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PROJET POUR RENDRE LES TITRES HONORABLES PLUS UTILES AU SERVICE DU ROI ET DE L’ÉTAT

Préface

§ 1

L’Être bienfaisant, qui fait goûter aux hommes un grand plaisir à satisfaire à une grande faim et à une grande soif pour les engager à user des moyens de se conserver la vie présente et passagère, leur fait encore goûter un autre grand plaisir d’une autre espèce à se sentir distingués entre leurs pareils par des qualités agréables et utiles aux autres, afin de nous engager à travailler à l’envi à augmenter sans cesse les biens et à diminuer mutuellement les maux les uns des autres.

§ 2

Un être infiniment sage, qui veut gouverner des êtres libres et immortels par des lois générales et les conduire vers leur plus grand bonheur sans rien diminuer de leur précieuse liberté, pouvait-il prendre une voie plus convenable que de récompenser ainsi, dès cette vie, par le plaisir de la distinction ceux qui travaillent le plus utilement à augmenter le bonheur des autres ? Et pouvait-il, d’un autre côté, les engager à être ardents et constants dans leur travail avec un ressort plus puissant, qu’en leur donnant une grande espérance d’une récompense infinie destinée dans la vie future pour ceux qui auront, par leurs bienfaits, le mieux imité sa bienfaisance infinie ?

§ 3

La louange que donnent les hommes à ceux qui font du bien au public est une marque passagère de distinction qui fait grand plaisir au bienfaisant, et la marque extérieure attachée à un titre, à un emploi honorable, serait une louange journalière, si tous ceux qui l’aperçoivent pouvaient être convaincus que ce titre, que cet emploi, n’est jamais accordé que justement et sans faveur, au plus digne d’entre les prétendants, c’est-à-dire à celui qui entre ses pareils a réellement procuré ou peut procurer de plus grands bienfaits à sa patrie.

§ 4

De là, il suit que la méthode pour distribuer toujours avec justice un emploi, un titre honorable vacant, est entièrement, comme toutes les autres bonnes méthodes politiques, dans l’ordre de [•] Dieu et de la providence bienfaisante.

§ 5

Autrefois les titres honorables n’étaient point distingués des emplois honorables, un duc était un général d’armée comme le mot latin dux le montre1.

§ 6

Général d’armée est un titre très honorable parce que c’est un emploi très honorable, et cet officier mérite des honneurs et des distinctions flatteuses, parce qu’il est regardé comme un homme choisi avec justice entre les plus vaillants et les plus habiles capitaines pour rendre au péril de sa vie de très grands services à la patrie.

§ 7

De là, il suit que les généraux d’armée, tels que sont parmi nous les maréchaux de France, devraient être les vrais ducs de France, que ça a été une très mauvaise politique de créer des ducs sans emploi, sans fonction de général d’armée, que ça a été une très grande imprudence de créer des ducs héréditaires, et que c’est le comble de l’injustice et de la malhabileté de donner des préséances et des distinctions honorables à la cour à des personnes qui n’ont aucun mérite distingué envers la nation, et de [•] refuser ces distinctions à des maréchaux de France illustres, tels qu’étaient il y a quatre-vingt-dix ans le maréchal de Gassion, le maréchal de Fabert et, de notre temps, le maréchal de Catinat et le maréchal de Vauban, etc., qui n’ont jamais été ducs2.

§ 8

Je me propose donc de montrer : 1o qu’il est [•] à propos de laisser les ducs héréditaires dans la possession de leur dignité héréditaire.

§ 9

2o Qu’il est contre les intérêts du roi et de la nation et contre les intérêts des princes du sang de créer de nouveaux ducs héréditaires.

§ 10

3o Qu’il est de l’intérêt du roi et de la nation de créer ducs personnels tous les maréchaux de France présents, et de donner à l’avenir, par le brevet même de maréchal de France, le titre de duc.

§ 11

4o Qu’il serait à propos que chaque officier eût une marque extérieure de son emploi [•].

§ 12

5o Qu’il est de l’intérêt du roi et de la nation de se servir de la méthode du scrutin pour choisir entre trente pareils celui qui doit monter à la classe supérieure.

Utilité des titres de ducs, lorsqu’ils seront distribués avec justice

§ 13

Si, dans le métier de la guerre, il y a présentement si peu d’émulation entre les officiers à qui deviendra plus instruit de tout ce qui regarde cette profession pour devenir un jour bon général, si quantité d’officiers de mérite quittent le service de bonne heure, ce n’est pas qu’il n’y ait des récompenses suffisantes à espérer, c’est que ces récompenses, au lieu d’être distribuées au plus digne, au plus capable de rendre des services à l’État, par ses talents et par son travail, sont souvent distribuées à ceux qui, au lieu de supériorité de mérite national, n’ont le plus souvent que la supériorité de faveur ou la supériorité d’ancienneté3.

