DIALOGUES SUR LA DIVINITÉ DE L’ALCORAN ET DU VEDAM
AVERTISSEMENT
§ 1Il y a en Perse et dans les Indes orientales deux religions principales, le mahométisme et le brahmanisme. Les mahométans fondent leur religion uniquement sur l’opinion qu’ils ont que leur Alcoran est un livre divin, partie écrit miraculeusement, partie dicté en arabe par l’ange Gabriel ou par Dieu même1.
§ 2Les bramines2, les Banjans ou Indiens naturels croient de même que leur religion est divine et que leur Vedam est un livre écrit miraculeusement dans le ciel et que Brahmā le leur a apporté du ciel sur la terre3.
§ 3Ces dialogues peuvent servir : 1° à persuader aux mahométans et aux Indiens les plus sensés que leurs différentes religions ne sont que des cérémonies et des opinions purement humaines.
§ 42° Ils peuvent les porter à tolérer toute religion qui enseigne que l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance pour plaire à Dieu sont nécessaires pour éviter l’enfer et obtenir le paradis, tolérance d’autant plus désirable qu’elle ferait cesser dans ce pays-là les persécutions pour cause de religion.
DIALOGUE 1
Soliman, commerçant mahométan de Bander-Abassi4
§ 5Que je suis fâché, mon cher Calani5, quand j’imagine qu’un homme aussi tempérant, aussi juste et aussi bienfaisant que je vous connais doit être, après sa mort, condamné à être brûlé éternellement pour n’avoir pas voulu croire que notre religion est divine.
Calani, philosophe indien
§ 6Ne soyez point en peine, mon cher Soliman, de quelle sera ma destinée après ma mort pour n’avoir pas été pendant ma vie de votre opinion sur la divinité de votre religion. J’ai lu vos meilleurs livres, j’ai examiné avec beaucoup d’attention toutes les preuves que vos docteurs apportent pour montrer cette divinité, c’est-à-dire que l’Alcoran n’est pas fait par un homme mais par Dieu même, et que ce livre nous a été donné d’une manière miraculeuse ; j’avais une extrême curiosité de voir du miraculeux et du divin dans une matière qui m’est comme à vous très importante, puisque ce qui regarde notre avenir s’adresse à moi-même comme à vous ; mais à vous parler franchement, je n’ai jamais rien pu voir que de l’humain assez grossièrement déguisé en divin : « Dieu m’a fait entendre sa voix un tel jour et m’a dit… », « l’ange Gabriel m’apparut hier à telle heure et me dit… » ; or en vérité un pareil déguisement pour dire : « ce n’est pas moi qui parle, c’est Dieu lui-même qui parle aux hommes », n’est-ce pas un déguisement bien grossier ? Voit-on dans tout cela autre chose qu’un homme ou trompé par des songes ou trompeur par quelque intérêt ? Et après tout, que fait-il dire de raisonnable à Dieu ou à l’ange Gabriel qu’un homme sensé et éclairé ne puisse dire6 ?
§ 7Voilà pourquoi j’en suis demeuré à croire que l’Alcoran doit être regardé comme un livre purement humain, que l’on ne lui doit pas plus de respect qu’aux autres livres des autres hommes habiles, et que l’on est en droit de juger de ce qu’il contient de bon et de mauvais, de sensé et d’extravagant, de vrai et de faux, par les principes de la raison humaine ; or comment voulez-vous que je croie que je doive être puni, et puni éternellement, pour n’avoir pas eu un respect d’adoration pour un livre qui me paraît le pur ouvrage d’un homme ou de plusieurs hommes ?
Soliman
§ 8Mais tant d’hommes, dès le vivant de Mahomet, l’ont cru prophète miraculeux et ses écrits dictés miraculeusement par Dieu même.
Calani
§ 9Mahomet vivait avec des hommes très grossiers et très ignorants, et par conséquent très crédules, et qui croyaient déjà des choses plus difficiles à croire, ainsi il n’a pas eu de peine à leur persuader qu’il avait des conversations avec Dieu ou avec un ange, car les ignorants ne savent pas que pour croire avec raison et avec un fondement légitime, il faut que la force des preuves d’un événement extraordinaire soit proportionnée avec l’extraordinaireté de cet événement7.
§ 10Tout ce que les ignorants imaginent, ils le croient possible sans songer que souvent il y a de la contradiction et, par conséquent, de l’impossibilité dans leurs imaginations par rapport aux conséquences et aux circonstances. D’un autre côté, tout ce qu’ils croient possible, ils le croient facile dès qu’ils supposent une puissance divine qui agit, et puis par la grande habitude à entendre parler souvent de pareilles choses, ils supposent très facilement du surnaturel ou du miraculeux même sans aucune nécessité, ils trouvent même une sorte de plaisir à croire et à raconter les choses miraculeuses. Ce plaisir est très naturel aux enfants et à l’homme tant qu’il est ignorant, il se plaît dans le pays des merveilles et des enchantements, il cherche à sentir le plaisir de l’admiration qui est pour lui bien supérieur au plaisir de la connaissance de la simple vérité.
§ 11Or il s’en faut beaucoup que les miracles qui seuls pourraient prouver la divinité de l’Alcoran soient eux-mêmes prouvés avec des preuves suffisantes, c’est-à-dire proportionnées à la grandeur du miracle. Ainsi, je vous avoue que je ne vois pas pourquoi vous craignez que je ne sois puni pour n’avoir pas cru que Dieu ait parlé à Mahomet en arabe d’une voix articulée et sans aucun organe corporel, c’est-à-dire d’une manière miraculeuse. Je croirais au contraire, si l’on devait être puni pour s’être laissé tromper par une excessive crédulité, que vous pourriez être un jour puni vous-même d’avoir cru un peu trop légèrement un si grand miracle, et moi au contraire récompensé de m’être garanti d’une crédulité excessive.
§ 12Mais à vous parler franchement, comme nous ne sommes jamais trompés que malgré nous, je ne crois pas qu’une puissance juste veuille vous punir d’un défaut très involontaire et d’une faute où vous ne voulez jamais tomber. Vous ne serez donc point puni d’avoir cru légèrement miraculeux ce qui n’est effectivement point du tout miraculeux et moi, de mon côté, je ne serai point récompensé pour n’avoir pas cru comme livre divin un ouvrage qui ne contient rien qui soit au-dessus des forces de la raison humaine en l’état d’ignorance où elle était en Arabie du temps de Mahomet car elle a pris depuis mille ans un grand accroissement.
Soliman
§ 13Est-ce que notre religion ne peut être divine et miraculeuse si Dieu n’a parlé à Mahomet d’une manière miraculeuse ou si l’Alcoran n’a été écrit d’une manière miraculeuse ?
Calani
§ 14Non vraiment, car l’écrit qui n’a point été ou dicté ou écrit ou apporté avec un vrai miracle bien évident ne peut jamais passer que pour l’ouvrage d’un homme. L’unique preuve du divin, c’est quelque chose qui soit au-dessus des forces de l’esprit humain et j’aurais tort de croire que l’Alcoran est autre chose que l’ouvrage d’un homme à moins que je ne voie quelque chose de tellement miraculeux dans la manière dont il a été ou dicté ou écrit ou envoyé, que l’on puisse jamais soupçonner que tout a pu s’exécuter par les forces de la nature.
§ 15Or, si dans la manière dont votre livre a été ou écrit ou dicté ou apporté, il n’y a rien que de naturel, si dans le livre même, il n’y a rien au-dessus des forces de l’esprit humain, s’il n’y a aucune preuve solide que ce livre ait été dicté avec une voix articulée sans organe corporel ou avec le ministère de l’ange Gabriel, ce peut être un composé d’opinions vraies et fausses de pratiques bonnes et mauvaises, de cérémonies raisonnables et déraisonnables, comme les autres ouvrages de nos auteurs de toutes les nations, dont par conséquent la raison seule doit faire le choix, votre religion sera véritablement une religion mais ce ne sera qu’une religion purement humaine fondée sur des opinions très respectées mais nullement respectables, et purement humaines.
Soliman
§ 16J’ai trois choses à vous répondre : la première est que, assurément, vous n’avez pas assez examiné et assez pesé les preuves que nous avons que l’Alcoran est un livre dicté, écrit et envoyé par miracle.
§ 17La seconde, que vous ne songez pas que si, dans une affaire purement humaine, il est raisonnable pour croire un fait très extraordinaire de demander que les preuves soient d’autant plus fortes et d’autant moins contestables que le fait est plus extraordinaire, il n’en est pas de même dans ce qui regarde les choses divines. Je conviens que dans les choses humaines, pour faire croire un fait avec raison, il faut de la proportion entre la nature de la preuve et la nature du fait, mais dans les choses divines, pour croire, il ne faut que la foi ou la confiance en ce que Dieu a dit. C’est que Dieu ne saurait ni tromper, ni être trompé. Il suffit qu’il ait parlé ou qu’il ait écrit, c’est à nous de nous soumettre.
§ 18La troisième, c’est qu’il est vrai que personne ne veut être trompé et que dans les choses humaines, nous ne punissons point l’ignorance ni l’erreur, mais cela regarde seulement les choses ordinaires de la vie. Et il n’en est pas de même des choses divines ; Dieu a commandé de croire ce que dirait son prophète, de croire que l’Alcoran est un livre parfaitement divin et il l’a commandé sous peine de damnation. Dieu n’est-il pas le maître ? N’est-il pas la justice même ? N’est-il pas la vérité même ? Ainsi, quiconque ne croira pas, soit par ignorance, soit par erreur, quand l’erreur serait parfaitement involontaire, il sera damné.
Calani
§ 19Il est vrai que si l’Alcoran a été ou écrit sans main ou dicté sans langue par une puissance divine ou par un ange, c’est-à-dire par une créature excellente et d’une nature fort supérieure à la nature humaine, c’est un livre parfaitement divin ; il est vrai que si Dieu a dit que celui qui ignore l’Alcoran ou qui croit que ce n’est pas un livre divin sera damné, il n’y a pas à répliquer. Mais c’est justement ce qui fait la question entre nous, et je vous avoue que je suis d’autant plus éloigné de croire que l’Alcoran soit un livre divin s’il y est dit que l’ignorance et l’erreur, quelque involontaires qu’elles soient, seront punies d’un feu éternel. Il me semble même que la raison nous a dit à tous qu’il n’y a rien qui mérite récompense que la bénéficence, et qu’il n’y a que la maléficence qui mérite punition8.
§ 20Vous savez que les Indiens, mes compatriotes, croient que c’est Dieu lui-même qui a parlé et qui parle encore dans notre Vedam, ce livre qu’ils regardent comme divin ; je le croyais comme eux il y a quelques années et, tant que je n’ai point voulu écouter la raison, vous n’auriez jamais pu m’en dissuader. Je vous condamnais alors ; car plus les religions sont déraisonnables, plus elles sont exclusives, condamnantes et intolérables, mais je ne vous ai plus condamné dès que j’ai pu voir que, nous autres Indiens bramines, nous n’avons nulle preuve suffisante que Dieu eût parlé réellement à Vishnou ou à Brahmā, ni qu’il ait dicté ce qui est dans le Vedam d’une manière miraculeuse, c’est-à-dire sans langue par une voix céleste.
§ 21Daignerez-vous m’écouter si pour toute raison je vous disais : « La religion de Brahmā est divine, parce que Dieu l’a ainsi dit », et comme ma religion dit que ceux qui ne la croiront pas vraie seront punis d’un feu éternel ou de leur ignorance ou de leur erreur, si j’ajoutais : « Je tremble pour vous » ? En bonne foi, ce discours devrait-il vous faire la moindre impression ?
§ 22Si je vous disais : « Dieu m’écrivit hier par un ange que l’Alcoran n’est qu’un livre purement humain », ne demanderiez-vous pas avec raison à voir le papier céleste, écriture céleste et même l’ange qui en aurait été le porteur ?
Soliman
§ 23Mais n’est-il pas vrai que Dieu sans main a pu écrire ? N’est-il pas vrai qu’il a même pu créer de l’encre, du papier, des lettres ? N’est-il pas vrai que Dieu sans bouche et sans langue a pu parler et articuler des mots dans une langue vulgaire ?
Calani
§ 24J’en conviens ; n’est-il pas vrai que Dieu a pu créer un diamant plus gros que toute cette ville ? Conclurez-vous pour cela qu’il l’a créé ? Dieu a pu parler miraculeusement à Mahomet, donc il lui a parlé miraculeusement. Dieu a pu écrire, donc il a écrit l’Alcoran ; est-ce un meilleur raisonnement que de dire, comme nos bramines : « Dieu a pu parler miraculeusement à Vishnou notre prophète, donc il lui a parlé d’une manière miraculeuse » ?
Soliman
§ 25Mais comment serait-il possible que tant de mahométans habiles crussent que Dieu a écrit, que Dieu a parlé miraculeusement à Mahomet, s’ils n’en avaient des preuves suffisantes ?
Calani
§ 26Je pourrais vous demander de même : « Comment tant de bramines habiles gens pourraient-ils croire que Dieu a parlé autrefois à Vishnou s’ils n’en avaient de preuves suffisantes ? » Vous me répondriez sans doute qu’il peut bien arriver que, parmi ces habiles, il y en a beaucoup qui sont trompés et qu’il y en a d’autres qui ne croient point que Dieu ait parlé miraculeusement à personne. Vous pourriez me dire que ceux qui ne sont pas détrompés n’ont pas eu de peine à croire des choses miraculeuses dans les temps qu’ils étaient enfants et ignorants et que depuis ils n’ont jamais osé révoquer le fait en doute, et que la plupart ayant pris une longue habitude de croire sur peine de l’enfer, ils se feraient une grande peine, un grand scrupule, ils sentiraient une vraie crainte de douter et d’examiner les preuves de ce qu’ils croient depuis tant d’années.
§ 27Enfin, chacun appuie son opinion sur l’opinion de son voisin ; vous appuyez votre opinion sur celle de vos voisins et vous ne prenez pas garde qu’ils appuient de leur côté leur opinion sur la vôtre et sur celle de leurs autres voisins. Il en est à peu près comme des pierres d’une voûte : leur arrangement fait qu’elles se soutiennent et qu’elles s’appuient l’une l’autre et l’une sur l’autre et s’empêchent de tomber.
§ 28Les hommes sont d’ailleurs comme les moutons, ils marchent sans crainte quand ils marchent en troupeau et nul de la race moutonnière ne demande si les premiers vont bien.
§ 29Il est vrai que le peuple d’aujourd’hui est plus éclairé que le peuple d’il y a mille ans ; mais les plus habiles d’aujourd’hui ont commencé par être enfants et ignorants. Les traditions se succèdent ; l’on a même d’autant plus de respect pour les traditions qu’elles sont plus anciennes et l’on est d’autant plus éloigné d’en examiner les premiers fondements que l’examen paraît une espèce de crime aux personnes naturellement craintives et religieuses. Il faut beaucoup de raison et surtout de fermeté d’esprit pour ne craindre que ce qu’il est raisonnable de craindre ; et une des qualités de l’âme qui se trouve le plus rarement, c’est la fermeté.
§ 30Les hommes sont très sujets à des terreurs paniques ; c’est une maladie de l’âme qu’il n’est pas aisé de guérir et tandis que l’on en est malade, on n’est pas en état de rien examiner. On leur a assuré que Dieu avait dit que quiconque examinerait sérieusement la solidité des preuves de la religion serait puni d’un feu éternel ; or y a-t-il rien de plus opposé à la raison qu’une maxime qui ne peut avoir d’autre effet que d’éloigner les hommes de s’assurer de la vérité par l’examen des preuves des opinions populaires ? Y a-t-il rien de plus pernicieux qu’une maxime qui ne peut être suivie sans autoriser les superstitions les plus extravagantes, et sans porter les hommes à perpétuer des pratiques souvent opposées au bonheur de la société ? « Voilà, mon cher Calani, ce que vous répondriez à vos bramines, si pour autoriser leur religion comme divine, ils vous disaient qu’un nombre innombrable de leurs habiles gens la croient plus qu’humaine et parfaitement divine »9. Et voilà précisément ce que j’ai à répondre à votre raison : si votre réponse est bonne contre eux, la mienne est bonne contre vous.
Soliman
§ 31Mais n’est-il pas raisonnable de soumettre la raison humaine à la foi divine ? N’est-il pas raisonnable de croire que, quand Dieu parle, que quand Dieu écrit, nous n’avons qu’à nous soumettre à ce qu’il dit, à ce qu’il écrit ? Or, s’il dit, s’il écrit qu’il ne faut point examiner les preuves de ce qu’il a dit, de ce qu’il a écrit dans son livre, que faire de mieux que de rejeter tout doute et tout examen ?
Calani
§ 32La maxime est vraie : il faut soumettre la raison humaine à la foi divine. Nous ne pouvons point demander de preuves de ce que Dieu dit, de ce que Dieu écrit, il ne faut point en douter, il ne faut point en examiner la vérité, par la voie de la raison, il n’y a qu’à se soumettre, j’en conviens, cela n’est pas douteux. Mais est-il raisonnable de croire que Dieu a dit ou écrit telle chose toutes les fois qu’un homme viendra vous dire que Dieu la lui a dite ou dictée, ou qu’il en a reçu l’écrit tombant dans l’air entre ses mains ?
§ 33Si, par exemple, un de nos Indiens fanatiques, bon homme d’ailleurs, venait vous dire que la nuit dernière, étant bien éveillé, une grande lumière s’est répandue dans sa chambre et qu’un ange ou un beau jeune homme de dix-huit ans avec des ailes bleues et enveloppé d’un morceau de taffetas blanc lui a apparu, et lui a dit de la part de Dieu de vous dire que Mahomet est damné et qu’il brûle actuellement dans le feu éternel pour avoir abusé de l’autorité divine ou plutôt de la crédulité humaine pour avoir enseigné de la part de Dieu plusieurs choses fausses et pour avoir ordonné de persécuter les autres religions, en vérité, l’en croiriez-vous sur sa parole, quand même il vous paraîtrait persuadé du fait ? Vous diriez : « C’est un pauvre visionnaire, qui a eu un de ces songes fiévreux qui lui fait croire qu’il y a eu au dehors de [lui] ce qui n’a été uniquement que dans [son] imagination ».
§ 34La maxime qui dit qu’il ne faut jamais examiner ni la vérité ni la bonté de tout ce qui vient effectivement de Dieu par miracle ou d’une manière miraculeuse est donc très raisonnable, mais la maxime qu’il faut examiner avec soin si ce que l’on nous dit venir de Dieu miraculeusement en vient effectivement n’est pas moins raisonnable. Si l’on veut n’être pas toujours en proie tantôt aux bons fanatiques, tantôt aux méchants imposteurs, il faut des preuves fortes et incontestables, c’est-à-dire il faut des témoins irréprochables et auriculaires que Dieu a dicté telle chose sans bouche et sans langue.
§ 35Or avez-vous un seul témoin auriculaire qui ait entendu Dieu qui parlait en arabe à Mahomet ? Vous devriez même en avoir plusieurs de tels pour le croire. De même pour croire que Dieu a écrit telle chose, et que l’écrit est tombé dans l’air entre les mains d’un tel un tel jour, il faut au moins plusieurs témoins oculaires qui disent qu’ils ont vu cette écriture descendre dans l’air en telles mains, il faut que ces témoins soient cités, qu’ils soient connus, qu’ils soient dignes de foi10.
§ 36Nous avons tous pour maxime que pour condamner un homme à une punition, il faut 1° que le fait punissable soit constant11, 2° qu’il faut au moins deux témoins oculaires qui disent avoir vu ou des témoins auriculaires qui disent avoir entendu. C’est qu’un seul témoin peut bien plus facilement tromper que deux ; or que l’on me donne quatre ou cinq témoins dignes de foi, ou de cet écrit fait sans main tombant dans l’air, ou de ces paroles dictées sans langue, car si vous prenez garde, il n’est jamais dit dans l’Alcoran que ce qui est tombé dans l’air soit tombé en présence de quatre ou cinq témoins qui aient été nommés, ni que les paroles divines prononcées sans bouche et sans langue aient été entendues de tels ou tels témoins dignes de foi, [pas] seulement au nombre de quatre, pas même de deux, qui soient nommés et que l’on eût pu consulter séparément sur la vérité du fait12.
§ 37Ainsi quand Vishnou disait : « Dieu m’a dit telle chose », on aurait eu raison, s’il voulait être cru, de lui demander en présence de qui ; ce défaut de témoins en nombre suffisant ou de témoins cités par leur nom donne un violent soupçon ou d’un fanatisme de bonne foi ou d’une imposture artificieuse.
§ 38Vous dites que Dieu a parlé à Mahomet pour instruire le peuple arabe ; or, si Dieu voulait instruire ce peuple d’une manière qui ne pût jamais être soupçonnée d’aucune erreur humaine, d’aucun artifice humain, Dieu aurait-il parlé à Mahomet seul ? Pourquoi ne pas parler au peuple lui-même assemblé dans une plaine, et pourquoi ne lui pas parler d’une manière miraculeuse sans aucun organe humain ? Comme c’était bonté de Dieu pour le peuple qui faisait parler Dieu à Mahomet, le miracle de la voix articulée sans langue et sans bouche aurait fait beaucoup plus d’effet pour faire croire non seulement ceux qui l’auraient entendu, mais encore ceux qui auraient cru aux témoins qui auraient été présents dans la plaine.
§ 39Quand on veut la fin, on veut certainement les moyens les plus propres à parvenir à cette fin ; or qui doute que Dieu faisant entendre en même temps ses paroles à mille personnes assemblées dans une plaine ou les faisant pleuvoir toutes écrites n’eût beaucoup plus facilement persuadé le peuple13 ? Or comme il n’a pas pris la voie la plus sûre, la plus commode, la plus simple et la plus propre pour arriver à faire croire Mahomet prophète, il est très vraisemblable qu’il n’a point eu ce but, et par conséquent qu’il n’a point parlé du tout à Mahomet que comme il parle aux imaginations vives et à ceux qui font des songes fiévreux rarement en plein jour, et plus souvent durant la nuit. Les sages écrivent leurs raisonnements lorsqu’ils sont utiles mais les fous et les folles, qui sont ignorants, écrivent leurs songes fiévreux comme des choses divines, parce qu’ils ignorent que les songes fiévreux sont des effets naturels d’une certain fermentation extraordinaire dans les liqueurs du cerveau14.
§ 40Vous convenez d’ailleurs que pareils miracles ne coûtent rien à Dieu. Pourquoi, depuis Mahomet, Dieu n’a-t-il pas prononcé une seule fois sans bouche et sans langue devant un grand nombre de témoins quelques paroles ? Ou plutôt, pourquoi n’a-t-il pas fait pleuvoir en plein air, devant tout un peuple, mille petits papiers écrits qui continssent seulement ces mots : « L’Alcoran que vous avez est un livre divin » ?
§ 41Il y a trois choses essentielles et fondamentales à toute religion pour éviter l’enfer et obtenir le paradis : 1° ce qu’il faut croire ou les opinions fondamentales et absolument nécessaires ; 2° les maux ou les injustices qu’il faut éviter ; 3° les bienfaits qu’il faut procurer. Tout cela se peut écrire dans une feuille et Dieu, par sa toute-puissance, peut former cette feuille d’une matière qui nous soit inconnue, plus blanche et plus durable. Pourquoi, à la prière de Mahomet, n’envoya-t-il point du ciel un millier de pareilles feuilles au lieu d’un gros livre qui n’est nullement nécessaire, et où il y a une infinité de faits inutiles et qu’il n’est point nécessaire de savoir pour éviter l’enfer et obtenir le paradis ? Tout le nécessaire pouvait être contenu dans une feuille et elle aurait toujours subsisté comme un miracle permanent et une preuve incontestable que Dieu ne se soucie guère des différends de religion entre les deux sectes mahométanes, et qu’il ne regarde pas leurs questions comme nécessaires au salut ; c’est qu’il ne fait aucun miracle pour désabuser aucune des deux ; il ne vous a jamais envoyé du ciel en plein jour aucun billet céleste d’une seule ligne pour convertir le parti errant, chose qui lui aurait été aussi facile qu’à moi de prononcer une syllabe.
Soliman
§ 42Je conviens que si Dieu avait parlé à une assemblée de mille personnes ou à mille témoins auriculaires dans une mosquée ou en plein champ, ou qu’il eût fait pleuvoir sur cette assemblée des écrits divins en pleine campagne et en plein jour, ce miracle aurait eu un beaucoup plus grand effet sur les esprits. Je conviens que si quatre hommes seulement avaient été témoins auriculaires d’une voix miraculeuse, ceux qui auraient connu la probité et le bon esprit des témoins n’auraient pas eu de peine à croire ; ils auraient eu des preuves suffisantes ; mais qui sait si ce n’est pas l’intention de Dieu qu’il y ait assez de preuves pour l’homme de bien et pour le fidèle qui doit avoir quelque peine et, par conséquent, quelque mérite à croire et à faire exercice de sa foi, et qui sait si ce mérite de croire des faits extraordinaires sans preuve suffisante n’est pas un mérite digne de récompense ? Que savons-nous si ce n’est pas là le but de Dieu ? Que savons-nous s’il n’entre pas dans les desseins de Dieu qu’il n’y ait pas de preuves qui soient efficaces pour tout le monde, mais qui seront efficaces seulement pour les prédestinés15 ?
Calani
§ 43Si vous recevez pour maxime que l’on peut croire et même que c’est un mérite de croire des faits extraordinaires comme révélés, c’est-à-dire comme prononcés ou écrits miraculeusement par Dieu même, et de les croire sans qu’il y ait preuve suffisante, qu’il ait ou écrit ou parlé miraculeusement, vous ne sauriez plus condamner nos bramines, qui se font un mérite de croire sans preuve suffisante que Dieu leur a envoyé miraculeusement le Vedam, leur livre sacré.
§ 44Mais la vérité est que c’est le fanatisme qui, se voyant exposé à la risée des personnes raisonnables, a été forcé de prendre pour principe une maxime très indigne d’un être plein de bonté et de justice ; car s’il est plein de bonté, pourquoi ne pas faire un miracle qui ne lui coûte rien pour montrer en une seule feuille aux hommes qu’il aime la voie du salut et tout ce qui est absolument nécessaire au salut et, s’il est juste, pourquoi prédestiner les uns à la félicité éternelle sans aucun rapport à leurs bonnes actions et n’y pas prédestiner les autres, qui font des actions également bonnes ? Est-ce honorer la raison suprême que de la faire capricieuse et la faire choisir sans aucune raison ?
§ 45Songez, s’il vous plaît, que cette réponse que vous venez de me faire, que cette maxime de prédestination n’est qu’un vain subterfuge qui va faire l’apologie des plus grandes extravagances et qui, si elle était suivie, ferait que l’on ne pourrait plus distinguer les discours les plus extravagants des discours les plus raisonnables ; car enfin que répondrez-vous à un de nos bramines, lorsqu’il vous dira « qu’il ne nie pas qu’il y a dans la religion des opinions qui paraissent extravagantes à en juger par la seule raison, mais comme elles viennent de Dieu, qui est au-dessus de la raison, ils ne font nulle difficulté de les croire, et qu’ils ont d’autant plus de mérite à les croire qu’ils ont moins de preuves de certains faits et de certains discours qui paraissent extravagants » ? Que lui répondrez-vous quand il vous dira qu’ils ont assez de preuves pour persuader les justes et les prédestinés, mais que ces preuves ne font pas assez d’impression sur les esprits des réprouvés pour les persuader ?
§ 46Ne lui diriez-vous pas qu’il prend pour principe ce qui est en question, qu’il ne devrait pas dire : « Ces opinions viennent de Dieu donc elles ne sont pas extravagantes », et qu’au contraire, il devrait commencer son raisonnement par dire : « Cette opinion est extravagante selon la raison, donc elle ne vient pas de Dieu » ? Et en effet, quelle peut être la règle de l’homme, si ce n’est la raison, tant que Dieu ne dit pas le contraire d’une voix articulée miraculeuse et d’une manière incontestable, c’est-à-dire devant témoins dignes de foi et en nombre suffisant, tant qu’il ne fait pas pleuvoir des feuilles célestes ? Or, si vous voulez dire à vous-même ce que vous diriez à ce bramine, notre dispute sera bientôt finie.
§ 47Il ne peut jamais y avoir aucune peine, ni par conséquent aucun mérite, à croire que Dieu a dit telle chose en arabe sans aucune bouche et sans aucune langue visible, lorsqu’il y a preuve suffisante qu’il l’a dit ; mais ce serait au contraire une faute contre la raison de hasarder, de respecter et d’adorer comme un oracle divin ce que Dieu n’a point prononcé, ce qui n’est que purement humain ; or on évite toujours cette terrible méprise en ne se rendant qu’à des preuves suffisantes, comme de voir soi-même quelque miracle fait exprès ou d’entendre des témoins suffisants et en nombre suffisant qui disent avoir ou vu ou entendu quelque chose de miraculeux.
Soliman
§ 48Quand on fait réflexion combien la raison humaine est fautive et sujette à erreur, l’homme est trop heureux d’être guidé par la foi divine parce que Dieu ne saurait ni tromper ni être trompé.
Calani
§ 49Je sais bien que Dieu ne peut ni tromper ni être trompé ; ce n’est pas là la question ; mais il s’agit de savoir si Dieu a parlé miraculeusement. Nos bramines et tous les autres fanatiques disent que Dieu a parlé à Brahmā et à Vishnou. Ils le croient parce qu’ils sont fanatiques car si les terreurs paniques ou les espérances excessives et chimériques les rendent fanatiques et leur ôtent l’usage de la raison pour l’examen des preuves, s’ensuit-il que Dieu a parlé effectivement et miraculeusement à leurs prétendus prophètes ? S’ensuit-il que Dieu ait écrit le Vedam ? Nous y paraît-il autre chose qu’une écriture humaine, des pensées humaines, des expressions humaines ?
Soliman
§ 50À votre compte, toute religion qui n’a point de preuves suffisantes que Dieu a parlé miraculeusement, qu’il a écrit miraculeusement et qui n’a point de preuve suffisante que tels faits qu’elle enseigne sont vrais est un pur fanatisme. Mais si cela est, Dieu n’aura ni promis de récompense, ni menacé d’aucune punition ; donc, vous-même, vous ne pouvez avoir de véritable religion.
Calani
§ 51Pour avoir une véritable religion, il n’est pas nécessaire, ni que Dieu ait parlé ou écrit miraculeusement, ni que je sache ce qu’il a dit ou écrit. Il suffit que je sache qu’il est tout-puissant quoiqu’invisible, qu’il est tout sachant, qu’il est parfaitement bienfaisant, parfaitement juste. Il suffit que je sache que c’est son ordre éternel et nécessaire que les injustes seront éternellement punis par le feu en enfer, et que ceux qui pratiquent la justice et la bienfaisance pour plaire à Dieu seront éternellement récompensés en paradis : voilà ce qui suffit pour avoir une religion très véritable, très sainte, très solide, très raisonnable et très utile à la société ; voilà en quoi elle consiste.
§ 52Je sais bien que Dieu peut dire ou écrire miraculeusement le peu de paroles qui composent ce décret éternel et faire quelques miracles de temps en temps pour prouver suffisamment qu’elles viennent de lui ; mais il peut se dispenser de pareils miracles puisque la raison seule nous suffit pour croire ces deux vérités.
Soliman
§ 53Il me semble que vos bramines ne croient pas les récompenses et les punitions éternelles mais seulement passagères ; or c’est une erreur très préjudiciable au bien de la société de diminuer si considérablement le ressort, le motif des actions vertueuses, c’est-à-dire utiles au prochain et au public.
Calani
§ 54Je conviens que quelques-uns d’entre eux sont dans l’erreur parce qu’ils ne font pas réflexion que le souverain Auteur de la nature, qui veut nous rendre les plus vertueux dans cette vie et par conséquent les plus heureux qu’il est possible dans la vie future, doit nécessairement approuver les opinions les plus propres à faire éviter la maléficence, et à faire pratiquer la bénéficence16 ; or il est évident que l’opinion de l’éternité des punitions et des récompenses y est incomparablement plus propre que l’opinion sur les punitions et sur les récompenses passagères. Leur propre opinion est cependant salutaire puisqu’elle peut contribuer à les rendre plus vertueux et, malgré leur erreur, les bienfaisants d’entre eux ne laisseront pas d’être éternellement heureux et ils recevront infiniment plus de la bonté de Dieu qu’ils n’en espèrent. Il y a parmi eux beaucoup de gens de bien, c’est-à-dire qui sont justes et bienfaisants ; ceux-là seront sauvés comme vous, quoiqu’ils n’aient pas plus que vous aucune preuve suffisante de la divinité de leur livre sacré. Au reste, ceux qui parmi eux croient que les récompenses ne sont pas éternelles ne sont qu’en petit nombre ; le plus grand nombre croit les récompenses et punitions éternelles17.
Soliman
§ 55À l’égard des preuves de la divinité de ma religion, c’est-à-dire que Dieu a dit ou écrit miraculeusement à Mahomet tout ce qui est dans l’Alcoran, peut-être que plusieurs n’ont pas des preuves suffisantes pour persuader les autres de la vérité de notre sainte religion, mais nous en avons de suffisantes pour nous et ce sont certaines preuves intérieures ou des preuves de sentiment que nous ne saurions communiquer qu’à ceux qui sont déjà intérieurement disposés comme nous.
Calani
§ 56Je connais cette maxime et je m’en suis servi contre quelques mahométans qui me demandaient autrefois raison de mes opinions lorsque j’étais encore dans les erreurs de nos bramines18 ; mais j’ai trouvé que cette maxime n’était réellement qu’un mauvais retranchement que le fanatisme avait formé contre les reproches intérieurs de la raison ; et effectivement quand un bramine vous vient dire froidement qu’il sent intérieurement la vérité qui lui parle contre le mahométisme, croyez-vous avoir autre jugement à en porter sinon que c’est un fanatique avec qui on ne saurait mettre la raison en usage ? Et que direz-vous, je vous prie, à tout bramine opiniâtre, qui voudra tenir ce langage : « J’entends de mon côté, intérieurement, la voix de Dieu et la vérité éternelle, qui me dit que vous êtes dans l’erreur » ? Ces sortes de preuves sont donc de la nature de celles qui ne prouvent rien, parce qu’elles prouvent trop ; elles prouvent le faux comme le vrai. Je demande des prophètes qui fassent des miracles, je demande des feuilles écrites dans le ciel et qui contiennent les articles qu’il faut croire et observer pour le salut ; autrement tenons-nous en à la raison, qui au défaut de vrais miracles, doit toujours être notre unique guide.
Soliman
§ 57Il est vrai que nous n’avons plus de prophètes à qui Dieu parle miraculeusement ; mais nous avons des saints à qui d’autres saints morts et à qui des anges ont parlé ; or tous ont parlé de l’Alcoran comme d’un livre divin19.
Calani
§ 58Je conviens que si vos saints avaient vu ou que s’ils avaient entendu des paroles d’une bouche invisible en présence de témoins croyables, ce serait une preuve raisonnable ; mais tant qu’il n’y aura que des visions qui arrivent toujours sans témoins, ce seront à la vérité des preuves de certains songes vifs et fiévreux qui arrivent quelquefois le jour et presque toujours la nuit à certaines imaginations vives et échauffées ; ou bien ce seront de véritables impostures de gens qui veulent tromper, mais ce ne seront jamais des preuves suffisantes d’un véritable miracle puisqu’il n’y a jamais rien que d’humain.
Soliman
§ 59Vous croirez bien peu de choses si, pour croire que Dieu ou les anges ont réellement parlé à quelqu’un miraculeusement, vous demandez que l’on cite des témoins de ces paroles, proférées distinctement sans aucune langue.
Calani
§ 60Est-ce que la croyance d’un pareil fait ne demande pas une pareille preuve ? Et vous engagez-vous à croire tout ce que vous dira le premier venu pourvu qu’il vous dise que Dieu lui a parlé et qu’il lui a dit telle chose ?
Soliman
§ 61Mais pourquoi vous tenez-vous si attaché aux preuves des paroles miraculeusement proférées ou des écrits miraculeusement envoyés et tombant du ciel ? Ne peut-il pas y avoir des pensées et même des paroles et des écrits miraculeusement inspirés par la divinité à un prophète ou à un autre particulier, et cela sans paroles proférées distinctement, sans aucune cause visible de la parole et sans que rien ait été écrit miraculeusement ?
Calani
§ 62Si je demande de vrais miracles, c’est que tout ce que l’on oppose à la raison se réduit uniquement à ce qui est miraculeux ; car sans miracle qui contredise la raison, il est certain que la raison ou le bon sens doit nous gouverner et qu’il faut, ou quelques paroles sans l’organe ordinaire de la parole, ou quelque écriture faite sans main et sans aucun corps organisé, pour être un miracle, si l’on veut assujettir l’homme raisonnable à juger de la vérité des faits et des opinions par des principes autres que ceux de la raison20.
§ 63On ne peut pas dire que telles paroles et tels écrits ont été formés sans les organes ordinaires à moins qu’il n’y ait témoins suffisants en nombre et en probité, en un mot sans preuves qui soient proportionnées à la grandeur du miracle, telles que seraient des paroles sans langue ou des feuilles de papier écrites qui tomberaient du ciel comme de la neige.
§ 64À l’égard de l’inspiration, tous les hommes habiles, savants, profonds, méditatifs ont des inspirations naturelles qui ne laissent pas d’avoir quelquefois quelque chose de surprenant ; mais comment prouver que telle inspiration est miraculeuse et au-dessus des forces humaines ? Cependant, sans preuve suffisante que telle inspiration est un vrai miracle, peut-on être en droit de ne pas suivre la raison et de s’écarter du chemin que montre le bon sens pour juger soit de la vérité ou de la fausseté, soit de la divinité ou de l’humanité de ce que l’on prétend avoir été inspiré ? Il faut que le miracle puisse être bien avéré miracle. Or il ne peut point y avoir de vrai miracle pour prouver une inspiration miraculeuse, à moins qu’il n’y ait des paroles proférées sans langue ou des écrits miraculeusement formés et le miracle ne peut point être avéré sans témoins suffisants.
§ 65Une inspiration miraculeuse sans miracle est une chimère inventée par le fanatisme pour faire croire du miracle où il n’y en a point ; et, effectivement, si nos bramines vous disaient que le Vedam n’a pas été, à la vérité, dicté sans langue, écrit sans main, mais miraculeusement inspiré à un homme, ne leur demanderiez-vous pas preuves de l’inspiration miraculeuse, ou du miracle et de l’inspiration ; et quelle preuve pourraient-ils en donner à moins que de faire entendre des paroles sans langue et de faire former une écriture sans main et sans aucun organe visible ?
