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UTILITÉ DES DÉNOMBREMENTS

§ 1

[•]J’ai vu dans un dénombrement fait vers 1682, sous le ministère de feu M. Colbert, qu’il y avait environ huit cent mille habitants dans Paris, qu’il y en mourait année commune dix-neuf mille, et qu’il y en naissait environ vingt mille1.

§ 2

J’avais cru jusque-là que la multiplication du genre humain allait beaucoup plus vite, car on voit qu’en même temps que huit cent mille produisent vingt mille, il en meurt dix-neuf mille, il ne reste donc d’augmentation que mille pour huit cent mille.

§ 3

Cela prouverait que pour doubler le peuple de Paris, pour doubler les habitants de France, les habitants d’Europe, et du reste de la Terre, il faut huit cents ans. Mais sur cette supputation il y a à rabattre :

§ 4

Ce qu’en emportent les guerres civiles ;

§ 5

Ce qu’en emportent les guerres étrangères ;

§ 6

Les pestes et autres maladies épidémiques ;

§ 7

Les famines ;

§ 8

Les naufrages ;

§ 9

Les bouleversements par les tremblements ;

§ 10

Les inondations, etc.

§ 11

Toutes ces pertes extraordinaires retardent fort la multiplication du genre humain, et peut-être que le nombre des habitants n’en peut être doublé qu’en douze cents ans, au lieu de huit cents.

§ 12

On pourrait donc compter que dans douze cents ans il y aura seize cent mille habitants dans Paris, quarante millions d’habitants en France, et dix-huit cents millions d’habitants sur la Terre, car on en suppose présentement environ neuf cents millions.

§ 13

Voici le fondement de la supputation des neuf cents millions d’habitants2 sur la Terre, le supputateur met la France à vingt millions, et la France comme la neuvième partie de l’Europe.

France20 millions
Angleterre et Hollande20
Allemagne24
Suède et Danemark16
Pologne20
Moscovie européenne24
Turquie européenne24
Italie et îles16
Espagne et Portugal16
 ____________
[Total Europe]180 millions
  
Asie double de l’Europe360
Afrique comme l’Europe180
Amérique comme l’Afrique180
 ____________
[Population mondiale]900 millions
§ 14

Sur le pied de cette progression on pourrait juger qu’il y a douze cents ans qu’il n’y avait sur la terre que la moitié des habitants, c’est-à-dire 450 millions, et ainsi en descendant, il y a 2 400 ans, 225 millions, il y a 3 600 ans, 112 millions cinq cent mille personnes, qu’il y a 4 800 ans qu’il n’y avait sur la terre que 56 millions deux cent cinquante mille personnes, qu’il y a six mille ans qu’il n’y avait sur la terre que vingt-trois millions cent vingt mille personnes, c’est-à-dire guère plus qu’il n’y en a présentement sur la seule France.

§ 15

Mais voyons ce qui peut se conclure de cette progression sur l’âge du monde en simple philosophe3.

§ 16

Supposons que la postérité d’un homme et d’une femme, déduction faite des morts, soit parvenue à douze cents personnes en douze cents ans.

AnnéesPersonnes
L’an 1200, après le premier accouchement1 200
L’an 2400, après cet accouchement2 400
L’an 36004 800
L’an 48009 600
§ 17

On trouverait, l’an 23000 du premier accouchement, environ six cent trente millions de personnes, et six cents ans après, savoir l’an vingt-trois mille six cent, on trouverait plus que les neuf cents millions d’habitants qui sont aujourd’hui sur la Terre, ce qui serait une preuve que les Égyptiens et les Assyriens font de mauvais calculs sur l’ancienneté de l’habitation de la Terre, quand ils la supposent habitée depuis plus de quatre cent soixante-dix mille ans4.

§ 18

Et même si l’on suppose que les premiers hommes aient vécu trois fois plus que nous, et que les femmes aient été propres à la génération trois fois plus longtemps que les femmes de ce siècle, il se trouvera au bout de douze cents ans du premier accouchement dix fois plus d’habitants que douze cents, ce qui diminuera tellement l’espace5 qu’il faut pour que la Terre ait neuf cents millions d’habitants, qu’il ne faudra pas plus de six ou sept mille ans, qui est l’espace que nous donne le livre de la Genèse6.

