Pour citer ce texte

PROJET POUR RENDRE LES CHEMINS PRATICABLES EN HIVER [•]

AVERTISSEMENT [•]

§ 1

J’ai travaillé autrefois sur l’importance et sur les moyens de rendre les chemins aussi commodes en hiver qu’en été1. J’ai mis en abrégé dans ce mémoire ce qu’il y avait de plus considérable dans ceux que j’avais faits, et j’espère que l’on verra facilement que lorsque je propose d’augmenter le subside nécessaire pour réparer les chemins, je ne fais autre chose que de proposer au gouvernement de dépenser et d’avancer cent pistoles par an en pavé pour en recueillir par an plus de huit cents.

§ 2

Or personne ne peut disconvenir qu’il est très utile de montrer à ceux qui gouvernent par un calcul suffisant que l’augmentation d’un subside qui serait employé tout entier à la dépense des chemins rapportera aux particuliers qui paieront cette augmentation beaucoup plus de profit que l’argent qui est avancé pour le commerce maritime le plus lucratif.

ESTIMATION [•]
Des pertes annuelles causées par le mauvais état des chemins en hiver

§ 3

Pour parvenir à faire cette estimation avec quelque sorte de justesse par rapport à tout le royaume, je ferai une estimation particulière par rapport à une de ses parties ; ensuite quand ces pertes seront connues par rapport à cette partie, et lorsque la proportion que cette partie peut avoir avec le reste du royaume sera aussi connue, il sera facile d’en conclure le total des pertes annuelles que fait l’État faute de bons chemins. Je prendrai donc pour exemple l’élection de Valognes, que je connais mieux qu’aucune des autres.

PREMIÈRE SOURCE DES PERTES ANNUELLES DANS L’ÉLECTION DE VALOGNES [•]
Les voitures y coûtent soixante mille livres plus qu’elles ne coûteraient si les chemins étaient aussi commodes en hiver qu’en été.

§ 4

Ce qui augmente le prix des marchandises, ce sont les frais du transport, et souvent elles ne coûtent presque rien sur le lieu, comme la pierre dans la carrière, mais il en coûte pour la tirer, et pour la transporter, il faut nourrir et entretenir des hommes et des chevaux pour les voitures. Or si les chemins étaient aussi commodes en temps de pluie qu’en temps sec, si par des zigzags ou par des tournants on avait rendu plus faciles les montées et les descentes, si par des pavés l’on avait remédié aux trous et aux ornières qui se font dans les terres grasses ou marécageuses, chaque cheval porterait en hiver autant qu’en été, c’est-à-dire environ un quart de plus, et ferait un quart plus de chemin en même espace de temps ; de même s’il y avait plus de ponts, on abrégerait fort le chemin.

§ 5

Une charrette, pour porter le même fardeau, aurait un tiers ou un quart moins d’hommes et de chevaux, ou, ce qui revient au même, elle porterait un tiers ou un quart plus pesant, il y aurait même un quart plus de marchandises tirées sur des roues. Or on sait que pour les frais de la voiture il y a près de la moitié à gagner à faire tirer sur des roues ce que l’on ferait porter sur des chevaux, et il est visible que ce plus d’hommes et de chevaux qu’il faut employer aux voitures à cause des mauvais chemins est une pure perte pour les habitants, et que les délivrer de cette grande perte, c’est leur procurer un grand profit. Mais voyons la chose dans un plus grand détail.

§ 6

L’élection de Valognes est composée de cent-soixante-quinze paroisses d’environ cent feux ou familles, l’une portant l’autre2. Le canton du Val de Saire, au milieu duquel est le bourg de Saint-Pierre-Église, lieu de ma naissance, contient environ dix-sept paroisses, et fait environ la dixième partie de l’élection, soit pour l’étendue, ou pour la valeur des terres, soit pour le nombre d’habitants, ou pour le commerce.

§ 7

J’ai trouvé que dans ces dix-sept paroisses, il y avait environ soixante-deux charrettes attelées de quatre bœufs et de deux petits chevaux, et qu’il y avait outre cela six cent trente petits chevaux de voiture chez les paysans. Il faut deux hommes pour chaque charrette, et un homme pour mener deux chevaux de charge ; les bœufs coûtent autant que les petits chevaux à nourrir et à remplacer.

