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OBSERVATIONS SUR LE TESTAMENT POLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU

Avertissement [•]

§ 1

Ces observations doivent suivre les chapitres sur lesquels elles sont faites, si l’on veut en bien comprendre toute l’utilité. Elles avaient été faites pour ajouter à ces chapitres dans une nouvelle édition de ce testament politique, mais elles peuvent encore être utiles toutes séparées de ces chapitres.

§ 2

Le Testament politique du cardinal de Richelieu était sans contredit et à tout prendre le meilleur ouvrage soit des anciens, soit des modernes qui eut paru jusqu’en 16421 en Europe sur la science du gouvernement des États. Il n’y manquait que d’être encore plus étendu et plus approfondi.

§ 3

Il avait habilement profité de tout ce qui avait paru jusque-là de plus raisonnable en politique, et y avait beaucoup ajouté de ce qu’il avait lui-même appris par sa propre expérience dans le maniement des affaires publiques.

§ 4

Ce fut dans ce temps-là que parurent dans le monde les ouvrages d’esprit les plus estimables que l’on eût encore vu jusqu’alors sur la connaissance des causes des effets de la nature ; c’étaient les ouvrages du fameux Descartes.

§ 5

Il visait seulement à perfectionner des connaissances curieuses par l’étude de la physique, le cardinal allait plus loin. Il visait à rendre les hommes encore plus heureux par l’étude de la politique, en perfectionnant une science également curieuse mais beaucoup plus utile au bonheur des hommes que la physique2.

§ 6

Ce qui marque le progrès de la raison humaine, c’est que nous voyons les meilleurs ouvrages faits il y a cent ans diminuer de prix depuis ce temps-là par la comparaison des ouvrages meilleurs faits depuis sur les mêmes sujets, comme ceux d’il y a cent ans avaient fort diminué d’estime pour les ouvrages des philosophes, des politiques et des physiciens qui vivaient cent ans auparavant, c’est-à-dire il y a deux cents ans ; et effectivement il est bien raisonnable que le disciple qui est d’un esprit naturel égal à son maître, puisse au bout de trente ou quarante ans ajouter quelques découvertes à celles que ce maître avait ajoutées lui-même aux découvertes de ses maîtres.

§ 7

Ainsi il ne sera pas étonnant que nos neveux lisent dans cent ans, avec plus de profit et de plaisir, les ouvrages excellents de leur temps que les livres excellents de ce temps-ci. Aussi voyons-nous que les ouvrages de Platon, d’Aristote, d’Archimède et des autres semblables ne nous servent plus guère à présent que comme des ouvrages pour les commençants ou pour des historiens contemporains de l’état de leurs sciences qui nous font connaître précisément le degré des connaissances humaines de leurs siècles et de leurs pays.

§ 8

Ainsi j’ai cru que le lecteur serait bien aise de voir par quelques observations politiques mises à la fin de chaque chapitre du Testament politique ce que l’on peut penser de mieux que le cardinal pour perfectionner la science du gouvernement, la plus importante de toutes les sciences.

§ 9

Je laisse à d’autres à faire des commentaires sur les événements de ce siècle et qui puissent satisfaire la curiosité de certains lecteurs qui ne se soucient que d’un plaisir présent. Pour moi, je préfère à ce plaisir de curiosité des observations propres à la plus grande utilité publique de nos contemporains.

[Fragment conservé aux AD du Calvados] Sur le premier chapitre ou introduction [•]

§ 10

Les observations pour être utiles au lecteur, doivent viser à le rendre plus prudent, plus habile dans la politique, et plus bienfaisant envers le public.

§ 11

De là il suit que l’observateur doit faire attention aux moyens que le ministre général doit mettre en usage pour plaire à son maître, pour le maintenir dans sa place et pour s’y rendre le plus nécessaire qu’il est possible pour le bonheur de la nation.

§ 12

De là il suit que l’observation doit contenir, s’il est possible, quelque nouveau moyen de perfectionner le gouvernement présent sur la matière dont il s’agit dans le Testament politique.

§ 13

L’esprit de raisonnement s’est rendu beaucoup plus juste en France depuis la philosophie de Descartes et a fait faire à la politique même un grand progrès depuis le cardinal de Richelieu ; ainsi il ne faut pas lui reprocher son défaut de lumière dans une science dans laquelle il était de son temps sans contredit le plus habile, et de beaucoup le plus habile. Il ne faut s’en prendre qu’à l’état où était la raison humaine il y a cent ans en comparaison de l’état où elle commence d’être présentement et nous ne pouvons pas douter que, vu la grande pénétration et la grande justesse de son esprit, il n’eût vu du moins aussi loin que ceux qui sont aujourd’hui les plus habiles dans la science du gouvernement.

OBSERVATION 2

Flatterie menteuse et permise

§ 14

La flatterie est une louange3 : or la louange peut être sincère et fondée sur le vrai, celle-là n’est que politesse et toujours vertu. Elle peut être menteuse et fondée sur le faux, et celle-ci est vicieuse, lorsqu’elle tend à tromper les autres pour profiter de leur erreur ; telle est la flatterie de la plupart des courtisans appliqués à tromper le roi par leurs louanges continuelles ; ils ne le trompent que pour leur intérêt.

§ 15

Mais lorsque les louanges trompeuses et les mensonges ne sont employés par un ministre auprès du roi que pour le conduire dans le bon chemin, pour augmenter le bonheur de ses sujets et pour sauver la patrie, loin que la flatterie soit alors un vice, c’est au contraire une vertu. Salus populi suprema lex esto4.

§ 16

La raison, c’est que les rois, accoutumés à vivre pour ainsi dire de louanges comme de leur nourriture journalière, il faut en bon médecin les tromper quelquefois pour leur plaire, pour leur faire agréer souvent le seul bon parti, ou pour leur en faire rejeter un très dangereux pour la tranquillité et pour la félicité tant de celui qui gouverne de ceux qui sont gouvernés.

§ 17

De là il suit que, supposé ce qui est vrai, que le roi Louis XIII était originairement fort trompé dans l’opinion qu’il avait de son grand mérite, de sa grande vertu et de l’étendue, de la pénétration et de la justesse de son esprit, et supposé, comme je le crois, qu’à tout peser le cardinal de Richelieu fut de toute la cour de ce temps-là de beaucoup le plus propre à être ministre général, il a dû user comme il a fait des flatteries menteuses que nous voyons dans tout son Testament politique et particulièrement dans le premier chapitre.

§ 18

Il n’était pas sans défauts ; il visait souvent à la plus grande utilité publique mais nous voyons qu’il pensait comme le peuple sur les titres fastueux, sur les grandes terres titrées, sur la durée de son nom quoiqu’enté sur une autre famille5 ; c’est-à-dire qu’il avait pour but de pareilles glorioles6 que le peuple, mais les autres avaient les mêmes défauts et il avait plus qu’eux les bonnes qualités à un plus haut point.

OBSERVATION 3

§ 19

Le cardinal page 77 dit qu’en commençant son ministère il avait quatre fins principales :

§ 20

1o De ruiner le parti huguenot.

§ 21

2o De rabaisser l’orgueil des Grands et de les rendre plus soumis à l’autorité royale.

§ 22

3o De réduire les autres sujets et surtout les parlements à leur devoir.

§ 23

4o De relever le nom et la puissance de la France parmi les nations étrangères.

§ 24

S’il vivait aujourd’hui, il aurait quatre autres principaux projets plus grands et plus utiles à la nation et à l’Europe entière :

§ 25

1o De former une pépinière d’hommes propres à composer un jour de conseillers excellents les différents bureaux du Conseil, et les ministres.

§ 26

2o De diviser les différents ordres de l’État en classes et en compagnies de trente et d’établir la méthode du scrutin perfectionné entre trente pareils pour choisir avec sûreté pour officiers les trois meilleurs sujets pour chaque promotion.

§ 27

3o De rendre les collèges des pépinières beaucoup meilleures d’hommes justes et bienfaisants.

§ 28

4o D’établir la Diète européenne imaginée par Henri IV pour conserver toujours la famille royale sur le trône sans avoir jamais à craindre aucune guerre civile ni étrangère8.

§ 29

Mais ce sont les quatre points principaux que nous a apportés le progrès que la science du gouvernement a fait depuis le cardinal, et qui sont préférables aux quatre du cardinal, en ce qu’ils comprennent d’une manière bien plus parfaite ceux du cardinal et qu’ils vont beaucoup plus loin comme on verra dans la suite. [Fin du fragment conservé aux AD du Calvados : « Sur le premier chapitre ou introduction ».]

Observation [•] sur la division des affaires de l’État, suivie dans la table du Testament politique

§ 30

Le dauphin Bourgogne divisait la science du gouvernement en trois principaux articles suivant les trois genres principaux d’affaires que doivent diriger ou le roi ou son ministre général, et distribuer aux trois secrétaires d’État ou ministres particuliers9.

I. Ministère des affaires avec les étrangers

§ 31

Les affaires du dehors comprennent les négociations et les guerres avec les souverains étrangers. Guerre de terre, guerre de mer, colonies et commerce maritime.

II. Ministère des finances

§ 32

Ces affaires regardent les subsides et revenus du roi et de l’État, le commerce intérieur, les dépenses, les dettes et les pensions de récompenses de l’État.

III. Ministère des affaires du dedans

§ 33

Ces affaires regardent la justice entre les sujets, les polices particulières du royaume, les mœurs, la religion, l’éducation, les règlements et établissements, soit nouveaux à faire, soit anciens à perfectionner.

§ 34

Toutes les affaires d’un gouvernement se rapportent à ces trois ministères particuliers.

§ 35

Le cardinal avait trouvé les affaires de l’État divisées sagement par matières, mais distribuées à plusieurs ministres particuliers ; mais au lieu de faire sa division par les trois genres d’affaires et par ces trois ministères, il prit sans beaucoup de réflexion la division de sa politique dans une ancienne coutume mal fondée de diviser les affaires suivant les trois principaux corps de sujets dont les députés composaient nos anciens États généraux du royaume, qui sont heureusement abolis : clergé, noblesse et tiers état10 .

§ 36

Si un écrivain de ce temps-là eût eu à traiter des moyens de perfectionner la forme des États généraux, il aurait pu adopter cette division, mais le cardinal qui voulait sagement les supprimer, ayant à traiter des principales affaires de l’État, sa division faite par les trois corps des États généraux n’était pas si raisonnable que celle du dauphin Bourgogne qui voulait gouverner tous les différents ordres des sujets par leurs trois sortes d’affaires. Aussi ce ministre lui-même n’a-t-il pas suivi sa propre division dans tout son ouvrage et en est revenu quelquefois à la division par les sortes d’affaires.

Observations sur le chapitre second de la première partie [•]

Sur l’ordre du clergé [•]

§ 37

1o Je croirais volontiers ce que l’on a dit de la plupart des douze sections de ce chapitre, qu’elles n’ont été composées par le cardinal que lorsqu’il n’était pas ministre d’État, et qu’il n’a pas voulu perdre ses anciens travaux. Car ces discours sur les appels comme d’abus, sur les exemptions, sur les cas privilégiés, et sur la manière dont ces matières sont traitées, ne sentent que le théologien, le canoniste, et il était bon canoniste pour son temps, mais ses raisonnements ne sentent point du tout le ministre général d’un grand royaume11.