Soliman
§ 66Oh mon pauvre Calani, vous êtes trop attaché à la raison et trop éloigné de la foi. Je vous plains fort, car, faute de foi, vous périrez, vous serez condamné au feu éternel et alors vous regretterez, mais en vain, de n’avoir pas soumis votre raison à la foi.
Calani
§ 67Si je vous disais d’un ton affirmatif, d’un ton de prophète, d’un ton d’un homme persuadé : « Ô Soliman, si vous continuez dans vos erreurs, vous périrez, vous serez condamné au feu éternel », peut-être qu’avec un ton effrayant, je vous ferais peur et peut-être que la peur du feu éternel vous obligerait à examiner la suffisance des preuves de vos opinions, supposé que vous ne fussiez pas soutenu des préjugés de respect pour l’Alcoran que vous avez sucé de vos parents dès votre enfance, et que vous avez depuis fortifié par une longue habitude et par une multitude prodigieuse d’exemples des autres mahométans avec qui vous avez vécu ; mais l’homme raisonnable ne menace point, il n’attaque que la raison des fanatiques ; et malheureusement la raison ne les gouverne pas en cette occasion ; c’est l’imagination qui les gouverne ; et l’imagination effrayée ne peut guère se guérir que par quelque terreur, panique opposée, terreur que l’homme raisonnable ne saurait communiquer parce qu’il n’en a point de semblable. Cela me fait conclure qu’il y aura toujours dans le monde mille fanatiques qui craindront trop et sans fondement contre un homme raisonnable qui ne craindra qu’avec fondement.
Soliman
§ 68Voilà comme vous êtes, vous autres esprits forts, vous prétendez qu’il n’y a que vous qui ayez la raison en partage ! Mais qu’est-ce que la raison en comparaison de la religion ?
Calani
§ 69Il est vrai que faute de preuves suffisantes, je n’ai de religion que celle que je tiens de la raison ; une religion miraculeusement révélée par des paroles sans langue ou par des écritures qui pleuvent dans l’air est une chose possible, elle est même très facile pour un être tout-puissant ; mais tout ce qui lui est possible et très facile est-il existant ? Je ne prétends point avoir seul la raison en partage et je ne dispute avec vous que parce que je vous crois très raisonnable en tout autre chose qu’en fait de religion ; mais je doute que vous soyez jamais assez raisonnable pour examiner si vous avez des preuves suffisantes que votre religion ait été miraculeusement révélée et que Dieu ait véritablement écrit à Mahomet et lui ait parlé comme je vous parle.
Soliman
§ 70Mais Mahomet et plusieurs de nos saints ont fait quantité de miracles éclatants et très avérés ; or ces miracles ne prouvent-ils pas que Mahomet était incapable de mentir quand il nous a dit que Dieu lui avait parlé et que nos saints étaient dans la véritable religion révélée, qui est infiniment supérieure à votre religion non révélée ?
Calani
§ 71Votre religion révélée ou non révélée n’a rien de plus élevé que la mienne qui consiste dans ce seul précepte : soyez juste et bienfaisant pour plaire à Dieu, pour éviter l’enfer et pour obtenir le paradis, et à l’égard des preuves, je dis que vous n’avez point de preuves suffisantes pour croire que ces miracles aient été vrais miracles ni qu’ils aient été faits ; car pour avoir des preuves suffisantes, il faudrait ou que vous eussiez été vous-même témoin du fait ou du moins que vous eussiez parlé et interrogé suffisamment un nombre suffisant de témoins suffisants, et en proportion à la grandeur du miracle.
Soliman
§ 72Vous me surprenez quand vous me dites que, pour avoir des preuves suffisantes de la vérité de nos miracles, il faudrait que j’en eusse été témoin ou du moins que j’eusse parlé aux témoins moi-même. Sur ce pied-là, les preuves suffisantes auraient péri à la mort des témoins et même il n’y aurait pas de preuves suffisantes que Mahomet a vécu il y a plus de mille ans ; car les témoins de sa vie sont morts.
Calani
§ 73Il n’y a rien que de très croyable que Mahomet ait vécu il y a plus de mille ans. Ainsi, je n’ai besoin pour le croire que de la tradition humaine, surtout parce que cette tradition a été écrite peu de temps après sa mort. Il n’y a rien d’extraordinaire dans un pareil fait. Ainsi, cette tradition est une preuve suffisante de sa vie ; mais la chose est bien différente quand il s’agit d’un fait très extraordinaire et miraculeux, par exemple qu’un homme à qui on a coupé la tête et sur le cou duquel on l’a réunie continue à parler et à vivre à son ordinaire. Je dis que la tradition, quand même elle serait écrite dans le temps, ne serait pas une preuve suffisante de la vérité d’un pareil fait, qu’il faudrait, pour le croire avec fondement, ou en avoir été témoin, ou avoir parlé à un nombre suffisant de témoins ; car enfin si, pour condamner un homme à la mort à cause de meurtre, il faut pour preuve suffisante deux témoins oculaires du meurtre, qui est un fait très ordinaire, il faudrait en proportion avoir parlé à deux cents témoins pour le fait de la tête coupée. Et encore, il ne suffirait pas même pour juger un homme à la mort d’entendre cent témoins qui n’auraient pas vu tuer le mort, mais qui auraient entendu dix témoins qui leur auraient dit avoir vu le meurtrier tuer le mort21.
Soliman
§ 74Mais si vous n’aviez parlé qu’à quatre témoins de la vérité du fait de la résurrection de l’homme à tête coupée, vous ne le croiriez donc pas.
Calani
§ 75Non vraiment, je ne le croirais pas. En voici la raison : c’est qu’à choisir de croire entre deux choses difficiles à croire, qui sont toutes deux extraordinaires, je croirai toujours plus facilement celle qui me paraîtra moins extraordinaire et plus vraisemblable. Voilà ce que la raison nous dicte ; or n’est-il pas vrai qu’il serait moins extraordinaire, plus possible et plus vraisemblable que quatre témoins ou trompassent ou fussent trompés par d’autres, qu’il ne serait extraordinaire et possible que le fait de la résurrection de l’homme à tête coupée fût arrivé ?
Soliman
§ 76Mais supposé qu’il y eût deux cents témoins du fait miraculeux et que vous vinssiez deux cents ans après la mort de ces témoins, auriez-vous preuve suffisante de la vérité du fait ?
Calani
§ 77Non, assurément, je n’en aurais pas de preuves suffisantes, car alors ce ne serait plus qu’une tradition et l’on sait combien les traditions sont sujettes à erreur. J’aimerais bien mieux la preuve de quatre témoins oculaires que l’autorité et le témoignage de cette tradition ; et, cependant, j’ai montré que la preuve de quatre témoins oculaires ne serait pas suffisante pour un pareil fait. Ainsi, plus les traditions s’éloignent du temps de l’événement et du temps des témoins, plus la preuve va en diminuant, quoique le nombre de ceux qui le croient ou qui l’ont cru puisse augmenter à l’infini ; c’est que toute la preuve n’est fondée que sur le témoignage de quatre témoins ; or cinq cents ans après leur mort, il ne nous reste aucune preuve, quand même ils auraient écrit leur témoignage et quand leur écriture subsisterait encore, à moins qu’il ne se fît un nouveau miracle pour vous persuader que c’est leur écriture, puisque vous ne pouvez connaître que c’est leur écriture que par une tradition incertaine.
Soliman
§ 78Mais quand, par malheur, un miracle n’aurait pas nombre suffisant de témoins suffisants, il n’en serait pas moins vrai ; et si, par exemple, Dieu a véritablement parlé à Mahomet sans témoins, la chose ne laisse pas d’être véritable, quoique vous ne la croyiez pas.
Calani
§ 79Je conviens qu’il peut y avoir eu des choses vraies et de vrais miracles pour lesquels il n’y a plus de preuves suffisantes ; mais alors ce sont des vérités que nous ne sommes point obligés de croire et que nous sommes même obligés de ne pas croire jusqu’à nouvelle preuve. Si nous voulons nous conduire en hommes raisonnables, il ne faut point croire sans preuve suffisante que Dieu ait dit des choses qui paraissent extravagantes, injustes, fausses à en juger par le sens commun, parce que ce serait mal penser, mal juger de l’Être souverainement parfait et le croire capable d’enseigner l’erreur et de faire respecter des visions extravagantes.
Soliman
§ 80S’il est vrai que les preuves des miracles vont tous les jours en diminuant à mesure que la tradition s’éloigne de la source, il s’ensuit qu’à la fin nous n’aurions plus du tout de preuves et que notre religion finirait.
Calani
§ 81Les religions ne finissent pas faute de preuves suffisantes, témoin la religion de nos bramines. Les ignorants croiront même toujours des miracles sans preuve ; leur fanatisme ne peut diminuer que par l’augmentation de l’usage de la raison ; il ne peut finir que par la cessation de l’ignorance ; or il est possible que le bas peuple, les femmes et les enfants ne soient pas toujours ignorants et ne fassent pas beaucoup plus d’usage de leur imagination et du fanatisme naturel que de leur raison. Les craintes excessives, les terreurs paniques sont des effets nécessaires de l’imagination ignorante ; et nos prêtres indiens payés pour soutenir notre religion ne travaillent-ils pas tous les jours avec succès à sauver et à justifier ce qu’il y a de plus extravagant dans notre Vedam ? Au reste, il est impossible que le gros des hommes soit sans fanatisme et sans superstition : ceux qui sont employés dans le gouvernement d’un État songent bien plus à diriger le fanatisme pour l’utilité publique qu’à l’anéantir. Ils songent à diminuer l’ignorance et le nombre des ignorants par la bonne éducation, mais faute de bonne éducation, faute de connaissance suffisante des causes naturelles dans les femmes et dans le peuple, il restera toujours plus de la moitié du peuple ignorant, c’est-à-dire avec un très grand penchant au fanatisme.
DIALOGUE 2
Soliman
§ 82Peut-être que les raisons que je vous ai apportées pour croire que l’Alcoran est dicté par Dieu même, et pour croire que celui qui ne le croira pas sera condamné au feu éternel ne vous paraissent pas suffisantes, mais, je vous prie, que risquez-vous de croire ? Et au contraire, que ne risquez-vous pas, vous, qui ne voulez point croire ? La raison ne nous dicte-t-elle pas qu’en matière de la dernière importance il faut prendre le parti le plus sûr ? Or, quand je vous propose de croire à Mahomet, n’est-ce pas le parti le plus sûr ? Quel mal peut-il vous arriver d’y croire ? Quel mal ne peut-il pas vous arriver de n’y pas croire ?
Calani
§ 83Une preuve que votre raisonnement est faux, et que ce n’est pas la raison qui vous l’a dicté, c’est que vous n’avez qu’à entendre ce même raisonnement de la bouche d’un de nos bramines, il vous dira : « Dieu a dit à Vishnou, notre prophète, que quiconque ne voudrait pas croire la divinité du Vedam serait jeté dans les flammes éternelles ; or, ô Soliman, vous ne risquez rien de croire, vous risquez tout de ne pas croire ; la raison ne vous dicte-t-elle pas qu’il faut toujours prendre le parti le plus sûr et particulièrement quand il s’agit d’un malheur terrible, dont on est menacé ? »22.
§ 84Votre raisonnement n’est pas meilleur contre moi que celui de notre bramine contre vous ; or, celui du bramine n’est qu’un sophisme fondé sur une terreur panique, et non sur la raison ; car la raison vous dira que vous ne devriez craindre l’effet de la parole de Dieu qu’à proportion des preuves que vous avez que Dieu a dit ces paroles à Mahomet, au lieu que vous croyez que Dieu lui a dit ces paroles à proportion que vous craignez ; et à l’imitation du bramine, vous commencez par craindre la menace. Et votre crainte opère23 votre opinion que la menace est réelle, mais pour moi, qui n’ai nulle preuve suffisante que Dieu ait parlé en arabe à Mahomet, je reste sans terreur de la menace.
§ 85D’ailleurs, je n’ai garde de croire à Mahomet, parce qu’il faudrait que je crusse équitable et raisonnable tout ce qu’il a dit qu’il faut faire ; or, si je croyais équitable et raisonnable tout ce qu’il a dit qu’il faut faire, je croirais qu’il faut persécuter tous ceux qui ne sont pas mahométans au lieu d’écouter les lumières de la raison et de l’équité naturelle. Je crois que cette persécution est si injuste qu’elle suffira pour condamner au feu éternel une infinité de mahométans qui ont maltraité une infinité d’Indiens pour les forcer à changer leurs opinions religieuses. J’en juge par la première règle de l’équité naturelle, Ne faites point contre les autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous, supposé que vous fussiez à leur place d’infériorité de forces et qu’ils fussent à votre place de supériorité de force.
§ 86Mon sentiment est fondé sur une bonne raison, c’est-à-dire sur l’idée de la justice, de la bonté de l’humanité, de l’indulgence, en un mot sur l’idée de cette bénéficence qui nous est recommandée, et de cette maléficence qui nous est défendue par l’ordre immuable de la sagesse incréée, ordre connu de tous les hommes ; car enfin à parler de bonne foi, la persécution n’est-elle pas toujours une branche de la malfaisance ?
§ 87Heureusement, vous n’êtes pas persécuteur et par un heureux tempérament vous haïssez la persécution, mais en cela, vous ne suivez pas les termes de l’Alcoran qui recommande la persécution. Ainsi, je ne crains pas pour votre salut, tandis que vous craignez pour le mien et je suis, de ce côté-là, moins malheureux que vous, parce que pour savoir si j’ai sujet de craindre ou d’espérer, j’écoute mieux la raison que vous ne l’écoutez.
Soliman
§ 88Vous espérez le paradis comme récompense, vous craignez l’enfer comme punition, vous croyez que la meilleure manière d’honorer Dieu et de vous assurer le paradis, c’est de faire du bien aux hommes, selon votre pouvoir, et de ne leur causer, autant qu’il est possible, aucun dommage, et de réparer celui que vous avez causé, même innocemment. Votre religion n’a rien que de bon pour le bien de la société ; mais il y a des gens qui ne craignent pas l’enfer et n’espèrent point le paradis.
Calani
§ 89Ces malheureux sont fort à plaindre de n’avoir dans leurs malheurs aucune espérance d’une vie plus tranquille et plus heureuse que celle-ci. Je ne sais comment ils peuvent s’empêcher de croire l’existence d’une divinité toute puissante et toute parfaite, et s’ils la croient toute parfaite, comment peuvent-ils s’empêcher de la croire très juste et très bienfaisante ? Et peut-on la croire très juste et très bienfaisante sans croire qu’elle prépare une grande récompense aux bienfaisants et une grande punition aux malfaisants ? Ainsi, ces malheureux qui ignorent Dieu ou qui ignorent le paradis sont très à plaindre.
§ 90Il se peut faire même qu’ils sont bienfaisants et que Dieu, qui ne leur a pas fait la grâce de les faire sortir de leur erreur sur l’immortalité, leur fasse la grâce de leur donner le paradis en considération de leurs actions de justice et de bénéficence ; car Dieu ne punit point l’erreur parce que l’erreur est toujours involontaire et que personne ne veut être trompé dans les opinions24.
Soliman
§ 91Vous mettez donc les actions de bénéficence au-dessus de tout et, par conséquent, au-dessus des prières que l’on fait à Dieu.
Calani
§ 92Les prières que vous faites à Dieu marquent bien l’opinion que vous avez de la puissance. Elles marquent le désir que vous avez d’obtenir un bien pour vous-même, mais votre désir n’a rien de méritoire. Le méritoire n’est pas de chercher à être plus heureux. Ainsi, une aumône, qui est une sorte de bénéficence, est plus méritoire qu’une prière quand même, par cette prière, vous demanderiez que votre prochain fût assisté d’une aumône.
Soliman
§ 93Je prie non seulement pour moi, mais encore pour les autres et pour augmenter leur bonheur.
Calani
§ 94Je le veux ; mais avec votre prière, quelque longue, quelque dévote qu’elle soit, vous faites moins pour votre pauvre voisin que lorsque vous lui donnez la plus petite pièce de monnaie ; car votre prière ne fera jamais naître dans sa poche ni cette pièce de monnaie, ni une livre de riz dont il a besoin.
Soliman
§ 95La prière que je fais pour lui peut n’être pas efficace ; mais si je fais en sorte, par les aumônes que je fais à nos prêtres et à nos solitaires, que nos prêtres et nos moines prient pour lui, je lui rendrai un grand service.
Calani
§ 96Donnez-lui à lui-même les aumônes que vous faites à vos prêtres et à vos solitaires : vous le soulagerez sûrement, au lieu qu’en leur donnant ces aumônes pour les faire prier pour lui, il est très vraisemblable que vous ne le soulagerez point. Ils prieront pour lui ; mais il ne lui arrivera rien de plus, soit qu’ils fassent des prières pour lui, soit qu’ils n’en fassent pas.
Soliman
§ 97Mais il a d’autres besoins que le besoin de riz ; il a besoin de lumières pour se conduire et Dieu lui en donnera.
Calani
§ 98Dieu ne lui donnera pas plus de lumières en considération de leurs prières qu’il lui donnera de riz à cause de semblables prières.
Soliman
§ 99Mais que savez-vous si Dieu, en considération de leurs prières, ne lui donnera pas l’un et l’autre ?
Calani
§ 100Ce que je sais, c’est que Dieu fait très rarement de grands miracles ; or c’en serait un très grand s’ils obtenaient qu’une livre de riz tombât du ciel dans la robe de votre pauvre voisin et qu’il lui vînt des lumières tout extraordinaires, et tout autres que celles qui par le cours ordinaire de la Providence doivent lui arriver, car il ne serait pas moins extraordinaire que Dieu changeât le cours ordinaire des choses pour lui donner des lumières, que s’il les changeait pour faire tomber du ciel du riz dans sa robe.
Soliman
§ 101À votre compte, les prières sont donc très inutiles puisque si, par le cours ordinaire, ce pauvre doit trouver du riz ou des lumières, il est inutile de les demander ; et s’il ne les peut obtenir sans renverser le cours ordinaire des choses et sans miracle, il n’y a nulle espérance que nos prières ni celles de nos solitaires renversent cet ordre naturel.
Calani
§ 102Vous avez raison et vous pourriez aussitôt arrêter le soleil à midi pendant vingt-quatre heures avec vos prières25 que de faire naître des lumières miraculeuses à ce pauvre homme ou que faire pleuvoir miraculeusement du riz du ciel pour le nourrir.
Soliman
§ 103Mais il y a des exemples de l’effet miraculeux des prières des saints ; nos livres en sont remplis.
Calani
§ 104Vous pouvez croire ces miracles, vous et cent millions d’hommes : ils n’en seront pas plus réels. Les avez-vous vus ? Avez-vous vu des témoins qui les aient vus ? Pourquoi donc croire des choses aussi extraordinaires et aussi peu vraisemblables sans des preuves proportionnées au degré de leur extraordinaireté26 ?
Soliman
§ 105Serait-il possible que nos religieux, qui mènent une vie si austère et qui prient Dieu presque tout le long du jour, n’obtinssent jamais rien par leurs austérités et par leurs prières ?
Calani
§ 106Vous vous souviendrez qu’il ne faut pas attribuer à la force de la prière une chose qui doit naturellement arriver selon le cours ordinaire de la nature. Si, par exemple, un de vos saints solitaires demandait que le soleil se levât ou se couchât à six heures dans les équinoxes, le soleil venant à se lever et à se coucher à six heures dans ce temps-là, cela ne pourrait pas passer pour un effet de sa prière. Mais s’il demandait, par exemple, que le soleil demeurât demain six heures de suite à la même place et que la chose arrivât demain, cela ne pourrait être qu’un miracle et l’effet de la prière du saint.
§ 107Or de deux choses l’une : ou ce que demande le saint doit arriver indépendamment de sa prière, et alors ce n’est pas l’effet de sa prière ; ou il ne serait point arrivé selon le cours ordinaire des choses sans la prière, et alors c’est un vrai miracle, puisque c’est un événement contre le cours ordinaire ; or est-il vraisemblable que Dieu s’assujettisse à bouleverser l’ordre ordinaire des choses au gré d’un homme ?
Soliman
§ 108Pourquoi non, si Dieu l’a promis ainsi à ses saints qui mènent une vie si sainte dans la retraite, dans la méditation, dans le silence, dans les jeûnes, dans les mortifications et dans les autres austérités continuelles ?
Calani
§ 109Je n’ai rien à dire si Dieu a promis de faire des miracles à la prière d’un homme d’une certaine vie ; mais il faudrait pour cela qu’un autre miracle fût bien prouvé par témoins suffisants, c’est-à-dire que Dieu a parlé sans langue d’une voix articulée à vos prétendus prophètes ; mais où en est la preuve ?
§ 110D’ailleurs, je prétends vous avoir montré que la meilleure manière de ressembler à Dieu, d’imiter Dieu, ce n’est pas par le silence, par la retraite, par des méditations stériles, par de longues prières sans effet, par des jeûnes et par d’autres mortifications très inutiles au prochain et à la société, mais par des actions journalières de bénéficence envers ses parents, envers sa femme, envers ses enfants, envers ses domestiques, envers ses voisins, envers ses concitoyens et envers les hommes en général, et surtout envers les pauvres, envers les voyageurs et envers les malades ; ainsi je ne suis point du tout de votre avis sur l’idée que vous avez de la sainteté ; et comme vous exercez plus qu’aucun d’eux27 la bénéficence par rapport à votre condition, je vous crois plus grand saint qu’aucun d’eux ; cependant croyez-vous faire un miracle avec votre prière ?
Soliman
§ 111À Dieu ne plaise que je me regarde comme aussi pieux qu’ils le sont, eux qui font une profession de sainteté particulière.
Calani
§ 112Ils font, je l’avoue, une profession d’une sainteté plus grande que les autres mahométans, mais ils n’ont pas la première idée de la vraie sainteté, puisqu’ils ne croient pas que la plus grande sainteté est la plus grande bénéficence. Je crois, par exemple, que ceux de vos moines qui ont soin d’assister ou de faire assister les pauvres, les malades, les blessés, les affligés, d’instruire les enfants et de les porter à la bénéficence approchent bien plus de la véritable sainteté que ceux qui passent leurs journées à ne rien faire d’utile pour le prochain à des contemplations stériles ou à des dévotions et à des cérémonies très superstitieuses et très inefficaces28.
Soliman
§ 113Je parlais avant-hier à un jeune homme de dix-huit ans qui, par dévotion, a embrassé une vie fort austère depuis six mois ; il a quitté le négoce que fait son père ; il est si heureux, si content du parti qu’il a pris, il tient des discours si édifiants, il est si sévère à lui-même qu’en vérité il fait plaisir à voir et à entendre. On croit parler à un saint, à un prédestiné. Sa vie n’était pas auparavant fort édifiante, il buvait souvent du vin. Il est entièrement converti, il mène une vie d’ange, tant elle est occupée de prières, de jeûnes, de méditations et autres œuvres de dévotion. En bonne foi, croyez-vous qu’un changement si subit et si grand ait pu se faire sans miracle ?
§ 114Il vit avec plusieurs autres jeunes gens qui ont pris le même parti et qui sont encore dans leur première innocence, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas encore goûté de vin. Ils vivent sous la direction d’anciens moines qui mènent cette vie depuis quarante ou cinquante ans. Croyez-vous qu’à tout cela il n’y ait rien de miraculeux et de divin ? Croyez-vous que, pour les soutenir ainsi durant si longtemps dans la même vie, il n’y ait rien que d’humain et qu’il n’y ait pas quelque chose de surnaturel et de plus qu’humain ? Donc, c’est pour ainsi dire un miracle perpétuel et visible qui prouve la divinité de notre sainte religion.
§ 115Je voudrais que vous vissiez vous-même ces saints solitaires ; l’homme seul ne va point si loin ; on y voit la main de Dieu ; on est saisi d’un saint respect dans leurs mosquées ; ils ne se soucient pas de cette vie présente ; ils souhaitent même qu’elle dure peu pour jouir plutôt de la félicité qui leur est promise. Ne trouvez-vous pas que cela passe les forces de la raison humaine ? Tels sont les saints vivants dont j’estime les prières très efficaces.
Calani
§ 116Je trouve, comme vous, que cette espèce de vie si austère et si extraordinaire passe les forces de la raison humaine, mais non pas les forces de l’imagination humaine un peu allumée, surtout dans un âge où l’on a moins de connaissances, moins d’expériences, où les passions sont plus vives et, par conséquent, la raison moins puissante.
§ 117La plupart des corps humains sont sujets à avoir pendant la jeunesse une espèce de bouillonnement et de fermentation de sang extraordinaire, qu’on appelle petite vérole. Les imaginations humaines sont de même sujettes vers l’âge de quatorze ans à une espèce de fermentation extraordinaire qui vient d’un peu de mélancolie, et qui fait que les uns par une crainte extraordinaire des douleurs de l’enfer, les autres par un désir très vif des plaisirs du paradis, se jettent imprudemment dans une vie extraordinaire parce qu’ils sont assez simples pour la croire la plus propre à se procurer leur but29.
§ 118Je les louerais du parti qu’ils prennent de se dévouer à la plus grande perfection, si leur vie, au lieu d’être dirigée vers des dévotions et des cérémonies fanatiques, était dirigée uniquement vers les meilleures pratiques de la bénéficence ; mais faute de se laisser guider à la raison30 sur le choix de leur vie, ils se laissent gouverner par les folles imaginations de leurs directeurs qui n’ont pas d’idée juste de la plus grande sainteté ni du véritable but de la bonne religion qui est la pratique la plus exacte de la bienfaisance ; car s’ils avaient cette idée juste, ils feraient plus de cas de la vie commune31 d’un bon marchand, qui fait ce qu’il peut pour diminuer les maux et augmenter les biens de sa famille, de ses voisins, de ses concitoyens, qui souffre avec patience les défauts des autres, qui ne leur cause aucun mal, que de la vie des dévots austères qui, en s’éloignant de la société, sont inutiles au prochain et qui, de la singularité de leurs pratiques, n’en sont intérieurement que plus vains, plus fiers et plus méprisants.
§ 119Ne croyez pas, s’il vous plaît, qu’il y ait rien en cela au-dessus des forces du fanatisme. Vous savez même les terribles jeûnes et les effroyables austérités de quelques-uns de nos bramines. Vous n’avez rien de plus dans votre religion et cependant ne croyez-vous pas que toutes ces austérités ne sont que les effets naturels d’un fanatisme très naturel ? Avez-vous quelque chose de plus fort dans votre religion que de se faire écraser sous les roues du char de la statue de Vishnou32 ? Avez-vous quelque chose de plus fort que de se jeter gaiement et en cérémonie dans une fournaise, comme font plusieurs de nos femmes après la mort de leurs maris pour aller, disent-elles, revivre avec eux33 ? Ne conviendrez-vous pas après cela que les imaginations folles sont capables de faire faire aux hommes des actions très étonnantes ? Je vous passerai donc sans peine que le fanatisme peut aller jusqu’au prodigieux, quoique naturel, mais non pas jusqu’au miraculeux qui est contre l’ordre naturel. Je vous passerai que le fanatisme va jusqu’à l’extravagance ; et en ce sens, il va plus loin que la raison ; mais je ne vous passerai pas qu’aller plus loin de ce côté-là ce soit aller mieux que les personnes raisonnables.
§ 120Plus vous avez de raison, Soliman, plus vous vous trouvez éloigné d’entreprendre de pareilles austérités : c’est qu’il vous manque l’instrument nécessaire pour en faire autant ; il vous manque une imagination folle et fiévreuse qui seule est capable de porter l’homme dans ces espèces d’excès qui sont loués et admirés des sots et des ignorants. Il arrive même que ce sont ces louanges et ces admirations du vulgaire ignorant qui servent à soutenir ces bonnes gens dans leur sorte d’extravagance. Le sot admire et loue tout ce qui est difficile, quelque inutile qu’il soit à la société ; le sage admire le difficile qui est surmonté, mais il ne le loue qu’à proportion que ce difficile est utile au prochain et surtout à un plus grand nombre de citoyens34.
§ 121J’approuve les prières que l’on fait aux grands seigneurs pour en obtenir du secours pour les malheureux. Je veux bien des jeûnes, pourvu qu’ils produisent du secours aux pauvres. Je veux bien quelques souffrances du corps, pourvu que ce soit pour assister les malades. J’approuve les livres et les discours qui excitent à la vertu, mais c’est en tant que tout cela est renfermé dans la pratique de la bénéficence.
§ 122Vous voyez que tout ce qu’il y a de bon dans toute religion se réduit à cette opinion : celui qui prend soigneusement garde à ne faire aucun mal à personne ne sera pas condamné au feu éternel ; celui qui fait tous ses efforts pour faire le plus de bien qu’il peut au plus grand nombre d’hommes qu’il peut sera éternellement dans un paradis délicieux.
§ 123Or vous voyez que, pour avoir cette opinion, il suffit d’avoir l’idée de Dieu, puisque l’on n’en peut avoir l’idée sans le croire juste et bienfaisant ; or pour avoir l’idée de Dieu, l’homme a-t-il besoin d’autre secours que du secours de la raison et des lumières naturelles ? Ainsi chaque père de famille, chaque voisin peut suffire pour enseigner à un enfant en peu de mots la religion raisonnable, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de meilleur dans toutes les religions du monde.
DIALOGUE 3
Soliman
§ 124Je serais fort aise de savoir ce que vous pensez de l’origine des religions qui sont sur la terre.
Calani
§ 125Je ne crois pas qu’il y ait d’autres religions sur la terre que des religions humaines ; car ce qu’un homme enseigne, quoiqu’il dise que ce qu’il enseigne vient de Dieu, n’est pas pour cela divin, à moins qu’il ne fasse des miracles pour le prouver. Voici donc ce que je pense de l’origine que vous demandez.
§ 126L’homme n’agit que par quelque sentiment ou de crainte d’une douleur future, ou d’espérance d’un plaisir futur. Faites bien réflexion sur le ressort qui fait parler, aller, venir, vous trouverez que c’est toujours ou pour vous délivrer d’un mal, ou pour obtenir un bien. Ainsi la religion, ou mahométane ou bramine, en tant qu’elle est le motif ou le ressort de certaines actions des mahométans ou des bramines, est certainement un sentiment de crainte ou d’espérance, ou un composé de ces deux sentiments.
§ 127Le sentiment de religion en général est donc un sentiment très naturel à l’homme, puisque c’est ou un sentiment de crainte, ou un sentiment d’espérance. Mais voici en quoi consiste la crainte propre de la religion, c’est la crainte d’une puissance que nous imaginons comme très grande et très réelle, très voyante, quoique invisible, comme très attentive à nos biens et à nos maux, quoique muette, et nous l’imaginons comme ayant toujours le pouvoir et souvent la volonté de nous faire du bien ou du mal selon que nous lui plaisons ou que nous lui déplaisons par nos actions.
§ 128Les premiers hommes, dont nous connaissons l’histoire, n’avaient réellement rien à craindre ni à espérer d’aucune de ces puissances invisibles et muettes qu’ils adoraient sous diverses figures, et qu’ils appelaient leurs divinités ; c’est qu’elles n’avaient aucune réalité et que ce n’était que des fantômes de leur imagination, qu’ils s’étaient formés. Mais cela n’empêchait pas qu’ils eussent une crainte, une espérance très réelle de ces vains fantômes et de ces puissances purement imaginaires. En un mot, ces craintes et ces espérances, quelque chimériques qu’elles fussent dans leur fondement, formaient chez ces peuples une religion très réelle, qui influait sur leurs actions journalières et sur les affaires des familles particulières. Elle influait même sur les affaires des États, car qu’est-ce qu’un État, sinon un assemblage de familles particulières qui ont leurs opinions, leurs craintes et leurs espérances ?
§ 129Ces puissances étaient réellement muettes et invisibles et purement imaginaires, mais le peuple ignorant et crédule ne laissait pas de croire qu’elles se montraient quelquefois sans parler et qu’elles parlaient quelquefois sans se montrer. Une jeune fille trompée par la vivacité d’un songe jurait qu’elle avait vu la nuit une déesse qui lui avait dit de sacrifier un agneau pour éviter un grand malheur. Elle croyait avoir vu, elle était la première trompée ; or une personne trompée et effrayée a un grand pouvoir pour communiquer aux autres son erreur et son effroi.
Soliman
§ 130Croyez-vous, comme quelques-uns, que ce soit la crainte seule qui soit l’origine des religions ?
Calani
§ 131Je suis persuadé que l’espérance y a aussi beaucoup de part, mais comme la grande douleur fait souvent dix fois plus d’impression sur nous que le grand plaisir, les trois quarts et demi des sentiments et des actions de religion, c’est pure crainte. L’espérance n’en est pas quelquefois la dixième part. On peut conclure de là que le sexe et l’âge les plus sujets à la crainte seront toujours les plus disposés à la religion naturelle : les enfants, les femmes et les vieillards, les ignorants, et surtout dans les maladies où le tempérament est fort affaibli et fort disposé à la crainte.
§ 132Outre la grande disposition de notre imagination à la crainte et à l’espérance, il y a encore deux causes de l’origine de la religion humaine et qui font que la religion est aussi naturelle aux hommes que la raison : la première, ce sont les songes ; la seconde, c’est l’ignorance des causes naturelles des événements extraordinaires. L’homme accoutumé aux événements journaliers et ordinaires ne cherche guère la cause que des effets extraordinaires et subits, surtout de ceux qui sont effrayants et qui causent réellement du mal, comme les tempêtes et le tonnerre. Et comme les hommes ignorants ne peuvent en voir la source dans l’enchaînement des causes naturelles, ils se trouvent tout disposés par la terreur à en attribuer la cause à quelque puissance invisible qui est en colère et qui veut se venger des hommes qui l’ont offensée par leurs actions. Ainsi, plus les habitants d’un pays ignorent la liaison nécessaire des causes naturelles avec leurs effets, plus ils ont de dispositions à la crainte de la mauvaise volonté d’une puissance muette et invisible35.
§ 133De là, on peut conclure que l’ignorance est une des causes qui augmentent la disposition aux terreurs paniques et que les plus ignorants et les plus timides doivent être les plus difficiles à guérir des erreurs et des excès où conduisent toutes les passions qui se joignent à la superstition.
§ 134À l’égard de la seconde cause, c’est-à-dire des songes extraordinaires et fiévreux dans lesquels les hommes croient avoir vu et entendu ce qu’ils n’ont effectivement qu’imaginé avec un degré de vivacité égal à l’effet du sens des yeux, l’ignorance des causes naturelles de ces songes fiévreux et de l’effet de cette vivacité des images que l’imagination fiévreuse et allumée se forme la nuit, et quelquefois même le jour, dans des accès de frénésie, dispose les ignorants à croire qu’il y a effectivement quelque personne invisible qui leur a parlé sans témoins ; car il faut remarquer que la preuve infaillible du songe fiévreux, c’est le défaut de témoins.
§ 135Il y a de ces songes qui prédisent des événements heureux ou malheureux, qui arrivent quelquefois par hasard et ces songes prophètes font beaucoup d’impression sur certaines imaginations vives et surtout s’ils sont prophètes de malheur.
Soliman
§ 136Mais la crainte est un sentiment désagréable et, par cette raison, l’homme ne devrait pas craindre sans en avoir un fondement légitime.
Calani
§ 137Il semble qu’il serait raisonnable de proportionner le sentiment de la crainte non seulement à la grandeur du mal que l’on craint, mais encore au degré de vraisemblance de la futurition de ce mal36. La crainte de ce mal devrait diminuer à proportion de ce qu’il [est] éloigné de la vraisemblance et, s’il n’est pas plus vraisemblable que ce mal arrivera qu’il est vraisemblable que le soleil demeurera vingt-quatre heures de suite à midi, la crainte de ce mal devrait être infiniment petite et réduite à rien. Mais il s’en faut bien que les hommes, et surtout les hommes du commun, suivent cette proportion. Les plus fermes et les plus raisonnables craignent encore trop ; mais ils approchent plus de la proportion qu’il doit y avoir entre la crainte réelle et les sujets de crainte fondés sur la vraisemblance de la futurition.
§ 138Mais ceux qui connaissent la nature de l’homme savent que, sur ce qui est à craindre, les hommes les plus clairvoyants n’ont que très peu d’égard aux lumières de leur esprit pour mesurer leur sentiment de crainte à la vraisemblance de la futurition d’un mal, mais ils la mesurent presque toujours à la grandeur du mal et surtout à la vivacité de l’image de ce mal. Les hommes sensés, expérimentés, instruits, habiles, ne croient les récits des événements extraordinaires qui leur sont indifférents que lorsque la grandeur, la bonté et la multiplicité des preuves sont proportionnées au degré d’extraordinaireté du fait raconté. Mais il s’en faut bien que les ignorants sachent et veuillent mesurer les degrés d’extraordinaireté et les comparer au degré de force des preuves. Ils ont bien plutôt fait de croire ; et la croyance d’un fait extraordinaire qui coûte tant aux habiles ne coûte rien aux ignorants.
§ 139Mais, s’il s’agit d’un fait intéressant et surtout qui menace d’un mal et d’un grand mal, non seulement l’ignorant le croit facilement mais le savant lui-même, s’il est d’un tempérament aisé à ébranler, ne peut plus mesurer sa crainte sur les degrés de vraisemblance. Il la mesure seulement sur la grandeur du mal et principalement sur la vivacité de l’image du mal qui est toujours présent à son imagination. Car quand le mal serait réellement impossible, si quelqu’un a l’art de nous le représenter vivement dans toute sa grandeur, il excite en nous un sentiment de crainte si violent que l’âme trop agitée ne laisse plus à l’esprit la liberté d’examiner les preuves et de peser les degrés de vraisemblance de futurition. Le mal impossible paraît non seulement comme possible, mais comme inévitable et presque comme présent.
§ 140C’est un grand défaut dans notre nature que le degré de sentiment, de crainte ou d’espérance ne puisse presque jamais être proportionné ni à la véritable grandeur, ni à la véritable durée de la douleur et du plaisir, ni au degré de vraisemblance que ces douleurs ou ces plaisirs nous arriveront. Telle est notre faiblesse ; il ne nous faut point de bonnes preuves pour nous faire agir par crainte ou par espérance ; il ne nous faut que des images vives de grands biens à espérer ou de grands maux à craindre.
§ 141Tel est l’effet de l’imagination sur nous : l’homme craint ou espère non à proportion de la bonté des preuves, mais à proportion de la vivacité et de la grandeur des images des biens et des maux. De là, on peut conclure que les personnes dont l’imagination est la plus vive sont plus disposées à la crainte et à l’espérance, et par conséquent, aux maux que peut causer la superstition.