§ 8

Supposons donc ces soixante-deux charrettes attelées de six petits chevaux, ce sera trois cent soixante-douze chevaux pour ces charrettes, lesquels joints avec six cents autres font environ mille petits chevaux, et quatre cent quarante hommes dans le canton de cette élection.

§ 9

Suivant la proportion décuple, il faut qu’il y ait dans l’élection entière dix mille chevaux et quatre mille quatre cents hommes occupés aux voitures la plus grande partie de l’année. Or si les chemins étaient bien tenus, on épargnerait le quart des hommes et des chevaux, c’est-à-dire onze cents hommes et deux mille cinq cents chevaux pour charrier le même poids, ou bien avec le même nombre d’hommes et de chevaux on charrierait un quart davantage de denrées, ce qui revient au même. Il y a donc pour ce seul article un quart de l’entretien et de la nourriture de ces hommes et de ces chevaux à épargner pour le temps qu’ils sont employés à voiturer.

§ 10

Chaque homme employé aux voitures ne peut coûter moins en gages et nourriture que [•] cent soixante livres, c’est cent soixante-seize mille livres, dont déduisant la moitié pour les jours qu’ils emploient à autre chose qu’à voiturer, il reste [•] quatre-vingt-huit mille livres qu’on épargnera sur cet article.

§ 11

Chaque cheval l’un portant l’autre coûte par an en ce canton-là au moins [•] cent vingt livres à nourrir, à ferrer, à entretenir d’équipage et à refournir par achat, ainsi ces deux mille cinq cents chevaux coûtent au moins [•] trois cent quatre mille livres, dont déduisant la moitié pour les jours qu’ils sont employés à autre chose qu’à voiturer, il reste cent cinquante-deux mille livres, laquelle somme, jointe à celle de quatre-vingt-huit mille livres, fait deux cent quarante mille livres, dont l’élection perd le quart, c’est-à-dire soixante mille livres par les mauvais chemins, et qu’elle gagnera quand on les aura rendus commodes : ce que je m’étais proposé de démontrer.

SECONDE SOURCE DE PERTES ANNUELLES [•]
On n’ose faire des voyages qui rapporteraient plus de vingt-deux mille cinq cents livres.

§ 12

Il y a beaucoup de gens qui ont des terres à visiter, et qui n’oseraient y aller l’hiver à cause des mauvais chemins, au lieu que si les chemins étaient aussi commodes en hiver qu’en été, ils y feraient plusieurs voyages utiles. Ainsi ils manquent à vendre et à acheter à propos, les denrées trop gardées dépérissent, les réparations triplent, les moulins chôment, les ouvriers ne sont employés qu’à demi, les terres demeurent quelque temps sans être affermées ni cultivées, on néglige de planter. Or toutes ces choses sont en pure perte pour l’État, et cette perte ne peut être estimée moins que la quarantième partie de revenu en fonds de terre, une pistole sur quarante.

§ 13

Il y a dans l’élection de Valognes au moins neuf cent mille livres en fonds de terre, à en juger par les quatre-vingt-dix mille livres du dixième. Or la quarantième partie de neuf cent mille livres tous frais faits monte à vingt-deux mille cinq cents livres de perte par an, que cause pour cet article le mauvais état des chemins [•].

§ 14

Cet article d’estimation a été trouvé trop faible de moitié par des connaisseurs. Mais j’aime mieux faillir par estimer ces pertes trop peu que par les estimer trop.

TROISIÈME SOURCE DE PERTES ANNUELLES [•]
Les mauvais chemins empêchent un profit de plus de quatre-vingt-dix mille livres en échanges et en commerce.

§ 15

On sait que le commerce ne se fait que par des échanges. Car les ventes, les achats, et toutes les autres conventions du commerce ne se font que dans le dessein d’avoir une chose pour une autre, d’avoir, par exemple, des denrées, des habits, des maisons, etc. pour de l’or, pour de l’argent, ou d’avoir de l’or, ou de l’argent pour des denrées, pour des meubles, pour des maisons, etc.

§ 16

Tous ces marchés ne sont que des échanges, mais il y a une chose essentielle à remarquer, c’est que les deux parties gagnent toujours ou croient toujours gagner à leur échange, car, sans ce gain réciproque soit réel soit apparent, nul échange, nul marché ne se ferait [•], et il arrive communément que l’acquéreur d’une maison, d’une terre, lui donne par son industrie et par sa dépense une beaucoup plus grande valeur que celui qui la vend, ce qui tourne au profit et de l’acquéreur et de l’État.