§ 38

2o Il ne propose point de méthode pour faire connaître au roi, avec quelque sûreté, qui sont les sujets les plus vertueux et les plus capables de devenir les meilleurs évêques. Car pourquoi ne pas établir, dans la capitale, trois ou quatre différentes classes de trente ecclésiastiques nobles de divers âges pour monter de l’une à l’autre, par la voie du scrutin entre trente pareils, et lorsqu’il vaquerait un évêché, le roi demanderait à la plus haute classe trois sujets choisis par cette méthode pour être les meilleurs esprits et surtout les plus vertueux, les plus éloquents et les plus zélés pour rendre les hommes plus justes et plus bienfaisants envers leurs pareils12 ?

§ 39

Les ecclésiastiques de la même classe et de la même compagnie se connaissent le mieux, surtout s’ils confèrent souvent ensemble sur leur profession, c’est-à-dire sur la morale.

§ 40

Il est vrai que, du temps de ce cardinal, on n’avait pas encore éclairci la grande utilité et la grande étendue de la méthode du scrutin perfectionné dans laquelle on établit des lois et des commissaires contre les cabales et les recommandations, et des punitions suffisantes contre les coupables.

§ 41

3o Sur les appels comme d’abus13, le bon ordre demande que l’État les abolisse, mais en abolissant la juridiction ecclésiastique qui est évidemment une ancienne usurpation des ecclésiastiques sur l’autorité publique séculière et royale et sur les juridictions séculières. Il est vrai que, pour punir les curés ou les prêtres qui ne feraient pas leur devoir, il est à propos que l’État donne l’autorité à l’évêque et au scrutin des vingt ou trente curés du doyenné de déposer un curé de mauvaises mœurs à la pluralité des voix du scrutin. Voilà ce que doit penser un grand ministre pour la plus grande utilité publique.

§ 42

4o Pour entretenir l’émulation entre les curés de chaque doyenné, il faudrait que dans les trente cures, il y eut la paroisse du doyenné de 2400 livres de revenu et quatre paroisses d’environ 1500 livres de revenu, pour les paroisses les plus nombreuses et les autres paroisses de 800 livres ou 1000 livres de revenu, et cela se pourrait en prenant des pensions sur les bénéfices plus riches que 800 livres en faveur des cinq grandes paroisses les plus peuplées du doyenné en prenant des pensions ou sur les évêchés ou sur les chapitres les plus riches.

§ 43

5o Quand une de ces cinq cures viendrait à vaquer, on la remplirait par le choix du scrutin entre ces 29 curés qui nommeraient trois sujets à l’évêque ou autre nominateur qui choisirait un des trois.

§ 44

6o Cela suppose que l’État diminuerait le droit de nomination des cures qu’ont les abbayes, les évêchés, les chapitres, les laïques, et le restreindrait au droit de choisir un des trois qui auraient été nommés par scrutin dans la classe des curés ou dans la classe des vicaires du doyenné pour remplir une des petites cures.

§ 45

7o Le cardinal de Richelieu dit qu’il ne faut pas mettre de pensions sur les évêchés14, mais il est certain qu’il y a des évêchés trop riches et d’autres trop pauvres. Tous les 112 évêques devraient avoir au moins 20 mille livres de rente en supposant le marc d’argent à 49 livres et 16 sols15. Les dix-huit archevêchés auraient quarante mille livres de revenu et dix évêchés des plus nombreux en paroisses devraient avoir trente mille livres ; et cela se peut aisément en ne donnant les évêchés de grand revenu qu’à condition de payer telles et telles pensions à d’autres évêchés qui ne sont pas assez riches.

§ 46

8o Il ne parle point de la résidence des évêques ; cependant elle est très importante, au moins durant six mois, aux diocésains16. Il est vrai que les séjours de Paris peuvent devenir utiles par les conférences entre quelques évêques. Ainsi il faudrait donner permission à chaque évêque d’être six mois par an hors de son diocèse et ordonner que, pour les jours d’absence au-delà, ils paieraient 20 livres par jour à la caisse commune des hôpitaux que je suppose à Paris, et à cet effet, ils feraient signifier leur arrivée et leur départ au directeur de l’hôpital

§ 47

9o Les exemptions, selon le cardinal, sont des abus qui ôtent à l’évêque le droit de gouverner certains curés, certains ecclésiastiques, certaines abbayes de son diocèse. Il conseille au roi de les abolir, et il a grande raison.

§ 48

10o « Il n’y a pas peu de difficulté, dit le cardinal, de bien distinguer l’étendue et la subordination de la puissance des papes de celle des rois. »

§ 49

Il évite d’entrer sur cela dans aucun examen d’aucune question. Or il semble qu’il eût dû, surtout dans un testament, laisser quelques principes de décision à Louis XIII pour suppléer à ce défaut. J’en mettrai ici deux.

§ 50

Le premier principe, c’est que tout ce qu’il est nécessaire de croire pour le salut est décidé, tant par le symbole des apôtres que par la soumission à l’Église représentée par les conciles généraux. Cette soumission suffit pour n’être pas dans une erreur qui puisse exclure du salut.

§ 51

De là, il suit que s’il arrive quelque nouvelle dispute entre les théologiens, il n’y a qu’à la laisser indécise, sans assembler de concile et dire que, comme on s’est bien sauvé jusqu’à présent sans décision, il n’est pas nécessaire pour le salut de la décider, qu’il suffit d’être unis dans le symbole du credo des apôtres. Ainsi de ce côté-là, nous n’avons point besoin de la décision ni des papes ni des conciles, mais nous avons besoin de calme et par conséquent, de silence sur une question dont la décision n’est point nécessaire au salut.

§ 52

Pour second principe, c’est qu’à l’égard de ce qu’il faut faire pour obtenir le paradis : le nécessaire, l’essentiel, c’est [•] de faire pour les autres ce que nous voudrions qu’ils fissent pour nous suivant St Mathieu, 7, 12. Car en cela seul consistent la loi et les prophètes. On peut disputer sur les cérémonies, mais ce n’est rien d’essentiel au salut17.

§ 53

De là, il suit que ni les conciles, ni les papes n’ont point de puissance qui nous soit nécessaire pour notre salut. Nous avons tout ce qui nous est nécessaire pour le salut, pour obtenir le paradis.

§ 54

De là, il suit que la puissance du pape étant nulle à notre égard, si ce n’est en tant que le roi lui en donne sur nous, elle est nulle aussi par la même raison par rapport à la puissance du roi.

§ 55

De là, il suit qu’avec de pareils principes, il y aurait à la vérité quelques diversités d’opinions entre les théologiens sur les cérémonies des nations chrétiennes, mais nul sujet essentiel de schisme ou de division qui mérite l’intolérance et la persécution mutuelle si opposée à la charité mutuelle bienfaisante qui, seule, est essentielle au salut.

§ 56

De là, il suit que l’Église chrétienne ou la société des chrétiens unis dans le credo peut se passer d’avoir un chef unique pour toutes les nations, et que chaque chrétien ne laissera pas de pouvoir se sauver avec son credo, et en pratiquant la justice et la bienfaisance envers tout le monde pour plaire à Dieu.

§ 57

Voilà une preuve que le siècle du cardinal était moins éclairé que le nôtre, et c’est l’effet du progrès de la raison universelle.

§ 58

11o Le cardinal n’avait pas une idée fort juste de ce qui était de plus important à attendre de l’éducation de la jeunesse, dans les collèges, pour l’augmentation du bonheur de la société.

§ 59

Il n’avait pas assez bien compris que les avantages les plus précieux que les enfants peuvent retirer d’une bonne éducation, ce n’était pas tant la connaissance des langues et des sciences curieuses que les fortes habitudes à pratiquer les différentes parties de la justice et de la bienfaisance comme la douceur, la patience, la politesse, le pardon des injures pour plaire à Dieu, et pour en obtenir le paradis.

§ 60

Il fallait que, de son temps, on n’eut pas assez réfléchi sur la grande différence qui est entre des savants vicieux, c’est-à-dire orgueilleux, impatients, brouillons, séditieux, persécuteurs, et des citoyens vertueux, c’est-à-dire justes, doux, sages, pacifiques, indulgents, tolérants, bienfaisants, afin d’augmenter leur propre bonheur et le bonheur de la société où ils ont à vivre.

§ 61

12o Le cardinal a raison de marquer que c’est un grand défaut dans l’ordre des jésuites, par rapport au gouvernement du royaume, qu’au lieu d’avoir leur supérieur général en France, ils l’aient résidant à Rome. Mais le roi peut, comme à ses autres sujets, leur ordonner d’élire un général français demeurant dans la capitale et alors, il n’aura que des avantages à attendre de cet ordre pour son royaume. Il n’en aura plus à craindre de doctrine séditieuse telle que celle de l’infaillibilité du pape.

§ 62

13o Les jésuites eux-mêmes aussi bien que l’université font une grande faute dans l’éducation de la jeunesse. Ils devraient employer au moins la moitié des heures à fortifier les habitudes, à honorer les vertueux, et à pratiquer la vertu, au lieu qu’ils en emploient présentement les trois quarts à fortifier les habitudes aux langues mortes, au latin et au grec, connaissances presque inutiles en comparaison, surtout pour nous qui avons dans notre langue les ouvrages grecs et latins tous traduits et qui en avons de beaucoup meilleurs en plusieurs espèces de sciences écrits en français par nos contemporains, et pleins de découvertes nouvelles dans ces sciences.

§ 63

14o Pour la distribution des petits bénéfices, il faut plutôt songer à préférer les ecclésiastiques les plus vertueux aux plus savants, parce que les bonnes mœurs du peuple sont plus importantes au bonheur de la société et de la nation que le plus ou moins de sciences curieuses.

§ 64

Il faut par conséquent chercher dans les ecclésiastiques des degrés dans la bienfaisance, vertu nécessaire et essentielle au salut, plutôt que des degrés dans les sciences dont on peut se passer pour le salut.

§ 65

On ne savait point encore du temps du cardinal se servir de la méthode du scrutin entre trente pareils qui eussent ensemble des conférences, afin que le roi ou autre nominateur pût facilement et sûrement connaître les trois plus vertueux de trente d’une classe inférieure et les préférer aux trois plus savants médiocrement justes et bienfaisants. C’est que les plus vertueux peu savants sont plus propres à persuader la justice et la charité bienfaisante par leur exemple que les plus savants qui sont peu justes et peu bienfaisants.

§ 66

Or si la méthode du scrutin perfectionné était établie pour la collation des bénéfices à ceux qui auraient plus de vertu et de lumières, il est visible qu’il faudrait retrancher les indults et les grades.

§ 67

Le cardinal a oublié un point important : il n’a point parlé ni des moyens de multiplier les séminaires, ni de la nécessité de diriger les études des séminaristes vers les divers motifs des bonnes mœurs, et vers les meilleures méthodes pour enseigner et faire pratiquer aux peuples la justice et la bienfaisance.

§ 68

Il n’est pas étonnant qu’au bout de cent ans d’étude, nous voyons un peu plus loin que ce grand cardinal ne voyait, quoiqu’il vît plus loin que personne de son siècle dans la science du gouvernement. C’est que les siècles vont naturellement en augmentant de lumières par l’augmentation des réflexions et des expériences dont les dernières se peuvent ajouter aux précédentes.