§ 142De là, il suit que le prédicateur mahométan le plus éloquent et le plus persuasif n’est pas celui qui cherche à faire valoir les preuves qu’on apporte ordinairement en faveur de la divinité de l’Alcoran ; c’est celui qui peint le mieux les biens que promet la religion de Mahomet, et surtout les maux dont elle menace. L’un attaque froidement l’esprit et n’y trouve que des doutes et de la résistance, l’autre remue vivement l’imagination de l’auditeur et lui inspire de la crainte qui le fait et croire et agir conséquemment à sa crainte, et à son opinion, fille de sa crainte. Il serait raisonnable de conformer ses craintes à ses opinions, mais là où il est question de craindre un grand mal, l’imagination vive et faible conforme ses opinions à ses craintes. Les narrations, les peintures vives et animées ont commencé par vous faire craindre et votre crainte vous a fait croire37.
§ 143Demandez à Ibrahim pourquoi il ne boit point de vin depuis quelques jours. Il vous répondra qu’il craint l’enfer et qu’il aime mieux n’en plus boire que d’être condamné à être brûlé pendant l’éternité. Ce n’est pas qu’il ne trouve le vin fort bon, il n’en a pas perdu le goût, il le boirait avec plaisir, mais la crainte de la douleur de la brûlure et d’une douleur sans fin lui fut vivement représentée il y a quelques mois par un imam éloquent. Ainsi, il n’ose plus boire de vin. C’est un mal de se priver d’un bien, mais en balançant ses deux sentiments contraires, il trouve que la crainte de l’enfer est alors pour lui un plus grand mal qu’il fait cesser par la privation du vin.
§ 144Ne lui demandez point de preuves que Mahomet ait reçu l’ordre de défendre le vin sur peine de l’enfer immédiatement par des paroles arabes dictées sans langue ou écrites sans main et tombées du haut de l’air. Ce malheur d’être damné lui a été vivement représenté. Cette image a excité en lui une grande crainte. Il a ouï dire depuis que des buveurs de vin ont été ou étouffés par des anges, ou foudroyés sur le champ par miracle et abîmés dans l’enfer. On lui a conté que l’on a vu sortir des flammes de leur tombeau. Ces récits, faits par gens épouvantés eux-mêmes, l’ont épouvanté et fortifient sa crainte. L’impression de la peur lui reste encore. Tous ceux qui l’environnent, ignorants comme lui, pensent comme lui, sans avoir de meilleures raisons que lui. Tels sont les solides fondements de sa crainte et par conséquent de son opinion.
§ 145Demandez à ce même homme pourquoi il buvait du vin le jour précédent. Il vous répondra qu’il avait tort et qu’il s’en repent. Il ne vous dira pas de preuves de son tort, mais la véritable raison, c’est que son imam, non par de bonnes preuves, mais par des images vives de l’enfer, lui a fait grand peur et que la peur vive est un mal vif qu’il veut faire cesser.
§ 146Les enfants, les femmes et les autres ignorants, à qui on conte des histoires de fées, de magiciens, de sorciers, de revenants, d’apparitions, de possessions, de génies et autres diableries ne demandent point de preuves pour les croire, surtout s’il y a du tragique et des événements épouvantables38.
§ 147Le peuple se scandalise et s’offense contre les incrédules qui se moquent de ceux qui donnent créance à ces fables. C’est que personne n’aime à être accusé de prendre légèrement le faux pour le vrai. Et effectivement, c’est insulter le peuple que de ne pas paraître déférer à une opinion populaire et le moqueur doit toujours craindre la vengeance du peuple insulté39.
§ 148Tous ces contes crus légèrement sont autant de preuves que l’imagination sent du plaisir à croire le merveilleux et qu’on le croit sans preuves suffisantes à proportion que ce merveilleux est ou agréable, ou épouvantable. Ces contes établis parmi le peuple sont autant de preuves qu’il est aisé au peuple ignorant de croire une ou plusieurs puissances invisibles et muettes, qui par leur volonté peuvent procurer aux hommes du bien et du mal. Je ne crois pas même possible que les hommes tels qu’ils sont faits puissent vivre longtemps en société sans quelque idée d’une divinité ou de plusieurs divinités, et surtout sans craindre du mal ou espérer du bien de ces puissances muettes et invisibles. Ainsi, il n’est presque pas possible que l’homme puisse vivre sans craindre et sans espérer quelque chose de quelque être muet et invisible, c’est-à-dire sans quelque sorte de religion.
§ 149Celui qui a le plus de cette sorte de crainte, ou le plus de cette sorte d’espérance, a le plus de religion, c’est-à-dire qu’il fait le plus de choses par rapport à ce sentiment ; les plus savants ont des preuves démonstratives d’une puissance muette, invisible, bienfaisante, toute-puissante, aimant la justice et la bénéficence. Et en ce sens-là, ils ont plus de religion spéculative que l’ignorant, mais s’ils ne craignent pas si vivement, s’ils n’espèrent pas si vivement que lui, si leur imagination n’est pas si vivement remuée que celle de l’ignorant, ils ont moins de religion pratique que lui40.
§ 150Il est certain que ceux qui croient un paradis pour les bienfaisants et un enfer pour les injustes et les malfaisants n’agissent pas, la plupart, conséquemment à leur opinion ; la religion mahométane devrait, ce semble, faire des effets beaucoup plus grands sur les mahométans que ceux que nous voyons ; [eux] qui craignent l’enfer pour les injustes, c’est-à-dire des peines extrêmes et éternelles pour les injustices, ils ne devraient jamais en commettre aucune. Cependant, parmi ces croyants, il y en a peu de justes. D’où vient cela ? C’est que le plaisir présent, quoique plus petit, frappe plus que le mal qui n’est que craint ou imaginé, quoique estimé beaucoup plus grand. Les sens font beaucoup plus d’impression sur nous et excitent en nous un sentiment beaucoup plus fort pour nous faire agir que ne peut faire l’imagination d’un mal futur, surtout lorsque cette imagination n’a pas été fraîchement remuée par des images bien vives.
§ 151Or le sentiment seul nous fait agir, et quand il y a deux sentiments opposés le plus fort l’emporte. Or le sentiment actuel qui naît en nous par nos sens est bien plus fort que le sentiment qui naît en nous par notre seule imagination des douleurs futures, dont nous n’avons d’idée que par le secours de la mémoire des douleurs passées. Voilà pourquoi il n’y a pas de concordance entre les opinions purement spéculatives des mahométans et leurs actions. L’imagination, le souvenir opèrent nécessairement un sentiment beaucoup plus faible que les objets présents qui remuent les sens.
§ 152Il y a quelques dévots parmi les bramines, qui croient qu’avec certaines actions on peut parvenir tout d’un coup à une vie éternellement heureuse. Ceux-là, quand ils ont une imagination très vive et très allumée par quelques exhortations, vont gaiement à une mort certaine ; car il y en a qui, pour plaire à leur divinité, se jettent, comme nous avons dit, sous la roue du char qui porte la figure de leur puissance muette et invisible, et se font écraser41. Ils appellent cette mort sainte, mais ces imaginations si allumées sont rares, même dans notre climat brûlant. Ce sont de ces frénésies, de ces fièvres de cerveau, qui sont si violentes qu’elles suspendent les fonctions ordinaires des sens et par conséquent de la raison, et qui font que ces frénétiques ne sentent que par leur imagination42. Ces fous courent à une mort présente comme à un plaisir présent ; ces effets du fanatisme sont prodigieux et cependant très naturels.
§ 153Il y a une considération importante pour le bien de la société et par rapport à l’augmentation du bonheur des hommes dès cette vie, c’est que, si l’on pouvait voir une société de personnes toutes intérieurement occupées de la bienfaisance et, par conséquent, de la justice, il serait impossible qu’ils ne fussent incomparablement plus heureux, chacun en leur particulier, que s’ils cherchaient mutuellement à se tromper les uns les autres et à se soustraire par finesse et par subtilité à l’équité des lois pour se rendre plus heureux en leur particulier sans se soucier du bonheur de leurs concitoyens.
§ 154Je sais bien que cette supposition d’une société de personnes occupées de la pratique de la bienfaisance n’est qu’une idée de perfection qui paraît impraticable, à cause de la force et de l’impétuosité de l’amour-propre qui ne songe qu’à son propre bien particulier sans aucun égard pour le bien de ceux avec qui l’on est obligé de vivre ; mais cependant il est vrai que l’intérêt de l’amour-propre bien entendu embrasse l’intérêt de ceux qui nous environnent43. Il est vrai que les lois sages, par une juste distribution des honneurs publics et des autres récompenses publiques, peuvent arriver à faire pratiquer aux hommes par amour-propre la bienfaisance mutuelle44. Ainsi quelque éloignés que nous soyons présentement d’une pareille société si désirable, elle n’est pas cependant absolument impossible, puisque plusieurs législateurs habiles et vertueux peuvent perfectionner de siècle en siècle l’ouvrage les uns des autres, c’est-à-dire les lois pour la récompense de la bénéficence.
§ 155Il est certain que, par la seule raison, nous pouvons arriver à juger : 1° que la puissance muette et invisible qui nous gouverne est bienfaisante ; 2° que, pour l’augmentation de notre vertu, c’est-à-dire de notre bienfaisance, elle souhaite sur toutes choses que nous l’imitions de notre mieux, que nous soyons bienfaisants comme elle et que nous pratiquions les uns envers les autres avec ardeur et constance, et perpétuellement, cette même bienfaisance ; 3° que la divinité aime tellement l’ordre et la justice, qu’outre les récompenses attachées à la bienfaisance pour cette vie, elle leur donnera encore d’autres récompenses beaucoup plus grandes dans la vie future ; 4° que cette puissance est tellement éloignée du désordre de la malfaisance ou de l’injustice qu’outre les punitions attachées à la malfaisance pour cette vie elle fera encore souffrir des punitions beaucoup plus grandes aux malfaisants dans la vie future ; 5° que cette puissance bienfaisante est tellement heureuse par elle-même et indépendamment de nous que si nous pouvons lui procurer du plaisir, le plaisir que nous pouvons lui faire par nos hommages, par nos louanges, par nos révérences, par nos adorations, par nos sacrifices, par nos cérémonies, par nos temples, etc., n’est pas comparable au plaisir que nous pouvons lui faire par des actions de bienfaisance ; 6° que la meilleure et la plus sûre manière d’obtenir de cette puissance si bienfaisante l’augmentation de notre bonheur, ce ne sont ni nos prières, ni nos louanges, ni nos sacrifices, ni nos adorations, ni nos autres cérémonies, mais c’est la pratique la plus fréquente, la plus raisonnable et la plus étendue de la bienfaisance. Et plût à Dieu que les auteurs des religions ou leurs sectateurs n’eussent jamais fait entendre aux hommes qu’en négligeant la bienfaisance ils pouvaient plaire à la puissance invisible. Leurs religions, au lieu d’être quelquefois contraires au bien de la société, serviraient toujours au contraire à rendre les hommes plus heureux dans la vie présente et plus dignes de l’être dans la vie future45.
§ 156Ceux qui avaient plus d’imagination et d’éloquence débitaient leurs visions comme des révélations. Ils en imposaient au peuple par leurs discours, par leur vie austère, et surtout par les diverses cérémonies mystérieuses qu’ils proposaient pour plaire davantage aux puissances invisibles : sacrifices, parfums, louanges, prières, chants, prédictions… Tous les biens qui arrivaient naturellement aux plus dévots passaient pour autant de miracles attribués à ces puissances invisibles reconnaissantes ; tous les maux qui arrivaient naturellement aux incrédules passaient pour autant de punitions miraculeuses des puissances muettes offensées.
§ 157Les prophètes ou prédicateurs étaient considérés, nourris, entretenus avec abondance par les peuples. Leur profession devint lucrative et commode. Les peuples avaient beaucoup de considération pour eux. Ils entraient dans les délibérations, on les prenait pour juges. Ainsi, en gardant des dehors de sévérité et de vertu, ils avaient quelquefois l’autorité des rois, surtout durant la paix. Ainsi, leur intérêt leur conseillait l’hypocrisie, et l’hypocrisie leur attirait beaucoup de respect de la part du peuple. Et quiconque osait parler contre eux et contre leurs opinions et leurs cérémonies était traité comme criminel de lèse-majesté divine. Ainsi, la crainte naturelle pour les puissances muettes et invisibles s’est fortifiée de siècle en siècle avec le secours des prêtres et des prétendus prophètes, qui avaient un grand intérêt à la continuation et même à l’augmentation de crainte et d’espérance religieuses.
§ 158Je sais bien que votre religion a commencé à s’établir autrement, mais ce n’est proprement qu’une nouvelle religion entée sur une plus ancienne. Et elle n’aurait jamais pris racine si elle n’avait trouvé les esprits déjà tout accoutumés et disposés naturellement à la crainte et à l’espérance religieuse de la part de quelques puissances muettes et invisibles. Ainsi, ce n’est pas connaître la nature de l’homme que de prétendre gouverner les États sans avoir égard aux craintes et aux espérances religieuses, tant par rapport à cette vie que par rapport à la vie future. Ce n’est pas être raisonnable que de ne pas reconnaître l’existence d’une intelligence infiniment puissante, infiniment sage, infiniment bienfaisante et infiniment juste et46 que, par son ordre immuable, les bienfaisants doivent être heureux au moins dans une seconde vie et les injustes malheureux au moins après leur mort.
§ 159Alors, pour bien diriger cet instinct naturel que nous avons pour les craintes et les espérances religieuses, ceux qui gouvernent les États et les religions n’auront plus, pour perfectionner la religion naturelle et universelle, qu’à examiner incessamment ce qui doit être appelé injustice, ce qui doit être appelé bienfait, et les divers degrés d’injustices et de bienfaisances pour connaître le vrai chemin du paradis.
Soliman
§ 160Ce que vous me dites de l’origine des religions me paraît suffisant pour montrer la disposition de l’homme à quelque religion, mais cela ne me paraît pas suffisant pour en établir une qui soit publique, et encore moins pour montrer que l’établissement de la religion mahométane ne soit que naturel et ne soit pas miraculeux.
Calani
§ 161Les religions s’établissent peu à peu et les fondateurs des religions ont eu besoin de bâtir eux-mêmes sur les fondements qu’ils ont trouvés des religions précédentes. Ainsi, ce ne sont pas tant des fondateurs que des réformateurs ; et encore faut-il remarquer que leurs réformations n’auraient jamais réussi dans un siècle moins ignorant que celui où ils étaient admirés de gens grossiers et ignorants. Et si nous pouvions avoir des mémoires exacts des commencements du progrès et des causes véritables de ces établissements, nous verrions qu’à ne consulter que le cours ordinaire des choses humaines il était impossible que ces progrès ne se fissent pas alors parmi tels ou tels, dans telles conjonctures, et en y supposant les dispositions qu’ils y ont trouvées. Ainsi, rien ne sera moins miraculeux que ces établissements, si vous nous fournissez de bons mémoires de l’état des affaires du gouvernement et de la situation des esprits. Et si vous n’en avez pas, ce n’est pas à vous à dire qu’il y a du miracle, quand l’établissement a pu se faire sans aucun miracle, et d’une manière si naturelle qu’il était presque impossible que les choses arrivassent autrement qu’elles ne sont arrivées.
§ 162Et il faut bien observer que les absurdités et les incompréhensibilités, qui nous paraissent telles aujourd’hui dans l’Alcoran et dans le Vedam, ne paraissaient à Mahomet et à Vishnou et à leurs auditeurs que des choses très intelligibles, très raisonnables, très vraisemblables et, par conséquent, telles qu’il n’était pas alors difficile à des ignorants de les croire. Car si elles eussent paru ou absurdes ou raisonnables, incompréhensibles ou incroyables, même aux ignorants de ce temps-là, Vishnou et Mahomet ne les auraient jamais écrites. Elles ne sont devenues absurdités mystérieuses, incompréhensibilités réelles que depuis que notre raison est devenue beaucoup plus juste et plus éclairée que n’était alors la raison du prophète et de ses auditeurs. Et plus le monde vieillira sans guerres, plus la raison se perfectionnera et plus elle trouvera d’incompréhensibilité où il n’y en avait point pour une47, dont la raison était dans l’enfance ; et effectivement, vos enfants mahométans ne voient point de mystères incompréhensibles dans l’Alcoran, ni les enfants de nos bramines, ni nos bonnes femmes, ni les autres ignorants n’en voient aucune dans notre Vedam. Il n’y a que ceux en qui la raison s’est perfectionnée qui voient des mystères et qui aperçoivent des absurdités et des incompréhensibilités.
§ 163Ces savants conviennent que les incompréhensibilités sont véritables, mais ils soutiennent que les absurdités ne sont qu’apparentes, et se sauvent par les métaphores, par les allusions et par les figures où48 ne songèrent jamais les auteurs de ces livres, car ils n’ont jamais cru dire ni des choses réellement incompréhensibles, ni des choses absurdes en apparence. Ils étaient les plus savants et les plus habiles d’entre leurs auditeurs et n’ont jamais cru leur dire que des choses très raisonnables ; mais ce qui était très raisonnable pour des hommes qui étaient dans l’enfance de la raison se trouve présentement très disproportionné à une raison beaucoup plus éclairée.
§ 164Et, à dire la vérité, peut-on imaginer que Dieu, cet être si sage, ait ordonné par miracle à ses prophètes de dire aux peuples des incompréhensibilités véritables et des absurdités très réelles ? Aussi voyez-vous que plus les religions sont anciennes, plus elles tiennent de l’enfance du monde, plus elles contiennent d’absurdités et d’incompréhensibilités, ce qui est une démonstration que, dans leur origine, ce ne sont que de purs ouvrages d’une raison humaine très ignorante par rapport à la raison humaine d’aujourd’hui.
§ 165Je dirai plus : si, dans un seul chapitre de l’Alcoran ou du Vedam, nous ne trouvons aujourd’hui que dix absurdités ou dix incompréhensibilités, nos successeurs plus éclairés que nous dans cinq cents ans y en trouveront dix autres que nous n’y apercevons pas encore présentement.
§ 166Si leurs ouvrages eussent été divins, en eût-il coûté à Dieu de les dicter tels qu’ils eussent toujours paru plus raisonnables à mesure que la raison humaine se fût perfectionnée ? Au lieu que, parce que ce sont des hommes qui en sont les auteurs, ces ouvrages paraissent d’autant plus déraisonnables que la raison humaine va en se perfectionnant.
Soliman
§ 167Vous auriez beau dire toutes vos raisons à nos docteurs, je parie que de cent vous n’en persuaderiez pas un seul.
Calani
§ 168Je ne serais pas étonné quand, de mille avec qui je conférerais pendant un an, il n’y en aurait que deux qui vinssent à penser comme moi ; mais ce que je pense n’en serait pas moins vrai : que leur religion étant sans miracle n’est qu’un recueil d’opinions reçues par tradition de gens qui en savaient plus qu’eux, mais qui n’étaient que des hommes et que ce recueil n’a pas plus d’autorité qu’un recueil des opinions de quelques philosophes que ce soit ; or l’on sait qu’en fait d’opinions philosophiques ce n’est point à la raison à se soumettre à pareille autorité ; c’est à la raison au contraire à juger de ces opinions par les règles ordinaires qui nous servent à discerner le vrai du faux, le bon du mauvais, le juste de l’injuste, l’imaginaire du réel, le raisonnable de l’extravagant.
§ 169Dès que je ne regarderai plus l’Alcoran comme un livre miraculeusement dicté, miraculeusement écrit, miraculeusement inspiré ou envoyé, et que, dans mon esprit, il n’aura pas plus d’autorité que les écrits de Calanus, ce fameux philosophe dont je porte le nom et qui était à la cour d’Alexandre à Babylone il y a près de deux mille ans49, je serai en droit de dire, par exemple [que] tel passage de l’Alcoran contient une opinion qui, à ne consulter que la raison, est une opinion très fausse injustement attribuée à Dieu qui est la vérité même, que telle maxime est visiblement mauvaise et injustement attribuée à Dieu qui est la bienfaisance même, que telle action est visiblement injuste et injustement attribuée à Dieu qui est la justice même.
§ 170Je sais bien que, de mille docteurs, à peine y en aurait-il deux qui revinssent de leurs préjugés après des conversations pareilles à celle-ci ; mais cela ne prouve pas que mes raisons ne soient solides et véritables. Il y a plusieurs raisons très naturelles de leur opiniâtreté : 1° leur disposition naturelle à la crainte et à l’espérance des biens et des maux d’une vie future, sentiments qu’ils croient devoir à l’Alcoran ; 2° les préjugés reçus facilement dans l’enfance que50 ce livre a été dicté miraculeusement par Dieu même ; 3° la longue habitude qu’ils ont depuis trente, quarante, soixante ans de croire ces premiers préjugés ; or il n’y a que ceux qui ont étudié l’homme qui sachent combien la longue habitude peut lui rendre certaines les choses qu’il croit depuis trente ou quarante ans, jusque-là qu’il confond souvent la certitude avec l’évidence ; c’est particulièrement en ce cas que la longue habitude devient une seconde nature et, à dire le vrai, nous n’avons de certitude de la plupart de nos opinions qu’à proportion d’une habitude longue et fréquemment réitérée ; 4° il y a encore de grandes causes de notre certitude dans nos opinions, c’est l’exemple et l’opinion de tous ceux qui nous environnent ; car l’homme est non seulement animal d’habitude, mais il est aussi animal imitatif, animal d’exemple ; il craint d’être blâmé et, par conséquent, il est comme forcé de penser et de parler comme tous ceux qui l’environnent et, de cent hommes à peine, y en a-t-il un qui ait assez de lumières pour voir la vérité et la justice au travers des préjugés de l’enfance, qui ait assez de force pour surmonter l’habitude contraire, qui ait assez de fermeté pour vaincre le penchant et les dispositions qu’il a à la crainte mal fondée et assez de courage et de constance pour résister à l’autorité d’un exemple universel, qui est perpétuellement devant ses yeux. Voilà pourquoi vous ne m’avez jamais vu disputer de religion, ni avec vos mahométans, ni avec nos bramines, parce que je crois ces disputes très inutiles pour eux, et qu’elles ne feraient que leur faire de la peine et m’attirer ou leur haine ou leur mépris. Je m’attache quelquefois à rendre mes concitoyens ou plus justes, ou plus compatissants, ou plus prudents, mais je prends toujours volontiers pour principes les maximes de leur religion même, et si je ne vous connaissais pour homme très modéré et que vous ne m’eussiez pas interrogé, je ne vous aurais jamais tant dit sur votre religion. Je ne vous exhorterai même jamais d’en changer mais seulement de multiplier tous les jours vos actions de bienfaisance et de diminuer toujours le nombre de vos actions qui peuvent déplaire aux autres quoique vous n’ayez pas la moindre intention de leur déplaire.
Soliman
§ 171Qui est ce Calanus, dont vous venez de parler ? Nous reste-t-il quelque chose de ses écrits ?
Calani
§ 172C’était un homme fort estimé parmi nous pour sa science et pour sa vertu, qui a vécu quatre-vingt-dix ans. Sa réputation fit naître à Alexandre la curiosité de le voir. Il ne fut pas longtemps à cette cour sans y acquérir du crédit, et il se servit heureusement de son crédit pour sauver beaucoup de pillages à ses concitoyens et leur procurer divers bienfaits. Il désapprouvait fort les débauches et surtout l’ivrognerie du roi, qui lui causait souvent des accès de colère terribles, qui le jetaient dans des injustices et dans des crimes affreux. Calanus lui fit sur cela inutilement des remontrances et lui prédit que, s’il ne changeait, il mourrait peu de mois après lui. Comme il était dégoûté de la vie de la cour, il résolut de terminer sa vie avec éclat. Il fit préparer un bûcher magnifique, monta dessus, prit une forte dose d’opium et quand l’opium commença à agir, il donna le signal. On mit le feu au bûcher, et le feu le consuma sans douleur, parce qu’il avait alors rendu l’esprit51.
Soliman
§ 173N’aurait-il pas aussi bien fait d’attendre doucement la mort comme les autres hommes dans une solitude que de s’empoisonner sans raison à la vue de toute la cour et de toute l’armée d’Alexandre ?
Calani
§ 174Pour moi, je pense comme vous, mais le grand plaisir de Calanus était apparemment de faire beaucoup de bruit et pendant sa vie et après sa mort. Je ne désapprouve ni ce plaisir ni ce motif ; il est par lui-même innocent. Je le loue, mais pourvu qu’il produise des avantages aux autres. Mais quand il se borne à soi-même, je n’en fais nul cas, et quand il porte les hommes à des actions nuisibles à la société, ce même motif est très blâmable ; or l’histoire ne nous dit pas quel avantage Calanus prétendait procurer aux hommes par sa mort volontaire. Faire une chose difficile et inutile précisément pour avoir l’honneur de surmonter le difficile, c’est vanité, c’est sottise. Faire une chose difficile et très avantageuse au public est une très belle action et très louable52. Je laisse aux sots admirer sottement pareilles sottises, mais je crois qu’il faut garder sa force et sa fermeté pour des occasions et pour des entreprises utiles à la patrie. Au reste, Calanus nous a laissé quelques écrits de morale, où il prouve que la pratique de la justice et de la bienfaisance est la voie la plus sûre pour se rendre heureux, et c’est par là bien plus que par la singularité de sa mort qu’il m’a toujours paru fort recommandable.
DIALOGUE 4
Soliman
§ 175Vous supposez toujours dans vos discours que Dieu n’a point parlé d’une voix humaine ni dans la langue arabe ni dans aucune autre et qu’il n’a rien écrit d’une écriture arabe, ni d’aucune autre sorte d’écriture. Mais s’il a effectivement ou parlé ou écrit, ne croyez-vous pas qu’il faut croire ce qu’il aura dit, faire ce qu’il aura ordonné et s’abstenir de ce qu’il aura défendu, surtout s’il a attaché par ses écrits des peines éternelles à la désobéissance ?
Calani
§ 176N’est-il pas vrai qu’il ne faut pas croire un grand prodige sans preuve suffisante ? Or, vous m’avouerez que, si Dieu nous parlait tout à l’heure ou nous écrivait en persan, ce serait un très grand prodige. Or, avez-vous des preuves que Dieu ait parlé et écrit ? Et ces preuves sont-elles proportionnées à la grandeur du prodige ? Un fanatique, un visionnaire, un imposteur qui viendra vous dire que Dieu vient de lui dire qu’il vous défend de donner du pain à un pauvre Franc53, à un pauvre Chinois qui meurent de faim parce qu’ils sont infidèles, croirez-vous sur sa parole que Dieu ait parlé à ce prétendu prophète et vous ait fait une pareille défense ?
Soliman
§ 177Vous croyez donc que la nature du commandement doit entrer dans la preuve de vraisemblance qu’il y ait eu une véritable révélation ?
Calani
§ 178Sans doute ; car il ne faut jamais croire que Dieu commande ou défende quelque chose follement sans raison et par caprice, par exemple que Dieu ait parlé ou écrit pour défendre aux mahométans de faire un grand tort à quelqu’un ; cela n’est pas aisé à croire parce qu’une pareille défense est naturellement assez connue de tout le monde ; or il ne faut pas supposer sans de grandes preuves que Dieu parle inutilement.
§ 179De même que Dieu ait parlé ou écrit en arabe pour défendre l’ivresse ou l’abus du vin, qui fait faire des crimes, cela est inutile : il n’y a personne qui ne condamne cet abus dans les autres et qui ne le trouve condamnable en lui-même. D’un autre côté, que Dieu ait écrit en caractères arabes pour défendre tout usage de vin modéré et convenable à la santé, cela n’est nullement vraisemblable. Ainsi, il faudrait, pour croire une pareille défense, une augmentation de preuves, car plus la défense est éloignée de la sagesse, plus il faut de preuves du miracle de la révélation ; de sorte que, s’il me faut dix témoins vivants pour me faire croire que Dieu ait écrit quatre lignes en arabe pour une chose qui paraît raisonnable en elle-même, il m’en faudrait plus de vingt de pareille autorité pour me faire croire qu’il ait écrit quatre lignes pour faire une défense qui me paraît déraisonnable.
Soliman
§ 180Vous vous rendez donc toujours juge pour savoir si les commandements ou les défenses sont raisonnables ou déraisonnables, pour savoir s’il y a effectivement commandement ou défense de la part de Dieu, au lieu que nous autres mahométans nous jugeons du droit par le fait, et nous jugeons que la défense est raisonnable, parce que nous croyons que Dieu l’a faite ou par des paroles miraculeuses ou par quelque écrit miraculeux.
Calani
§ 181Je vous ai déjà dit, prouvez-moi le miracle des paroles sans langue, de l’écriture sans main comme si j’en étais moi-même témoin, je renoncerai à juger par moi-même si un commandement ou une défense ou une opinion sont raisonnables ou déraisonnables. Mais, jusqu’à ce que vous m’apportiez de pareilles preuves suffisantes, je ne dois pas renoncer à ma raison pour suivre les visions de quelque fanatique de bonne foi, qui est le premier trompé, ou de quelque imposteur, qui a intérêt de tromper. Et je regarde comme un premier commandement de Dieu d’obéir à ce qui me paraît raisonnable, tant qu’il ne me paraîtra point de miracle qui me fasse croire qu’il y a révélation divine, et que je me trompais dans ce que je croyais raisonnable. Et si Dieu se pouvait fâcher, il se fâcherait de voir un homme quitter ce que lui dicte sa raison pour suivre la plupart des opinions populaires, qui ne sont fondées que sur des visions extravagantes. La raison cède au miracle et ne cède qu’au miracle ou vu ou suffisamment attesté.
Soliman
§ 182Est-ce que vous ne croyez pas que Dieu soit effectivement fâché de nos erreurs, de nos péchés, et bien aise de nous voir dans la voie de la vérité et dans la pratique de la bienfaisance ?
Calani
§ 183Si vous entendez par fâcherie un sentiment tel que nous ressentons quand nous sommes fâchés, Dieu me garde d’une pareille erreur. Dieu n’a aucun déplaisir ni grand ni petit, et par conséquent, nos erreurs ni nos mauvaises actions ne sauraient jamais ni le fâcher effectivement et encore moins le mettre en colère ; mais comme il aime l’ordre et la justice, il fait en sorte que, soit en ce monde, soit en l’autre, les peines soient les suites naturelles de la malfaisance, et que les plaisirs soient les suites naturelles de la bienfaisance. Et c’est l’unique fondement du gouvernement divin, comme ce doit être le principal fondement de tous les gouvernements humains ; et l’on ne doit estimer les différentes religions qu’à proportion qu’elles inspirent la bienfaisance connue par la raison et qu’elles éloignent les hommes de la malfaisance connue par cette même raison.
Soliman
§ 184Mais la raison humaine est bien faible et bien peu éclairée.
Calani
§ 185Elle est plus ou moins faible, plus ou moins éclairée dans des pays que dans d’autres, dans certains siècles que dans d’autres. Mais enfin, si peu éclairée qu’elle soit, les hommes n’ont pour se conduire que le flambeau de cette faible raison ou le flambeau du fanatisme ; or le flambeau du fanatisme est encore un peu plus faible que la lumière de la raison, et croire légèrement et sans preuve que Dieu a parlé sans langue et qu’il a écrit sans main, c’est pur fanatisme.
Soliman
§ 186Fanatisme soit, mais vous conviendrez que toutes les nations ont bien plus de penchant à se conduire par le fanatisme et par une imagination déréglée que par la raison et cela sera toujours comme il a été. Il n’y aura jamais à choisir qu’entre fanatisme et fanatisme, car la raison sera toujours la très humble servante de l’imagination ignorante.
Calani
§ 187Je crois comme vous que, dans les pays où règnera l’ignorance, le fanatisme sera toujours dominant, surtout dans les pays chauds, où les imaginations sont beaucoup plus vives et où l’esprit a moins de force et une attention moins longue sur une même matière54. Mais le fanatisme ira toujours en s’affaiblissant dans les pays où les sciences feront du progrès, surtout dans les pays froids où les esprits et les corps sont plus forts et où les imaginations sont moins vives et moins réalisantes. J’appelle ici imagination réalisante celle qui est si vive et si forte que celui qui en est possédé croit réel ce qui n’est qu’imaginaire à peu près comme les frénétiques, qui croient voir ce qu’ils ne font qu’imaginer. Les femmes ont des imaginations plus fortes, plus vives, plus réalisantes que les hommes, mais heureusement, elles ne font pas les lois55.
§ 188Ce n’est pas au législateur à vouloir réformer la nature humaine, c’est à lui à bâtir sur cette nature. Il ne faut donc pas que le sage songe à détruire rien de la force de l’imagination, mais seulement à la diriger doucement et insensiblement par de sages lois vers la bénéficence. Il est de son devoir de décréditer peu à peu les imaginations réalisantes et intolérantes et d’accréditer peu à peu ceux des fanatiques qui raisonnent le plus conséquemment et qui ont le plus de modération, d’équité et d’attention pour le bien public, soit dans leurs écrits, soit dans leur conduite.
§ 189Il n’est peut-être pas à propos pour l’utilité de la société de détruire entièrement le fanatisme quand on le pourrait, mais il est trop à propos de le diriger, de sorte qu’il ne porte jamais le peuple à aucune résistance, à aucune guerre, à aucune malfaisance et qu’il le porte toujours avec plus de force que ne ferait sa faible raison vers l’obéissance et vers les bonnes œuvres56.
DIALOGUE 5
Soliman
§ 190Que pensez-vous de quelques-uns de nos docteurs, qui croient qu’en paradis tous nos plaisirs seront seulement spirituels ?
Calani
§ 191L’opinion que dans le paradis on ne goûte aucun plaisir des sens, si ce n’est celui de la musique, tend à affaiblir dans une infinité de gens le ressort qui porte les hommes à la bienfaisance pour obtenir le paradis, car il y a une infinité d’hommes qui se soucient peu du plaisir de la musique et qui sont fort sensibles aux autres plaisirs des sens.
§ 192De même, l’opinion qu’il n’y a dans le paradis que des plaisirs spirituels tels que celui de la gloire tend à affaiblir le ressort qui porte les hommes à la pratique de la vertu pour obtenir le paradis, car 1° la gloire est une distinction entre ses pareils comme distinction de bonheur, distinction de qualités, distinction de réputation, et il n’est pas aisé à imaginer que mon voisin, qui originairement ne vaut pas mieux que moi, sente du plaisir à être plus heureux, plus estimable et plus estimé que moi, sans que je sente du déplaisir d’être moins heureux, moins estimable et moins estimé que lui ; 2° entre les plaisirs spirituels, nous avons le plaisir de la curiosité et de l’admiration, qui est très vif en beaucoup de personnes ; or pourquoi l’exclure du paradis ?
§ 193Il ne faut exclure du paradis aucun des plaisirs que nous connaissons et qui sont compatibles ; il faut seulement dire que tous nos goûts y seront incomparablement plus forts et plus constants et mieux satisfaits, que nous y en éprouverons même de nouveaux et que nos goûts renaîtront de la jouissance même de la nouvelle nourriture et du nouveau sommeil qu’on y prend. Il faut toujours que les opinions tendent à augmenter le ressort qui nous porte à la pratique de bonnes œuvres.
Soliman
§ 194Ne comptez-vous pour rien que la religion de Mahomet se soit en si peu de siècles aussi étendue dans le monde et parmi tant de nations différentes, qui avaient des opinions si opposées et des préjugés si différents ? Pour moi, je vous avoue que ce changement me paraît au-dessus des changements naturels et par conséquent quelque chose de purement miraculeux et de céleste ; or, si c’est un vrai miracle, il prouverait la divinité et, par conséquent, la vérité de notre religion. Ainsi, vous seriez forcé de convenir que ce n’est plus simplement un composé d’opinions purement humaines, mais que ces opinions ont été révélées miraculeusement, non pas toujours peut-être par quelque écriture ou par quelque voix divine, mais du moins qu’elles ont prévalu et qu’elles se sont étendues par une force plus qu’humaine.
§ 195Je vous dirai plus : notre sainte religion continue à s’étendre de plus en plus et un jour viendra que toutes les nations s’y soumettront. Telle est la force de la vérité et du crédit que Mahomet, notre saint prophète, a dans le ciel, auprès du Créateur et du Conservateur des hommes.
Calani
§ 196Quand Mahomet a commencé à répandre les opinions dans son pays chez les Arabes, ses compatriotes, la plupart des Arabes un peu plus instruits et plus estimés que les autres en avaient déjà reçu la plus grande partie avant sa naissance ; c’est que le corps de ses opinions est un composé des deux religions qui avaient déjà pénétré dans ce pays-là, de la religion des juifs anciens et de la religion des juifs réformés57. Celle de Mahomet n’est qu’une réforme des deux autres qui étaient en ce pays-là très grossières et très imparfaitement enseignées.
§ 197Les religions sont, comme les autres connaissances humaines, des productions des hommes. Elles sont grossières dans leur naissance, là où les autres connaissances humaines étaient grossières ; mais les religions ne marchent pas le même train que les autres connaissances humaines. C’est que les autres connaissances peuvent se démontrer ou par l’expérience, ou par le raisonnement, parce qu’elles sont fondées sur le raisonnement et sur l’expérience. Le raisonnement se perfectionne, l’expérience humaine se perfectionne, mais le fanatisme, qui est le fruit de l’imagination, ne peut se perfectionner, parce que ce n’est rien de réel. Ce n’est que la production d’une imagination vive mais grossière et ignorante. L’ignorance en forme les mystères incompréhensibles. Ôtez-en les mystères et le mystérieux, vous ôtez le fonds du fanatisme. Ceux qui, parmi vous, dans un siècle éclairé, tentent d’approcher leur ancienne religion de leur nouvelle raison qui s’est perfectionnée depuis quelques siècles font ce qu’ils peuvent pour diminuer et pour excuser les extravagances réelles de leur ancien fanatisme. Et ils sont toujours louables de rapprocher autant qu’ils peuvent le fanatisme ancien de la raison moderne.
§ 198Comme les religions sont fondées uniquement sur la crainte des maux et sur l’espérance des biens à venir, plus le peuple craint et espère, plus il est religieux et surtout, plus il craint, parce que le peuple ignorant est bien plus poussé par la crainte qu’attiré par l’espérance ; et là où il y a plus d’imagination et d’ignorance, là il y a plus de religion ; au contraire, là où il y a plus d’esprit et de connaissance, là il y a plus de raison.
§ 199L’empire de la raison et de la connaissance augmente à proportion que l’empire de l’ignorance et de l’imagination et de la religion diminue.
§ 200Augmentez l’ignorance par des conquérants grossiers et par les victoires de peuples ignorants, vous augmenterez l’empire de la religion dans les pays conquis. C’est l’ignorance qui est la mère de la religion. Ainsi, je ne vous prédirai rien sur l’étendue de votre religion, car si les ignorants deviennent les plus forts, la religion sera plus étendue. Si les peuples et les chefs conquérants sont plus savants que les peuples conquis, l’empire de la raison ou de la science ira en augmentant, et l’empire de la religion ou de l’imagination ou du fanatisme ira en diminuant.