§ 17

Il y a des échanges où l’un gagne seul, tandis que l’autre y perd, mais si le gain de l’un est égal à la perte de l’autre, ces échanges ne sont ni nuisibles ni avantageux à l’État, lorsqu’ils se font entre citoyens du même État. Ces sortes d’échanges sont rares en comparaison de ceux où les deux parties font du profit soit également, soit inégalement.

§ 18

De là il suit que tout ce qui sert à faciliter, à multiplier ces marchés utiles, et ces échanges avantageux entre citoyens, sert à multiplier leurs profits et à les enrichir, et que tout ce qui y apporte de la difficulté, tout ce qui sert à en diminuer le nombre appauvrit les particuliers, et par conséquent l’État. Grand principe de politique, où l’on fait beaucoup d’attention en Angleterre et encore plus en Hollande [•], en comparaison de l’attention que l’on y donne en France, et en Allemagne.

§ 19

À l’égard des marchés de terres et autres immeubles, il est évident, par exemple, que celui qui a le talent du commerce de mer, et qui s’y distingue, en donnant pour vingt mille livres une terre qui ne lui rapporte que mille livres par an, mettant cet argent dans le commerce, gagnera avec son travail et son industrie plus de trois mille livres année commune, tandis que celui qui achète cette terre qui est dans son voisinage en augmentera le revenu de près de la moitié par son talent à mettre les terres en valeur ; tous deux gagnent considérablement quoique inégalement à ce marché.

§ 20

De même si un habitant de Paris a une terre de trois mille livres de rente près de Valognes, tandis qu’un habitant de Valognes en a une de pareille valeur près de Paris, s’ils font échange, il est évident qu’ils y gagneront tous deux plus d’un quart par les augmentations qu’ils y pourront faire commodément, par les réparations qu’ils feront à temps, par les retranchements des voyages, et par la cessation de la peine et de l’embarras de faire venir leur revenu, ils pourront même y aller consommer leurs denrées, ou en faire venir chez eux à la ville, s’ils ne trouvent pas de fermiers, tels sont les profits qui résultent des échanges des immeubles.

§ 21

À l’égard des échanges des choses mobilières les profits en sont à la vérité plus petits, mais comme ces sortes d’échanges sont continuels, et qu’on en peut faire un grand nombre dans un jour, comme font les marchands, les moindres petits profits, lorsqu’ils sont fréquents et fort multipliés, équivalent à des profits plus grands, qui sont moins fréquents.

§ 22

Une des causes du profit qui se fait par les deux parties dans l’échange des choses mobilières, c’est que chacun donne du superflu qu’il estime moins pour avoir quelque chose qui lui est nécessaire, ou qu’il regarde comme nécessaire et qu’il estime plus. Tel a trop de blé pour la nourriture de sa famille et manque de vin, tandis que tel autre a trop de vin et manque de blé. Ce superflu de blé est peu estimé par l’un, mais fort estimé par l’autre. Ces deux hommes ou, si vous voulez, ces deux nations font échange et y gagnent beaucoup, car alors leur superflu par cet échange équivaut au nécessaire. Ainsi il arrive qu’une terre qui n’est propre en elle-même qu’à rapporter du vin devient propre par le moyen des échanges à rapporter du blé, et toutes les autres choses nécessaires et commodes à la vie. Les Hollandais tirent peu de profit de leurs terres en comparaison du profit qu’ils font à porter, à reporter et à échanger toutes sortes de denrées et de marchandises.

§ 23

Or cette multitude prodigieuse de petits échanges entre les vendeurs et les acheteurs serait encore la moitié plus grande dans les six mois d’hiver si les acheteurs et les vendeurs n’avaient rien à craindre des mauvais chemins, et si les marchandises pouvaient se voiturer facilement aux foires, aux marchés, aux ports et aux villes.

§ 24

Quand je suppose que les terres de l’élection de Valognes montent environ à neuf cent mille livres [•], je ne compte dans le revenu des terres que la valeur des denrées de la première main, c’est-à-dire le blé, le lin, la laine, etc. vendue au marché, mais je n’y compte pas le profit que font les marchands de blé, les boulangers, les fileuses, les dentelières, les tisserands, les blanchisseurs, les marchands de toiles, les manufactures de bas, les drapiers, etc. et tous les autres marchands. Ces profits de la seconde, troisième et quatrième main compensent, en cette élection, un revenu qui est du moins double du revenu des fonds de terre, c’est-à-dire qu’il monte au moins à dix-huit cent mille livres, et irait bien plus loin si le commerce était florissant.