§ 19

À l’égard du terrain et du terroir nécessaire pour faire subsister le genre humain sur la terre, il paraît qu’il reste dix fois plus de terre inculte qu’il ne faut pour les habitants d’Europe, qu’il en reste trente fois plus qu’il ne faut en Asie, cinquante fois plus qu’il ne faut en Afrique, et cent fois plus qu’il ne faut en Amérique, et qu’ainsi d’ici à dix fois douze cents ans, c’est-à-dire d’ici à douze mille ans, il y aura en Europe seule plus de terrain qu’il ne faut pour en nourrir les habitants, sans les vastes déserts de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique7. En voilà pour plus de cent mille ans, et d’ici là il y aura peut-être de grands changements dans [•] notre éloignement du Soleil, et dans l’éloignement des tourbillons entre eux.

§ 20

Tout change insensiblement dans le [•] mouvement des astres. Il est vrai que ces changements sont insensibles, mais ils deviennent très sensibles en six ou sept mille ans, surtout lorsque les observations des astronomes se succèdent [•].

§ 21

Les révolutions des astres ne sont jamais parfaitement égales, ces petites inégalités multipliées produiront à la longue de grands changements que nous ne saurions deviner ni calculer faute d’observations précédentes.

§ 22

Par le monument ou autel dédié à Tibère il y a environ 1 700 ans trouvé dans le chœur de l’église cathédrale de Paris vers 1713, on conclut avec fondement que [•] les montagnes s’abaissent, et que le fond des rivières et leurs rivages haussent sensiblement chaque siècle [•], et que le lit de la Seine à Paris a haussé de plus de six pouces en cent ans, parce que ce monument dédié par les marchands navigateurs s’est trouvé neuf pieds plus bas que [•] la superficie de l’eau de la Seine dans son état mitoyen8.

§ 23

Les arts et les sciences croîtront à proportion que les hommes se multiplieront, et surtout à proportion que la police se perfectionnera, et elle se perfectionnera à mesure que les capitales croîtront en grandeur, et comme il y a douze cents ans que la plus fertile imagination n’eût jamais pu deviner la centième partie des choses que nous avons trouvées depuis dans les arts et dans les sciences, nous ne saurions présentement imaginer la centième partie de ce que les hommes inventeront d’ici à douze cents ans pour augmenter les commodités et le bonheur de la vie, surtout s’il s’établit, comme je l’espère, une police entre les souverains d’Europe qui préserve les nations des guerres civiles et étrangères.

DÉNOMBREMENT D’HABITANTS

§ 24

Il y a dans un journal de l’Académie royale de Londres un dénombrement curieux, fait par M. Newman9, des habitants de Breslau, capitale de Silésie, en [•] 1661, avec des réflexions de M. Halley, anglais, qui montrent plusieurs utilités de ces sortes de dénombrements.

§ 25

Le nombre de ces habitants était trente-quatre mille, il met les enfants depuis un jour jusqu’à un an pour la première classe, les enfants depuis un an jusqu’à deux pour la seconde classe, et il fait ainsi cent classes jusqu’à cent ans.

§ 26

Il naissait alors à Breslau année commune 1 238 personnes, et il en mourait 1 17410.

§ 27

Si 1 238 enfants naissent dans une ville de 34 000 personnes11, comme il y a environ vingt-sept fois et demie douze cent trente-huit dans trente-quatre mille, il s’ensuivrait par la même proportion que si en 1720 il est né dans Paris 17 679 enfants12, il y avait alors à Paris seulement environ vingt-sept fois et demi autant d’habitants qu’il y en naît tous les ans, c’est-à-dire environ 480 mille, ce qui est un nombre beaucoup moindre que celui [•] qu’on dit qu’avait trouvé feu M. Colbert, car on le fait monter à plus de huit cent mille habitants13 [•]. Or si la proportion de vingt mille enfants à huit cent mille habitants subsiste, c’est comme d’un à quarante, ce qui est bien différent de la proportion d’un à vingt-sept et demi, qui est le fondement de la table de M. Halley.

§ 28

De 1 238 enfants qui naissent il y en a trois cent quarante-huit qui meurent dans l’année de leur naissance, et la moitié des 1 238 n’arrive pas à dix-huit ans.

§ 29

De 7 000 femmes au-dessus de seize ans, et au-dessous de quarante-cinq, il n’en naît que 1 238 enfants, ce qui est un peu plus de la sixième partie des femmes en âge d’avoir des enfants.

§ 30

À Londres en 1719 il mourut 25 379, et en 1720 il n’en est mort que 17 479, au lieu qu’à Paris en la même année 1720, il y en est mort 20 371 et né 17 67914. Ordinairement il naît un vingtième plus de personnes qu’il n’en meurt [•] [•]. En 1728, [il est] né à Londres 8 497 garçons, 8 156 filles, total 16 652 enfants. Et à Paris cette même année 1728, il est né 16 887 enfants. À Vienne il est né, en 1729, 5 573 enfants.