§ 14

Mais comment donner au roi assez de connaissance du mérite de chaque officier, afin qu’il soit sûr de choisir toujours ou le meilleur officier de trente pareils, ou du moins un des trois meilleurs, et rendre ainsi toujours justice à la supériorité de mérite national ?

§ 15

Le jugement [•] du roi sur le plus digne des prétendants sera toujours juste, si le roi ne décide plus, ni sur les recommandations partiales ou des favoris ou des favorites, ni sur les louanges suspectes des courtisans, ni sur le simple témoignage des ministres souvent partiaux et mal informés, mais sur le plus grand nombre des suffrages donnés au scrutin par trente pareils prétendants qui ont eu l’occasion et le loisir de se connaître les uns les autres, et lorsque, par le procès-verbal des trois commissaires de sa majesté, il sera constant qu’il n’y a eu dans leur scrutin aucune recommandation ni aucune cabale soit extérieure soit intérieure.

§ 16

Les pareils sont certainement les meilleurs estimateurs du mérite de chacun d’eux par rapport au service du roi et de la nation, et c’est cette sorte de mérite que j’appelle mérite national. Ce sont les juges les plus intéressés à juger entre les concurrents selon la justice, c’est-à-dire selon l’intérêt de la nation, dont ils font partie [•] et l’on peut dire avec vérité, que, lorsqu’il n’y a eu ni cabale ni recommandation, ces trente pareils sont les meilleurs conseillers que le roi puisse consulter en pareil cas.

§ 17

Le titre de duc, qui ne se donne point au mérite national distingué, mais au descendant de celui qui a eu, il y a cent ans, un pareil mérite, ne saurait jamais exciter les officiers aux périls et aux travaux militaires et ne sert par conséquent de rien à l’État.

§ 18

Ceux [•]qui le possèdent par leur naissance n’ont plus d’aiguillon qui les presse de surpasser leurs pareils par leur application et par des talents utiles à la nation. Ils demeurent donc la plupart naturellement dans la fainéantise et dans une vie lâche, molle et paresseuse. Ils se trouvent dispensés de toutes sortes de peines, car enfin qui est-ce qui prend de la peine quand il n’y a aucune récompense à espérer pour cette peine ?

§ 19

Cependant [•], si personne ne se distingue à prendre de la peine pour le public, l’État est mal servi. Or n’est-il pas évident que moins l’État a de grandes récompenses [•] honorables à distribuer, soit pour les grandes entreprises, soit pour les longs services, soit pour la pratique de la bienfaisance, moins il sera bien servi ?

§ 20

[•]L’hérédité du titre de duc est très nuisible aux États par une autre raison, c’est qu’il est de l’intérêt de ces fainéants honorés qu’on ne leur reproche pas leur fainéantise, leur peu de talents et leur vie inutile et oisive. Ainsi ils jettent autant qu’ils peuvent du mépris sur ceux qui travaillent et qui cherchent à se distinguer pour l’utilité de la patrie.

§ 21

[•]Ils prônent autant qu’ils peuvent et attachent une sorte de distinction aux fainéants comme eux qui ne se piquent que d’être agréables à la cour ou dans le monde, qui raffinent sur les modes, sur les habits, sur les parures, sur les ajustements, qui enchérissent sur la somptuosité des meubles, sur la magnificence des équipages, des jardins, des bâtiments, des fêtes. Ils louent ceux qui se distinguent par la délicatesse de leur table, qui se piquent d’être connaisseurs en tableaux, en spectacles, toutes distinctions très frivoles, et très inutiles à l’augmentation du bonheur solide de la nation, toutes productions du luxe, de l’oisiveté, de la vanité et de la mollesse, qui n’augmentent presque en rien le bonheur de la patrie, en comparaison des services importants des officiers laborieux, constants et courageux4.

§ 22

[•]Or, s’il y a des maximes pernicieuses pour un État, ce sont certainement les maximes que tâchent d’établir les fainéants honorés et distingués par des titres honorables, quoiqu’ils ne soient nullement distingués ni par le courage, ni par la vertu, ni par les talents utiles à la nation.