§ 201Communément les hommes du Nord sont plus forts et plus patients que ceux du Midi58. Si la science pénètre le Nord, les hommes du Nord, conquérants et savants, feront diminuer l’empire de l’imagination et du fanatisme. Si, au contraire, l’ignorance est dans les pays du Nord et qu’ils soient les plus forts et conquérants, ils banniront ou laisseront fuir les sciences et les arts, et le peuple sera soumis à l’empire du fanatisme et de l’imagination.
§ 202Or, comme je ne suis pas plus sûr de la durée des empires des peuples ignorants ou des peuples savants que de la durée des vents, je n’ai rien à prédire sur l’augmentation ou la diminution de l’empire du fanatisme, ni sur l’augmentation ou la durée de l’empire de la raison.
§ 203Il est certain seulement que le peuple conquérant, quand il est le plus savant, transmet plus facilement aux vaincus une religion qui approche plus de la raison que la leur, que si le conquérant était ignorant et les vaincus savants.
§ 204Je ne vois donc rien de merveilleux et de plus qu’humain dans la grande étendue de la religion mahométane, puisque cette religion approchait plus de la raison que de la religion des païens de l’Arabie et qu’elle était déjà reçue de plusieurs des habitants par les opinions des juifs anciens et des juifs réformés. Car les juifs anciens croyaient que les biens qui arrivaient aux hommes étaient des récompenses de leurs bonnes actions, et les maux, des punitions de leurs mauvaises actions. Mais communément, ils bornaient ces récompenses et ces punitions à cette vie, et n’en attendaient point d’autres, au lieu que les juifs réformés, mieux instruits, disaient que, comme il y avait en cette vie des justes accablés de misères et des scélérats dans la prospérité, il était de la justice de Dieu de récompenser les justes et les gens de bien et de punir les scélérats dans la vie future59.
§ 205Cette opinion est bien raisonnable. C’est pourquoi, à la longue, elle a prévalu. C’est ainsi que la raison accompagnée de la science prévaudra peu à peu sur l’imagination accompagnée de l’ignorance, à moins que les barbares ignorants ne redeviennent, par les armes, maîtres des peuples polis et savants. Mais si le Nord devient poli et savant, le monde ne fera plus que croître en raison et diminuer en imagination, le fanatisme diminuera, la raison dominera de plus en plus. Les gens qui vivent de votre religion, pourvu qu’on leur conserve leurs biens et leur considération, étant les premiers persuadés de la vérité et de la raison, n’y mettront pas grande opposition.
§ 206Mais il faut auparavant que les trois quarts du peuple soient désabusés, et l’on peut dire que, parmi un peuple où le nombre des savants augmente tous les jours et où ils font tous les ans de nouvelles découvertes, le peuple du milieu, et même le bas peuple, perd tous les jours un peu de son ignorance et de ses faux préjugés, car les uns instruisent les autres. Le peuple d’une ville capitale où il y a plus de savants est, généralement parlant, moins ignorant que les peuples des bourgs et des villages où il n’y a point de savants60.
Soliman
§ 207Autant que je puis comprendre votre manière de penser sur les religions différentes qui sont dans le monde, vous n’en blâmeriez aucune par l’extravagance de ses opinions si aucune ne nuisait, par ses pratiques, au bonheur de la société civile. Et vous les trouveriez toutes également bonnes, si toutes conspiraient également à rendre les hommes plus justes, plus indulgents, plus patients, plus bienfaisants.
Calani
§ 208Je ne puis pas m’empêcher de trouver extravagant dans les opinions ce qui est effectivement extravagant, mais il me paraît du devoir du bon citoyen de tolérer avec douceur l’ignorance et les erreurs populaires, si extravagantes qu’elles soient, tant que ce ne sont que des spéculations et tant que l’on ne persécute personne pour les croire ou pour ne les pas croire. Je blâme même certains savants qui veulent se distinguer en réfutant aigrement ces erreurs. C’est que ces ténèbres se dissipent d’elles-mêmes, doucement et lentement, avec le temps, parce que les lumières du peuple vont en augmentant, mais peu à peu. Il faut laisser dissiper ces ténèbres, doucement et lentement, pour ne faire de peine à personne.
§ 209Le peuple demeure beaucoup en arrière dans les ténèbres plus ou moins épaisses tandis que les habiles commencent à sentir quelque lumière. Mais le peuple est nombreux : c’est cent, c’est mille contre un. Il agit suivant ses préjugés proportionnés à son ignorance et aux ténèbres de son esprit. Ainsi il est juste de le ménager, parce qu’il est de beaucoup le plus fort.
§ 210Il est souvent plus facile de diriger peu à peu les erreurs du peuple par rapport à l’utilité de la société que de les lui faire tout d’un coup condamner comme erreurs ; et cela est fondé sur cette maxime que les hommes croient évident ce qu’ils croient certain ; or la certitude d’un jugement vient bien plus en eux de l’habitude à former ce jugement et du nombre de fois qu’ils l’ont formé que de la règle ordinaire de l’évidence.
§ 211On peut dire qu’à l’égard des jugements nouveaux que nous avons à former nous nous servons presque toujours de la règle de l’habitude là où il y a habitude, ou quelque chose qui tient à nos habitudes de juger. On ne se sert guère de la règle de la véritable évidence que dans les choses où nous n’avons point encore pris aucun pli et dont la vérité nous intéresse peu. Et cette évidence elle-même n’est souvent qu’une grande conformité aux propositions que nous regardons comme certaines ; et nous les regardons comme certaines avec le secours d’une longue et fréquente habitude à juger de la même manière.
DIALOGUE 6
Soliman
§ 212J’ai souvent entendu parler des opinions de quelques-uns de vos bramines sur la métempsycose ; mais à vous dire le vrai, je n’ai jamais eu une idée tant soit peu distincte de ce système.
Calani
§ 213Je ne suis pas étonné que vous n’en ayez jamais eu d’idée bien distincte, car nos religieux ont sur cela différents systèmes ; et ceux dont le système est le mieux suivi font encore bien des difficultés que je serais fort embarrassé de résoudre, tant il est difficile à l’esprit humain de démontrer la sagesse de Dieu dans tous ses ouvrages sans y laisser quelque chose qui semble se contredire.
Soliman
§ 214Mais enfin, vous qui avez mieux étudié que personne ce que les plus sensés en ont dit et écrit, si vous ne pouvez pas me faire un système où il ne reste pas de grandes difficultés à résoudre, c’est-à-dire des contradictions apparentes à concilier, dites-moi du moins comment vous imaginez la conduite de Dieu à l’égard de ses créatures raisonnables.
Calani
§ 215Je ne vous dirai point mon système, car je n’ai pu encore en former un qui me contente de tout point. Mais pour vous contenter, je vous dirai ce que j’ai ouï dire à quelques-uns de nos religieux de plus raisonnable et ce que j’ai pu ajouter du mien à leur plan et encore a-t-il fallu être fort dans leur confidence ; car le gros de ces religieux est très ignorant et très peu raisonnable. Et je n’ai fait parler que les aigles, qui n’oseraient pas s’expliquer ainsi aux religieux ignorants et encore moins au peuple.
Soliman
§ 216D’où vient qu’ils n’oseraient dire nettement leurs pensées ?
Calani
§ 217Ils le diraient inutilement ; car, pour persuader des ignorants de choses contraires à des préjugés anciens, à d’anciennes opinions con[firmées] par les siècles et autorisées par la multitude prodigieuse de croyants qui nous environnent, il faudrait un an de préparatifs pour détruire la force des préjugés que l’on a depuis vingt ou trente ans.
Soliman
§ 218Comment prouvez-vous qu’il faut un an pour faire une démonstration ?
Calani
§ 219Je ne dis pas qu’il faille un an pour faire une démonstration pour un esprit [préparé], c’est-à-dire qui sait déjà les principes et plusieurs démonstrations qui doivent elles-mêmes servir de principes. Mais je veux vous dire que telle démonstration qui suffira pour un esprit préparé, qui peut se mettre en une page et qui peut être comprise par lui comme démonstration parfaite en soixante minutes demandera soixante jours pour un esprit moins préparé et soixante mois pour un jeune homme ignorant ou pour une femme ignorante, pour les préparer par degrés à sentir toute la force de la démonstration.
Soliman
§ 220Je comprends bien ce que vous me dites sur ce qui regarde les mathématiques, car nos jeunes gens les plus intelligents sont trois ou quatre ans avant que de pouvoir comprendre toute l’évidence de certaines propositions démontrées par les savants ; mais ce dont nous parlons regarde la bonté et la justice de Dieu et les actions humaines, louables et blâmables, dignes de récompense ou de punition. Or, il me semble qu’il ne faudrait pas tant de temps et de préparatifs pour faire sentir aux ignorants la force d’une véritable démonstration sur cette matière.
Calani
§ 221Je conviens avec vous que, s’il n’y avait que l’ignorance à combattre, il ne faudrait souvent que cinq ou six mois pour faire sentir la force d’une démonstration. Mais outre l’ignorance qu’il faut surmonter, il y a les préjugés de l’enfance fortifiés par une longue habitude et par des exemples innombrables. Or, vous savez que les trois quarts et demi des hommes n’ont point d’autre règle de juger la vérité que l’habitude et l’exemple. L’homme est un animal bien plus imitant que raisonnant et qui, dans ses actions, se gouverne bien plus par la facilité que lui donne l’habitude que par la raison de pure spéculation. Les sages font donc bien d’être fort réservés à dire ce qu’ils ont découvert par une longue méditation et n’en doivent parler qu’à ceux qui ont fait, pour ainsi dire, à peu près le même chemin qu’eux.
Soliman
§ 222Revenons donc à ce que vous avez appris de vos plus savants moines qui ont tant d’intérêt à rectifier les opinions du peuple sur la religion, c’est-à-dire sur la nature de Dieu et sur ce que les hommes doivent attendre de sa justice et de sa bonté, non seulement en cette vie, mais encore dans la vie future ou plutôt dans leurs vies futures, car l’opinion de la métempsycose suppose plusieurs vies.
Calani
§ 223Nos sages croient donc que l’Auteur de l’univers est tout-puissant, qu’il est heureux indépendamment de nos hommages et de nos sacrifices, mais qu’il a voulu se donner à lui-même le plaisir d’un spectacle merveilleux en créant des animaux raisonnables, qui eussent liberté entière de se faire du bien et du mal les uns aux autres ; et comme il a du plaisir à exercer sa justice et sa bonté, il a établi des peines contre les méchants non seulement en cette vie, mais encore dans la vie suivante, s’il n’y en a pas assez pour eux dans cette vie.
Soliman
§ 224Vous appelez méchants ceux qui causent des déplaisirs aux autres et bons ceux qui leur procurent des plaisirs ; mais le même homme est bon et méchant.
Calani
§ 225Aussi le même homme sent-il dans cette vie même du bien et du mal.
Soliman
§ 226Mais si un homme avait fait autant de plaisirs qu’il en a reçus, autant de mal qu’il en a souffert en cette vie, qu’en arriverait-il ?
Calani
§ 227Dieu le laisserait encore en vie quelques temps jusqu’à ce que le plat de la balance, où est le bien, eût emporté le plat où est le mal61.
§ 228Dieu est non seulement juste et prend plaisir à exercer sa justice sur des êtres à qui il a donné le grand privilège de la raison et de la liberté, mais il est encore bon. Il aime à payer plus qu’il ne doit et il se plaît à faire des hommes aussi heureux qu’ils peuvent l’être quand ils surpassent de beaucoup les autres en bonté, car dans sa bonté même, il observe une sorte de justice, et dans sa justice, il observe aussi une sorte de bonté.
§ 229Ainsi, de ce que Dieu prend plaisir à exercer sa bonté, il s’ensuit qu’il y a un paradis pour les saints qui ne peuvent pas être assez récompensés sur la terre. Et de ce qu’il est extrêmement juste, il s’ensuit qu’il y a un enfer pour les scélérats qui ne peuvent pas être assez punis sur la terre selon les lois ordinaires de la Providence, car il y a des hommes qui abusent si fort de leur liberté et de leur pouvoir pour faire du mal aux autres qu’ils arrivent enfin à mériter l’enfer.
Soliman
§ 230Il me semble que la plupart de vos religieux croient que les maux que le méchant a causés peuvent s’expier par différentes transmigrations62.
Calani
§ 231Cela est vrai. Mais les plus habiles ne croient pas ces transmigrations et disent au contraire qu’il faut nécessairement un enfer où il n’y ait que du mal à souffrir et non une vie sur la terre où il y a toujours du bien à goûter.
Soliman
§ 232Vos sages croient-ils que le paradis est éternel et qu’il n’y a que des plaisirs à goûter ?
Calani
§ 233Oui, ils le croient comme le croient les mahométans, et que ceux qui ont procuré beaucoup de bien à un grand nombre d’hommes sont les plus heureux.
Soliman
§ 234En quoi consiste ce plus de bonheur si l’on y a les mêmes plaisirs ?
Calani
§ 235Ce seront les mêmes plaisirs, mais ils ne seront pas sentis également. Nos sages disent que celui qui sera dans la moindre île du paradis, lorsqu’il mangera des fruits délicieux, lorsqu’il entendra une musique exquise, lorsqu’il goûtera les autres plaisirs des sens et de l’esprit, sentira huit fois plus de plaisir qu’il n’en a jamais senti sur la terre. Mais les grands bienfaiteurs des hommes auront une sensibilité cent fois, deux cents fois plus grande à proportion des biens qu’ils auront faits ou procurés aux hommes. Il y a eu quelques-uns de nos sages qui ont laissé par tradition qu’ils ont vu le paradis63.
Soliman
§ 236Plusieurs de nos saints y ont été aussi transportés pour quelques heures ; mais qu’est-ce que vos sages ont laissé par tradition ? Car aucun bienheureux n’est revenu sur la terre pour nous en dire des nouvelles.
Calani
§ 237Ces sortes de traditions ne sont fondées, je crois, que sur des songes agréables que nos sages ont peut-être pris pour des réalités. Ainsi, il n’y faut ajouter foi qu’autant qu’ils paraissent vraisemblables et raisonnables.
Soliman
§ 238Mais enfin, dites m’en ce que vous avez appris de vos sages.
Calani
§ 239Je vous dirai donc qu’un jour, Mani, un de nos plus habiles sages, qui vivait il y a trois cents ans, fit beaucoup de bonnes œuvres envers les pauvres et envers les malades pour obtenir du ciel de voir le paradis.
§ 240« Je me trouvai, dit-il, un jour enseveli dans un profond sommeil et je me crus enlevé dans l’air par un génie d’une grande beauté. Je me trouvai dans un lieu du ciel où il faisait une grande lumière, mais cependant sans aucun soleil. Mon guide me dit qu’il n’y avait jamais de nuit. Je vis au dessous de moi une infinité de petites îles qui étaient autant de jardins délicieux, dans chacun desquels était un dôme de même structure tout éclatant d’or et de pierreries et de beaux arbres chargés de fruits et d’oiseaux de toutes couleurs et de couleurs fort vives. Là, me dit mon admirable guide, logent pour toute éternité les bienheureux et les bienheureuses dans une paix profonde et dans les plus grands plaisirs dont l’homme soit capable. Je vous rendrai invisible afin que vous puissiez voir de près sans être vu le paradis de Soliman, ce roi si sage, si juste, que d’autres appellent Salomon, qui laissa aux hommes de si beaux livres et qui sut entretenir toujours une paix perpétuelle avec tous ses voisins64. Il y a environ trois mille ans qu’il est ici dans son jardin de délices et il s’y trouve aussi heureux, aussi content, aussi charmé que le premier jour. Il y est comme enchanté avec celle de ses femmes qu’il a le plus aimée et qui, de son côté, a mérité par les bonnes œuvres de sa condition une récompense éternelle.
§ 241Nous descendîmes dans le paradis de Soliman. Il était avec Zelfa. Ils cueillaient et mangeaient des fruits d’une excellente beauté, de la grosseur d’une pêche à des arbres grands comme des orangers mais incomparablement plus beaux. Les oiseaux faisaient un concert délicieux. Salomon me parut un jeune homme de vingt ans, mais fort grand, Zelfa, une jeune fille de dix-sept ans presque aussi grande que Salomon, tous deux parés de beaux cheveux bouclés d’un blond cendré. Un léger taffetas bleu cachait le milieu du corps. Ils étaient tous deux d’un teint vif et blanc et d’une beauté éblouissante. Je ne pouvais me lasser de les considérer. Les allées sont tapissées d’un petit gazon aussi fin que le velours.
§ 242En mangeant ces fruits et paraissant y prendre beaucoup de plaisir, ils s’écriaient quelquefois ensemble en chantant : “Ah ! Qu’il est bon l’Auteur de l’univers !” Ils conversaient ensemble et les oiseaux célestes, qui habitent ce beau jardin et qui sont d’une beauté à charmer, répondaient à leurs belles voix par leurs concerts délicieux.
§ 243J’entendis Soliman qui dit : “J’avais grand envie de savoir comment se forment et croissent ces orangers ; Dieu me l’a révélé tantôt en dormant auprès de vous”. Il l’expliqua ensuite à Zelfa, qui avait grande envie de l’apprendre, mais je ne l’entendis pas. Elle, de son côté, lui dit qu’elle avait désiré de savoir ce qui s’était passé de considérable en Judée durant le premier siècle après sa mort, et que Dieu le lui avait révélé durant le même sommeil et en même temps le raconta à Salomon. Ils se communiquent ainsi avec plaisir durant la veille ce qu’ils ont appris séparément par le secours des songes du paradis.
§ 244Comme Zelfa a cent fois plus d’esprit que n’en avait Soliman lui-même lorsqu’il vivait sur la terre, Soliman lui expliqua ce qui regarde les orangers en cent fois moins de paroles que les savants ne s’expliquent ici-bas, et comme à la fin de leurs récits ils sentaient un nouveau plaisir d’admiration d’apprendre en conversation ce qu’ils avaient envie de savoir, ils s’écriaient comme de concert à la fin de la conversation et en chantant avec une voix charmante : “Ah ! Qu’il est bienfaisant !” Je ne leur entendis chanter que la bénéficence de Dieu.
§ 245J’étais comme extasié de voir ce que je voyais et d’entendre ce que j’entendais. Leur promenade et leur repas durèrent à peu près une heure et comme ces fruits délicieux venaient de leur redonner une vigueur et une légèreté nouvelles, je les vis tout à coup qui coururent d’un pas léger et précipité sous le magnifique dôme.
§ 246“Ne soyez point surpris, me dit l’ange, qu’ils s’en tiennent à ces fruits pour tout repas délicieux ; c’est qu’avec cette nourriture céleste, les bienheureux n’ont jamais besoin de rien ; leur corps n’a jamais aucune superfluité ni aucune incommodité. Tout le superflu transpire et cause même en transpirant l’odeur charmante que vous avez sentie auprès d’eux.”
§ 247L’ange voulut me faire remarquer plusieurs parterres de belles fleurs et des plantes très odoriférantes, les feuilles des arbres égalant en beauté nos plus belles fleurs, des jets d’eau pure, des jets des différentes liqueurs délicieuses à boire, les bassins d’agate, la beauté du bâtiment bâti de gros diamants et de grandes pierres précieuses colorées agréablement assorties. Mais l’image qui m’était restée de l’extrême beauté de Soliman et de Zelfa et de leur extrême félicité m’avait fait une telle impression que je commençai à courir vers le dôme pour les revoir. Je ne trouvais plus rien de beau à voir que ces bienheureux, mais l’ange m’arrêta par le bras et me dit : “Il n’est point permis de les voir dans le dôme. Vous les reverrez dans une heure. Ils vont passer ensemble quatre quarts d’heure comme un époux et une épouse enchantés l’un de l’autre, qui se donnent des marques de tendresse, et ils ne sont pas moins vifs que le premier jour qu’ils se retrouvèrent ici il y a trois mille ans. Ils auront quatre grands plaisirs à se donner mutuellement des témoignages ardents de leur amour mutuel et auront dans les intervalles quatre songes agréables durant lesquels ils satisferont leurs désirs de curiosité et d’admiration pour la bénéficence du Créateur.
§ 248Vous les verrez aussitôt après sortir avec empressement et courir vers les fruits du paradis comme des personnes qui ont faim et qui veulent réparer leurs forces par une nourriture délicieuse.
§ 249Ainsi, avec le secours des songes célestes, ils apprennent tous les jours quelque chose de nouveau qu’ils ont désiré d’apprendre. Ils se les communiquent durant les douze repas délicieux qu’ils font par jour et leur mémoire est si bonne qu’ils n’oublient rien de ce qu’ils ont appris dans leurs songes.
§ 250Ces fruits célestes sont une nourriture si bonne qu’ils réparent facilement les forces qu’ils perdent dans les quatre témoignages ardents d’amour mutuel qu’ils se donnent par heure et leur esprit est si pénétrant qu’ils entendent facilement tout ce qui leur est révélé miraculeusement durant les quatre petits songes de chaque heure. Ainsi, ils ont au moins quarante-huit grands plaisirs en un jour, sans compter les plaisirs des quarante-huit songes curieux, des douze repas et des douze conversations curieuses sur leurs révélations, dont ils jouissent durant leurs douze repas, et sans compter les plaisirs de la musique de ces petits chantres célestes qui font tous les jours de nouveaux concerts et que ces bienheureux sentent vivement dans les intervalles de leurs agréables conversations.
§ 251Telle est en général la manière dont les journées des bienheureux sont remplies et telles seront les vôtres dans le ciel si vous continuez à être juste et bienfaisant sur la terre.”
§ 252Je m’approchai de la fenêtre du salon, qui était ouverte, pour entendre si je pouvais quelque chose de leurs discours et j’entendis que tantôt l’un, tantôt l’autre, tantôt ensemble, chantaient “Ah ! Qu’il est bienfaisant ! Ah ! Qu’il est bon, l’Auteur de l’univers ! Ah, ah, ah ! Qu’il est bon !” Ils le chantèrent quatre fois durant une heure et les petits musiciens célestes y répondirent autant de fois.
§ 253Je sentis un parfum délicieux qui sortait par la fenêtre. J’en demandai la cause à mon guide, qui me dit qu’[il] sortait ainsi du corps des bienheureux et des bienheureuses, surtout lorsqu’ils sentaient le plus de plaisir et lorsqu’ils répétaient avec plus de forces les louanges du bienfaiteur des bienheureux. “Et c’est ainsi, me dit-il, que tous les sens et même le sens de la curiosité et de l’admiration sont continuellement satisfaits dans le paradis ; mais comme le corps y est cent fois plus parfait et les objets cent fois plus agréables que sur la terre, chaque plaisir de chaque espèce y est cent fois plus grand que vos plus grands plaisirs. Et ne vous étonnez pas, me dit-il, s’ils ne varient point les louanges qu’ils donnent à Dieu ; c’est que la bénéficence infinie renferme sa justice, sa sagesse, sa puissance. C’est la louange qui caractérise davantage l’Auteur de l’univers et celle, par conséquent, qui lui plaît davantage.”
§ 254Il se fit dans ce petit paradis un grand silence par les oiseaux durant une demi-heure. Salomon et Zelfa contentaient pendant ce temps-là les désirs de curiosité qu’ils avaient eus durant la veille, et la demi-heure finie, j’entendis un grand concert des oiseaux qui les réveilla agréablement et je les vis tous deux se tenant par la main courir vers les fruits du paradis.
§ 255Mon guide me dit alors : “Il faut retourner sur la terre ; vous en avez vu assez ; voilà ce que ces bienheureux font depuis trois mille ans qu’ils ont passés ici sans croire y avoir passé trois jours. Ils sont continuellement enivrés de plaisirs. Rien ne change ici et cependant tout leur paraît toujours nouveau par le renouvellement perpétuel d’une sensibilité toujours reconnaissante. Voilà les délices du paradis où ils passeront toute l’éternité.” Et après ces mots, mon aimable guide disparut. Je me réveillai et tout éveillé que j’étais, cette vision m’avait fait une si grande impression que je me trouvai tout extasié durant plusieurs jours. »
§ 256Nous savons par l’histoire, reprit Calani, que cette vision du paradis augmenta beaucoup, dans le sage Mani, l’ardeur qu’il avait pour la pratique de la bienfaisance, qui lui avait procuré un grand bienfait.
Soliman
§ 257Je remarque dans cette relation de votre sage Mani plusieurs choses qui me font de la peine à comprendre :
§ 2581° Dans ce paradis de Soliman, qui d’ailleurs ressemble fort à notre paradis de Mahomet65, Zelfa est aussi heureuse que Soliman ; et cependant, elle n’a pas tant procuré de biens aux hommes que Soliman.
§ 2592° Je ne vois aucune diversité ni dans ce paradis ni dans les autres. C’est une continuelle uniformité ; comment Soliman et Zelfa ne se dégoûtent-ils point l’un de l’autre ? Comment ne s’ennuient-ils point des mêmes fruits ?
§ 2603° Dans le paradis, on doit voir Dieu et cependant ils ne voient que des créatures.
§ 2614° Je vois bien dans ce paradis tous les désirs des sens toujours renaissants et vifs et toujours pleinement satisfaits, nous en convenons avec vous, mais le désir de la distinction ou de la gloire, qui est souvent en nous plus fort que les désirs des sens, ne se trouve point satisfait dans ce paradis66.
Calani
§ 2621° Zelfa n’a pas une sensibilité si grande que Soliman ; ainsi elle n’a pas réellement tant de plaisir que lui ; mais elle ne s’aperçoit pas qu’il lui manque rien de ce côté-là. Un petit verre est aussi plein qu’un grand.
§ 2632° Pourvu que le goût satisfait pour un objet renaisse une heure après pour ce même objet, les bienheureux n’ont point besoin d’objets nouveaux ; c’est la faiblesse de notre tempérament et de la constitution de nos organes qui nous rend inconstants et qui nous met sur la terre dans la nécessité de suppléer à la faiblesse de nos organes par la diversité et par la nouveauté des objets ; mais dans le paradis où la force du corps se renouvelle promptement et parfaitement par des fruits d’un goût et d’une force toute céleste, les objets leur paraissent toujours aussi agréables que s’ils étaient nouveaux. Ainsi, nul besoin de variété, parce qu’il ne peut y avoir d’inconstance. Et ce sens de la vue, en y voyant toujours le plus bel objet du monde, qui est la beauté d’une belle femme pour un homme et la beauté d’un bel homme pour une femme, y est toujours et très vif et toujours pleinement satisfait.
§ 2643° Dieu n’est point corporel. Ainsi notre esprit ne saurait voir que sa puissance, sa sagesse, sa justice et sa bénéficence, et cela par leurs effets. Or, comme il donne aux bienheureux le goût de la curiosité et qu’il la satisfait pendant leurs petits sommeils, il leur donne tous les jours de nouveaux degrés de connaissance de ses perfections divines et c’est la seule manière dont les hommes puissent voir un être invisible. Aussi les plaisirs de ces nouvelles renaissances excitent-ils les bienheureux, comme les autres plaisirs des sens, à chanter incessamment les louanges de l’auteur de l’univers.
§ 2654° On ne peut avoir le plaisir de la gloire, c’est-à-dire des marques honorables et des places de distinction, sans recevoir plus d’honneurs que ceux à l’égard de qui on est distingué, ce qui leur ferait de la peine. Or, un plaisir qui fait de la peine à plusieurs n’est pas un plaisir pur et ne peut pas, par conséquent, convenir aux saints et encore moins aux bienheureux, qui sont fort éloignés de vouloir causer la moindre peine à personne.
Soliman
§ 266Croyez-vous qu’il y ait aussi des paradis pour les habitants des autres terres qui sont dans l’univers en nombre si prodigieux ?
Calani
§ 267Sans doute, puisqu’il est de la justice et de la bonté de Dieu de ne pas traiter moins bien des habitants d’un mérite égal à celui des habitants de notre terre. Et il est même de sa bonté de créer pendant toute l’éternité de nouveaux habitants sur de nouvelles terres, pour les mettre en état, par le bon usage de leur liberté et par la pratique de la bénéficence, de ressembler à Dieu et de parvenir à une félicité éternelle.
DIALOGUE 7
Soliman
§ 268J’admire comment vous avez tant de peine à croire que l’Alcoran soit tombé en partie du ciel à Mahomet et que l’autre partie lui ait été dictée par l’ange Gabriel, vous qui croyez des choses encore plus merveilleuses, par exemple la génération d’un arbre, d’un poisson, d’un poulet, d’un homme.
Calani
§ 269J’avoue que si je n’avais jamais vu naître ni arbres, ni poissons, ni poulets, ni hommes, si je n’en avais pas vu à tous les âges, je ne les croirais pas. Mais je n’ai rien vu de semblable à un livre qui est écrit, je n’en ai point vu descendre du ciel67. J’ai bien imaginé de beaux jeunes garçons avec des ailes bleues comme l’ange Gabriel, mais ce n’ont été que des imaginations. Je n’en ai point vu.
§ 270Et je vous demande une chose à laquelle vous ne sauriez me répondre : si Dieu d’un côté a réellement la moindre envie que les hommes soient tous mahométans et si, d’un autre côté, un grand nombre de miracles ne lui coûte pas plus qu’un seul ou qu’il [ne] me coûte de prononcer le nom de Dieu, pourquoi ne fait-il pas, de génération en génération, parmi toutes les nations, descendre du ciel mille exemplaires de l’Alcoran en plein jour et tout en public, écrits sur une matière qui nous [est] inconnue ? Pourquoi n’envoie-t-il pas l’ange Gabriel en plein midi, avec ses ailes bleues, dans une grande assemblée, qui dira que tel livre est dicté de Dieu même68 ? Il faut donc que les miracles lui coûtent plus que la prononciation du mot de fiat ; et alors, il ne serait pas tout-puissant, ce qui enferme contradiction69. Ou bien il ne se soucie point du tout que l’Alcoran passe pour un livre divin chez tous ceux qui ne sont pas mahométans.
Soliman
§ 271Il est bien facile de vous répondre. C’est qu’il est bien vrai que Dieu a bien envie que vous croyiez l’Alcoran comme un livre dicté par lui et écrit d’une main invisible ; mais il en a fait assez pour le faire croire. Il vous en a donné assez de preuves et assez fortes, et c’est votre faute pure si vous ne les trouvez pas telles. Et une preuve qu’elles sont assez fortes, c’est que dix millions, cent millions d’habitants sans d’autres preuves croient le livre venu et écrit par miracle.
Calani
§ 272Nos bramines vous diront la même chose de leurs livres sacrés. Ils les croient écrits d’une main divine et invisible ; et vous disent que les preuves de ce miracle sont suffisantes, puisque dix millions, cent millions d’hommes le croient comme eux et soutiennent que vous avez assez de preuves pour sortir de votre erreur, que c’est votre faute si vous n’en sortez pas et que vous serez puni en enfer de votre opiniâtreté. Or, si la réponse des bramines vous paraît très déraisonnable, que voulez-vous que je pense de la vôtre, qui est tellement la même qu’il n’y a que les noms de changés ? Et comme je crois que vous ne serez point damné pour ne point croire leurs livres des ouvrages purement humains, permettez-leur de croire que nul ne sera damné pour avoir regardé l’Alcoran comme un livre purement humain, et que Dieu ne se soucie nullement que l’on croie présentement l’Alcoran livre divin, puisqu’il ne fait présentement aucun miracle, qui ne lui coûterait rien, pour autoriser cette opinion.
Soliman
§ 273Mais pourquoi demandez-vous toujours un miracle actuel pour croire l’Alcoran un livre divin ?
Calani
§ 274C’est que toute votre religion dépend de savoir si votre livre est divin ou humain. Or, comme il me paraît très humain, il ne serait pas raisonnable à moi de respecter un livre comme divin qui ne serait qu’humain, et qui, au premier aspect, ne paraît composé que par un homme ou par différents hommes ; et alors, il n’y a qu’un miracle fait en ma présence qui puisse et qui doive m’obliger à le révérer comme divin.
Soliman
§ 275Mais ne peut-il pas être moitié divin quant aux pensées et aux vérités, et moitié humain quant au langage, au style et à l’écriture ?
Calani
§ 276Oui, vraiment, il le peut, mais, pour le faire croire, il faut un miracle. Or, miracle pour miracle, ne vaudrait-il pas mieux que Dieu tout d’un coup nous fît pleuvoir de temps en temps dans de grandes assemblées en plein midi quelques Alcorans ou du moins l’abrégé de la religion dans une feuille ? Car, sans miracle, il ne paraît ni dans vos livres, ni dans notre Vedam, rien que d’humain ; et notre Vedam paraît aussi divin et aussi respectable aux bramines que l’Alcoran le paraît à tous vous autres mahométans.
§ 277Or, cependant, si tout est ou humain, ou vision, ou illusion, ou impostures, ou fables, ou contes de vieilles, s’il n’y a rien de miraculeux ni dans notre livre, ni dans le vôtre, adieu tout respect, tout culte religieux. Nous sommes en droit de les critiquer comme tous les livres de nos poètes, de nos historiens, de nos orateurs, de nos philosophes et de nos fabulistes qui ont cet avantage sur les autres : c’est qu’ils n’ont point menti en nous disant que Dieu leur a parlé, que Dieu leur a dicté, que Dieu leur a écrit, que Dieu leur a envoyé tel ange, que Dieu les a inspirés.
§ 278Je ne dis pourtant pas que tous les fanatiques mentent. Quelques-uns sont fanatiques de bonne foi et croient que leurs songes sont de véritables apparitions. Mais l’homme sensé ne voyant rien que d’humain dans les songes, dans les visions des prétendus prophètes divins et des femmes visionnaires et ne voyant en eux que des fanatiques un peu plus fiévreux et moins ordinaires, il n’est pas étonnant qu’il soutienne que ce ne sont que des hommes et souvent des hommes voisins de la folie et de la frénésie, et même plus menteurs que les autres. Or est-ce à ceux qui par intervalles ont des frénésies et des illusions fort vives à demander pour leurs frénésies un respect religieux aux personnes sensées ? Est-ce donc que le respect religieux est dû à d’autre qu’à Dieu seul qui est la raison même ? Faut-il donc sacrifier la raison à l’illusion et à la frénésie ?
DIALOGUE 8
Soliman
§ 279Nous faisons grand cas des aumônes et des œuvres de bienfaisance, mais nous ne faisons pas moins de cas de nos cérémonies sacrées et nous croyons qu’il y a une grande vertu attachée70 pour obtenir le paradis et pour éviter l’enfer, par exemple la circoncision, la prière, le jeûne, le bain, le pèlerinage.
Calani
§ 280Nous avons aussi dans notre religion des cérémonies saintes et sacrées que le peuple croit plus importantes au salut que les œuvres de justice et de bienfaisance. Nos ancêtres ont cru sottement qu’elles avaient de grandes vertus secrètes en conséquence de certaines prières, et les ignorants le croient encore bonnement. Mais ces prétendues vertus sont effectivement si secrètes que, depuis qu’on les croit, personne n’en a jamais aperçu aucun effet certain. Celui qui les pratique n’en devient ni plus riche, ni plus sain, ni plus saint, ni plus juste, ni plus bienfaisant que ceux qui ne les pratiquent pas.
§ 281Nous en pouvons dire autant de vos prières, de vos bains religieux, de votre circoncision et de vos autres cérémonies jointes à telle ou telle formule de prière. Vos marchands qui les pratiquent ont-ils jamais aperçu aucune différence de bonheur et de fortune entre eux et nos marchands, qui ne les pratiquent point, soit pour voir croître leur justice ou leur bienfaisance, soit pour l’augmentation de leur bonheur ? Cette vertu secrète n’est donc qu’une fraude pieuse, inventée habilement par les dervis pour en imposer aux femmes et aux autres ignorants qui craignent et qui espèrent sur les fondements les plus frivoles et qui ont une imagination très susceptible71 des vertus secrètes des cérémonies religieuses accompagnées d’un air majestueux et de manières respectables par les différents signes et surtout par des termes d’une langue étrangère et ancienne.
§ 282Je sais bien que le bain est sain et que la prière donne quelque degré d’espérance à quiconque prie et l’espérance est un bien présent. Votre prière est courte et ne coûte guère, mais réellement votre prière n’apporte aucun bien si ce n’est cette espérance légère. Car citez-moi depuis Mahomet un homme qui, en vertu de sa prière, ait trouvé seulement un sequin ou ait fait une action de justice. Or, si cela est, combien de longues prières de vos prêtres dont ils auraient pu employer le temps plus utilement pour eux et pour les autres !
§ 283À l’égard de l’augmentation du mérite, y en a-t-il d’autre que l’augmentation de la justice et de la bienfaisance ? Or ce bain, la prière, la circoncision n’augmentent pas plus votre justice, votre bienfaisance que le non bain, la non prière et la non circoncision. La circoncision est un mal très réel et quelquefois dangereux, dont personne ne profite. Et à l’égard de la prière, les dervis, au lieu de passer six heures par jour à prier inutilement, pourraient passer ces six heures très utilement à servir les malades ou à travailler pour le prochain.
§ 284Je conçois bien que Dieu, qui est la souveraine raison, qui nous fait et qui nous souhaite du bien, désire que nous soyons tous les jours plus justes et plus bienfaisants les uns envers les autres. C’est un effet de sa grande bonté de mesurer notre mérite par les services que nous rendons aux autres hommes, par notre travail et par nos talents. Mais, à dire la vérité, je ne conçois pas que Dieu, cet être si sage, puisse jamais attacher aucun degré de mérite à tant de bains, si ce n’est en tant qu’il faut éviter la malpropreté à l’égard des autres. Je ne conçois pas non plus que Dieu, si sage, se soucie que je passe à lui demander le temps que je pourrais employer à travailler, lui qui sait qu’il ne fera pas un miracle pour me donner ma demande72. Je ne conçois pas qu’il se soucie que je passe bien du temps à le louer de ses bienfaits, lui qui trouve que je ferais plus sagement de travailler à procurer des bienfaits aux autres, lui qui est infiniment heureux, lui à qui ma louange ne saurait procurer le moindre degré de bonheur.
§ 285Pardonner à celui qui vous offense, c’est exercer la bienfaisance.
§ 286C’est louer Dieu et le louer de la meilleure manière puisque c’est l’imiter.
Soliman
§ 287Je vois bien que vous voudriez réduire toutes les pratiques de religion à la pratique de la justice et de la bienfaisance.