§ 25

Or l’augmentation qui arriverait à cette espèce de revenu par la multiplication des échanges, si les chemins étaient en bon état, ne peut être estimée moins qu’au [•] centième de ce même revenu, c’est-à-dire quatre-vingt-dix mille livres. Voilà encore une très grande perte annuelle.

QUATRIÈME SOURCE DE PERTES ANNUELLES [•]
Plus de dix mille livres de chevaux estropiés, etc.

§ 26

Dans les mauvais chemins les voitures versent plus aisément, elles se rompent donc plus souvent, les marchandises en sont endommagées, les chevaux s’estropient ; il y a beaucoup de mauvais endroits où il s’estropie presque tous les jours plusieurs chevaux durant un hiver. On peut donc compter que ces mauvais chemins causent dans l’élection la perte d’un cheval sur [•] quarante pendant un hiver. Ces chevaux de voiture montent à dix mille dans l’élection, ainsi c’est [•] deux cent cinquante chevaux de perte que causent tous les ans à l’élection les mauvais chemins. Or en estimant ces chevaux à [•] cinquante francs l’un portant l’autre, ce fera douze mille cinq cents livres, sans compter les voitures brisées, les chevaux de carrosses estropiés, etc.

§ 27

[•]Ces quatre pertes annuelles causées à l’élection de Valognes par les mauvais chemins montent à cent quatre-vingt-cinq mille livres. Or en faisant tous les ans une dépense de vingt mille livres dans cette élection en pavé et en remuement de terre, on peut juger que dans quatre ou cinq ans cette avance rapporterait par an plus de huit cents pour cent de profit.

Proportion de l’élection de VALOGNES au reste du royaume

§ 28

L’élection de Valognes fait à peu près la huitième partie de la généralité de Caen, et cette généralité fait à peu près le tiers de la Normandie, et effectivement de trente parties que paie la province à l’État cette généralité en paie dix, celle de Rouen quatorze, et celle d’Alençon six ou environ, et l’on peut regarder les trois généralités de Normandie comme la dixième partie du royaume. De sorte que comme la généralité de Caen en fait la trentième partie, il en résulte que l’élection de Valognes en fait la deux cent quarantième partie, je ne dis pas pour l’étendue mais pour le revenu, parce que le terroir est des meilleurs. Les habitants y sont nombreux, ils y sont plus laborieux, et des plus industrieux ; donc si l’élection de Valognes profite d’environ [•] cent quatre-vingt-cinq mille livres, le royaume entier profitera par an de plus de quarante-quatre millions pour une avance annuelle d’environ quatre millions huit cent mille livres d’augmentation de dépense, et par conséquent d’augmentation de subside sur les particuliers, et l’État en tirerait même encore divers avantages.

§ 29

1° Ceux qui sont forcés de voyager iraient plus loin et sans aucun risque de se blesser ; avec cette commodité il se ferait la moitié plus de voyages de plaisir en hiver, il y aurait plus de carrosses, de voitures, de chevaux, et de chaises de poste [•]. Il y aurait par conséquent de meilleurs cabarets, et en plus grand nombre.

§ 30

2° Ces commodités attireraient même dans le royaume un plus grand nombre d’habitants passagers, ou voyageurs étrangers, qui apporteraient encore plus d’argent dans le royaume [•].

§ 31

3° Quand le roi veut former des magasins l’hiver sur les frontières pour nourrir les armées qui marchent au printemps, les magasiniers vendent plus cher à proportion que les voitures coûtent plus cher, c’est-à-dire un quart plus cher que ne coûteraient ces voitures si les chemins étaient praticables. Il y a même une considération, c’est que toutes ces voitures passant tout de suite par les mêmes chemins les gâtent encore davantage. Ainsi les fourrages, les blés, les munitions, etc. coûtent au roi un sixième plus cher [•]. Or qui doute que cette perte ne retombe sur les peuples ?

