire et penser en moderne (1687-1750), Christelle Bahier-Porte et Claudine Poulouin (dir.), Paris, H. Champion, 2015, p. 277-287.
22.Sur l’utilitarisme de l’abbé de Saint-Pierre, voir Carole Dornier, « Un utilitarisme normatif ».