Calani
§ 288Il est bien vrai que c’est là où se réduit la pratique de la religion des sages et des savants, mais à Dieu ne plaise que je croie que tous les hommes doivent être sages et savants. Je crois, au contraire, que les ignorants ne pourront jamais se passer de pratiquer de pures cérémonies ni s’empêcher de croire qu’il y a des vertus secrètes dans ces cérémonies anciennes et respectées, et que c’est un grand mérite pour éviter l’enfer et obtenir le paradis que de les pratiquer. Et à la bonne heure qu’ils le pensent pourvu qu’ils pensent en même temps que la pratique de la justice et de la bienfaisance est incomparablement plus importante pour le salut et c’est ce dont les souverains, s’ils sont sages, devraient les faire instruire. Mais souvent, l’intérêt des derviches, qui sont les instructeurs du peuple, demande plutôt ces pratiques de cérémonies qui leur rapportent plus de considération et de revenu que la pratique de la justice, qui ne leur rapporte rien. Ainsi, la chose n’est pas si aisée qu’on pourrait se l’imaginer, mais elle n’est pas impossible. Il faudrait trouver des expédients propres à intéresser ces derviches à enseigner qu’il y a incomparablement plus de vertu, de sainteté et de mérite dans une seule action difficile, soit de justice, soit de bienfaisance, que dans cent pratiques de ces cérémonies religieuses, qui ne sont pas, à beaucoup près, si estimables et si utiles.
Soliman
§ 289Pourquoi dites-vous que Dieu ne peut point m’accorder ma prière sans miracle ?
Calani
§ 290C’est que vous ne demandez pas à Dieu une chose qui naturellement doit arriver. Par exemple, vous ne lui demandez pas qu’il fasse lever demain le soleil pour vous éclairer dans votre voyage. Vous ne lui demandez pas de pouvoir digérer le riz que vous allez manger. Mais vous lui demandez de faire quelque chose qui ne se ferait point sans votre prière : par exemple, un bon vent pour votre vaisseau. Ainsi, ou vous ne lui demandez rien, ou vous lui demandez un miracle. Or est-il honnête à vous, petite créature, de demander à Dieu qu’il dérange toute la nature exprès pour vous faire plaisir ?
Soliman
§ 291Je ne lui demande pas des miracles. Par exemple, quand je lui demande un fils dans un an ou que mon vaisseau revienne à bon port, je ne lui demande pas de déranger toute la nature pour cela.
Calani
§ 292Si par l’arrangement des causes naturelles vous devez avoir un fils dans un an et voir arriver votre vaisseau dans un mois, vous le demandez aussi inutilement à Dieu que le lever du soleil de demain. Et si, selon l’arrangement des causes naturelles, vous ne devez avoir ni fils dans un an ni votre vaisseau dans un mois, vous demandez à Dieu de faire un miracle et de déranger les causes naturelles.
§ 293Cependant, si vous croyez qu’il fera peut-être un miracle pour vous, je ne vous empêche pas de prier. Cela ne vous coûte rien et vous laisse quelque légère espérance. Pour moi, qui ne crois pas que Dieu dérange rien aux causes naturelles pour plaire à nous autres, petits hommes, ni qu’il nous ait jamais promis de pareils dérangements, je ne lui demande rien et me contente de juger qu’il est bien bon de nous donner journellement tant de biens.
DIALOGUE 9
Soliman
§ 294Dieu, pour donner le paradis, ne peut-il pas exiger le pèlerinage à la Mecque, ou un jeûne durant le mois de ramadan ?
Calani
§ 295Je ne sais s’il n’est pas contre la sagesse de Dieu de promettre une récompense si grande pour une action qui n’est en soi ni bonne ni mauvaise, telle qu’est ou un jeûne ou un pèlerinage. Il paraît qu’il n’y a de bon en soi que la justice et la bienfaisance et qu’il n’est pas de la souveraine sagesse et de la souveraine bonté de nous recommander d’autres actions que celles qui sont bonnes pour notre propre bonheur et pour le bonheur de la société.
§ 296Comment démontreriez-vous que Dieu a parlé à Mahomet ou qu’il lui a fait tomber du haut de l’air des feuilles où ces commandements de jeûnes et de pèlerinages fussent écrits en arabe, tandis qu’il n’a point fait pleuvoir pareilles feuilles dans aucun autre temps chez les Arabes mêmes ni parmi aucune nation ?
§ 297Le jeûne modéré est utile à la santé, mais nous n’avons pas besoin que l’on nous commande d’avoir soin de notre santé. Si, avec le jeûne, vous épargnez quelque chose pour le soulagement des pauvres aux dépens d’une partie de votre nourriture superflue, un commandement serait digne de Dieu.
§ 298Votre loi commande l’aumône et l’aumône est une bonne œuvre. C’est une action de bienfaisance, mais est-il sage de commander ces choses sous73 les mêmes peines et sous les mêmes récompenses, qui sont si différentes en bonté ? On peut donc croire qu’il n’y a de commandements dignes de la sagesse et de la bonté de Dieu que l’observation de la justice et de la bénéficence.
Soliman
§ 299Je conviens que s’il n’y avait rien de divin et que s’il n’y avait rien que d’humain dans le commandement de nos cérémonies les plus sacrées et les plus respectées, telle qu’est la circoncision jointe aux prières, il faudrait toujours en revenir à juger de leur valeur par la raison, qui est juge souveraine des inventions humaines. Et alors j’avoue que je ne mettrais pas en comparaison la cérémonie ou sacrement de la circoncision avec une action ou de justice ou de bienfaisance, qui contribue bien davantage que la circoncision à diminuer les maux et à augmenter les plaisirs des autres. Car il est certain que cette cérémonie ne fait que du mal à celui qui la souffre et le tue quelquefois. Mais vous m’avouerez que, si ce commandement a été ou écrit ou prononcé par Dieu même, nous ne devons plus l’examiner avec les lumières de la raison humaine puisque le divin surpasse infiniment l’humain. Ainsi il se peut faire que Dieu regarde la cérémonie de la circoncision comme une action aussi méritoire dans le père et dans la mère qui la font faire à leur fils qu’une donation considérable au public qui ferait finir les peines de dix pauvres malheureuses familles.
§ 300Or il y a du divin dans le commandement de la circoncision. Donc il ne faut pas soumettre nos cérémonies sacrées, nos redoutables mystères, au tribunal de la raison, mais, au contraire, il faut que le tribunal de la raison se soumette toujours au tribunal de la religion quand la religion n’est point humaine.
Calani
§ 301Nos prêtres banians ont des cérémonies très sacrées et des mystères très redoutables et plus anciens que les vôtres. Ils mettent comme vous l’observation de quelques-unes de ces cérémonies très inutiles à niveau, pour le mérite, et même au-dessus des donations considérables, très utiles à la société, et des autres œuvres de bienfaisance.
§ 302Et lorsqu’on leur représente combien la raison condamne un pareil jugement, un pareil renversement de discernement et de bon sens, ils ne manquent pas de dire que les choses divines ne se mesurent pas par les règles de la raison humaine. Et ils appellent choses divines leurs imaginations les plus extravagantes qu’ils tiennent des imaginations de leurs ancêtres encore plus ignorants que leurs descendants, comme si leurs opinions étaient autre chose que des opinions humaines fondées sur des discours de certains hommes qui ont eu ou la folie ou l’effronterie de dire d’abord en particulier et puis assez publiquement, les uns que Dieu leur avait parlé en songe, les autres qu’il leur avait écrit des feuilles tombées du ciel, les autres que Dieu leur avait inspiré miraculeusement telles pensées et leur avait même dicté telles paroles. Y a-t-il dans tout leur fatras de superstitions et de cérémonies autre chose que de l’humain, qui marque l’ignorance ou l’imposture de nos prêtres et le sot respect et la ridicule crédulité de nos pauvres banians ?
§ 303Je vous prie d’observer que, dans tout ce manège, il n’y a jamais rien que ce que des hommes ont pu facilement inventer, ou, si l’on cite des miracles ou du merveilleux pour faire discerner le divin de l’humain, cette citation elle-même est très humaine et n’a rien de merveilleux, car le récit et l’opinion des miracles ne passent point l’humain. Les relations, les témoignages des faits miraculeux n’ont rien que d’humain. Il n’y a que les miracles eux-mêmes qui passent l’humain et seulement les miracles qui sont vus. Or les hommes qui les racontent, la plupart même, ne les ont pas vus et ils peuvent et tromper eux-mêmes et être trompés par les autres.
§ 304Vous jugez, par exemple, que les premiers raconteurs banians ont trompé ou bien qu’ils ont été trompés, et peut-être qu’ils ont été trompés et qu’ils ont trompé en même temps. Mais pouvez-vous douter qu’ils jugent la même chose des narrations de faits miraculeux faites par les premiers mahométans, et qu’ils ont été trompés ou qu’ils ont voulu tromper ?
§ 305Je vous dirai même ce qu’un de nos bramines disait dernièrement à un mahométan, qui l’exhortait à embrasser le mahométisme qu’il disait soutenu de divers miracles anciens : « Je ne nie pas ces miracles, lui dit le bramine, car, puisqu’il y en a eu autrefois chez nous, il peut bien y en avoir eu autrefois chez vous. Mais mon avis est que Dieu, qui voulait alors que les hommes d’Arabie crussent que l’Alcoran était un livre ou écrit ou dicté par Dieu même, [et] fit des miracles pour le leur faire croire, ne veut pas que les bramines de Bender-Abassi croient ce même Alcoran un livre divin puisqu’il ne fait point de miracles devant leurs yeux pour l’autoriser. Et cela est d’autant plus vraisemblable qu’un miracle ne coûte pas tant de peine à Dieu qu’à vous d’ôter votre turban, car de dire que Dieu aime plus les anciens Arabes qu’il [n’]aime les bramines d’aujourd’hui, cela n’est pas parler de Dieu avec respect, lui qui, selon vous-même, a une bonté infinie pour tous les hommes ».
§ 306J’ajouterai au raisonnement du bramine qu’il est très certain que Dieu nous a donné la raison comme une règle pour discerner les opinions vraies des opinions fausses et surtout, les opinions humaines des opinions divines, et que nous devons nous en tenir à cette règle tant qu’il ne lui plaira pas [de] nous écrire ou [de] nous parler d’une manière toute miraculeuse et qui surpasse les forces humaines et [de] nous annoncer quelque chose de contraire à cette règle.
§ 307Or, quel miracle fait-il pour moi présentement pour me persuader quelque chose qui me paraît aussi contraire à la raison que l’est de recommander des cérémonies qui ne font ni bien ni mal aux hommes, souvent même du mal aux enfants, et de les recommander sous les mêmes peines et sous les mêmes récompenses que des œuvres bonnes en elles-mêmes et qui sont infiniment utiles à la diminution des maux des malheureux ?
§ 308Ainsi, avec votre permission, jusqu’au premier miracle, je ne dois pas croire et je ne croirai nulle vertu divine et surhumaine ni dans vos cérémonies ni dans les nôtres, et je les estimerai très inutiles pour l’acquisition du paradis ; au lieu que j’estimerai l’aumône, les fondations pour les malades, pour les hôpitaux, pour les collèges et les autres œuvres de bienfaisance très utiles pour obtenir le paradis, comme je croirai l’éloignement de faire des injustices et de causer du mal aux autres très important pour éviter l’enfer. Telle est la religion que nous montre la raison en nous montrant notre Créateur très raisonnable, et en nous faisant soupçonner avec grand fondement que tout ce qui s’éloigne de la raison ne vient point de Dieu et ne saurait venir que des esprits très ignorants, qui, pour paraître plus autorisés et pour se faire croire par de plus ignorants, ont la témérité de publier que leurs extravagances et leurs erreurs leur ont été dictées par Dieu même, c’est-à-dire par [la] sagesse suprême et par la souveraine raison.
Soliman
§ 309Mais croyez-vous que depuis le commencement du monde, Dieu ait fait des miracles pour faire croire des commandements contraires à cette parfaite raison ?
Calani
§ 310Non vraiment, je ne le crois pas ; et pour croire de Dieu, souveraine raison, des choses si peu raisonnables et si opposées à la raison, il faudrait que je fusse moi-même témoin de nouveaux miracles faits devant moi pour ce sujet ; car, sans cela, le témoignage des hommes qui sont ou ignorants ou trompeurs ne me suffirait pas pour penser que Dieu, qui est si sage et si bon, nous commande, sous des peines immenses et éternelles, des choses si peu raisonnables, si peu vertueuses en elles-mêmes, et si peu utiles à la grande augmentation du bonheur des hommes, comme sont toutes les cérémonies qui ne sont que pures inventions d’hommes très ignorants, qui étaient cependant assez éloquents pour en imposer à des personnes crédules encore plus ignorantes.
Soliman
§ 311Je vous trouve bien hardi de croire tout seul qu’il n’y a jamais eu de miracles suffisants pour faire croire des choses que la raison seule ne saurait nous découvrir et qui paraissent opposées à la raison. Je ne voudrais pas être à votre place, je mourrais de peur de me trouver si seul. J’aime bien mieux errer avec la multitude que de me trouver dans une si affreuse solitude.
Calani
§ 312Errez donc avec la multitude, car l’erreur n’est qu’un défaut et n’est pas un crime. Au reste, si vous m’en croyez, vous approcherez vos opinions sur les vertus et sur le mérite des œuvres le plus près de la raison qu’il vous sera possible. Je ne vous conseille pas de penser comme je pense et d’une manière opposée aux opinions populaires des ignorants, non plus que je ne vous conseille pas d’être un pouce plus grand que vous n’êtes ou de courir aussi légèrement que vous faisiez à dix-huit ans. Demeurez comme vous êtes et soyez toujours bon mahométan, pourvu que vous soyez toujours aussi juste et aussi bienfaisant, et n’ayez aucune peur de l’enfer. Ayez au contraire beaucoup d’espérance du paradis, car c’est pour les hommes aussi vertueux et aussi raisonnables que vous que le paradis est fait par un Dieu sage et bienfaisant.
§ 313Je sais bien que, pour autoriser votre opinion, vous avez recours à votre Alcoran dans lequel il est fait mention de quantité de miracles que Dieu a opérés, dites-vous, avant Mahomet et même dans le voyage de Mahomet dans les cieux. Mais ce livre, au lieu de paraître dicté par un ange, paraît dicté par un homme qui ignorait les choses les plus communes de l’histoire et de la nature, qui fait quantité d’anachronismes, qui dit des faits évidemment faux et qui raisonne sur les astres, sur les cieux et sur le reste de la nature comme un paysan grossier et très ignorant. Or les anges, et moins encore Dieu lui-même, n’ont garde de révéler des erreurs aux hommes, puisque Dieu est la vérité même. Ainsi, une preuve évidente qu’un livre n’a pas été dicté ou inspiré miraculeusement, c’est d’y trouver une seule erreur évidente ; car qu’eût-il coûté à Dieu de dire la vérité ?
Soliman
§ 314L’Alcoran nous est donné uniquement pour nous enseigner par quelles bonnes œuvres et par quelles opinions saines on peut obtenir le paradis, et il nous l’enseigne. Il ne nous a pas été envoyé miraculeusement du ciel pour nous instruire ni des vérités de l’histoire ni des vérités de physique.
Calani
§ 315Je vous passe que Dieu n’ait pas eu intention de rien dicter au prophète ni sur l’histoire ni sur la connaissance des astres, des cieux et des autres phénomènes de la nature. Mais s’il a erré grossièrement sur ces choses, il n’a pas donc été inspiré de Dieu ; cet être qui sait tout ne lui a donc pas dicté des erreurs. Or comment voulez-vous croire qu’un Dieu bon et sage inspire et dicte une page, une ligne sans dicter l’autre ligne, sans dicter l’autre page ? Comment voulez-vous que Dieu, qui est sage et bon, dicte trois paroles dans une ligne, dans une phrase et qu’il n’en dicte pas les trois autres ? Cette bizarre conduite peut-elle jamais convenir à l’idée d’un Dieu sage, qui aime la vérité et à qui toutes les vérités sont connues, et qui ne peut pas vouloir jeter aucun homme dans aucune sorte d’erreur ?
§ 316Songez, s’il vous plaît, qu’avec votre réponse il n’y a sorte de rêverie extravagante dans les livres des bramines, qui puisse les faire passer pour des livres purement humains, car ils n’ont qu’à dire que Dieu n’a voulu dans ces livres que leur enseigner les œuvres et les cérémonies nécessaires pour obtenir le paradis et que les extravagances ou ne sont qu’apparentes ou ne doivent être attribuées qu’à l’homme qui tenait la plume et non à Dieu qui n’a garde de dicter des extravagances et des rêveries.
Soliman
§ 317Je sens bien que je ne suis point assez savant dans ma religion pour disputer contre vous. Mais j’ai à vous opposer un grand nombre de saints docteurs qui ont fait de beaux écrits pour la prouver, un grand nombre de saints martyrs qui ont souffert de grands maux et la mort même pour la soutenir, un grand nombre de saintes femmes et de saintes filles qui ont pratiqué cette religion avec austérité et avec constance toute leur vie dans leurs cloîtres, grand nombre de saints derviches qui se sont soumis volontairement à la pauvreté la plus méprisable, c’est-à-dire à la mendicité, pour plaire davantage à Dieu, un grand nombre de saints anachorètes qui ont passé leurs jours dans les forêts au milieu des jeûnes et autres macérations corporelles, occupés de la méditation, de la prière et de la lecture du livre céleste ; tous ces grands saints si aimés de Dieu et de son prophète qui sont tous dans le ciel ont tous pensé comme moi sur la divinité de l’Alcoran. Croyez-vous qu’ils aient été trompés ? Croyez-vous qu’ils ne reçoivent présentement nulle récompense de la sainteté de leur vie ? Est-il possible qu’ils aient révéré comme un ouvrage divin et miraculeusement dicté un livre d’un homme, un ouvrage purement humain ? Pour moi, je ne saurais me résoudre à ne pas les imiter dans leurs opinions comme je désirerais de les imiter dans leurs actions.
Calani
§ 318Pour vivre saintement, on n’en est pas moins sujet à l’erreur ; et ne savez-vous pas que dans la religion des bramines, que vous croyez fausse et pleine d’extravagances, ils ont leurs saints et leurs saintes comme vous avez les vôtres ? La sainteté regarde les mœurs et rien n’empêche qu’un homme de bien tempérant, juste et bienfaisant ne soit fort ignorant, fort crédule et rempli d’opinions très fausses sur les faits passés, sur les faits présents et sur les faits futurs et encore plus sur la nature des choses et sur les causes des effets naturels.
§ 319Vous voyez donc que la sainteté des mœurs ne prouve rien pour la vérité des opinions des saints et je vous vois même dans l’erreur à l’égard de la sainteté.
§ 320Ne faire aucune injustice, aucun mal aux autres hommes, vivre dans la solitude, dans le silence et dans l’obéissance de peur de causer du déplaisir et du tort aux autres et de commettre envers eux quelque injustice même innocemment, ce n’est après tout qu’observer la justice. Ce n’est pas être bienfaisant, ainsi, ce n’est pas être saint.
§ 321Lire un livre que l’on croit descendu du ciel, réciter des prières ou des hymnes à la louange de Dieu, méditer sur sa puissance, sur sa bonté, ce n’est faire aucun bien à personne. Chacun dans les occupations de son esprit en peut user selon son goût lorsque ce goût est innocent. Mais ce n’est pas assez pour être saint que de ne point faire de bien aux autres. Un saint doit faire du bien et tout le bien dont il est capable selon ses talents et son pouvoir. Il faut être bienfaisant et le plus bienfaisant que l’on peut. Or quel bien résulte-t-il pour nous des prières, des hymnes, des lectures, des jeûnes excessifs, des macérations, des contemplations, de la mendicité, du silence, de la solitude de vos derviches ?
§ 322Ils ne veulent point être damnés pour avoir fait des injustices aux hommes et pour cela ils évitent de rencontrer des hommes et de leur parler. Ces solitaires ne songent qu’à éviter les malheurs de l’autre vie. Cela est permis, c’est innocence, mais ce n’est pas sainteté et ils ne savent pas que, pour obtenir le paradis, il faut être plus qu’innocent, qu’il faut être saint, c’est-à-dire bienfaisant et très bienfaisant envers un très grand nombre de personnes et de familles. Or, comment peuvent-ils faire du bien aux autres s’ils évitent de vivre avec eux, s’ils n’acquièrent dans leur condition avec leur travail tout ce qu’ils peuvent de talents pour être très utiles à leurs familles, à leurs voisins, à leur nation et même à la nature humaine ?
§ 323Mais ceux qui avec beaucoup de douceur et de patience s’occupent à servir les malades dans les hôpitaux, qui par bonté enseignent à lire, à écrire et la bonne morale aux enfants, ceux qui établissent des hôpitaux pour donner à travailler aux pauvres et pour empêcher la fainéantise et les dérèglements des mendiants, ceux qui par bonté s’occupent ou à concilier les différends, ou à faire exécuter les lois, ou à les rendre meilleures, ou à faire observer la justice et l’ordre de la police, ceux qui par bonté surmontent de grandes difficultés pour inventer différents projets pour rendre la société plus tranquille et plus heureuse, ceux qui par bonté perfectionnent avec peine les arts et les connaissances les plus utiles pour diminuer les maux et pour augmenter les biens des autres hommes, en un mot les plus grands bienfaiteurs des hommes sont véritablement seuls dignes d’être appelés « saints » et « grands saints ».
§ 324La vie innocente ne suffit donc pas pour la sainteté, ce n’en est que la base. Il faut de la bienfaisance jointe à l’innocence ou à la justice. La plus grande bienfaisance jointe aux difficultés surmontées est réellement la plus grande sainteté. Et voilà pourquoi Dieu est infiniment saint, parce qu’il est infiniment bienfaisant et voilà pourquoi la raison que nous tenons de lui nous invite à l’imiter en grandeur de bienfaisance.
§ 325Si je demande de grandes difficultés surmontées pour la grande sainteté, c’est que ces difficultés sont des preuves incontestables de la grande ardeur et du grand zèle pour la grande utilité publique, c’est-à-dire pour les œuvres de charité et de bienfaisance.
§ 326Ceux qui ont imaginé que de chanter les louanges de Dieu était un meilleur moyen d’obtenir le paradis que d’assister les pauvres, de fonder quelque revenu pour l’augmentation et l’entretien des grands chemins commodes, des collèges et d’autres œuvres de bienfaisance envers le prochain, ont prouvé qu’ils ignoraient la vraie nature de l’Être suprême. Ils l’ont imaginé comme un homme qui prend plaisir à entendre chanter ses louanges. Cependant, la vérité est que nous ne saurions rien ajouter par nos louanges au plaisir de celui qui est infiniment heureux et il sera toujours vrai que le meilleur moyen d’obtenir le paradis est d’imiter cet Être suprême par la bienfaisance envers les hommes, et c’est dans cette imitation la plus parfaite que consiste la sainteté des hommes la plus parfaite, et c’est cette sainteté qui mérite la récompense du paradis74.
§ 327Il faut même que je vous apprenne une chose qui vous surprendra : c’est que vous êtes plus grand saint que tous vos derviches, que tous ces anachorètes et que tous ces martyrs, que vous mettez si fort au-dessus de vous. Ma raison, c’est que la sainteté consiste à faire réellement beaucoup de bien aux autres sans en être plus superbe et plus orgueilleux. Or vous en faites beaucoup plus dans votre condition et dans votre fortune qu’ils n’en font dans la leur. Je connais votre douceur et votre patience dans votre domestique. Je sais combien ceux qui ont commercé avec vous se louent de vos manières justes et bienfaisantes. Je sais ce que vous faites pour les pauvres et pour les étrangers, et je sais que vous ne tirez aucune vanité de toutes ces choses. Mais, en vous croyant un saint, en vous aimant, en vous estimant comme un grand saint, vous me permettez de ne vous pas révérer comme un homme exempt des erreurs et des préjugés vulgaires que vous tenez de l’ignorance et du fanatisme de ceux qui vous ont élevé et avec qui vous avez passé votre jeunesse et le reste de votre vie.
§ 328Or, si vous, dont j’estime plus la sainteté que la leur, vous pouvez bien vous tromper dans l’opinion que vous avez que le livre de Mahomet est un livre plus qu’humain, pourquoi ces saints de moindre mérite auraient-ils le privilège de ne se pas tromper dans une pareille opinion ?
Soliman
§ 329Je croyais que vous autres savants, vous méprisiez fort les pauvres ignorants comme moi.
Calani
§ 330Je ne suis point savant. Je suis même fort ignorant. Mais je fais un peu plus d’usage de ma raison sur les opinions populaires que vous ne faites de la vôtre. Il est vrai que je vous mépriserais fort si votre ignorance ou votre erreur vous portait à la persécution de ceux qui ne pensent pas comme vous. Mais je vous estime beaucoup parce que, malgré vos opinions si éloignées du bon sens, vous êtes porté à la justice et à la bienfaisance. C’est qu’il n’y a rien dans l’homme qui soit si estimable que la pratique journalière de la vertu. La connaissance de la vérité n’est presque rien d’estimable et d’aimable en comparaison de la pratique de la vertu. Je suis de même persuadé que l’ignorance et l’erreur n’est75 presque rien de méprisable et de haïssable en comparaison de la pratique de l’injustice et de la malfaisance. Celui qui est dans la vérité et qui persécute et traite mal les autres pour faire connaître la vérité sera damné, et celui qui est dans l’erreur et qui traite bien celui qui est dans l’erreur ou dans la vérité sera sauvé. Voilà ce que nous dictent la raison et le bon sens76.
Soliman
§ 331Mais savez-vous qu’il y a des opinions populaires, sacrées, contre lesquelles il n’est pas permis de faire usage de sa raison. C’est ce que nos docteurs ont grand soin de nous enseigner : quand Dieu parle, disent-ils, c’est à la raison à se taire. Or, il a parlé.
Calani
§ 332Mais la raison ne vous demande-t-elle pas : « Comment savez-vous que Dieu a parlé ? » L’homme raisonnable ne demande pas mieux que de révérer la parole divine et que de s’y soumettre, quelque incompréhensible, quelque extravagante qu’elle lui paraisse, si vous avez des preuves suffisantes que Dieu ait parlé miraculeusement à Mahomet. Mais n’est-ce pas à la raison d’examiner quelles sont ces preuves suffisantes ?
§ 333S’il faut croire tout ce que vos pères ont cru divin sans miracle ou sans témoignages suffisants de la vérité de ces miracles, il faudra donc que l’homme soit condamné à croire tous les visionnaires, tous les fanatiques qui auront été trompés eux-mêmes par leurs songes ou par de faux miracles, et tous les imposteurs qui auront trompé nos ancêtres ignorants. Et si quelque fanatique vient nous dire : « Dieu m’a parlé cette nuit, il m’a dit telle chose, il m’a apporté tel livre », sommes-nous donc obligés de le croire s’il n’en donne des preuves et des preuves suffisantes, c’est-à-dire des miracles ? Or, pour savoir si ce sont de vrais miracles, ne faut-il pas les examiner ?
§ 334S’il faut examiner la suffisance des preuves que Dieu a parlé miraculeusement, dites-nous avec quels principes, avec quelles règles voulez-vous les examiner, si ce n’est avec les principes et avec les règles du sens commun et de ce que nous appelons raison ? Que répondez-vous ? Ai-je donc tort de faire usage de la raison dans l’examen des opinions fanatiques, enfants des craintes superstitieuses des ignorants ?
Soliman
§ 335Tous les prophètes qui devaient venir vers les hommes de la part de Dieu sont venus et, entre autres, Mahomet. Nous n’en attendons plus. Quiconque nous dira désormais : « Je suis prophète, je suis envoyé de Dieu, l’ange Raphaël, l’ange Gabriel m’a apparu, voilà l’écrit divin qu’il m’a laissé, j’ai des preuves de ma mission et que Dieu m’a parlé miraculeusement », je conviens qu’alors c’est à la raison à juger que ces preuves ne sont pas suffisantes.
§ 336Je conviens même que, lorsque Mahomet parut, on avait raison de lui demander des preuves de sa mission. Aussi lui en demanda-t-on alors. Je conviens que c’était alors à la raison à examiner la suffisance de ces preuves. Aussi les examina-t-on avec le secours de la raison et ce fut avec un pareil secours que ses disciples les trouvèrent suffisantes. La raison se soumit et la religion sainte s’établit.
§ 337Mais à présent que la vraie religion est établie, vouloir remettre à l’examen la même religion qui a été examinée dans son établissement selon les règles de la raison, ce serait aller contre la raison même qui nous apprend que cette religion ne se serait jamais établie si elle avait paru extravagante à la raison, si elle n’avait paru raisonnable à tous ceux qui la reçurent et si les preuves « que Dieu avait parlé miraculeusement au saint prophète » n’eussent pas paru suffisantes.
Calani
§ 338La raison humaine croît tous les jours insensiblement et se perfectionne de siècle en siècle d’une manière très sensible, surtout parmi les peuples riches, qui ont du plaisir, qui se communiquent facilement leurs connaissances par l’écriture, par l’impression, par les collèges, par les académies, par les voyages chez les nations polies. Il est vrai que les guerres civiles et étrangères retardent fort le progrès de la raison77 ; mais enfin, elle fait un progrès sensible dans un peuple chaque siècle, durant les temps paisibles. Nous en pouvons juger par les livres dogmatiques écrits sur la même matière dans des temps différents et éloignés de deux ou trois siècles, quand par hasard il nous en reste ; car d’ordinaire, il n’en reste point ; ils s’anéantissent parce que les écrits plus modernes sont meilleurs et l’on néglige ce qui a été bon quand on peut user du meilleur.
§ 339Je conviens donc avec vous que la raison des Arabes qui vivaient il y a mille ans fut consultée sur la suffisance des preuves que Mahomet apportait pour prouver que Dieu lui parlait souvent directement et quelquefois par l’ange Gabriel et que ses écrits étaient descendus du ciel. Mais quelle raison fut consultée ? Ce ne fut que la raison des Arabes et des Arabes d’il y a mille ans, gens très ignorants et par conséquent très crédules.
§ 340La raison qui était encore dans son enfance était crédule à proportion qu’elle était ignorante. Ainsi, il n’est pas surprenant que cette raison trouvât les preuves de Mahomet suffisantes. Mais la raison des hommes d’aujourd’hui, moins ignorante, et par conséquent moins crédule, doit-elle se soumettre à la raison très ignorante des Arabes qui vivaient il y a neuf ou dix siècles, lorsqu’il s’agit de décider de la suffisance de ces preuves ?
§ 341Il est visible que les docteurs mahométans n’avaient pas besoin et n’avaient garde alors de crier aux peuples : « Prenez garde de faire usage de votre raison pour juger si les preuves de la divinité de l’Alcoran sont suffisantes et que Dieu a parlé miraculeusement à Mahomet ». Ils n’en avaient pas besoin puisque, leur raison très ignorante et très crédule étant proportionnée aux extravagances de l’Alcoran, elle ne pouvait pas les connaître pour extravagances. Les docteurs de ces temps-là n’avaient garde non plus de recevoir la raison : c’eût été avouer que la raison trouvait ces preuves insuffisantes.
§ 342Mais, à présent que la raison a fait parmi les hommes un très grand progrès, à présent que toutes les sciences et toutes les connaissances humaines sur toutes sortes de sujets ont si fort augmenté en comparaison des connaissances grossières des Arabes contemporains de Mahomet, serait-il raisonnable de recevoir leur raison pour juge de la nôtre ? Leurs savants n’étaient pour ainsi dire que des enfants sur les lumières de l’esprit en comparaison des hommes savants d’aujourd’hui. Or ne serait-ce pas une absurdité de vouloir assujettir les hommes savants à juger comme les enfants ignorants ?
§ 343N’est-ce pas cependant ce que vous disent vos docteurs d’aujourd’hui en vous recommandant de ne pas consulter, de ne pas écouter la raison d’aujourd’hui lorsqu’il s’agit de juger si Dieu a effectivement parlé miraculeusement à Mahomet ? Car n’est-ce pas vous dire : « La raison des Arabes d’il y a mille ans, qui a reçu ces preuves comme suffisantes, était bien plus parfaite que la raison humaine d’aujourd’hui », lorsque nous voyons tout le contraire dans le progrès des arts et de toutes les connaissances humaines ? La raison humaine d’il y a mille ans, très imparfaite, était cependant seule juge en ce temps-là s’il y avait du miraculeux dans les révélations, dans la prophétie, dans les visions, dans les songes, dans les discours, dans les écrits de Mahomet ; et cette raison, si perfectionnée depuis ce temps-là, ne peut plus être juge de ce miraculeux, et cela parce qu’elle s’est trop perfectionnée ? Vous m’avouerez, Soliman, qu’il est difficile à vos docteurs de dire une plus grande absurdité.
§ 344Vous voyez que je m’attache toujours au miracle, au miraculeux, pour savoir si une religion est divine, c’est-à-dire si son livre a été dicté ou écrit par Dieu même d’une manière extraordinaire et miraculeuse. Car s’il n’y a rien de miraculeux, nous concluons que ce n’est qu’un tissu d’opinions humaines sujettes par leur nature à l’examen de la raison, qui en approuvera quelques-unes et qui en rejettera quelques autres.
§ 345Que Mahomet dise : « Dieu m’a parlé cette nuit ; l’ange Gabriel m’a parlé aujourd’hui à midi », il n’y a rien là que d’humain. Mahomet même le peut dire comme il le croit. Il peut croire qu’il veillait lorsqu’effectivement il dormait. Il peut aussi mentir et dire ce qu’il ne croit pas. Mais s’il dit qu’il a reçu un livre tout écrit qu’il a vu descendre du ciel, il faut qu’il mente ou qu’il y ait un miracle. Or, que Mahomet mente ou qu’il veuille en imposer, il n’y a rien là de miraculeux.
§ 346Quand même six historiens écriraient que huit cents hommes ont vu tel livre descendre du ciel, il n’y aurait encore rien là de miraculeux, car ces historiens peuvent sans miracle avoir été trompés ou par des hommes séduits ou par des séducteurs ; cinq ou six historiens peuvent de même sans miracle écrire comme vrai un fait qu’ils savent faux. Or, jusque-là, où est donc le divin ? Où est le miraculeux ? Où est le miracle ?
§ 347Il ne faut pas aller bien loin pour trouver une religion où vous savez qu’il n’y a point de preuve suffisante que Dieu ait écrit ou parlé : c’est la religion des bramines où j’ai été élevé. Nos docteurs disent que leur doctrine est divine parce que Dieu l’a dictée et l’a écrite lui-même miraculeusement. Ils le disent, ils le croient comme ils le disent. Mais vous savez qu’ils sont bien éloignés d’en apporter des preuves suffisantes, conformes à la raison. Vous vous servez volontiers de votre raison pour les convaincre de fanatisme et d’extravagance, et vous ne voulez pas qu’ils se servent à leur tour de la même raison pour vous convaincre d’opiniâtreté sur votre opinion que Dieu a parlé miraculeusement à Mahomet.
§ 348Le fanatisme est de croire que Dieu a parlé miraculeusement lorsqu’effectivement il n’a point parlé. Or, n’accusez pas les bramines de fanatisme parce qu’ils manquent de preuves suffisantes de ce miracle ou donnez-leur la liberté de vous attaquer de même par le défaut des preuves suffisantes d’un pareil miracle. Ce que je propose n’est-il pas équitable ? Ne condamnez donc ni les autres fanatiques, ni ceux qui ne le sont point, si vous ne voulez pas être condamné.
Soliman
§ 349Si huit cents personnes vous disaient qu’ils ont vu descendre du ciel tel livre écrit en arabe, ne croiriez-vous pas qu’il s’est fait un miracle à leurs yeux ?
Calani
§ 350Si après les avoir examinés séparément78, ils convenaient [de] tout exactement dans les demandes que je leur ferais sur toutes les circonstances, je croirais alors au miracle du livre tombé. Mais en avez-vous entendu seulement cent ? En avez-vous examiné seulement dix ? En avez-vous interrogé seulement deux ? Et, cependant, vous croyez cette descente miraculeuse. Et pourquoi la croyez-vous ? C’est que vous avez commencé à la croire durant dix ou douze ans de votre enfance où nous croyons tout facilement sur le rapport de gens plus âgés que nous. Vos pères croyaient comme vous cette descente miraculeuse dès leur enfance par tradition. Or on sait avec quelle facilité les enfants croient toute sorte de miracle lorsqu’ils peuvent les imaginer, lorsqu’on les leur peint vivement et lorsque ce sont des personnes dignes de foi qui les leur content sérieusement. Or ne conte-t-on pas sérieusement ce que l’on croit réel et véritable ?
§ 351Vous avez continué à croire cette miraculeuse descente dans votre jeunesse durant vingt ans et ce n’est peut-être que d’aujourd’hui que vous vous demandez à vous-même si vous avez une preuve suffisante de la réalité et de la vérité de ce miracle. Cependant, c’est cette opinion prise sans preuve dans votre enfance, fortifiée par l’exemple et par l’habitude, qui fait que vous êtes en état de résister toute votre vie à toutes les raisons qu’on peut vous apporter, quelque solides qu’elles soient, pour douter de votre première opinion de l’enfance79.
§ 352Voici votre raisonnement : « Si ce livre est descendu du ciel il y a mille ans, c’est Dieu lui-même qui l’a écrit, c’est Dieu lui-même qui y parle. Or ce livre est descendu du ciel il y a mille ans et quand Dieu parle, c’est à la raison à se taire ». Avec ce raisonnement, les meilleures raisons n’entrent point dans votre esprit et, cependant, tout ce raisonnement n’est fondé que sur cette première opinion du miracle de Dieu, parlant du livre descendant du ciel. Vous avez reçu dans votre enfance cette opinion sans aucune preuve suffisante et dans un âge où vous ne pouvez pas discerner si la preuve était proportionnée à la grandeur du miracle.
Soliman
§ 353Mais sans qu’il soit nécessaire que l’Alcoran soit effectivement descendu du ciel entre les mains de Mahomet, Dieu ne peut-il pas lui avoir inspiré les pensées et même les expressions de ce livre ? Or, avec son heureuse mémoire, ne peut-il pas avoir dicté le tout à Sergius, son secrétaire80, et alors cette inspiration ne serait-elle pas toujours un miracle ?
Calani
§ 354Quand je demande un miracle pour croire que c’est Dieu lui-même qui parle dans un livre lors même que ma raison croit y avoir des erreurs et des extravagances, il faut que ce soit un miracle évident. S’il n’est pas évident, il ne m’impose point la nécessité de croire. Or, dès que vous supposez un miracle caché par une inspiration qui peut n’être qu’une opération purement humaine, il n’y a plus de vrai miracle. Et, après tout, est-ce qu’il est absolument impossible à un homme d’écrire sans miracle tout ce qui est dans ce livre ? Au contraire, nous voyons qu’un homme plus habile pourrait facilement en faire un meilleur. Montrez-moi donc le miracle évident de l’inspiration si vous voulez que je croie que Dieu a parlé et que c’est à ma raison à se taire.
Soliman
§ 355Je n’ai jamais si bien vu qu’aujourd’hui la vérité de ce que nous disent nos docteurs, qu’il faut être prédestiné pour croire notre sainte religion81,
§ 356Que la foi est un don particulier de Dieu, une grâce surnaturelle,
§ 357Que, loin de consulter la raison pour croire, il faut s’élever, ou plutôt être élevé par Dieu même beaucoup au-dessus de la raison,
§ 358Que Dieu se découvre aux esprits humbles et qu’il se cache aux esprits présomptueux qui se croient plus habiles et plus savants que leurs ancêtres.