§ 23

[•]C’est l’exemple de ces ducs héréditaires qui par leurs goûts et par leurs occupations journalières ressemblent plus à des enfants ou à des femmes qu’à des hommes, c’est cette malheureuse hérédité des titres honorables qui est une des principales causes de cet étonnant affaiblissement de la monarchie d’Espagne5, elle commence à affaiblir la nôtre.

§ 24

Les ducs héréditaires [•], et, à leur exemple, la plupart des autres seigneurs espagnols depuis cent cinquante ans, ne se sont piqués que de mener une vie délicate et voluptueuse6, et au lieu de sacrifier au plaisir que produit la véritable gloire, au lieu de chercher à se distinguer par des talents et par des qualités toujours infiniment utiles au roi et à l’État, ils ne se sont plus souciés que de sacrifier au plaisir que produisent les diverses glorioles7 et les distinctions frivoles du luxe, qui sont toujours très pernicieuses aux États.

§ 25

Ces mœurs [•] corrompues par la [•] grâce insensée de l’hérédité des titres n’ont fait qu’affaiblir leur État, et ces braves et laborieux Castillans, qui, avant que cette dangereuse hérédité eût corrompu la vertu et la noble ambition de la nation, semblaient nés pour gouverner le monde, se sont peu à peu abâtardis et ne sont devenus que de lâches et inutiles courtisans, de sorte que l’Espagne est devenue quatre fois moins considérée en Europe qu’elle n’était il y a deux cents ans8.

§ 26

La supériorité [•] entre nations passe toujours dans celle où passe la supériorité de valeur et de travaux les plus utiles à la nation, mais cette sorte de supériorité ne saurait passer que là où il y a plus d’émulation qu’ailleurs entre les plus riches pour le service de l’État. Or la supériorité de cette émulation ne saurait passer que là où il y a, d’un côté, des récompenses très honorables à distribuer à ceux qui servent le plus utilement l’État dans les plus hautes classes, et de l’autre, là où il y a plus de justice dans cette distribution.

§ 27

[•]Ces grands titres à distribuer sont un grand trésor pour l’État, mais ce n’est plus un trésor dès qu’il est épuisé par l’hérédité. Et en effet que dirions-nous du trésor des finances si les pensions personnelles que fait l’État devenaient héréditaires dans les familles de ceux qui [•] ont obtenu ces pensions ? Nous sommes assez sensés pour blâmer l’hérédité des récompenses de l’État en pensions, et nous sommes assez insensés pour ne pas voir la grande imprudence de ceux qui ont commencé à rendre héréditaires les récompenses de l’État en titres honorables ?

§ 28

[•]Peut-on voir rien de plus monstrueux en politique que de laisser les plus grandes récompenses d’un royaume entre les mains des citoyens les moins utiles au royaume, en comparaison de leurs ancêtres et en comparaison des services actuels de ceux qui se distinguent dans le service ?

§ 29

[•]Je sais bien que parmi ceux qui sont nés grands en Espagne, quelques-uns ont rendu et rendent actuellement de grands services à l’État, mais on m’avouera que ce n’est pas le plus grand nombre et que d’autres gentilshommes qui ont encore mieux servi et qui serviront encore plus utilement, voient toujours avec chagrin que l’État laisse entre les mains de gens moins dignes qu’eux des récompenses, qui ne devraient être réservées que pour les grands services actuels.

§ 30

Rien ne décourage [•] tant d’entreprendre des travaux difficiles et utiles à la patrie, que de voir que les récompenses honorables se donnent ou à une naissance qui est inutile à l’État, ou aux recommandations injustes des courtisans, ou à la seule ancienneté plutôt qu’à des qualités, qu’à des talents, qui sont infiniment utiles au roi et à la nation, et qui ne sont connus avec certitude que par leurs pareils [•] qui ne sont point consultés.

§ 31

Ces pareils [•] sont cependant, en cette occasion, les plus habiles conseillers et les meilleurs estimateurs du mérite national, parce qu’ils passent leur vie avec ceux qui ont droit de prétendre, comme eux, à ces titres honorables et parce qu’ils ont un grand intérêt de ne choisir que les plus distingués par leurs talents dans la guerre, dans la magistrature, dans l’Église, dans les négociations. Or comme on ne les a pas jusqu’ici consultés par un scrutin dirigé par des commissaires, il arrive que, faute de conseil éclairé et équitable, ces récompenses honorables sont rarement distribuées avec justice.

§ 32

[•]Il arrive donc trois inconvénients considérables lorsque le roi juge du plus haut degré de mérite entre trente pareils qui prétendent au titre de duc et qu’il décide avec ses favoris ou avec ses favorites d’un procès si difficile et si important, sans consulter par scrutin le conseil de ceux qui ont eu durant dix ans le loisir et les occasions de comparer les talents et le mérite national de chacun d’eux trente.

