DIALOGUE 12

Soliman

§ 397

Je conviens que, sans de vrais miracles, on peut toujours croire que dans les religions il n’y a que des hommes qui aient parlé ; mais nous avons aussi de vrais miracles et en grand nombre et en divers siècles dans la vie des saints de notre religion depuis la mort de Mahomet.

Calani

§ 398

Vous n’avez, pour croire l’Alcoran divin, aucun miracle dont vous ayez été témoin ; vous n’avez que les récits de ces miracles. Or ces récits, sont-ce des miracles ? Nos bramines n’ont-ils pas de pareils récits ? Et ces récits ne leur suffisent-ils pas pour croire que leurs livres sont divins ? Ces récits humains, sont-ce des œuvres du tout-puissant ? Sont-ce autre chose que de purs ouvrages humains ? Chaque peuple n’a-t-il pas ses histoires de miracles et de prodiges ? Et ces récits de prodiges ne passent-ils pas pour des fables chez le peuple voisin, qui a une religion différente ?

Soliman

§ 399

Je sais bien que vos bramines ont leurs histoires comme nous les nôtres ; mais demandez-leur des preuves de la vérité de ces histoires ; ils n’en ont aucune qui soit raisonnable ; mais pour nous, nous en avons de suffisantes. Par exemple, nos historiens ont écrit ou ce qu’ils ont vu, ou ce qu’ils ont entendu dire aux témoins oculaires, ou du moins à ceux qui croyaient le miracle sans l’avoir vu mais pour l’avoir ouï conter de main en main ; ce ne sont pas des témoins mais des raconteurs contemporains de miracle ; ils nous ont laissé, et le récit de la chose et l’opinion publique sur le miracle raconté.

Calani

§ 400

Les bramines vous disent la même chose de leurs miracles mais : 1° En bonne foi, voyez-vous dans tous ces récits autre chose que des ouvrages humains ? Celui qui raconte n’est-il pas un homme ? 2° Le plus souvent il ne dit pas qu’il est témoin. 3° Ceux dont il tient l’histoire sont-ils autre chose que des hommes souvent ignorants et crédules à proportion de leur ignorance ? 4° Trouvez-vous autre chose que des traditions humaines ? 5° Est-ce que c’est un miracle ? Est-ce que c’est quelque chose de divin qu’un homme soit trompé ? 6° Est-ce que c’est un miracle ou quelque chose de divin qu’un homme soit trompeur ? 7° Un homme ne peut-il pas écrire ses histoires et ne confier son manuscrit à personne mais seulement le laisser en mourant ? Or un homme qui ne craint nul reproche de ses mensonges a beau [jeu de] mentir dans ses écrits. 8° Quand quelques-uns de ces conteurs de miracles écrivent, ils n’ont garde de confier leurs écrits à d’autres qu’à ceux qui en sont persuadés ; ils n’ont garde de faire mention de ces contemporains qui ne croyaient point le miracle ; car parmi les plus ignorants et les plus crédules, il y en a toujours qui sont incrédules sur les prétendus prodiges. En un mot y a-t-il en tout cela autre chose que de l’humain et de purs ouï-dire ? Or est-il sage de juger de la vérité d’un fait grave, important et extraordinaire non sur des témoins de visu, mais sur de purs ouï-dire ? Quelle méthode observent vos magistrats, quand il s’agit de la vie ou de la fortune d’un seul homme ? Ne faut-il pas au moins deux témoins oculaires90 ?

Soliman

§ 401

Comment voulez-vous que nous vous produisions des témoins oculaires sur un fait miraculeux arrivé il y a mille ans, il y a cinq cents ans ? Cependant, ne croira-t-on aucune histoire ancienne ? Avons-nous autre chose qu’une tradition écrite ?

Calani

§ 402

Je croirai volontiers des faits ordinaires sur une tradition écrite non contestée, mais je ne croirai jamais un fait miraculeux sans un nombre de témoins suffisants et s’il faut deux témoins oculaires pour juger avec une certitude suffisante d’un fait ordinaire, combien nous faudrait-il aussi de témoins oculaires pour juger par exemple qu’un homme décédé a été ressuscité ? Ainsi, tous les récits miraculeux sont entièrement destitués de preuves suffisantes dès que les témoins sont morts ; et si Dieu veut donner à chaque génération des preuves suffisantes que telle religion ou tel amas d’opinions religieuses est véritable, il faut des miracles pour chaque génération et nombre suffisant de témoins oculaires ; et ici, j’admire que quelques-uns de vos magistrats aient osé juger à mort un infidèle pour avoir nié la divinité de l’Alcoran, puisque le principe de leur jugement n’était pas constaté lui-même par deux témoins vivants qui eussent vu descendre l’Alcoran du ciel.


1.Voir plus haut, § 73, note 21.