§ 32

4° Tout le monde sait que même en été quand il a plu deux ou trois jours, et que l’armée est forcée de faire de grands fourrages, ou de faire une marche, il s’estropie dans les mauvais chemins un nombre prodigieux de chevaux, soit d’officiers, soit de cavaliers, soit du bagage, soit des vivres, soit de l’artillerie : dans une armée de quarante mille hommes, il y a ordinairement vingt mille chevaux, et il s’en perd plus de la vingtième partie, de sorte que pour trois semblables armées, c’est trois mille chevaux de perte, et cette perte est double si ces marches se réitèrent [•].

§ 33

5° On sait que d’une marche précipitée dépend souvent tout le succès d’une campagne et tout le fruit d’une grande armée qui a coûté des sommes immenses à lever, et à entretenir. Or ces marches précipitées deviennent impraticables en temps de pluie quand les chemins ne sont ni pavés ni ferrés, surtout à cause du bagage, des caissons et de l’artillerie [•].

OBSERVATIONS
Sur les moyens de procurer de bons chemins

§ 34

[•]1° Il y a deux sortes de dépenses absolument nécessaires pour rendre dans chaque [•] intendance les chemins aussi propres au commerce en hiver qu’en été. La première, c’est la dépense du pavé dans les mauvais chemins de bourg à bourg, de ville à ville. La seconde, c’est la dépense pour le simple remuement des terres, aplanir, élargir, faire des rigoles, donner de la pente au chemin, tant dans les grands chemins que dans les chemins de village à village.

§ 35

2° Il faut que le fonds destiné aux chemins dans chaque généralité soit suffisant pour les rendre aussi praticables en hiver qu’en été, autrement le commerce en souffrira considérablement : loin que l’épargne sur cet article puisse être regardée comme avantageuse à l’État, elle lui coûterait au contraire une perte très considérable [•] comme nous l’avons démontré. Ce serait tomber dans la même faute que le régisseur d’une terre qui pour enrichir son maître voudrait épargner la semence des terres labourables.

§ 36

3° Il s’en faut bien que dans chaque généralité le fonds ordinaire des ponts et chaussées soit suffisant pour l’entretien des ouvrages anciens, bien loin qu’il suffise pour en faire de nouveaux qui seraient encore plus nécessaires que plusieurs des anciens [•].

§ 37

Cette partie de notre police, quoique très importante [•], ne doit pas être négligée, même dans les provinces éloignées de la capitale. Le commerce y est presque interrompu plus de six mois chaque année [•]. Le fonds ordinaire destiné pour les chemins est presque tout consumé pour les chemins du centre du royaume. Ainsi il faudrait la moitié plus de fonds pour que les chemins des provinces fussent mis en bon état, et bien entretenus.

§ 38

4° Il devrait y avoir, le fort portant le faible, au moins un fonds ordinaire [•] de deux cent mille livres, ou quarante mille onces d’argent destinées aux chemins de la généralité de Caen.

§ 39

5° J’ai étudié avec soin les travaux nécessaires aux chemins de l’élection de Valognes, soit pour réparer les anciens pavés, soit pour en faire peu à peu de nouveaux aussi utiles que les anciens, et j’ai vu que la dépense ne pourrait aller qu’à dix mille francs [•] pour le pavé, et à pareille somme pour les travaux du maniement des terres que l’on peut faire faire aux soldats3. C’est donc vingt mille livres, ou à peu près deux sous pour livre, dont il faut augmenter les subsides généraux que paie l’élection de Valognes, si l’on veut faire cesser pour cent quatre-vingt-cinq mille livres de pertes qu’elle fait tous les ans par le déplorable état de ses chemins en hiver.

§ 40

[•]6° Il y a dans une généralité certaines routes plus grandes et plus fréquentées, comme celles qui font la communication aux villes capitales des provinces, et surtout celles qui mènent à la capitale du royaume, et même celles qui font la communication des villes d’élection à la ville de la généralité ; il est évident que ces routes qui seront particulièrement sous l’inspection de [•] l’intendant doivent être encore mieux tenues que les routes de petite ville à petite ville et de bourg à bourg, et c’est pour cela qu’il est à propos que tout le subside des chemins d’une élection plus écartée, moins fréquentée, moins coupée de rivières et moins marécageuse n’y soit pas employé tout entier ; mais aussi il est juste que cette même élection voie employer chez elle [•] le subside nécessaire pour tenir les chemins en bon état.

§ 41

7° Il y a outre cela de temps en temps dans les provinces des débordements qui emportent des ponts considérables, ou qui causent d’autres grandes ruines, alors il est évident que pour ces dépenses extraordinaires, il faut des subsides extraordinaires [•], ou du moins de l’augmentation dans les subsides ordinaires.