§ 33

[•]L’un de ces inconvénients est que cette dignité qui devait naturellement servir de prix ou de récompense proposée pour augmenter l’émulation et les travaux utiles à l’État ne fait que multiplier, à la cour, les assiduités, les bassesses et les flatteries, qui sont très pernicieuses et aux princes et à leurs États. Car le gentilhomme, ou français ou castillan, au lieu de s’appliquer de bonne heure à devenir excellent officier, au lieu de travailler toujours avec ardeur à acquérir de nouvelles connaissances dans son métier pour devenir plus utile à son pays, ne s’applique plus qu’à devenir tous les jours plus parfait courtisan et plus bas adulateur pour acquérir ainsi des patrons et des prôneurs.

§ 34

Le second, c’est que ces récompenses honorables, qui justement distribuées auraient toujours retenu dans le service les officiers d’un mérite distingué étant injustement distribuées, cette injustice les décourage et leur fait quitter le service, et en dix ans le roi perd ainsi cinq cents excellents officiers, faute de se servir du conseil du scrutin dans la distribution des emplois et des titres.

§ 35

[•]Le troisième inconvénient, c’est qu’une récompense qui, étant distribuée selon l’avis de trente meilleurs connaisseurs, ferait aimer le prince et estimer sa justice de tous les gens de bien, ne sert au contraire qu’à le faire mépriser et haïr des bons citoyens quand elle est injustement [•] distribuée.

Règlement proposé

PREMIER ARTICLE

§ 36

Je propose donc [•], que le roi déclare qu’il ne créera plus dorénavant de ducs héréditaires, mais seulement des ducs personnels et qu’il crée ducs tous les maréchaux de France.

Éclaircissement

§ 37

Dans cet établissement le roi ne fera nul tort aux anciens ducs, il leur laisse leurs prérogatives, on voit même que loin de perdre au nouvel établissement, ils y gagneront en devenant les pareils de ceux qui dans l’État sont les plus distingués par le mérite national.

§ 38

Autrefois, sous le règne de Charles cinquième roi de France, et de Charles sixième, son fils et son successeur, quand il vaquait une place dans le parlement ou dans la chambre des comptes, ces corps proposaient trois sujets au roi : il nous reste sur cela un édit de Charles VI9. Cette proposition de trois sujets se pratique encore en plusieurs occasions dans d’autres royaumes. Ce moyen de connaître la vérité et la justice, ce moyen de bien juger et avec plus de sûreté du plus digne, du plus utile à la nation n’est pas nouveau. Il est bien simple, il se présente naturellement à l’esprit, il ne s’agit que de le remettre en usage en France et de le perfectionner tous les jours par la méthode des commissaires que j’ai expliqué fort au long dans un mémoire séparé10.

§ 39

J’y montre combien il est de l’intérêt du roi d’établir des compagnies de trente dans chaque classe, par exemple, de trente lieutenants généraux, afin que, lorsqu’il s’agira de choisir les trois meilleurs par scrutin et de les présenter au roi pour en choisir un, chaque membre de cette espèce de conseil soit tout préparé à écrire sur le [•] même bulletin les trois qu’il juge le plus dignes d’être avancés au grade de maréchal de France, et son nom au bas du bulletin, le tout après avoir satisfait aux questions des trois commissaires sur les cabales et sur les recommandations.

SECOND ARTICLE

§ 40

[•]Le roi créera encore trente comtes du palais entre les lieutenants généraux, du nombre desquels il tirera les maréchaux de France qu’il pourra créer dans la suite.

Éclaircissement

§ 41

Pour la création de ces trente comtes du palais, il est à propos que le roi en choisisse d’abord cinq [•] parmi les lieutenants généraux, et que les cinq choisis en nomment trois autres par scrutin afin que le roi choisisse le sixième. Les six nommeront de même par scrutin trois sujets afin que le roi choisisse le septième et ainsi de suite jusqu’à trente.

§ 42

Il serait encore à propos de créer soixante vicomtes du palais sur le même modèle, et ce seraient là tous les titres du royaume, qui suffiraient pour exciter et entretenir l’émulation parmi la noblesse.

TROISIÈME ARTICLE

§ 43

Il faut [•] encore statuer qu’entre les ducs héréditaires celui qui, par ses services, aurait acquis une dignité du palais, précédera les ducs héréditaires quoique d’un duché plus ancien lorsqu’ils n’auront point acquis une dignité semblable.