Calani
§ 359Je vous entends. Voilà précisément le même discours que me tiennent mes bramines les plus habiles et les plus persuadés lorsque je les ai amenés par degrés au point de voir que, pour croire que leur religion est divine, il faut renoncer à faire usage du sens commun. Or, que dire à des gens qui vous disent tout simplement que la perfection consiste à renoncer au sens commun ? Telle est chez eux, comme chez vous, la force des préjugés de l’enfance quand elle est unie à la crainte de l’enfer et à l’espérance du paradis. Telle est chez eux la faiblesse de la raison quand il s’agit de juger des choses qui sont du ressort de l’imagination et qui nous paraissent vraies depuis trente ou quarante ans.
§ 360Mais revenons aux discours de vos docteurs que vous avez adoptés comme vos propres opinions. Pourquoi les avez-vous adoptées, ces opinions ? N’est-il pas vrai que c’est en conséquence de la première opinion qui leur sert de base « que Dieu a parlé miraculeusement à Mahomet », car sans cette première opinion, pourquoi dire que pour croire que Mahomet est l’ambassadeur de Dieu il faut une grâce surnaturelle, parce qu’il ne faut en effet que des préjugés de l’enfance ? Sans cette première opinion fondamentale, pourquoi dire que pour croire Mahomet un homme divin il faut être élevé beaucoup au dessus de la raison, puisqu’il suffit réellement d’avoir une raison faible et chancelante, qui ne peut résister aux préjugés de l’enfance et à la force des exemples et de l’habitude, et à l’impression de la coutume autorisée par tout un peuple dont on est environné de toutes parts ?
§ 361Si nous sommes réellement plus savants et plus habiles que nos ancêtres pour perfectionner les arts et pour juger des preuves et des démonstrations des sciences, pourquoi ne serions-nous pas aussi plus habiles qu’eux pour juger des preuves suffisantes, pour juger si une religion est divine ou si elle est purement humaine, mêlée de bon et de mauvais ? Or, où est la présomption de vouloir se servir des mêmes règles dans tel livre ? Est-ce donc présomption que de ne vouloir pas risquer sottement de prendre un homme pour Dieu même ? N’est-ce pas au contraire une prudence fort raisonnable de ne vouloir pas risquer d’adorer comme divin un livre de quelque fanatique ou de quelque imposteur ignorant ? Vous regardez l’idolâtrie comme un grand péché. Or, en quoi consiste ce péché, si ce n’est de rendre à la créature un hommage, un respect qui n’est dû qu’au Créateur ?
§ 362Pour juger si mes réponses sont raisonnables, examinez si vous ne vous en serviriez pas si vous aviez à disputer avec quelque docteur bramine qui prétendrait justifier toutes les extravagances de sa religion en disant que, Dieu ayant parlé miraculeusement, il ne peut pas avoir dicté ou écrit des extravagances.
Soliman
§ 363Vous prenez souvent pour extravagances des paraboles, des métaphores, des allégories, qui ont un beau sens et qui, expliquées par nos docteurs, renferment de grandes idées, des doctrines sublimes et surtout une excellente morale.
Calani
§ 364Vous avez là quelques livres que les bramines appellent sacrés. N’y avez-vous pas trouvé plusieurs ignorances, plusieurs erreurs et plusieurs extravagances ?
Soliman
§ 365Sans doute, et elles y sont si réelles qu’au jugement de tout homme non prévenu elles passeront toujours pour vraies extravagances dignes d’un auteur ignorant et visionnaire ; mais l’on ne peut jamais leur donner comme aux passages de l’Alcoran des sens raisonnables.
Calani
§ 366Vous n’avez qu’à demander l’explication aux docteurs bramines des passages que vous trouvez déraisonnables et extravagants dans leurs livres sacrés, et vous verrez que non seulement ils prétendront les justifier d’extravagance82, mais qu’ils croiront que c’est votre faute de n’avoir pas, avec les secours des allégories et des métaphores, le don d’interpréter leurs livres divins.
Soliman
§ 367Vous avez beau dire, le livre divin est toujours bien différent et bien facile à discerner de l’ouvrage humain.
Calani
§ 368Je ne sais point comment peut être fait un ouvrage dicté ou écrit par Dieu même, si ce n’est que ce doit être un ouvrage parfait de tout point : 1° pour le choix et pour l’importance des matières ; 2° pour la beauté et pour la sublimité des pensées ; 3° pour l’étendue et pour la solidité des raisonnements ; 4° pour la noblesse et pour la justesse des expressions ; en sorte que l’on ne puisse y rien retrancher ni y rien ajouter qui ne le rende moins parfait par rapport à ceux pour qui il est fait. Mais je n’en ai point vu de semblable ; ainsi je n’ai garde d’en faire la comparaison avec un livre fait par un homme. Ce que je sais bien, c’est qu’il n’y a point de faute dans un livre purement humain que l’on ne puisse facilement excuser par des allégories et par des métaphores au jugement d’un lecteur qui sera prévenu qu’il est de Dieu même et miraculeusement descendu du ciel.
DIALOGUE 10
Soliman
§ 369Nous avons eu et nous avons encore parmi nous des hommes fort savants, d’habiles médecins et des philosophes distingués. Or je remarque deux choses : la première, que ces grands hommes ont vécu et sont morts en bons musulmans ; la seconde, qu’avec tout leur savoir humain ils n’ont point fait de religion ; ce qui prouve d’un côté qu’ils ont trouvé que les preuves de la divinité de notre sainte religion étaient suffisantes et que l’Alcoran est véritablement descendu du ciel ou que Dieu l’a dicté miraculeusement à Mahomet ou immédiatement par sa voix ou par le ministère et la voix de l’ange Gabriel.
Calani
§ 370De ce que les savants et les philosophes nés dans votre religion n’ont point écrit que les preuves de la descente miraculeuse de l’Alcoran ne leur paraissaient pas suffisantes, il ne faut pas en conclure qu’ils les ont regardées comme suffisantes. Il y aurait eu trop à perdre pour eux à parler contre vos mystères, ils auraient perdu leurs biens et leur vie. Il n’y a proprement que des fanatiques qui se fassent pendre ou empaler pour avoir le plaisir d’enseigner et de prêcher leurs prétendues vérités, c’est-à-dire leurs propres opinions et leurs visions. Or les savants et surtout les philosophes sont fort éloignés du fanatisme et n’ont garde d’acheter si cher un pareil plaisir, eux qui savent que les erreurs ne damnent personne et qu’il n’y a que la justice et la bénéficence qui puissent sauver les hommes et obtenir le paradis.
§ 371Ainsi vous voyez que les sages laissent au temps à chasser insensiblement les erreurs et les ignorances et à découvrir peu à peu les vérités. Il n’y a que ceux qui ont certains coins de folie qui hasardent leur vie et leur repos en troublant les États pour se faire chefs de sectes et de partis et pour parvenir ainsi à la royauté ou à une sorte de royauté ; mais pour un qui a du succès dans son entreprise, il y en a cent qui périssent dans les leurs.
§ 372D’un autre côté, il faut croire avoir soi-même des apparitions pour le persuader aux autres. Or les sages, par cela même qu’ils sont sages, n’ont point de ces songes heureux qui ont la force de réaliser les imaginations, ou s’ils ont quelquefois de ces songes, ils les prennent pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pour des songes ; et quand, à un certain âge, les songes fiévreux abandonnent celui qui était visionnaire, il feint quelquefois des visions et devient imposteur. Mais les gens sages ont tous de l’aversion pour l’imposture et même elle leur coûterait trop en comparaison du peu qu’elle leur rapporterait.
§ 373De sorte que, si les sages n’entreprennent point d’établir des religions, il ne faut pas en conclure pour cela que l’établissement d’une religion est un ouvrage divin qui ne peut se faire sans miracle ; mais vous pouvez en conclure que c’est un ouvrage qui ne se peut faire sans le secours ou des miracles ou de la folie et même sans une folie qui ait une sorte de proportion avec les erreurs, avec les ignorances et avec les préventions de la multitude, qui soit favorisée par diverses circonstances du gouvernement politique.
§ 374Il est même bon de remarquer qu’il y a une espèce de fous et de folles qui impose tellement au peuple ignorant par leur éloquence naturelle qu’il est porté à croire qu’il y a quelque chose de divin dans leurs discours, surtout quand ces maîtres fous sont pris de leurs accès d’enthousiasme. C’est une maladie corporelle que les médecins traitent de mélancolie et c’est même une maladie un peu contagieuse, qui fait dans les pays d’ignorance beaucoup de ces petits prophètes, qui se font respecter et révérer par les femmes ignorantes et moquer par les hommes savants et sensés83.
Soliman
§ 375Il me semble que vous ne répondez pas à l’argument tiré de ceux qui aiment mieux souffrir longtemps et même mourir que d’abandonner la foi de Mahomet ou même de feindre de l’abandonner ; c’est ce me semble une persuasion si forte qu’elle n’est pas naturelle ; il y a là quelque chose de divin et de plus qu’humain ; la simple raison humaine ne va point jusque-là.
Calani
§ 376Vous dites vrai. La raison humaine n’a garde de conseiller une pareille extravagance ; il n’y a qu’un haut degré de fanatisme et de folie qui puisse porter certaines personnes à cette extrémité ; et ne prétendez pas que votre argument soit concluant pour la divinité de votre religion puisqu’il y a de pareils fous dans toutes les religions, à moins que vous ne vouliez dire que toutes les religions sont divines parce qu’il y a dans toutes des fous qui meurent volontiers pour soutenir leurs opinions, c’est-à-dire pour ce qu’ils appellent vérité.
§ 377Vous en avez vu parmi nos bramines qui, même sans aucune persécution, renoncent à la vie par la forte persuasion où ils sont que Dieu leur donnera la vie éternelle s’ils donnent leur vie présente pour faire plus d’honneur aux cérémonies de notre religion ; lorsque le char qui porte la pesante figure de notre Dieu ou plutôt de notre principal prophète passe dans les rues certains jours de grande cérémonie, vous avez vu des hommes dévots et des femmes dévotes se jeter sur le pavé devant les roues du char pour avoir l’honneur d’en être écrasés ; vous avez vu quantité de jeunes veuves, riches et aimables se jeter dans les fournaises qui consumaient les corps de leurs maris dans la forte persuasion qu’elles vont devenir heureuses pour toujours avec eux84. En bonne foi, ne sont-ce pas là des folies outrées ? Or direz-vous que dans ces folies il y a du divin parce qu’il y a un excès d’extravagance ? Direz-vous que ce degré de persuasion est divin parce qu’il est fort éloigné des personnes sensées et raisonnables ? Direz-vous qu’il est fort au-dessus de la raison parce qu’il n’y a que ces illuminés, ces inspirés, ces têtes chaudes, ces imaginations égarées qui en soient capables chacun dans sa religion ?
§ 378Je conviendrai avec vous de la force étonnante de l’imagination des fous pourvu que vous vouliez convenir que la folie outrée non plus que les maladies extraordinaires des fous et des folles ne prouvent rien de divin ; or ce qui prouve que c’est la seule imagination folle qui agit dans ces personnes si dévotes, si dévouées, c’est que ce sont tous [des] ignorants et, par conséquent, gens fort crédules ; les hommes persuadés, mais sages et moins ignorants, fuient sagement la persécution des fous ou cèdent pour un temps à l’orage en faisant extérieurement ce que demandent leurs persécuteurs insensés et barbares.
§ 379Cette force d’imagination est même contagieuse car vos livres font mention des hommes, des enfants, des femmes touchées de pitié des souffrances et de la constance des souffrants qui, étant encouragés par l’admiration des spectateurs et indignés de l’injustice et de la cruauté des magistrats, se présentaient et couraient en foule comme des insensés à la mort. Nous en avons de pareils exemples dans les histoires de la persécution de nos bramines. Cette espèce de fureur qui fait mépriser la vie se trouve plutôt dans la jeunesse que dans un âge avancé ; mais ces excès de folie ne sont même rares que faute d’occasions, c’est-à-dire faute de persécutions ; ils prouvent bien la vérité de la persuasion de celui qui souffre volontairement, mais ils ne prouvent nullement la vérité de ses opinions. Plus vous approfondirez, plus vous sentirez que dans tous ces cas extraordinaires, il n’y a que de l’humain, mais un humain rare qui n’est qu’une folie rare.
DIALOGUE 11
Soliman
§ 380Je sais bien qu’il ne suffit pas qu’un homme dise que Dieu lui a parlé et qu’il a reçu du ciel l’écrit qu’il présente pour être cru envoyé de Dieu. Je sais bien que, pour faire taire la raison, il faut que nous sachions que Dieu a effectivement dit telle et telle chose et que nous ne saurions être sûrs que Dieu ait parlé que par des miracles faits en divers temps pour prouver que telles et telles propositions viennent immédiatement de Dieu ; mais nos livres sont pleins de miracles opérés par les saints de notre religion. Est-ce donc que, parce que vous n’avez point été témoin de ces miracles, vous n’êtes pas obligé de les croire ?
Calani
§ 381Êtes-vous obligé de croire tous les miracles opérés par nos saints bramines ? Ne sont-ils pas écrits dans nos livres comme les vôtres dans les livres de vos docteurs ? Nierez-vous la puissance de Dieu ?
Soliman
§ 382Je ne nierai pas la puissance de Dieu, mais je nierai les faits racontés par vos bramines et je dirai toujours qu’il n’est pas vraisemblable que Dieu opère des miracles pour autoriser des opinions aussi extravagantes que celles de vos bramines, à en juger par le sens commun ; car vous m’avouerez que l’extravagance des opinions des bramines sont d’un degré supérieur à l’extravagance que vous trouvez dans nos opinions.
Calani
§ 383Je ne disconviens pas que les extravagances des livres les plus anciens et les plus sacrés des bramines ne soient pour ainsi dire encore plus extravagantes que celles de l’Alcoran. Cela prouve que leur religion est plus ancienne que la vôtre, car plus on va en remontant à la source du genre humain, plus on remonte vers l’ignorance et vers la crédulité ; mais plus on s’éloigne de ces siècles grossiers, plus la raison s’éclaire, mieux on choisit entre les faits plus et moins vraisemblables ; la raison demande plus ou moins de preuves de l’existence des faits selon qu’ils paraissent extraordinaires ; mais si votre raison vous fait conclure que les brachmanes85 n’ont pas de preuves suffisantes de leurs prétendus miracles, pourquoi ne voulez-vous pas que je défère à ma raison qui me dit que vous n’avez non plus qu’eux aucune preuve suffisante que l’Alcoran soit autre chose qu’un livre fort humain et que Mahomet qui l’a composé n’y laisserait pas quantité d’erreurs et d’extravagances qui s’y trouvent s’il vivait aujourd’hui parmi nos plus habiles écrivains ?
Soliman
§ 384J’ai ouï dire à nos docteurs qu’ils ont des livres fort anciens dans lesquels notre prophète est prédit par d’autres prophètes qui prédisaient l’avenir. Or prévenir l’avenir dans des choses que les hommes ne sauraient prévoir et qui dépendent en différentes manières du choix libre des hommes, c’est certainement un grand miracle : la vraie prophétie ne peut être qu’un discours dicté par Dieu même86.
Calani
§ 385Il y a dans toutes les nations deux sortes de personnes qui prédisent bien ou mal des événements que l’on ne peut pas prévoir. Il y a plus de filles prophétesses que de femmes et plus de femmes qui ont des visions que d’hommes et plus de jeunes que de vieux ; il y a des visionnaires qui croient parler en songe aux saints, aux prophètes morts, aux anges et à Dieu même et qui croient en entendre des discours et des réponses ; et je me souviens que, vers l’âge de quatorze ans, un de mes camarades avait quelquefois de pareilles visions et de pareils songes qui lui faisaient beaucoup de plaisir ; il croyait discourir avec des anges et il ne sortait point de ces songes en s’éveillant sans une sorte de peine. C’est, disent les médecins, une humeur mélancolique qui cause ces visions si vives. Or ces songes sont des prophéties purement humaines lorsque les songeurs croient que les anges ou les prophètes morts leur viennent annoncer l’avenir87.
§ 386Ils confient quelquefois leurs songes ou leurs apparitions à leurs amis ; quelquefois ils les écrivent ; mais, d’ordinaire, quand ils écrivent exactement, on trouve ce qu’ils écrivent marqué au coin des songes fiévreux ; il y a presque toujours quelque circonstance qui peut les faire reconnaître pour les purs enfants de l’imagination échauffée. Mais ces visionnaires, qui ont intérêt de prendre ces songes naturels pour des avertissements divins, n’ont garde de rapporter fidèlement certaines circonstances qui décréditeraient la vision et qui n’en feraient plus qu’un songe ordinaire ; ils ont du plaisir à imaginer qu’ils sont aimés et favorisés par les prophètes anciens, par les anges. Ces songes fiévreux font des impressions si profondes dans le cerveau que, lorsque les visionnaires sont éveillés, ils ont de la peine à ne pas confondre un peu les images de ces songes avec la réalité des objets de la veille.
§ 387Ces songeurs sont les premiers séduits par la force et par la vivacité de leurs songes. Ils prédisent donc quelquefois des événements futurs et si, de cinquante événements futurs, il y en a un où ils rencontrent la vérité, il est difficile de les désabuser qu’il y a du divin ; au lieu que, dans la supposition qu’il n’y a que de l’humain, il serait difficile que, de cinquante prédictions, il n’en arrivât aucune ; mais loin que ces visions prouvent qu’elles sont divines et que les songes sont divins, on n’y voit rien que de purement humain et seulement une vivacité d’imagination qui n’est pas commune, surtout aux hommes sensés.
§ 388Si ces prédictions venaient de Dieu, elles seraient toujours toutes vraies, au lieu qu’elles sont presque toujours toutes fausses ; et si c’était Dieu qui parlât et qui prédît, que lui coûterait-il de parler et de prédire vrai ? Ceux-ci sont des prophètes humains et des prophétesses purement naturelles qui ont quelquefois le cerveau échauffé ou par une retraite excessive, ou par les veilles ou par les jeûnes. On ne peut les guérir que par une bonne nourriture et par la dissipation qu’on peut leur procurer dans une vie commune88 où l’on joue et où l’on se divertit, car la mélancolie se dissipe par l’agitation du corps et de l’esprit89.
§ 389Quand ils sont éloquents, ils sont très propres à séduire les esprits faibles comme les enfants, les femmes et les ignorants, surtout quand ils mettent du terrible et de l’affreux dans leurs contes et dans leurs prédictions ; et il y a, dans nos monastères d’hommes et de femmes, quantité de ces prophètes humains et de ces prophétesses purement humaines à qui les supérieurs sages imposent silence, de peur qu’ils ne passent pour fous et pour folles, ce qui décrierait bientôt les prophéties et les prophètes.
§ 390La seconde sorte de prophètes humains ne sont pas visionnaires de bonne foi ; ce sont des imposteurs habiles qui, communément, ont commencé par être visionnaires de bonne foi ; ils ont acquis par là quelque crédit parmi les ignorants timides et crédules ; or, quand le don de la vision causé par l’humeur mélancolique vient à leur manquer, soit par le changement de vie, de nourriture ou d’occupations, soit par le changement d’âge, ils feignent d’avoir encore des visions divines et d’entendre encore des concerts célestes et des prédictions, et cela pour se faire plus honorer et pour se faire plus respecter de leurs pareils.
§ 391Je suis persuadé que Mahomet, votre prophète, pourrait bien avoir été de ce nombre et séduit lui-même par la mélancolie visionnaire avant que de songer à séduire les autres ; mais ces prophètes ne s’adressent qu’aux ignorants qui croient facilement et volontiers le merveilleux.
§ 392Secondement, ils ne prophétisent qu’en paroles ambiguës ; ils n’ont garde de nommer le lieu, les noms des personnes, le jour, l’heure et les autres circonstances de l’événement, car si c’était Dieu qui parlât et qui prédît exprès pour donner du poids et de l’autorité aux opinions du prophète, que lui coûterait-il de marquer précisément les noms, les lieux et les temps ?
§ 393On peut donc dire que l’ambiguïté et la généralité des termes, le défaut des noms, des lieux, des personnes, des jours n’est qu’une affectation du prophète qui cherche à cacher sa véritable ignorance sur la futurition des événements libres et contingents ; et ne serait-il pas véritablement indigne de Dieu de se cacher dans l’ambiguïté et dans l’obscurité des termes, lui qui ne doit parler que pour éclairer les esprits ? Or demandez à vos docteurs une seule prophétie qui ne soit générale ou ambiguë au prophète, qui ne puisse convenir qu’à Mahomet et qui soit tellement circonstanciée par le nom, le lieu, l’année, le jour qu’elle ne puisse venir que de Dieu et vous verrez que vous la leur demanderez en vain.
Soliman
§ 394Il semble que vous vouliez insinuer qu’il n’y a jamais eu de véritable prophétie divine.
Calani
§ 395Pour moi, je ne connais que des prophéties purement humaines. Je n’en connais point de divines ni parmi les Anciens ni parmi les Modernes. Je n’en connais point qui ait les qualités essentielles à la prophétie divine, qui soit claire, qui marque les noms des personnes, les lieux, les jours, les heures et les autres circonstances des événements qui ne puissent être prévus par aucun homme ; alors pareille prophétie serait un vrai miracle qui ne pourrait venir que de Dieu seul, qui, seul, peut savoir les événements libres et un peu éloignés.
§ 396Nos devins et nos devineresses rencontrent quelquefois aussi juste que vos prétendus prophètes ; vous ne dites pas pour cela qu’ils sont inspirés de Dieu ; mais ce qui prouve qu’ils ne font les uns et les autres rien de surnaturel et que leurs prophéties ne sont qu’humaines, c’est qu’ou elles se trouvent fausses ou bien elles ne déterminent ni le temps, ni le nom des personnes, ni le lieu, ni les autres circonstances ; et vous-même, vous estimez si peu ces devins que vous ne voudriez pas leur donner un sequin pour entendre votre bonne aventure et, à dire vrai, ils en savent bien moins que vous sur votre avenir.
DIALOGUE 12
Soliman
§ 397Je conviens que, sans de vrais miracles, on peut toujours croire que dans les religions il n’y a que des hommes qui aient parlé ; mais nous avons aussi de vrais miracles et en grand nombre et en divers siècles dans la vie des saints de notre religion depuis la mort de Mahomet.
Calani
§ 398Vous n’avez, pour croire l’Alcoran divin, aucun miracle dont vous ayez été témoin ; vous n’avez que les récits de ces miracles. Or ces récits, sont-ce des miracles ? Nos bramines n’ont-ils pas de pareils récits ? Et ces récits ne leur suffisent-ils pas pour croire que leurs livres sont divins ? Ces récits humains, sont-ce des œuvres du tout-puissant ? Sont-ce autre chose que de purs ouvrages humains ? Chaque peuple n’a-t-il pas ses histoires de miracles et de prodiges ? Et ces récits de prodiges ne passent-ils pas pour des fables chez le peuple voisin, qui a une religion différente ?
Soliman
§ 399Je sais bien que vos bramines ont leurs histoires comme nous les nôtres ; mais demandez-leur des preuves de la vérité de ces histoires ; ils n’en ont aucune qui soit raisonnable ; mais pour nous, nous en avons de suffisantes. Par exemple, nos historiens ont écrit ou ce qu’ils ont vu, ou ce qu’ils ont entendu dire aux témoins oculaires, ou du moins à ceux qui croyaient le miracle sans l’avoir vu mais pour l’avoir ouï conter de main en main ; ce ne sont pas des témoins mais des raconteurs contemporains de miracle ; ils nous ont laissé, et le récit de la chose et l’opinion publique sur le miracle raconté.
Calani
§ 400Les bramines vous disent la même chose de leurs miracles mais : 1° En bonne foi, voyez-vous dans tous ces récits autre chose que des ouvrages humains ? Celui qui raconte n’est-il pas un homme ? 2° Le plus souvent il ne dit pas qu’il est témoin. 3° Ceux dont il tient l’histoire sont-ils autre chose que des hommes souvent ignorants et crédules à proportion de leur ignorance ? 4° Trouvez-vous autre chose que des traditions humaines ? 5° Est-ce que c’est un miracle ? Est-ce que c’est quelque chose de divin qu’un homme soit trompé ? 6° Est-ce que c’est un miracle ou quelque chose de divin qu’un homme soit trompeur ? 7° Un homme ne peut-il pas écrire ses histoires et ne confier son manuscrit à personne mais seulement le laisser en mourant ? Or un homme qui ne craint nul reproche de ses mensonges a beau [jeu de] mentir dans ses écrits. 8° Quand quelques-uns de ces conteurs de miracles écrivent, ils n’ont garde de confier leurs écrits à d’autres qu’à ceux qui en sont persuadés ; ils n’ont garde de faire mention de ces contemporains qui ne croyaient point le miracle ; car parmi les plus ignorants et les plus crédules, il y en a toujours qui sont incrédules sur les prétendus prodiges. En un mot y a-t-il en tout cela autre chose que de l’humain et de purs ouï-dire ? Or est-il sage de juger de la vérité d’un fait grave, important et extraordinaire non sur des témoins de visu, mais sur de purs ouï-dire ? Quelle méthode observent vos magistrats, quand il s’agit de la vie ou de la fortune d’un seul homme ? Ne faut-il pas au moins deux témoins oculaires90 ?
Soliman
§ 401Comment voulez-vous que nous vous produisions des témoins oculaires sur un fait miraculeux arrivé il y a mille ans, il y a cinq cents ans ? Cependant, ne croira-t-on aucune histoire ancienne ? Avons-nous autre chose qu’une tradition écrite ?
Calani
§ 402Je croirai volontiers des faits ordinaires sur une tradition écrite non contestée, mais je ne croirai jamais un fait miraculeux sans un nombre de témoins suffisants et s’il faut deux témoins oculaires pour juger avec une certitude suffisante d’un fait ordinaire, combien nous faudrait-il aussi de témoins oculaires pour juger par exemple qu’un homme décédé a été ressuscité ? Ainsi, tous les récits miraculeux sont entièrement destitués de preuves suffisantes dès que les témoins sont morts ; et si Dieu veut donner à chaque génération des preuves suffisantes que telle religion ou tel amas d’opinions religieuses est véritable, il faut des miracles pour chaque génération et nombre suffisant de témoins oculaires ; et ici, j’admire que quelques-uns de vos magistrats aient osé juger à mort un infidèle pour avoir nié la divinité de l’Alcoran, puisque le principe de leur jugement n’était pas constaté lui-même par deux témoins vivants qui eussent vu descendre l’Alcoran du ciel.
DIALOGUE 13
Soliman
§ 403Vous avez beau appeler enthousiastes, fanatiques, ceux et celles qui ont des révélations et qui prophétisent, il est toujours certain qu’il y a dans ces gens-là quelque chose de très extraordinaire et c’est ce que j’appelle divin.
Calani
§ 404Les fous, les visionnaires sont des gens extraordinaires. Ils paraissent tels surtout aux personnes sages et d’un train de vie ordinaire ; mais cependant cet extraordinaire n’a rien que d’humain. Il peut même arriver que, parmi ces hommes et ces femmes, il y en ait de distingués par une sorte de folie encore plus extraordinaire ; mais de là au divin, au miraculeux, il y a encore un espace infini. Le peuple confond l’extraordinaire avec le divin ; mais il y a une grande différence ; et ce qui parmi nous approche le plus du divin, c’est ce qui est d’une raison sublime et cela même n’est rien que d’humain.
Soliman
§ 405Pour moi, je crois sans peine les prodiges et les miracles que les autres croient parce qu’ils n’ont nul intérêt de se tromper et c’est pour moi une preuve suffisante pour croire que de voir qu’ils les croient de père en fils par tradition depuis le miracle arrivé jusqu’à présent.
Calani
§ 406Vous avez une grande disposition à croire la tradition des miracles de votre religion, que vous avez commencé à croire dès votre enfance, lorsque des personnes d’autorité vous les ont contés. J’en conviens, j’ai été ainsi dans mon enfance, jusqu’à seize ou dix-sept ans ; mais en bonne foi, trouveriez-vous le même penchant à croire les miracles de notre religion si on voulait présentement vous les raconter ? Et pour les croire vrais, vous suffirait-il de voir que des milliers de bramines les croient depuis trois ou quatre mille ans de père en fils ?
Soliman
§ 407Mais comment avez-vous pu faire pour cesser de croire tous les miracles de votre religion que vous avez crus si ferme, dites-vous, jusqu’à dix-sept ou dix-huit ans ?
Calani
§ 408Plusieurs causes ont principalement contribué à ce changement d’opinion : 1° Le désir de convertir les mahométans à ma religion, car on aime naturellement de soumettre les autres à ses opinions. Ce désir m’a fait étudier les preuves des deux religions et je fus étonné de voir que vous aviez pour demeurer dans votre religion les mêmes raisons, ou à peu près, que j’avais pour demeurer dans la mienne. Et comme je voyais vos preuves très faibles, je commençai à sentir que les miennes n’avaient guère plus de force.
§ 409La seconde cause qui m’a aidé à me défier de la suffisance de nos preuves, c’est que j’entendais dire tous les jours à mes anciens et à mes docteurs que rien n’est plus dangereux que d’examiner les preuves de sa religion. Cela me jeta dans un violent soupçon que les preuves qu’on ne voulait pas que j’examine étaient réellement faibles et insuffisantes ; car qu’y avait-il à craindre s’ils les eussent trouvées suffisantes ?
§ 410La troisième cause, c’est que je ne voyais point que la religion de mes pères cadrait avec ce que nous appelons raison ou du moins avec le bon sens d’aujourd’hui, ce qui me fit soupçonner qu’il avait été un temps d’ignorance et de grossièreté où notre religion naissante avait été parfaitement proportionnée à la raison de ces temps-là, mais que la religion était demeurée beaucoup derrière tandis que notre raison avait pris beaucoup plus d’accroissement ; et je compris que c’était pourquoi nos docteurs me disaient sans cesse de me défier de la raison : j’avais imaginé que la révélation divine ou découverte miraculeuse ne devait servir qu’à éclairer et perfectionner la raison et je voyais qu’en plusieurs occasions la prétendue révélation divine combattait contre la raison.
§ 411Une quatrième cause, ç’a été que je n’ai été occupé ni dans le commerce ni dans les affaires publiques où je n’aurais pas eu le loisir de rien examiner à fond ; et voilà pourquoi je crois que vos affaires de commerce vous empêcheront toujours de rien changer aux opinions que vous avez depuis votre enfance.
Soliman
§ 412Je vois que vous ne croyez pas tout ; mais je ne sais pas bien qu’elles sont vos règles pour croire ou ne pas croire. Faut-il donc refuser toute croyance aux faits extraordinaires que l’on nous raconte ?
Calani
§ 413Je ne dis pas qu’il faille refuser toute croyance aux faits extraordinaires racontés mais il faut, pour les croire, des témoignages extraordinairement forts : 1° témoins qui diront avoir vu ou entendu, 2° témoins dignes de foi, c’est-à-dire qui ne soient pas des ignorants grossiers et timides ; 3° témoins qui n’aient nul intérêt à mentir.
§ 414Si je demande des témoins qui aient vu ou entendu ; c’est que les autres ne sont pas de vrais témoins, ce ne sont que des gens qui croient ou qui font semblant de croire. Or souvent leur crédulité vient de leur ignorance. C’est que les ignorants, à la manière des enfants et des femmelettes, n’ont pas assez d’expériences des événements pour discerner les faits ordinaires des faits extraordinaires ; c’est que, ne faisant nulle attention aux causes et aux circonstances des effets ordinaires, ils voient tous les événements comme extraordinaires et n’ont nulle difficulté à croire les uns plus que les autres.
§ 415Dites à un enfant ou à une femmelette fort ignorante qui n’a point d’expérience qu’on a coupé la tête d’un homme et qu’avec la vertu d’une certaine eau ou avec la vertu de certaines paroles prononcées de telle manière on l’a lui a remise, il ne trouvera pas plus de difficulté à le croire que le renouement d’un ver coupé en deux et renoué sans paroles et sans remède ; tout lui est également extraordinaire, faute d’expérience et de réflexion.
§ 416Il est bon même de faire attention que les ignorants d’un peuple ignorant sont plus ignorants que les ignorants d’une nation plus polie et plus savante, et que les ignorants des siècles ignorants étaient bien plus ignorants que nos ignorants d’aujourd’hui. Or cela met une grande différence entre le poids de leurs témoignages.
§ 417Qu’un homme habile et un ignorant racontent le même fait dont ils ont été témoins ; l’habile le fera croire sans peine parce qu’il n’y mettra point de circonstance qu’il n’a pas vue ; l’ignorant au contraire y mettra sans y penser des circonstances qu’il croit avoir vues et qui en font tout le merveilleux. L’ignorant, son pareil, le croit facilement parce qu’il est accoutumé à voir comme merveilleux les autres événements dont il ne connaît point les causes, c’est-à-dire leur liaison avec certains événements précédents.
§ 418Il y a encore une cause de crédulité dans les ignorants, c’est qu’ils croient que tout ce qu’ils imaginent est possible et que tout ce qui est possible est également possible, et ils ne voient pas que souvent il y a, par les circonstances, une vraie contradiction dans ce qu’ils imaginent comme possible.
Soliman
§ 419Suivant votre opinion, nos grands miracles opérés par nos saints et rapportés ou par eux-mêmes ou par d’autres saints comme témoins oculaires, il y a trois ou quatre cents ans, ne pourraient donc servir à confirmer la religion que pour ceux qui étaient témoins de ces miracles, surtout lorsque tous les témoins n’ont point laissé leur déposition par écrit ?
Calani
§ 420Ces sortes de récits ne laissent pas d’être des preuves suffisantes pour des lecteurs ignorants ; c’est qu’elles sont en proportion avec leur crédulité, mais elles ne seraient pas suffisantes pour des hommes habiles qui demandent des preuves extraordinairement fortes pour croire des faits extraordinairement difficiles à croire, tels que des événements contre l’ordre naturel. Nos docteurs bramines me racontent de même avec pareille crédulité leurs miracles anciens opérés par leurs saints avec quelques paroles et ils me les racontent pour prouver la vérité de notre religion. Je leur demande quelquefois pourquoi nos saints d’aujourd’hui n’opèrent pas pareils miracles pour convertir les mahométans. Les uns me répondent que Dieu ne se soucie pas apparemment que les mahométans soient convertis, les autres me répondent que, s’il s’en soucie, les mahométans ont assez de preuves de la vérité de la religion des bramines s’ils veulent les examiner avec une docilité suffisante et s’ils ne sont point opiniâtres dans les préjugés de leur enfance et de leur jeunesse, et que, s’ils sont damnés, ce sera de leur faute ou de n’avoir pas assez examiné nos preuves ou d’avoir eu trop d’opiniâtreté. Or ils ne trouveront jamais une docilité suffisante dans ceux qui examinent ; or ils les trouveront toujours opiniâtres, d’une opiniâtreté criminelle, tant qu’ils ne se rendront pas aux preuves de la religion de Brahmā ou de Vishnou.
§ 421De tout cela, il résulte que, puisque les vrais miracles ne coûtent rien à Dieu et que, la conversion d’une grande nation dépendant d’un miracle, si Dieu se souciait de cette conversion, il ferait, de génération en génération ou de trente ans en trente ans, quelques miracles devant un grand nombre de spectateurs pour produire cette conversion et pour empêcher les divisions et les schismes entre les nations sur le fait de la religion. Donc Dieu ne se soucie guère des opinions et du culte de la religion, donc il ne se soucie que de la pratique de la justice et de la bienfaisance qu’il a recommandées à tous les hommes par l’instinct naturel, c’est-à-dire par une raison commune à tous les hommes.
§ 422Il faut bien remarquer que la tolérance en fait d’opinions religieuses est une dépendance de la justice et de l’équité naturelle, et que toute persécution est opposée directement à la bénéficence.
§ 423Or, si Dieu ne se soucie pas assez des opinions et des cérémonies pour ne se pas déclarer par quelque miracle qui ne lui coûte rien, c’est une démonstration que Dieu, sur cet article, est parfaitement indifférent et qu’il ne hait que ce qui est contraire à la justice et à la bienfaisance qui sont les fondements du bonheur de la vie présente et de la vie future. Tel est le discours que vous tiendrez aux bramines sur leurs prétendus miracles, tel est le discours que je vous fais sur les vôtres. Faites agir Dieu conséquemment et comme un être sage qui a un but ou ne le faites point agir du tout. Faites-lui faire suffisamment de miracles pour parvenir au but qu’il se propose et pour faire croire à tous les hommes que tel livre est divin ou ne lui faites faire aucun miracle, ou ne dites plus que les miracles ne lui coûtent rien ou ne dites plus qu’il se soucie que je croie que l’Alcoran est un ouvrage plus qu’humain.
Soliman
§ 424Nous avons un avantage, nous autres ignorants, sur vous autres savants, c’est que nous trouvons du merveilleux et du divin partout, au lieu que vous n’en trouvez nulle part.
Calani
§ 425Je ne suis point savant mais je trouve Dieu partout. Il est vrai que, si peu que j’ai étudié les causes des événements de la nature, je vois Dieu agissant toujours suivant certaines règles de sa providence ordinaire qu’il suit toujours, au lieu que les ignorants le font toujours agir sans règle et souvent par des volontés particulières contre ses règles générales. Je vois même plus de merveilleux que vous dans les événements ordinaires comme dans la génération des plantes et des animaux. J’y vois une intelligence, une sagesse et une puissance infinie qui me jettent tous les jours dans une admiration profonde91.
Soliman
§ 426Cela est bon et beau, mais je ne vois pas que vous admettiez aucun miracle et Dieu en a fait et en fait tous les jours.
Calani
§ 427Si je voyais des miracles, je les croirais, mais apparemment que Dieu ne veut pas ou ne se soucie pas que j’en croie puisqu’il ne m’en fait point voir et, après tout, que lui importe pour l’augmentation de son bonheur. Que m’importe pour l’augmentation du mien que j’en voie ? Ne me suffit-il pas de savoir qu’il en peut faire, c’est-à-dire cesser de suivre pour un instant les sages règles générales qu’il s’est lui-même prescrites ?
§ 428Et à dire vrai, j’ai plus de penchant à croire que Dieu ne se détourne jamais de ces sages règles en faisant tomber un livre du ciel ou en envoyant un être invisible comme l’ange Gabriel que de croire qu’il s’en détourne pour des raisons frivoles surtout s’il peut arriver sans miracle à son but, qui est de rendre les hommes vertueux et raisonnables en suivant les règles ordinaires de sa providence.