Observations sur le chapitre III

Sur la noblesse [•]

§ 69

1o Le cardinal conseille d’abolir la vénalité des charges militaires18 aussi bien que des charges de la Maison du roi et avec beaucoup de raison, c’est qu’il faut entretenir parmi la noblesse l’émulation [•] pour l’acquisition des talents utiles à la patrie et des vertus si nécessaires pour rendre la société agréable. En supposant la vénalité, il n’est question ni d’avoir plus d’esprit, ni plus de courage, ni plus de talents pour la guerre, ni plus de vertus, ni plus d’application à tout ce qui regarde cette profession, il n’est question que d’avoir une plus grande somme d’argent.

§ 70

Mais en abolissant la vénalité, il fallait établir des classes différentes pour les âges différents et des classes supérieures et inférieures et des compagnies de trente dans chaque classe et prendre le reste de la méthode du scrutin [•], ce que le cardinal n’a pas fait, parce que cette méthode n’a été perfectionnée que depuis sa mort.

§ 71

2o Le cardinal dit qu’il a beaucoup pensé à la manière de faire cesser les duels19 et il convient qu’il y a beaucoup de négligence de la part des procureurs généraux, mais il n’a pas songé qu’ils avaient quelque raison d’être négligents par indulgence en faveur de gens qui ne désobéissent à la loi que par la crainte d’être déshonorés.

§ 72

J’ai montré ailleurs la possibilité de guérir cette maladie parmi la noblesse20, mais on ne l’a pas encore pratiquée, et l’on n’a point encore donné de marque extérieure de noblesse sur l’habit des gentilshommes, en leur ôtant l’épée qui doit être réservée aux soldats de garde et du guet : l’épée est une distinction très équivoque, une parure fort incommode et qui sent encore la barbarie de nos malheureux temps de guerre civile.

§ 73

3o Il n’a point non plus songé, dans son testament, aux moyens de diminuer les sources de la noblesse vénale qui multiplient excessivement le nombre de ceux qui sont exempts [•] de la taille.

§ 74

4o Il n’a point parlé non plus des distinctions [•] honorables qui doivent être parmi la noblesse, comme des titres de barons, de comtes, de ducs, qui ne devraient être que personnels et jamais héréditaires et toujours élus par scrutin entre trente pareils qui nommeraient trois, dont le roi en choisirait un, et cela pour entretenir l’émulation. Il faudrait aussi établir des titres dans les différents emplois de magistrature, mais après que la méthode du scrutin y aurait été établie.

§ 75

Le fils d’un homme distingué par ses grands talents et par ses grandes vertus hérite-t-il toujours nécessairement à dix ans des talents et des vertus respectables de son père ? Ce serait une prétention ridicule et visiblement injuste, en ce qu’un titre héréditaire met un sot, un fat, un fou, un étourdi à niveau, pour les préséances, d’un grand homme, d’un grand bienfaiteur de la patrie. Cette hérédité des grands titres ôte l’émulation pour acquérir les grandes qualités, les grands talents, les grandes vertus et les grands services qui méritent seuls ces préséances21.

§ 76

Ces remarques [•] sur les omissions du cardinal de Richelieu suffisent pour prouver que la science du gouvernement, comme les autres sciences, vont toujours en se perfectionnant et que ce progrès est fort sensible en moins de cent ans dans les États où le gouvernement veut que l’on étudie cette science et lorsqu’il donne des récompenses, des honneurs, et des pensions à ceux qui donnent les projets les plus utiles à examiner à l’académie politique, que le cardinal aurait dû établir avant toute autre académie.

Observations sur le chapitre IV

Sur la magistrature [•]

§ 77

Le cardinal [•] avait pris une très haute opinion en croyant que, vu le mauvais effet des recommandations et le peu de connaissance que le roi avait du mérite des sujets, et les cabales dans les élections, la vénalité des charges de magistrature était la méthode la plus avantageuse à l’État que l’on peut suivre pour remplir les emplois d’excellents sujets22.

§ 78

Il est vrai qu’il n’est pas possible de rembourser tout d’un coup toutes les charges, mais [•] il est possible de faire ce remboursement en plusieurs années à l’État, et que l’on aurait eu le loisir de connaître et de former d’excellents sujets par la méthode du scrutin perfectionné.

§ 79

La grande raison du cardinal, c’est qu’il vaut encore mieux que le roi vende les charges que de voir qu’elles ne sont données qu’à la faveur. Mais pourquoi ne pas établir des classes de gentilshommes avocats qui feraient leur profession noblement et travailleraient gratis pour les pauvres et établissant ensuite un scrutin entre eux pour chaque parlement ?

§ 80

La vénalité établie dans la guerre, dans la marine, dans les finances et à la cour fait un tort inconcevable à notre gouvernement, mais on peut y remédier peu à peu en remboursant ceux qui, par leurs défauts, méritent le plus d’être remboursés23.

§ 81

Je ne sais rien de si important pour perfectionner le dedans du gouvernement que l’établissement et le perfectionnement de la méthode du scrutin entre trente pareils de même classe pour monter aux classes supérieures. Ainsi on ne saurait trop tôt en commencer des essais dans quelques parties du gouvernement, par quelques remboursements que l’on aurait fait tous les ans.

§ 82

Il est vrai que l’on n’avait point encore, en ce temps-là, éclairci toutes les objections de la méthode du scrutin, ni montré les différents moyens de la perfectionner, mais cela est fait24, nous avons profité des lumières du siècle précédent et nous nous en sommes servi pour le surpasser en bonheur comme nos successeurs du siècle suivant nous surpasseront aussi en bonheur avec le secours des découvertes qui auront été faites dans notre siècle.

Observations sur le chapitre V

Gouvernements des provinces [•]

§ 83

1o Il paraît [•] que le cardinal blâmait la coutume de donner aux provinces des gouverneurs perpétuels, et je ne sais s’il ne serait pas utile de les supprimer tous peu à peu, à mesure qu’ils viennent à vaquer et de continuer à gouverner les provinces par des commandants des troupes et par des intendants tous révocables ad nutum, comme on a commencé de le pratiquer, et à dire la vérité, les gouverneurs d’aujourd’hui ne se mêlent de rien dans leurs provinces que de recevoir leurs appointements. Reste à savoir si ces appointements ne sont pas trop forts par proportion à l’utilité dont les gouverneurs sont à l’État25.

§ 84

2o Sur ce pied-là, il ne faudrait point de gouverneurs de places [•], mais seulement des commandants bien payés durant leur résidence.

§ 85

3o Le cardinal condamne fort les survivances26, mais il ne donne pas les moyens d’en empêcher l’effet, pour délivrer l’État de cette maladie, et il en serait délivré naturellement par l’établissement du scrutin [•], parce que tous les emplois seraient toujours remplis par le choix du roi de l’un des trois nommés par le scrutin perfectionné.

Observation sur le chapitre VI

Sur la personne du roi [•]

§ 86

Louis XIII était crédule [•], timide, impatient, défiant et par conséquent léger et inconstant, tous défauts communs aux enfants27. Ainsi je suis étonné qu’il n’ait pas eu, durant son règne, plusieurs ministres généraux au lieu d’un seul, et qu’il ait gardé si longtemps le cardinal de Richelieu.

§ 87

Le cardinal était parvenu à lui faire craindre sa mère, son frère, les Grands, le Parlement et les souverains ses voisins. Ainsi il le gouvernait par la crainte de ses ennemis du dedans et du dehors, par la joie qu’il lui inspirait avec de bonnes espérances, et par la plus excessive flatterie. Il lui avait persuadé qu’il eut été beaucoup plus habile que son premier ministre et que les autres ministres subalternes, s’il eut voulu s’en donner la peine [•].

§ 88

Pour le cardinal, il craignait que ses envieux ne parvinssent à le rendre formidable lui-même au roi son maître, et de là, il suit que l’on ne doit point être étonné de ce que disait le cardinal, qu’il était obligé d’employer plus d’heures à gouverner le roi et son cabinet qu’à gouverner toutes les affaires du dehors et du dedans du royaume.

§ 89

Le cardinal Mazarin n’avait pas la même peine à gouverner la reine régente, et voilà pourquoi, à comparer les entreprises et les succès de l’un aux succès de l’autre, je regarde l’habileté, le courage et le génie de Richelieu comme beaucoup supérieur au génie et au courage de Mazarin28.

Observation sur le chapitre VII

Officiers de la maison du roi [•]

§ 90

[•]Ce que serait très important pour augmenter le bonheur du roi, c’est d’introduire dans son palais tous officiers choisis et connus pour avoir plus d’intelligence, de soin, de courage, de modération, de patience, de douceur et de politesse29.

§ 91

Pour cet effet, il serait à propos que les collèges pussent fournir au roi, au sortir de philosophie, à quinze ou seize ans, un jeune gentilhomme choisi entre vingt ou trente pour être page, et puis choisir entre vingt ou trente pareils de dix-huit ou vingt ans, pour remplir une place dans le service de la chambre et de l’écurie.

§ 92

Les autres pages d’un moindre mérite personnel seraient choisis comme officiers dans la cavalerie ou dans l’infanterie de la Maison du roi pour y monter par degrés de classe en classe, d’âge en âge, et par scrutin perfectionné jusques aux premières places.

§ 93

Il se ferait un premier choix dans le collège : un second choix dans les pages et puis différents choix entre les différentes classes d’officiers des plus basses jusques aux premières charges.

§ 94

De cette manière de monter, il arriverait que les premiers et grands officiers de la Maison du roi, seraient toujours nécessairement les plus intelligents, les plus vertueux, les plus aimables et les plus estimables de leur âge, et le roi serait ainsi toujours nécessairement environné de ce qu’il y a d’hommes les plus intelligents, les plus vertueux et les plus estimables et les plus aimables de son royaume.

§ 95

Il est certain que les rois en seraient ordinairement mieux conseillés et plus facilement vertueux. Il est visible que leurs sujets en seraient beaucoup mieux gouvernés et eux-mêmes plus solidement heureux.

§ 96

[•]Les rois en seraient plus fermes dans la vertu, plus constants dans le travail, plus compatissants, plus cléments pour le bien du particulier, plus sévères pour le bien public et toujours plus vertueux, plus raisonnables et plus heureux.

§ 97

Ces officiers ainsi choisis par scrutin seraient, pour ainsi dire, le conseil de l’homme particulier et de sa conduite dans sa famille, tandis que les ministres et sous-ministres mieux choisis et les bureaux formeraient un excellent conseil pour les affaires du royaume soit du dedans soit du dehors.

§ 98

Or alors de quelle force seraient les exemples du roi et de sa cour pour engager les autres sujets à tenir une conduite raisonnable, pour user avec modération de tous les plaisirs innocents, pour en procurer de semblables aux autres et pour augmenter le nombre des vertueux, tant pour le bonheur de cette vie que pour obtenir le bonheur de la vie future !

§ 99

Tel est le but où il faudrait viser pour perfectionner la maison des rois, la maison des reines et les maisons des princes, si l’on voulait viser à augmenter leur bonheur, leur gloire et le bonheur du public.

§ 100

Il est vrai que cet établissement du scrutin perfectionné par différentes classes, par diverses compagnies de trente et par des commissaires, aura ses difficultés dans les commencements. Mais quand un ministre général ne ferait que cet établissement en dix ans, en vingt ans de ministère, il aura plus fait pour le bonheur public que tous ses prédécesseurs ensemble depuis cinq cents ans.

§ 101

Quelle différence entre une maison royale établie ainsi par les mains de la sagesse et les maisons des rois telles que nous les voyons établies par la méthode de la vénalité, ou par la mode des recommandations des parents, des amis, des favoris, des favorites, des ministres et de leurs commis, nonobstant l’imbécillité, l’ignorance, la débauche, les folies, les enfances, les fourberies et les scélératesses de ceux à qui ils procurent ces places !