Éclaircissement

§ 44

L’ancienneté d’un duché héréditaire n’est pas par elle-même une supériorité de mérite national, et dans un État bien policé, hors les princes du sang, il n’y a que la supériorité de ce mérite reconnu par les emplois importants qui doive donner les préséances.

§ 45

Rien n’est plus juste [•], rien n’est plus important pour le service du roi et pour l’avantage de la nation française que d’honorer plus celui qui a personnellement rendu des services considérables à la patrie que celui qui ne lui a personnellement rendu aucun service considérable et qui n’apporte d’autre utilité à l’État que de faire souvenir le public des services et des récompenses honorables de ses ancêtres.

§ 46

[•]Ne serait-il pas ridicule à une république qui a besoin de services actuels d’épuiser son trésor de titres et de dignités pour honorer et pour payer des services rendus dans un autre siècle, services qui ont déjà été payés dans leur temps, et de ne se rien réserver pour récompenser par des honneurs actuels les services actuels ? Je remarquerai ici en passant qu’il n’y a pas en Hollande, à Venise, à Gênes, en Suisse, assez [•] de marques extérieures pour distinguer ceux qui, dans les diverses classes d’emplois publics, se distinguent par leur mérite national.

§ 47

On peut rendre de grands services à l’État par des travaux longs et pénibles dans la magistrature [•]. Or n’est-il pas juste que le roi [•] donne des marques extérieures aux classes supérieures et inférieures, et qu’il y établisse des compagnies de trente, afin que, par le scrutin, il puisse être sûr de nommer toujours le plus digne, ou un des trois plus dignes à la place vacante dans la classe supérieure [•] ? Cette marque extérieure sur l’habit avertirait le public de la préséance qu’il doit à l’officier, qui rend le plus de service à la nation.

§ 48

De là, il suit que les différents emplois ayant leur marque d’honneur et les emplois se donnant toujours à la supériorité de mérite national [•], cette marque extérieure indiquerait toujours le degré de mérite de chaque officier public.

§ 49

On voit bien que, si tout se donnait à la seule ancienneté [•], il n’y aurait plus d’émulation à espérer, et que personne ne songerait ni à se rendre plus capable, ni à risquer sa vie plus que les autres, ni à se donner plus de peine et plus de mouvements que ses pareils. On ne songerait qu’à vivre en fainéant plus longtemps que les autres. Il est vrai qu’à mérite égal, à talents égaux ou à peu près égaux, l’ancienneté et même la naissance illustre sont des titres de préférence, mais il faut toujours pour cette préférence que le mérite national soit [•] égal ou à peu près égal.

§ 50

Quand je propose [•] que ceux qui parmi les ducs héréditaires ont rendu de plus grands services au roi et à la nation [•] passent devant les autres ducs, qui n’en ont point rendu ou qui n’en ont rendu que de moindres, est-ce que ma proposition est injuste ? Est-ce qu’elle n’est pas au contraire très juste et par conséquent très utile à la nation ?

§ 51

J’oserais [•] même demander à ceux qui n’approuveront pas mon projet : trouveriez-vous un gouvernement sage dans lequel on ne pourrait jamais avoir pour général que le fils aîné du général précédent, et pour ministre que le fils aîné du ministre précédent, quelque peu d’expérience, quelque peu de capacité qu’ils eussent ?

§ 52

Qui est l’insensé [•] qui conseillerait au roi d’Espagne de préférer toujours à un Ruiter, à un Duquesne, pour commander son armée navale, un jeune amirante de Castille sans expérience et sans talents, et de préférer, pour commander une armée de terre, un jeune connétable de Castille sans vertu, sans connaissance11, à un Montecuccoli ou même à un Turenne12 ?

Avantages que produira ce règlement

§ 53

La patrie [•] tirera toujours dans ses besoins dix fois plus de secours et de services des citoyens laborieux, économes, industrieux, piqués d’émulation pour se faire estimer de leurs pareils amateurs de la gloire et du bien public, que des citoyens paresseux, ignorants, chargés de dettes, amateurs de glorioles [•], occupés de leurs amusements et qui cherchent des recommandations.

§ 54

Rien n’est plus capable [•] de déshonorer le gouvernement de France, d’Espagne et d’Angleterre que d’y voir un jeune étourdi, sans service, sans vertu, sans talents utiles, copie très dissemblable de son aïeul, de son trisaïeul, et qui ne brille que par un éclat emprunté de la réputation et des grands revenus acquis autrefois par un grand homme, oser disputer le pas à un vieux général, qui est lui-même un grand homme vivant, égal et peut-être supérieur à ces grands hommes morts.