Soliman
§ 429Appelez-vous des raisons frivoles d’amener le genre humain perdu d’erreurs et de différentes idolâtries à la connaissance de la divinité ?
Calani
§ 430Je vous ai déjà dit que les erreurs et les ignorances sont des vices et des défauts involontaires, car qui est celui qui se trompe en croyant se tromper ? Qui est celui qui voit obscurément certaines choses qui ne voudrait pas les voir clairement ? Qui est celui qui sent son ignorance en certaines choses qui ne voudrait pas les bien connaître ? Ce ne sont donc pas là des motifs suffisants pour obliger Dieu à cesser de suivre ses règles ordinaires qu’il suit de toute éternité ?
Soliman
§ 431Mais au moins la bonne morale est un objet digne de Dieu et qui mérite des miracles.
Calani
§ 432La bonne morale ne consiste-t-elle pas dans la pratique de la justice et de la bienfaisance ? Or pour la connaître, avons-nous besoin d’autre lumière que de celle de la raison la plus commune et la moins éclairée ? Et faut-il des miracles pour nous donner un peu de raison ?
Soliman
§ 433J’en reviens toujours à dire que Mahomet était le prophète envoyé de Dieu par une mission extraordinaire, un homme merveilleux qui avait des révélations plus qu’humaines, qui parlait non comme un philosophe habile mais comme un homme inspiré de Dieu, qui est bien au-dessus des plus habiles philosophes.
Calani
§ 434Un homme ne peut-il être inspiré que par miracle ? Et pourquoi un miracle pour nous dire ce que Mahomet a écrit ou fait écrire ? Est-ce donc qu’un homme ne peut pas dire des choses aussi bonnes ? Les philosophes de son temps, sans être inspirés par aucun miracle, ont écrit des choses plus raisonnables que Mahomet.
§ 435Et quelle règle avez-vous pour juger que ce qu’a écrit Mahomet est supérieur à ce qu’ont écrit les philosophes de son temps ? Vous dites que c’est Dieu qui a parlé par ses écrits et que ce n’est que la nature humaine qui a parlé dans les écrits des philosophes, mais vous voilà revenu à la règle du fanatisme que suivent nos bramines et cette règle n’est originairement rien de raisonnable, c’est un préjugé admis sans raison.
§ 436Que si vous prenez la simple raison pour règle, les philosophes gagneront leur cause et Mahomet ne deviendra qu’un auteur fort inférieur en lumières à nos plus habiles philosophes d’aujourd’hui que nous ne croyons inspirés de Dieu que d’une manière ordinaire et nullement miraculeuse ; ils n’ont que le secours de la lecture et de la méditation ; le plus habile n’a rien de miraculeux dans ses écrits, quoique ce qu’il a écrit soit supérieur à ce qu’écrivent les autres hommes de son temps ; et il arrivera que dans cent ans des philosophes très communs auront des lumières supérieures aux siennes parce qu’ils auront profité des lumières de ses disciples qui iront plus loin avec son secours et leurs méditations qu’il n’a été lui-même avec le secours des philosophes ses prédécesseurs et avec ses propres méditations92.
§ 437Il y a des philosophes qui croient qu’il est impossible que Dieu ne continue pas toujours à suivre les règles qu’il s’est prescrites comme les plus sages ; et suivant leur opinion, il cesserait d’être sage, d’être immuable s’il cessait de suivre ces règles et s’il faisait un seul miracle93. Pour moi, je ne suis pas si rigide ; mais je tends à croire des miracles semblables à ceux des mahométans et des bramines quand je les aurai vus moi-même ; et, si je pouvais croire qu’il s’en fait tous les ans ou à Médine ou à La Mecque, j’irais tous les ans pour en être témoin. Mais je crois que vos miracles sont comme ceux qui se font tous les jours dans les monastères de nos bramines : ils sont miracles pour les ignorants, qui n’examinent rien et qui cherchent le merveilleux. Ils ne sont rien moins que des miracles pour ceux qui examinent les causes, les circonstances des événements ; et voilà pourquoi, sans leur rien disputer, je me tiens à ma place et je les laisse sans peine dans leurs opinions. Ils confondent les merveilles avec les miracles et, faute de connaître les causes des effets naturels, ils trouvent partout du miraculeux où il n’y a au plus que du merveilleux. Pour moi, depuis trente ans que j’ai commencé à raisonner, j’ai trouvé beaucoup de merveilleux mais, jusques ici, je n’ai rien trouvé de miraculeux ; car auparavant j’étais du nombre du peuple ignorant, plein des mêmes préventions que le peuple des bramines ; je confondais le merveilleux qui va contre ces mêmes règles94 ; c’était l’effet de mon ignorance ; les plus sages commencent par être des enfants très ignorants.
DIALOGUE 14
Soliman
§ 438Je vous trouve bien difficile sur les inspirations, sur les révélations, sur les apparitions, sur la divinité des écrits que les prophètes ou les disciples des prophètes ont laissés.
Calani
§ 439Si je suis si difficile à vous passer des inspirations miraculeuses, des révélations, des apparitions miraculeuses au sujet des écrits de Mahomet, c’est qu’il s’agit entre nous de savoir s’il faut soumettre la raison humaine à ces écrits ou ces écrits à l’examen de la raison. Or jusqu’ici, je n’ai jamais rien vu de supérieur à la raison, si ce n’est le préjugé commencé dès l’enfance, fortifié par une longue habitude de juger de la même manière et confirmé par l’exemple d’une grande multitude d’autres hommes dociles aux préjugés de l’enfance et également opiniâtres dans leurs anciennes opinions, bonnes ou mauvaises.
Soliman
§ 440Nous avons dans notre religion deux opinions parmi nos théologiens sur le jugement de Dieu : entre deux hommes d’un caractère très différent qui meurent au même moment, l’un a vécu toute sa vie dans l’exercice de la justice et même de la bienfaisance envers les pauvres et envers les malheureux. Il était bon fils, bon père, bon mari, bon parent, bon maître, bon voisin, bon citoyen ; il meurt ; personne ne doute qu’il ne soit reçu en paradis. L’autre n’a songé qu’à ses plaisirs, toujours dur envers les pauvres, injuste envers tout le monde, mauvais fils, mauvais père, mauvais mari, mauvais maître, mauvais voisin, mauvais citoyen ; mais quatre ou cinq jours avant sa mort, il a été très vivement touché de repentir des injustices de sa vie passée.
§ 441Tous nos théologiens conviennent que les bonnes et les mauvaises actions du juste sont mises par l’ange dans les deux bassins de la balance et que les bonnes actions étant en plus grand nombre et plus pesantes que les mauvaises, l’ange le fait entrer dans un paradis ou dans un jardin délicieux avec une jeune fille d’une beauté merveilleuse ; mais il y en a quelques-uns, quoiqu’en petit nombre, qui croient qu’un grand repentir, quoique seulement de cinq ou six jours, est une si bonne action qu’elle peut contrebalancer et même peser plus que toutes les mauvaises actions d’une vie injuste de cinquante ou soixante ans et qu’alors l’ange fait aussi entrer l’injuste en paradis mais dans un jardin moins délicieux. Quel serait sur cela votre sentiment ?
Calani
§ 442À ne regarder que la miséricorde et la clémence de Dieu, l’injuste peut obtenir pardon. Mais à regarder la justice, la miséricorde et la sagesse de Dieu en même temps, il ne saurait l’obtenir.
§ 443Dieu, pour gouverner les hommes et pour les rendre plus heureux, même sur la terre, les veut rendre justes et bienfaisants les uns envers les autres. Il promet à ceux qui feront plus de bonnes œuvres de justice et de bienfaisance que d’injustice et de malfaisance une récompense immense et éternelle. Et à l’égard de celui qui, le long de sa vie, est plus injuste et malfaisant que juste et bienfaisant, qui fait plus souffrir les autres tous les jours ou par ses paroles ou par ses actions, qu’il ne leur cause de plaisirs, Dieu le menace d’une punition immense et éternelle. Or, s’il était vrai qu’avec quelques jours de repentir très vif toutes les injustices peuvent être effacées et qu’il soit reçu en paradis, la menace de Dieu ne peut plus faire son effet pour empêcher les hommes de faire souffrir leur prochain, parce que tous les injustes espèreront ces derniers jours de repentir, de sorte que, si Dieu sauvait ce scélérat, il agirait non seulement contre sa justice, mais encore contre sa bonté puisqu’il ôterait à sa menace toute la force qu’elle doit avoir pour empêcher les hommes de se faire souffrir les uns et les autres en cette vie.
§ 444Je conclus donc que ces repentirs ne sauraient jamais contrebalancer toutes les mauvaises actions de la vie, à moins que la pénitence ne soit suffisamment longue ; autrement, nous ne serions plus jugés sur le nombre et sur la qualité de nos bonnes et de nos mauvaises actions, ce qui est cependant le fond de toute religion sensée et raisonnable, et la seule que Dieu, cet être si bon et sage, puisse inspirer aux hommes pour les rendre dès cette vie les plus heureux qu’il est possible en leur laissant l’usage de leur liberté et le choix ou des bonnes œuvres inséparablement attachées à la récompense du paradis ou des mauvaises actions inséparablement attachées à la punition éternelle de l’enfer.
Soliman
§ 445Une question en amène une autre : tous nos théologiens croient que le paradis est éternel mais il y en a quelques-uns, quoiqu’en petit nombre, qui ne croient pas l’enfer éternel95. Ils apportent deux raisons de leur opinion : la première, c’est que Dieu est miséricordieux et qu’il se laissera à la fin toucher par les cris de tous ces malheureux et par leurs souffrances extrêmes, s’ils le prient et s’ils se repentent ; et l’on ne peut pas douter qu’ils ne se repentent fort la plupart, sinon dans les commencements, du moins après plusieurs siècles de rage et de douleurs excessives ; et d’un autre côté, pour ceux qui, après plusieurs siècles, demeureraient sans repentir et toujours enragés contre Dieu, on peut dire que Dieu, qui aime l’ordre et qui hait le désordre, fera cesser leurs tourments pour faire cesser le grand désordre de la haine et de la rage contre sa justice ; alors la Providence de Dieu les sauvera, disent-ils, non par compassion et pour eux-mêmes, mais uniquement par l’amour de l’ordre et uniquement pour lui-même et pour faire cesser le désordre qu’il avait permis en donnant à l’homme le précieux apanage de la liberté.
Calani
§ 446Cette opinion de la fin de l’enfer serait très pernicieuse à la société si elle s’établissait ; car tous les injustes seraient encore moins retenus dans l’exercice de leurs injustices en [se] disant : « Ma punition aura une fin ». Or si présentement qu’ils croient la punition des damnés éternelle ils commettent encore tant d’injustices, que serait-ce si on leur annonçait que la punition aura sa fin ?
§ 447Or, comme toute doctrine vraie doit tendre le plus qu’il est possible à empêcher les hommes d’être injustes, on peut conclure que l’opinion de l’éternité des peines de l’enfer est la seule vraie et la seule digne de Dieu.
§ 448Il est vrai que Dieu est compatissant à l’égard de ceux qui souffrent sans l’avoir mérité, mais comme il est juste et qu’il aime l’ordre et l’exécution de la justice, il ne peut pas avoir de compassion pour ceux qui méritent de souffrir ; et ce serait un vrai désordre que les méchants, tandis qu’ils sont méchants, ne souffrissent pas. Or les méchants sont toujours enragés, et par conséquent toujours méchants, et il est de l’ordre que la punition suive ou accompagne toujours la méchanceté : ainsi ils seront éternellement punis parce qu’ils seront éternellement méchants.
§ 449Vous voyez que, de ce côté-là, notre raison s’accorde pour l’utilité de la société avec la doctrine de votre Alcoran et de la prétendue révélation de Mahomet où il est dit partout que l’enfer sera éternel.
Soliman
§ 450Mais de ce que l’opinion de l’éternité des peines est plus utile à la société, il ne s’ensuit pas qu’elle soit la vraie. De même, de ce qu’un homme a été méchant cent ans, mille ans au milieu des tourments, il ne s’ensuit pas qu’il le soit toujours. Pour moi, je pencherais à croire que les méchants, après avoir longtemps souffert des tourments incroyables, seraient anéantis.
Calani
§ 451J’avoue que la raison ne nous donne rien de bien certain sur les volontés de Dieu et qu’il n’y a nulle révélation que des visions et des songes qui sont moins dignes de considération que la raison. J’avoue que l’utilité d’une opinion n’est pas une raison pour la rendre vraie ; mais vous m’avouerez qu’il y a quelquefois des erreurs utiles aux malades et je ne saurais blâmer ceux qui tendent toujours à l’utilité des hommes même par le chemin de l’erreur et du fanatisme lorsque la simple raison ne suffit pas pour conduire les ignorants, les enfants, les fous vers leur vrai intérêt96.
DIALOGUE 15
Soliman
§ 452Si l’Alcoran n’est qu’un livre d’un homme, donné pour un livre céleste, si la religion de Mahomet n’est point miraculeusement révélée, il n’y a donc point de religion divine dans le monde. Toutes les religions qui sont sur la terre ne sont donc que des religions humaines.
Calani
§ 453Si les autres religions n’ont point de livres qui ne soient écrits d’une main humaine, s’ils ont été dictés, non par une voix céleste, mais avec le secours d’une langue humaine, il est bien certain que toutes ces religions sont purement humaines, quoique l’auteur affirme avoir été inspiré de Dieu ou qu’un ange le lui a dicté la nuit en songe ou le jour durant la veille. Or, si ce sont des religions humaines, il ne sera plus question que de juger avec le secours de la raison ce que chacune d’elle a de bon et de mauvais, de certain et de douteux, de vrai et de faux, de sensé et d’extravagant, puisqu’une religion humaine est un ouvrage humain, sujet, comme tous les autres ouvrages des philosophes et des autres auteurs, à la critique de la raison humaine qui a l’avantage de se perfectionner très sensiblement de siècle en siècle.
Soliman
§ 454Mais une religion humaine n’est point une religion ; ce n’est qu’un amas d’opinions et de cérémonies humaines ; car pour faire une religion, il faut qu’elle ait été découverte aux hommes d’une manière parfaitement miraculeuse. En un mot, il faut une révélation accompagnée d’un vrai miracle.
Calani
§ 455C’est ici une question de nom ; mais il me semble qu’un certain assemblage d’opinions sur les manières de plaire à une puissance invisible pourrait s’appeler religion quoique ces opinions fussent purement humaines ; et il me semble que jusqu’à ce que l’on voie de vrais miracles qui prouvent une révélation miraculeuse et divine, ou un livre écrit sans main d’homme qui descende du ciel, il est sage de croire qu’il n’y a dans le monde que des religions purement humaines.
§ 456Il est pourtant vrai que le mahométisme est religion divine pour vous qui la croyez découverte ou révélée aux hommes par miracle ; mais elle n’est que religion humaine pour tous ceux qui comme moi n’y voient que l’ouvrage d’un homme habile pour son temps grossier et pour sa nation ignorante, mais qui passerait aujourd’hui parmi nous pour très peu habile. Il en est de même des autres religions qui sont sur la terre. Elles sont religions divines pour ceux qui les croient divines ; elles ne sont qu’humaines pour ceux qui n’y croient rien de véritablement miraculeux.
§ 457Et cela me persuade que les magistrats, qui savent d’un côté que le peuple a besoin pour se bien gouverner de croire sa religion divine, doivent toujours appuyer l’opinion de divinité97 ; mais comme ils savent de l’autre que ces religions anciennes formées par des ignorants et des malhabiles politiques conduisent quelquefois à des pratiques contraires au bonheur de la société, ces magistrats doivent avoir soin de rectifier tous les jours par les ministres de la religion les pratiques déraisonnables et d’en substituer de raisonnables et d’utiles à la société ; et c’est ainsi que le sage doit mettre en œuvre comme un bon médecin les fausses opinions des peuples pour leur plus grand avantage.
§ 458Le sage n’a besoin que de la raison et de la Providence ordinaire pour se bien conduire et pour être bon citoyen ; mais les femmes, les enfants, les ignorants, pour être bons citoyens, ont encore besoin d’un peu de fanatisme ; et le fanatisme veut toujours du prodigieux, du divin, du miraculeux. Ainsi je suis de l’avis de ceux qui croient qu’il vaut beaucoup mieux viser à dompter lentement le fanatisme et à le rectifier que de viser à le détruire, destruction qui sera toujours impossible, puisqu’il est impossible que les hommes ne naissent et ne demeurent la plupart toute leur vie très ignorants des causes naturelles.
Soliman
§ 459Vous croyez donc que, pour le bien de la société, il est à propos que la religion du peuple, quelque extravagante qu’elle fût dans ses opinions, soit regardée comme divine ?
Calani
§ 460Il faut distinguer les temps : tant que le peuple sera grossier et ignorant comme il l’est et tant que les lois de la société seront aussi imparfaites qu’elles le sont, je suis de l’avis de ceux qui croient que les magistrats doivent souhaiter que la religion du peuple soit crue divine ; c’est un frein de plus pour le peuple, frein auquel des lois imparfaites ne sauraient suppléer.
§ 461Mais s’il arrivait d’un côté que dans deux mille ans le peuple eût appris par tradition les opinions du commun de nos savants d’aujourd’hui et de l’autre que dans ce temps-là les lois de notre police fussent devenues bien plus parfaites qu’elles ne sont et que la connaissance des motifs de toutes ces lois fût devenue fort commune par le secours de cette même tradition qui se serait fort perfectionnée, je crois qu’alors la société de ce peuple n’aurait pas besoin de croire divin ce qui ne serait qu’humain ; la connaissance de la raison suffirait alors. Mais, quant à présent, les connaissances du peuple sont fort grossières, la raison est fort faible. Ainsi je crois qu’il [le peuple] a besoin d’être encore longtemps conduit par le frein du fanatisme.
Soliman
§ 462Je commence à comprendre ce que vous voulez dire par le terme de fanatisme : c’est une religion humaine en tant qu’elle est regardée comme miraculeusement écrite et découverte par Dieu même, qui parle ou écrit d’une manière parfaitement miraculeuse ; mais avec cette définition, croyez-vous qu’il naisse encore des fanatismes sur la terre ?
Calani
§ 463Il faut distinguer : il ne naîtra plus de nouveaux fanatismes là où ceux qui gouvernent ne sont pas fort ignorants ; mais si, par quelques guerres ou civiles ou étrangères, ou par quelques grandes mortalités98, les peuples et ceux qui les gouvernent retombaient dans une ignorance aussi grossière que les Arabes de La Mecque du temps de Mahomet, il en pourrait renaître des fanatismes qui seraient proportionnés à l’ignorance de ces peuples.
Soliman
§ 464Je n’entends pas bien votre politique. D’un côté vous souhaitez que la raison se perfectionne beaucoup en peu de temps dans la société, et de l’autre vous voulez que l’on y fasse usage du fanatisme qui est si opposé à la raison.
Calani
§ 465Cela est facile à entendre. Le fanatisme n’est pas en tout déraisonnable, par exemple, lorsqu’il recommande de faire justice, de ne point faire tort à personne, de faire du bien aux autres et surtout aux plus malheureux. Or, si le peuple grossier ne saurait se résoudre à suivre ces maximes raisonnables qu’avec le secours du fanatisme, c’est-à-dire sans croire que Dieu nous l’a commandé et miraculeusement découvert sous peine de damnation éternelle par un tel prophète qui faisait des miracles autant qu’il voulait, il faut bien se garder d’affaiblir en lui un pareil fanatisme, parce que ce peuple n’est pas assez sensible à la raison. Voilà pourquoi je dis que ceux qui gouvernent doivent mettre en œuvre le fanatisme ; mais comme le fanatisme peut faire croire qu’il est plus important de croire certaines opinions folles ou de pratiquer follement certaines cérémonies superstitieuses et extravagantes que de conserver entre les citoyens la paix, la concorde et la tranquillité ou que de pratiquer la justice et la bienfaisance, c’est alors que je dis que ceux qui gouvernent doivent avoir une attention perpétuelle à diriger le fanatisme selon la raison et à en extirper peu à peu par les lumières de la raison tout ce qui est opposé à la raison. Voilà pourquoi je dis que ceux qui gouvernent ne sauraient faire trop d’établissement pour augmenter les connaissances humaines et pour en faciliter la communication en différentes manières à tous les citoyens ; il me semble donc qu’il n’y a rien dans ma politique qui se contredise et par conséquent qui ne soit facile à entendre.
Soliman
§ 466Nous avons dans le livre divin plusieurs connaissances divines que la raison ne peut donner sans révélation ; nous y avons des préceptes tout divins pour la pratique de la vertu et ce qui le prouve, c’est que, jusqu’à ce livre, personne n’avait eu ces connaissances, personne n’avait poussé si loin la sainteté, la pureté et la sublimité de la morale. Ces traits y sont gravés de la main de Dieu même puisqu’aucun des hommes les plus sages qui eussent été jusqu’alors n’avait pénétré par la raison jusqu’à ce degré de connaissance et de sagesse.
Calani
§ 467Ne convenez-vous pas que tous les jours on voit dans les ouvrages humains qu’il y a de grands génies qui poussent leurs connaissances beaucoup plus loin que leurs pareils, soit sur la connaissance de la nature, soit sur la morale, soit sur la politique ? Direz-vous pour cela que leurs ouvrages sont divins et que c’est Dieu qui les a ou écrits ou dictés lui-même miraculeusement ? Car, en fait, dès que la raison trouve ces connaissances belles et raisonnables, c’est une preuve qu’elles sont du ressort de la raison. Or pourquoi supposer un miracle dans une ou plusieurs découvertes si la seule supériorité d’intelligence ou naturelle ou acquise suffit pour faire de pareilles découvertes et pour démontrer aux autres de pareilles connaissances qui sont à la vérité surprenantes et merveilleuses comme certains autres effets de la nature, mais qui n’ont rien de miraculeux, c’est-à-dire contre l’ordre ordinaire de la nature ? Le rare peut bien être merveilleux et cependant très naturel.
§ 468Je vous passe que l’Alcoran contienne des connaissances merveilleuses ; ce ne sont pas des connaissances miraculeuses et telles qu’un esprit excellent ne les ait pu découvrir, puisqu’encore aujourd’hui elles sont à la portée de notre raison et que, selon vous, elles nous paraissent comme le sublime de la raison ; mais je vous embarrasserais bien si je vous en demandais trois ou quatre de cette espèce et je craindrais bien que ces vérités si sublimes ou ne parussent point des vérités ou ne parussent point du tout sublimes.
Soliman
§ 469Quand je n’aurais pas de preuves suffisantes que l’Alcoran est un livre dicté avec miracle et par conséquent vrai en tout et infaillible dans tous les points, il suffit que l’assemblée de tous les fidèles mahométans soit elle-même infaillible dans ses opinions et qu’une de ses opinions c’est que l’Alcoran a été dicté par un vrai miracle et qu’ainsi ce n’est pas un ouvrage d’un homme mais de Dieu seul, qui seul peut faire des miracles.
Calani
§ 470Il est bien certain que si l’Alcoran était infaillible et qu’il eût déclaré clairement que les opinions générales de l’assemblée des fidèles mahométans sont infaillibles, votre preuve serait très bonne ; mais si l’Alcoran n’est qu’un livre purement humain, s’il n’est point infaillible ; s’il n’y a nulle preuve suffisante que Dieu l’ait dicté ou écrit par de vrais miracles et qu’il ait été enfanté d’une autre manière que les livres ordinaires, votre preuve n’a plus rien de réel puisque l’assemblée des fidèles mahométans ne peut tirer son infaillibilité dans ces décisions que de deux suppositions : la première, que l’infaillibilité lui a été promise par Dieu même dans un livre, la seconde que ce livre ayant été ou écrit ou dicté de Dieu même par des voies très miraculeuses ne peut être qu’un livre divin et infaillible.
§ 471Seriez-vous content si, pour vous prouver que le Vedam, le livre sacré de nos bramines, est un livre divin et non humain, un bramine venait vous dire : « Dans le Vedam, il est écrit que les opinions de l’assemblée générale des bramines seront toujours infaillibles. Or l’opinion générale des bramines est que le Vedam est un livre divin et non humain, c’est-à-dire ou écrit sans main, ou dicté miraculeusement sans langue, ou descendu du ciel ; donc ce livre est divin ». En bonne foi, Soliman, ce bramine vous paraîtrait-il raisonner conséquemment ? Ne le regarderiez-vous pas ou comme un fou ou comme un imbécile si, avec des pareils principes, il tirait effrontément de pareilles conséquences ?
§ 472Est-ce moi qui ne me connais point en raisonnement juste ? Est-ce vous qui, par prévention, voulez me faire donner pour raisonnement concluant quelque chose dont on ne saurait rien conclure ? Que ne peut la prévention générale ? Que ne peuvent sur les esprits les préjugés de l’enfance affermis par une habitude longue et fréquente et par des exemples journaliers, fréquents et nombreux ? Vous ne vous apercevez qu’à peine que vous raisonnez comme le bramine, vous qui sentez que le bramine raisonne pitoyablement ou plutôt fait semblant de raisonner sans raisonner réellement.
DIALOGUE 16
Soliman
§ 473Une preuve de la divinité de l’Alcoran, c’est qu’il y a des maximes et des préceptes si sages et si propres à rendre les fidèles heureux et la société où ils vivront très heureuse que, sans ce livre, la raison humaine éclairée par les plus sages philosophes ne serait jamais arrivée à ce degré de lumière et de sagesse.
Calani
§ 474Ne demeurez-vous pas d’accord que ces maximes et ces préceptes sont très raisonnables puisqu’avec la seule raison il est facile de voir qu’ils sont très propres à augmenter le bonheur de ceux qui les pratiquent et de la société où ils vivent ?
Soliman
§ 475J’en demeure d’accord, mais c’est ce haut degré de raison qui est merveilleux et même miraculeux, et par conséquent divin puisque les plus sages ne l’avaient point encore aperçu.
Calani
§ 476Prenez garde, Soliman, que votre principe pour juger de la divinité d’un ouvrage vous mènera à juger que l’ouvrage d’un excellent philosophe moral et politique, qui passera de beaucoup et en quantité de sujets les découvertes des plus habiles et des plus sages qui ont vécu jusqu’à lui, doit passer, non pour un ouvrage humain, mais pour un ouvrage dicté mot à mot par Dieu même ou par un ange.
Soliman
§ 477Je vois bien ce que vous voulez dire : c’est que toutes les découvertes où la raison peut monter par degrés peuvent être merveilleuses et venir d’un esprit sublime, d’un génie rare et merveilleux, mais qu’elles ne sont pas pour cela miraculeuses, divines et plus qu’humaines et contre les règles ordinaires de la nature. Mais vous m’avouerez du moins que si c’était un ignorant qui dit des choses si sublimes et cependant si raisonnables, il faudrait que ce fût un miracle.
Calani
§ 478Il ne serait pas même nécessaire que ce fût un miracle ; il suffirait qu’il les eût entendues de quelque habile homme ou qu’il les eût lues dans quelque excellent manuscrit. Nous avons parmi nous de bons médecins très ignorants qui ont hérité des manuscrits d’habiles médecins où ils ont trouvé de bons remèdes. Faut-il donc un miracle pour entendre dire à des ignorants qui ont [de] bonnes mémoires d’excellentes choses ? Or pourquoi recourir au miracle quand on peut facilement expliquer un événement surprenant avec des suppositions très simples, très communes, très naturelles ?
§ 479D’ailleurs si l’Alcoran était tout divin, tout devrait en être marqué au coin du divin et nous savons qu’il contient des ignorances, des erreurs, des absurdités, des extravagances en beaucoup d’endroits ; et voilà justement ce qui fait croire que ce qu’il y a de beau et de sublime ne vient que par emprunt de quelque génie ou de quelque manuscrit excellent, mais toujours humain ; car ne répugne-t-il pas à l’idée de sage que nous avons de Dieu de laisser dans son ouvrage cette étrange bigarrure du faux mêlé avec le vrai, du sage mêlé avec l’extravagant, de l’obscur avec le lumineux ?
DIALOGUE 17
Soliman
§ 480Vous espérez après votre mort entrer dans une vie délicieuse, mais vous n’en avez point de certitude entière parce que, d’un côté, la raison ne peut pas aller jusqu’à vous donner une pareille certitude et, de l’autre, vous ne sauriez vous résoudre à croire que Dieu a parlé à Mahomet ni à un autre homme et qu’il ait promis le paradis à quiconque serait bon fils, bon père, bon mari, bon maître, bon parent, bon voisin, bon citoyen. Pour moi je suis plus heureux que vous car je crois que Dieu a parlé miraculeusement à Mahomet et qu’il a promis le paradis à quiconque pratique la justice et la bienfaisance envers tout le monde. J’ai de la certitude et vous ne sauriez avoir qu’une légère espérance.
Calani
§ 481Votre espérance n’est fondée que sur les prétendues conversations de Mahomet avec Dieu, dont vous n’avez nulle preuve suffisante, au lieu que la mienne a le même degré de certitude que j’ai de l’existence d’un Dieu souverain maître du monde, qui a toutes les perfections possibles. Il est donc infiniment juste et bienfaisant. Or pourrait-il être tel s’il laissait les méchants heureux en ce monde sans les punir, sans récompenser [les justes et les bienfaisants] dans une autre vie ? Votre espérance est donc bien moins fondée que la mienne.
Soliman
§ 482Vous voulez donc diminuer le plaisir que j’ai dans une très grande espérance du paradis, vous qui voulez diminuer les raisons que j’ai de croire les révélations miraculeuses de Dieu à Mahomet.
Calani
§ 483Vous savez que je n’ai jamais commencé à vous parler des preuves suffisantes d’une révélation miraculeuse et de la divinité de votre prétendu livre sacré ; c’est vous qui m’en parlez toujours le premier. Je suis même persuadé que je n’ai point diminué votre espérance du paradis et que je l’ai même augmentée ; car enfin, si ceux mêmes qui ne reconnaissent point de révélation miraculeuse sur la terre et de conversations véritables avec Dieu espèrent, comme je fais, un paradis, guidés par la simple raison qui leur apprend que Dieu ne peut être infiniment juste et bienfaisant sans donner son paradis aux bienfaisants, votre espérance doit avoir pris de l’accroissement ; et à vous dire la vérité, je crois que vous êtes trompé si vous croyez avoir plus d’espérance du paradis que j’en ai. Cette espérance d’un bien infini à venir est une grande consolation dans les malheurs de la vie future et peut beaucoup servir à rendre la vie agréable entre les citoyens qui pensent selon la raison que les méchants, les injustes seront malheureux et les bienfaisants toujours dans une demeure délicieuse et dans une situation toujours parfaitement heureuse99.
Soliman
§ 484Je comprends bien votre intention. Vous voudriez que les hommes connussent par raison le paradis destiné aux bienfaisants et l’enfer destiné aux injustes, mais au défaut de la raison, vous êtes bien aise qu’ils aient confiance aux prétendues conversations de Dieu avec certains hommes qui ont promis le paradis aux uns et l’enfer aux autres. Mais il semble que vous ne voudriez pour toute religion que cette promesse et cette menace de la part de Dieu ; mais cela est impossible puisqu’apparemment il ne viendra plus au monde de prophète à révélations, à conversations divines et que ceux qui sont venus ont mis dans leurs religions quantité d’autres articles qui, selon vous, sont contraires à la plus grande utilité de la société, par exemple l’article que c’est une bonne action de persécuter et d’exterminer les non-croyants, les non-conformités100.
Calani
§ 485Il est certain que, d’un côté, il serait à souhaiter que les religions différentes n’eussent toutes qu’un article essentiel : paradis pour les bienfaisants, enfer pour les injustes, et de l’autre, que le peuple qui n’a pas assez d’intelligence et de raison pour espérer et pour craindre en vertu de la démonstration de l’existence d’un Dieu infiniment puissant, infiniment juste et infiniment bienfaisant, espérât et craignît en vertu des prétendues révélations. Et comme je vois que les révélations prétendues des siècles passés sont parmi vous et parmi nous des compilations de bon et de mauvais, je voudrais que dans chaque État il y eût un Conseil qui travaillât sans cesse à purifier tellement ces prétendues révélations que tout aboutît à la pratique de la justice et de la bienfaisance et que votre peuple lui-même vînt peu à peu à croire que vos cérémonies, vos prières, vos jeûnes, vos pèlerinages, que toutes ces choses ne servent de rien pour le paradis qu’en tant qu’elles peuvent conduire à cette pratique qui est l’unique moyen, l’unique chemin pour arriver au paradis rempli de ces délices innocentes, saintes et éternelles qui sont nécessairement et par l’ordre immuable de la justice et de la bonté suprême destinées aux saints, c’est-à-dire aux bienfaisants.
Soliman
§ 486Le but de la meilleure police se borne à augmenter les biens de la vie présente et à en diminuer les maux ; mais le but de la bonne religion est d’enseigner la meilleure voie et la plus sûre pour éviter les maux infinis et pour obtenir les biens infinis de la vie future. C’est aux rois à nous bien conduire pour cette vie, c’est aux ministres de la religion à nous conduire sur ce qui regarde la vie future.
Calani
§ 487Le but de la bonne police, l’intention du bon roi ne se borne point à rendre ses sujets beaucoup plus heureux en cette vie qu’ils ne sont dans les autres États. Ainsi, il ne se borne pas à multiplier les récompenses publiques, honorables et utiles et à les distribuer avec justice, avec proportion à ceux qui rendent les plus grands services au public. Son principal but est encore de faire entrer en paradis un beaucoup plus grand nombre de ses sujets qu’il n’y en entre des autres États et de faire en sorte que les méchants, les malheureux, les damnés soient en beaucoup plus petit nombre dans son État à proportion que dans les autres États101.
§ 488Or comme il sait avec certitude, par des démonstrations évidentes, qu’il n’y a que l’observation exacte de la justice et la pratique de la bienfaisance, chacun selon ses talents et son pouvoir, qui font éviter l’enfer et qui mènent au paradis, il n’est pas surprenant qu’il mette au nombre de ses principaux devoirs d’inciter les ministres de la religion à enseigner aux peuples que la seule dévotion utile, c’est l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance envers tout le monde102.
§ 489Suivant ces deux règles, la première : Ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez point qu’il fît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place et qu’il fût à la vôtre.
§ 490Ceci est un commandement pour éviter l’enfer et regarde tous les États, toutes les conditions : maris, femmes, enfants, maîtres, domestiques, rois, sujets, magistrats, citoyens, voisins, étrangers, etc.
§ 491La seconde règle est un conseil pour acquérir le paradis : Faites pour un autre selon votre pouvoir, selon vos talents, en observant la justice et la proportion, tout ce que vous voudriez qu’il fît pour vous en observant la justice, supposé qu’il fût à votre place et que vous fussiez à la sienne.
§ 492Les gens de bien qui gouvernent les hommes ne sauraient donc trop engager les ministres de la religion à enseigner que les autres dévotions extérieures comme pèlerinages, jeûnes, encensements, sacrifices, austérités corporelles, prières vocales, contemplations, chants, louanges en prose, en vers, cérémonies sacrées, ne servent de rien pour éviter l’enfer et pour obtenir le paradis sans la pratique de ces deux saintes règles ; que, dans la balance, l’ange ne pèsera que le bien et le mal faits aux hommes, et que Dieu, pour toute marque de reconnaissance et pour l’hommage le plus agréable que nous puissions lui faire, nous demande uniquement l’observation la plus exacte de ces deux règles. Ainsi, vous voyez que la bonne police doit être très attentive à nous procurer un bonheur éternel [plutôt] qu’un bonheur passager et, grâce à la divine Providence, il se trouve heureusement que la pratique de la justice et de la bienfaisance est le meilleur et même l’unique moyen de nous procurer l’une et l’autre félicité.
§ 493Je ne sais même si Mahomet voulait que la police du gouvernement fût distinguée de la police de [la] religion, car lui seul donnait les lois de la religion et du salut de la part de Dieu en sa prétendue qualité de prophète à visions, et il donnait les lois du gouvernement civil en sa qualité de roi ou d’empereur. Les deux puissances ont été longtemps réunies en une personne dans votre État et dans la division qui arriva du royaume de Mahomet, chacun de ses successeurs conserva dans son royaume la place de suprême pontife avec la dignité de roi.
§ 494Au reste, ces divisions entre les successeurs de Mahomet, cet acharnement des sectateurs de la secte d’Ali à persécuter les sectateurs de la secte d’Omar et l’acharnement des omaristes à persécuter les alisiens, l’intolérance des deux sectes qui se donnent mutuellement pour crime d’hérésie, tout cela fournit un terrible argument aux autres peuples contre la divinité de votre religion et par conséquent contre la divinité de l’Alcoran103.
Soliman
§ 495Et quel peut-être cet argument si terrible ?
Calani
§ 496Le voici : si Mahomet est dans le ciel, et si puissant que vous dites, s’il ne tient qu’à lui de dire un mot, d’écrire une ligne pour faire cesser ces querelles, ces disputes, ces persécutions, ces guerres, ces meurtres, ces pillages, ces incendies causés par la différence des opinions, pourquoi ne veut-il pas dire ce mot, écrire cette ligne sur un petit papier céleste au parti qui a tort ? Pourquoi ne pas faire pleuvoir en un beau jour au milieu d’une armée une quantité suffisante de ces petits papiers célestes ?
§ 497Il est évident qu’il faut nécessairement ou qu’il n’ait pas un pareil pouvoir, ou qu’il ne sache pas ce qui se passe ici-bas sur la terre, ou qu’il n’y prenne aucun intérêt, ou qu’il sache que, pour arriver au ciel, il suffit d’être juste et bienfaisant et que l’erreur dans les opinions n’était point un obstacle suffisant au salut.
Soliman
§ 498Le prophète, qui est en paradis, ne veut que ce qui plaît le plus à Dieu. Or, apparemment, puisque Dieu ne veut pas faire le miracle des papiers célestes, c’est que les hommes qui sont dans l’erreur ne l’ont pas encore assez mérité.
Calani
§ 499Voilà justement la réponse que font nos bramines quand on leur dit qu’apparemment Dieu ne se soucie pas que les mahométans croient le Vedam un livre divin ; car ils disent qu’un jour viendra qu’ils le croiront et que ce jour arrivera quand les mahométans seront devenus encore plus justes et plus bienfaisants.
DIALOGUE 18
Soliman
§ 500Vous m’avez fait l’autre jour un raisonnement qui me fit de la peine, mais j’y ai trouvé une bonne réponse.
§ 501Si Dieu est si bon, il a envie de rendre les hommes heureux dans le paradis des délices, car c’est en cela que consiste la bonté.
§ 502Si Dieu est tout-puissant, il ne lui coûte aucune sorte de peine de faire les plus grands miracles.