§ 102

Dans la maison du roi sage, on ne rencontrerait aucun officier, ni vieux, ni jeune, qui n’eût passé successivement par diverses classes inférieures et supérieures, qui n’eût été choisi comme à l’armée entre trente de la classe inférieure, comme distingué par la justesse et la pénétration de son esprit, par la douceur de son humeur, par la gaieté et l’égalité de son âme, par son attention à pratiquer, en toute occasion, toutes les parties de la justice et surtout la reconnaissance, par son attention à pratiquer le long du jour toutes les parties de la bienfaisance et surtout la politesse et le pardon des injures, et par un esprit exercé sur les ouvrages les plus agréables et dans les sciences les plus utiles, et par conséquent dans la morale et dans la politique.

§ 103

Au lieu que dans les maisons royales composées par le hasard, les officiers, les courtisans ne songent qu’à terrasser leurs ennemis par des accusations et par des calomnies, qu’à chercher des patrons et à leur plaire par des basses flatteries.

§ 104

Sur cent personnes à peine, en trouverait-on un ou deux tels que nous désirerions et tels que seraient tous ceux de la maison dirigée par la sagesse, composée de jeunes et de vieux qui seraient tantôt sérieux, tantôt gais, toujours d’une humeur convenable aux temps, aux lieux, aux personnes ?

§ 105

Quelle différence pour les amusements, pour les divertissements du roi, d’avoir à vivre avec des gens de peu d’esprit qui ne savent rien, qui outrent tout, qui ne vont que par sauts et par bonds et sans réflexion, qui ne veulent pas se donner le moindre soin, la moindre peine, la moindre attention pour apprendre les choses les plus utiles, soit pour diminuer leurs maux et leurs chagrins en pratiquant la justice, soit pour augmenter et multiplier leurs plaisirs innocents en pratiquant la bienfaisance.

§ 106

Nous commençons à voir le but que doivent se proposer les rois pour se composer une maison qui soit en même temps la plus délicieuse et la plus estimable qui ait jamais été, mais qu’il y a loin entre voir le but et avoir mis en œuvre les moyens pour tenter d’y arriver par degrés. Nous voyons ce merveilleux but, vous et moi, mais les rois, les ministres le voient-ils ?

§ 107

Quand ils en verront la beauté, ils chercheront et feront chercher les moyens d’en surmonter peu à peu les difficultés, et ils auront assez de courage et assez de sagesse pour en faire les premiers essais et pour commencer à jeter les fondements du palais de la vertu voluptueuse, ou de la volupté vertueuse qui ne peut s’achever entièrement qu’en plusieurs règnes sages de suite. Encore serait-ce beaucoup si nous le voyons commencer de nos jours, puisqu’il ne sera jamais achevé, s’il n’est jamais commencé.

§ 108

Nous ne le verrons pas bâti ce palais si désirable, mais comme nous voyons, par les ouvrages sur la science du gouvernement, que la raison universelle spéculative fait des progrès sensibles de siècle en siècle et que la raison pratique la suit toujours un peu de loin, à proportion du nombre des sages spéculatifs qui se forment, notre postérité verra un jour, chez les rois, ces palais de la sagesse ou de la volupté vertueuse se perfectionner tous les ans à l’envi les uns des autres.

Observations sur le chapitre VIII

Conseil du roi [•]

§ 109

1o La maxime : « plus vident oculi quam oculus »30 que propose le cardinal, n’est pas toujours vraie : elle ne peut l’être qu’en supposant des yeux également bons et mis à un point de vue également élevé. Car un œil meilleur que les autres au même point de vue verra plus de choses du même côté et plus distinctement que cent autres moins bons, soit qu’il soit supérieur par nature, soit qu’il ait acquis cette supériorité par son application, il verra plus loin que les cent autres. Mais il n’est pas douteux que le roi le plus habile ne fasse sagement de consulter les plus habiles sur chaque matière pour exécuter leurs vues sages, afin d’être plus sûr d’avoir vu et pesé suffisamment le pour et le contre avant que de prendre une résolution.

§ 110

2o Ce que dit le cardinal sur la capacité d’un ministre m’a paru plein de bon sens, mais on peut le dire en d’autres termes et même y ajouter plusieurs choses31.

§ 111

Pour accorder, par exemple, la docilité avec la fermeté. Il suffit qu’un homme n’ait de fermeté que sur les opinions démontrées comme évidemment conséquentes de principes évidents et dont tout le monde convient, qu’il ait de la docilité pour examiner les opinions non démontrées et qu’ainsi il n’ait que des opinions provisoires sur les partis où il est pressé de se déterminer par provision32 et jusqu’à ce qu’on lui montre son erreur, ou bien une grande supériorité de vraisemblance dans les occasions où il n’est question que d’opter le plus vraisemblable d’alors.

§ 112

Or comme il y a peu de démonstrations connues en morale et en politique, la plupart des opinions d’un sage ministre ne sont que provisionnelles mais connues pour telles. Ainsi il est de son intérêt et de la plus grande utilité publique d’écouter les raisons des opinions contraires mises par écrit, de les examiner et de les faire examiner, quand ceux de la part de qui elles viennent, ne méritent pas d’être méprisés ni d’être regardés comme gens qui proposent des visions impraticables quant à présent.

§ 113

Voilà pourquoi les personnes vives, impatientes, autorisées et dans une place élevée sont rarement dociles. Voilà pourquoi ils ne sauraient guère profiter des lumières des autres, au lieu que les personnes patientes, attentives ont non seulement tout leur esprit, mais ils ont encore à leur service toutes les lumières des autres qui, quoiqu’inférieurs en esprit de plusieurs côtés, peuvent être supérieurs par hasard d’un certain côté.

§ 114

3o Un ministre peut avoir pour but dans toute sa conduite la plus grande utilité publique par divers motifs. Iº. Pour avoir l’honneur de surpasser les ministres ses pareils en bienfaits envers sa patrie et pour avoir le plaisir d’être honoré et considéré dans son pays, même après sa mort, pour le plus grand bienfaiteur du public qui ait encore été dans le ministère, ce but est d’un amour-propre vertueux.

§ 115

Ce plaisir qu’il attend peut lui paraître si grand qu’il peut suffire pour lui faire supporter patiemment les fatigues, les inquiétudes et les calomnies de ses envieux, mais s’il est assez heureux pour ajouter à ce motif le grand motif de plaire à Dieu pour en obtenir le paradis après cette vie, il peut fort bien mépriser le plaisir de la gloriole que l’on trouve à laisser de grands revenus et de grandes dignités héréditaires dans sa famille, et à dire le vrai, le motif de cette sorte de petite gloire, le désir de cette gloriole, porte presque toujours à des entreprises un peu contraires à la plus grande utilité publique.

§ 116

Ainsi malheur aux États dont les ministres ont un grand désir du plaisir que cause cette gloriole, et qui ont cette grandeur pour le grand ressort de toutes leurs entreprises, et ce sont cependant les ministres les plus communs et souvent les plus laborieux.

§ 117

Ce motif si populaire, si méprisable, si inférieur aux deux autres motifs vertueux est le même que l’on reproche à certains papes sous le nom de népotisme, lorsqu’ils ont gouverné l’Église par l’intérêt de leur famille, et ce motif est si naturel à l’homme du commun qu’un pape ayant commencé par gouverner en apparence par les deux motifs plus élevés durant les premières années de son pontificat, s’étant ensuite relâché de sa sévérité et de l’éloignement qu’il avait d’enrichir et d’élever sa famille, et ayant enfin consenti par les intrigues des flatteurs à faire premier ministre son neveu peu sage et peu habile, on vit dans Rome une affiche qui portait ces mots : « et homo factus est »33 : enfin il est devenu homme et homme du commun.

§ 118

Un ministre général doit, à la vérité, quelque chose à sa famille : il est juste qu’elle se ressente de sa grande fortune, mais non pas aux dépens de la justice qu’il doit à toutes les autres familles. Or s’il y a dans le royaume quelqu’un qui par les services importants qu’il a rendus à l’État et par ceux qu’il est en état de lui rendre, il mérite mieux d’être fait ou ministre ou duc et pair que le neveu du ministre. Jamais le ministre juste et bienfaisant ne lui préférera un neveu qui n’a rendu aucun service important à l’État, à moins qu’il n’ait les talents et les vertus nécessaires pour faire espérer qu’il lui en rendra de considérables.

§ 119

C’est que, comme ministre, il doit la justice à toutes les familles du royaume, et ne doit distribuer les grâces aux familles qu’en consultant la justice pour la plus grande utilité du royaume, et s’il est injuste dans cette distribution, le voilà devenu homme du commun qui préfère son petit intérêt particulier au grand bien public, nous ne pouvons plus le regarder comme grand homme, mais comme homme du commun.

§ 120

La seule chose que puisse faire un grand ministre en faveur de sa famille, c’est de dire dans son testament : « si j’ai rendu au roi et à l’État quelque service important, c’est à sa majesté d’en marquer sa reconnaissance à ma famille. »

§ 121

C’est que cette sorte de reconnaissance des rois après la mort du bienfaiteur de la patrie peut augmenter le courage et la constance de leurs ministres futurs pour les grandes entreprises pour le service de l’État.

§ 122

Plus un ministre général fait d’injustices en faveur de sa famille, plus il se prive lui-même du plaisir de la gloire la plus précieuse, qui est d’être toujours juste entre sa famille et toutes les autres familles de l’État.

§ 123

En cessant d’être grand homme pour devenir homme du commun, il ne sait pas qu’il ôte à sa famille plus d’honneur qu’il ne lui en laisse, en lui laissant injustement un duché ; car le voilà désormais confondu avec tous les ministres du commun.

§ 124

3o Le cardinal de Richelieu demande pour un ministre général beaucoup de courage et non pas beaucoup de cette valeur guerrière que l’on emprunte souvent de la colère, mais de ce courage qui augmente dans le grand homme à proportion que les difficultés augmentent, parce que plus il y a de difficultés dans une entreprise importante au bonheur de la patrie, plus le succès en est glorieux, et à dire le vrai, le cardinal avait beaucoup de cette sorte de courage34. C’est seulement dommage qu’il l’ait plus souvent montré dans des affaires qui regardaient beaucoup plus son bien personnel que le bien de l’État.

§ 125

4o Comme il ne se servait pas de la méthode du scrutin perfectionné, les choix qu’il faisait dans les promotions paraissaient presque tous injustes non seulement aux intéressés mais encore au public même, et voilà la principale source d’où lui sont venus ses plus puissants ennemis : voilà pourquoi il a été forcé d’employer si souvent son courage à les terrasser.

§ 126

Au lieu que s’il eût toujours fait employer la méthode du scrutin, il aurait toujours passé pour très juste, il n’aurait point eu d’ennemis surtout parmi les princes, et comme tous les sujets eussent passé leur vie non plus à s’acquérir des patrons, mais à acquérir à un plus haut degré les talents et les vertus, en un mot le mérite national de leur profession à un plus haut degré que leurs pareils, le public en aurait été incomparablement mieux servi et la nation plus heureuse qu’elle n’a été sous son ministère.

§ 127

5o Le cardinal demande pour le ministre une grande et longue application au travail35. La grande application doit se faire le matin, parce qu’une heure du matin en vaut deux ou trois de l’après-dîner. C’est alors qu’il faut penser à trouver des expédients pour lever les difficultés d’une entreprise, c’est le temps de la pénétration et de l’invention.

§ 128

Le travail particulier du ministre et le plus important, c’est de trouver le matin les moyens de faire beaucoup travailler et le plus utilement qu’il est possible, tous les ministres particuliers, c’est à lui proprement à leur tailler de la besogne et à les encourager. Et c’est un grand défaut dans un ministre général de vouloir faire quelquefois les fonctions des ministres subalternes pour les affaires particulières, quoiqu’il y réussisse mieux qu’eux, parce que les heures qu’il y emploie seraient beaucoup plus utilement employées pour le public à diriger les affaires générales.

§ 129

C’est au ministre général, lorsqu’il est question de choisir entre deux entreprises, laquelle doit passer devant comme la plus pressée et la plus utile, mais après avoir écouté les raisons pour et contre.

§ 130

C’est au ministre général à décider entre deux sous-ministres à quel département telle affaire d’un genre douteux doit être renvoyée.

§ 131

C’est au ministre général à entretenir en même temps, d’un côté, la concorde, et de l’autre, l’émulation entre les ministres particuliers, et toujours en visant à la plus grande utilité publique qui est le fondement de la plus grande gloire du règne du roi.

§ 132

Voilà de ces observations que le cardinal a omis de faire dans son chapitre, et dont un commentateur doit faire mention.

§ 133

J’ai dit ailleurs plusieurs autres choses sur les fonctions du ministre général et des trois ministres particuliers d’un État36. Les philosophes politiques, mes successeurs, seront peut-être assez bons citoyens pour faire dans cent ans des commentaires soit sur mes erreurs, soit sur mes omissions politiques, comme je fais sur les erreurs et les omissions du cardinal de Richelieu. C’est ainsi que nos successeurs pourront mesurer le progrès que la science du gouvernement fait de siècle en siècle comme les autres sciences.

§ 134

Le cardinal avait grande raison de dire qu’il faut montrer du courage pour commander avec autorité, afin de se faire obéir sans résistance37.

§ 135

6o Lorsque le roi ne veut pas se charger de gouverner lui-même et de diriger les travaux de ses ministres particuliers, le cardinal est d’avis qu’il choisisse un ministre général et trois ministres subalternes, mais il ne dit point en quoi consistera le département de chacun de ces trois ministres38.

§ 136

Le feu dauphin Bourgogne avait dessein, dit-on, de donner à chacun des trois secrétaires d’État, premièrement, tout ce qui regarde le gouvernement des affaires du dehors telles que sont les négociations, les guerres, le commerce maritime et les colonies39.

§ 137

Secondement, de donner à un autre le département des affaires du dedans. Il le divisait en deux parce que le travail d’un seul ministre secrétaire d’État n’y pouvait pas suffire. Ainsi il prétendait un jour donner à l’un le département des finances, les chemins, le commerce intérieur des rivières et des canaux.

§ 138

Troisièmement, il prétendait donner à l’autre ministre du dedans le reste du gouvernement intérieur : la justice, les polices particulières des villes et des provinces, la direction des collèges, des mœurs, de la pratique de la religion ou de la charité bienfaisante, le progrès des arts, des sciences, etc.

§ 139

J’ai expliqué ailleurs les raisons de cette division de ces trois départements, et jusqu’à présent, elle me paraît la plus commode et la plus avantageuse à l’État, et apparemment que des intérêts particuliers et des complaisances personnelles ont fait naître sous le règne précédent des divisions différentes moins conformes à l’intérêt public.

§ 140

7o Il paraît que le cardinal désapprouvait fort la conduite du roi lorsqu’il écoutait volontiers tout ce qu’on lui disait contre ce premier ministre, et c’était un véritable défaut en Louis XIII, parce que ce défaut de confiance se tournait contre ses propres intérêts, en ce que cette conduite diminuait fort dans son ministre un crédit et un loisir qu’il aurait pu employer utilement au service du roi et de la nation40.

§ 141

Il est vrai qu’il y a un grand inconvénient à ne vouloir rien écouter, pas même en matière très importante contre son ministre, mais l’inconvénient de vouloir tout écouter, même des choses peu importantes, est, ce me semble, encore beaucoup plus grand.

§ 142

Il me paraît très difficile de donner surtout cela de bonnes règles de conduite à un prince aussi défiant, si peu ferme et d’un discernement aussi peu éclairé qu’était Louis XIII.

§ 143

Je ne sais qu’une règle qui puisse tranquilliser un pareil roi faible qui confie toute son autorité à son ministre général, c’est la protection toute puissante de la diète européenne dont Henri le grand nous a proposé l’établissement [•], pour la conservation des États et des souverains. Car alors, le roi le plus timide, le plus défiant, n’ayant nulle conspiration à craindre d’aucun endroit, n’aurait jamais rien à craindre de son ministre, quelque puissance qu’il lui eût donnée.

Observations sur la seconde partie du Testament politique

§ 144

1o Je ne vois pas de raison suffisante pourquoi le cardinal fait deux parties dans son ouvrage.

§ 145

2o Mais s’il voulait faire deux parties, la plupart des chapitres de cette seconde partie étant des explications de quelques maximes générales et de quelques principes généraux de la science du gouvernement, il semble qu’il eût été mieux d’en faire la première partie, et faire l’application de ces principes au gouvernement de la France dans la seconde partie.

§ 146

Quoi qu’il en soit, ce qui importe le plus au lecteur ce n’est pas la justesse de la division des parties, c’est de voir par quelques observations en quoi chaque partie pourrait être perfectionnée.

Observations sur le chapitre premier

Principes du gouvernement [•]

§ 147

Cette maxime, Un royaume sera d’autant plus heureux que la charité bienfaisante et mutuelle envers tout le monde y sera mieux observée, est une maxime facile à démontrer.

§ 148

C’est cette maxime de bienfaisance dont il est dit dans St Mathieu : En cela consistent la loi et les prophètes41.

§ 149

La pratique de cette loi divine est l’unique moyen efficace pour obtenir une seconde vie heureuse et éternelle.

§ 150

De là, il suit que si dans la société chaque citoyen était bienfaisant envers sa famille et ses concitoyens pour imiter l’Être bienfaisant, on ne verrait plus dans le monde les maux innombrables que produit l’injustice et l’on verrait au contraire une infinité de biens que produit la reconnaissance et la justice dans les bienfaits que l’on reçoit et l’espérance de plaisirs et de joies qui ne finiront jamais, puisque notre âme étant une substance infiniment plus parfaite que les parties de la matière qui composent notre machine, durera autant que ces parties de matière qui dureront toujours.

§ 151

De là, il suit que plus un prince sera bienfaisant et estimable, plus il donnera ses soins pour diriger la religion du côté des œuvres de justice et de bienfaisance42.

Observations sur le chapitre II

Suivre la raison [•]

§ 152

Le cardinal demande que le roi n’obéisse pas à des passions injustes, mais qu’il écoute en tout la raison, c’est-à-dire son plus grand intérêt et le plus grand intérêt de ses sujets43.

§ 153

Cela est fort souhaitable, mais il ne lui donne pas les moyens de se garantir des passions et d’apercevoir toujours de quel côté est son plus grand intérêt et le plus grand intérêt général de l’État, lequel devrait être son plus grand intérêt particulier, lorsqu’il n’est question que de la fonction de roi.

§ 154

Toutes les fonctions du roi ne consistent qu’en deux points pour gouverner sagement : 1o Suivre le conseil des pareils dans le scrutin sur les promotions des officiers, comme étant les plus habiles connaisseurs du mérite national de leurs pareils. 2o Suivre l’avis des bureaux du conseil pour les affaires de l’État, surtout quand il est uniforme et en supposant que ceux qui les composent ont été choisis de classe en classe comme les plus sages de leurs pareils.

§ 155

Il y a quelquefois deux biens égaux à procurer à l’État. Or il vaut mieux procurer celui qui regarde cinquante mille familles que celui qui n’en regarde que cinquante.

§ 156

Si les biens sont inégaux et le nombre de familles égal, il vaut mieux leur procurer le plus grand bien.

§ 157

Si les biens à procurer sont inégaux en durée, la raison veut que l’on procure le plus durable.

§ 158

Si l’un coûte plus cher au peuple que l’autre il faut, le reste étant égal, choisir le bien le moins coûteux

§ 159

Il en faut dire autant des maux dont le roi peut garantir les familles de son État, lorsqu’il a à choisir entre différents partis.

§ 160

Ce qui peut servir au roi à choisir avec sûreté le meilleur parti, c’est de consulter les quatre bureaux du conseil attachés à chaque département des trois secrétaires d’État en comptant pour deux voix l’avis du bureau que regarde l’affaire particulière, et cela lorsqu’elle est très importante. Car lorsqu’elle n’est que médiocrement importante, il suffit de l’avis du bureau particulier destiné pour cette affaire.

§ 161

Il n’a point à craindre l’effet de ses passions lorsqu’il met au scrutin ce qu’il doit ordonner dans les promotions à remplir et lorsqu’il suit ce que lui dit son conseil dans les affaires à décider.

Observations sur le chapitre III

Utilité publique : but principal [•]

§ 162

Le cardinal dit que le ministère de France est si sujet au changement, par le changement de ministres généraux, que l’on y abandonne souvent une bonne maxime pour en suivre une mauvaise selon le peu de capacité du successeur44.

§ 163

Le remède est bien aisé : 1o Donnez à chacun des trois secrétaires d’État quatre bureaux de dix ou douze membres, moitié conseillers d’État, moitié rapporteurs ou maîtres des requêtes. 2o Qu’à chaque affaire, on en renvoie le mémoire ou les mémoires pour et contre au bureau qui en a la connaissance. 3o Que le président de ce bureau en rende compte au secrétaire d’État qui en rendra compte au conseil privé composé du roi, du ministre général et des trois secrétaires d’État. 4o Comme le bureau est immortel et toujours en vigueur et conservateur des bonnes maximes, quand le ministre général mourrait, ou serait disgracié, les bonnes maximes du gouvernement ne se perdraient pas pour cela.

§ 164

Or cette méthode des bureaux consultatifs montre que le ministre général n’a pas tant besoin de capacité et d’étendue d’esprit, puisqu’il a à son service toute l’étendue d’esprit et toute la capacité des bureaux de chacun des trois ministères particuliers.

§ 165

Si chaque placet qui demande ou quelque grâce ou quelque justice, était renvoyé au bureau de sa matière, le ministre général n’en serait point accablé, et s’il suivait l’avis du bureau, il s’épargnerait les haines que causent les refus et serait sûr de ne faire jamais que des décisions avantageuses à l’État, surtout si le bureau accompagnait l’avis de refus des raisons déduites du principe de la plus grande utilité publique.

§ 166

Le roi montrerait ainsi sa justice. Ceux qui auraient obtenu leur demande lui en seraient obligés, et les autres n’en accuseraient que le bureau auquel même ils pardonneraient souvent en voyant la raison de son refus.

§ 167

Or quel avantage pour un roi et pour un ministre général de pouvoir ainsi se faire aimer par les uns, sans se faire haïr par les autres. Et à dire la vérité, un roi comme roi n’a point de grâces à faire, il n’a que des justices à rendre45 : car les récompenses elles-mêmes sont des justices, puisqu’il faut qu’elles soient proportionnées aux services et distribuées avec justice.