§ 55

Or par l’établissement proposé [•], il est évident qu’en rendant des honneurs à un duc du palais, à un comte du palais, à un vicomte du palais, le peuple honorera un homme distingué par ses services et par des qualités très utiles à la patrie. Chacun saura que sa nation lui a elle-même de grandes obligations, et l’étranger sensé ne reprochera plus à ces trois nations leur peu de raison d’accorder de grandes marques de respect à des hommes qu’ils ne croient nullement respectables. Cet étranger n’aura plus à se moquer du peu de discernement de ceux qui honorent davantage, par leurs égards et par leurs manières respectueuses, l’apparence du mérite national [•] qu’ils n’honorent le mérite réel et qu’ils respectent plus les ombres des héros morts, que les héros eux-mêmes vivants.

§ 56

Enfin, en établissant [•] une fois que nul n’aura désormais que des titres personnels, et que personne n’en aura plus de nouveaux qu’à proportion de son mérite envers le public et selon les justes jugements des scrutins faits entre les meilleurs, les plus équitables connaisseurs, le roi éloignera pour toujours la noblesse riche de cette honteuse fainéantise si indigne de la véritable noblesse. Tous travailleront avec émulation et avec ardeur à qui rendra de plus grands services à sa patrie, et les jeunes gens, par des efforts continuels, tâcheront d’acquérir plus de connaissances et plus de talents utiles au public que leurs aïeuls.

§ 57

Le roi [•], en établissant et en perfectionnant la méthode du scrutin entre les compagnies de trente pareils, diminuera beaucoup les vices de ses sujets, il en augmentera beaucoup les talents, les vertus et par conséquent la félicité. Et ce qui est très important pour lui, en procurant à la nation un des plus grands bienfaits qu’un roi puisse jamais procurer à ses sujets, il imitera mieux que les autres rois ses pareils l’Être souverainement bienfaisant, et il en aura ainsi beaucoup plus de droit d’en attendre la récompense dans la vie future [•].

OBJECTION I

§ 58

[•]Si vous rendez, à l’avenir, les nouveaux titres de ducs purement personnels, celui qui sera arrivé à ce dernier grade n’ayant plus rien à espérer, tombera dans la paresse, dans l’indolence, dans la fainéantise, car pour faire agir l’homme et pour lui faire surmonter la peine qu’il trouve dans le travail continuel et dans l’exécution des grands projets, il faut qu’il ait continuellement devant les yeux quelque grand bien à espérer, tel que serait l’espérance de faire passer la grande distinction, dont il est honoré, à son fils aîné et aux aînés de la branche aînée. C’est un ressort qui lui manquera, donc il est utile à l’État de rendre [•] héréditaires les plus grands honneurs.

Réponse

§ 59

1o Il est à propos d’observer que dans les États où il y aura assez de classes différentes, l’homme distingué par son mérite et par ses longs services ne pourra arriver qu’avec l’âge à la classe suprême et que pour ceux qui composeront cette classe, il y aura toujours quelque [•] commandement, quelque gouvernement, quelque vice-royauté et le titre et la pension de président des ducs à espérer pour celui qui aura le plus mérité de l’État par ses services, car ces places se donneront non par ancienneté, mais à la supériorité de mérite national qui sera connue par le scrutin entre pareils. Ainsi il aura toujours quelque récompense à espérer jusqu’à une grande vieillesse qui est un âge où l’État n’a plus de service considérable à en attendre.

§ 60

2o Il y a dans le royaume environ quarante ducs héréditaires. Or ce sont quarante hommes des plus riches et des plus illustres de l’État, qui n’ont plus, pour les exciter à travailler pour le bien public, ce puissant ressort qu’ils auraient si ces titres n’étaient que personnels et c’est une perte considérable pour l’État.

§ 61

3o Dans le système de l’hérédité [•], ni le fils ni le petit-fils ne travaillent plus pour l’utilité publique, au lieu que dans le système de la personnalité toute la postérité du duc et tous les membres d’une profession travailleront toute leur vie dans l’espérance de ce titre élevé ; ainsi la différence du travail pour le public sera de mille contre un.