§ 503Si Dieu met pour condition essentielle au salut de croire l’Alcoran un livre divin dicté miraculeusement et que nous ne puissions pas le croire sans un nouveau miracle, pourquoi, s’il est si puissant, s’il est si bon et s’il a mis pour condition essentielle la croyance de la divinité de l’Alcoran, pourquoi diffère-t-il un moment à faire pleuvoir quelques papiers célestes en plein midi, le peuple assemblé, dans lesquels ces mots soient écrits : L’Alcoran de Mahomet est un livre céleste ?
§ 504Or ma réponse est bien aisée et bien solide : Dieu a envie de vous rendre heureux par le bon usage de votre liberté à croire ou à ne pas croire. Or s’il faisait un pareil miracle, vous n’auriez plus la liberté de ne pas croire, vous n’y auriez aucun mérite ; donc il faut qu’il vous reste assez de doute et d’incertitude sur la divinité du livre pour exercer votre liberté.
Calani
§ 5051° Quand j’ai fait le même raisonnement à nos bramines, ils m’ont fait la même réponse que vous me faites. La trouvez-vous bonne quand ils s’en servent pour soutenir la divinité de notre Vedam, de ce livre qui contient les moyens d’arriver au paradis, et lorsqu’ils disent que Dieu peut être très bon en nous refusant des miracles suffisants pour nous faire croire la divinité de ce livre ?
§ 5062° Si votre Alcoran ne m’est nécessaire que pour m’enseigner que les œuvres de justice et de bienfaisance sont le seul chemin du paradis et si je le sais par les seules lumières de la raison, pourquoi Dieu aurait-il mis pour condition essentielle du paradis la croyance de la divinité de l’Alcoran et du Vedam qui enseignent le chemin du paradis ?
§ 5073° À votre compte, ceux qui ont vu les miracles qui prouvaient la divinité de l’Alcoran n’ont pas entré en paradis104, car ils n’ont pas fait usage de leur liberté sur la croyance de la divinité de ce livre ; nous ne sommes pas libres de ne pas croire ce que nous voyons de nos yeux. Cependant, selon vous, c’étaient des saints et des hommes choisis de Dieu pour être témoins de ces miracles. Or, s’ils ont été sauvés après avoir été témoins des miracles anciens, pourquoi ne pourrions-nous pas l’être après avoir été témoins des miracles nouveaux et sans faire aucun usage de notre liberté sur le miracle que nous verrions comme eux ?
§ 508Ainsi la force de mon raisonnement subsiste dans son entier et prouve que Dieu tout bon et tout-puissant n’a pas pu mettre pour condition essentielle du salut ni la croyance de la divinité de l’Alcoran ni la croyance de la divinité du Vedam.
Soliman
§ 509Il me semble que vous ne faites point assez d’attention à la preuve intérieure que sentent les saints et les saintes solitaires qui, dans leurs retraites, ont si souvent des visions charmantes et des conversations merveilleuses avec des anges et quelquefois avec Dieu lui-même qui daigne répondre à leurs questions et éclaircir leurs doutes non seulement la nuit dans leurs songes, mais encore le jour dans leurs extases, toutes choses qui ne sont point naturelles, puisqu’elles n’arrivent qu’à si peu de personnes ; elles parlent aussi quelquefois au prophète, et surtout les saintes, et il leur apparaît comme le plus bel homme qu’elles puissent imaginer. Il semble que ce soient les personnes les plus simples et les plus ignorantes, mais en même temps les plus fidèles et les plus soumises à la foi divine, avec qui il se plaît davantage à converser. La joie excessive qu’elles sentent encore au sortir de ces extases est non seulement une démonstration pour elles que Dieu agit miraculeusement en elles, mais c’est une preuve sensible pour ceux qui les voient au sortir de cet état qu’il y a eu de la part de Dieu une opération divine entièrement surnaturelle.
Calani
§ 510Si, de ces visions, de ces apparitions et de ces conversations imaginaires qui arrivent à vos saints et surtout à vos saintes, vous concluez avec fondement la divinité miraculeuse de l’Alcoran, nos bramines, qui, en plus grand nombre que vos saints, ont encore plus fréquemment de pareilles visions, de pareilles apparitions et de semblables conversations avec les génies célestes, avec les belles femmes de Brahmā et de Vishnou et avec ces beaux prophètes eux-mêmes, soit durant le sommeil de la nuit, soit durant leurs extases du jour, auront des démonstrations encore plus fortes de la divinité de notre Vedam.
§ 511Grand nombre de nos jeunes bramines, dès l’âge de dix ou douze ans, ont de pareilles apparitions dont ils sont enchantés. Ils croient être déjà dans le paradis dont ils ont entendu105 des peintures charmantes.
§ 512Or pourquoi direz-vous que vos apparitions et vos révélations et vos joies célestes sont surnaturelles et miraculeuses ? Et pourquoi direz-vous que les leurs sont des effets naturels d’une imagination forte et d’une disposition particulière de leurs organes et un degré particulier de mouvement ou d’agitation dans leur sang et dans leurs esprits ?
§ 513Je conviens avec vous que ces visionnaires et ces prophétesses, quand elles le sont à certain degré, sont en moindre nombre ; mais tous ceux qui excellent en quelque chose sont rares et cette rareté n’en fait pas pour cela un effet miraculeux. C’est que le miracle est contre la nature au lieu que le rare ne diffère que du plus au moins et par la combinaison rare de plusieurs circonstances. Mais le rare ne sort pas pour cela du naturel et je vous dirai même qu’à l’âge de dix ou douze ans, j’ai été favorisé plusieurs fois en songe de pareilles visions et de pareilles conversations avec les enfants célestes de Vishnou et que je sentais à mon réveil un grand déplaisir de me voir privé de leur charmante conversation.
§ 514Ces illusions agréables sont de tous les pays et de toutes les conditions, et plus fréquentes dans les pays chauds, parmi les personnes jeunes qui vivent sobrement, qui vivent dans la solitude et qui s’entretiennent souvent du paradis ou qui lisent souvent des histoires d’apparitions et de révélations106. Or, plus on est ignorant des causes simples et naturelles de ces effets de l’imagination, plus on est disposé à croire qu’il y a du surnaturel dans ces effets, moins on est disposé à croire que tout se passe uniquement dans le cerveau ; on jugerait qu’il y a eu quelque chose au dehors, que l’on a réellement vu des personnes et réellement entendu des paroles lorsqu’on n’a fait que les imaginer, mais avec un degré de vivacité qui nous fait confondre l’imagination avec le réel. J’ai entendu quelquefois le récit de ces révélations et de ces apparitions imaginaires, et quoiqu’ils en eussent retranché plusieurs absurdités et plusieurs contradictions trop apparentes telles qu’il s’en trouve dans les songes ordinaires, je ne laissais pas d’y en apercevoir encore d’autres qui, pour n’être pas si apparentes, ne laissaient pas d’être très réelles, qui ne pourraient jamais se pardonner à un génie céleste réel mais qui se pardonnent avec raison à des génies célestes imaginaires.
§ 515Ces fanatiques que nous avons parmi nos bramines sont des espèces de fous qui méprisent fort ceux qui ne se piquent que d’avoir du bon sens et de la raison ; et effectivement des gens qui croient passer une partie de la nuit et du jour en familiarité avec des génies célestes se trouvent bien rabaissés d’avoir à converser avec de simples mortels ; et nous devons leur tenir compte de vouloir bien nous répondre au sortir d’une pareille faveur. Ils croient les autres hommes fous tandis qu’ils sont dans leurs folies ; mais malheureusement leurs agréables folies sont très passagères ; et même durant qu’elles durent [sic], ils ont des visions et des apparitions épouvantables et des terreurs à l’égard de l’avenir, qui les jettent quelquefois dans une espèce de désespoir. Ils font alors autant de pitié dans leur folie malheureuse qu’ils faisaient d’envie dans les excès de leur folie heureuse.
§ 516Vous avez vous-même entendu discourir quelques-uns de nos saints sur leurs révélations célestes. En bonne foi, leur persuasion vous fait-elle la moindre preuve que notre Vedam soit descendu du ciel ou qu’il ait été dicté miraculeusement pensée à pensée, mot à mot, en paroles de notre langue bien articulées par quelque génie céleste ?
Soliman
§ 517Nous sommes bien éloignés de compte. Vous prenez nos saints à apparitions, à révélations pour des fanatiques qui ont des accès de frénésie ; et moi, je les regarde comme des saints, comme les seuls favoris de Dieu et les seuls amis du prophète.
Calani
§ 518À vous permis ; mais ne prétendez pas que ce qui est preuve suffisante pour vous de la divinité et du miracle de l’Alcoran, que ce qui est devenu certitude pour vous qui avez été élevé et nourri durant quarante ans dans cette opinion au milieu de gens de même opinion puisse jamais être une preuve suffisante ni pour moi ni pour quelconque n’aura eu ni les mêmes préjugés, ni la même habitude, ni les mêmes exemples à imiter.
§ 519Souvenez-vous, s’il vous plaît, que nos bramines les plus persuadés de la divinité du Vedam et qui souffriraient la mort pour la soutenir n’ont pas de motifs de crédulité moins forts que les vôtres. C’est que ces motifs sont tous de la même nature : longue habitude, longue vénération de l’enfance environnée de gens de la même opinion et tous croyant que, sans cette opinion, ils tomberaient dans des malheurs terribles dans la vie future.
§ 520Souvenez-vous, s’il vous plaît, que vous m’avez félicité plusieurs fois d’avoir eu assez de pénétration et assez de bon sens pour avoir senti l’absurdité d’une grande partie de leurs opinions.
§ 521Souvenez-vous que vous m’avez marqué de l’estime de ce que j’ai eu assez de fermeté et de force pour abandonner et pour mépriser des préjugés anciens, des erreurs anciennes que vous appelez en eux fanatisme.
§ 522Ce que j’estime en vous, c’est votre grande justice et votre grande bienfaisance et je vous sais gré de ce que, malgré les opinions de votre Alcoran et de quelques-uns de vos prétendus saints, vous vous êtes toujours senti un grand penchant pour l’équité et par conséquent un extrême éloignement pour toute espèce de persécution en matière d’opinions sur la religion ; et vous me prouvez qu’il peut y avoir de vrais saints et de très grands saints qui sont dans un grand nombre de grandes erreurs.
Soliman
§ 523Ce qui me plaît le plus de votre système de religion, mon cher Calani, ce sont trois opinions que vous avez : la première, que Dieu, qui est si juste et si bon, ne saurait jamais se résoudre à faire brûler éternellement personne ni pour des ignorances ni pour des erreurs, qui sont certainement des détours aussi involontaires que d’être borgne, aveugle, boîteux, bossu. La seconde, c’est que, pour éviter l’enfer, il faut éviter les injustices ou les réparer et que, pour obtenir le paradis et une place distinguée en paradis, il faut selon son pouvoir faire aux autres tout le bien que nous pouvons. Et la troisième, que c’est aller contre la justice que de persécuter les hommes doux, justes, patients, bienfaisants, pour raison de leurs erreurs spéculatives sur la religion. Je ne crois pas que la secte d’Omar cède jamais à la religion véritable d’Ali. Ainsi, il y aura toujours division entre elles et erreur du côté des Turcs et des Mongols107 ; mais je dois à vos raisons de ne me sentir plus contre eux aucune haine, mais seulement de la pitié de leurs erreurs et je sens que je vivrais sans peine avec eux, sans disputer, en gardant la vérité en silence et leur laissant leurs erreurs. Et cet esprit d’une tolérance équitable et bienfaisante n’est pas un médiocre avantage que j’ai retiré de nos conversations. À Dieu, mon cher Calani, à Dieu.
DIALOGUE 19
Calani
§ 524Je demandais hier à un de nos plus savants bramines quelle raison il avait pour croire que le Vedam, dont il tenait une copie entre ses mains, était quelque chose de plus qu’un livre écrit par un homme comme les autres livres des autres hommes et pourquoi il croyait qu’il avait été apporté du ciel en plein jour par Vishnou qui en était descendu exprès en présence d’un grand nombre de spectateurs.
§ 525Il me répondit qu’il n’en avait point d’autre preuve que la tradition perpétuelle qui avait passé de ce grand nombre de témoins oculaires à toute la nation et que le témoignage de ce miracle avait suffi pour persuader tout le peuple de la divinité de ce livre qui était écrit dans la langue du peuple d’alors et que, la nation entière ayant cru la divinité du livre et la manière miraculeuse dont il avait été apporté, cette opinion s’était transmise de génération en génération, des pères aux fils, des mères aux filles depuis plus de cent siècles jusqu’à nous, sans que personne de la nation des bramines se fût avisé de la révoquer en doute.
§ 526Or, en bonne foi, Soliman, croyez-vous que ce docteur bramine ne fut pas un homme bien ignorant et bien crédule de croire le Vedam un livre divin et reçu avec un grand miracle, ce qui peut fort aisément être un conte fabuleux reçu par tradition par les enfants crédules de leurs pères, qui étaient crédules à proportion qu’ils étaient ignorants ? Et il faut bien que les contemporains de Vishnou fussent bien grossiers et bien ignorants pour regarder un amas d’histoires remplies d’extravagances et de puérilités comme un livre apporté du ciel par miracle.
Soliman
§ 527Je comprends pourquoi vous me faites cette question. Je vois bien que vous voulez conclure que si votre docteur bramine n’a aucune bonne raison d’attribuer la divinité miraculeuse au Vedam, à un livre écrit très naturellement et sans miracle par un homme, je n’ai, pas plus que lui, aucune bonne raison de croire qu’il y a eu du miracle dans la manière d’écrire l’Alcoran ; mais [j’ai] beaucoup plus de raison que lui, parce que notre Église mahométane est infaillible et ne peut tomber dans aucune erreur, au lieu que l’Église braminienne ne l’est pas et qu’elle peut errer et croire des choses fausses, puisque l’homme est toujours sujet à l’erreur et qu’après tout l’Église braminienne n’est qu’un composé de familles humaines où chacun n’a de raison de croire que parce que toute la nation est depuis longtemps dans la même opinion par le secours de la tradition humaine. Or j’avoue que ce ne sont que des hommes qui ont cru d’autres hommes sur des miracles qui peuvent n’être que des fables.
§ 528Mais pour nous autres mahométans, nous sommes dans un cas très différent. C’est que, dans l’Alcoran, il est écrit que l’Église mahométane ne peut jamais tomber dans l’erreur. Il est vrai qu’un mahométan peut séparément tomber dans l’erreur, mais non le corps de l’Église mahométane108.
Calani
§ 529Mais si dans le Vedam il était écrit que l’Église braminienne ne peut errer, trouveriez-vous que le docteur bramine eût raison de croire le Vedam un livre plus qu’humain, un livre divin et miraculeusement écrit et miraculeusement apporté aux hommes ?
Soliman
§ 530Non, vraiment, je ne le croirais pas, parce que, dès que je suis en droit de croire que, faute de miracle dont je sois témoin, ce livre n’est qu’un ouvrage purement humain, ce qui est écrit dedans peut bien n’être que l’ouvrage d’un homme. Ainsi on aurait beau y trouver écrit que l’Église braminienne sera toujours infaillible, comme ce n’est qu’un homme qui parle ou qui fait parler Dieu à sa mode, cette promesse ne serait jamais en effet qu’une promesse purement humaine.
Calani
§ 531Vous parlez très sensément contre le docteur bramine, car, si le Vedam n’est point un livre miraculeux quand il promettrait l’infaillibilité à l’unanimité des docteurs bramines assemblés pour rédiger leurs opinions, il est certain que leurs décisions n’en seraient pas pour cela plus infaillibles109. Les hommes ne peuvent jamais faire rien que d’humain, mais ne craignez-vous point, ô Soliman, que le docteur bramine ne vous demande de raisonner aussi bien sur l’infaillibilité de l’Église mahométane comme vous venez de raisonner sur l’infaillibilité de l’Église braminienne ?
Soliman
§ 532Voilà l’heure qui m’appelle ailleurs, nous achèverons notre conversation une autre fois.
DIALOGUE 20
Soliman
§ 533Je vous avoue que le raisonnement que vous me fîtes dans notre dernière conversation sur l’infaillibilité de l’Église braminienne me fit de la peine. Et m’en a depuis fait encore davantage parce que j’ai appris que, dans deux endroits du Vedam, il est dit précisément que, la partie des fidèles bramines destinée à enseigner les autres étant assemblée pour décider les questions et les contestations entre les membres de l’Église braminienne enseignante, la décision de l’Église enseignante se ferait au nom de Brahmā, [et] non seulement par l’uniformité de vote110 ; mais ayant consulté quelques-uns de nos docteurs sur cette difficulté, ils m’ont donné de bonnes raisons et des différences essentielles entre la prétendue infaillibilité de l’Église braminienne et la véritable infaillibilité de l’Église mahométane, de la communion persane ou des serviteurs d’Ali.
Calani
§ 534Vous me ferez grand plaisir, mon cher Soliman, de me dire ces différences essentielles pour montrer que les décisions de votre Église enseignante assemblée dans une convocation générale sont réellement infaillibles et divines aux trois quarts des voix au lieu que les décisions de l’Église enseignante des bramines dans une convocation générale n’ont qu’une infaillibilité et une divinité purement imaginaires ; car jusqu’à présent je ne vois dans ces grandes assemblées de vos prélats et de vos derviches, non plus que dans les inspecteurs et autres ordres des prêtres bramines, que des assemblées d’hommes la plupart assez ignorants et sûrement très sujets à erreur.
Soliman
§ 535La raison ne dicte-t-elle pas à tous les hommes qu’il y a certains faits dont nous ne sommes pas témoins et qu’il serait cependant très déraisonnable de les révoquer en doute ?
Calani
§ 536Comment donc ! Vous voulez aujourd’hui vous appuyer sur la raison ? Vous l’appelez à votre secours pour prouver que votre religion est plus divine et plus qu’humaine.
Soliman
§ 537J’en conviens et je ne croirais pas que l’Alcoran est un livre divin et notre Église infaillible dans ses décisions si je n’avais aucune raison pour croire et si la raison ne me fournissait pas des preuves suffisantes pour croire. Je vous dirai plus : si dans ce moment il tombait du ciel un billet d’une matière céleste, d’une écriture céleste, qui nous assurât que l’Alcoran est un livre divin, je ne le croirais divin que parce que la raison me dicterait que ce miracle ne peut venir que de Dieu, et pour me prouver incontestablement la divinité de ce livre.
§ 538Mais revenons à notre affaire. Nos historiens nous racontent une infinité de faits que vous croyez et dont vous ne doutez point. Pourquoi voulez-vous douter de ce que Mahomet lui-même vous raconte de ses conversations avec l’ange Gabriel et des autres faits qui prouvent la divinité de l’Alcoran ?
Calani
§ 539Quand Mahomet me racontera des faits ordinaires et vraisemblables, je les croirai sans peine sur sa parole ; mais quand lui ou tel autre homme me racontera des faits très étranges, très extraordinaires et tels que l’on n’en a jamais vu qu’en songe, cette raison que vous prenez pour juge me dictera qu’il est plus vraisemblable que Mahomet trompe ou est trompé qu’il n’est vraisemblable que l’événement extraordinaire soit arrivé.
§ 540Et vous allez vous-même en convenir en songeant à ce que vous répondrez à notre docteur bramine s’il vous disait que Brahmā lui-même a écrit et raconte qu’il a apporté du ciel le Vedam et qu’il a parlé à Dieu même et à ses anges ; ne lui direz-vous pas qu’apparemment ces conversations ne se sont passées qu’en songe puisque nous ne voyons et que nous n’avons tous jamais rien vu ni rien entendu de semblable ? Tournez et retournez votre Alcoran, supposez des visions de jour et de nuit : ce ne seront jamais que des visions et des faits purement imaginaires et vous trouverez que la raison vous porte bien plus à ne pas croire les miracles racontés et célestes par des témoins morts il y a mille ans qu’elle ne vous porte à les croire.
Soliman
§ 541Mais si je vous disais que ce n’est pas par raison que je crois l’Alcoran un livre plus qu’humain mais parce que Dieu, par sa grâce, me donne la foi pour le croire et que vous ne le croyez point divin parce que Dieu ne vous fait pas la même grâce qu’à moi, que répondriez-vous ?
Calani
§ 542Je vous répondrais ce que vous répondriez à notre docteur bramine qui vous dirait : « Je me glorifie, je me félicite de ce que Dieu, par sa grâce, me donne la foi pour croire que le Vedam est dicté mot à mot par Dieu même et écrit par un ange, et je plains Soliman de ce que Dieu ne lui a pas fait le même don de la foi ».
Soliman
§ 543Oh ! Ce n’est pas la même chose ! Son Vedam est bien inférieur à notre Alcoran, il n’y a rien qui soit au-dessus de l’homme et même, il y a grand nombre de faits ridicules et extravagants.
Calani
§ 544Si le Vedam est divin, ce n’est pas à vous, petit homme ignorant, à juger Dieu lui-même, qui est incapable de dicter des extravagances. S’il s’abaisse aux expressions et aux manières de penser du peuple ignorant, c’est par bonté et pour se proportionner à la portée de leurs lumières, car dans les instructions faites pour le peuple, il faut de la proportion avec l’ignorance du peuple.
Soliman
§ 545Plaisante manière de sauver les ignorances et les impertinences et les pauvretés du Vedam, d’un livre prétendu divin. Un homme raisonnable ne se rendra pas ainsi à de pareilles réponses spécieuses ; car enfin, je veux bien que Dieu veuille se proportionner à nos ignorances ; j’en conclurai qu’il n’est pas nécessaire que le Vedam soit divin, puisque l’auteur peut sans miracle avoir eu en vue de se proportionner aux préjugés et aux erreurs vulgaires de ce temps-là et qui ne passaient pas pour erreurs ; mais il faudrait présentement un nouveau Vedam mieux écrit, plus sensé et proportionné à nos lumières présentes, à notre raison présente.
Calani
§ 546Je suis fort aise que vous deveniez si raisonnable quand il s’agit de combattre la prétendue divinité du Vedam, mais ne craignez-vous point que ces mêmes raisons ne portent leur force jusque contre la prétendue divinité de l’Alcoran ? Je vous en avertis, vous raisonnez trop bien contre le Vedam, vous prouvez très bien que ce n’est qu’un ouvrage humain ou le recueil de divers ouvrages de différents hommes, grands génies et très savants, pour les lieux et pour le temps d’une profonde ignorance ; mais ces ouvrages ont beaucoup perdu de leur prix à mesure que la raison humaine s’est perfectionnée de siècle en siècle dans les arts et dans les sciences et je puis vous prédire que plus la raison humaine se perfectionnera, moins on estimera ces ouvrages excellents pour leurs temps et pour le pays où ils sont nés, moins ils paraîtront divins, moins ils paraîtront dictés ou par Dieu même à un ange écrivain de Dieu ou dicté par un ange à un homme écrivain de l’ange ; et je croirais volontiers que les hommes parviendront un jour à se croire gouvernés non par des miracles et par la Providence divine extraordinaire mais sans miracle et par la Providence divine ordinaire ; et Dieu nous prouvera alors d’autant plus la grandeur de sa sagesse que sa Providence nous paraîtra éloignée d’être miraculeuse.
Soliman
§ 547Vous avez beau dire ; le gros des hommes est toujours fort ignorant et voudra toujours le divin miraculeux. À vous permis de garder votre divin non miraculeux. Pour moi, ignorant, je veux que mon divin soit toujours miraculeux.
§ 548Vos contradictions, vos objections contre l’autorité de notre religion ne roulent jamais que sur l’opposition que vous trouvez entre les opinions spéculatives de nos théologiens et la raison et entre nos pratiques et cette même raison ; mais si leurs opinions viennent d’un livre divin, si elles viennent immédiatement de Dieu même par une révélation miraculeuse contenue dans notre divin livre, la raison elle-même ne nous porte-t-elle pas à quitter la raison ordinaire que nous donne la Providence ordinaire non miraculeuse et à nous attacher en ce cas à la raison extraordinaire que la Providence extraordinaire et miraculeuse nous ordonne de suivre ?
§ 549Vous vous moquez de moi de ce que je n’oserais boire de l’excellent vin de Chiraz ou manger d’un bon jambon de Goa111 de peur de déplaire à Dieu et d’être condamné à passer une éternité dans les flammes de l’enfer. Et moi, je vous plains de ce que vous ne faites aucun scrupule de boire du vin et de manger du cochon et de ce que vous croyez que tout cela est indifférent pour le salut éternel et que rien ne déplaît à Dieu et ne conduit à l’enfer que l’injustice et la malfaisance, et que rien ne lui plaît et ne sert à obtenir le paradis que la bienfaisance.
§ 550Je conviens qu’à n’écouter que la raison que nous donne la Providence ordinaire vous êtes plus raisonnable que moi, mais il y a une providence extraordinaire et miraculeuse qui nous ordonne de ne plus suivre la raison ordinaire mais de suivre les révélations prouvées miraculeuses par de vrais miracles, car les vrais miracles sont entièrement hors du train ordinaire de la nature. Or ces révélations miraculeuses écrites dans notre livre divin nous défendent de boire du vin et de manger du cochon ; donc il est du devoir de la raison elle-même de suivre les révélations divines.
Calani
§ 551Je conviendrais toujours avec vous que s’il survenait pour vous et pour moi une révélation miraculeuse, par exemple un commandement sur le vin et sur le cochon sur peine de l’enfer, écrit sur une matière inconnue, et que nous vissions, vous et moi, cet écrit descendre du ciel au travers du plancher, alors je croirais comme vous ; car alors ce serait un miracle pour moi, un miracle lié intimement avec le commandement et un miracle fait exprès pour faire croire que ce commandement vient de Dieu. Mais vous conviendrez qu’en attendant un vrai miracle lié nécessairement à l’opinion proposée, je serais très déraisonnable de quitter la raison ordinaire que nous donne la Providence ordinaire.
Soliman
§ 552Mais aussi est-il arrivé des miracles qui ont persuadé nos anciens que Mahomet était un prophète, c’est-à-dire qu’il ne disait dans l’Alcoran que ce que Dieu lui inspirait miraculeusement, par le ministère de l’ange Gabriel. Nos anciens n’étaient pas des bêtes, ils ont vu ces miracles ou des miracles équivalents.
Calani
§ 553Je soutiens toujours premièrement qu’ils n’ont point vu de miracles équivalents à l’écrit qui descend du ciel, qui perce le plancher et qui est fait d’une matière inconnue aux hommes.
§ 554Secondement, je conviens que deux personnes qui auraient vu un vrai miracle nécessairement lié à ce commandement auraient raison de quitter la raison ordinaire pour suivre cet écrit ; mais ceux à qui ils le diraient n’auraient pas même raison de le croire. C’est que le miracle n’aurait pas été miracle réel pour eux, ce ne serait pour eux qu’un récit, qu’un témoignage, qu’une narration. Or un récit, une narration, un témoignage d’un miracle n’est rien moins qu’un miracle : il y a une différence presque infinie et cette différence fait que quiconque abandonne la raison ordinaire pour un récit qui peut être faux, soit parce que le narrateur trompe, soit parce qu’il est lui-même trompé, agit contre la sagesse et contre la Providence ordinaire qui commande à chacun de suivre toujours la raison et de la croire, à moins qu’il ne voie lui-même un vrai miracle lié nécessairement à une opinion contraire à cette raison, tel que serait un écrit sur une matière inconnue et descendant du ciel d’une manière évidemment miraculeuse.
§ 555Les ignorants naissent crédules et ils ont d’autant plus de disposition à prendre pour miracle ce qui n’est que naturel, mais rare, qu’ils sont plus ignorants ; ils ont de même une crédulité d’autant plus grande pour croire vrais des récits miraculeux que leur ignorance est grande et que ceux de qui ils tiennent ces récits sont plus respectés dans leur nation, qu’ils les ont plus souvent ouï raconter de la même manière et qu’il y a plus d’années qu’ils les entendent raconter ; mais ces ignorants sont des gens d’une raison très faible et qui ont coutume de juger du vrai et du bon, non pas par eux-mêmes, mais par l’autorité et par comparer112 la plus grande autorité de ceux qui sur ces sujets ont des opinions contraires.
§ 556Cependant cette grande multitude de crédules ignorants ne laisse pas d’être d’un grand poids pour les jeunes gens tandis qu’ils sont fort ignorants. Mais ce poids, cette autorité diminue à mesure qu’ils avancent dans les sciences de raisonnement et qu’ils font usage de leur raison ; car alors ils ne demandent plus le nombre et la qualité de ceux qui sont d’opinion contraire à la leur, mais ils demandent en quoi consistent leurs raisons.
§ 557J’ai été jusqu’à vingt-deux ans dans les opinions populaires des bramines, parce que jusqu’alors, je ne faisais pas usage de ma raison sur ces opinions. Je croyais même comme vous que c’était faire injure à Dieu que de douter des révélations qui sont dans le Vedam, parce que je les croyais alors révélations miraculeuses. Mais dès que je me fus aperçu que je ne les croyais miraculeuses que parce que deux ou trois millions d’ignorants l’avaient ouï dire comme moi depuis leur naissance à leurs ancêtres, autres ignorants incapables d’examen raisonnable, je compris que c’était faire injure à Dieu, Auteur de notre raison, d’abandonner ainsi la raison pour des visions, pour des chimères, pour des extravagances qui passaient pour sacrées et pour très respectables par le peuple ignorant.
Soliman
§ 558Mais d’où vient que la plupart de vos bramines croient que vous pensez comme eux sur la divinité du Vedam ? Pourquoi ne leur communiquez-vous pas vos lumières ? Pourquoi les laisser dans leurs erreurs ?
Calani
§ 559N’est-il pas vrai que Dieu juste défend de faire contre les autres ce que nous ne voudrions pas qu’ils fissent contre nous ? Or se moquer ou mépriser des opinions respectées par les autres, ce serait les insulter ou les mépriser. Il est donc de la raison de supporter patiemment les ignorances des ignorants, les erreurs des errants. Leurs erreurs ne nuisent point à leur salut, il n’y a que leurs injustices. Aussi n’y a-t-il que leurs injustices dont je tâche de les faire apercevoir.
§ 560Avec la maxime il ne faut blesser personne, de peur de déplaire à Dieu et d’être condamné à l’enfer, on n’a garde d’aller attaquer les erreurs et les extravagances que le peuple respecte comme dictées par Dieu même.
Soliman
§ 561N’êtes-vous point honteux d’avoir demeuré jusqu’à vingt-deux ans enivré et enthousiaste de la prétendue divinité de votre livre du Vedam ?
Calani
§ 562C’est à peu près comme si vous me demandiez si je ne suis point honteux d’avoir passé par l’enfance et par la jeunesse. Je ne suis point du tout honteux de n’avoir eu à dix ans, à quinze ans, à vingt ans que les différents degrés de raison que l’on a communément à ces âges ; et la religion fait partie de la jeunesse. Ainsi, jeune, j’ai eu la religion de la jeunesse et devenu plus raisonnable, j’ai une religion plus sensée et plus raisonnable, mais toujours religion. Mes idées sur les perfections de Dieu sont plus raisonnables et moins extravagantes.
§ 563Dieu, juste punisseur des injustices, Dieu récompenseur des bienfaits, soit dans la première vie, soit dans la seconde, voilà toute ma religion présente.
Soliman
§ 564Pour moi, je suis à la vérité de votre religion ; mais j’y demande beaucoup d’autres articles que vous n’y demandez pas. Je demande par exemple l’abstinence du vin et du jambon, je demande les pèlerinages, les prières, les bains, la circoncision, le zèle pour étendre notre sainte religion.
Calani
§ 565Hé bien ! Perdez vos additions purement humaines mais continuez surtout à n’être point injuste, de peur de déplaire à Dieu, et à être bienfaisant pour continuer de lui plaire !
Soliman
§ 566Quand je considère combien vous êtes juste et bienfaisant, et que c’est pour plaire à Dieu et pour obtenir le paradis que vous faites vos œuvres de bienfaisance envers vos parents, vos domestiques, vos voisins, vos amis, j’ai bien de la peine à croire que vous soyez damné. Cependant vous le serez, faute d’avoir eu la foi mahométane, faute à vous d’avoir cru Mahomet prophète et miraculeusement inspiré ; car il a dit que tous ceux qui ne croiront point en lui seront damnés. Ainsi j’ai grand peur pour vous.
Calani
§ 567La peur est un mal et je vais tâcher de vous guérir de ce mal avec une considération que je vous prie de faire. C’est que, pourvu qu’un homme fasse les mêmes bonnes œuvres que Mahomet, et pour plaire à Dieu, il aura même droit au paradis que Mahomet. Or Mahomet, pour plaire à Dieu et pour obtenir le paradis, n’avait pas besoin de croire que Mahomet était prophète et s’il fût mort avant que d’être inspiré miraculeusement, n’aurait-il pas été sauvé, et cela parce qu’il était juste et bienfaisant pour plaire à Dieu ? Or avant que d’être inspiré, qu’avait-il de plus qu’un homme saint ? Et qu’est-ce qu’un saint sinon un homme juste et bienfaisant pour plaire à Dieu ? Et avant Mahomet, n’y a-t-il pas eu des saints, Abraham, Jacob, Isaac ? N’étaient-ils pas saints ? Et quelle était leur sainteté sinon de mener une vie pleine d’actions de justice et de bienfaisance pour plaire à Dieu ? C’est donc là le seul nécessaire pour être saint, pour éviter l’enfer et pour obtenir le paradis. Avez-vous peur pour Abraham, pour Jacob, pour Isaac qui n’ont point cru que Mahomet fut un prophète inspiré par miracle ? Je crois bien qu’ils étaient plus justes et plus bienfaisants que moi et qu’ils avaient encore plus de désirs que moi de plaire à Dieu ; ils seront plus saints ; mais vous m’avouerez que l’article de la foi en Mahomet n’est nullement nécessaire pour être sauvé. Autrement, pour sauver Abraham, il eût fallu que Mahomet fût venu avant Abraham ; et après tout, supposé qu’Abraham fût venu après Mahomet, qu’il eût cru ou n’eût pas cru l’Alcoran un livre descendu du ciel en plein midi, si Abraham eût fait pour plaire à Dieu les mêmes bonnes œuvres de justice et de bienfaisance que faisait Mahomet lui-même, qui ne pouvait jamais plus plaire à Dieu que par ces bonnes œuvres ?
Soliman
§ 568De la manière dont vous concevez la religion mahométane et les autres religions de la terre, ce ne sont que des ouvrages purement humains, dans lesquels il y a du vrai et du faux, du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste, du superstitieux, du fanatisme, du visionnaire, de l’imagination, du cérémonial d’un côté, et du solide, du réel et du raisonnable de l’autre. Comme l’homme n’est qu’un composé d’imagination et de raison, c’est une nécessité que ses ouvrages soient un composé de ces deux qualités et que, comme la raison croît et augmente considérablement dans le monde par le grand accroissement des sciences et des arts et que l’ignorance diminue considérablement surtout dans les grands États, c’est une nécessité que les religions aillent en se perfectionnant et en se rapprochant de la raison et en s’éloignant de l’ignorance et de l’imagination. Vous croyez que les mahométans ne retiendront un jour que ce qu’il y a de raisonnable dans leur religion, comme si tout n’en était pas également raisonnable, tout étant un ouvrage purement divin.
Calani
§ 569Vous supposez toujours ce qui est en question, qui est que la religion mahométane renfermée dans l’Alcoran est un ouvrage écrit dans le ciel. Vos preuves n’ont nulle solidité, au lieu que les preuves du contraire et que cet ouvrage est purement humain sont très raisonnables et très solides.
Soliman
§ 570Expliquez-moi un peu la partie de la religion mahométane que vous regardez comme raisonnable et qui doit toujours subsister.
Calani
§ 571Cette partie raisonnable de votre religion, c’est de croire que Dieu punira les injustes dans la seconde vie qui suivra celle-ci et y récompensera les bienfaisants qui, non seulement ont évité les injustices de peur de lui déplaire, mais qui ont encore pratiqué la bienfaisance pour lui plaire.
§ 572Observer la justice et pratiquer la bienfaisance envers tout le monde, envers ses parents, ses maîtres, ses domestiques, ses voisins, ses supérieurs, ses inférieurs, envers ses concitoyens, envers les étrangers, envers ceux qui pensent comme nous ou contre nous sur la religion et cela pour éviter l’enfer et obtenir le paradis : voilà tout ce que demande la religion raisonnable.
Soliman
§ 573Mais pourquoi Dieu ne récompenserait-il pas aussi les pratiques de la religion cérémoniale, jeûnes, macérations, chants, louanges, prières, pèlerinages, circoncision, bains, carêmes que l’on fait pour lui plaire ?
Calani
§ 574C’est que ces œuvres ne font aucun bien aux autres hommes et il n’y a de bonnes œuvres que celles qui procurent du bien aux autres et, à dire la vérité, n’est-ce pas une folie d’avoir plus de foi, plus de confiance aux paroles, aux prières et aux autres cérémonies qu’aux vraies bonnes œuvres ? Or pareille préférence peut-elle jamais plaire à l’Être souverainement bienfaisant ?
Soliman
§ 575Que je suis fâché de ne pas vivre dans ce temps-là où il y aura si peu d’injustices à souffrir et tant d’agréments à goûter.
Calani
§ 576Nous n’y perdons rien ni vous ni moi, car dans ce temps-là, nous serons beaucoup plus heureux dans le paradis de la seconde vie que nous aurons acquis vous et moi par nos bonnes œuvres. Comme vous êtes dans la religion de la bienfaisance, il est impossible que Dieu juste et bienfaisant ne vous prépare pas un paradis rempli de délices.
Soliman
§ 577Si vous croyez que les religions cérémoniales113 et superstitieuses dureront tant que les peuples des campagnes seront dans une grande ignorance ; on peut dire qu’elles dureront toujours, puisque, dans les villes mêmes, le bas peuple, c’est-à-dire plus des trois quarts de ces villes, y seront toujours très ignorants114.
Calani
§ 578Il est visible que l’ignorance du bas peuple des villes et surtout des grandes villes va tous les jours en diminuant et cela très sensiblement par l’augmentation des arts et des sciences. Les savants se multipliant, il est impossible que leur commerce avec les ignorants ne diminue l’ignorance ; et l’on peut dire que, si la paix durait sur la terre et y devenait perpétuelle115, ce commerce des sciences, soit les parties qui se communiquent par la tradition orale, soit les parties qui se communiquent par la tradition écrite, se communiquerait en bien moins de temps de peuple à peuple ; ainsi la religion raisonnable, c’est-à-dire la religion qui ne demande que l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance pour plaire à Dieu, pour éviter l’enfer et pour obtenir le paradis, serait en beaucoup moins de siècles bien purgée de toutes cérémonies et de toute superstition ; et tout ce grand changement pourrait se faire sur la terre en moins de cinq ou six siècles par la merveilleuse augmentation du commerce, entre les hommes de chaque nation et entre nation et nation.