§ 31

On peut conclure des [•] naissances de Londres et de Paris que le nombre des habitants de ces deux villes est à peu près égal [•].

§ 32

À Vienne en 1720 il y est mort 6 825. Cela prouve que les habitants de Vienne ne sont qu’environ le tiers des habitants de Paris [•].

UTILITÉ D’UN BUREAU
Pour recueillir les divers dénombrements

§ 33

Notre politique est encore dans l’enfance, puisque nous en sommes encore à dire que nos ministres, chacun dans leur département, devraient [•] avoir soin de procurer au public des dénombrements exacts de tout ce qui entre dans la science du gouvernement [•]. L’Académie politique15 devrait être chargée de ce soin. Nous avons grand intérêt d’avoir dans cette science un grand nombre de démonstrations. Or nous ne pouvons les avoir solides qu’en réduisant toutes les preuves à la simple arithmétique [•] fondée sur les dénombrements.

§ 34

Les bons démonstrateurs tâchent d’estimer tout par rapport au revenu annuel en argent comme un point fixe d’estimation du nombre et de la grandeur des avantages et des désavantages annuels d’un projet. Or comment fonder sur chaque matière des calculs arithmétiques si le ministère ne nous procure des dénombrements exacts sur toutes ces matières ?

§ 35

1°. Il faut que plusieurs de ces dénombrements soient imprimés au moins tous les [•] cinq ans, afin que, tombant entre les mains des politiques spéculatifs, ils puissent, avec le loisir qu’ils ont, en faire des combinaisons utiles au bien public.

§ 36

2°. Pour diriger et obtenir des différents bureaux des divers ministères de pareils dénombrements et les faire imprimer, il faut [•] [•] que l’Académie politique soit chargée de solliciter ces dénombrements dans tous les bureaux des trois ministères.

§ 37

Nous voyons que le Parlement d’Angleterre demande souvent les dénombrements de telles ou telles marchandises qui entrent ou qui sortent du royaume en telles et telles années. Et c’est sur de pareils fondements solides qu’ils font des règlements utiles au commerce de la nation [•]. Quand les dénombrements sont justes, on peut porter ses preuves jusqu’à la démonstration arithmétique.

§ 38

3°. Les Anglais font mieux leurs dénombrements de morts et de naissances que nous. Dans les morts ils marquent les maladies et les accidents, les sexes, les âges par classe depuis un jour jusqu’à un an, depuis un an jusqu’à deux, etc. Nous pourrions perfectionner ainsi notre dénombrement pour l’utilité de la médecine.

§ 39

4°. Il n’y a qu’une compagnie subsistante qui ait assez de constance pour continuer tous les ans les informations commencées, et pour les donner au public.

§ 40

5°. Il est étonnant qu’une information aussi facile qu’est l’information des habitants de Paris ne soit pas encore faite, et ne se fasse pas tous les ans par sexe et par âge [•].

§ 41

6°. [•] Il serait facile, par exemple, à un intendant de savoir combien année commune il croît de différents blés dans chaque paroisse de son intendance, et cela par les dîmes qui s’y lèvent, et combien d’habitants. Le Conseil pourrait voir combien il faut qu’il sorte de blé de telle province, et combien il faut qu’il en entre dans telle autre pour la nourriture des habitants. Combien il en faut laisser sortir du royaume telle année, ou combien il y en faut faire entrer, et combien il faut de magasins de telle quantité en telle ou telle province, et en telle ville, pour être toujours en état de subsister jusqu’à la récolte prochaine. Il ne faut pour cela que des dénombrements qu’on rendra tous les ans plus exacts16.