OBJECTION II [•]

§ 62

Votre plan pour ne point séparer les titres honorables des emplois publics de donner une marque extérieure à chaque emploi, de ne faire de promotions d’une classe inférieure à une classe supérieure qu’après avoir conseillé le scrutin de trente pareils, de donner brevet de duc à chaque maréchal de France, de ne plus faire de ducs héréditaires, etc., me paraît très avantageux pour le service du roi et de l’État. Mais en suivant votre principe, il ne faudrait plus faire de chevaliers de l’ordre. Or que deviendraient les honneurs et les respects que l’on porte au cordon bleu13 ?

Réponse

§ 63

1o Je conviens que si le principe de n’honorer aucun sujet qu’à proportion de son mérite national est un bon principe, il ne faut à chacun que la marque extérieure de son emploi dans l’État pour s’y faire honorer comme il y doit être honoré et, par conséquent, il faut laisser anéantir peu à peu ces distinctions si déraisonnables et si peu conformes à la bonne police.

§ 64

2o On peut laisser éteindre cet établissement puéril de Henri III sans faire tort à personne. On peut dire même que les princes du sang qui ont trente-cinq ans, ne se trouvant plus parés d’une distinction qui leur est commune avec des gentilshommes de petite noblesse et de médiocre mérite, ils ont besoin d’une marque extérieure de leur naissance auguste. Or ces princes et ces princesses ne peuvent-ils pas porter ce même ruban bleu brodé en fleurs de lys d’or ?

§ 65

3o Le roi, en laissant anéantir cet ordre de chevalerie, y gagnerait plus de quatre cent mille livres de rente qu’il pourrait employer à des établissements très utiles à la nation, il y gagnerait même d’être dispensé de vaines cérémonies très ennuyeuses14.

Conclusion [•]

§ 66

Ces considérations prouvent la vérité et l’importance de la maxime de Salomon, qu’il ne faut donner de titres honorables à un sujet que selon le degré de son mérite national.

§ 67

Da illi honorem secundum meritum suum15.

§ 68

Et c’est la proposition que je m’étais proposé de démontrer.