§ 42

[•]8° Il y a une dépense qui regarde le seul remuement de la terre, cette dépense regarde non seulement les travaux nécessaires pour les grands chemins de ville à ville, de bourg à bourg, mais encore ceux qui sont nécessaires aux petits chemins de village à village, et de village à bourg. Ce sont autant de petits rameaux, de petits canaux dont il faut ôter les obstructions, si l’on veut augmenter la circulation que demande le commerce. Les grands marchés, les grandes foires ne se forment si considérables que par une infinité de marchands et de marchandises qui viennent en détail de ce nombre prodigieux de petits rameaux.

§ 43

9° Il est évident que tant que la plupart des grands chemins et des chemins de traverse seront impraticables l’hiver par ce peu de travaux de l’infanterie, le commerce sera faible et languissant, au lieu qu’avec une dépense très modique par an le commerce augmentera très considérablement et rapportera aux habitants huit ou neuf pour un, c’est-à-dire huit ou neuf cents pour cent de revenu [•].

§ 44

[•]10° Je dis que ces travaux doivent se faire par l’infanterie aux dépens de la généralité, je n’entrerai point dans les détails de ce travail, ce sera à l’intendant et aux inspecteurs des chemins à les régler, il suffit de voir que l’exécution est possible, et que les soldats et les officiers gagneront à faire un travail utile à la province, et que la province y gagnera la moitié à se servir de l’infanterie.

§ 45

11° Le moyen le plus important, et le plus nécessaire, c’est l’établissement d’une compagnie, et d’un bureau général des chemins, et de divers bureaux provinciaux subordonnés dans chaque généralité où préside l’intendant, c’est un moyen général qui comprend tous les moyens particuliers.

§ 46

12° Avant mon premier mémoire la dépense des Ponts et Chaussées ne montait par an qu’à deux millions ; la cour y fit attention sous le ministère de feu M. Desmaretz, à qui j’envoyai le mémoire4, elle résolut de l’augmenter, et cette dépense monte présentement à plus de quatre millions, il faut, pour faire cesser les grandes pertes des provinces éloignées de la capitale, augmenter cette dépense de moitié dans ces provinces, et la faire monter au moins à huit millions.

§ 47

13° Mais j’avoue qu’il faut supposer que ces huit millions soient employés aussi utilement qu’il sera possible pour le public, car s’il y en avait deux millions employés au seul profit ou d’un grand voyer ou de ses subalternes, tels qu’il y en avait en France il y a six-vingts5 ans, au profit des ingénieurs, des secrétaires des intendants, des directeurs d’ouvrages, outre leurs gages et leurs profits légitimes, et au profit des entrepreneurs à forfait, ces quatre millions d’augmentation, au lieu de produire neuf cents pour cent de profit, produiraient à peine deux cents pour cent, ce qui serait pourtant un grand profit.

§ 48

Il faut donc non seulement de la probité et de l’habileté dans les administrateurs de ce fonds ; mais il faut encore que cette administration soit confiée à diverses compagnies provinciales, subordonnées au bureau général subordonné lui-même à son ministre.

§ 49

14° La probité est la première qualité des administrateurs des ouvrages publics : j’entends ici par probité une aversion forte pour toute injustice, pour toute friponnerie faite aux dépens du peuple. Ainsi je demande 1° que les administrateurs soient suffisamment payés de leurs travaux pour veiller aux intérêts du public ; 2° je demande qu’ils aiment assez l’estime publique pour regarder les intérêts du public comme les leurs, en un mot je veux qu’ils soient presque aussi bons citoyens qu’ils sont bons pères de famille.

§ 50

15° L’habileté doit être la seconde qualité de ces administrateurs des fonds publics qui formeront le Bureau ou le Conseil des chemins ; je mets sous ce nom les chaussées, les ponts, et tout ce qui regarde les rivières navigables, et même les canaux de commerce.

§ 51

Cette habileté vient de la connaissance de tous les articles qui regardent la matière, par exemple, le nivellement, l’arpentage, la manière de lever des plans, le droit du public sur les chemins, les prix différents des différents ouvrages de pavé, de maçonnerie, de transport des terres, selon la différence des provinces et des lieux.

§ 52

16° Ces idées simples et vraies nous mènent naturellement à désirer que ces ouvrages publics, et la disposition de ces huit millions de fonds par an, ne soient pas despotiquement entre les mains d’un grand voyer, mais entre les mains d’une compagnie établie dans la capitale, composée de membres choisis par scrutin, comme gens distingués entre leurs pareils pour la probité et pour l’habileté.

§ 53

Un homme seul, un voyer général, un grand voyer choisi parmi les jeunes seigneurs de la cour, accoutumé à une dépense supérieure à ses revenus, serait souvent forcé par son luxe à chercher des ressources dans l’indulgence qu’il aurait pour ses commis, qui pour lui procurer cent mille onces d’argent de profit seraient, pour ainsi dire, autorisés à en friponner autant et en laisser friponner encore plus par les adjudicataires des ponts et chaussées, et pavés. Ainsi ce bel établissement deviendrait presque sans fruit pour l’utilité publique, faute au Conseil d’avoir senti qu’au lieu d’un homme très peu laborieux, très facile à corrompre, il fallait une compagnie perpétuelle, laborieuse, composée de gens choisis par scrutin entre ceux qui sont les plus réglés dans leur dépense et entre de bons citoyens qui transmettent à leurs successeurs choisis leurs lumières et leurs maximes pour la plus grande utilité publique.

§ 54

Il faut une compagnie qui reçoive, qui examine et qui récompense les bons mémoires que l’on donnera sur la matière, une compagnie qui se soutienne, et qui aille toujours en croissant par la propre constitution ; une compagnie où l’on entretienne toujours par quelques moyens faciles l’émulation entre ceux qui la composeront à qui servira le plus utilement la patrie.

§ 55

Mon avis est donc d’établir dans le royaume un Conseil général des chemins, et des canaux sous la direction du ministre qui a le commerce de terre dans son département, d’établir dans chaque généralité des bureaux provinciaux des chemins et canaux sous la direction de l’intendant pour l’exécution des états arrêtés au Conseil des chemins.

§ 56

Ces états seraient faits sur les représentations des conseils provinciaux, après que le Conseil général aurait balancé quels sont les travaux d’un côté les plus pressés, et de l’autre les plus utiles, et cela par rapport au fonds qui peut y être employé. J’appelle travaux pressés le défaut d’un pont, et le manque de pavé dans de certains mauvais endroits d’une petite longueur qui rendent presque inutile un beau chemin de plusieurs lieues de longueur, car il suffit de quarante ou cinquante toises de mauvais chemin pour embourber les charrettes et les carrosses, et toutes les autres voitures, de sorte qu’un chemin de quatre ou cinq lieues bon d’ailleurs devient impraticable par ces mauvais pas.

§ 57

Quand je demande un bureau général dans la capitale pour les chemins, je ne prétends pas que ce bureau ne soit chargé que d’une matière pour en rendre compte au ministre, souvent un même bureau peut être chargé de l’examen de quatre ou cinq matières différentes, par exemple, des voitures publiques, des postes, des canaux, etc. où présidera l’intendant des finances qui aura ces matières dans son département.

CONCLUSION [•]

§ 58

Les pertes annuelles causées dans le royaume par le mauvais état des chemins montent à près de quarante-quatre millions. On peut les faire cesser avec une augmentation de subside d’environ quatre millions, et faire ainsi gagner au royaume huit ou neuf cents pour cent par an, en nous donnant des chemins commodes en hiver : et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.


1.Référence au Mémoire sur la réparation des chemins imprimé en 1708, remanié dans le Mémoire pour perfectionner la police sur les chemins, dédié au régent, de 1715, puis abrégé en 1721 ; voir l’Introduction de Stéphane Blond.
2.L’un portant l’autre : une chose compensant l’autre (voir TLF, art. : « porter »).
3.Sur les estimations concernant le coût du pavage des grands chemins reliant les marchés de l’élection de Valognes voir Calcul pour démontrer la grande utilité du pavé des grands chemins. L’élection de Valognes, archives départementales du Calvados, 38 F 41 (ancienne liasse 1), p. [1-11] ; p. [11] : « Palais Royal, mai 1720 ».
4.Le premier mémoire désigne le Mémoire sur la réparation des chemins daté du 10 janvier 1708 (s.l.n.d., in-4o, 75 p.) ; Nicolas Desmaretz devient contrôleur général des finances le 20 février 1708. Le régent, dès sa prise de fonction le 2 septembre 1715, le congédiera.
5.Six-vingts : cent vingt.