1.Dans son « Abrégé du dénombrement des peuples du royaume », Vauban donne pour Paris 720 000 habitants en 1694 et 856 938 en 1700 (La dîme royale, Paris, Librairie de la Bibliothèque nationale, 1897, p. 134). Les statistiques de l’état civil de la ville ont été publiées régulièrement sous Colbert de 1670 à 1684 ; voir E. Charlot et Jacques Dupâquier, « Mouvement annuel de la population de la ville de Paris de 1670 à 1821 », Annales de démographie historique, 1967, p. 511-519.
2.Le thème de la dépopulation contemporaine de la terre, opposant l’Antiquité peuplée à la désertification du monde moderne, conduit Isaac Vossius à estimer la population de son temps à 320 millions en 1680. Le jésuite Jean-Baptiset Riccioli l’avait évaluée à un milliard en 1660. L’abbé de Saint-Pierre choisit donc l’estimation haute ; voir Marie-Élizabeth Ducreux, « Les premiers essais d’évaluation de la population mondiale et l’idée de dépopulation au XVIIe siècle », Annales de démographie historique, 1977, p. 421-438.
3.Philosophe : « qui s’applique à l’étude des sciences, et qui cherche à connaître les effets par leurs causes et par leurs principes » (Académie, 1718).
4.Allusion aux débats sur les sources des chronologies des anciens peuples, d’après Manéthon et Bérose, qui ne cadraient pas avec la chronologie biblique. Certains savants avaient préféré à la version de la Vulgate celle de la bible des Septante proposant un espace plus long compatible avec les témoignages de l’antiquité égyptienne et chaldéenne ; voir Claudine Poulouin, « La bibliothèque antédiluvienne ou les métamorphoses de la mémoire », Littératures classiques, nº 66, 2008, p. 179-195.
5.Espace, au sens d’intervalle de temps (Furetière, 1690).
6.Les questions du temps écoulé entre la Création et la naissance de Jésus-Christ, différemment calculé dans la Vulgate (environ 4 000 ans) et la bible des Septante (environ 5 000 ans), avaient été l’objet de débats d’abord autour de l’ouvrage du père Pezron, qui suivait les Septante (Paul-Yves Pezron, Défense de l’antiquité des temps, Paris, J. Boudot, 1691), puis, entre 1718 et 1727, entre Fréret et Newton ; voir Claudine Poulouin, « La connaissance du passé et la vulgarisation du débat sur les chronologies dans l’Encyclopédie », Revue d’histoire des sciences, t. XLIV, nº 3-4, 1991, p. 398.
7.Sur la possibilité de nourrir une population toujours plus nombreuse, voir la réponse à l’Objection XXIII dans le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (Utrecht, A. Schouten, 1713, t. II, p. 119-124) ; voir Paix 2, § 181.
8.Appelé aujourd’hui pilier des Nautes, ce groupe de bas-reliefs des Nautae Parisiaci a été découvert le 16 mars 1711 sous la cathédrale Notre-Dame de Paris et a eu aussitôt de nombreux commentateurs, dont Leibniz qui, dans une lettre en français à la princesse Palatine, dont l’abbé est l’aumônier, remarque : « On peut juger par l’endroit bas où ces sculptures ont été trouvées combien le terrain a été haussé. On trouve la même chose à Rome » (Collectanea Etymologica […], Hanovre, N. Foerster, 1717, t. I, p. 76) ; Charles César Baudelot de Dairval, Description des bas-reliefs anciens, trouvés depuis peu dans l’Église Cathédrale de Paris, Paris, P. Cot, 1711. Voir Paul-Marie Duval, « Le groupe de bas-reliefs des “Nautae Parisiaci” », Monuments et mémoires de la fondation Eugène Piot, t. XLVIII, fasc. 2, 1954, p. 63-90.
9.Leibniz avait mis en relation Henri Justel, de la Royal Society de Londres, avec Caspar Neumann (1648-1715), pasteur et professeur à Breslau, pour des recherches sur la durée de vie des hommes et le nombre d’habitants. À la mort de Justel, l’astronome Edmund Halley (1656-1742), assistant-secrétaire de la prestigieuse société, publie et commente la table de mortalité des habitants de Breslau fournie par Neumann dans les Philosophical Transactions of the Royal Society of London (« An Estimate of the Degrees of Mortality of Mankind […] », nº 17, 1693, p. 596-610 ; « Some Further Considerations on the Breslaw Bills of Mortality », ibid., p. 653-656) ; voir Hervé Le Bras, Naissance de la mortalité. L’origine politique de la statistique et de la démographie, Paris, Gallimard / Seuil, 2000, p. 257-267).
10.Période de 1687 à 1691 inclus ; Edmund Halley, « An Estimate of the Degrees of the Mortality of Mankind […] », p. 598.
11.Voir la table construite par Halley pour ce calcul dans « An Estimate of the Degrees of the Mortality of Mankind […] », p. 600.
12.Nombre de baptêmes d’après les statistiques publiées ; E. Charlot et Jacques Dupâquier, « Mouvement annuel de la population de la ville de Paris de 1670 à 1821 », p. 512.
13.Voir plus haut, note 1.
14.Le nombre de naissances et de décès par an pour les capitales d’Europe était publié dans la Gazette d’Amsterdam ; voir Montesquieu, Œuvres complètes de Montesquieu, t. XIII, Spicilège, Rolando Minuti (éd.), Oxford / Naples, Voltaire Foundation / Istituto italiano per gli studi filosofici, 2002, nº 319, 336, 468.
15.Voir « Sur la grande utilité d’une Académie politique », in Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 11-25.
16.Ce dernier paragraphe reprend une proposition des Préservatifs contre la famine, rédigé en 1725 ; voir Famine, § 35-49.