§ 168

Il faut penser la même chose du ministre général. Il n’a que des justices à rendre, maxime vraie mais bien éloignée de l’opinion du commun des hommes du commun qui ne pensent que comme des enfants.

Observations sur le chapitre IV

Prévoyance [•]

§ 169

Il paraît que le cardinal s’imaginait que tout ministre général devait tout prévoir et proposer tous les bons projets proposables pour la plus grande utilité publique, ce qui est ridicule ; c’est bien assez qu’il engage par les récompenses tous les bons esprits à prévoir eux-mêmes les maux de la nation et à chercher les moyens les plus propres pour les diminuer et pour les éviter46.

§ 170

Il eût suffi que les inventeurs fussent sûrs d’obtenir des récompenses proportionnées à l’utilité de leurs projets sur le pied du deux centième de cette utilité annuelle. Il aurait eu alors cent fois plus de bons projets à faire examiner et à faire exécuter qu’il n’en eût jamais pu proposer lui-même.

§ 171

C’est que, dans la capitale, dans les autres villes, dans les campagnes, dans les communautés, il y aurait eu, si le roi l’eût voulu, cent excellents esprits aussi habiles que lui, parce qu’on suppose qu’ils auraient étudié comme lui, les meilleurs ouvrages politiques anciens et modernes et qui auraient eu dix fois plus de loisir que lui pour méditer, pour diriger et pour éclaircir leurs projets.

§ 172

Il ne songeait pas que sa fonction de ministre général n’était pas de penser et de méditer sur chaque sujet en particulier, mais de faire méditer les autres excellents esprits qui ont beaucoup plus de loisir que lui et de faire examiner et perfectionner leurs bons projets par l’académie politique. Or tel devrait être l’office du roi ou du ministre général auquel il confie son autorité.

§ 173

Il est vrai que les grandes affaires qui sont portées à la consultation se décident plus lentement à cause des contradictions, mais elles se décident avec plus de maturité, avec plus de sûreté et de lumière et par conséquent avec incomparablement plus de succès. Mais je doute que le cardinal fut lui-même assez docile et assez patient pour prendre toujours le parti de suspendre son jugement, pour consulter et pour attendre l’avis du bureau consulté. Il était trop vif et trop présomptueux pour être assez docile.

§ 174

Il avait même raison d’être présomptueux alors ; c’est qu’il ne voyait dans les autres que des esprits fort inférieurs au sien, mais il aurait trouvé beaucoup d’esprits égaux au sien s’il les avait fait étudier, par des récompenses, la science et les affaires du gouvernement. Ainsi il n’aurait pas été si présomptueux, il aurait été plus docile, s’il y avait eu des pépinières de politiques dans les bureaux de l’académie politique, et si l’on en eut tiré par la méthode du scrutin perfectionné, les membres de la classe des maîtres des requêtes, et puis les conseillers d’État de la classe des maîtres des requêtes, et puis la classe des ministres particuliers de la classe des conseillers d’État.

Observation sur le chapitre V

Punition et récompense [•]

§ 175

Le cardinal a raison de dire qu’un État ne saurait être que bien gouverné et avec un grand succès, lorsqu’on y observe bien ces deux points principaux : punir suffisamment les crimes contre la société, et récompenser suffisamment les services distingués rendus à l’État pour faire craindre aux uns suffisamment la punition des injustices, et exciter suffisamment les autres à [•] la bienfaisance distinguée envers le public47.

§ 176

Le difficile n’est pas de prouver la vérité de cette maxime, c’est de donner aux souverains et aux ministres généraux les moyens les plus faciles et les plus efficaces pour la mettre toujours bien en pratique dans toutes les occasions, et quand on aura tout examiné, on verra qu’il n’y a rien de meilleur pour récompenser, que les promotions d’une classe inférieure à la classe supérieure lorsque l’on observera d’en choisir un des trois qui auront été choisis par les trente pareils suivant la méthode du scrutin perfectionné.

§ 177

Le cardinal de Richelieu a connu quelque chose de la méthode du scrutin, mais il n’a jamais songé aux moyens de perfectionner cette merveilleuse méthode et de la purger des cabales. Pour moi j’y ai beaucoup pensé et quoique je croie avoir déjà trouvé les moyens d’en faire des essais avec un grand succès, je ne laisse pas de croire que les bons esprits, avec le secours de l’expérience, pourront mettre cette incomparable méthode en beaucoup meilleur État que je ne l’ai proposée, et j’ose dire que c’est le point le plus important du gouvernement de l’intérieur d’un État.

Observation sur le chapitre VI

Négocier continuellement [•]

§ 178

Le cardinal a pour maxime qu’il est avantageux à l’État d’entretenir une négociation continuelle chez tous les souverains puissants48 ; ce qui me le persuade, c’est 1o que le ministre général est plutôt averti et de plus de choses et de plusieurs côtés des desseins des souverains voisins et surtout des desseins ambitieux et injustes.

§ 179

2o Il est ainsi mieux instruit par rapport au commerce, du prix de chaque marchandise.

§ 180

3o Avec une négociation continuelle, il peut plus facilement emprunter de nos voisins de nouvelles manufactures utiles et de bons manufacturiers.

§ 181

4o Il peut plus facilement engager avec des pensions des hommes excellents en diverses professions les plus utiles.

§ 182

5o Il peut plus facilement apprendre à imiter les bons établissements et les bons règlements qui ont du succès chez les étrangers.

§ 183

[•]Au reste, si quelqu’un veut comparer les avantages qui peuvent revenir à un État de ces deux projets, du projet de la négociation continuelle et du projet d’établissement de la méthode du scrutin perfectionné, on sera surpris de la supériorité immense du projet du scrutin sur le projet de la négociation continuelle.

Observation sur le chapitre VII

Bien remplir les emplois [•]

§ 184

Il est aisé de voir que le cardinal fâché contre Cinq-Mars, favori de Louis XIII, veut détourner ce prince d’écouter ses favoris sur les affaires d’État. Ce qu’il dit est très vrai, très solide et très raisonnable, mais il parlait à un enfant, et le favori l’aurait peut-être à la fin emporté sur le ministre, si celui-ci n’eût saisi l’occasion de sa conspiration pour lui faire couper la tête. Cela me fait croire que ce chapitre est fait avant la découverte de la conspiration de Cinq-Mars49.

§ 185

Au reste ce que dit le cardinal est très vrai, que pour bien gouverner, il faut que le roi mette chacun à la place à laquelle il est le plus propre pour le service de l’État50. Mais cette maxime qui s’observe si rarement, s’observerait d’elle-même et nécessairement si, dans cet État, on y pratiquait pour les emplois du conseil et pour les emplois de la guerre et pour les autres emplois publics, la méthode du scrutin perfectionné et l’on n’y aurait jamais à craindre que de jeunes favoris malhabiles devinssent ou généraux d’armées ou premiers ministres.

§ 186

Ainsi les princes jeunes sont trop heureux de trouver dans leur État des lois et des établissements anciens qui les garantissent de faire des extravagances si marquées et de si mauvais choix qui les perdraient eux-mêmes. Et à dire le vrai, une méthode qui dans un État monarchique garantit le prince et l’État des conseils extravagants et pernicieux des favoris et des favorites, doit être regardée comme une des plus importantes découvertes et un des plus désirables établissements qu’on puisse jamais proposer.

Observations sur le chapitre VIII

Contre les flatteurs et médisants [•]

§ 187

Le pauvre cardinal avait été si fatigué durant tout son ministère par les médisances que les courtisans faisaient de lui au roi, il était si las des combats qu’il avait fallu soutenir contre eux, qu’il n’est pas étonnant qu’il en fasse un article des plus importants au bon gouvernement des États et qu’il conseille au roi les exils fréquents51.

§ 188

Je crois bien que les exils des personnes intrigantes qui cabalent, qui médisent du gouvernement sont utiles à la tranquillité publique. Mais cela n’était de grande importance que pour le cardinal dont on n’enviait la place, et qui n’avait d’ennemis que parce qu’il avait voulu se réserver les nominations dans les promotions, au lieu de laisser ce jugement au scrutin des pareils et de réserver seulement au roi le pouvoir de choisir un des trois proposés par la compagnie des trente pareils de la même compagnie et de la même classe.

Observation sur le chapitre IX

Viser à augmenter la puissance du roi [•]

§ 189

Il paraît que le cardinal désirait plus la puissance pour se faire craindre que pour se faire aimer.

§ 190

Il faut se faire craindre des méchants, des injustes, soit sujets, soit voisins, mais il est encore plus agréable pour le roi de se faire aimer de ses sujets et de ses voisins en observant et faisant observer la justice et en leur procurant de plus quelques avantages qu’il ne leur doit point.

§ 191

De là il suit qu’un bon ministre doit encore plus s’appliquer à découvrir de nouveaux moyens d’employer la puissance du roi telle qu’elle est pour le plus grand avantage de ses sujets et de ses voisins que de s’appliquer à trouver de nouveaux moyens d’augmenter cette puissance par des conquêtes aux dépens de ses voisins [•].

§ 192

Il faut que le ministre général vise plus à rendre le roi aimable par ses bienfaits que formidable par le mal qu’il peut faire.

§ 193

Pour un prince juste qui s’en tient aux derniers traités et qui ne veut point conquérir, il lui suffit d’être sur la défensive et de n’augmenter ses troupes ordinaires qu’à mesure que ses voisins augmentent les leurs.

§ 194

De là, il suit que les voisins moins puissants peuvent demander avec justice à un voisin ambitieux plus puissant, de congédier partie de ses nouvelles troupes pour n’être pas toujours en crainte et à sa discrétion.

§ 195

De là, il suit que dans les traités de paix, il est raisonnable de stipuler le nombre de troupes qu’il sera permis d’entretenir.

§ 196

De là, il suit que dans chaque traité, il serait raisonnable de convenir d’arbitres 1o pour garantir l’exécution du traité, 2o pour terminer sans guerres les petits différends qui peuvent naître.

§ 197

Mais comme pour garantir et pour faire exécuter les jugements de l’arbitrage, il faut que les arbitres soient de beaucoup les plus forts et par conséquent, faire la dépense d’armer eux-mêmes, il est juste que le garanti promette de son côté de garantir l’exécution des derniers traités faits entre ses garants, et s’il est leur juge, il est juste qu’il promette de faire aussi exécuter ses jugements.

§ 198

Or tout cela est le chemin de l’établissement de l’arbitrage européen pour mettre les princes d’Europe moins puissants à couvert des injustices des plus puissants, comme fait l’arbitrage allemand, à l’égard des princes allemands moins puissants52.

§ 199

Cet arbitrage leur fait éviter les frais ruineux de la guerre, les meurtres, les pillages, les incendies et leur fait encore plus souvent justice sur leurs demandes réciproques que ne seraient les divers succès de la guerre qui peut toujours recommencer.

§ 200

Au reste sur la manière de fortifier les places et de les attaquer, sur la manière de faire subsister de grandes armées, sur la discipline des troupes, sur les moyens de les mieux armer, de les aguerrir, d’en augmenter le nombre et de les faire combattre avec plus d’ordre, il n’y a personne qui ne voie que, de ce côté, nous et nos voisins, nous avons fait un progrès très sensible sur nos ancêtres d’il y a cent ans et c’est l’effet naturel de la longue expérience et de l’accroissement de la raison humaine qui tend toujours à pratiquer les moyens les plus efficaces pour jouir de ses biens avec sûreté et tranquillité.

§ 201

Elle n’a plus qu’un pas à faire, cette raison humaine, pour arriver sans guerre à cette sûreté et à cette tranquillité. Elle en a même un exemple dans la diète germanique, elle approche insensiblement de ce pas, mais il faut que quelque souverain plus sensé que ses prédécesseurs, ou que quelques souverains moins puissants le proposent, et qu’ils le proposent ensemble à d’autres voisins. Cela n’est pas difficile, ce semble, mais nous serons bien encore cent ans sans voir faire un pareil pas à la raison humaine, parce que dans nos conseils en [•] 1740, en France et ailleurs, notre raison tient encore beaucoup d’opinions de notre enfance.

§ 202

Le cardinal conseille au roi d’être plus fort que les Anglais sur mer en temps de guerre53, mais il ne lui en donne pas les moyens, c’est qu’il faudrait qu’en temps de paix la France entretint par le commerce plus de matelots que les Anglais, au lieu qu’ils en entretiennent dix fois plus que nous54.

§ 203

Il faudrait pour cela que le roi prêtât aux commerçants, qu’il formât des colonies, qu’il augmentât les colonies formées. Il faudrait donner la noblesse aux riches marchands à condition que leurs enfants qui sortiraient du commerce avant cent ans dérogeraient55.

§ 204

Le succès de notre compagnie des Indes56 prouve deux choses : la première, que les Français sont capables de grandes et de longues entreprises contre l’opinion du cardinal, la seconde, que la partie de la politique qui regarde le commerce peut se perfectionner en France malgré l’impatience, l’inquiétude et la légèreté de la nation. C’est qu’il y a dans chaque nation des tempéraments différents et que tous les hommes sont soumis aux habitudes et les habitudes soumises à la récompense.

§ 205

Les Romains d’aujourd’hui ressemblent-ils aux Romains de César ? Mais ils sont de même pâte et à la seconde ou à la troisième génération, et avec le secours des nouvelles habitudes soutenues par la récompense, ils deviendront des Romains semblables aux contemporains de César.

§ 206

Le cardinal dit bien qu’une des choses qui augmentent le plus la puissance du roi, c’est l’amour que lui portent ses sujets, mais il ne donne pas au roi les moyens de leur inspirer cet amour. Ces moyens consistent d’un côté à leur rendre et à leur faire rendre plus de justice, surtout dans les promotions, par la méthode du scrutin perfectionné et, de l’autre, à les garantir de grands maux et à leur procurer de grands bienfaits. Car on ne peut pas s’empêcher d’estimer l’homme juste et d’aimer le bienfaisant.

§ 207

Nos rois [•] pourront donc voir dans ces observations les principaux bienfaits qu’ils pourraient procurer à leurs sujets.

§ 208

Si [•] le cardinal, par ses soins, eût formé les quatre grands établissements dont nous avons parlé 1o La diète européenne, 2o la méthode du scrutin en ôtant la vénalité des charges, 3o l’éducation vertueuse des collèges, 4o l’académie politique, quel nombre prodigieux de bienfaits immenses ne seraient pas nés de ces quatre établissements !

§ 209

Si [•] le cardinal eût établi par des essais des compagnies poursuivantes dans les provinces pour faire observer les lois de la police et les autres lois, et cela en leur donnant pour récompense les amandes des contrevenants, n’aurait-il pas délivré les peuples d’une infinité de maux et d’incommodités57 ?

§ 210

Si le roi [•] Louis XIII eût établi, dans la capitale et ailleurs, de nouvelles académies comme de médecine, de morale, des professeurs de la science du gouvernement, des professeurs du droit public, ne leur aurait-il pas procuré un bienfait considérable ?

§ 211

Le cardinal suppose que la dépense de la Maison du roi, de la reine et de Monsieur Gaston58 montait à trois millions cinq cent mille livres qui valaient plus du double de l’argent d’aujourd’hui à cause de l’augmentation du marc d’argent en livres tournois, c’est-à-dire sept millions. Or si le roi [•], par le conseil du cardinal, eût augmenté les revenus domestiques du roi du double, mais à condition que toutes les fois qu’il augmenterait les impositions sur les sujets, il en paierait sa part à proportion de son revenu, il aurait eu moins de guerres et ses sujets auraient été persuadés de l’utilité et de la nécessité de leurs impositions. Or ne leur aurait-il pas ainsi procuré un grand bienfait ?

§ 212

Si [•] le cardinal, par ses soins, eût multiplié les décisions des lois civiles pour décider les cas indécis, n’aurait-il pas garanti les sujets de plus de la moitié de leurs procès et ne leur aurait-il pas procuré ainsi un bienfait très important59 ?

§ 213

Si [•] le cardinal, pour augmenter le nombre de ces sujets et des familles catholiques, eût procuré aux prêtres et aux évêques modernes la liberté de se marier comme nos saints évêques anciens, n’aurait-il pas procuré un grand bienfait à la nation60 ?

§ 214

Si [•] ce ministre général, pour garantir les sujets futurs des grands inconvénients qui viennent du changement dans les monnaies, avait fait ordonner que les contrats se fissent à l’ordinaire par tant de livres tournois avec l’addition, valant tant de marcs d’argent de douze deniers de fin, n’aurait-il pas épargné aux sujets d’alors et à leurs descendants de très grandes pertes61 ?

§ 215

Si, par les soins du [•] ministre général, il y avait eu dans le royaume un nombre suffisant d’hôpitaux et d’écoles, et si les revenus en eussent été suffisants et bien administrés, si les monastères d’hommes et de filles étaient rendus encore plus utiles à la société chrétienne [•] par le soin de ces hôpitaux et de ces écoles, les sujets du roi n’auraient-ils pas été garantis de beaucoup de maux62 ?

§ 216

Si le [•] cardinal, par un nouveau règlement, eût établi la méthode de la taille tarifée pour proportionner toujours le subside annuel au revenu annuel des taillables, et s’il eût laissé liberté entière aux pauvres de travailler les jours de fêtes et de ne garder que les dimanches, que de misérables familles il aurait soulagées durant son ministère63 !

§ 217

Si par les soins [•] du ministre général, les instructions des curés et des prédicateurs eussent été encore mieux dirigées vers la pratique des différentes parties de la justice et de la bienfaisance par les grands motifs de l’immortalité, si par des récompenses, les plus grands esprits eussent été suffisamment excités à produire de bons projets politiques par exemple, par l’espérance d’une rente annuelle de vingt ans de la valeur de la deux centième partie de l’utilité annuelle qu’en doit retirer l’État, que de biens il en fut revenu au royaume !

§ 218

Voilà de grandes omissions et c’est avec de pareils moyens de sagesse, de justice et de bienfaisance que les [•] ministres généraux se feront toujours estimer, aimer et admirer de leurs contemporains, que leur nom sera sur la terre en vénération dans la postérité la plus éloignée, et qu’ils jouiront dans le ciel d’une félicité qui n’aura point de fin.

Observation dernière sur le dernier chapitre

Sur le travail du roi [•]

§ 219

Ce chapitre est une exhortation fort sensée que le cardinal fait au roi son maître pour l’obliger à travailler davantage aux affaires de l’État dont il est chargé, mais j’ai montré ailleurs que, pourvu que la machine [•] des différents conseils choisis par scrutin soit bien construite, et la méthode du scrutin [•] pour la guerre et pour les emplois publics des autres ordres de l’État fût perfectionnée et bien observée, l’État se gouvernera [•], pour ainsi dire, tout seul avec succès, par les soins et les travaux des bons officiers publics64. Ainsi le travail du roi se réduira à encourager son ministre général et les trois ministres particuliers avec qui il travaille, parce qu’ils auront soin d’encourager leurs subalternes par les louanges, par les gratifications, par les pensions, par les honneurs [•] et par les autres récompenses qui se distribueront toujours avec justice par la méthode du scrutin perfectionné.


1.Année de la mort du cardinal de Richelieu.
2.L’abbé de Saint-Pierre fait ainsi du cardinal un « Descartes de la politique », titre auquel lui-même prétend : voir Autobiographie, § 34.
3.Cette Observation 2 porte sur l’esprit du chapitre I de la première partie du Testament, qui récapitule « les grandes actions » du roi Louis XIII, mais elle renvoie aussi au chapitre VIII de la seconde partie, sur les méfaits des flatteurs, en suggérant la duplicité du cardinal ; comme le montre la pagination du Testament politique mentionnée plus bas (§ 19), l’abbé travaille sur l’édition d’Henry Desbordes (Amsterdam, 1689), à laquelle nous renvoyons ici ; voir p. 5 et suiv. ; p. 290 et suiv.
4.« Que le salut du peuple soit la loi suprême » : formule empruntée à Cicéron (Leg., III, 3, 8) et reprise par Locke dans son Traité du gouvernement civil (1690, chapitre XIII, § 158). Voir Paix 3, § 19, Minist. Aff. étr., § 24 et Anti-Machiavel, § 138.
5.La terre de Richelieu fut érigée en duché et pairie en 1631. Le titre sera transmis à Armand Jean de Vignerot du Plessis (1657-1715), l’aîné des petits-neveux du cardinal dont la sœur avait épousé René de Vignerot ; voir Françoise Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 244, [548].
6.Le terme gloriole est un néologisme introduit par l’abbé de Saint-Pierre qui l’oppose au mot « gloire » et distingue ainsi, dans la recherche de la distinction, ce qui est louable ou méprisable ; l’auteur explique la nécessité de cette création dans son Projet pour mieux mettre en œuvre dans le gouvernement des États, le désir de la distinction entre pareils ; voir Distinction, § 9-13.
7.Pagination de l’édition du Testament politique (Amsterdam, Desbordes, 1689) ; en ligne.
8.Les quatre points correspondent aux principaux projets de l’abbé de Saint-Pierre : ceux concernant la science du gouvernement et qui seront réunis dans son Nouveau plan de gouvernement des États (1o et 2o), ceux sur l’éducation (3o) et enfin son Projet de paix perpétuelle (4o).
9.Cette division attribuée au duc de Bourgogne a été développée dans le Nouveau plan de gouvernement des États souverains (2e éd., Rotterdam, J. D. Beman, 1738 ; Gouvernement, § 40-43), déjà mentionnée dans le Projet pour perfectionner le gouvernement des États et dans les Observations sur la forme des conseils de Louis XIV (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 40-51 ; OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. IX, p. 438-446).
10.Saint-Pierre renvoie aux chapitres II, III et IV de la première partie, qui divisent l’exposé selon les trois ordres du royaume : voir Testament politique…, p. 57, en ligne.
11.Saint-Pierre renvoie aux sections du chapitre II de la première partie, « De la réformation de l’ordre ecclésiastique » : voir la table du Testament politique…, n. p., en ligne. Comme évêque de Luçon, Richelieu avait représenté les intérêts du clergé aux États généraux de 1614, défendant les immunités de son ordre, la réception du concile de Trente et dénonçant les usurpations des parlements. Il fit imprimer dans ses Mémoires la harangue de clôture qu’il prononça le 23 février 1615 (Paris, Champion, 1907, t. I, p. 341-365). Françoise Hildesheimer a souligné, contrairement à ce qu’affirme Saint-Pierre, la continuité entre la vision développée par ce discours et le Testament politique (Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 58-61).
12.Sur ces propositions et celles qui suivent, voir Clergé, § 29.
13.L’appel comme d’abus est « l’appel qu’on interjette au parlement d’une sentence rendue par un juge ecclésiastique qu’on prétend avoir excédé son pouvoir » (Académie, 1694, art. « Abus »). Originellement prévu en cas d’empiétement de la juridiction ecclésiastique sur la juridiction séculière, il avait connu sous Henri IV une extension qui permettait aux parlements d’intervenir dans toutes les causes ecclésiastiques et avait fait l’objet des doléances du clergé lors des États généraux de 1614, exprimées par Richelieu, évêque de Luçon, lors de son discours du 23 février 1615 : voir Pierre Blet, Le clergé du Grand siècle en ses assemblées. 1615-1715, Paris, Éditions du Cerf, 1995, p. 33-34. Le Testament politique, dans le sillage de la harangue de 1615, plaide pour restreindre et encadrer strictement l’intervention des parlements.
14.La pension est une portion prise annuellement sur le revenu d’un bénéfice (prieuré, évêché, abbaye) ; Saint-Pierre reprend ici des réflexions formulées dans : Minist. Aff. étr., § 60-61.
15.Marc : unité de mesure valant 244, 753 grammes. Sa valeur monétaire a beaucoup varié ; voir Monnaies.
16.Diocésains : évêques du diocèse (Académie, 1740).
18.Voir Testament politique…, p. 135-136, en ligne ; voir Polysynodie, § 60 et Minist. Aff. étr., § 434 et suiv.
19.Voir Testament politique…, p. 137-143, en ligne. Sur la lutte de Richelieu contre la pratique du duel, voir Françoise Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 177-180, et son édition du Testament (Paris, Société de l’histoire de France, 1995), p. 154, note 336.
20.L’abbé de Saint-Pierre a publié un Mémoire pour perfectionner la police contre le duel en 1715 (s.l.n.d.), une Addition au Mémoire sur le duel (s.l., s.n., septembre 1717) et, refonte des deux écrits antérieurs, un Projet pour perfectionner nos lois sur le duel (in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 1-75).
21.Saint-Pierre renvoie à son Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à l’État (in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. II, p. 121-149) ; voir Carole Dornier, Titres, Introduction.
22.Voir Testament politique…, p. 143-157, en ligne ; voir Gouvernement, § 513 ; voir l’édition du Testament par Françoise Hildesheimer, Paris, Société de l’histoire de France, 1995, p. 159, note 342.
23.Saint-Pierre avait prôné la suppression de la vénalité des charges dès son Discours sur la polysynodie paru en 1718 (Polysynodie, § 117) ; il développe la réflexion dans son Nouveau plan de gouvernement des États souverains (1738), qui reprend des écrits antérieurs : voir Gouvernement, § 15 et § 464-469.
24.La méthode est développée dans le troisième discours du Nouveau plan de gouvernement des États souverains (1738) : Gouvernement, § 344 et suiv.
25.Richelieu, envisageant la nomination des gouverneurs pour trois ans, juge préférable l’usage français des gouvernements perpétuels, dont les titulaires sont révocables, considérant du reste ces charges peu utiles : voir Testament politique…, p. 173-176, en ligne.
26.Voir Testament politique…, p. 177-179, en ligne.
27.Sur l’image de Louis XIII au Grand Siècle, voir Bernard Teyssandier, « Louis le Juste, prince d’émotion. Images d’un règne et portraits d’un roi », Dix-septième siècle, 2017/3, no 276, p. 477-508, en ligne ; DOI : 10.3917/dss.173.0477. Sur cette vision stéréotypée reprise par Saint-Pierre, voir Polysynodie, § 315 ; Richelieu soulignait la dévotion scrupuleuse, la sensibilité, l’« humeur inquiète et impatiente » du roi : Testament politique…, p. 180-194, en ligne.
28.L’abbé de Saint-Pierre reprend ici ce qu’il énonçait dans son parallèle entre Richelieu et Mazarin : voir Observation sur les deux ministères du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin, revu et corrigé 12 février 1733, BPU Neuchâtel, ms. R249, p. 11.
29.Richelieu insistait sur l’impression de grandeur à donner aux étrangers. C’est pourquoi il conseille que les charges de la maison du roi et l’ensemble de son service soient réservés à des gentilshommes, que son mobilier et ses équipages soient opulents, que l’accès au monarque soit moins facile, que son appartement soit propre, dernière exigence dont se moque Saint-Pierre dans l’édition de 1738 (voir variante ci-dessus en début de paragraphe) ; voir Testament politique…, p. 195-204, en ligne.
30.« Un œil ne voit pas si clair que plusieurs », traduction dans le Testament politique…, p. 206, en ligne. Richelieu énonce cette maxime pour justifier que le prince s’appuie sur les avis de son Conseil.
31.Richelieu met en garde contre le pédantisme et la présomption des conseillers qui ont, selon lui, surtout besoin, avec des connaissances générales, de modestie, de bonté d’esprit et de solidité de jugement : voir Testament politique…, p. 207-210, en ligne.
33.Traduit dans la proposition qui suit : « Enfin il est devenu homme ». Allusion au pape Alexandre VII (Fabio Chigi, 1599-1667), qui, après avoir affiché le plus grand détachement pour les biens terrestres, incarna le népotisme pontifical ; il fit son neveu Flavio Chigi cardinal patron, c’est-à-dire gouvernant comme Premier ministre : voir Pierre Bayle, « Chigi », in Dictionnaire historique et critique, Rotterdam, Reinier Leers, 1697, t. I, Seconde Partie, p. 852, note (C).
34.Voir Testament politique…, p. 216-219, en ligne.
35.Voir Testament politique…, p. 219-227, en ligne.
37.L’abbé de Saint-Pierre semble renvoyer au chapitre sur le « cœur et la force d’un conseiller d’État » (Testament politique…, p. 217, en ligne), mais il a probablement aussi dans l’esprit le chapitre II de la seconde partie, qui fait de la « vertu mâle » et de la fermeté du prince les conditions de l’exécution et de l’obéissance (p. 250, en ligne).
38.Voir Testament politique…, p. 227, en ligne.
39.Saint-Pierre fait référence à plusieurs reprises à un projet de division des affaires de l’État en trois ministères, – les Affaires du dedans, les Finances et les Affaires du dehors (voir Gouvernement, § 40-47) –, qu’il attribue au duc de Bourgogne. En usant de précaution (« dit-on »), l’abbé prévient des reproches sur l’usage de cette autorité, dont Voltaire, dans sa Défense de Louis XIV (1769), se fera l’écho : Saint-Pierre aurait abusé « d’un nom […] respectable », et menti « grossièrement pour autoriser des chimères » (Voltaire, Œuvres complètes, vol. XXVII, Essai sur les mœurs, t. IX, Fragments sur l’Histoire générale, John Renwick (éd.), Oxford, Voltaire Foundation, 2016, p. 490). Sur le projet de réforme de l’État que le dauphin aurait pu mettre en œuvre, voir Polysynodie, § 127, note.
40.Richelieu voulait que le roi accorde sa confiance à ses conseillers, leur permette de parler librement, les récompense, les soutienne face à leurs adversaires : voir Testament politique…, p. 232-242, en ligne.
41.Matthieu, VII, 12.
42.Richelieu restait dans le cadre traditionnel d’une monarchie tirant son autorité de Dieu, et devant instaurer son règne : voir Testament politique…, p. 244-247, en ligne.
43.Voir Testament politique…, p. 247-253, en ligne.
44.Voir Testament politique…, p. 255, en ligne.
45.Voir Gouvernement, § 477 et § 763 ; Observations sur le ministère général, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VI, p. 56.
46.Selon Richelieu, de bons ministres doivent savoir envisager l’avenir et le représenter au souverain pour prévenir les maux avant qu’ils ne surviennent ; voir Testament politique…, p. 257-261, en ligne.
47.Richelieu parlait de la nécessité des peines et des récompenses pour la conduite du royaume, mais n’évoquait pas, à ce propos, les objectifs de justice et de bienfaisance, leitmotiv des écrits de l’abbé ; voir Testament politique…, p. 261-271, en ligne.
48.Voir Testament politique…, p. 271-282, en ligne. Sur l’invention de la diplomatie au XVIIe siècle, l’instauration de représentants permanents à l’étranger et la négociation continuelle, voir Lucien Bély, Les relations internationales en Europe. XVIIe-XVIIIe siècles, Paris PUF, 2007, p. 339-352 ; Lucien Bély, « L’invention de la diplomatie », in Pour l’histoire des relations internationales, Robert Franck (dir.), Paris, PUF, 2012, p. 116-119 ; Lucien Bély, « Les formes nouvelles de la négociation », in L’Art de la paix en Europe, Paris, PUF, 2007, p. 321-343.
49.Henri Coeffier de Ruzé d’Effiat, marquis de Cinq-Mars (1620-1642), conspira contre Richelieu et entraîna à la révolte Gaston d’Orléans, frère du roi. Il fut condamné à mort et décapité : voir Françoise Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 448-464.
50.Voir Testament politique…, p. 282, en ligne.
51.Voir Testament politique…, p. 292-293, en ligne.
52.Dans son Projet de paix perpétuelle dont la version achevée (t. I et II) paraît en 1713, Saint-Pierre imagine un cadre institutionnel au maintien de la paix et s’inspire des fédérations existant dans l’Europe du début du XVIIIe siècle, en particulier l’union germanique. Voir Paix 1, § 104.
53.Voir Testament politique…, p. 345-346, en ligne.
55.Sur ces propositions, voir Commerce, § 97-98 et Colonies.
56.La Compagnie française des Indes, résultat d’une fusion opérée par John Law en 1719 entre différentes compagnies de commerce, contrôlait l’essentiel du commerce maritime et colonial. Réformée à la suite de la banqueroute de 1720 et de l’opération du visa, mise en régie et consolidée financièrement, elle devient une puissance commerciale étroitement contrôlée par le pouvoir royal. En 1730, soit sept ans avant la première rédaction de ce paragraphe, le contrôleur général, Philibert Orry, décide d’améliorer sa gestion ; dès 1725, l’abbé de Saint-Pierre avait rédigé un Mémoire pour perfectionner la Compagnie des Indes, remanié en 1732 : voir Carole Dornier, Commerce, Introduction.
57.Proposition du Mémoire pour diminuer le nombre des procès de l’abbé de Saint-Pierre (Paris, Cavelier fils, 1725) ; voir Procès, § 400-412.
58.La reine Anne d’Autriche (1601-1666) et Gaston d’Orléans (1608-1660), frère cadet du roi.
59.L’indécision comme facteur de multiplication des procès est un leitmotiv du Mémoire pour diminuer le nombre des procès de l’abbé de Saint-Pierre (Paris, Cavelier fils, 1725) ; voir Procès, § 29, § 83, § 147
60.Saint-Pierre reprend ici les propositions de ses Observations politiques sur le célibat des prêtres (1733) ; voir Célibat, § 24-25.
62.Ce paragraphe renvoie au Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. V, p. 63-103) ; voir Établissements.
63.Référence au Projet de taille tarifée (édité en 1723, 1737 et 1739) et à l’observation intitulée Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi (1734) : voir Mireille Touzery, Taille, Introduction et Carole Dornier, Travailler les dimanches, Introduction.
64.Ce rêve d’une machine politique, automate suppléant aux insuffisances humaines, est évoqué dans le Nouveau plan de gouvernement des États souverains (Gouvernement, § 718) qui reprenait une image déjà utilisée dans le Projet pour perfectionner le gouvernement des États (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 39‐40).