1.Duc : « On a appelé autrefois du nom de Duc les chefs, et les généraux d’armée » (Académie, 1694).
2.Sur le mythe du maréchal roturier, dont ces personnages seraient des exemples, voir Carole Dornier, Titres, Introduction, § 7. Jean de Gassion (1609-1647), maréchal de France, célébré pour ses succès militaires par Théophraste Renaudot (La vie et la mort du maréchal de Gassion, Lyon, Barbier, 1647), Du Prat (Le portrait du maréchal de Gassion, Paris, Clouzier, 1664) et De Pure (La vie du maréchal de Gassion, Paris, G. de Luyne, 1673), était protestant, ce qui l’écartait de certaines distinctions. Sur Fabert, voir Minist. Aff. étr., § 289, note 65. Nicolas de Catinat (1637-1712), malgré ses exploits antérieurs, avait été disgracié par suite de ses échecs en Italie lors de la guerre de succession d’Espagne ; il était issu de la robe, de noblesse récente ; sur les relations entre Saint-Pierre et le maréchal Vauban, voir Michèle Virol, Soldats, Introduction, § 1.
3.Avec l’ordre du tableau, vers 1675, Louvois instaure l’avancement à l’ancienneté, sans que cela empêche les promotions par la naissance, par la faveur ou par les ressources permettant d’acheter un régiment ou une charge onéreuse : voir Jean Chagniot, « Officiers généraux », in Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996. L’ordre du tableau a été très critiqué par Saint-Simon : voir André Corvisier, « Les généraux de Louis XIV et leur origine sociale », XVIIe siècle, janvier 1959, no 42, p. 23-38.
4.Saint-Pierre est partisan de lois somptuaires : voir son « Observation V très importante sur le luxe », in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VII, p. 32-41.
5.Voir ci-dessous, § 25, note.
6.L’abbé situe dans les années 1580, sous Philippe II en Espagne et sous Henri III en France, cette évolution de l’aristocratie, comme conséquence de la vie de cour. Les auteurs contemporains de Saint-Pierre, en particulier ceux du parti nobiliaire, ont dénoncé le développement de la cour sous François Ier, la régence « italienne » de Catherine de Médicis et les favoris d’Henri III ; voir Boulainvilliers, « Le luxe sous François Ier perd la noblesse en l’attirant à la cour », Dissertation sur la noblesse de France, in Essais sur la noblesse de France, Amsterdam, s.n., 1732, t. II, p. 219-221 ; t. I, p. 242-244 ; voir aussi Louis Le Gendre, Mœurs et coutumes des Français dans les différents temps de la monarchie française, Paris, Collombat, 1712, p. 242-246. La grandesse d’Espagne fut créée par Charles Quint en 1520. Sur les lieux communs français concernant la vanité, la paresse et le faste espagnols, voir Carole Dornier, Titres, Introduction, § 7.
7.L’abbé de Saint-Pierre serait le créateur de ce terme gloriole, qu’il crée sur le latin gloriola pour distinguer la vraie gloire de ce qui ne rapporte que « des distinctions frivoles et méprisables » ; voir « Un projet pour mieux mettre en œuvre le désir de la distinction entre pareils », in Œuvres diverses de monsieur l’abbé de Saint-Pierre, Paris, Briasson, 1730, t. II, p. 200-201.
8.Le déclin de la puissance espagnole, à partir du règne de Philippe II, malgré les territoires et les métaux précieux du Nouveau Monde, est souligné par les contemporains : voir l’introduction de Catherine Larrère à Montesquieu, Considérations sur les richesses de l’Espagne, in Œuvres complètes, t. VIII, Œuvres et écrits divers. I, Pierre Rétat (dir.), Oxford / Napoli, Voltaire Foundation / Istituto italiano per gli studi filosofici, 2003, p. 583-585.
9.Le recours à l’élection se développe sous Charles V pour recruter de grands officiers mais aussi les baillis et sénéchaux (ordonnance du 5 février 1389) ; il sera étendu avec l’ordonnance dite cabochienne de 1413, sous Charles VI, y compris pour l’administration locale : voir Alfred Coville, Les Cabochiens et l’ordonnance de 1413, Paris, Hachette, 1888, p. 314-315.
10.La méthode du scrutin perfectionné est expliquée dans le Nouveau Plan de gouvernement des États souverains, qui rassemble des écrits antérieurement conçus. Voir Gouvernement, Troisième Discours, Sur la méthode du scrutin.
11.Michiel Adriaenszoon de Ruyter (1607-1676) est l’amiral le plus célèbre de l’histoire de la marine royale néerlandaise ; Abraham Duquesne (1610-1688), grand officier de la marine de guerre française s’illustre durant la guerre de Hollande ; il met en fuite la flotte de Ruyter en 1676 ; protestant, il refuse d’abjurer pour être promu et ne sera jamais amiral. L’Amirante de Castille est un titre espagnol créé après la conquête de Séville (1248), initialement pour maintenir une marine de guerre permanente. À partir de 1405, il se transmit à l’intérieur de la maison d’Enríquez, issue de la famille royale, et, par cette patrimonialisation, devint simple titre honorifique, jusqu’à sa suppression en 1705. Le titre de connétable de Castille, institué en 1382 pour honorer l’officier à la tête de l’armée de terre, devint aussi héréditaire, transmis dans la famille des Velasco ; la source de l’abbé de Saint-Pierre est probablement l’ouvrage de Jean de Vayrac, État présent de l’Espagne, Amsterdam, Steenhouwer & Uytwerf, 1719 [1718], t. II, p. 128, 134.
12.Raimondo, comte de Montecuccoli (ou Montecucculi) (1609-1680), généralissime des troupes de l’empereur, l’un des grands adversaires de Turenne, est considéré comme l’un des grands stratèges du XVIIe siècle. En 1712 parurent ses Mémoires traduits en français (Mémoires de Montecuculi, généralissime des troupes de l’Empereur, Paris, Jean Geffroy Nyon) ; Henri de la Tour d’Auvergne (1611–1675), vicomte de Turenne, maréchal de France en 1643 et maréchal général des camps et armées du roi en 1660, fut l’un des meilleurs généraux de Louis XIII puis de Louis XIV.
13.Allusion au ruban bleu portant l’insigne de l’ordre du Saint-Esprit, ordre de chevalerie le plus prestigieux de la monarchie française ; voir Minist. Aff. étr., § 290, note.
14.L’entretien des chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit était financé par le marc d’or, taxe prélevée sur la vente des offices (entre 0,5 et 1 % de la valeur de l’office) qui s’élevait à 450 000 livres tournois en 1720 : voir Jean Nagle, « Marc d’or », in Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996. Les cérémonies de l’ordre se déroulèrent dans la chapelle du château de Versailles à partir de 1682 et se composaient d’une procession suivie d’une messe. On y procédait à la promotion de nouveaux chevaliers. Voir Lenaïg Roumegou, L’ordre du Saint-Esprit sous Louis XIV : un instrument au service du pouvoir (1643-1715), thèse de l’École nationale des Chartes, sous la direction d’Olivier Poncet, 2017, résumé en ligne.
15.« Rends-lui honneur selon son mérite » (nous traduisons) ; Si, X, 31 (Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach).