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DISCOURS SUR LA POLYSYNODIE
OÙ L’ON DÉMONTRE QUE LA POLYSYNODIE, OU PLURALITÉ DES CONSEILS, EST LA FORME DE MINISTÈRE LA PLUS AVANTAGEUSE POUR UN ROI ET POUR SON ROYAUME

Préface

§ 1

Un monarque peut n’écouter qu’un seul homme dans toutes ses affaires, et lui confier son autorité entière, comme nos rois de la première et de la seconde race la confiaient à celui qu’ils nommaient Maire du palais1 ; comme quelques-uns des rois de la troisième race, et entre autres Louis XIII, qui la confia pendant dix-huit ou vingt ans au cardinal de Richelieu, sous le nom de Premier ministre ; et comme les monarques turcs la confient encore aujourd’hui à celui qu’ils nomment Grand Vizir : pour abréger, j’appelle vizirat cette sorte de ministère2.

§ 2

Ce monarque peut n’écouter que deux hommes sur ses affaires, et chacun d’eux sans témoins sur la sorte d’affaire qui lui est commise ; et partager ainsi son autorité entre eux, à peu près de la manière que nous l’avons vue partagée entre feu monsieur Colbert, et feu monsieur de Louvois : c’est cette forme que je nommerai dans la suite demi-vizirat.

§ 3

Ce monarque pourrait encore partager cette autorité en quatre, en huit, et en un plus grand nombre de ministres à peu près égaux en pouvoir : mais comme ce ne seraient après tout que différentes espèces de demi-vizirs, je comprends ces formes sous le même nom de demi-vizirat.

§ 4

Enfin ce monarque peut écouter dans une assemblée l’avis de chaque membre de cette assemblée, sur chaque affaire du gouvernement ; et distribuer à sept ou huit conseils, à sept ou huit assemblées, les sept ou huit principaux genres d’affaires de l’État3. C’est cette forme de ministère que l’on peut appeler pluralité de conseils, ou polysynodie. C’est à peu près celle que le Régent a conçue avec tant de sagesse, et exécutée en peu de semaines, avec tant de courage et de conduite.

§ 5

Je sais bien 1o que la polysynodie peut dégénérer peu à peu en demi-vizirat, et même en vizirat. Je sais bien 2o que les membres mal choisis peuvent se corrompre aussi bien que les vizirs et les demi-vizirs, en préférant de concert leurs intérêts particuliers à l’intérêt public, c’est-à-dire à l’intérêt du roi et du royaume. Je sais bien 3o que cette merveilleuse forme de ministère n’a pour le présent d’autre sûreté de sa durée que la volonté de celui qui tient la place du roi ; et qu’elle n’a encore pour l’avenir autre sûreté de cette durée que la volonté des rois qui se succéderont. Je sais bien 4o que si l’on n’ajoute rien à la forme établie, elle ne serait propre que pour des princes laborieux : qualité trop rare dans les rois ; elle ne conviendrait point à des princes qui n’aimeraient point le travail, qui n’auraient que peu de capacité pour les affaires ; encore moins à des princes trop jeunes, trop vieux, trop infirmes ou livrés à la débauche et à la volupté. Cependant, les deux tiers de l’espace que durent les monarchies sont remplis de pareils monarques ; ainsi il serait à désirer que la polysynodie des monarchies fût tellement perfectionnée que ni la faiblesse, ni l’affaiblissement des monarques n’affaiblît jamais les monarchies ; que les intervalles de fainéantise, de folie et d’imprudence des uns ne pussent jamais nuire, ni à leur maison ni à leur État ; et que les intervalles de travail, de prudence et de sagesse des autres pussent toujours facilement procurer à leur maison et à leur État de très grands avantages.

§ 6

Or je prétends montrer que l’on peut se préserver de ces quatre inconvénients ; et c’est dans ce discours que je me propose d’indiquer pour cela des préservatifs faciles et suffisants ; j’espère même que le lecteur verra que la polysynodie, même sans autre perfection que celle où nous la voyons, est une forme de gouvernement préférable de beaucoup au vizirat et au demi-vizirat : et c’est une des considérations que j’ai eues en travaillant à cet ouvrage ; car il est d’un bon citoyen de faire estimer et aimer le gouvernement présent, surtout quand il est beaucoup plus avantageux que le gouvernement précédent.

§ 7

Il ne faut pas confondre ici deux choses fort différentes, le gouvernement d’un seul vizir particulier avec le vizirat en général. Il peut arriver qu’un vizir soit d’un esprit excellent, très laborieux, d’une grande tempérance, d’une grande santé ; il se peut faire, absolument parlant, qu’il n’ait aucune vue d’enrichir, d’élever sa maison, ses parents, ses amis, et qu’il soit toujours uniquement et vivement occupé de la justice et des intérêts du roi et du royaume ; il se peut faire même qu’il soit capable de préférer ces sortes d’intérêts à sa propre réputation : mais il y a une différence infinie entre le gouvernement merveilleux d’un pareil vizir pendant vingt ou trente ans, et le vizirat, que je suppose une forme de gouvernement permanente, qui doit subsister autant qu’une nation, et qui tombe presque toujours entre les mains d’hommes plus ambitieux que les autres ; d’hommes sujets à la vengeance, à la jalousie, et aux autres vices de l’humanité ; d’hommes qui veulent s’enrichir, leurs parents, leurs amis, élever des créatures, qui soient plus intéressés à soutenir le pouvoir du vizir qu’à soutenir les intérêts du roi et du royaume. Le vizirat est donc une forme de gouvernement dans lequel de cent vizirs il n’y aura pas un homme parfait, contre quatre-vingt-dix-neuf hommes, qui seront la plupart d’un esprit et d’une vertu médiocres, et qui seront quelquefois les uns malhabiles, les uns très méchants. Ainsi les raisons qui prouveraient que le gouvernement d’un vizir parfait serait plus désirable que la polysynodie ne prouvent rien pour le vizirat, où il y a si rarement des vizirs parfaits ; et puis je soutiens qu’un vizir parfait ne pourrait rien faire de mieux que d’établir avant sa mort la polysynodie dans l’État même qu’il gouvernerait.

§ 8

Il ne faut pas penser non plus que si une polysynodie particulière est défectueuse, surtout dans les premières années de son établissement, et dans un royaume où presque tout est bouleversé quand elle y a été introduite, la polysynodie en général ne soit pas infiniment préférable au vizirat. Un établissement aussi vaste, qui n’a point encore eu dans le monde d’excellent modèle, ne peut pas en si peu de temps acquérir sa perfection. Et c’est en partie pour donner quelques idées propres à le perfectionner que j’ai entrepris cet ouvrage.

§ 9

Une grande partie des vues que l’on trouvera dans ce discours m’étaient venues neuf ou dix ans avant la mort du feu roi4 ; mais le lecteur sait assez qu’il eût été alors très inutile pour l’État, et très dangereux pour moi, de le communiquer : heureusement les choses ont bien changé5 ; ainsi j’ai repris mon travail. J’ai tâché d’éclaircir la matière, dans le dessein de contribuer, autant qu’il est en mon pouvoir, à perfectionner un si bel établissement.

§ 10

Je ne pouvais pas montrer tous les avantages de la polysynodie, sans montrer que cette forme de gouvernement n’est point sujette aux grands inconvénients du demi-vizirat : or comment montrer la grandeur de ces inconvénients, sans faire souvenir d’un côté de quelques malheurs du règne précédent, et sans montrer de l’autre que ces malheurs venaient uniquement de ce que dans le demi-vizirat le feu roi était souvent mal informé de beaucoup de faits très importants, et de ce qu’en chaque affaire ordinaire et extraordinaire, il n’était secouru le plus souvent que par un seul homme, qui non seulement était moins éclairé qu’un conseil entier, mais qui était encore fort souvent plus intéressé à lui faire prendre les mauvais partis qu’à lui faire prendre les meilleurs ? De sorte que l’on doit être étonné qu’avec une forme de gouvernement aussi imparfaite, il n’ait pas fait plus de fautes, et qu’il ait pu lui seul résister à tant de grandes puissances qu’il s’était attirées pour ennemis, à tant de mauvais conseils, à tant de flatteurs habiles et intéressés à le corrompre. Que n’aurait-il point fait pour sa gloire et pour notre bonheur, lui qui avait de si bonnes intentions, si, à la mort du cardinal Mazarin, il eût connu les grands avantages qu’il pouvait espérer de la polysynodie ?

§ 11

Comme il peut arriver que dans les règnes futurs quelque favori, ou quelque favorite, voudra s’efforcer de rétablir en France le gouvernement des Maires du palais et que quelqu’un de nos rois futurs, faute de connaître ni ses véritables intérêts, ni les intérêts de la nation, pourrait un jour être tenté de renverser l’excellente forme de la pluralité des conseils, j’ai cru qu’il était très important pour le service de l’État de mettre entre les mains des bons Français un discours approfondi sur les grands avantages que leur roi en doit tirer de son côté, et qu’ils en peuvent attendre du leur ; afin que l’opinion la plus saine puisse prendre des racines profondes dans tous les esprits, et qu’il soit ainsi plus facile aux gens de bien de détourner alors par leurs conseils un coup qui serait si pernicieux pour la nation, si dangereux pour le roi lui-même, et si funeste un jour à la maison royale.

§ 12

Ce discours a deux parties. La première contient en détail les avantages de la polysynodie au-dessus du vizirat et du demi-vizirat. La seconde contient les objections qui m’ont été faites, et les éclaircissements qui m’ont paru propres pour perfectionner la polysynodie.

§ 13

Je désire extrêmement que, pour éclaircir la matière, quelqu’un écrive, non contre moi, car il ne faut point désirer de disputes personnelles, mais contre ce mémoire. Je sais bien que les ouvrages de politique sont très susceptibles des ornements de l’éloquence, et qu’un discours oratoire fait beaucoup d’impression sur le commun des esprits ; mais la méthode des orateurs me semble plus propre à exciter les sentiments et à fortifier les passions qu’à faire naître des idées justes et précises et qu’à augmenter la lumière du lecteur : elle est beaucoup plus propre à persuader le cœur par un arrangement délicat de peintures vives et animées qu’à convaincre l’esprit par un enchaînement continuel de raisonnements justes et solides. Ainsi je m’en tiens à la sorte d’éloquence qui est propre aux géomètres, et à leur méthode qui est simple, et qui a une grande commodité : c’est que l’esprit du lecteur n’étant point ébloui par des images trop vives et trop séduisantes, il lui est très facile de démêler si la preuve de la proposition n’est qu’un sophisme, ou si c’est une véritable démonstration ; commodité qu’il ne trouve pas dans un discours oratoire, où la preuve est si enveloppée d’images, et de figures, si mêlée de mauvais raisonnements qu’à moins que d’en faire l’analyse exacte, il est impossible d’en connaître la véritable force et la véritable valeur. Aussi voit-on que la réputation de ces beaux discours oratoires ne dure que tant qu’il n’en paraît pas un plus beau par un auteur qui entreprendrait de prouver le contraire ; au lieu qu’une vérité une fois bien démontrée demeure démontrée pour toujours, et pour tous les lecteurs.

§ 14

Cette considération fait que je me trouve obligé de prier ceux qui, après avoir lu mon ouvrage, soutenant encore le système du vizirat ou du demi-vizirat, voudraient écrire contre la polysynodie, de ne se servir contre moi que de la même méthode dont je me sers contre eux, et de se résoudre à combattre ainsi à armes égales, et à procéder, non avec l’emphase des déclamateurs, ni avec les traits fins d’une satire enjouée et délicate, qui divertissent sans prouver ; mais à procéder simplement et méthodiquement en divisant, en définissant, et par les termes vulgaires mais nécessaires de primo et de secundo ; afin que le lecteur puisse plus commodément comparer leurs preuves aux miennes, ou si l’on veut, mes objections aux leurs, enfin les avantages d’un système à un système contraire.

§ 15

Au reste je ne regarde ce discours que comme une ébauche. Je n’ai pas eu le loisir de l’abréger, ni d’en arranger les parties, comme je l’eusse désiré ; mais les vues principales s’y trouvent, et c’est assez pour les bons esprits, qui n’ont d’autres intérêts dans cette question que de voir la vérité bien démontrée.

PREMIÈRE PARTIE
Avantages de la polysynodie, tant sur le vizirat que sur le demi-vizirat

§ 16

S’il est vrai que d’un côté dans la polysynodie il y ait un grand nombre d’avantages considérables pour le roi et pour l’État, qui ne se trouvent ni dans le vizirat, ni dans le demi-vizirat ; et que de l’autre il n’y ait aucun avantage considérable ni dans le vizirat, ni dans le demi-vizirat, qui ne se trouve dans la polysynodie : il est évident que cette forme de gouvernement est de beaucoup préférable aux deux autres. Or nous allons montrer qu’il y a beaucoup d’avantages dans la polysynodie, qui ne se trouvent point dans le vizirat ; et qu’il n’y en a point dans le vizirat, etc. qui ne se trouve dans la polysynodie. Donc la polysynodie est de beaucoup préférable. Voyons en détail ces avantages.

AVANTAGE PREMIER
Les résolutions de l’État seront moins souvent fondées sur des erreurs de fait, et par conséquent beaucoup moins fautives.

§ 17

Je suppose qu’il soit question de délibérer si l’on entreprendra la guerre contre un souverain, si l’on conclura une ligue avec un autre à certaines conditions ; le bon ou le mauvais parti que le monarque peut prendre dépend de la connaissance d’un grand nombre de faits qui sont importants à la décision. Si celui qui fait le rapport de l’affaire en ignore quelques-uns ; s’il en suppose innocemment d’autres vrais, qui soient faux ; s’il en cache artificieusement une partie ; s’il déguise l’autre ; s’il fait son rapport au roi en particulier et sans témoins, et si le roi ne peut connaître la vérité de ces faits que par un semblable rapport : il a beau avoir l’esprit juste, il sera dans la nécessité de prendre sa résolution en supposant ce rapport véritable ; de sorte que, soit que le ministre ou le rapporteur soit trompeur, soit qu’il soit le premier trompé dans les faits qu’il rapporte, le roi sera trompé et prendra le moins bon ou le plus mauvais parti par erreur de fait.

§ 18

Qu’il soit question de choisir entre deux entreprises quelle sera la plus utile, et la moins de dépense6 ; qu’il soit question de choisir entre les divers moyens de parvenir à un but ; qu’il soit question de choisir les meilleurs officiers généraux, les meilleurs intendants, les meilleurs négociateurs, etc., qu’il soit question de choisir entre diverses manières de lever un subside, etc. Enfin on peut dire que la plupart des résolutions que le roi peut prendre pour le gouvernement du royaume dépendent de la connaissance des faits. On peut dire même en général que l’on ne prend guère d’opinions vraies ou fausses qu’en supposant pour vrais des faits qui souvent sont très faux : or dans ces circonstances il est évident que le roi ne connaissant les faits décisifs que par un seul homme, qui lui parle sans témoins, sera nécessairement beaucoup plus souvent trompé que si ce même homme parlait toujours au roi en présence de plusieurs personnes. 1o Parce qu’il prendrait plus de soin de s’instruire mieux des faits, et de les rapporter avec exactitude, de peur d’être accusé d’une négligence honteuse. 2o Parce qu’il craindrait d’être découvert, et condamné comme prévaricateur, s’il les déguisait avec artifice. 3o Parce que supposant dans le conseil huit ou dix hommes fort habiles et fort instruits, plusieurs d’entre eux seront en état de montrer la fausseté de plusieurs des faits qu’il donnera innocemment pour vrais. 4o Ces conseillers de l’État seront même d’autant mieux instruits de ces faits si chacun d’eux a été chargé tour à tour de la même espèce d’affaires dont est chargé le rapporteur, comme je le dirai bientôt.

§ 19

Or comme la plupart des résolutions des conseils sont fondées sur la supposition de plusieurs faits, et comme il y aura dans les opinants, qui s’éclairciront tous les jours les uns les autres, beaucoup moins d’erreurs de fait, on peut dire que les résolutions qui regardent le gouvernement de l’État seront beaucoup moins fautives, et que par conséquent l’on y prendra beaucoup plus souvent le meilleur parti que l’on puisse prendre en chaque affaire.

§ 20

Quand même le rapporteur aurait un intérêt secret de déguiser la vérité, il ne le tentera pas, de peur de le tenter inutilement et de paraître à l’assemblée suspect de dissimulation et de déguisement dans ses rapports ; ainsi les décisions des affaires souffriront beaucoup moins des erreurs de fait.

§ 21

Comme il est extrêmement de l’intérêt des vizirs et des demi-vizirs de demeurer toujours maîtres des faits, ils n’ont garde de lire au roi les dépêches qu’ils reçoivent soit des intendants, soit des commandants, soit des autres personnes ou publiques ou particulières des provinces : ils se contentent d’en lire des extraits conformes à leurs desseins ; et pour s’autoriser à ne donner que des extraits, ils disent que la plupart des dépêches sont excessivement longues et ennuyeuses, chargées de faits et de raisonnements inutiles, et que le roi n’a pas le loisir d’en entendre lire la dixième partie. Or il n’en sera pas ainsi dans la polysynodie ; chaque conseil aura assez de loisir pour faire lire publiquement toutes les dépêches importantes en entier ; et ainsi la pernicieuse coutume des extraits étant abolie, les résultats des conseils ne seront plus si souvent fondés sur des erreurs de fait ou sur les déguisements du Vizir, ou du demi-Vizir, qui a très souvent un intérêt particulier opposé à l’intérêt public. Premier avantage de la polysynodie sur le vizirat.

AVANTAGE II
Plus de lumières sur les expédients.

§ 22

1o Il y a beaucoup d’affaires où il s’agit de trouver les meilleurs expédients pour éviter ou pour diminuer un mal, pour procurer ou pour augmenter un bien : or n’est-il pas évident que dix personnes trouveront plus d’expédients, les discuteront avec plus d’exactitude et les choisiront avec plus de sûreté en conférant les uns avec les autres, que ne ferait l’un d’entre eux, surtout si on les suppose à peu près également clairvoyants ? Et en supposant entre eux cette presque égalité de lumières, je ne suppose rien qui ne soit très possible ; et je montrerai ailleurs qu’il sera très facile au roi de choisir avec sûreté les meilleurs esprits entre les bons. Or on peut dire que les meilleurs sont à peu près égaux et si quelqu’un voit plus clair que son camarade dans une espèce d’affaires, ce camarade voit plus clair que lui dans une affaire d’une autre espèce.

§ 23

2o Comme on lira dans les conseils les dépêches entières sur les affaires importantes, on y trouvera souvent des expédients d’autant plus dignes d’attention qu’ils seront proposés par ceux qui seront sur les lieux, et qui verront par conséquent les affaires de plus près.

§ 24

3o La contradiction dans les opinions est une des sources les plus fécondes de la lumière : ceux qui sont contredits et piqués cherchent de nouvelles preuves et font pour y réussir des efforts d’esprit qu’ils ne feraient jamais autrement ; et souvent la vérité, ou du moins la démonstration de la vérité demeurerait cachée sans ces efforts. Or il n’y a point de suffisante contradiction qu’entre égaux ; un monarque qui travaille seul avec un vizir peut-il espérer de nouvelles lumières par la voie de la contradiction ? Je sais bien que le feu roi tenait quelquefois des conseils, mais les conseillers n’étaient pas entièrement libres ; ils dépendaient trop des principaux ministres, et par conséquent ils n’avaient pas liberté entière de les contredire.

§ 25

4o Que dans un conseil il se trouve un esprit un peu plus élevé, un peu plus juste que les autres, il communiquera insensiblement sa manière de penser à ceux qui le suivront de près et fera croître aussi leur esprit ; et ceux-ci, devenus plus éclairés, serviront quelquefois à leur tour à remettre cet esprit supérieur lui-même dans le droit chemin, lorsque faute d’attention il s’en sera égaré. Second avantage de la polysynodie sur le vizirat, et sur le demi-vizirat.

AVANTAGE III
L’intérêt particulier s’opposera moins souvent à l’intérêt public.

§ 26

Le but des délibérations du conseil doit toujours être le plus grand intérêt du roi et de l’État. Ce qui peut détourner de ce but celui qui opine, c’est quelque intérêt particulier qui se trouve souvent opposé dans l’opinant à l’intérêt public. Or le ministre qui opine sans témoins devant le roi peut facilement sur divers exposés falsifiés, sur divers prétextes plausibles, déterminer le roi à une guerre injuste et odieuse, ou à quelque entreprise incomparablement moins utile qu’une autre ; et cela parce que ce ministre y trouve ses intérêts particuliers. Nous n’avons eu que trop d’exemples dans le règne précédent des maux que l’intérêt particulier des ministres et leur jalousie ont produits contre l’intérêt du roi et de l’État. Je ne cite aucun de ces exemples parce que je ne veux déplaire à personne sans nécessité et qu’il n’est pas nécessaire d’exemples7 pour voir qu’il est très naturel et que rien n’est plus ordinaire qu’un ministre ait des passions ; qu’il cherche, par exemple, à élever sa maison, qu’il aime ses parents, ses amis, qu’il haïsse ses ennemis, qu’il craigne et qu’il cherche à détruire ses concurrents et qu’il cherche d’autant plus à les détruire qu’ils sont plus en faveur et qu’ils ont plus de talents et plus de réputation. Or qui ne sait que tous ces intérêts particuliers se rencontrent tous les jours en cent affaires ou particulières ou générales, directement opposés à la justice et au bien public.

§ 27

Je sais bien que les conseillers des conseils seront des hommes comme ces vizirs et comme ces demi-vizirs et qu’ils auront souvent des intérêts particuliers opposés à l’intérêt public. Je crois bien même que tel d’entre eux préférerait volontiers, en opinant, son intérêt au bien de l’État s’il le pouvait aussi facilement et aussi impunément qu’un vizir ou un demi-vizir qui opine sans témoins ; mais opinant dans une assemblée, dans laquelle tous les conseillers seront très clairvoyants et n’auront pas pareil intérêt particulier opposé au bien de l’État, il est visible qu’il entreprendrait inutilement de persuader les autres et qu’en se rangeant du mauvais parti, il n’y gagnerait rien que de se rendre suspect de corruption et d’infidélité. Il pourrait manquer à son devoir s’il n’avait point d’observateurs ; mais il ne le tentera jamais quand il aura de pareils observateurs : il fera alors de nécessité vertu et se fera même honneur de sacrifier publiquement à l’intérêt public son intérêt particulier. Ce sera à la vérité un hypocrite en fait de zèle pour la patrie mais ce sera une hypocrisie parfaite et constante. Or une imitation constante et parfaite de la vertu aura dans cette occasion à peu près le même effet pour le bien de la société que la vertu même ; c’est qu’alors l’intérêt de conserver sa réputation, qui est un intérêt particulier très fort, le fera agir constamment pour l’intérêt public : et cette considération, que l’homme agit très différemment, quand il a beaucoup de témoins clairvoyants juges de sa conduite, que quand il n’est vu, jugé, condamné de personne, mettra toujours une différence infinie entre le vizirat et le demi-vizirat d’un côté, et la polysynodie de l’autre, par rapport à l’intérêt du roi et au bien de la patrie, et sera toujours un avantage inestimable de la polysynodie sur toute autre forme de gouvernement.

AVANTAGE IV
Excès dans les subsides moins à craindre ; deniers publics plus utilement employés.

§ 28

1o On peut voir les taxes et les subsides portés à un excès insupportable ; et cela moins par les véritables besoins de l’État que par une trop grande facilité du prince à faire des dépenses inutiles et à créer des pensions qu’il faut prendre sur de pauvres familles dont le travail soutient l’État. Or le roi évitera de pareilles dépenses et ne donnera pas le quart de ces pensions s’il peut connaître par une voie sûre l’extrême misère où ces pensions jettent la plus grande partie des sujets ; et n’est-il pas évident que tout un conseil craindra moins de donner au roi une pareille connaissance et la lui donnera plus facilement et plus hardiment, par les différents rapports simples des faits qui se feront devant lui, qu’un vizir ou un demi-vizir flatteur, qui craindrait même d’être chassé en faisant de pareilles représentations ?

§ 29

2o Les vizirs et les demi-vizirs, qui ont dans leur département les bâtiments, les fêtes, les extraordinaires de la maison du roi, peuvent beaucoup profiter en différentes manières dans ces dépenses extraordinaires ; ainsi ils n’ont garde de rien représenter qui puisse en détourner le roi. Cependant il arrive que ces dépenses excessives en choses inutiles mettent le roi hors d’état de donner ordre dans la suite à des choses très nécessaires et de la dernière importance pour son propre intérêt. 3o Les conseillers du Conseil de finance paient leur part des subsides et n’ont nulle part au profit de la dépense : ils seront donc plus intéressés à donner au roi la connaissance exacte de la misère des peuples que ne feront des demi-vizirs.

§ 30

4o Il y a dans l’État des dépenses extraordinaires très utiles à faire qui ne peuvent guère se faire que sur les deniers qui restent tous les ans après le courant des charges et des dettes ordinaires entièrement acquitté. Or s’il y a un conseil où toutes les entreprises extraordinaires, où tous les établissements nouveaux proposés soient mis par rangs, selon le plus ou le moins d’utilité que le roi et l’État en doivent attendre, le roi, instruit par ce conseil du grand profit qui lui reviendra du projet le plus utile, sera bien plus disposé à employer l’excédent des deniers publics à cet établissement avantageux qu’à les employer à des dépenses inutiles ; de sorte que l’on peut dire que la polysynodie est bien plus propre que le vizirat et le demi-vizirat à entretenir la liaison sacrée qui doit toujours être entre les projets de celui qui gouverne et les intérêts de ceux qui sont gouvernés et que par conséquent l’excès des subsides sera moins à craindre et que les deniers publics seront plus utilement employés.

AVANTAGE V
Il se fera plus de règlements et plus d’établissements utiles.

§ 31

[1o] Dans le vizirat et dans le demi-vizirat, il se propose souvent des règlements et des établissements très désirables pour l’État ; mais comme les vizirs et les demi-vizirs sont surchargés des affaires courantes et pressées, ils n’ont pas assez le loisir pour considérer mûrement tous les motifs d’une proposition nouvelle, pour en balancer scrupuleusement tous les avantages contre les désavantages, et pour en examiner attentivement les moyens de l’exécuter. Ce loisir, qui est absolument nécessaire pour cet examen, n’est point en leur pouvoir ; au lieu que dans la polysynodie les affaires courantes et ordinaires étant partagées à8 soixante ministres, chacun d’eux a vingt fois, trente fois plus de loisir à donner à l’examen des propositions nouvelles.

§ 32

2o Un vizir, ou un demi-vizir, a souvent un intérêt secret pour s’opposer à un bon règlement, à un bon établissement ; or, dans la polysynodie, si une entreprise salutaire n’est pas proposée par un des membres qui a un intérêt secret de ne la pas proposer, elle pourra être proposée par un autre qui n’aura point de pareil intérêt ; et tel qui n’aurait point voulu se charger de la proposition n’osera s’y opposer en plein conseil, de peur d’être soupçonné de préférer honteusement un léger intérêt particulier à un grand intérêt public.

§ 33

3o Souvent un vizir, ou un demi-vizir, rejette un bon règlement, un bon établissement par des préjugés mal fondés ; et ces préjugés arrêtent tout, parce qu’il n’est permis à personne de les combattre avec force : or dans un conseil où les conseillers seront indépendants les uns des autres, ces préjugés mal fondés sont discutés et examinés avec liberté ; ils sont éclaircis peu à peu et cessent enfin d’être obstacle aux bons règlements.

§ 34

4o Souvent un demi-vizir s’oppose par jalousie à un bon règlement, à un bon établissement que propose son concurrent de peur que ce concurrent n’en retire beaucoup d’honneur par le succès, en procurant à l’État beaucoup d’utilité : or dans la polysynodie celui qui par pure jalousie, et sans en avoir de bonnes raisons, s’opposerait à un bon règlement, à un bon établissement, craindrait que sa jalousie ne fût découverte en plein conseil et ne s’y opposera pas ouvertement quand il verra que la pluralité des suffrages ne lui sera pas favorable et que son opposition ne lui pourrait attirer que du blâme.

§ 35

5o Il peut arriver qu’il y ait des règlements et des établissements très utiles qui demandent encore plus de discussion et de loisir que n’en ont les membres de différents conseils ; mais le Régent y a sagement pourvu par le nouvel établissement du Bureau de l’examen des mémoires politiques ; surtout lorsque cet établissement aura atteint la perfection que l’on peut aisément lui donner. J’en propose les moyens dans les discours de l’importance du progrès de la politique9 : or il n’est pas difficile de comprendre qu’un pareil bureau ne serait jamais proposé ni agréé par aucun vizir, ni par aucun demi-vizir ; et qu’un pareil établissement ne peut se former que dans la polysynodie.

§ 36

On peut donc conclure de tout ceci que cette forme de gouvernement produira beaucoup plus de règlements et d’établissements utiles que ne peut jamais faire ni le vizirat, ni le demi-vizirat, ce qui est un prodigieux avantage.

AVANTAGE VI
Les rois seront plus instruits de leurs affaires.

§ 37

Un vizir, un demi-vizir, pour avoir plus d’autorité et pour tirer plus de gloire de leur gouvernement, ont grand intérêt que leur roi ne connaisse point les affaires de l’État, qui sont ses propres affaires, et qu’il a intérêt de rendre tous les jours meilleures ; ils ont grand intérêt qu’il se livre tout entier à ses amusements, à ses plaisirs ; et personne n’ignore que les vizirs du siècle passé n’ont pas manqué et que les vizirs futurs ne manqueront jamais à suivre de ce côté-là leur intérêt particulier. Cependant chacun sait combien les affaires publiques souffrent de l’ignorance et de la fainéantise du monarque ; et combien il en souffre lui-même, soit par la grande dépendance où il se met, soit par le peu de considération où il est dans les pays étrangers et dans son propre État ; car enfin on peut dire avec fondement que le vizir qui gouverne ne saurait jamais augmenter sa gloire et son autorité qu’aux dépens de la gloire et de l’autorité de celui qui devrait gouverner.

§ 38

C’est tout le contraire dans la polysynodie : les conseillers des divers conseils ont tous grand intérêt que le roi y assiste souvent parce que chacun d’eux cherche à en être distingué ; ils l’inviteront donc souvent d’y assister. Or il ne saurait y assister souvent sans s’instruire ; il s’instruira donc davantage, ses affaires en iront mieux et son peuple en sera plus heureux.

AVANTAGE VII
On aura moins de facilité à tromper le roi, pour le faire agir contre ses propres intérêts.

§ 39

Ces différents conseils n’empêcheront pas le roi de faire tout ce qu’il voudra, mais ils le préserveront souvent de vouloir des choses qui seraient fort nuisibles à sa réputation et à son plus grand bonheur ; c’est qu’ils porteront sans cesse le flambeau de la vérité devant lui, pour lui aider à prendre le meilleur chemin, à choisir le meilleur parti, et pour l’empêcher, à force de lumières, de tomber dans les pièges que lui tendent sans cesse des gens intéressés à le tromper ; l’habitude qu’il aura de mettre en délibération et de renvoyer à quelque conseil toutes les demandes, toutes les propositions qui regardent l’État l’empêchera de faire à beaucoup près autant d’injustices involontaires dans la distribution des récompenses de l’État et de s’embarquer dans ces entreprises téméraires et pernicieuses où s’embarquent les rois qui consultent rarement les lumières de leurs conseillers.

AVANTAGE VIII
Le vizirat ni le demi-vizirat ne peuvent se perfectionner, au lieu que la polysynodie peut se perfectionner tous les jours.

§ 40

1o Un vizir habile et vertueux peut succéder à un vizir malhabile et vicieux, mais le vizirat ne se perfectionne pas pour cela. Ce vizir vertueux fera des règlements sages et des établissements utiles ; mais son successeur corrompu renversera, pour un petit intérêt particulier, ce que son prédécesseur avait sagement établi pour l’intérêt public.

§ 41

2o La plupart des établissements les plus utiles coûtent d’abord et ne doivent rapporter leur profit que longtemps après : il faut faire la dépense de labourer, de semer, pour recueillir le temps de la récolte. Or un vizir successeur, qui ne voit dans un pareil établissement aucune gloire pour lui, mais au contraire beaucoup de gloire pour un prédécesseur dont il a intérêt de diminuer la réputation, songera bien plus à le renverser qu’à le protéger. Il serait aisé de citer ici des exemples ; mais la chose se prouve d’elle-même, et il ne faut pas déplaire sans nécessité aux héritiers innocents de vizirs coupables : que si j’en ai usé autrement dans quelques autres endroits, c’est que pour montrer une vérité très importante au bien des vivants, j’ai été forcé de passer par-dessus quelques légers intérêts de quelques particuliers morts.

§ 42

3o Un vizir qui aimera la guerre succédera à un vizir qui aimait les arts, le commerce, les manufactures, la police intérieure de l’État, et tous les avantages que produit la paix10. Il doit arriver alors, même sans aucune jalousie de réputation, que tous les établissements du prédécesseur seront négligés, détruits ; et que tous les établissements qui regardent la guerre seront augmentés et favorisés : c’est que dans le vizirat les vizirs sont mortels, les hommes se succèdent, mais les maximes ne se succèdent point ; au lieu que dans les compagnies de la polysynodie il se forme sans y penser certaines maximes, tant par l’évidence des raisons que par le succès des expériences ; maximes qui se succèdent par tradition, et qui se succèdent peu à peu par ceux qui entrent dans ces compagnies ; elles se transmettent des vieux aux jeunes et deviennent aussi durables que la compagnie même. Ainsi on peut dire que malgré la mort des hommes les bonnes maximes deviennent immortelles ; et que les mauvaises maximes perdent peu à peu de leur crédit par la simple comparaison que l’on en fait journellement avec les bonnes.

§ 43

4o Non seulement les bonnes maximes demeurent fermes et les mauvaises se détruisent, mais les compagnies inventent tous les jours quelque chose de nouveau, soit pour rendre le travail de la compagnie plus facile et plus utile, soit pour avoir des informations plus précises et mieux circonstanciées des intendants et des autres officiers employés dans les provinces ; soit pour diminuer par des règlements, ou plus clairs, ou plus étendus, le nombre d’affaires qui se présentent à ce conseil ; soit pour expédier les affaires plus promptement. Or dans un conseil immortel on a cet avantage que ce qui a été une fois inventé de bon, et éprouvé par l’expérience, y subsiste toujours. Et c’est ainsi qu’il est impossible que la polysynodie ne se perfectionne pas tous les jours ; au lieu que le vizirat et le demi-vizirat peuvent autant empirer tous les jours que se perfectionner : ce qui est un avantage immense d’une forme de gouvernement sur l’autre.

AVANTAGE IX
Moins d’injustices et de vexations de la part des plus forts.

§ 44

1o Le gouvernement le plus désirable est celui où le trône est plus accessible à la vérité et à la justice en faveur des plus faibles qui se croient opprimés et vexés par les plus forts. La vexation, l’oppression chassent du royaume les anciens sujets ; au lieu que la justice et la protection des faibles y en attirent de nouveaux : or n’est-il pas visible qu’en augmentant le nombre des ministres, on augmentera cette accessibilité si désirée par les sujets ?

§ 45

Il est vrai que dans un pays où l’on écoute plus facilement les plaintes qu’ailleurs, il y a plus souvent des plaintes mal fondées qui sont elles-mêmes de petites injustices ; mais on m’avouera aussi qu’il y a dans ce même pays beaucoup moins de vexations et de grandes injustices que partout ailleurs : ce qui est un point essentiel au bon gouvernement.

§ 46

2o Les plus forts, les plus puissants d’un État, ce sont ordinairement les ministres. Il y a eu dans les règnes précédents des vexations et des persécutions de leur part parce qu’il n’y avait point de protecteurs assez zélés ou assez puissants pour oser se mêler de protéger la justice contre de pareils persécuteurs ; mais heureusement par la pluralité des conseils, il y a beaucoup de ministres assez puissants et qui n’ont rien à craindre en protégeant la justice ; ainsi elle sera beaucoup plus protégée. Et comme un ministre colère et vindicatif peut craindre la protection que ses collègues donneraient à ceux qu’il voudrait perdre, il retiendra plus souvent sa colère et ses ressentiments que ne ferait un vizir ou un demi-vizir ; ainsi il y aura beaucoup moins de vexations et d’injustices criantes dans la polysynodie que dans le vizirat et dans le demi-vizirat. Autre avantage considérable.

AVANTAGE X
Plus de gens de qualité s’appliqueront, et avec plus de succès, aux affaires du gouvernement.

§ 47

1o Les vizirs et les demi-vizirs ont grand intérêt de ne pas mettre dans les bureaux des gens de qualité qui pourraient dans la suite les supplanter par leurs talents et par leurs amis ou du moins leur succéder au préjudice des enfants de ces demi-vizirs ; il est donc naturel qu’ils y placent des personnes de peu de naissance : et il arrive même que les gentilshommes à qui on offrirait ces places, les refuseraient souvent ; non par la bassesse de l’emploi, qui est en soi très important et très noble par rapport au service du roi et de l’État et qui demande beaucoup d’intelligence et beaucoup d’honneur et de probité ; mais par la répugnance qu’ils auraient de n’avoir pour camarades que des gens considérés dans le monde comme d’honnêtes valets entièrement dévoués, non au roi, non à l’État, mais à leurs maîtres.

§ 48

Il ne faut donc pas s’attendre que la noblesse ait beaucoup de part au gouvernement dans le vizirat ou dans le demi-vizirat. Cependant on sait que c’est dans ce corps où l’on trouve plus d’honneur, plus de fidélité pour le roi, plus d’amour pour la patrie, plus de grands génies, plus d’éducation, plus de grands sentiments, plus d’inclination pour la vertu et plus de qualités propres à faire respecter et aimer le ministère. Or dans la polysynodie il y a beaucoup de places très considérables que peuvent occuper les gens de condition : ainsi il y aura beaucoup plus d’émulation entre eux pour mériter un jour par leurs talents et par leur application aux affaires publiques quelques places dans les conseils, qu’il n’y en peut jamais avoir dans le vizirat, ni dans le demi-vizirat ; et cette émulation va devenir très avantageuse pour le roi et pour ses sujets.

§ 49

2o Il y avait un grand inconvénient dans les règnes précédents, pour ceux qui voulaient étudier avec succès les affaires publiques ; ils ne trouvaient que très difficilement les mémoires propres à les mettre bien au fait d’une matière : mais le Régent y a pourvu par l’établissement du Bureau de l’examen des mémoires politiques, dont j’ai déjà parlé ; ce bureau pourra faire imprimer de temps en temps sur chaque matière plusieurs bons mémoires. Il demeure donc constant qu’il y aura un beaucoup plus grand nombre de gens de condition qui s’appliqueront avec succès à la connaissance des affaires publiques, au grand avantage du roi et du royaume.

AVANTAGE XI
Les différents degrés de vertu et de talents en chaque profession seront plus faciles à connaître.

§ 50

Il est de la dernière importance pour la force, l’abondance et la prospérité d’un État que tous les sujets, chacun dans son art, dans son métier, dans sa profession, dans sa classe, dans sa compagnie, travaille continuellement à l’envi l’un de l’autre à surpasser ses pareils. Je tâcherai de donner ailleurs une idée du prodigieux effet de cette émulation générale ; mais quant à présent il me suffit de faire observer que l’obstacle le plus grand qui se rencontre à l’émulation du travail, c’est que les différents degrés de vertu et de talents utiles à l’État sont très difficiles à connaître exactement par ceux qui ont l’autorité de distribuer les places et les emplois : je dis exactement, car, quand il y a cent degrés de différence, les moins clairvoyants aperçoivent quelque différence ; mais il faut être fort clairvoyant quand la différence n’est que de deux degrés sur cent pour l’apercevoir.

§ 51

Cependant c’est cette connaissance exacte qui doit être le fondement de la justice exacte, que l’on doit rendre aux talents et à la vertu des concurrents ; et c’est cette justice exacte qui allumera et qui entretiendra dans chacun le désir vif et constant de faire plus que son camarade : ce qui est de la dernière importance pour le bien du service.

§ 52

Mais qui peut connaître plus exactement ces différents degrés que les pareils qui ont à vivre, à converser, à conférer, à délibérer, à agir ensemble pendant quelques années ? Chacun dans ce temps-là mesure ses camarades et dans une classe composée de trente chacun se forme bientôt l’idée des trois qui surpassent les autres ; et cette balance qui se fait dans l’esprit, presque sans y penser, se ferait bien plus exactement, si chacun était obligé de nommer tous les ans les trois qu’il croit les plus dignes de monter.

§ 53

Or cet établissement, qui va à former11 des classes dans les mêmes professions, dans les mêmes métiers et d’en faire porter tous les ans le scrutin au roi12 ; cet établissement, dont je ne donne ici qu’une idée grossière, qui pourrait tous les jours se perfectionner, et qui obligerait chacun des concurrents à employer son temps, non à chercher des patrons et à acheter des recommandations, mais à chercher par son travail de nouvelles lumières : cet établissement si important est absolument impossible dans le vizirat et dans le demi-vizirat ; parce que les ministres ont trop d’intérêt que le roi ne juge de la probité, de l’application, du talent de chaque sujet que sur leur rapport ; au lieu qu’il13 sera très facile à former dans la polysynodie. Ce qui met entre ces formes de gouvernement une différence infinie.

AVANTAGE XII
Plus d’amour pour la patrie.

§ 54

Il est certain que si l’on trouvait le secret de distribuer les emplois, les honneurs et les autres récompenses, sans égard pour les recommandations, mais seulement à proportion que chacun des prétendants est affectionné au bien de la patrie, à proportion qu’il s’y applique et à proportion qu’il a des talents ou naturels ou acquis pour sa profession, non seulement chacun s’appliquerait beaucoup davantage à son métier, mais il arriverait encore que chacun se piquerait à l’envi d’amour pour la patrie ; et l’on verrait alors beaucoup d’excellents sujets préférer souvent l’intérêt du service, l’intérêt public, à leurs intérêts particuliers. C’est que la réputation de bon citoyen devient souvent utile à celui qui l’a acquise, et que quand elle ne procurerait pas les premières places, elle servirait toujours à distinguer un homme parmi ses pareils ; et surtout à le faire aimer par les bons citoyens qui seraient alors en beaucoup plus grand nombre qu’ils ne sont aujourd’hui ; et une pareille distinction ne serait pas une médiocre récompense de sa vertu.

§ 55

On voit assez, d’un côté, combien l’augmentation de l’amour de la patrie serait utile au roi et à l’État ; et de l’autre, il n’est que trop vrai que cette vertu est devenue fort rare sous le vizirat et sous le demi-vizirat. J’ai vu, par exemple, un excellent éloge historique de feu monsieur le maréchal de Vauban et j’ai vu à la honte de la nation et de nos mœurs que l’auteur le louait fort d’avoir aimé sa patrie14.

§ 56

Le fondement de cette louange est très réel : c’est que les courtisans habiles ayant appris par leur longue expérience que l’on plaisait au roi, que l’on acquérait sûrement son estime, que l’on s’attirait beaucoup de grâces, que l’on faisait sûrement sa fortune, en se déclarant hautement et promptement pour toutes ses entreprises et pour tous ses projets, ils donnaient impétueusement dans toutes ses fantaisies, sans se soucier ni de ses vrais intérêts, ni des intérêts de la patrie.

§ 57

Or pour entreprendre de résister à ce torrent impétueux de la flatterie, pour détromper le roi, pour le remettre dans le chemin de la vérité et de la justice, il fallait risquer de lui déplaire, il fallait risquer toutes ses espérances tant pour soi que pour sa famille : et cette entreprise n’était-elle pas réellement héroïque et ne méritait-elle pas réellement de grandes louanges ?

§ 58

Ce prodigieux nombre de flatteurs occupés à déguiser continuellement la vérité au roi était le malheureux effet de l’opinion que le roi avait que pour la distribution des emplois et des récompenses, il n’était pas nécessaire de consulter le choix des pareils ; opinion la plus dangereuse que puissent inspirer les vizirs. Or la polysynodie étant perfectionnée, le roi écoutera la voix des pareils dans la distribution des emplois et des récompenses ; et ce seul article retranchant de la cour un nombre infini d’empoisonneurs, très corrompus et très dangereux, les mêmes courtisans pourront devenir par leur intérêt d’excellents citoyens ; chacun d’eux pour s’avancer travaillera à l’envi, pour les vrais intérêts du roi et de la patrie. Ainsi l’amour de la patrie ne sera plus une vertu si rare, et elle sera d’autant plus pratiquée qu’elle sera plus souvent remarquée, et plus souvent récompensée par le roi même.

AVANTAGE XIII
Grades dans le ministère comme dans l’épée.

§ 59

Il n’y a personne qui ne voie de quelle utilité il est au roi et à l’État d’avoir établi différents grades dans l’épée ; je veux dire dans les emplois de guerre, soit sur terre, soit sur mer. On apprend bien mieux le métier en passant par tous les grades ; l’émulation se met entre ceux du même grade, à qui s’y distinguera par son assiduité, par son application, par ses talents, par son courage, par son obéissance exacte à la discipline15 ; je crois même qu’il n’y a pas encore assez de grades dans l’épée pour un aussi grand royaume, et pour un aussi grand nombre d’officiers.

§ 60

C’est l’espérance de monter au grade supérieur qui fait surmonter les peines, les incommodités, les ennuis du poste où l’on se trouve ; ce sont ces grades qui font que la perte d’un bon officier est bientôt réparée par un autre d’un mérite souvent supérieur ; c’est cette espérance qui donne une émulation, une ardeur pour la distinction, qui inspire et aux officiers et aux soldats le courage nécessaire pour vaincre. Or diminuer cette espérance par la vénalité, par les survivances, par les brevets de retenue16, par les recommandations de la cour : c’est diminuer considérablement le principal ressort de l’État.

§ 61

Un colonel commande à un capitaine plus riche et de meilleure maison que lui, et le capitaine obéit sans peine ; le brigadier commande de même au colonel, chacun obéit de bonne grâce, dans l’espérance de commander à son tour ; et le service de la patrie se fait à merveille. Chaque enseigne, chaque lieutenant peut espérer de parvenir au grade suprême de maréchal de France ; et c’est l’espérance de ce grade suprême, où chacun peut arriver par degrés, qui fait le grand ressort de la machine ; et ce ressort ne s’affaiblit qu’à mesure que la vénalité, les survivances, les brevets de retenue, la recommandation empiètent sur la valeur, sur l’application, sur les talents, en un mot sur les qualités utiles au service du roi et de la patrie.

§ 62

S’il faut remplacer un maréchal de France, vous pouvez facilement trouver un excellent sujet parmi les lieutenants généraux ; vous pouvez facilement les choisir parmi les maréchaux de camp les plus estimés : ce grade inférieur sert comme de pépinière perpétuelle de bons sujets pour le grade supérieur.

§ 63

Ces grands avantages qui reviennent à l’État des différents grades établis dans l’épée sautent aux yeux de tout le monde ; chacun se demande pourquoi n’en établir pas de même dans le ministère ? Est-ce donc que le bon ou mauvais ministère est moins important à la gloire du roi et au bonheur de ses sujets que la bonne ou mauvaise discipline militaire ? Est-ce que l’émulation de probité, de travail, de politesse, de douceur, de zèle pour le bien public ne serait pas aussi importante dans le ministère que l’émulation de courage, de fermeté, de patience, d’exacte obéissance est importante à la guerre ? Rien moins : la seule cause de cette différence, c’est que l’intérêt des vizirs et des demi-vizirs qui nous ont gouvernés jusques ici était directement opposé à un établissement si désirable ; non seulement ils auraient été éclairés dans leur conduite par des témoins dangereux et de meilleure maison qu’eux ; mais ils auraient craint perpétuellement d’être obligés de céder leur place à ceux qui se seraient distingués dans les premiers grades ; au lieu que n’employant pour subalternes que des gens sans naissance, ils pouvaient les renvoyer sur le moindre prétexte dès qu’ils leur faisaient le moindre ombrage.

§ 64

Aucun gentilhomme même riche ne dédaignera d’être ou secrétaire en chef, ou même secrétaire en second d’un conseiller de l’État, ou secrétaire ou subdélégué d’un intendant, etc. dès que ces places seront regardées comme des grades pour monter aux premières places du ministère, de la même manière que lieutenant et capitaine sont regardés comme des grades nécessaires pour monter aux premiers honneurs de la guerre.

§ 65

Il y a parmi la noblesse des sujets qui ont les qualités propres à réussir dans les emplois du ministère, qui n’ont pas la santé ni les autres qualités nécessaires pour le métier de l’épée. Les familles s’en soutiendraient mieux quand quelques-uns des membres prendraient, l’un le parti du ministère, l’autre le parti de l’épée.

§ 66

Je ne parle point ici de la forme que l’on peut donner à un établissement qui serait si utile ; j’en parle dans le mémoire sur le progrès de la politique17. Il me suffit de faire remarquer que cet établissement si salutaire était absolument impossible sous le vizirat et sous le demi-vizirat, au lieu qu’il n’est que difficile dans le système de la polysynodie : or cette différence ne se peut assez estimer.

AVANTAGE XIV
Les départements pourront circuler.

§ 67

Cette vue de faire circuler les départements entre les conseillers d’un même conseil est due au Régent : je l’ai lue avec plaisir dans les règlements du Conseil de finance18. Je sais bien qu’il peut y avoir certains cas où cette circulation paraîtra peu utile ; d’autres où elle n’est pas facile à pratiquer, et d’autres où elle n’est peut-être pas praticable dans la polysynodie. Mais elle n’est praticable dans aucun cas dans le vizirat, ni dans le demi-vizirat. Cependant on va voir que l’on peut tirer de cette circulation beaucoup de différentes utilités.

§ 68

1o Il y a beaucoup de malversations importantes qui peuvent se commettre par les commis, je ne dis pas du conseil, mais par les commis ou les secrétaires des conseillers de l’État. Or ces commis, craignant d’être découverts par leurs successeurs, s’abstiendraient de la plupart de ces malversations et surtout de celles qui seraient importantes et punissables : cette considération montre qu’il est à propos que les secrétaires suivent leurs maîtres. Ce n’est pas un obstacle invincible et il suffira, pour mettre plus facilement le successeur au fait des affaires, qu’il travaille avec les secrétaires principaux, ou avec le secrétaire principal de son prédécesseur pendant les premières semaines du déplacement ; et afin que les affaires souffrent moins de ces changements, on peut les faire dans les temps destinés aux vacances de chaque conseil.

§ 69

2o Non seulement les commis en auront plus d’attention sur leur conduite, mais les conseillers de l’État en auront aussi sur la conduite de leurs commis ; c’est que dans le monde on regarde comme une négligence honteuse et comme un manque de discernement reprochable d’employer des fripons dans les affaires publiques. D’ailleurs on sait que les maîtres qui ont eu le malheur de donner leur confiance à de pareils commis ne se purgent jamais bien envers le monde malin du soupçon d’avoir profité eux ou leur famille, soit directement, soit indirectement, de ces malversations.

§ 70

3o Non seulement il y aura beaucoup moins de malversations de la part des commis, mais il y aura beaucoup moins de négligence de la part des maîtres ; c’est qu’il n’y a personne qui n’agisse avec plus de circonspection pour ne point faire de fautes, quand il doit avoir un successeur qui pourra facilement s’en apercevoir, et à qui il faudra, pour ainsi dire, rendre compte, que lorsqu’il regarde son emploi, son département, comme fixe et permanent.

§ 71

4o Il est certain que le successeur par émulation voudra surpasser son prédécesseur ; la plus sûre manière de comparer deux hommes, c’est de leur donner le même ouvrage à faire : par là on remarque bientôt la différence de leurs talents et de leur génie. Or l’on sait que l’émulation pique encore plus les hommes de mérite que l’espoir de la récompense.

§ 72

5o Il y a des affaires importantes qu’un conseiller de l’État négligerait toute sa vie, soit par des préjugés mal fondés, soit à cause des difficultés qui lui paraissent plus grandes qu’elles ne sont en effet, soit même par la considération de quelque intérêt particulier : or le successeur, qui sera au moins prévenu, ou plus éclairé, ou plus intéressé, ou plus laborieux, ne pourra-t-il pas les entreprendre, et les faire réussir à l’avantage du public ?

§ 73

6o Chaque conseiller de l’État, ayant changé plusieurs fois de département et manié pendant plusieurs années plusieurs espèces d’affaires, se trouvera suffisamment instruit sur toutes celles qui se proposeront au conseil et sera bien plus en état de prendre par lui-même le meilleur parti et de le montrer aux autres que s’il n’avait qu’une connaissance moins claire, moins exacte, de la sorte d’affaire sur laquelle il s’agit alors de délibérer.

§ 74

7o Il y a souvent sur la même affaire diversité d’opinions dans un conseil : il arrive même quelquefois, au préjudice de l’État, que le plus grand nombre se trouve pour le moins bon parti ; d’où vient cette diversité d’opinions ? Si l’on suppose dans chacun des opinants égalité de zèle pour le bien public et pour la justice, il est visible que cette diversité ne peut venir que de l’inégalité de lumières, les uns voyant plus clair dans l’affaire, les autres moins clair, parce qu’ils n’ont pas la même expérience des mêmes espèces d’affaires : or par la circulation des départements et par l’étude particulière que chaque conseiller aura faite de toutes les espèces d’affaires qui regardent ce conseil, les opinants ayant alors à peu près la même expérience des mêmes affaires se trouveront tous à peu près au même point de vue par rapport à toutes les affaires ; ainsi le plus grand nombre se trouvera encore plus rarement du mauvais parti.

§ 75

8o Qu’un esprit d’ordre et de méthode, qu’un esprit supérieur aux autres passe deux ans dans un département, il en connaîtra suffisamment toutes les affaires et laissera, sans y penser, à son successeur dans ses mémoires, dans ses registres, dans la forme de ses audiences, dans le travail de ses commis un arrangement, une netteté qui sans un pareil secours n’auraient jamais passé à ce successeur. Un esprit supérieur porte facilement tout ce qui se présente à décider jusqu’aux premiers principes, jusqu’aux premières règles de décisions : il voit dans chaque matière les sources et les remèdes des abus. Or n’est-il pas visible qu’il est bien plus utile à l’État que cet esprit d’arrangement, de méthode, de principes et de règles, qui abrège infiniment le nombre et les difficultés des affaires, et qui peut donner les moyens de prévenir les abus, circule dans tous les divers départements et porte ainsi la lumière dans toutes les espèces d’affaires de ce conseil, que s’il restait toujours dans le même département ?

§ 76

9o L’esprit exerce bien davantage ses forces par l’étude d’une nouvelle espèce d’affaires que s’il restait toujours occupé de la même espèce ; il a besoin d’une nouvelle attention pour se mettre bien au fait et pour bien entrer dans le principe de la nouvelle espèce ; au lieu qu’il agit souvent sans attention, sans contention, mais seulement par habitude et par routine dans le maniement des affaires qui lui sont ordinaires. Or qui ne sait que l’attention est à l’esprit ce que l’exercice est au corps ; et que c’est l’attention nouvelle qui augmente la force de l’esprit et qui le rend tous les jours plus juste, en lui donnant les moyens de voir les objets proches ou éloignés avec plus de clarté et de distinction ? Ainsi on peut dire que chaque conseiller de l’État, en revenant après quelques années de circulation à son premier département, se trouvera plus en état de s’en mieux acquitter pour l’utilité publique que s’il n’en avait point du tout changé.

§ 77

Si je suppose qu’en deux ans d’étude et d’application, un homme d’esprit connaîtra à fond toutes les espèces d’affaires de son département ; et que s’il y a dix départements dans ce conseil, il peut connaître à fond toutes les affaires de ces départements en vingt ans d’étude et de pratique, tant par ses propres lumières que par les lumières de ceux qui y rapporteront et qui y opineront : je ne suppose rien dont tout le monde ne convienne.

§ 78

Je ne dis pas que s’il fût demeuré dans le même département, il n’eût acquis plus de facilité à travailler sur les affaires qui en dépendent : il est sans doute que l’habitude donne de la facilité au travail ; mais je dis qu’il eût eu l’esprit plus borné, et qu’il n’eût pas acquis une connaissance si exacte des rapports que ces affaires ont avec les affaires des autres départements. C’est cependant la connaissance exacte de ces rapports qui sert à juger, par des principes élevés et avec plus de sûreté, de ce qui est plus ou moins avantageux à l’État. Or pour le bien public ne vaut-il pas mieux que le conseiller de l’État décide avec plus de justesse et de sûreté dans toutes espèces d’affaires, et qu’il travaille avec un peu moins de facilité dans une seule espèce ?

§ 79

10o Il y a beaucoup d’affaires importantes où il est question de trouver et de comparer les moyens les plus propres pour procurer certains biens à l’État, de trouver et de comparer les remèdes les plus efficaces pour faire cesser et pour éloigner certains maux : or n’est-il pas visible qu’un esprit exercé en diverses espèces d’affaires, et qui aura eu le loisir de s’en instruire à fond, aura bien plus d’ouverture pour inventer les bons moyens, et plus de discernement pour juger des meilleurs, que s’il était borné à une espèce d’affaire ?

§ 80

11o Quand dans les assemblées il y a des voix qui sont dépendantes, ou qui ne sont pas entièrement libres, elles ne sont utiles à l’État qu’autant que celui dont elles dépendent a de lumière ou de zèle pour l’État ; mais s’il manque ou de zèle ou de lumière, ces voix dépendantes, ou non libres, deviennent des voix très nuisibles aux intérêts du roi et du royaume : donc plus on ménagera d’égalité dans le pouvoir par la circulation des départements, plus on ménagera de liberté et d’indépendance entre les conseillers de l’État. Il y aura alors plus de contradictions utiles, et par conséquent plus de lumière et plus de sagesse dans les conseils. Or n’est-il pas visible qu’en faisant circuler les départements les plus importants, on verra plus d’égalité entre les conseillers de l’État ? Ce qui procurera à chacun d’eux plus de liberté : donc circulation des départements très avantageuse.

§ 81

12o Quelques-uns d’eux voudraient porter cette circulation des départements jusqu’à la présidence, et la faire circuler entre les conseillers d’un même conseil, et disent que comme il était de l’avantage de la République romaine que les consuls redevinssent simples sénateurs, en attendant un nouveau consulat, il serait de même de l’avantage du royaume que les présidents redevinssent après deux ou trois ans simples conseillers de l’État, en attendant une nouvelle présidence : que cet ordre donnerait plus d’attention aux uns, pour mieux user de leur autorité ; et beaucoup plus d’émulation aux autres, pour mériter par leurs travaux et par leur politesse d’être proposés par leurs confrères pour la présidence.

§ 82

Ce serait, pour ainsi dire, proposer tous les trois ans un prix considérable à ceux de la compagnie qui durant cet intervalle se distingueront par leurs vertus, par leurs talents, et par leur application aux affaires publiques ; ce serait un nouveau ressort très propre à augmenter sans cesse le mouvement de la machine politique : car après tout on sait assez que l’entrepreneur ne parvient à augmenter le travail des ouvriers que lorsqu’il a trouvé le secret de donner plus à celui qui travaille plus, et plus utilement, qu’à celui qui travaille moins, et moins utilement. Or n’est-ce pas procurer un grand avantage à l’État que de multiplier sans cesse, par la circulation des présidents, les efforts et les travaux des soixante excellents esprits, employés aux principales fonctions du gouvernement ?

§ 83

Il y aurait encore un avantage dans cette circulation triennale, c’est qu’un président trop vieux, ou trop usé, que l’on n’aurait jamais osé déplacer, par considération pour ses services passés, quittera naturellement sa place au bout de ses trois ans, à un successeur beaucoup plus capable de rendre à l’État des services présents : et cet article est plus important que l’on ne peut s’imaginer.

§ 84

La circulation des conseillers dans les divers départements serait encore très utile pour ceux qui pourraient espérer de devenir présidents de leur compagnie ; c’est que l’on préside beaucoup plus mieux, et beaucoup plus facilement, quand d’un côté on a été présidé, et quand on a eu le loisir de remarquer les défauts du président, et quand de l’autre on a manié soi-même quelque temps les diverses sortes d’affaires, sur lesquelles il s’agit de faire opiner.

§ 85

Ces mêmes personnes, qui proposent de faire circuler la présidence entre les conseillers d’un même conseil, croient qu’après la minorité il serait très à propos de conserver le Conseil de Régence, sous le nom de Conseil général, et de le former peu à peu des ex-présidents, pourvu qu’ils eussent assisté au moins pendant un an à chacun des conseils particuliers, afin d’être instruits plus à fond de tous les genres d’affaires qui parviennent à ce conseil : ainsi ils voudraient que les ex-présidents fissent ainsi leur cours19 entier de politique pratique, pour devenir plus propres à rendre service à l’État, par leurs avis salutaires dans le Conseil général, lorsqu’ils y seront appelés pour y prendre une place permanente.

§ 86

Dans le Conseil général on rapporte des affaires très importantes des huit genres principaux, et de toutes les espèces de ces genres20 : ainsi il est à souhaiter que chacun de ceux qui peuvent être destinés à y entrer ait eu la commodité de s’instruire à fond ; non seulement par la spéculation, mais encore par une pratique suffisante de toutes les matières sur lesquelles il faut opiner dans ce conseil ; autrement ils seront dans la nécessité de s’en rapporter servilement aux lumières des autres, ou de donner leur voix un peu au hasard, au lieu qu’ils ne la donneraient qu’à l’évidence et à la raison.

§ 87

On voit, ce me semble, dans la circulation de la présidence des avantages considérables qui ne se rencontrent pas dans le système de la présidence fixe et permanente ; et je dirai encore dans les réponses aux objections de nouvelles raisons qui appuient ce système, surtout par rapport à la durée de la polysynodie. Mais après tout je ne propose cette circulation que comme une vue pour perfectionner la polysynodie en général, sans prétendre en faire d’application à la polysynodie de la Régence : j’estime le bon, mais je préfère le meilleur.

§ 88

Je crois la circulation de la présidence un article très important pour la durée de la polysynodie en général, et pour exciter et accroître l’émulation dans les conseils ; surtout lorsque par l’étude et le progrès de la politique et par l’établissement de la règle de proposer trois sujets pour ses emplois, l’État sera parvenu à remplir les principaux emplois de sujets égaux, ou à peu près égaux, en lumière, en application et en zèle pour le bien public. Mais comme il peut arriver qu’un État soit très pauvre en sujets très habiles dans la politique, faute de culture de cette science, et que l’on n’y ait pas encore établi la règle qui est la plus propre pour comparer avec exactitude et pour connaître avec certitude les degrés des talents des sujets, je crois qu’il serait très utile pour lors, et seulement en ce cas, que le roi, de son autorité, continuât les présidents excellents pendant plusieurs triennats ; mais cette exception ne regarde que le commencement de l’établissement de la polysynodie dans un État.

§ 89

Au reste, quand l’utilité de la circulation de la présidence demeurerait douteuse, il résulte toujours des onze autres utilités que je viens de déduire que la circulation des départements entre les conseillers d’un même conseil sera à tout prendre très avantageuse à l’État ; et comme cette circulation n’est praticable que dans le système de le polysynodie, n’est-ce pas une nouvelle preuve que cette forme de ministère est de beaucoup préférable tant au vizirat qu’au demi-vizirat ?

AVANTAGE XV
L’État souffrira moins de la maladie des ministres.

§ 90

Dans le gouvernement des règnes précédents, quand un ministre était malade, toutes les affaires de son département restaient sans mouvement, et c’était souvent ou la moitié, ou le tiers, ou même le total des affaires du royaume ; ainsi faute d’ordres donnés à temps, toutes les affaires pressées périssaient, les autres en souffraient un grand préjudice. On prenait soin de cacher ces pertes, mais elles n’en étaient pas moins réelles ; ainsi l’État devenait réellement malade de la maladie du ministre et faisait chaque jour de cette maladie des pertes très considérables ; au lieu que dans la polysynodie les nouveaux ministres, ou conseillers de l’État ne sont pas chargés chacun de la dixième partie des affaires dont était chargé un demi-vizir : un d’eux en tombant malade peut charger de son département un de ses confrères, sans risquer d’être dépossédé de son emploi ; ainsi rien ne périt, les ordres sont donnés à l’ordinaire, l’État n’est plus malade de la maladie du ministre, il n’en souffre aucun préjudice considérable ; le ministère devient ainsi en quelque façon immuable, inaltérable, immortel.

AVANTAGE XVI
L’État souffrira moins de la minorité et de la caducité des rois.

§ 91

Il est certain que dans les monarchies les affaires ont un mouvement plus vif que dans les républiques pendant que le monarque est laborieux et dans la maturité de son âge : c’est qu’à l’intérêt commun qui fait agir les ministres de la monarchie, avec même force que les ministres des républiques pour le bien public, le prince joint encore un grand intérêt particulier, qui est l’intérêt de sa réputation et de l’augmentation de celui de ses sujets. Or on sait que l’intérêt particulier donnant aux hommes beaucoup plus d’activité donne aussi nécessairement aux affaires beaucoup plus de mouvement ; mais il faut avouer que ce mouvement diminue beaucoup et se trouve souvent très embarrassé dans les minorités, dans les caducités et dans les imbécillités des rois.

§ 92

Or par l’établissement de la pluralité des conseils, surtout si par la circulation des départements l’on conserve aux ministres une presque égalité de pouvoir, on conservera dans les affaires un mouvement presque égal à celui qu’elles avaient, lorsque la santé et la force des rois ont commencé à tomber. Ainsi le Régent a remédié habilement par l’art de la polysynodie aux inconvénients fâcheux où les monarchies sont assujetties par la nature des monarques. Car enfin les rois, comme les autres hommes, sont sujets aux imbécillités d’un âge ou trop faible, ou trop affaibli ; mais le Régent, en conservant à l’État monarchique tous les avantages qui lui sont propres, lui a procuré encore un des principaux avantages de l’État aristocratique, qui est de n’être point assujetti ni à aucune minorité, ni à aucune caducité. Ainsi notre aristo-monarchie aura toujours un très grand avantage au-dessus des républiques21 ; c’est que sans avoir rien à craindre ni de la faiblesse, ni de l’affaiblissement de l’âge de nos rois, elle pourra profiter de toute la force de leur esprit, de tout leur travail et de toute leur sagesse.

AVANTAGE XVII
L’État souffrira moins du crédit des femmes.

§ 93

Si les femmes étaient élevées dans les connaissances importantes et sérieuses comme les hommes ; si on leur apprenait à connaître et à désirer le bien de l’État ; si elles connaissaient les qualités nécessaires, soit pour un Premier ministre, soit pour un principal ministre ; si elles pouvaient comparer avec quelque sûreté les différents degrés de ces qualités dans les différents sujets sur qui peut tomber le choix ; si elles savaient que la grande différence qu’il y a entre un bon et un mauvais gouvernement, dépend de la différence qu’il y a entre des ministres médiocres et des ministres excellents ; si elles se souciaient plus de procurer de grands avantages à l’État que de se servir du ministre pour satisfaire leurs fantaisies et leurs passions : il serait très souhaitable pour le roi et pour le royaume qu’elles eussent beaucoup de crédit sur l’esprit du roi, dans le choix des principaux ministres, mais malheureusement il n’en est pas ainsi.

§ 94

Cependant, la nature de la société est telle qu’il n’est pas possible que les femmes n’aient du crédit sur les hommes à proportion qu’elles plaisent, qu’elles sont entreprenantes, qu’elles sont conduites par gens ambitieux et qu’elles ont de manège et d’adresse pour profiter des moments favorables afin de venir à bout de leurs entreprises. Les rois sont des hommes et encore plus sujets que les autres hommes à être gouvernés par des femmes ; parce que les plus jeunes et les plus aimables se disputent entre elles ce gouvernement et que personne ne peut augmenter sa fortune ni même la conserver en s’opposant à la volonté des princes et en leur représentant la grandeur des fautes qu’ils font contre leurs intérêts quand ils poussent la complaisance pour les femmes jusqu’à les écouter sur le choix ou d’un ministre principal ou d’un Premier ministre ; souvent même pareilles représentations seraient très inutiles. Ainsi les femmes choisissent non par les qualités nécessaires au ministère ; elles ne connaissent pas ces qualités, elles ne s’en soucient pas, elles ne demandent à un ministre pour toutes qualités qu’un parfait dévouement à leur ambition et à leur fantaisie.

§ 95

L’humanité rend ce mal nécessaire ; il est même sans remède ; il est absolument nécessaire que les femmes aient beaucoup de crédit sur les hommes : tout ce qu’on peut faire de mieux, ce n’est pas de chercher à le diminuer, c’est de chercher à rendre leur crédit moins dangereux pour l’État, dans le choix de ceux qui doivent en occuper les premières places.

§ 96

Un des meilleurs moyens que l’on puisse imaginer, pour diminuer le mal que l’on doit craindre de leur crédit, c’est la polysynodie. 1o L’autorité y est partagée à22 tant de ministres que les femmes les plus aimées et les plus autorisées, n’auront le pouvoir d’établir que des conseillers de l’État, qui, quand ils seraient méchants, ayant vingt fois moins d’autorité, feront vingt fois moins de mal qu’un vizir ou que des demi-vizirs.

§ 97

2o En laissant à chaque conseil le pouvoir de proposer trois sujets, pour chaque place vacante, on peut empêcher qu’à la longue chaque conseil ne se remplisse de gens corrompus, capables de vendre leur monarque et leur patrie même. Or si le crédit des femmes ne pouvait faire d’autre mal que de faire préférer celui des trois proposés qui aura le moins de mérite, le mal ne serait jamais fort considérable, puisqu’on peut supposer que le conseil ne proposerait que les trois meilleurs sujets choisis entre les bons ; et l’occasion de donner ce droit à chaque conseil est même heureux, pour y perpétuer la capacité, la probité et l’honneur, puisque le Régent a choisi, pour les remplir, ce qu’il y avait de meilleur dans le royaume.

§ 98

3o Si la conduite de quelqu’un de ces ministres, qui n’aurait d’autre mérite que la recommandation des femmes, devenait odieuse, il serait vingt fois plus aisé d’y remédier et de déplacer ce mauvais conseiller que de déplacer un vizir ou un demi-vizir : or n’est-il pas évident que le mal sera d’autant moins considérable qu’il sera plus facile d’y apporter remède ?

§ 99

4o Je sais bien que le pouvoir des femmes sera à craindre sur chacun des conseillers de l’État ; mais 1o il n’est pas moins à craindre dans le vizir, ou dans le demi-vizir. 2o Il y a cette différence que le pouvoir des femmes sur les conseillers de l’État ne sera à craindre qu’en cas que toutes celles qui ont du pouvoir conspirent aux mêmes demandes, afin de les emporter à la pluralité des voix ; mais cela est impossible. Les fantaisies particulières et les intérêts particuliers ont cela de différent de la raison et des vues pour le bien général : c’est qu’en différentes personnes ils sont toujours opposés ; au lieu que la raison et le bien général vont souvent au même but. Ainsi les conseillers, poussés par différentes femmes, seraient toujours opposés entre eux et l’opposition des uns empêcherait le mauvais effet de l’autorité des autres ; au lieu que le vizir ne trouvant point d’opposition dans ses sentiments, la femme qui le gouverne peut causer de grands maux, parce qu’il décide lui seul de toutes les affaires.

AVANTAGE XVIII
Plus de sûreté pour la durée de la maison royale sur le trône.

§ 100

Les histoires sont pleines de révolutions où les monarchies ont changé de maîtres. Ces révolutions n’ont jamais eu que deux causes : l’une, l’invasion d’une puissance étrangère ; l’autre, l’usurpation d’un sujet auquel le roi a trop donné d’autorité.

§ 101

À l’égard de la première cause, comme la monarchie sera gouvernée par les conseils de tant de conseillers prudents et modérés, les rois seront beaucoup plus portés à entretenir la paix et à faire des alliances défensives qu’à recommencer la guerre : ces princes auront plus de modération dans leur procédé avec leurs voisins, et plus d’exactitude dans l’observation des traités ; ainsi ils auront un plus grand nombre d’alliés, plus fidèles et plus constants.

§ 102

Or un roi de France qui aura beaucoup de tels alliés, peut-il jamais avoir à craindre d’être détrôné par un voisin, quelque injuste, quelque ambitieux et quelque puissant qu’il soit ? D’un autre côté, moins il entreprendra de guerres offensives, moins il se trouvera en danger d’être détrôné, surtout s’il ne laisse pas aguerrir pendant plusieurs années les troupes des nations voisines, sans aguerrir en même temps les siennes : et je dirai ici, en passant, qu’il est bien plus de l’intérêt du roi de pacifier les États voisins que de les laisser en guerre et qu’il lui est bien plus avantageux d’être garant d’un traité de paix que de n’en être pas garant ; mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler.

§ 103

À l’égard de la seconde cause, il est évident que lorsque l’autorité du roi est partagée entre deux ministres, pourvu que ce partage soit toujours maintenu égal, ou à peu près égal, ce prince sera deux fois plus en sûreté contre l’usurpation de l’un d’eux que si toute l’autorité des deux était réunie dans un seul. C’est qu’en les supposant égaux en autorité avec des intérêts opposés, il est très difficile, il est même presque impossible qu’ils puissent jamais concerter ensemble de détrôner le roi pour mettre l’un d’eux sur le trône ; mais il est à craindre pour la sûreté du roi que l’un d’eux ne détruise peu à peu l’autre et ne s’établisse sur sa ruine : et s’il est homme de naissance, ou même hardi et accrédité parmi les troupes, il n’y a qu’un pas à faire de sa place de Premier ministre, de Maire du palais, sur le trône.

§ 104

Or si l’usurpation du trône était difficile, en ne supposant que deux principaux ministres égaux en autorité, elle deviendra absolument impossible, lorsque cette autorité sera presque également partagée entre vingt ou trente. La seule jalousie qui régnera toujours entre les ministres suffit pour les réunir tous contre celui qui voudrait usurper sur eux, et sur le roi, l’autorité royale ; ainsi le roi aura en eux des surveillants très intéressés à sa conservation contre les entreprises d’un sujet trop ambitieux.

§ 105

Les histoires de tous les siècles et de toutes les nations sont pleines de pareilles usurpations ; mais sans s’éloigner de notre histoire, on comprend assez que si l’autorité eût toujours été partagée en France à peu près également entre différents membres de différents conseils, la race de Clovis, malgré le peu de mérite de ses rois fainéants, serait peut-être encore sur le trône : et n’est-il pas de la dernière importance pour le roi de prendre présentement des mesures sûres pour que la troisième ne finisse pas, dans les siècles à venir, par la même voie qu’ont fini la première et la seconde. Les historiens disent que c’était fait de notre troisième race sous Henri III si le duc de Guise, qui était alors le grand vizir de France, eût découvert l’ordre que le roi avait donné de le tuer23 ; et que s’en fallut-il qu’il ne le découvrît ? Preuve démonstrative que pour la durée de la maison royale sur le trône, il est de la dernière importance que l’autorité du ministère soit partagée le plus également qu’il est possible entre un grand nombre de ministres ; et surtout que cette autorité ne soit jamais réunie ou dans un seul ministre, ou dans une seule maison, comme elle était alors dans la maison de Guise.

AVANTAGE XIX
Moins de guerres civiles à craindre que dans le vizirat.

§ 106

Il est évident que si le vizir est un génie médiocre, de peu de travail et timide, les affaires du roi et de l’État iront très mal.

§ 107

Il n’est pas moins évident, comme on vient de le voir, que si c’est un grand génie, laborieux, courageux, d’une grande naissance, avec de grandes alliances, il s’acquerra un grand crédit au-dedans et au-dehors de l’État ; ainsi il en sera d’autant plus à craindre pour la maison royale : or un homme fort à craindre devient bientôt fort suspect, quand ce ne serait que par la malice de ses ennemis ; et devenu suspect, il se trouve souvent dans la nécessité de monter sur le trône ou de perdre la vie.

§ 108

Il est vrai que si le vizir est un homme de petite naissance, un d’une naissance médiocre, comme on en a vu, il sera beaucoup moins à craindre pour la maison royale, mais il y a un autre inconvénient terrible ; car il est sûr que pour se conserver, il éloignera autant qu’il pourra les princes et les grands de la faveur du roi ; il sera intéressé à les faire passer pour des brouillons, pour des séditieux, pour gens sans talents : il sera comme forcé de placer dans les principaux emplois des personnes de moindre naissance qui seront ses créatures.

§ 109

Ce procédé, qui est cependant tout naturel, doit causer nécessairement le mécontentement des grands, qui verront avec chagrin toute l’autorité entre les mains d’un homme qu’ils méprisent, et les dignités et les emplois donnés à ses créatures : or il est impossible que ce mécontentement général ne réunisse un grand nombre de mécontents contre le ministre. Voilà des factions, des partis, et puis des guerres civiles. Nos pères n’ont que trop éprouvé la solidité de ce raisonnement, et n’ont-ils pas vu de ces guerres civiles, uniquement causées par le mécontentement des grands ? Et quand le parti des rebelles a le dessus, le chef des rebelles est naturellement porté sur le trône.

§ 110

Or dans la polysynodie plusieurs grands, surtout ceux qui auront plus de talents, seront eux-mêmes dans le ministère, et seront intéressés à le soutenir : les autres grands ou ne sont point à craindre par leur peu de mérite, ou s’ils en ont, ils peuvent espérer d’y entrer à leur tour. Et comme ils ne seront plus rendus suspects sans fondement, ils n’auront plus à se plaindre d’aucune injustice dans la distribution des grâces ; ainsi plus de mécontentement à craindre : nous serons donc dans la polysynodie beaucoup moins sujets aux guerres civiles, que dans le vizirat ; et n’est-ce pas un avantage très considérable ?

AVANTAGE XX
Moins de guerres étrangères à craindre que dans le demi-vizirat.

§ 111

Tout le monde sait que le feu roi, dans le beau discours qu’il fit publiquement dans le lit de la mort au roi régnant, lui recommanda dans les termes les plus forts de ne jamais entreprendre de guerres, sans des raisons absolument indispensables ; et il ajouta une chose très édifiante, qu’il se reprochait fort de n’avoir pas toujours suivi une maxime si salutaire24.

§ 112

Il avait sans doute compris que les premières guerres offensives, qu’il entreprit sans avoir de fondements assez légitimes, l’avaient fait regarder par toutes les puissances de l’Europe comme un prince qui ne cherchait que des prétextes de rompre la paix, qui avait dessein de s’agrandir aux dépens de ses voisins, et qui aspirait même à la monarchie universelle : il avait senti que cette opinion qu’ils avaient prise, quoique fausse, n’avait pas laissé de former contre lui les deux grandes ligues successives, qui ont presque entièrement bouleversé son État.

§ 113

Or cherchons l’origine de ces premières guerres, dont les suites nous ont été si funestes. Le Premier ministre, qui gouvernait pendant la minorité du feu roi, avait intérêt que ce prince eût de l’éloignement pour le travail ; ainsi il le fit élever dans l’oisiveté, et dans les amusements de la cour. Ce prince était naturellement doux, modéré, équitable ; il avait beaucoup plus de penchant aux plaisirs de la paix qu’aux soins, aux inquiétudes et aux dangers de la guerre. Ainsi après la mort du cardinal Mazarin, il se serait toujours contenté de se tenir sur la défensive avec ses voisins, et de se rendre arbitre et conciliateur de leurs différends ; mais il était naturel que le ministre de la Guerre25 devint jaloux de la faveur de son rival qui gouvernait les finances et le commerce avec succès26, et qu’il cherchât de son côté à se rendre nécessaire à son maître et à s’acquérir un grand crédit dans l’État en déterminant le roi à la guerre : c’était même un moyen sûr pour décréditer le ministre des Finances, soit en le rendant odieux aux peuples, s’il en tirait beaucoup d’argent par les taxes, soit en le décriant auprès du roi, ou comme un malhabile ministre, ou comme un homme peu zélé pour la gloire de son maître, s’il n’en tirait pas assez pour faire la guerre avec succès.

§ 114

Ainsi ce ministre à l’aide des jeunes courtisans qui entouraient le roi, et qui cherchaient à s’avancer dans les emplois militaires, trouva le moyen de lui inspirer le désir d’acquérir de la réputation par les armes, et de conquérir sous divers prétextes les provinces qui étaient le plus à la bienséance de la France. Il travailla si adroitement et si constamment à lui faire mépriser ses voisins, à l’irriter contre eux, à lui faire perdre de vue cette règle si vertueuse, et en même temps si utile, Ne faites point contre vos voisins ce que vous ne voudriez pas qu’ils fissent contre vous, si vous étiez à leur place, et qu’ils fussent à la vôtre. Il lui montra la première entreprise d’un côté si facile, et de l’autre si glorieuse, que le roi s’y laissa aller : ce ministre se servit ensuite habilement du grand succès de la première guerre, pour l’engager plus facilement dans celles qui suivirent, et qui précédèrent la paix de Nimègue conclue en 167827.

§ 115

Telle est l’origine, telle est la cause de nos premières guerres. Ce fut non le vrai intérêt du roi, non le vrai intérêt de sa gloire, non le vrai intérêt de l’État qui le déterminèrent à troubler le repos de l’Europe ; mais ce fut le vrai intérêt du ministre de la Guerre : sans cet intérêt particulier de ce ministre, le roi n’aurait jamais commencé ces premières guerres, qui furent offensives de sa part ; et vraisemblablement il n’aurait jamais été forcé de soutenir les dernières, qui furent offensives de la part de nos voisins, et qui ont été si ruineuses pour l’État.

§ 116

Que l’on regarde le succès de ces guerres du côté de l’utile, que l’on suppute si ce qu’elles nous ont produit vaut plus que ce qu’elles nous ont coûté. Nous avons eu trente ans de guerre depuis 166828 jusqu’à présent : le roi a tiré des Français toutes les années de guerre plus de cinquante millions de subsides extraordinaires, le fort portant le faible29 ; c’est quinze cents millions, et outre cela le roi doit encore en rentes, en gages et en billets plus de douze cents millions : ces deux sommes font vingt-sept fois cent millions, qui au denier vingt-sept produiraient cent millions par an. L’interruption du commerce a fait tort au roi et à l’État de plus de cinquante millions par an pendant ces trente années de guerre ; cela fait encore cinquante millions de rente au denier trente. Or qui ne sait que les conquêtes du feu roi ne lui rapportent pas la huitième partie de ces cent cinquante millions de rente, tous frais faits ? Et cependant je ne mets point en ligne de compte ni les hommes que nous avons perdus, ni la désolation de nos provinces frontières, ni les pertes prodigieuses que nous causent les fortunes immenses des gens d’affaires.

§ 117

Voilà le côté de l’utile ; qu’on regarde présentement le côté de l’honorable : quelle opinion le feu roi a-t-il laissée de lui à ses voisins ? N’ont-ils pas cru, n’ont-ils pas écrit qu’il était un voisin fâcheux, sans parole, injuste, et d’autant plus digne de leur haine qu’il employait plus de puissance à les ruiner ? Je sais bien que l’idée que l’Europe en avait prise, lorsqu’elle s’était liguée contre lui, n’était pas juste, n’était pas bien fondée ; mais cependant elle était telle, et il y avait malheureusement donné occasion ; et on ne peut pas dire que notre réputation ne dépende de l’idée que nous donnons aux autres de notre caractère. D’un autre côté, a-t-il forcé ses sujets par l’abondance qu’il leur a procurée à regretter son administration ? Plût à Dieu que pour sa réputation et pour notre utilité, il eût été durant tout son règne occupé à faire fleurir le commerce, à diminuer tant d’obstacles qui le gênent, à augmenter les facilités qui le multiplient ; à paver les grands chemins, à les rendre encore plus sûrs ; à rendre les rivières navigables ; à rendre nos lois plus propres pour diminuer le nombre des procès ; à perfectionner la manière de lever les subsides, de sorte que les peuples en payassent moins, et qu’il en revînt plus aux coffres publics ; à perfectionner les établissements qui regardent les pauvres, et l’éducation des enfants ; à favoriser les arts et les sciences, à proportion de leur utilité ; à trouver les moyens de faire distribuer les emplois et les récompenses avec justice, et sans égard pour les recommandations ; à ôter la vénalité des charges, les survivances et les brevets de retenue ; à diminuer nos besoins, en diminuant nos jeux de hasard ; à perfectionner nos mœurs, en trouvant les moyens de rendre la vertu et les talents utiles, plus honorés, plus respectés, plus justement récompensés30.

§ 118

Il pouvait facilement devenir le conciliateur de l’Europe et forcer ses voisins ambitieux et impatients à convenir d’arbitres pour terminer leurs différends, sans s’exposer aux malheurs de la guerre : il n’avait qu’à se déclarer hautement contre quiconque aurait refusé d’exécuter les jugements de l’arbitrage. Plût à Dieu qu’il eût ainsi donné la paix à l’Europe, pendant cinquante-trois ans qu’il a gouverné par lui-même. Il eût été le plus grand bienfaiteur qu’eussent jamais eu les Français : son nom eût été en bénédiction à toutes les nations chrétiennes ; et peut-on dire que la réputation qu’il a acquise par la guerre soit comparable à celle qu’il aurait pu acquérir en maintenant l’Europe en paix ?

§ 119

Or n’est-il pas évident que si, en sortant de minorité, il eût trouvé dans son royaume la polysynodie bien établie, il n’eût jamais été poussé aux premières guerres qu’il entreprit ; et que par conséquent il n’aurait jamais été forcé de soutenir les dernières ; et qu’il aurait par sa réputation de prince sage, modéré, pacifique, établi son petit-fils sur le trône d’Espagne, sans que l’Europe en eût été alarmée ? Ainsi on peut dire que nos rois, étant beaucoup moins poussés par les conseillers de l’État que par un vizir, ou par un demi-vizir à entreprendre des guerres offensives, en entreprendront beaucoup moins d’injustes et s’en attireront par conséquent beaucoup moins de pareilles de la part de leurs voisins et qu’ils seront moins souvent en danger d’être détrônés par des ennemis victorieux.

§ 120

Au reste j’ai une réflexion à faire sur le ministre de la Guerre dont je viens de parler ; c’est que, quoiqu’il soit la cause primitive de la plupart des grands malheurs qui sont arrivés au royaume depuis sa mort et du grand danger où nous avons été de voir bouleverser la monarchie, il n’est pas juste cependant qu’il en porte la haine publique : 1o parce qu’il ne pouvait pas prévoir tous ces malheurs ; 2o parce qu’il espérait au contraire, par les conquêtes du roi, rendre la France plus riche et plus puissante ; 3o parce que nos malheurs ont eu depuis beaucoup d’autres causes ; 4o parce que s’il eût vécu vingt ans de plus, il nous aurait garantis par sa vigilance et par son prodigieux travail de la plupart de ces malheurs ; 5o parce qu’après tout il est si naturel à un ministre de chercher à se rendre important et nécessaire que de cinquante autres qui auraient été à sa place, quarante-neuf en auraient usé comme lui et auraient fait la même faute. Ainsi c’est moins à lui personnellement qu’il faut s’en prendre qu’à l’humanité même : je sais même plusieurs actions de lui où l’on voit beaucoup d’équité et d’amour pour le bien public ; de sorte que je suis bien persuadé que ces malheurs nous sont venus bien moins par la faute du demi-vizir que par le défaut du demi-vizirat.

§ 121

Tels sont les inconvénients du vizirat et du demi-vizirat ; tels sont les avantages de la polysynodie. Examinons présentement s’il y a quelques avantages dans le vizirat et dans le demi-vizirat qui ne soient pas au même degré dans la polysynodie ou si ces avantages sont comparables à ceux que je viens d’expliquer. Voyons de quels moyens on peut se servir pour perfectionner tous les jours la polysynodie présente. On trouvera tout cela éclairci et expliqué dans les réponses aux objections.

SECONDE PARTIE
Réponses aux objections

Avertissement

§ 122

Ce n’est pas assez d’avoir démontré, par des preuves positives, les grands avantages de la polysynodie sur le vizirat ; il faut encore éclaircir toutes les difficultés d’un sujet aussi important : or la meilleure manière de procéder à cet éclaircissement, c’est de diviser les objections, et de répondre à chacune en particulier d’une manière précise et qui puisse satisfaire tout lecteur équitable et désintéressé.

§ 123

Ces différentes objections donnent occasion de montrer le sujet par différents côtés et à différents points de vue. L’esprit humain est soupçonneux, et avec raison, surtout lorsqu’il s’agit de quelque nouvel établissement : il a besoin qu’on éclaircisse de plus en plus ce qui peut s’opposer à une entière persuasion. Or ces différents éclaircissements ne se peuvent bien faire qu’en lui montrant que de quelque côté qu’il tourne et retourne l’objet, que, de quelque point de vue qu’il le considère, de quelque balance qu’il se serve, tant pour peser les avantages de l’établissement contre les avantages du non-établissement que pour comparer les inconvénients de l’un contre les inconvénients de l’autre, la balance rapporte toujours un résultat à peu près semblable.

§ 124

De là on peut conclure que la partie la plus importante à la conviction et à la persuasion parfaite, c’est la partie de l’ouvrage où l’on achève d’éclaircir toutes les difficultés. On me pardonnera donc si je n’en ai négligé aucune, et si je me suis arrêté à éclaircir certaines choses qui semblent à quelques lecteurs habiles et éclairés assez claires par elles-mêmes, mais qui avaient quelque obscurité pour les autres : j’ai mieux aimé être trop clair et trop long pour le petit nombre que d’être trop court et obscur pour le grand nombre.

§ 125

Je n’ai pas eu le loisir de ranger les objections selon leurs matières ; elles sont telles qu’elles m’ont été faites : cela fait même que l’on y pourra trouver quelques petites répétitions ; les petites négligences ne siéent pas mal dans les grandes matières, elles y siéent même bien ; c’est que le lecteur sensé y supplée toujours, et que rempli de l’importance de la matière, il ne daigne pas faire attention à ce qui n’est important que pour la manière ; c’est-à-dire pour le style, et c’est la différence principale qui se trouve entre un beau discours académique et un bon discours politique. Dans le premier il s’agit de peu pour la matière qui y est traitée ; et par conséquent il s’y agit de beaucoup pour la manière dont elle est écrite ; au lieu que dans le discours politique il s’agit de beaucoup pour la matière, et par conséquent de peu pour le style, ou pour la manière dont il est écrit. Je ne dis pas que sur ce principe l’auteur puisse se permettre de grandes négligences ; je dis seulement qu’il lui sied bien d’en laisser de petites, que les académiciens appliqués aux expressions puissent remarquer, et que les politiques uniquement appliqués aux choses fassent gloire de ne pas observer.

§ 126

La plupart des objections que l’on m’a faites sont contre la polysynodie telle qu’elle est établie, et non contre la polysynodie telle qu’elle peut être perfectionnée par le Régent lui-même. Il m’est venu plusieurs idées pour ce perfectionnement, en répondant à chaque objection : je les ai notées par un N à la marge, afin que le lecteur puisse facilement les retrouver ; il y en a plus de cinquante.

OBJECTION I

§ 127

Dans le plan de feu Monseigneur le Dauphin duc de Bourgogne31, il n’y avait point de Conseil suprême : son dessein était d’assister à tous les conseils particuliers, et d’y décider chaque affaire sans les porter plus loin, et cela eût beaucoup contribué à l’expédition des affaires.

Réponse

§ 128

1o Le Régent ne pouvait pas se dispenser de former un Conseil de Régence ; mais quand sa qualité de Régent ne l’aurait pas obligé à former ce conseil, il me semble que pour la perfection du système de la polysynodie, il est absolument nécessaire qu’il y ait toujours un pareil conseil dans le royaume ; non pas sous le nom de Conseil de Régence quand le roi est majeur, mais sous le nom de Conseil suprême, ou plutôt de Conseil général.

§ 129

2o Je conviens que feu Monseigneur le Dauphin duc de Bourgogne n’avait pas songé à établir de Conseil général ; c’est qu’il n’avait fait son plan que pour lui, qui était laborieux et intelligent. Et en effet un roi, tel qu’il eût été durant la vigueur et la maturité de son âge, n’eût pas eu besoin de Conseil général. De même si nous étions sûrs d’avoir toujours pour rois des princes d’une santé ferme, d’un esprit élevé, et accoutumé au travail, la monarchie n’aurait jamais besoin d’un pareil conseil ; mais comme il s’en faut bien que les monarchies n’aient pareille sûreté, et comme parmi les rois majeurs il y en a beaucoup qui n’ont pas de santé, ou qui n’ont pas assez de capacité, ou qui ne veuillent pas travailler, il est absolument nécessaire qu’il y ait un Conseil général qui ne soit jamais infirme, qui ne vieillisse point, qui pense pour eux et qui travaille pour eux : ils meurent, ils se succèdent et sont fort différents les uns des autres ; le royaume ne meurt point. Or le moyen d’empêcher la nation de se ressentir de leur paresse, de leur incapacité, de la faiblesse et de l’affaiblissement de leur âge, c’est d’y pourvoir par un Conseil général, éclairé, zélé pour le roi et pour l’État, modéré, laborieux, immortel, qui soit le centre, le soutien, l’âme et le lien de tous les conseils particuliers.

§ 130

3o Ces temps de minorité ou de faiblesse des rois ne sont pas rares dans une monarchie, la nôtre a eu cinquante ans de pareille faiblesse dans le dernier siècle32 : et à dire la vérité, c’est beaucoup, quand dans deux siècles on trouve trente ans de règne où les rois aient eu assez de capacité, d’application aux affaires.

§ 131

4o Une autre raison qui prouve la nécessité d’un Conseil général dans ces temps de faiblesse, c’est qu’il est impossible que les conseils particuliers ne soient quelquefois divisés entre eux, tantôt sur les bornes de leur compétence, tantôt sur les besoins de l’État, tantôt sur les avantages qu’on veut lui procurer. Le Conseil de guerre de terre demandera comme nécessaire un tel fonds, que le Conseil de marine demandera aussi comme plus nécessaire ; qui jugera entre eux ? De même il n’y a qu’un certain fonds dans une année que l’on puisse employer à divers établissements utiles ; le Conseil de commerce le demandera pour un établissement, tandis que d’autres conseils le demanderont pour d’autres établissements : dans les affaires mixtes des particuliers, l’un se pourvoira à un conseil, l’autre à un autre. On suppose que le roi, par sa santé, par son âge, par son peu de lumières, par son éloignement du travail, n’est pas en état de décider ces différends ; ils ne peuvent être décidés que de deux manières, ou par un grand vizir, qui ait toute l’autorité, ou par la pluralité des voix d’un Conseil général : or nous avons suffisamment montré les grands inconvénients du vizirat, et les avantages de la polysynodie ; on voit donc que le Conseil général est un conseil absolument nécessaire au système de la pluralité des conseils. C’est une augmentation essentielle qui manquait au plan du Dauphin duc de Bourgogne ; c’est un conseil qu’un roi sage doit toujours tenir tout établi, sinon par considération du présent, du moins par considération de l’avenir.

§ 132

5o Si le roi est en état d’agir, et si l’affaire est pressée, il peut appeler par extraordinaire au conseil particulier tout ou partie des conseillers du Conseil général, pour la décider tout d’un coup : il peut de même en temps de guerre décider tout ce qui regarde la guerre au Conseil de la guerre, en y appelant quelques membres du Conseil général ; de sorte que ce conseil ne lui nuira jamais en rien dans les affaires qui seront pressées et lui pourra être fort utile dans les affaires qui ne le seront point ; et ce qui est de la dernière importance pour sa maison, c’est que ce sera un Conseil de Régence tout formé, en cas de minorité, et un moyen sûr pour délivrer pour jamais les rois et le royaume du vizirat : forme de gouvernement grossière, barbare, très pernicieuse pour le royaume et très dangereuse pour les rois et pour les maisons royales, comme je l’ai démontré.

OBJECTION II

§ 133

On ne devrait traiter dans le Conseil de Régence, ou Conseil général, que des divers règlements nouveaux et d’autres affaires très importantes ; cependant on y en rapporte quantité de moins importantes et qui pourraient se décider définitivement dans chacun des conseils particuliers, surtout lorsque la décision a passé aux trois quarts des voix : cela fait que le président qui rapporte dans ce conseil n’a pas le temps d’y exposer les affaires assez au long pour mettre les opinants en état d’en juger avec connaissance de cause ; ainsi il ne fait proprement que rendre compte au Conseil général de ce qui a été résolu dans le conseil particulier ; c’est donc plutôt un conseil de parade qu’un véritable conseil dont l’État puisse tirer une véritable utilité : d’ailleurs ce degré de juridiction allonge fort l’expédition des affaires, ce qui est un grand inconvénient.

Réponse

§ 134

1o Le roi ne peut-il pas statuer que chaque conseil particulier pourra décider définitivement, et sans lui, les affaires les moins importantes ; telles que sont celles qui regardent les particuliers, et sur lesquelles il ne s’agit point de faire quelque règlement nouveau, mais de suivre les anciens ? Je sais bien que pour déterminer ce qui se doit appeler affaire très importante, ou affaire moins importante, il faut une sorte de règlement ; mais ce n’est rien d’impossible que ce règlement : les requêtes de l’hôtel et d’autres juridictions, qui sont subalternes en certains cas, ne jugent-elles pas en dernier ressort dans des cas portés par des règlements ? Or le Conseil général n’aurait alors à régler que les affaires les plus importantes, ou celles qui auraient souffert beaucoup de contestations, ce qui en diminuerait fort le nombre ; ainsi les rapporteurs auront un loisir suffisant pour rapporter au Conseil général les affaires importantes en entier et les opinants pourraient ainsi en juger avec une connaissance suffisante ; ce ne serait donc plus un conseil de parade, mais un conseil très utile.

§ 135

De cette manière les trois quarts et demi des affaires seraient expédiées, aussi promptement qu’elles le sont au Conseil des parties, ou à la Grand-Chambre33 ; et le Régent et le Conseil de Régence auraient plus de loisir de vaquer aux affaires plus importantes.

OBJECTION III

§ 136

Le Régent n’assiste point, ou presque point, aux conseils particuliers ; ainsi le président de chaque conseil est obligé de lui rendre compte de ce qui s’est passé au conseil où il préside ; et ce compte se rend sans avoir pour témoin le rapporteur de l’affaire, qui a assisté à la délibération. Ainsi il peut non seulement se tromper dans son rapport, mais il peut encore, sans craindre d’être contredit, dissimuler au Régent les raisons, ou altérer les faits, comme le pouvaient les demi-vizirs sous le feu roi ; donc les résolutions fondées sur les erreurs de fait seront aussi fréquentes que dans le règne précédent ; donc de ce côté-là nul avantage.

Réponse

§ 137

1o Le président, après avoir rapporté au Régent en particulier, fait encore son rapport en plein Conseil de Régence ; il y a donc alors assez de témoins qui pourraient le contredire s’il voulait altérer quelque chose dans les faits.

§ 138

2o Pour éviter cet inconvénient, ne peut-on pas statuer que ce président ne rapportera chaque affaire en abrégé au Régent, et au Conseil de Régence, ou Conseil général, qu’en présence du rapporteur, ou du moins du conseiller de semaine, destiné à y assister ?

OBJECTION IV

§ 139

Le feu roi donnait la plupart des emplois, des bénéfices, des pensions et des autres récompenses de l’État, à la recommandation des ministres, soit à leurs parents, soit à leurs amis. Or en multipliant les ministres, n’est-ce pas multiplier les recommandations ? N’est-ce pas donner de nouvelles forces à la faveur contre la justice ?

Réponse

§ 140

1o Les conseillers de l’État n’ont tous ensemble qu’autant de crédit qu’en avaient les ministres sous le feu roi pour la distribution des récompenses de l’État ; donc la recommandation des conseillers de l’État ne nuira pas davantage aujourd’hui à l’État que nuisait alors la recommandation des ministres précédents.

§ 141

2o Je conviens qu’il est difficile de trouver des moyens de faire toujours distribuer les récompenses de l’État à proportion que les services sont utiles à l’État ; mais cela n’est rien moins qu’impossible, et je le dis, parce que j’ai montré dans un autre mémoire les moyens d’éviter le grand inconvénient des recommandations34. Or s’il peut y avoir une forme de gouvernement dans laquelle un pareil établissement soit praticable, c’est assurément la polysynodie, où les conseillers de l’État auront beaucoup moins d’intérêt de s’y opposer que les vizirs et les demi-vizirs ; parce qu’en renonçant, en faveur du bien public, à l’injuste et pernicieuse coutume des recommandations, ils auront beaucoup moins à perdre que les vizirs ou les demi-vizirs.

OBJECTION V

§ 142

En multipliant les ministres, vous multipliez le pouvoir des femmes ; car enfin les ministres ne sont-ils pas hommes comme les rois ?

Réponse

§ 143

1o Si les rois n’étaient rois qu’à l’âge où les conseillers sont conseillers de l’État, le pouvoir des femmes serait bien moins à craindre ; mais malheureusement pour eux et pour leurs sujets, les rois sont quelquefois fort jeunes, et dans un âge où ils connaissent le moins et où ils sentent le plus ; au lieu que dans les États tant soit peu sagement gouvernés, on ne voit de ministres et de secrétaires d’État que dans un âge mûr où les lumières ne sont plus tant affaiblies par la vivacité du sentiment.

§ 144

2o Si chaque ministre décidait seul dans son département, ou si toutes les femmes qui ont du pouvoir sur les ministres s’unissaient toutes pour un même but sur chaque affaire, j’avoue que leur pouvoir serait fort à craindre, même dans le système de la polysynodie ; mais d’un côté, nul des conseillers de l’État ne décide absolument dans les affaires de son département ; tout s’y décide à la pluralité des voix. Et l’on sait assez, de l’autre, que l’union d’un grand nombre de femmes étant rare, le pouvoir, qui dépend de cette union, n’est guère à craindre ; au lieu que dans le système du vizirat, une femme seule peut chasser un Premier ministre excellent, pour en substituer un très mauvais ; et ce sera cependant ce mauvais Premier ministre qui seul décidera de tout.

OBJECTION VI

§ 145

Si les membres du Conseil général se divisent, qui les raccommodera ?

Réponse

§ 146

1o Ils seront choisis entre les présidents et les ex-présidents des autres conseils, qui auront eux-mêmes été choisis par leur compagnie comme les membres les plus éclairés et les plus modérés ; ainsi on peut dire que dans ce conseil il y aura moins de division qu’ailleurs.

§ 147

2o Comme ils n’auront rien en maniement, ils n’auront rien à partager ; ils ne pourront donc jamais être divisés que dans leurs opinions : or des divisions, que la pluralité des voix décide toujours souverainement, ne sont pas des divisions à craindre.

§ 148

3o Quelque petite que fût l’autorité du roi, du régent, de la régente, elle serait toujours assez grande pour apaiser ces divisions, et pour interdire ceux qui apporteraient du trouble.

§ 149

4o Dans chaque État républicain il y a un Conseil suprême ; il peut y arriver des divisions ; il peut s’y former des partis ; cependant on voit par l’expérience, ou qu’il ne s’y en forme point malgré la diversité journalière des avis, ou que ces divisions se calment d’elles-mêmes, et ne sont point à craindre. Et ce qui est à remarquer, c’est que ces conseils suprêmes des républiques n’ont pas, pour être calmes dans leurs divisions, l’avantage de l’autorité d’une régente, d’un régent, d’un roi.

OBJECTION VII

§ 150

Il y aura moins de secret dans les résolutions qu’il n’y en avait dans le gouvernement précédent.

Réponse

§ 151

1o Il y a peu d’affaires dans le gouvernement du dedans qui demandent du secret dans les résolutions ; au contraire il est utile, il est même absolument nécessaire, de les publier aussitôt qu’elles ont été arrêtées.

§ 152

2o Celles qui demandent du secret pendant quelque temps se peuvent traiter par extraordinaire, en demandant un secret extraordinaire aux opinants.

§ 153

3o À l’égard des affaires qui regardent les étrangères, il n’y a pas plus de conseillers du Conseil des affaires étrangères qu’il y avait autrefois de ministres qui en avaient part.

§ 154

4o Nous ne voyons pas que les affaires des républiques manquent de secret, tandis que ce secret est nécessaire, soit pour les affaires du dedans, soit pour celles du dehors : nous ne voyons pas que faute de secret elles aillent moins bien que les affaires des monarchies. Il y a cependant beaucoup plus de personnes qui entrent dans les conseils ; c’est apparemment ou que les occasions de l’importance du secret sont plus rares que l’on ne s’imagine, ou que le secret nécessaire se peut garder entre plusieurs membres, quand c’est leur intérêt commun de le garder.

OBJECTION VIII

§ 155

Un Conseil général serait utile à l’État s’il était possible que tous les membres eussent une connaissance suffisante de tous les genres et de toutes les espèces d’affaires que l’on y rapporte ; mais cela est impossible, il faut la vie d’un homme pour apprendre ce qu’il y a à savoir dans un seul genre, comme la finance, comme la guerre, comme les affaires étrangères, etc. Cependant, à quoi est bon l’avis de gens qui n’ont point une connaissance suffisante du genre ni de l’espèce d’affaire proposée ?

Réponse

§ 156

1o Il n’est pas vrai qu’il soit impossible que des hommes d’un esprit excellent, tels que seront tous les membres de ce conseil, ne puissent pas en six ou sept ans d’application, soit par la lecture de bons mémoires qui seront imprimés sur chaque matière, soit par la pratique, soit par les conférences avec les gens les plus habiles sur chaque sujet, acquérir une connaissance suffisante des principes, des maximes et des faits nécessaires, pour bien juger des huit genres d’affaires35, et de toutes les espèces de ces genres. Mais quand on supposerait qu’il faut à de pareils esprits deux ans d’étude, pour savoir ce qu’il y a de connu et de démontré dans chacun de ces genres, ces membres pourront avoir pour cela plus de loisir qu’il n’en faut ; puisque l’on peut statuer qu’ils n’entreront à ce conseil qu’à quarante-cinq ans, après avoir présidé à quelque conseil, et après avoir assisté à tous les conseils particuliers ; et d’ailleurs ils auront à l’avenir la commodité de pouvoir étudier dès l’âge de vingt ans sur tous les différents genres et sur toutes les différentes espèces d’affaires un nombre suffisant d’excellents mémoires que fera imprimer le conseil pour le progrès de la politique, dont je parle dans un autre mémoire36.

§ 157

2o On peut dire que la médecine, par exemple, a autant de parties à étudier qu’en peut avoir la politique, soit pour ce qui regarde la pratique, soit pour ce qui regarde la spéculation ; cependant qui ne sait qu’un homme de beaucoup d’esprit et d’application, avec le secours de bons livres, peut avoir appris tout ce qui est connu et démontré dans cette science, à vingt-six ou vingt-sept ans ? Qui doute qu’alors il ne soit en état de juger des découvertes nouvelles et d’en faire lui-même ? Celui qui étudiera la politique dès vingt ans, dès dix-huit ans, n’aura-t-il pas les mêmes commodités pour y faire du progrès que celui qui étudiera la médecine ? Il sera donc dès vingt-six ou vingt-sept ans en état, par les méthodes dont je parle dans le mémoire sur le progrès de la politique37, de juger de toutes sortes d’affaires ? Or s’il a passé encore dix-huit ou dix-neuf ans dans les emplois subalternes et supérieurs du gouvernement ; par exemple, comme subdélégué, comme secrétaire général d’une intendance, comme intendant, comme membre d’un conseil, comme président de ce conseil, et comme assistant des autres conseils : pourra-t-on dire qu’alors cet esprit excellent, choisi par ses pareils entre les meilleurs pour remplir ces différents emplois, ne soit pas à quarante-cinq ans assez au fait de toutes les espèces d’affaires qui se présenteront au Conseil général, pour en juger avec connaissance de cause ?

OBJECTION IX

§ 158

Il se trouve souvent des règlements à former et des affaires à décider entre particuliers, qui regardent plusieurs conseils : chaque conseil les réclamera et aura droit de les réclamer, et cependant ces affaires ne se décideront point. Ce partage des conseils par matières ne saurait jamais se faire avec assez de précision qu’il ne se rencontre toujours beaucoup de ces affaires mixtes ; au lieu que la décision des affaires dans le vizirat n’était point sujette à cet inconvénient, on ne savait ce que c’était qu’affaires mixtes ; parce que l’autorité, loin d’être partagée en tant de membres, était réunie sur une seule tête.

Réponse

§ 159

Si deux conseils réclament la même affaire, le roi, ou le Conseil général, peut facilement décider la compétence ; si l’affaire n’est point réclamée, il n’y a rien qui en arrête la décision ; donc de ce côté-là nul avantage du vizirat sur la polysynodie, et nous avons vu au contraire un grand nombre d’avantages inestimables de la polysynodie sur le vizirat.

OBJECTION X

§ 160

La pluralité des membres rend chaque conseil sujet à des jalousies d’autorité, à des factions, à des divisions qui nuisent aux affaires.

Réponse

§ 161

1o Il est encore plus ordinaire que la jalousie entre les demi-vizirs nuise aux affaires publiques ; nous n’en avons eu que trop d’expériences.

§ 162

2o Les conseils des républiques sont sujets aux mêmes inconvénients ; cependant les républiques se soutiennent avec autant de fermeté et de bon ordre que les monarchies de pareille étendue ; il faut donc croire que si ces divisions et ces jalousies causent quelques maux, ils sont rares et ne sont pas considérables.

§ 163

3o Nous avons dans le gouvernement monarchique un avantage que n’ont pas les républiques ; c’est que le roi ou le régent ou le Conseil général peuvent facilement calmer ces divisions dans les conseils particuliers quand elles commencent à nuire aux affaires ; car lorsqu’elles ne produisent que plus d’émulation dans chacun des conseillers pour se mieux acquitter de leur devoir, loin de nuire à l’État, elles ne sauraient que lui être fort avantageuses.

§ 164

4o La jalousie entre particuliers peut devenir un excellent ressort avec lequel le souverain peut tirer d’eux incomparablement plus de travail pour l’utilité publique que par tout autre ressort ; il n’est question que de trouver des règles et des lois qui loin de l’affaiblir l’augmentent, mais en dirigent continuellement la force vers le plus grand bien de l’État, et vers le respect pour la pluralité des suffrages : acquiescer au plus grand nombre est un moyen bien simple ; mais moyen unique et merveilleux dans son effet qui est d’entretenir l’union dans les corps dont les membres sont portés à la division,et par conséquent de procurer aux hommes par leur union une lumière, une force, une félicité qu’ils ne sauraient se procurer sans union.

OBJECTION XI

§ 165

Le Conseil du dedans du royaume paraît fort peu utile puisque les autres renferment tous les genres d’affaires, finances, commerce, guerre de terre, guerre de mer, affaires étrangères et religion ; on ne peut lui renvoyer que des affaires détachées des autres conseils.

Réponse

§ 166

Il me semble que l’on peut unir à ce conseil le Bureau de l’examen des mémoires politiques, pour faciliter les règlements et les établissements nouveaux : j’expose dans le mémoire sur le progrès de la politique38 les avantages immenses que ce bureau perfectionné procurerait à l’État ; donc le Conseil du dedans du royaume peut devenir infiniment utile à l’État.

OBJECTION XII

§ 167

Je conviens, m’a-t-on dit, que cette forme de gouvernement est très utile pour l’État, quand le roi est laborieux, et qu’il assiste souvent à ces conseils pour s’instruire et pour voir les affaires de ses propres yeux et dans leur source ; mais quand le prince est ou peu intelligent, ou peu laborieux, ou livré à ses plaisirs, il vaut mieux qu’il ait un Premier ministre en qui toute l’autorité soit réunie parce que la corruption se met bientôt dans tous ces conseils ; c’est à qui s’enrichira le plus aux dépens du public, et il est plus utile à l’État de n’avoir qu’un seul homme à enrichir que d’en avoir soixante.

Réponse

§ 168

1o Comme cette forme convient parfaitement à un prince laborieux, intelligent, qui cherche à s’instruire à fond de tout, et qu’heureusement nous sommes dans le cas, on peut dire que le Régent ne pouvait jamais établir une forme de gouvernement qui lui convînt davantage ; et d’un autre côté il ne pouvait jamais en choisir une plus avantageuse au roi et au royaume, comme nous l’avons déjà démontré.

§ 169

2o Un prince de peu de santé, de peu d’esprit, ou même un prince fainéant, livré à ses plaisirs, aura encore plus de crédit dans son État et plus de réputation parmi les étrangers, en conservant ou en établissant la polysynodie, et en partageant également l’autorité entre les membres de plusieurs conseils, qu’en donnant toute son autorité à un seul : c’est que la gloire des succès s’arrête naturellement au Premier ministre quand il y en a un ; au lieu que la gloire se partage en tant de parties dans les membres des conseils qu’elle arrive presque entière jusqu’au roi, à peu près comme la valeur et la prudence des soldats et des officiers subalternes tournent au profit du général dans le gain d’une bataille et dans le succès d’une campagne.

§ 170

Louis XIII, enfant précieux, n’eut qu’une mauvaise éducation ; on ne l’accoutuma point à vaincre les difficultés du travail ; ainsi se trouvant fort inférieur à ceux qui par l’habitude s’étaient rendu le travail facile, il n’avait pas d’autre parti à prendre, en voulant donner tout son temps aux amusements, que de choisir quelqu’un sur qui il pût se reposer des affaires du gouvernement ; et dans ce degré d’éloignement où il était de tout travail, il valait mieux, pour lui, confier toute son autorité à un seul ministre que de la partager à trois ou quatre ministres, qui l’auraient incessamment tiraillé chacun de son côté. Je crois même que de tous ceux qu’il pouvait choisir pour la place de Premier ministre, le cardinal de Richelieu était à tout prendre ou le meilleur, ou un des meilleurs ; mais il est certain que si dès lors la polysynodie eût été établie dans la perfection où l’on peut facilement la porter, il aurait pu se dispenser également de l’application aux affaires, et gouverner cependant avec plus de tranquillité, avec autant de succès et avec beaucoup plus de réputation qu’en choisissant comme il fit la forme de gouvernement du vizirat. Je dis avec plus de réputation, et j’en apporte en preuve un seul fait : Grotius, alors ambassadeur de Suède, allait souvent chez le cardinal de Richelieu, et on lui reprochait de n’aller presque jamais chez le roi ; il répondit, Qui regit hic, rex est : Celui qui gouverne est le roi39. Preuve sensible que toute la gloire du gouvernement s’arrête à celui qui gouverne, quand il est seul.

§ 171

3o À l’égard des richesses, un Premier ministre peut prendre des présents, et vendre ainsi les emplois, les grâces et même la justice ; il peut impunément s’enrichir par d’autres voies honteuses et illégitimes parce qu’il est le maître et qu’il n’a point de censeurs qu’il puisse craindre ; il peut acquérir des richesses immenses aux dépens de l’État. Mais il n’en est pas de même des conseillers de l’État ; quand quelques-uns d’entre eux auraient le cœur corrompu, ils sont tous éclairés par leurs rivaux, qui sont de rigides censeurs, et la crainte d’être découverts et de se déshonorer suffira toujours pour les tenir. Les voies honteuses de s’enrichir sont donc absolument impraticables pour eux, surtout si la circulation des départements se met en usage.

OBJECTION XIII

§ 172

Un Premier ministre décide plus d’affaires en dix ou douze heures que sept ou huit conseils ; donc le système du vizirat est préférable au système de la polysynodie.

Réponse

§ 173

1o Pourvu que dans le système de la polysynodie il ne reste point d’affaires pressées à décider, qui ne soient décidées à temps, et que ces conseils aient encore assez de loisir pour décider les moins pressées, sans qu’il y ait aucun retardement préjudiciable au gouvernement : le roi et le royaume ont tout l’avantage du vizirat, et ils en évitent les grands inconvénients. Or on sait que tous ces conseils qui travaillent tous les jours et à toutes les heures, soit en corps chez le roi, soit partie chez eux et chez les présidents, peuvent aisément décider et expédier à temps toutes les affaires qui se présentent ; donc de ce côté-là il n’y a nul avantage du système du vizirat sur le système de la pluralité des conseils.

§ 174

2o Nous voyons que dans les républiques, toutes les affaires sont décidées et expédiées à temps dans les différents conseils, sans aucun retardement qui soit préjudiciable à l’État ; un premier vizir ne les expédierait pas plus promptement : et pourquoi la polysynodie d’une monarchie ne pourrait-elle pas les expédier aussi promptement que la polysynodie d’une république ?

§ 175

3o Il y a un grand nombre de petites affaires de détail, comme de réponses aux lettres, comme d’ordres à donner, où il ne s’agit que de suivre les règlements établis : or le président de chaque conseil, ou même chaque membre du conseil dans son département, peut les décider de lui-même quand il a par écrit les cas dans lesquels il n’a pas besoin de consulter ni le roi, ni même le conseil ; il fait alors par conséquent la même fonction que ferait un Premier ministre. Or n’est-il pas évident que pour ces sortes de petites affaires, cinquante hommes suffisamment autorisés en décideront plus qu’un seul ? Et cependant cela fait les deux tiers du courant des affaires de chaque conseil.

§ 176

Il est vrai qu’il est à propos que chacun des conseillers d’un État ait par déclaration les cas où il pourra et où il devra répondre sur-le-champ et décider par provision40, en attendant qu’il puisse en parler au conseil ; mais pareilles déclarations sont-elles impossibles à faire sur les mémoires mêmes des conseillers de chaque département, et sur le résultat de leur conseil ? De cette sorte un conseiller de l’État aurait une autorité absolue sur plusieurs petites affaires journalières et déciderait en cela comme Premier ministre sans en parler au conseil. Le conseil particulier aurait aussi une autorité absolue sur des affaires plus importantes, mais non assez importantes pour devoir être portées ni au roi, ni au Régent, ni au Conseil général.

§ 177

4o Parmi les affaires que chaque membre doit rapporter au conseil, il y en a plus de la moitié qui ne viendraient point jusqu’au conseil, si chaque conseil avait soin de faire tous les ans quelques règlements publics pour décider des cas semblables, ou à peu près semblables, à ceux qui ont été portés au conseil pendant l’année précédente : alors chaque officier dans les provinces, instruit par ces règlements, et par la décision de tous ces différents cas, verra clairement ce qui est de son devoir, ou du devoir d’un autre, quel est son droit, et le droit d’un autre ; et cela diminuerait de plus de la moitié le nombre des contestations et des questions qui se présentent tous les jours à décider au conseil. Or qui ne voit que ces sortes de règlements propres à diminuer le nombre des affaires de chaque conseil ne sont nullement impossibles ? Donc il est évident que chaque conseil, ayant moins d’affaires, expédiera encore plus promptement, et cependant avec plus d’examen, celles dont il demeurera chargé.

§ 178

5o Je comprends bien qu’il y a des sortes d’affaires qui demandent plus de célérité que les autres, dans les décisions et dans les expéditions, surtout en temps de guerre ; mais rien n’est plus aisé que de leur donner pour lors plus de célérité : la multiplication des roues donne plus de force et de justesse à la machine, mais c’est aux dépens de la vitesse ; on peut alors diminuer le nombre des roues, et faire que les principaux ressorts agissent sans empêchement, et presque immédiatement ; la machine ira pour lors avec une vitesse suffisante ; et l’intérêt public devenu plus vif dans chaque citoyen, dans les malheurs publics, fera que chacun, malgré ses intérêts particuliers, ira plus droit et plus constamment vers le bien public. Les Romains, qui craignaient tant la royauté, c’est-à-dire la forme de gouvernement où, faute de polysynodie, l’on abuse souvent de l’autorité, ont donné quelquefois toute l’autorité de l’État à un seul homme pour disposer lui seul pendant la tempête des forces de la république : or le roi est un dictateur-né41 ; rien ne l’empêchera jamais d’user de la plus grande célérité dans les affaires où elle est nécessaire.

§ 179

6o Si quelqu’un de nos rois peut parvenir à faire signer le traité fondamental de police entre souverains, pour rendre la guerre impossible et la paix inaltérable, au-dedans et au-dehors, proposé autrefois par Henri IV, on n’aura plus à craindre ces tempêtes dans le corps politique ; rien ne périclitera, et l’on aura tout loisir de remédier aux maux ordinaires avec une célérité suffisante, sans être forcé de donner à personne, pour un temps limité, l’autorité d’un vizir, ou d’un dictateur. Or j’ai démontré ailleurs que le Régent lui-même peut facilement faire signer ce traité fondamental42.

§ 180

7o Hors le cas de guerre, le grand nombre des décisions que l’on peut faire en un jour n’est pas ce qu’il y a de plus important ; c’est la grande utilité de chaque décision, tant par rapport à l’intérêt du roi que par rapport à l’intérêt des sujets : voilà ce qui est de plus important.

§ 181

8o Cette grande utilité de chaque décision ne dépend-elle pas et du plus de lumières dans l’esprit, et du plus de droiture dans la conduite pour suivre plutôt l’intérêt du public que l’intérêt particulier ? Or peut-on croire, d’un côté qu’il y ait plus de lumières dans un seul que dans trente autres qui lui seront égaux en esprit ? Et peut-on croire, de l’autre, que ce Premier vizir, s’il n’est pas cet homme qu’on ne trouve point, ne songe beaucoup plus dans ses décisions journalières à se conduire suivant ses intérêts particuliers qu’à procurer l’avantage du roi et du royaume lorsqu’il peut prévariquer impunément ? Ainsi plus il fera de décisions par jour, pis ce sera pour l’État.

§ 182

Je sais bien qu’un homme, pour donner bonne opinion de son désintéressement, pour acquérir du crédit, pour s’établir dans un grand poste, pour s’y affermir, peut sacrifier pendant quelque temps ses intérêts particuliers, ses plaisirs, son loisir, sa liberté, ses fantaisies, ses ressentiments, ses jalousies, à l’intérêt du roi, à l’intérêt du public. Mais dès qu’il sera établi et affermi, vous le verrez bientôt redevenir homme du commun ; c’est qu’autant qu’il est naturel à un ambitieux de faire beaucoup de sacrifices pour arriver à la première place, autant est-il naturel qu’il se dispense de tous ces fâcheux sacrifices lorsqu’il y est arrivé et dès qu’il s’y trouve suffisamment affermi.

§ 183

Mais, dira-t-on, ne peut-on pas trouver un homme tellement passionné pour la belle gloire qu’il lui sacrifiera pendant toute sa vie tous ses autres goûts, toutes ses autres passions ? Ne peut-on pas trouver un Premier ministre d’un génie sublime, un homme actif, tempérant, laborieux, sans vanité, sans ambition déréglée, sans aucun désir de s’enrichir, sans ressentiment à l’égard de ses ennemis, sans penchant pour élever sa maison, pour favoriser ses parents et ses amis, sans goût pour les plaisirs, sans crainte d’être déplacé, rendant toujours justice au mérite, sans acception de personne, sans partialité pour ses parents et pour ses anciens amis ? Je réponds à cela que ce serait un grand miracle si nous le trouvions : mais devons-nous, en choisissant une forme de gouvernement, en choisir une qui, à moins qu’elle ne soit miraculeuse, ne saurait être pour le roi et pour nous que très pernicieuse ?

§ 184

9o Quand par miracle vous auriez un excellent vizir pendant quelque temps, son successeur choisi par un favori, par une maîtresse, ne pourra-t-il pas détruire en trois ou quatre ans ce que l’autre aurait eu bien de la peine à établir en trente ou quarante ans de travail : nouveau vizir, nouvelles maximes ; donc le vizirat est bien moins constant dans les bonnes maximes que des conseils qui subsistent toujours.

§ 185

10o Quand un État est gouverné par un grand vizir, il y a dans les affaires trois intérêts à concilier ; celui du vizir, celui du roi, et celui des sujets : or qui doute que le vizir ne préfère presque toujours son intérêt particulier, lorsqu’il le peut préférer impunément ? Qui ne voit qu’il ne marchera vers l’intérêt du roi et de ses sujets qu’autant que ces deux intérêts s’accommoderont avec le sien ? Il n’en est pas de même dans le gouvernement aristo-monarchique, c’est-à-dire dans la polysynodie : comme les conseillers de l’État sont perpétuellement observés par leurs concurrents, et qu’ils ne pourraient pas préférer impunément leur intérêt particulier à l’intérêt de l’État, il ne leur reste que deux intérêts à concilier, c’est-à-dire l’intérêt du roi sage à l’intérêt des sujets ; et c’est ce qu’il y a de plus aisé.

§ 186

11o Le roi et le royaume, par l’établissement des conseils, ont, comme j’ai dit, deux avantages considérables. Le premier est que les conseillers de l’État ont tous ensemble beaucoup plus de lumières que n’en aurait un seul d’entre eux, pour aller plus droit vers le but du bon gouvernement, puisqu’ils sont tous de la même classe, et que le tout vaut mieux que sa partie. Le second, c’est que marchant tous de compagnie, et se regardant toujours les uns les autres, ils ont une volonté beaucoup plus ferme et plus constante, que ce Premier ministre n’aurait, pour faire toutes les décisions par rapport à ce but qui est la plus grande utilité de l’État. J’en ai dit la raison ; c’est qu’alors l’intérêt particulier de leur réputation les fait marcher nécessairement vers l’intérêt commun, lorsqu’ils marchent de compagnie ; au lieu qu’il n’y aurait peut-être aucun d’eux qui, devenu grand vizir bien affermi, marchant séparément, et sans aucune dépendance de la volonté des autres, sans avoir de camarades pour témoins, sans aucun besoin de l’opinion des autres, ne négligeât souvent l’intérêt de l’État, c’est-à-dire l’intérêt du roi et des sujets, pour suivre son intérêt particulier. Et voilà la différence principale qu’il y a entre l’homme qui marche sans témoins et l’homme qui marche en compagnie ; celui-ci est forcé de marcher pour ses camarades, comme ses camarades sont obligés de marcher pour lui, et tous marchent droit vers l’intérêt commun. Or avoir trouvé le secret de faire ainsi marcher les ministres avec ardeur, avec confiance, et par amour-propre, vers l’intérêt public : c’est avoir atteint au sublime de la politique, qui est elle-même la plus sublime et la plus utile de toutes les sciences humaines.

§ 187

12o Il ne faut pas s’attendre qu’une grande machine, composée de tant de roues, puisse acquérir dès le commencement toute la vitesse et la facilité dans ses mouvements, qu’elle pourra acquérir avec le secours des observations que feront en plusieurs années ceux qui ont soin de la faire mouvoir.

§ 188

13o Ceux qui ont l’honneur d’assister aux conseils, et qui voient de plus près que moi la nature et l’origine des affaires qui s’y rapportent, les méthodes dont elles y sont traitées, pourront mieux que tous autres proposer dans des mémoires les vues qui leur viendraient, soit pour diminuer le nombre de ces affaires par de nouveaux règlements, soit pour les expédier plus promptement, avec plus de justice pour les particuliers et plus d’utilité pour l’État. Ainsi, je voudrais qu’il fût établi qu’au commencement de chaque année le roi leur demandât à chacun un mémoire cacheté en deux ou trois feuilles au plus, sur le perfectionnement de leur conseil. Ces mémoires seraient ouverts et examinés au Conseil général ; si quelqu’un ne donnait aucune vue pour ce perfectionnement, il déclarerait du moins dans son paquet qu’il n’a rien trouvé à propos ; ce qui serait une sorte de honte de ne rien apporter au trésor public, lorsque les autres y apportent quelque chose. On sait assez qu’il y a beaucoup de gens sages qui par trop de timidité n’oseraient proposer des vues très salutaires : or ils s’y trouveraient forcés pour satisfaire au règlement et à leur devoir. Ce règlement exécuté produirait même un bon effet, c’est que la même vue étant proposée par un grand nombre de conseillers de l’État, en acquerrait une autorité beaucoup plus grande, et presque suffisante pour déterminer à en former un règlement utile.

OBJECTION XIV

§ 189

Un homme d’un génie élevé peut avoir de beaux projets qu’il exécuterait facilement pour l’avantage de l’État s’il était Premier ministre ; il ne les propose seulement pas, parce qu’il craint la contradiction de ses camarades qui s’y opposeraient, ou faute de lumières, ou par esprit de jalousie.

Réponse

§ 190

1o Il y a bien de ces beaux projets qui ne sont rien moins qu’utiles dans le fond et qui ne sont pas praticables ; mais s’ils sont véritablement utiles, et si l’auteur se donne la peine et la patience d’en bien démontrer l’utilité et la praticabilité, si ses camarades sont comme lui d’excellents esprits, il n’a rien à craindre de leur contradiction, et s’il ne réussit pas dans un temps, il réussira certainement dans un autre : la vérité à la longue se fait jour, et prend toujours le dessus.

§ 191

2o Si ces projets n’ont qu’une utilité apparente, s’ils ne sont point praticables, s’ils sont tels qu’ils coûteraient plus à exécuter qu’ils ne produiraient de profit, si dans le fond ils sont pernicieux, il est très avantageux à l’État que ce conseiller de l’État ne soit pas grand vizir, et que dans le conseil particulier où il travaille, on puisse s’opposer à ses projets et les contredire : or souvent ces beaux projets n’ont que l’apparence de l’utilité.

§ 192

3o Par l’établissement du Conseil de l’examen des mémoires politiques, surtout de la manière dont j’ai proposé de le perfectionner dans le mémoire pour procurer le progrès de la politique43, quiconque fera une proposition avantageuse à l’État, non seulement ne trouvera point d’opposition dans ce conseil, mais il y trouvera au contraire toute la protection qu’il peut souhaiter ; et tout ce qui aura été proposé d’avantageux sera exécuté dès que d’autres projets plus importants ou plus pressés pourront le permettre. Donc de ce côté-ci la polysynodie a les mêmes avantages que le vizirat, et n’en a point les inconvénients.

OBJECTION XV

§ 193

Vous supposez que les membres des conseils seront un jour aussi capables les uns que les autres, et que chacun d’eux pourrait être aussi grand ministre que le cardinal de Richelieu : or cela est fort éloigné de la vérité.

Réponse

§ 194

1o Il ne faut point se faire une fausse idée de la grandeur du génie du cardinal de Richelieu, ni de sa grande habileté dans la politique : il me semble que c’est lui faire justice entière que de le regarder comme un génie de la première classe. La politique est une science où l’on excelle : 1o par la pénétration de l’esprit, pour débrouiller et pour éclaircir les matières obscures ; 2o par l’étendue de l’esprit, pour embrasser et comparer beaucoup de vues et de rapports en même temps ; 3o par la justesse de l’esprit, pour apercevoir facilement et finement la faiblesse ou la force d’un raisonnement, la proportion ou la disproportion d’un moyen avec sa fin. Or je ne vois rien dans ce que le cardinal de Richelieu a exécuté ou écrit en fait de politique, et sur d’autres matières, que n’eût pu écrire ou exécuter un autre génie de la première classe ; je n’y vois rien qui prouve que du côté de la pénétration, de l’étendue et de la justesse d’esprit, il fût le seul de sa classe, et que l’on n’eût pu trouver en France dans l’épée et dans la robe, dans le clergé, dans le ministère même, cent génies naturellement aussi grands, aussi pénétrants, aussi justes, en un mot de sa force, qui eussent pensé et écrit aussi profondément que lui sur les mêmes choses ; s’ils s’y étaient appliqués aussi longtemps que lui et s’ils avaient eu les mêmes occasions que lui de faire les mêmes expériences.

§ 195

Il voulut se mesurer avec les meilleurs poètes de son temps sur la science du théâtre, il voulut se mesurer avec les meilleurs théologiens sur la controverse ; et on sait qu’il n’y montra pas de supériorité, et cela, parce qu’il avait beaucoup moins étudié ces matières qu’ils n’avaient fait44 ; il aurait eu le même sort, s’il eût voulu se mesurer avec Descartes sur la physique et sur la géométrie, parce qu’il avait moins médité sur ces matières que ce grand philosophe son contemporain.

§ 196

La grandeur d’esprit demande non seulement une heureuse naissance du côté des organes et une bonne éducation dans la première jeunesse ; mais elle demande encore la lecture des meilleurs ouvrages sur la matière, beaucoup de méditation sur ces lectures et des disputes fréquentes avec ceux qui font la même étude : alors on peut dire qu’à naissance également heureuse, c’est le plus d’exercice, et d’un exercice assidu avec les plus forts, qui fait qu’un génie monte à la première classe ; tandis que l’autre, faute d’un exercice égal, demeure dans la seconde ; que l’un y arrive à 30 ans, tandis que l’autre n’y arrive qu’à 50. Et si l’on établit trois classes de bons esprits, on peut dire qu’il y en a qui, faute d’une naissance fort heureuse, ne sauraient, même avec le plus grand travail et les meilleurs exercices, passer la troisième classe ; j’entends par ces bons esprits, ceux qui sont supérieurs au commun des esprits.

§ 197

2o Ceux qui gouvernent aujourd’hui les affaires publiques ont sur le cardinal de Richelieu l’avantage d’avoir pu profiter de ses écrits et de ceux du peu d’auteurs de politique qui ont écrit depuis lui45. Ainsi, quand nos conseillers de l’État seraient réellement d’une classe inférieure à ce Premier ministre pour le génie naturel, ils seraient pour le moins de la même classe pour les lumières sur la politique, à cause du progrès qu’ils ont fait dans cette science avec le secours de ses découvertes et des découvertes postérieures. Nous avons aujourd’hui en France cent physiciens, cent géomètres, qui, quoique beaucoup inférieurs en génie au grand Descartes, sont néanmoins beaucoup plus habiles qu’il n’était en physique et en géométrie, quoiqu’il fût dans ces sciences le plus habile, et de beaucoup le plus habile de son temps ; c’est qu’ils ont profité depuis 70 ans de ses lumières, et de celles de ses disciples.

§ 198

3o Comme il est fort possible que la politique fasse en France un grand progrès d’ici à 20 ou 30 ans, et que l’on ait mis en œuvre les moyens que je propose dans un autre mémoire pour mesurer l’étendue et la justesse d’esprit de ceux qui s’appliqueront à la politique46, il sera aisé de n’employer un jour dans les conseils que des génies de la première classe. Et si l’on perfectionne l’établissement commencé pour le progrès de cette science, il est certain que ceux qui entreront alors dans les emplois publics auront encore plus de lumières que n’en ont ceux qui y sont aujourd’hui, et que nos conseils seront remplis de personnes d’un génie égal, et beaucoup plus habiles dans les diverses parties de la politique que n’était il y a 76 ans le grand cardinal de Richelieu, et c’est ce qu’il fallait prouver.

OBJECTION XVI

§ 199

Le cardinal de Richelieu fit plus pour la France que n’auraient fait soixante hommes aussi habiles que lui, répandus en différents conseils, qui n’auraient eu chacun que la soixantième partie de son autorité, parce qu’ils se seraient toujours opposés aux avis les uns des autres.

Réponse

§ 200

1o Il faut distinguer la délibération d’avec l’exécution. Il est vrai que jusqu’à ce qu’un conseil ait pris une résolution à la pluralité des voix, il y a souvent de la contradiction entre les avis ; mais la chose étant résolue et décidée, il n’y a point d’opposition dans l’exécution : et comme la contradiction donne plus de lumières, on peut dire qu’un conseil composé de dix cardinaux de Richelieu se trompera moins souvent dans ses résolutions que l’un d’entre eux, si personne n’osait le contredire.

§ 201

2o J’ai déjà répondu que le Conseil de l’examen des mémoires politiques serait fort intéressé à appuyer toutes les propositions avantageuses.

§ 202

3o Quand l’on trouve grand nombre de contradictions dans les conseils, c’est une preuve qu’il est composé d’esprits dont le degré de lumière est fort différent : or en supposant qu’ils seront un jour choisis par leurs pareils, entre les génies de la première classe, et entre ceux qui seront les mieux intentionnés pour le bien public, il est impossible qu’il y ait alors tant de contradictions, et qu’il ne s’y trouve pas au contraire beaucoup d’uniformité dans les avis, causée par l’égalité ou par la presque égalité de lumière.

OBJECTION XVII

§ 203

Un Premier ministre recueille seul la gloire du succès de ses entreprises et c’est pour lui un puissant ressort que ne peuvent avoir les membres de divers conseils ; car dès que la gloire se partage en tant de parties, elle ne peut plus être un assez puissant ressort pour surmonter les difficultés, qui demandent souvent de grands efforts d’esprit et de courage.

Réponse

§ 204

1o Qu’importe à l’État qu’un seul homme ait toute la gloire d’une entreprise avantageuse, ou que cette gloire soit partagée, pourvu que la chose soit mûrement examinée et également bien exécutée : or j’ai montré ailleurs que par l’établissement d’un Conseil pour les progrès de la politique, toute proposition avantageuse serait reçue, appuyée et exécutée.

§ 205

2o Un Premier ministre, faute d’assez de lumières, peut, comme nous avons dit, entreprendre une chose qui à tout compter sera très désavantageuse à l’État : or n’est-il pas évident que le Conseil pour le progrès de la politique et les autres conseils, ayant incomparablement plus de lumières qu’un seul homme, seront incomparablement moins sujets à commettre de pareilles fautes.

§ 206

3o Un Premier ministre négligerait des projets très importants, dont il n’était pas l’auteur, pour en exécuter d’autres incomparablement moins avantageux, parce qu’il les avait imaginés : or par l’établissement de la polysynodie, l’État ne sera plus sujet à un pareil inconvénient ; le projet le plus pressé et le plus important passera devant le moins pressé et devant le moins important.

§ 207

4o Je ne vois pas pourquoi un conseiller de l’État ne pourrait pas être excité par la gloire à faire réussir un grand projet dont il serait l’auteur ; car quoique pour le faire rectifier et pour l’exécuter, il soit aidé des lumières et de l’autorité de ses confrères, il est pourtant certain qu’il en recueillera seul toute la gloire du succès. Voilà donc le ressort de la gloire conservé dans toute sa force, pour exciter cinquante ou soixante hommes aussi capables que ce vizir à entreprendre des affaires extraordinaires ; et à l’égard des travaux ordinaires, nous avons montré que la circulation des départements dans les conseils entretiendrait l’émulation entre les membres : or ce ressort ne suffit-il pas pour les faire tous travailler continuellement avec ardeur et à l’envi les uns des autres ? La polysynodie a donc encore de ce côté-ci les mêmes avantages que le vizirat, et n’en a point les inconvénients.

OBJECTION XVIII

§ 208

La décision des affaires, les entreprises, les négociations particulières doivent avoir rapport à un même plan général du gouvernement : or dans la polysynodie chacun des conseillers a son plan général et cette diversité de plans produit nécessairement des décisions qui se contredisent et des embarras dans le mouvement général.

Réponse

§ 209

1o Il n’est pas vrai que les conseillers aient dans le gouvernement des plans généraux qui soient opposés. Il y a huit matières générales qui composent un gouvernement, justice, police, finance, guerre, marine, commerce, affaires étrangères, et affaires de religion : or peut-il y avoir d’autre plan général que de chercher les moyens les plus convenables de perfectionner beaucoup en peu de temps les règlements et les établissements qui ont rapport à ces huit matières générales ? Ces différents conseillers ne peuvent donc avoir des avis opposés que sur le choix de ces moyens, et sur les meilleurs partis qui sont à prendre : or n’est-il pas visible que l’on trouve sur cela plus de lumières dans une assemblée de dix hommes également habiles que dans la tête de l’un de ces dix ? donc chaque conseil se trompera moins souvent qu’un des membres ; donc chaque conseil prendra plus souvent le meilleur parti en chaque affaire ; donc il y aura plus de liaison, plus de rapport dans la décision des affaires particulières au plan général. Car enfin on ne peut pas imaginer un plus grand rapport des décisions des conseillers au plan général d’un bon gouvernement que lorsqu’ils prennent plus souvent, et plus sûrement, le meilleur parti, dans chaque affaire particulière, par rapport au bien général de l’État ; car enfin le meilleur plan général, n’est-ce pas celui qui va le plus droit au plus grand bien de l’État, dans chaque affaire particulière ?

§ 210

Je sais bien que selon l’occasion on doit préférer le progrès d’un genre d’affaire au progrès d’un autre genre d’affaire ; par exemple le grand progrès de la guerre, en certaines occasions, au grand progrès du commerce : mais n’est-il pas évident que lorsqu’il s’agira de cette préférence dans un conseil, les résolutions qui y seront prises seront toujours plus convenables au meilleur plan général, c’est-à-dire au plus grand bien de l’État, que si ces résolutions dépendaient de l’avis d’un seul de ces ministres, qui n’aurait que des lumières égales à chacun des autres, et qui viserait toujours plus à son intérêt particulier qu’à l’intérêt public.

§ 211

2o Quand par malheur un Premier ministre prend les plus mauvais moyens pour perfectionner chacune de ces huit matières principales, il est bien plus difficile de le faire changer de route que de faire changer un conseil qui se serait trompé à la pluralité ; c’est que personne n’oserait contredire le vizir et lui opposer des raisons contraires à son avis, ou si on lui en dit d’assez fortes, on les lui dit trop faiblement ; et il résiste par entêtement, par point d’honneur à ces raisons ; au lieu que dans un conseil où les membres sont égaux, où il n’y a point de dépendance entre les membres, et où il y a toujours un peu de jalousie, la raison est appuyée avec force ; et le parti de la raison, après avoir été battu faute d’assez de lumières, redevient bientôt le parti supérieur par quelque nouvelle expérience, ou par quelque nouvelle réflexion sur les expériences passées.

§ 212

Donnez-nous sûreté suffisante qu’un Premier ministre sera toujours infaillible du côté des lumières, toujours irréprochable du côté de l’intérêt particulier, et que tous ceux qui lui succéderont seront toujours semblables à lui ; et alors nous serons sûrs que ses décisions auront un parfait rapport au plan général, et que ce plan sera toujours le meilleur. Mais comme il est impossible de nous donner pareille sûreté, n’est-il pas évident qu’il faut préférer la polysynodie : c’est-à-dire la forme du gouvernement où il y a plus de lumières à espérer, et où l’intérêt particulier est moins à craindre.

OBJECTION XIX

§ 213

Le grand génie dans ces conseils n’a que sa voix, non plus que le génie médiocre ; ainsi il ne sert pas plus à l’État que le génie médiocre : au lieu que s’il était ou Premier, ou principal, ministre, il rendrait de beaucoup plus grands services au roi et à la patrie.

Réponse

§ 214

1o Le grand génie n’a que sa voix, j’en conviens ; mais il a ses lumières avec lesquelles il peut amener à son sentiment beaucoup d’autres voix ; ainsi il peut toujours par ses lumières être plus utile à l’État qu’un génie médiocre.

§ 215

2o Un grand génie dans une compagnie est bientôt reconnu pour tel par ses camarades ; et non seulement ils lui défèrent davantage, mais si la présidence circule par élection, il est plus souvent président qu’un autre : ainsi, il a dans sa compagnie une autorité proportionnée à ses lumières, et rend par conséquent à l’État des services proportionnés à ses talents.

§ 216

3o Cicéron dans le sénat n’avait que sa voix dans les délibérations, non plus que les sénateurs les moins éclairés ; mais avec ses lumières, et même avec l’autorité qu’il avait acquise par ses lumières, il emportait beaucoup de voix : ainsi, avec son grand génie, il était bien plus utile à sa patrie qu’un sénateur d’un génie médiocre.

§ 217

4o L’autorité d’un vizir d’un génie supérieur est dangereuse, parce qu’elle est souvent employée par l’intérêt particulier contre l’intérêt public ; au lieu que l’autorité de la persuasion uniquement fondée sur la force des raisons ne peut jamais être qu’utile à l’État.

§ 218

5o L’objection suppose une grande supériorité de génie d’un ministre, par comparaison aux génies de ses collègues ; mais si l’on trouve le secret de ne placer à l’avenir dans les conseils que les plus grands génies du royaume, ils seront tous de la même classe, et par conséquent à peu près égaux ; ainsi l’objection fondée sur cette grande inégalité n’aurait plus de lieu : or ce secret n’est pas introuvable, comme je le montre ailleurs.

OBJECTION XX

§ 219

Les grandes fortunes de nos Premiers ministres, ou du moins de nos principaux ministres étaient de grands objets et de grands motifs pour exciter l’émulation ; au lieu que dans la polysynodie il n’y aura plus que des fortunes médiocres à espérer : or affaiblir les motifs, c’est-à-dire le ressort du travail, c’est diminuer le travail même.

Réponse

§ 220

1o Le mot de grand est un terme relatif ; une augmentation de dix mille, de vingt mille livres de revenu de plus peut être une récompense suffisante pour un très grand nombre de grands génies qui n’ont qu’une très petite fortune ; ces appointements peuvent souvent doubler leur revenu : or il n’y a personne pour qui une augmentation du double de son revenu ne soit une récompense considérable.

§ 221

2o Il est vrai que cette augmentation de revenu ne sera pas un grand motif pour ceux qui ont cent mille livres de rente mais ces gens si riches sont ordinairement des génies peu laborieux ; et s’ils ne peuvent être excités à servir leur patrie que par le motif de la belle gloire, l’État, en perdant leur travail dans le ministère, perd peu d’un côté, tandis qu’il gagne beaucoup plus de l’autre par l’acquisition d’un plus grand nombre de grands génies beaucoup plus laborieux qu’il trouve plus facilement parmi les gentilshommes moins riches que parmi les plus riches ; parce que les moins riches sont en beaucoup plus grand nombre.

§ 222

3o Ce qu’il y a de plus désirable dans les emplois, ce n’est pas l’augmentation de revenu ; c’est pour les grandes âmes les moyens d’acquérir de l’estime et de la réputation en travaillant plus utilement que les autres pour le bien public.

§ 223

4o La considération, la distinction, et le relief que donnent les places dans les conseils, est une sorte de bien que ne donnent pas les richesses. Cela est si vrai que sans ce motif les gens riches n’achèteraient pas tous les jours bien cher des charges qui donnent séance dans les parlements et dans le Conseil de justice ou des parties ; qui rapportent très peu de revenu, mais qui donnent beaucoup de considération dans le monde. Le grand pensionnaire de Hollande n’a de la République que dix mille francs d’appointements ; et cependant cette place ne laisse pas d’être fort désirée par beaucoup de grands hommes de la République, soit par des motifs de gloire, soit par des motifs de considération47.

OBJECTION XXI

§ 224

Si vous supposez que le roi assiste quelquefois aux conseils particuliers pour avancer la décision des affaires, on n’aura pas le loisir d’y lire les dépêches entières ; ainsi il faudra en revenir à la coutume des extraits.

Réponse

§ 225

1o Comme le roi n’assistera à ces conseils particuliers qu’à l’occasion d’affaires assez importantes pour être décidées devant lui et assez pressées pour n’être pas portées au Conseil général, on aura alors assez de loisir pour y lire les dépêches entières.

§ 226

2o Si le roi n’a pas assez de loisir pour assister à quelques conseils, le président d’un conseil et le rapporteur de l’affaire peuvent lui faire un rapport abrégé, et un extrait des dépêches, et lui lire le résultat du conseil, fait non sur des extraits, mais sur les dépêches entières et originales : or alors le rapporteur ayant d’un côté le président pour témoin, et ayant pour guide le résultat du conseil particulier, et les extraits des dépêches faites avec ces précautions et cette fidélité, ils ne pourront jamais tromper le roi sur aucun fait tant soit peu important.

OBJECTION XXII

§ 227

La nouvelle forme de gouvernement serait meilleure que l’ancienne, si elle était durable, mais il est aisé de montrer qu’elle ne saurait durer.

§ 228

Le crédit est un bien qui ne peut guère s’augmenter qu’aux dépens du crédit des autres ; il est naturel que les hommes travaillent à l’augmenter, et que les ambitieux y travaillent plus que les autres. Les présidents des conseils sont des hommes ; ainsi pour augmenter leur crédit aux dépens des conseillers de l’État, ils prendront les moyens les plus propres pour se rendre le plus qu’ils pourront les maîtres de la plupart des affaires, et ils auront pour cela deux moyens très faciles. Le premier, c’est de s’accoutumer à proposer recta48 au roi, sans témoins, le plus d’affaires qu’ils pourront, sans les mettre en délibération à leur conseil. Le second, c’est de faire leurs rapports au roi, sans aucuns témoins, de tout ce qui aura été délibéré à ce conseil. Il est visible qu’alors, pouvant dissimuler les raisons du parti opposé au leur, ou les affaiblir, ils se rendront facilement les maîtres des décisions ; et gouverneront ainsi le roi chacun dans leur département, comme les demi-vizirs gouvernaient le feu roi Louis XIV. Et ils le gouverneront avec d’autant plus de sûreté qu’il ne s’apercevra point d’être gouverné.

§ 229

Pour colorer une pareille conduite, ils diront : 1o qu’il y a des affaires pressées, qu’il faut décider sur-le-champ ; 2o qu’il y en a qui demandent du secret, et qu’il n’est pas besoin de les faire ballotter en plein conseil ; 3o qu’il y en a d’autres qui, quoiqu’importantes, sont toutes décidées par elles-mêmes. Qu’enfin il y en a plusieurs qui ne sont pas assez importantes pour occuper une compagnie entière dans ses délibérations ; ils diront que l’expédition des affaires en est plus prompte, qu’après tout le roi voit aussi clairement, lui seul, ce qu’il est plus à propos de faire que tous les conseillers ensemble, qu’il n’y a que les choses difficiles et douteuses où l’on ait besoin de conseil, et qu’il y en a peu de cette espèce pour un grand génie ; enfin les raisons apparentes et flatteuses ne leur manqueront pas.

§ 230

Les présidents prendront ainsi peu à peu, chacun dans leur département, la même autorité qu’avaient les demi-vizirs sous le feu roi ; les conseillers de l’État ne seront plus, pour ainsi dire, que leurs premiers commis, et voilà l’ancien gouvernement rétabli parmi nous sous des noms différents, et la polysynodie redevenue demi-vizirat.

§ 231

Si le roi devient infirme, paresseux ou voluptueux, ou d’une humeur difficile, il s’attachera davantage à un président flatteur, agréable, spirituel, assez ambitieux pour être et fort complaisant et fort laborieux, qu’à un autre qui aura plus de droiture, plus de fermeté et moins d’agréments dans les manières, qui sera moins désintéressé et moins laborieux ; et l’on verra que les places des présidents venant à vaquer, le roi réunira deux ou trois places sur une seule tête, et voilà le véritable vizirat qui reviendra parmi nous par degrés insensibles.

§ 232

Si le roi craint le travail, s’il devient vieux, il se trouvera d’autant plus disposé à se confier à celui qui s’offre de le décharger de toute la peine. D’ailleurs plus le roi aura bonne opinion de sa propre capacité, et du peu d’habileté des autres, plus il se trouvera disposé à écouter les choses que lui dira le président, pour lui faire mépriser les avis des conseillers, et même pour les faire regarder les uns comme des fainéants, des moqueurs, des indiscrets, des ignorants ; les autres pour des envieux, pour des mutins, pour des factieux ; et quelques-uns pour gens capables de corruption.

§ 233

On peut dire qu’en faisant attention d’un côté au penchant que les rois, comme la plupart des autres hommes, ont à la paresse, à la volupté et à la présomption, et qu’en faisant attention de l’autre à l’ambition, qui est naturelle aux principaux ministres, tout gouvernement monarchique tend naturellement, et par son propre poids, au vizirat, et s’en approche sensiblement tous les jours, comme tout gouvernement républicain s’approche tous les jours naturellement du monarchique.

§ 234

Si nous avions sûreté suffisante d’avoir toujours pour présidents de véritables Catons, qui, par amour de la belle gloire et de la vertu, penchassent toujours davantage vers le bien de l’État que vers leur intérêt particulier, j’avoue que mon objection n’aurait aucun fondement, mais plus l’homme est ambitieux, plus il est capable d’une profonde hypocrisie, jusqu’à ce qu’il puisse se montrer impunément dans tout son naturel. Et qu’y a-t-il de plus ordinaire que de voir rechercher avec le plus d’empressement les plus hautes places, par ceux qui ont le plus de cette sorte d’ambition, qui approche plus du vice que de la vertu ?

§ 235

Après tout, la polysynodie, cette forme de gouvernement si belle dans la spéculation, doit être regardée comme un gouvernement contre nature, qui par conséquent ne saurait durer, surtout tandis que la présidence sera permanente, et que l’on n’aura point trouvé le secret de partager l’autorité également, ou presque également entre les conseillers de l’État, ce qui est un secret introuvable. Or dès que la polysynodie n’est pas durable, il valait autant s’en tenir à l’ancienne forme de gouvernement, à laquelle nous étions tous accoutumés ; et se servir de trois ou quatre demi-vizirs, ou prendre un Premier ministre, un Premier vizir, qui eût lui-même choisi les vizirs subalternes à sa fantaisie.

Réponse

§ 236

Cette objection a quelque chose de spécieux49 ; mais on va voir qu’en effet elle n’a rien de solide.

§ 237

Le Régent, non plus que le feu duc de Bourgogne, en établissant la polysynodie, n’a songé qu’à la forme de gouvernement avec laquelle il pût voir plus souvent la vérité des faits, et acquérir les lumières de beaucoup d’habiles gens, en travaillant beaucoup avec eux tous, et assistant à toutes les discussions d’affaires très importantes à l’État. Je conviens qu’il n’a pas songé encore à perfectionner cet établissement, au point que les rois fainéants et voluptueux pussent en tirer plus d’avantage que du vizirat ; mais la chose est possible : et comme le plus difficile est fait, ce qui reste à faire est très aisé.

§ 238

1o Il est vrai que l’ambition de ceux qui présideront aux conseils les fera toujours tendre à augmenter leur crédit aux dépens des autres membres du conseil ; et que si l’on ne trouve pas le moyen de diriger et de refréner l’ambition déréglée des présidents trop ambitieux, ils ruineront peu à peu, comme de concert, le plus bel établissement que l’on puisse imaginer. C’est un inconvénient fondé sur la nature des hommes ; mais enfin il y a un remède tout trouvé, c’est d’établir l’égalité entière dans les membres, et de les faire circuler dans tous les départements, et surtout de faire circuler entre eux la présidence : ainsi chaque conseil peut tous les deux ou trois ans proposer trois conseillers, dont le Régent choisira un pour président.

§ 239

Il est visible que ce remède est infaillible, puisqu’alors les présidents, pour être élus une autre fois, n’oseront rien faire pour empiéter sur l’autorité de ceux qui peuvent leur donner ou leur refuser leur voix pour l’élection : plus ils seront ambitieux, plus ils craindront de passer pour tels. On peut donc remédier par art à l’inconvénient de la nature : et ce remède, c’est la circulation de la présidence.

§ 240

2o Nous avons déjà dit qu’il est facile au Régent d’ordonner aux présidents de ne lui parler que des affaires proposées au conseil, et de ne lui en parler qu’en présence du rapporteur de chaque affaire, ou du conseiller de semaine : et effectivement, ce qui est assez important pour ne pouvoir être décidé que par le Régent ou par le roi, n’est-il pas assez important pour être mis en délibération au conseil ? Et si le président ne veut dire au Régent, au roi, au Conseil général que la vérité, pourquoi craindrait-il d’avoir un témoin de sa conduite ?

§ 241

3o Il est vrai que les départements ne sont pas égaux, et qu’il y en a qui ont quatre fois plus d’autorité que d’autres ; cela ne peut pas être autrement par la nature des affaires. Il est vrai même qu’en ce sens il est impossible que l’autorité soit également partagée entre les conseillers d’un même conseil ; mais dès que la circulation des départements sera établie, il est visible que les membres ayant tour à tour les départements de la plus grande autorité, cet expédient rendra le partage de cette autorité entre les membres tout aussi égal qu’on puisse le rendre : or cette sorte d’égalité ne sera-t-elle pas suffisante pour empêcher l’intérêt particulier de ruiner peu à peu un établissement si avantageux pour l’intérêt public.

§ 242

Alors l’ambition des conseillers de l’État ne pourra plus tourner à la ruine du gouvernement ; cette passion, qui est si naturelle à l’homme, si utile et en même temps si dangereuse à la société, ne deviendra qu’une émulation louable, et tournera ainsi au profit du roi et de la patrie. Or mettre en œuvre les passions des hommes pour l’intérêt commun, lors même qu’ils n’agissent que pour leur intérêt particulier, c’est, comme nous avons dit, avoir trouvé, par rapport à cet établissement, ce qu’il y a de plus difficile et de plus important dans la politique ; et dès que pour rendre solide l’établissement de la polysynodie, le Régent n’a qu’à donner un peu plus d’étendue dans la pratique à cette vue merveilleuse qu’il a eue le premier pour faire circuler les départements, l’objection contre la durée de cet établissement n’a plus de force.

OBJECTION XXIII

§ 243

Il y a un grand obstacle à la circulation de la présidence ; c’est que la chose n’a pas été ainsi établie dès le commencement, et que ceux qui ont une fois compté de présider toujours aux autres ne sauraient plus se résoudre à en être présidés ; surtout si les présidents sont titrés, voudront-ils avoir séance après un homme non titré ? Ainsi l’on voit que cette circulation, si belle dans la spéculation, devient impossible dans la pratique.

Réponse

§ 244

1o Il n’est pas vrai que la présidence soit établie comme permanente : il n’y a sur cela aucune déclaration publique ; ainsi le roi peut déclarer qu’elle ne durera à l’avenir que deux ou trois ans.

§ 245

2o Supposé que les présidents se soient attendus, quoique sans fondement légitime, à présider toujours, ne peut-on pas trouver moyen de les dédommager de cette attente ? On peut conserver les mêmes appointements aux ex-présidents, on peut les destiner, comme nous avons dit, au Conseil général, ils peuvent même espérer de devenir présidents. Enfin à quelque prix que l’on mette ce dédommagement, qui n’est que passager, peut-il jamais être mis en balance contre un avantage de la dernière importance, puisqu’il s’agit de rendre parfaitement solide un établissement dont le royaume peut attendre des biens inestimables ?

§ 246

3o Quand le président aime plus la patrie que son intérêt particulier, il ne prétend point de dédommagement en pareil cas ; il se contente de la seconde place après avoir occupé la première ; il se contente de la réputation distinguée qu’il peut y avoir acquise. Sous Louis XI et sous les rois qui le précédèrent, on voyait souvent dans le parlement et dans la chambre des comptes le premier président circuler : le premier président d’une année devenait second président l’année suivante et quelquefois troisième président la troisième année et redevenait quelquefois premier président ; mais s’il était continué plus d’un an, il lui fallait une nouvelle commission : or ce qui a déjà été pratiqué peut-il être regardé comme impraticable ? Mais quand un règlement très utile n’aurait point encore été mis en usage, s’ensuit-il qu’on ne doit jamais l’y mettre ?50

§ 247

4o Je dis que le président, s’il est bon citoyen, ne demande pas mieux que de servir sa patrie dans la seconde place, quand les lois qui regardent la conservation de la liberté et la perfection du gouvernement ne lui permettent pas de continuer à la servir dans la première ; il ne demande point de dédommagement pour cela, parce qu’il est bon sujet, bon citoyen : la bonté envers la patrie le porte à faire plaisir à son pays, sans espérance de récompense ; il cède volontiers de ses droits, sans demander de dédommagement ; et l’on peut dire même qu’une pareille conduite, noble, généreuse, désintéressée, produit nécessairement une grande gloire, une grande distinction, qui est elle-même un grand dédommagement. Le grand Scipion, lieutenant de son frère51 dans l’armée contre Antiochus, ne demandait point de dédommagement à la république pour servir comme lieutenant ; c’est qu’aux yeux du public il se trouvait dans une place plus brillante et plus élevée dans sa qualité de lieutenant que s’il eût été le général. Le grand relief de bon citoyen, c’est de rendre le plus grand service à son roi, à sa patrie, en se contentant des moindres récompenses ; c’est de mettre ces récompenses au rabais, et de pousser ce rabais plus loin que ses concurrents. Je ne blâme pourtant pas ceux qui veulent bien servir et être bien payés, ils sont justes sans être bons ; mais ceux qui rendent service égal, et qui se contentent à beaucoup moins, sont plus que justes ; ils sont bons envers leur patrie et sont sans doute beaucoup plus vertueux et beaucoup plus louables.

§ 248

5o Je dis ceci en passant, pour marquer qu’un président titré, qui, pour le bien de la patrie, demanderait à être présidé à son tour par un homme non titré, loin de faire quelque chose contre son véritable honneur, et contre sa véritable grandeur, en deviendrait beaucoup plus grand aux yeux même du public qui est connaisseur très délicat sur la vertu et sur le désintéressement. J’ai vu de pareils sentiments dans feu M. de Vauban ; mais dans un pays où l’amour de la patrie s’est presque éteint, il faut proposer d’autres expédients proportionnés à nos mœurs présentes : ainsi je conclus toujours au plein et parfait dédommagement des présidents qui préféreront leur petit intérêt particulier au grand intérêt du roi et de l’État.

§ 249

6o À l’égard de la délicatesse que les hommes ont sur le rang, c’est une prétention juste ; mais c’est un intérêt particulier de peu d’importance, qui ne doit pas nuire aux affaires publiques, surtout lorsqu’elles sont d’une très grande importance : ainsi pour ne faire de peine à personne en particulier, et pour ne nuire en rien aux prétentions des différents corps sur les rangs, le roi n’a qu’à statuer, par une déclaration, que la place que l’on prendra dans les conseils ne décidera de rien sur la préséance dans les autres lieux ; alors la séance à la dernière place ne nuira en rien au conseiller d’État, soit pour la séance au parlement, à la cour ou ailleurs ; et ainsi il n’aura point à craindre les reproches des confrères qu’il aura dans un autre corps, et il se placera au conseil par ancienneté de réception. Nous avons à l’Académie française des cardinaux, des maréchaux de France et des ducs-pairs, qui ne perdent rien du rang qu’ils tiennent ailleurs pour être assis à l’Académie, au-dessous d’un simple académicien, et présidés par un homme sans naissance, et même moins ancien de réception.

§ 250

7o Par cette déclaration on ouvrira la porte des conseils à des personnes très habiles et zélées pour le bien public, que quelques scrupules sur leur rang, ou sur le rang du corps dont ils sont, en tiennent éloignés. Les conseillers sont censés égaux dans le conseil, comme les académiciens dans l’Académie, parce qu’ils ont voix égale ; mais au sortir du conseil chacun reprend le rang qu’il a ailleurs : ainsi les droits et les prétentions sur les préséances demeurent dans leur entier, et le service de l’État va son train, et n’en souffre aucun préjudice.

§ 251

8o Quand dans les conseils on devrait se passer de membres titrés, l’État n’en souffrirait que dans un cas, qui est qu’il fût impossible de trouver dans des personnes d’un moindre rang autant de capacité, d’application au travail, et de zèle pour la patrie, qu’il s’en trouve dans les personnes nées dans un rang plus élevé ; mais jusqu’ici je n’ai vu personne qui ait foi à cette impossibilité.

§ 252

9o Je sais bien que si les finances d’un État se trouvaient dans un extrême désordre, et dans un entier décréditement, il serait très sage pour y apporter un prompt remède de donner alors au plus habile toute ou presque toute l’autorité du Conseil de finance. Il est certain que l’arrangement se fait plus promptement par un seul que par plusieurs. Mais 1o cette autorité réunie en un seul ne regarde qu’un conseil particulier. 2o Elle n’est nécessaire que lorsque les affaires sont dans un extrême désordre, ce qui est rare. 3o Dès que le plus habile aura fait en sorte par ses soins que les charges de l’État soient régulièrement payées, dès qu’il aura ainsi rétabli l’ordre et le crédit, il sera plus avantageux que tout se règle dans la suite à la pluralité des voix que par un seul ; car alors le Conseil de finance, outre les lumières de ce plus habile, aura encore les lumières des autres conseillers, que l’on peut supposer presque aussi habiles, surtout si dans la suite le roi prend la voie de se faire proposer les trois meilleurs sujets. Or comme le plus habile n’est pas pour cela infaillible ; ses confrères le dissuaderont quelquefois des erreurs où il peut tomber, ou du moins ils empêcheront que ses erreurs ne soient jamais préjudiciables à l’État.

§ 253

On voit donc que les obstacles, qui se présentent au perfectionnement, et surtout à l’affermissement de la nouvelle forme de gouvernement, sont si faciles à lever qu’ils ne méritent presque pas le nom d’obstacles.

OBJECTION XXIV

§ 254

Un établissement fondé sur de si grands avantages serait durable, si les Français pouvaient se flatter d’avoir toujours des rois fort prudents ; mais on a vu à Rome des Nérons, des Caligulas, et d’autres fous de même espèce ; pourquoi n’en pourrait-on pas voir ailleurs ? ils sont maîtres des armées, ils peuvent faire mourir, sans forme de procès, ceux qui réclameront contre le renversement des lois, ou qui voudraient faire des remontrances ; alors les lois fondamentales d’un État, les meilleures règles établies, sont-ce autre chose entre les mains des tyrans hardis et insensés que des règles de plomb, qu’ils rompent, ou qu’ils fléchissent, comme ils veulent au gré de leurs favoris ?

Réponse

§ 255

1o Les Nérons sont des monstres assez rares, et en attendant qu’il en naisse parmi nous, qui soient capables d’agir évidemment contre leurs plus grands intérêts, en renversant les lois fondamentales, l’État peut beaucoup profiter de la durée de ce salutaire établissement.

§ 256

2o Il est très possible que le Régent, il est très possible qu’un roi de France signe avec les potentats d’Europe le traité de police européenne, inventé par Henri le Grand, pour conserver les lois fondamentales de chaque État52 : or la société européenne étant garante de l’exécution des capitulations impériales pour l’Allemagne53, des capitulations parlementaires pour l’Angleterre54, des pacta conventa55 pour la Pologne, ne pourrait-elle pas l’être aussi de l’exécution des capitulations royales signées aux sacres des rois, pour la forme du gouvernement, lorsque cette forme serait passée en loi fondamentale ? Et, après tout, garantir les rois de tomber dans la tyrannie des Nérons, n’est-ce pas les garantir eux et leur postérité de leur ruine totale ?

§ 257

3o On peut faire passer le règlement de la polysynodie en forme de loi fondamentale dans les États généraux, et la faire jurer au sacre des rois, et lui donner ainsi la même autorité que la loi salique, qui donne au roi tout son droit, au préjudice des descendants des filles des rois.

OBJECTION XXV

§ 258

Ce qui dégoûte de travailler à former des établissements avantageux pour les rois et pour leurs sujets, c’est leur peu de solidité ; un jeune imprudent, présomptueux, étourdi, poussé par un grand nombre de jeunes présomptueux, ses flatteurs et ses favoris, soutenu par quelques ministres ambitieux, peut renverser en un jour ce qui a coûté dix ans de travail à un prince très sensé à établir et à perfectionner.

§ 259

Je veux que quelque politique ait démontré évidemment que la polysynodie est beaucoup plus avantageuse pour le roi que le vizirat et que le demi-vizirat ; si cette démonstration n’est pas connue de tout le monde, si elle est oubliée, à quoi servira-t-elle ?

§ 260

Si cette forme de gouvernement ne passe en forme de loi fondamentale de l’État, le roi et ses favoris daigneraient-ils jeter les yeux sur les preuves de cette démonstration ? et comment donner à cet établissement la forme de loi fondamentale, qu’en ordonnant en pleins États généraux que les rois jureraient de l’observer comme les autres lois fondamentales ?

Réponse

§ 261

Qui empêche le Régent, qui empêche le roi de faire travailler à cette démonstration ? Qui empêche quand elle sera perfectionnée, d’y ajouter copie des édits, des déclarations et des autres statuts qui auront servi à former et à perfectionner cet établissement ? Qui empêche de faire recevoir dans les États généraux cette forme de gouvernement comme loi fondamentale ? Qui empêche de mettre en dépôt des copies authentiques signées de lui, tant des édits et déclarations que de l’ordonnance des États généraux, et du mémoire fondamental des motifs de ces actes, dans les greffes de tous les parlements, et de toutes les compagnies supérieures ? Qui empêche de faire imprimer le tout et d’enseigner ces motifs dans les écoles politiques, quand il y en aura d’établies ; afin que les grands avantages de cette loi soient toujours présents aux yeux de tout le monde et que nul n’ose proposer de la renverser sans être sûr de s’attirer le mépris de tous les gens sensés et la haine publique de la nation.

OBJECTION XXVI

§ 262

Votre proposition pour donner aux ex-présidents l’entrée et voix délibérative dans les autres conseils, afin qu’ils puissent s’instruire plus exactement de plusieurs genres d’affaires et devenir plus capables d’occuper dignement une place dans le Conseil général, priverait le conseil particulier, où ils ont présidé, de leurs lumières.

Réponse

§ 263

1o L’ex-président ne serait pas obligé de s’absenter tout à fait du conseil où il aurait présidé ; car ce conseil ne tenant pas tous les jours, il n’assisterait à un autre conseil que le jour où le sien vaquerait.

§ 264

2o S’il s’absentait de son conseil, ce serait pour porter ses lumières et son travail dans un autre, et pour mieux servir l’État un jour dans le Conseil général ; d’ailleurs la place qu’il quitterait par exemple dans le Conseil de finance, pour entrer dans le Conseil de commerce, serait remplacée par un ex-président du Conseil de commerce, qui viendrait travailler au Conseil de finance. Cette circulation des ex-présidents en divers conseils serait un moyen de former de ces grands génies capables de concevoir des projets beaucoup plus étendus et beaucoup plus réguliers, pour faire faire au gouvernement un progrès beaucoup plus grand, et beaucoup plus prompt.

§ 265

3o L’ex-président qui n’aurait point de vue pour être un jour placé dans le Conseil général se dispenserait, s’il voulait, d’aller s’instruire de tous les genres d’affaires dans les autres conseils, il pourrait se charger du département qu’avait le nouveau président.

§ 266

4o Les plus habiles conviennent qu’une des causes qui contribuaient le plus à former de grands hommes chez les Romains, du temps de la République, c’est qu’ils se mêlaient également du gouvernement civil et du gouvernement militaire ; et souvent même de la partie du gouvernement qui regardait la religion. Les talents de nos grands esprits sont présentement bornés à un genre d’affaires ; c’est ce qui fait qu’entre différents établissements utiles qui se proposent, nos plus habiles ministres ne sauraient quelquefois décider avec sûreté lequel est préférable, et de combien il est préférable aux autres.

§ 267

5o L’homme de guerre jugera bien entre deux établissements, qui regardent la guerre, lequel est le plus utile ; mais il ne saurait juger lequel est préférable entre un établissement de guerre et un établissement de police, de finance, de commerce, etc. Cependant faute de cette étendue de connaissance dans chaque conseiller du Conseil général, il arrivera souvent que dans ce conseil, le parti le moins avantageux sera préféré ; et d’ailleurs l’on emploie quelquefois un fonds, et un temps précieux, à faire un établissement de peu de conséquence, tandis que l’on pourrait employer le même temps et les mêmes deniers à en former un autre, qui serait cent fois plus important.

§ 268

6o Les hommes ne sont pas assez heureux pour n’avoir point d’inconvénient à craindre, quelque forme de gouvernement qu’ils choisissent ; mais la plus dangereuse est celle où ceux qui ont l’autorité entre les mains peuvent en abuser impunément ; c’est ce que j’appelle despotisme. Or chacun dans son emploi, quand cet emploi est regardé comme fixe et permanent, a bien plus de facilité d’abuser de son autorité impunément, et d’y exercer peu à peu une espèce de despotisme ; et l’on sait que quand l’homme public ne croit point avoir de compte à rendre de ses actions, ses fantaisies, ses intérêts particuliers ont plus de part à sa conduite que la raison, je veux dire, que l’intérêt public. Mais qu’il craigne pour juge de ses actions un successeur son rival, il aura une conduite différente, et par conséquent très utile à sa patrie.

§ 269

7o Consultez la forme de gouvernement des plus sages communautés religieuses ; pourquoi y pratique-t-on dans toutes la circulation dans la supériorité ? C’est que les associés redoutent le despotisme comme la source des plus grands inconvénients de la société. L’abus de l’autorité vient de deux sources principales. 1o Moins de lumières pour voir en chaque occasion ce qui est le meilleur à la société que l’on gouverne. 2o Moins de ressort pour préférer l’intérêt public de cette société à son intérêt particulier : ils peuvent craindre en redevenant subalternes qu’on ne leur reproche leurs fautes passées, ils peuvent désirer une nouvelle place de supérieur ; or cette crainte et ce désir sont un ressort de moins, que n’ont pas les supérieurs perpétuels pour se bien gouverner. Et je ne sais si la première source de la corruption qui s’est mise dans les monastères ne vient pas de ce qu’autrefois il n’y avait point de circulation dans la supériorité ; les abbés étaient perpétuels : or un abbé qui se relâchait n’avait pas de peine à introduire peu à peu le relâchement dans sa maison.

OBJECTION XXVII

§ 270

Je crois bien que pendant la Régence, lorsqu’il s’agira de nommer de nouveaux conseillers de l’État à des places vacantes, le Régent y nommera des sujets excellents, et tels que ces conseils auraient eux-mêmes choisis, s’ils avaient eu la liberté du choix ; mais quand après la Régence, la porte sera ouverte à la faveur, à la recommandation, quand elle sera ouverte à l’or, à la corruption, ces places mêmes se vendront sous-main, non aux honnêtes gens, qui se feraient scrupule de les acheter, mais à des fripons, qui achèteront l’autorité et le pouvoir de piller impunément, et qui vendront à leur tour la justice et l’injustice.

§ 271

Je conviens que si, présentement que les conseils sont pleins de membres que la réputation de leur probité et de leurs lumières y a placés, le Régent leur donnait droit de se choisir des membres, ils en choisiraient de tels, qu’ils feraient honneur à leur compagnie ; mais le Régent voudra-t-il renoncer au droit du choix ? J’en dis autant du roi régnant et des rois futurs : donc à ne juger de l’avenir que par la nature des hommes, qui aimeront toujours peu l’intérêt public, et beaucoup leur intérêt particulier ; à juger du crédit des favoris et des maîtresses ; ces conseils se rempliront peu à peu de gens corrompus et de peu de capacité, à peu près comme il est arrivé aux conseils de Madrid en moins d’un siècle ; parce que Philippe II qui les établit, ou du moins qui les réforma, ne songea pas à laisser jouir de son vivant ces conseils du droit de lui présenter trois sujets à chaque place vacante, et de défendre sous peine d’exclusion toutes sortes de recommandations et de sollicitations56.

§ 272

Il est évident que les membres d’une compagnie de gens habiles et de probité connaissent mieux que le roi, soit par eux-mêmes, soit par leurs amis, tous ceux qui sont les plus dignes d’y entrer ; ils sont plus intéressés à choisir ceux qui peuvent faire plus d’honneur à la compagnie, et qui peuvent produire plus d’utilité à l’État, dont ils font partie, qu’à choisir pour compagnons des gens de médiocre probité et de médiocre esprit.

§ 273

Il est évident, de même, que le roi n’a point de plus grand intérêt, lorsqu’il a à choisir, sinon que ce choix tombe sur le meilleur sujet, ou sur l’un des trois meilleurs que l’on y puisse placer.

§ 274

Il est certain que le roi s’épargnerait ainsi la peine de chagriner cent refusés, et leurs protecteurs et leurs protectrices ; il épargnerait la peine qu’il y a à faire une injustice au particulier et au public, et s’épargnerait à lui-même un grand préjudice ; parce qu’il ne serait plus forcé de choisir le moins digne, pour plaire à une personne qui est en faveur.

§ 275

Mais enfin les courtisans, les favoris détourneront toujours le Régent, le roi de laisser ce choix aux conseils ; et effectivement le favori y perdrait, si au lieu de pouvoir choisir sur trois cents mauvais, il ne pouvait plus choisir que sur trois excellents, dont aucun ne serait ni parent, ni ami de ce favori, ni capable de lui promettre aucun présent.

§ 276

Il faut compter que dans la société, l’intérêt particulier combat incessamment et fortement contre l’intérêt public, et devient souvent supérieur, et ruine la société ; à moins que le législateur ne dispose les lois et les règlements de sorte que les particuliers ne puissent avancer vers leur propre intérêt qu’à proportion qu’ils procureront l’intérêt des autres ; et ce sont ces règlements qu’il est malaisé de trouver en chaque matière, et encore plus malaisé d’établir.

Réponse

§ 277

1o Je ne vois pas pourquoi le Régent ne donnerait pas aux conseils le droit d’élire trois sujets, et ne ferait pas des statuts pour la forme de cette élection ; s’il est vrai que c’est le moyen le plus propre pour faire durer cet établissement, et pour remplir toujours les conseils des meilleurs sujets du royaume.

§ 278

2o Dès qu’il serait établi que ce serait du nombre des intendants et des ex-intendants que l’on choisirait la plupart des conseillers de l’État, que ce serait ceux qui se distingueraient le plus par leur travail pour l’utilité publique, et que les recommandations des femmes et des favoris n’y pourraient presque rien : les prétendants s’attacheraient bien plus à s’acquitter dignement de leurs emplois, et à étudier à fond les choses qui y ont plus de rapport, qu’à perdre la plus grande partie de leur temps à faire la cour à ceux qui sont en faveur, et aux favoris des favoris.

§ 279

Si l’on y prend bien garde, les rois n’ont rien à donner, ils n’ont rien à distribuer, que comme juges entre ceux qui ont rendu ou qui peuvent rendre plus de service à l’État ; ils n’ont rien de mieux à faire que de juger alors selon les règles les plus étroites de la justice ; on peut dire même que l’observation exacte de cette justice est leur plus grand intérêt, et qu’elle est également l’effet de la plus haute vertu, comme de la plus profonde habileté. Je parle plus amplement de l’avantage que le roi tirerait d’accorder aux compagnies ce droit de proposer trois sujets dans le discours pour les dignités personnelles57.

OBJECTION XXVIII

§ 280

Il est vrai que par la circulation les conseillers seront instruits de plus de matières ; mais ils seront moins profonds en chacune ; d’ailleurs il faudra au moins trois mois à chacun d’eux pour se mettre bien au fait de la nouvelle matière, et pendant ce temps-là les affaires en souffriront.

Réponse

§ 281

1o Celui qui rapporte à un conseil une affaire la rapporte bien mieux quand il connaît à fond plusieurs matières, auxquelles cette affaire a rapport, que lorsqu’il n’en a qu’une connaissance très superficielle. Or la plupart des matières d’un même conseil ont entre elles un rapport, qu’il est important de connaître exactement, pour mieux choisir les principes de décision : ainsi il est évident que la meilleure manière d’être profond dans une matière, c’est de la voir d’un point de vue plus élevé, pour en connaître plus facilement les rapports.

§ 282

2o Tout le monde sait qu’un homme de finance, qui est accoutumé à rapporter et à expédier une espèce d’affaire, et qui a ouï rapporter pendant quatre ou cinq ans un grand nombre d’affaires, dont il va être chargé, ne sera pas quinze jours sans être au fait du détail de cette espèce d’affaire, et peut dès les premiers jours faire un rapport très sensé sur les principes nécessaires à la décision.

§ 283

3o Comme celui qui en sort connaît bien la matière et que le reste des conseillers la connaissent aussi un peu, on voit qu’il n’y a point à craindre que sur les premiers rapports d’un rapporteur nouveau, le conseil prenne de mauvais partis ; les affaires seront donc aussi promptement et aussi sagement décidées et expédiées dans les commencements du changement du département ; donc elles n’en souffriront point.

§ 284

4o Quand elles en souffriraient quelque peu dans les commencements, ce qu’elles y gagneraient dans la suite par l’augmentation de lumières récompense avantageusement de cette perte.

§ 285

5o Quand cette perte, que l’on suppose qui se fera dans ce commencement, ne serait pas récompensée par la suite, elle ne pourrait jamais être mise en balance avec la moitié des inconvénients attachés à la non-circulation, ni à tous les avantages positifs de la circulation dont nous avons parlé.

OBJECTION XXIX

§ 286

Je comprends bien que pour éviter les malversations des secrétaires, il est à propos qu’ils changent aussi de département ; mais qui est-ce qui mettra le nouveau conseiller au fait, si le secrétaire ancien ne travaille pas avec lui ?

Réponse

§ 287

Je suppose un secrétaire ou deux sous-secrétaires dans chaque département ; or il suffit de laisser huit jours le secrétaire dans son emploi ancien, pour mettre au fait pendant ce temps-là le conseiller qui commence à travailler, et pour instruire en même temps ces deux sous-secrétaires ; et huit jours après, chaque secrétaire sera mis au fait de son nouvel emploi, tant par son supérieur que par les deux sous-secrétaires. Et puis quand il aura quelque doute, quelque éclaircissement à demander, les secrétaires savent bien où se trouver, et tout cela se fait sans que ni les affaires, ni les particuliers en souffrent presque rien.

§ 288

On peut dire même que les secrétaires, en profitant ainsi des lumières des uns et des autres, en deviendront beaucoup plus habiles pour rendre les expéditions plus promptes, et le travail beaucoup plus facile ; ce qui sera au contraire un nouvel avantage pour les affaires.

§ 289

Enfin si le Régent doute encore sur les avantages et sur la possibilité de la circulation, il n’a qu’à prier quelqu’un de ceux qui ne l’approuvent pas de mettre ses raisons par écrit ; il n’aura qu’à faire examiner ensuite le pour et le contre au Conseil de l’examen : cette méthode est toute simple, il n’y a point d’obscurité qu’on n’éclaircisse, il n’y a point d’obstacles surmontables que l’on ne puisse surmonter avec une pareille méthode ; et le roi l’aura toujours sous sa main, quand le conseil sera perfectionné.

OBJECTION XXX

§ 290

Le Conseil de religion serait utile à l’État, s’il était continuellement occupé à trouver les moyens non seulement de concilier les maximes saintes de la religion avec les vues raisonnables de la politique ; et à faire rapporter tout à la pratique de la charité, comme au but commun, et au but principal de l’une et de l’autre, but où elles tendent, l’une pour rendre les hommes heureux dans la vie présente, l’autre pour les rendre heureux dans la vie future.

§ 291

Ce conseil serait utile à l’État et à l’Église, si l’on y distribuait des récompenses à ceux qui donneraient les meilleurs mémoires pour rapprocher de plus en plus la meilleure politique de la meilleure discipline, et la meilleure discipline de la meilleure politique ; et il y a cent articles importants où elles s’éloignent l’une de l’autre, et où elles ne s’approchent pas assez, et qui demanderaient de bons règlements. Ce conseil serait utile s’il proposait à ceux qui aspirent aux bénéfices les moyens de servir l’Église et l’État par de bons mémoires et par d’autres bons ouvrages ; ils montreraient par leurs travaux la différence de leurs talents, surtout en éclaircissant les usurpations romaines : ce conseil serait utile s’il pouvait ainsi, en connaissance de cause, proposer au roi les trois meilleurs sujets pour chaque bénéfice, en observant de préférer pour les grandes abbayes, et pour les évêchés, ceux qui ont de la naissance et du mérite, à ceux qui n’ont que du mérite58.

§ 292

Mais pour cela, il faudrait que ce conseil fût composé d’un plus grand nombre d’évêques et d’ex-évêques, et de conseillers séculiers, tous choisis entre les plus habiles tant dans la politique que dans la doctrine et dans la discipline de l’Église, afin de donner à cette assemblée encore plus d’autorité sur les esprits : or cela n’étant pas ainsi, ce conseil n’est presque d’aucune utilité.

Réponse

§ 293

Rien n’empêche que l’on n’ajoute à ce conseil un nombre suffisant de conseillers ; rien n’empêche que l’on n’y délibère de toutes ces matières ; rien n’empêche que ce conseil ne puisse tous les jours comme les autres conseils recevoir quelque degré de perfection : il est déjà très utile, mais rien n’empêche qu’il ne puisse devenir d’une beaucoup plus grande utilité.

OBJECTION XXXI

§ 294

L’État est surchargé de dettes, et cependant les appointements des conseillers de l’État et de leurs commis, montent à plus de quatorze cent mille livres ; au lieu que sous le demi-vizirat, ces appointements n’allaient pas à sept cent mille livres59.

Réponse

§ 295

1o La différence ne peut jamais être de cinq cent mille livres, et c’est peu de chose en comparaison des grands avantages que procure la polysynodie.

§ 296

2o Tout le monde sait que les vizirs et les demi-vizirs se sont fort enrichis dans leur ministère ; je veux bien croire que ce n’a pas été par des voies illégitimes ; mais il demeure constant que soit présents, soit dons, soit gratifications, c’est toujours aux dépens de l’État. Le cardinal Mazarin en dix-huit ans de ministère, outre la grande dépense de sa maison, a amassé plus de 36 millions, qu’il a donnés à ses neveux et à ses nièces60 ; il amassait donc deux millions par an aux dépens de l’État.

§ 297

3o Si on voulait examiner les fortunes des sous-ministres et de leurs commis qui ont eu part aux affaires publiques durant son ministère, on trouverait que tous ensemble ils n’ont pas moins amassé que leur maître, à peu près comme les branches d’un arbre profitent toutes ensemble, et pèsent à peu près autant que leur tronc : ainsi au lieu de dire que le vizirat coûtait à l’État 500 mille livres de moins que la polysynodie ne lui coûte présentement, on peut dire au contraire avec beaucoup de fondement que cette polysynodie épargne à l’État au moins trois millions cinq cent mille livres par an.

§ 298

Je ne donne point pour exemple le demi-vizirat du dernier règne ; je ne veux point désobliger des familles que j’aime, que j’honore, que je respecte ; et d’ailleurs ce que j’ai apporté en preuve contre le vizirat sert de preuve égale, ou à peu près égale, contre le demi-vizirat.

§ 299

4o La raison de cette épargne de l’État, c’est 1o que les conseillers de l’État ne veulent et n’oseraient faire aucun profit illégitime, ni recevoir aucun présent des sujets du roi : or on sait assez que les commis pouvaient en recevoir autrefois, surtout lorsque les sous-ministres leurs maîtres y avaient part, et que ces sous-ministres n’avaient rien à craindre, pourvu que le Premier ministre, ou le Vizir, y eût aussi une part proportionnée. 2o Les conseillers de l’État s’observent trop les uns les autres pour oser rien faire contre le devoir le plus exact ; ainsi on peut dire que leur mutuelle jalousie tourne au profit de l’État. 3o Si le roi faisait quelque gratification ou présent à l’un d’eux, il offenserait tous ceux qui méritent et qui croient mériter également : or la crainte qu’aura le roi de désobliger le plus grand nombre par de pareilles distinctions tournera encore au profit de l’État. Je ne crois donc pas qu’il soit nécessaire de rien retrancher de leurs appointements.

§ 300

5o Quand la polysynodie coûterait à l’État en gages et appointements le double, le quadruple du vizirat ; s’il n’y a pas le quart des friponneries et des malversations dans la polysynodie que dans le vizirat et dans le demi-vizirat ; si la polysynodie apporte cent fois plus de profit à l’État : en vérité peut-on avoir regret à une dépense, ou plutôt à une espèce d’avance qui rapporte cent pour un.

§ 301

Je ne dis pas qu’il ne puisse y avoir des conseillers de l’État qui pourraient être encore plus utilement occupés ; mais ce n’est pas la faute de la polysynodie en général, c’est peut-être un petit défaut d’une polysynodie particulière, où il est facile de remédier.

§ 302

6o Quand il serait raisonnable de retrancher pendant quatre ou cinq ans la moitié des appointements du Conseil de Régence et des présidents, et le quart des appointements des autres, jusqu’à ce que les revenus de l’État fussent augmentés, et les charges diminuées, chose dont je ne conviens pas : cela ne prouverait rien contre la polysynodie en général, ni contre la polysynodie de la monarchie. C’est seulement un retranchement qui regarde l’État de nos affaires présentes, c’est un cas particulier qui n’est que passager ; et il demeure toujours constant que la polysynodie est la forme du gouvernement où les ministres de l’État les plus corrompus trouveront toujours plus de difficultés à s’enrichir excessivement aux dépens du roi et de l’État ; et par conséquent c’est la forme la moins à charge au royaume : ainsi c’est un vingt-unième avantage très réel de la polysynodie, auquel je n’avais pas pensé et que l’objection m’a fait remarquer.

OBJECTION XXXII

§ 303

La polysynodie, loin d’avoir donné au Régent plus de loisir que n’en avait le feu roi, n’a fait que multiplier son travail ; il a, comme le feu roi, la signature des ordonnances et des autres expéditions ordinaires, qui lui emportent61 beaucoup de temps par jour ; il a beaucoup de décisions à faire, que faisaient les demi-vizirs : or ce grand travail est au-dessus des forces de tout homme qui n’aura ni la même supériorité de génie, ni par conséquent la même facilité à travailler ; d’un autre côté peut-on compter que le Régent laisse, par succession, à tous les rois futurs cette même supériorité d’intelligence ? Est-ce une chose dont la France puisse se flatter ? Or dès qu’un prince d’un génie médiocre aura essayé de la grandeur du poids du gouvernement, et de la peine du travail, il cherchera bientôt un ministre principal sur qui il puisse se décharger d’un fardeau si pesant ; n’est-ce pas le train ordinaire de la nature ? Votre bel établissement est donc impossible à soutenir par les rois futurs.

Réponse

§ 304

1o Qui empêche que le Régent ne donne à trois commissaires de chaque conseil le pouvoir de signer pour lui les expéditions ordinaires concernant ce conseil et de faire circuler tous les trois ans ces commissaires ? De sorte que quand il en arrivera un nouveau, il y en ait deux anciens, et d’établir que l’on n’aura recours au roi ou au Régent, pour signer que dans les cas extraordinaires ou lorsque les trois commissaires ne seront pas d’avis uniforme ; les contrats de l’Hôtel de ville ne se signent-ils pas par des commissaires ou porteurs de pouvoir ?

§ 305

2o S’il arrive quelque contestation entre ces commissaires, ne peut-elle pas être décidée par le Conseil général à la pluralité des voix, en l’absence même du roi ; car la pluralité fait le même effet que l’unité : ces décisions que fait le Régent, lorsqu’elles sont moins importantes, et en grand nombre, ne peuvent-elles pas se faire en dernier ressort par chaque conseil particulier ? et lorsqu’elles sont très importantes, ne peuvent-elles pas se faire par le Conseil général, même en l’absence du roi, aussi utilement pour l’État que si elles se faisaient par le roi seul ? Or en usant de cette méthode, le fardeau du gouvernement serait-il si pesant pour le roi ? Tout le poids du gouvernement tomberait sur les conseils et tout se gouvernerait selon les règlements anciens, jusqu’à ce que l’on y eût ajouté de nouveaux degrés de perfection, par des règlements nouveaux ; ainsi la machine irait d’elle-même, et irait bien.

§ 306

3o Je sais bien que tandis que les gratifications, les emplois, les bénéfices, les pensions, et les autres récompenses de l’État, ne seront pas renvoyés aux différents conseils afin qu’ils nomment chacun dans son département les trois sujets les plus utiles à l’État, un jeune roi pourra par ignorance faire dans cette matière beaucoup d’injustices, et par conséquent des fautes très importantes par rapport à ses intérêts et affaiblir ainsi très considérablement le principal ressort de l’État ; mais qui l’empêche de prendre un parti aussi sage ?

§ 307

4o Ce qui demande le plus grand travail du Régent, c’est de trouver d’un côté les moyens de diminuer le travail des rois futurs, et de leur donner de l’autre les moyens de se passer de vizirs ; mais Dieu merci ce travail n’est pas au-dessus des forces de ce prince, surtout s’il se procure un peu plus de loisir en faisant faire par des commissaires la plupart des choses qu’il a bien voulu prendre la peine de faire lui-même jusqu’à présent pour se mieux instruire des détails : alors il aura assez de loisir pour méditer utilement sur les choses qui demandent le plus d’effort d’esprit.

§ 308

5o Je ne prétends pas qu’il ne soit très utile à un roi d’avoir fait par lui-même au commencement de son règne certains travaux qui sont de la fonction ou d’un ministre ou même d’un premier commis ; on en voit toujours plus clair dans les affaires générales quand on a un peu manié les détails. Un général qui a passé par les différents grades et emplois de guerre en est meilleur général ; mais s’il voulait encore mettre à ces détails d’affaires particulières que d’autres peuvent faire à peu près aussi bien que lui, des heures qu’il doit à des affaires générales, et beaucoup plus importantes, qui ne sauraient être bien réglées que par lui, et avec un loisir suffisant, il ne serait plus bon général parce qu’il manquerait de bon sens. La première chose qu’un ministre voit en entrant en fonction, c’est qu’il ne saurait tout faire par lui-même ; et qu’ainsi il est dans la nécessité d’abandonner à ses commis et à ses subalternes les travaux les moins importants, quoiqu’il voie qu’ils y feront quelquefois des fautes qu’il n’y ferait pas : le roi, non plus que ses ministres, n’a que quelques heures à travailler par jour ; or s’il voulait faire par lui-même ce que ses conseils et ses ministres peuvent faire, quoique moins bien que lui, il négligerait nécessairement ce qui est de plus important, et ce que lui seul peut faire : or préférer le moins important au plus important, ne serait-ce pas manquer de bon sens62 ?

OBJECTION XXXIII

§ 309

Plus le Régent a de lumière et de facilité dans le travail, et plus il est disposé à croire que son travail serait facile à tout autre : il se trompe, et ce qui est de fâcheux, c’est que cette erreur le portera à négliger d’inventer tous les moyens possibles pour donner à sa machine un mouvement perpétuel, durable ; et ce qui est de la dernière importance, un mouvement indépendant de lui.

§ 310

Ainsi il est fort à craindre que sa belle machine ne dure guère plus que lui ; il faudrait qu’il s’accoutumât à renvoyer tout aux différents conseils et que les conseils eux-mêmes s’accoutumassent à décider tout ce qu’il est présentement obligé de décider seul ; il faudrait qu’il trouvât les moyens de faire que son établissement pût se passer peu à peu de lui, pour le courant ordinaire des affaires. Or il est fort à craindre que tout ce qu’il fait par lui-même, il ne trouve jamais les moyens de le faire faire à peu près aussi bien, tant par les conseils particuliers que par le Conseil général.

Réponse

§ 311

1o J’avoue que cette objection est la plus forte de celles que l’on m’a faites sur la durée de l’établissement et il faut avouer que ce serait un grand défaut pour la beauté de la machine si l’ouvrier ne la pouvait pas laisser en état de se passer de lui ; mais je ne vois pas qu’il soit impossible qu’il y parvienne peu à peu.

§ 312

2o Il est fort intéressé à rendre un si bel établissement durable, lui qui a presque tout l’honneur de l’invention, et qui a sûrement tout l’honneur de l’exécution, qui est encore plus grand puisqu’il a surmonté des obstacles qui eussent été effectivement insurmontables pour tout autre que pour lui.

§ 313

3o Il est intéressé à se débarrasser le plus qu’il pourra de la décision des affaires ordinaires et particulières pour avoir le loisir de méditer suffisamment sur les nouveaux établissements, c’est-à-dire sur les affaires extraordinaires et générales. Après tout, c’est moins à moi qu’au Régent lui-même à répondre à l’objection ; c’est à ce prince, et non à autre, à donner à ce grand et merveilleux établissement toute la solidité qu’il mérite ; et je suis le premier à en prédire la ruine, même avant la première Régence, s’il ne lui donne pas, à force de méditation et de soins, toute la perfection qui lui est nécessaire.

§ 314

4o Je conviens qu’il ne peut pas facilement voir lui-même combien il nous est nécessaire ; mais ne peut-il pas essayer une semaine de ne se mêler presque point du courant d’un certain genre d’affaires, et puis voir en quoi on aurait pu mieux faire, et mettre ainsi un conseil particulier en état de décider les choses, à peu près aussi bien qu’elles le peuvent être sans le Régent ? Ne peut-il pas faire le même essai pendant quinze jours, et ainsi peu à peu sur chacun des autres conseils particuliers, et même sur le Conseil général ?

§ 315

Louis XIII ne se mêlait point du gouvernement, il laissait tout faire à son Premier ministre : or qui empêche le Régent de confier aux différents conseils particuliers, et au Conseil général, ce que son aïeul confiait à un seul homme, avec cette différence essentielle, qui est que le Régent travaillerait tous les jours à diriger de mieux en mieux et à gouverner ses conseils par de sages règlements, ce qui est proprement la fonction du génie qui gouverne ; au lieu que Louis XIII, loin de gouverner son ministre, il en était lui-même gouverné63 ?

§ 316

5o Le Régent, en voyant ainsi la machine aller d’elle-même, pourrait remarquer ce qu’il faudrait encore y ajouter, ou y retrancher ; alors on peut dire qu’il serait parvenu à faire un chef-d’œuvre de politique, et tout cela n’est rien moins qu’impossible pour lui : ce qu’il a fait est incomparablement plus difficile que ce qui lui reste à faire ; ainsi j’ose prédire qu’il ne laissera pas son ouvrage imparfait, et que par conséquent il le rendra par sa sagesse et par sa prévoyance très solide, et capable de résister à toutes les tempêtes que pourront exciter dans la suite en France l’imprudence et la folie.

OBJECTION XXXIV

§ 317

Si le Régent ne s’occupe point à décider les affaires particulières et ordinaires de l’État, qui emportent présentement presque tout son temps, s’il laisse aux conseils le soin de pourvoir à tout le courant, que lui restera-t-il à faire pour le bien de l’État, lui qui a un esprit si supérieur et si capable de s’élever au-dessus des voies communes et de perfectionner considérablement les meilleurs établissements ?

Réponse

§ 318

1o Quelque capacité qu’il ait, il n’aura trouvé d’ici à longtemps les moyens de faire que les conseils n’aient pas besoin de lui pour régler le courant des affaires ordinaires, aussi bien que s’il les réglait lui seul : on peut dire même que comme ce sera un chef-d’œuvre de politique de trouver sur cet article et de mettre en œuvre tous les moyens les convenables, il est impossible que ce travail ne l’occupe plusieurs années.

§ 319

2o Supposé que dans quelque temps il en soit venu à bout, ne lui reste-t-il pas à s’occuper des affaires extraordinaires, c’est-à-dire de la formation des nouveaux établissements et du perfectionnement des anciens, et entre autres de la police européenne entre les souverains chrétiens ? Ne sont-ce pas ces sortes de travaux extraordinaires qui seuls peuvent procurer aux États des avantages immenses et montrer à l’univers l’étendue et la justesse d’esprit, le courage et la constance des princes qui les exécutent ? Entre ces travaux extraordinaires, je mets le perfectionnement de la polysynodie, si le Régent peut arriver à le rendre durable, et le perfectionnement du Conseil de l’examen des mémoires politiques, ou du progrès de la politique.

§ 320

Les rois fainéants, ou d’un esprit médiocre, par le sage établissement de la polysynodie, soutiendront facilement le royaume en bon état ; et les rois laborieux et d’un esprit plus sublime, ayant plus de loisir à employer aux affaires extraordinaires, parviendront plus facilement à mettre le royaume dans une situation incomparablement meilleure qu’ils ne l’auront trouvé.

§ 321

Découvrir tous les jours les moyens de faire faire par d’autres tout ce que l’on ferait soi-même pour les détails, et augmenter tous les jours un loisir précieux pour s’employer à examiner la machine en gros, et par les principales parties, pour remédier à ce qui paraît ou se démancher, ou n’avoir pas un mouvement assez libre et assez vif, augmenter par tous les ressorts, et empêcher qu’ils ne s’opposent les uns aux autres, entreprendre ou achever des travaux extraordinaires, très difficiles et très importants : voilà précisément le partage d’un grand roi et d’un grand génie. Son premier soin, à la vérité, est d’établir un bon ordre, afin que le courant des affaires journalières soit bien réglé et dirigé dans les conseils, vers la plus grande utilité de l’État ; mais après cela, c’est à lui de voir que le moindre progrès vers un grand dessein est souvent mille fois plus utile que quelques petits arrangements dans quelques affaires particulières ; c’est de savoir faire faire par d’autres la plupart des choses qu’il pourrait faire lui-même et dont il serait accablé ; au lieu qu’un prince d’un esprit médiocre, qui ne peut venir à bout d’établir ce bon ordre pour le courant, est forcé de faire lui-même ou le ministre ou le commis, quand il est question de faire le maître.

OBJECTION XXXV

§ 322

Si la polysynodie était si avantageuse à l’État, ne verrions-nous pas un tel ordre dans les finances que le courant des charges serait payé régulièrement à terme à tous les créanciers de l’État, sans avoir besoin de faveur et de recommandation pour la préférence, comme on est payé à l’Hôtel de ville sans préférence ? Ne verrions-nous pas même une sixième, une huitième partie des revenus de l’État employée tous les ans ou à rembourser des capitaux, ou à faire des travaux, ou à former des établissements encore plus profitables à l’État, que la plupart de ces remboursements ?

§ 323

Il n’y avait pour cela que trois partis à prendre ; ou diminuer suffisamment les charges par rapport aux subsides actuels, ou augmenter suffisamment ces subsides par rapport aux charges, ou diminuer d’un côté les charges, et augmenter de l’autre les subsides ; cela n’est pas fort difficile à voir ; cependant tandis que les charges de l’État ne seront point payées entièrement et régulièrement, peut-on espérer le rétablissement du crédit public ? Quel avantage nous a donc produit votre polysynodie ?

Réponse

§ 324

1o Cette objection ne roule que sur ce qu’a fait ou sur ce que n’a pas fait le Conseil de finance ; et les reproches que l’on a faits au Conseil de finance ne tombent nullement sur la polysynodie particulière établie par le Régent, et beaucoup moins sur la polysynodie en général, qui peut se perfectionner tous les jours.

§ 325

2o Sous le dernier règne où le Conseil de finance64 était gouverné par un seul homme, le courant des charges était-il mieux payé ? N’avons-nous pas vu qu’il était dû huit années de la plupart des gages, des pensions et des appointements ? Ce n’est donc point du tout la polysynodie qui est la cause de ce non-paiement.

§ 326

3o J’ose dire que si jusqu’à présent le Conseil de finance n’a pas pris l’un des trois partis, ce n’est pas que chacun des membres n’ait vu qu’il fallait en venir là ; mais c’est que chacun d’eux a vu de grands inconvénients, soit à diminuer encore le principal ou l’intérêt des créanciers du roi, soit à augmenter les subsides : ainsi ce n’est pas tant la faute de ce conseil, si les partis que l’on a pris jusqu’ici ne sont pas suffisants ; c’est la nature du mal, qui ne se peut guérir sans de nouvelles opérations très douloureuses : opérations que le conseil voudrait épargner aux intéressés ; et quelle douleur pour les créanciers du roi de voir encore diminuer le capital et l’intérêt de leurs créances ! Quelle douleur pour les autres sujets de voir augmenter les impositions même en temps de paix, pour payer les créanciers du roi ! Doit-on faire des reproches à ce conseil d’avoir différé ces fâcheuses opérations, tandis qu’il a eu l’espérance de trouver quelque autre remède ?

§ 327

4o Un inconvénient passager et accidentel d’un seul conseil, auquel même la nécessité fera trouver d’un jour à l’autre des remèdes suffisants, n’est point un inconvénient qui puisse entrer en considération contre l’établissement des autres conseils, ni même contre la forme de ce conseil ; c’est comme si l’on voulait prouver qu’une machine n’est pas belle, n’est pas utile, parce qu’il y manque une roue un peu plus grande, ou parce que quelque accident en a dérangé quelque pièce. Mais il n’est rien de si ordinaire que de voir raisonner de travers, surtout ceux qui souffrent ; le revenu de l’État n’est pas encore à niveau des charges, disent-ils, donc la polysynodie n’est pas préférable ni au vizirat, ni au demi-vizirat. Plaisant raisonnement, qui devrait toujours subsister dans sa force, s’il était bon, et qui s’évanouira, et qui paraîtra une extravagance, dès que ce niveau entre les charges et le revenu sera rétabli.

OBJECTION XXXVI

§ 328

La pluralité des conseils divise l’autorité en plusieurs parcelles, et par conséquent l’affaiblit.

Réponse

§ 329

1o La division n’affaiblit l’autorité que lorsque ceux à qui cette autorité est confiée s’opposent les uns aux autres, et lorsque chacun des partis tâche de ruiner l’autorité du parti contraire et de s’élever sur ses ruines ; mais dans la polysynodie la portion d’autorité qui est confiée à un conseil n’est employée qu’à exécuter les résolutions dans ce conseil et nullement à ruiner l’autorité et le crédit d’un autre conseil.

§ 330

2o Cet inconvénient de l’autorité divisée serait bien plus à craindre si le roi, au lieu de sept ou huit conseils, n’avait que sept ou huit ministres différents pour chaque matière différente ; car ces demi-vizirs n’ayant pour témoins chacun dans leur département que de simples commis, leurs créatures, ils agiraient bien plus vivement et bien plus constamment à diminuer l’autorité les uns les autres que ne peut faire un conseil pour détruire l’autorité d’un autre conseil ; la raison en est si sensible que je ne m’amuse pas à la dire.

§ 331

3o Nous ne voyons pas que dans les républiques où il y a divers conseils selon la diversité des matières, l’autorité soit en aucune façon affaiblie ; la preuve de l’affaiblissement du gouvernement, tirée de la division et du partage de l’autorité en divers conseils, n’est donc qu’un sophisme fondé sur une équivoque du mot d’autorité divisée qui peut être pris en deux sens différents. L’autorité divisée en plusieurs parties qui cherchent à se ruiner l’une l’autre affaiblit le gouvernement, cela est sans doute ; mais l’autorité divisée en plusieurs parties disposées de telle sorte que toutes ensemble conspirent incessamment au même but, qui est la plus grande utilité de l’État, loin d’affaiblir le gouvernement, ne fait au contraire que le fortifier en unissant pour son service les forces d’un nombre dix fois plus grand de génies également forts ; et ils sont d’autant moins sujets à se détourner du but par des intérêts particuliers qu’ils ne pourraient pas s’en détourner impunément. Ils sont témoins perpétuels de la conduite les uns des autres, ils marchent de compagnie, et la compagnie ne peut marcher que vers l’intérêt du plus grand nombre, c’est-à-dire vers l’intérêt public ; la compagnie peut se tromper sur les moyens, mais elle est en quelque sorte infaillible ou irrépréhensible sur le but. Le vizir au contraire peut se tromper sur les moyens beaucoup plus souvent qu’une compagnie entière d’hommes égaux à lui en lumières ; mais comme il agit sans témoins et qu’il peut préférer impunément en mille occasions son intérêt particulier à l’intérêt public, il est impossible qu’il ne soit plus souvent répréhensible sur le but et sur les moyens que cette compagnie. Cela me paraît démontré pour qui a le sens de la démonstration, et en vain j’en dirais davantage pour quiconque n’a pas cette sorte de sens.

OBJECTION DERNIÈRE

§ 332

Il est certain que s’il y avait dans chaque conseil des conseillers assistants, tels que sont les maîtres des requêtes au Conseil de justice, et que lorsqu’il s’agirait de remplir une place dans un de ces conseils, par exemple dans le Conseil de finance, les conseillers du Conseil de finance pourraient choisir avec sûreté les trois d’entre les conseillers assistants qui auraient, ou en rapportant, ou en opinant, ou par leur conduite, montré plus d’étendue, plus de justesse, plus de modération et plus de probité ; mais sans cela ne connaissant point suffisamment tous les aspirants, comment seront-ils sûrs de proposer les trois meilleurs au roi, pour remplir la place vacante ? Or comment d’un côté mettre dans chaque conseil dix ou douze aspirants qui y assisteraient régulièrement, et qui y rapporteraient quelquefois sans leur donner d’appointements, et de l’autre comment leur donner des appointements sans surcharger l’État ?

Réponse

§ 333

1o Les maîtres des requêtes n’ont point ou presque point d’appointements, ils achètent même leurs charges ; cependant il s’en trouve suffisamment qui sont fort aises d’avoir l’honneur d’assister au conseil : c’est que ces places leur apportent de la considération, et leur donnent l’espérance de devenir conseillers de l’État au Conseil de justice : et pourquoi ne s’en trouverait-il pas suffisamment qui, pour avoir pareille considération et pareille espérance, assisteraient au Conseil de commerce, au Conseil de finance, et aux autres conseils ?

§ 334

2o Si le roi se détermine à former le Conseil des règlements, ces conseillers assistants y auraient séance dans les différents bureaux des différentes matières ; et en cette qualité ils auraient déjà des appointements, comme je le propose dans un autre mémoire65 : or il est évident qu’alors le choix des conseillers de l’État tomberait toujours avec sûreté sur les meilleurs sujets.

Récapitulation

§ 335

Si la forme du gouvernement des deux règnes précédents n’a aucun avantage que n’ait la polysynodie, si au contraire cette nouvelle forme a plusieurs avantages considérables, que ni le vizirat ni le demi-vizirat ne pourraient avoir : on peut dire que la polysynodie est beaucoup préférable aux deux autres. Or j’ai montré, ce me semble, avec assez d’évidence que dans la polysynodie, ceux qui rapportent les affaires seront moins trompés, et tromperont moins sur les faits ; et que par conséquent les décisions fondées sur des erreurs de fait, et si désavantageuses au bien de l’État, seront beaucoup plus rares.

§ 336

Que les conférences et la contradiction entre égaux produiront, dans les affaires importantes et douteuses, beaucoup plus de lumières pour trouver et pour choisir les meilleurs partis et les meilleurs expédients.

§ 337

Que les ministres par l’intérêt particulier de leur réputation, opinant en public, opineront beaucoup plus constamment pour l’intérêt public.

§ 338

Que d’un côté y ayant dans la polysynodie un nombre incomparablement plus grand de personnes occupées du bien public que dans le vizirat, soit de ceux qui seront dans les conseils, soit de ceux qui voudront y parvenir, et que de l’autre en établissant la proportion de trois sujets plus dignes par les pareils, pour obtenir ou ces places ou des emplois ou des récompenses de l’État : chacun se piquera bien davantage d’émulation, à qui rendra de plus grands services à la patrie ; et chaque officier s’appliquera alors beaucoup plus à acquérir des connaissances et des talents utiles au service qu’à se procurer par des recommandations un mérite étranger et désormais inutile.

§ 339

Que les intérêts du roi et les intérêts de ses sujets seront plus souvent conciliés, et que le gouvernement en sera ainsi plus heureux pour ceux qui sont gouvernés, et par conséquent beaucoup plus facile et plus durable pour celui qui gouverne.

§ 340

Que le crédit des femmes sera beaucoup moins à craindre dans le gouvernement des affaires de l’État.

§ 341

Que les conseillers de l’État auront moins intérêt que les vizirs à souhaiter que les rois vivent dans l’oisiveté et dans la mollesse sans s’appliquer au gouvernement.

§ 342

Que l’autorité étant beaucoup plus partagée, les sujets faibles auront beaucoup plus de protecteurs contre les sujets puissants ; qu’ainsi il y aura beaucoup moins de vexations et d’injustices de la part des demi-vizirs, ou méchants, ou prévenus.

§ 343

J’ai montré que le roi n’ayant plus pour le département de la guerre un seul ministre, mais un conseil entier, il sera beaucoup moins poussé à entreprendre des guerres offensives, sans des fondements légitimes ; et qu’ainsi nous nous en attirerons beaucoup moins de la part de nos voisins.

§ 344

Que les inconvénients de la faiblesse des rois trop jeunes et l’affaiblissement des rois trop vieux se feront beaucoup moins ressentir ; parce que les conseils qui ne meurent point et qui ne s’affaiblissent point par l’âge, maintiendront l’autorité et dirigeront toujours également le cours des affaires ordinaires et journalières ; qu’ainsi la monarchie aura dans les temps faibles tout l’avantage du gouvernement républicain, qui est immortel, en conservant cependant l’avantage qu’elle peut tirer d’un roi sage et laborieux, pour les affaires extraordinaires : c’est-à-dire pour les établissements et pour les règlements nouveaux, lorsqu’il sera dans la maturité et dans la force de l’âge.

§ 345

Que les rois, environnés de plus de lumières, n’auront pas moins d’autorité, mais que voyant plus clair dans leurs plus grands intérêts, ils éviteront beaucoup plus de mauvais partis.

§ 346

Que le peuple, voyant tant de conseillers sages, habiles, équitables, zélés pour le bien public, obéira avec beaucoup plus de joie et de facilité ; et qu’ainsi l’autorité du roi en recevra une nouvelle augmentation très considérable.

§ 347

Que nos voisins pacifiques s’uniront volontiers par des ligues défensives avec un gouvernement où les conseillers ont tous un intérêt particulier d’éloigner la guerre, de conserver la paix, et de ne tendre qu’à la défensive au-dehors, et au perfectionnement des lois et de la police au-dedans.

§ 348

J’ai montré qu’en donnant à chaque conseil l’autorité de décider en dernier ressort les affaires dont la décision est peu importante à l’État, quoique très importante à quelques particuliers, les trois quarts et demi des affaires s’y décideraient promptement et sans appel, comme elles se décident au Conseil de justice ; et qu’ainsi n’y ayant que la huitième partie des affaires, c’est-à-dire celles qui seront très importantes, qui fussent obligées de passer devant le roi en plein Conseil général, elles seraient examinées par deux conseils, au lieu d’un, c’est-à-dire examinées à proportion de leur importance ; il arriverait que ce qui devrait être expédié promptement le serait, et que ce qui mériterait beaucoup plus d’attention, et qui ne serait pas si pressé, serait décidé moins promptement, et avec plus de maturité. Or on a vu que par ce moyen on pourrait allier deux points qu’il faut allier dans le gouvernement, célérité pour la plupart des affaires, et maturité, ou examen suffisant pour les autres ; c’est qu’il y a deux sortes d’affaires très différentes, qu’il faut traiter d’une manière très différente, sur peine de mal gouverner66.

§ 349

J’ai montré qu’un règlement pour la distinction de ces deux sortes d’affaires n’était pas impossible et qu’on pouvait dans chaque conseil particulier perfectionner tous les jours un pareil règlement pour atteindre d’un côté à la plus grande célérité dans les affaires ou pressées, ou moins importantes, et pour atteindre de l’autre à l’examen suffisant dans les affaires non pressées, très importantes ;

§ 350

Que le roi laborieux faisant décider toutes les affaires ordinaires et journalières, soit en paix, soit en guerre, avec célérité et avec sagesse, ou par chacun des huit conseils, ou par le Conseil général, sans que sa présence y soit nécessaire, aura incomparablement plus de loisir pour examiner et finir les affaires extraordinaires, qui seules peuvent donner un grand éclat à sa réputation, en procurant à ses sujets de nouveaux avantages par des établissements nouveaux ;

§ 351

Que ceux qui se mêleront des affaires publiques auront bien moins de facilité à commettre des malversations, et à s’enrichir par des voies illégitimes aux dépens de l’État.

§ 352

J’ai montré que l’État souffrira beaucoup moins des maladies ou de l’absence d’un conseiller de l’État qu’il ne souffrirait de la maladie d’un demi-vizir ou d’un vizir ; parce que le travail de ceux qui se portent bien et qui sont présents, suppléera facilement à l’infirmité et l’absence des autres ;

§ 353

Que les départements de la plupart des conseillers de l’État pourront désormais circuler entre eux, et il résultera de cette circulation de très grands avantages pour le royaume ; en ce qu’il y aura moins de négligence et moins de malversations dans les affaires et beaucoup plus d’émulation, plus de travail et plus de lumières dans les conseillers, plus d’égalité dans l’autorité, et par conséquent plus de liberté dans les suffrages ; et que cette égalité rendra cette excellente forme de gouvernement beaucoup plus durable ;

§ 354

Que plusieurs excellents établissements, qui étaient impossibles dans le gouvernement précédent, et entre autres l’établissement du Conseil pour le progrès de la politique, et pour l’examen des mémoires sur les règlements et sur les établissements, sont devenus possibles, et même faciles à exécuter ; et que cet établissement produira beaucoup plus de règlements utiles et fera que beaucoup plus de gens de qualité s’appliqueront avec plus de soin et de succès à perfectionner de jour en jour notre gouvernement ;

§ 355

Que dans la dernière forme de gouvernement, personne n’osait enseigner et que personne n’avait de facilités pour bien enseigner la politique ; et que cependant sans le grand progrès de cette science, l’État ne pouvait avoir, ni dans les emplois publics, ni dans les conseils, que des hommes malhabiles en comparaison de ce qu’ils auraient été s’il y avait eu liberté entière d’enseigner et grande facilité d’apprendre, et des récompenses pour le progrès de cette science qui fussent proportionnées à sa grande utilité ;

§ 356

Que le vizirat ne peut jamais se perfectionner parce que, par la mort ou par le déplacement d’un vizir habile et zélé pour le bien public, les meilleures maximes et les plus utiles établissements étaient souvent renversés par un successeur ou malhabile, ou corrompu ; au lieu que dans la polysynodie, les conseils étant immortels, les bonnes maximes s’y perpétuaient ; qu’ainsi cette forme de gouvernement peut toujours acquérir de nouveaux degrés de perfection, sans pouvoir perdre ceux qu’elle a déjà acquis, ce qui est un avantage inestimable sur le vizirat.

§ 357

J’ai montré qu’il était très important pour l’utilité publique d’établir des grades dans le ministère, comme dans l’épée ; et que cet établissement était impossible dans le vizirat et dans le demi-vizirat ; au lieu qu’il était très possible dans la polysynodie.

§ 358

Enfin j’ai montré que dans la forme nouvelle où l’autorité peut être à peu près également partagée entre beaucoup de conseils, il se trouve beaucoup plus de sûreté pour la durée de la maison royale sur le trône que dans un gouvernement où l’autorité du roi est réunie dans un seul ministre.

§ 359

Or il me semble que le vizirat et le demi-vizirat n’ayant aucun avantage que l’on ne trouve dans la polysynodie, qu’ayant au contraire beaucoup d’inconvénients très importants où la polysynodie n’est point sujette, que cette forme ayant autant d’avantages aussi considérables et aussi évidents que ceux que nous venons d’exposer, on peut conclure que la nation, et surtout les Français sensés et gens de bien qui vivent aujourd’hui verront tous avec joie l’établissement de la polysynodie ; et que ceux qui viendront après nous seront convaincus par ce discours que ce plan de gouvernement est, tant pour celui qui gouvernera que pour ceux qui seront alors gouvernés, le plus avantageux et le plus durable de tous les plans qui ont été jusqu’ici suivis, ou même imaginés : et c’est ce que je m’étais proposé de leur démontrer [•]67.

§ 360

16 avril 1718

Lettre de M. l’abbé de Saint-Pierre à M. de Sacy68 du 4 mai 1718 au Palais-Royal [•]

§ 361

J’ai été extrêmement surpris, Monsieur, d’apprendre que quelques endroits de mon livre avaient vivement offensé plusieurs personnes d’une très grande considération, et dont j’honore infiniment le mérite69.

§ 362

On m’accuse d’avoir voulu diminuer la gloire du feu roi, et d’avoir dit dans cette intention plusieurs choses très injurieuses à sa mémoire.

§ 363

Ma surprise a été d’autant plus grande que j’ose dire avec vérité qu’il y a peu de personnes en France qui estiment, qui respectent et qui admirent, plus que moi, les vertus et les grandes qualités de ce grand prince. J’en ai donné des preuves publiques ; je puis dire, même, que la confiance avec laquelle j’ai distribué mon ouvrage aux conseils et aux premières personnes de l’État est une preuve bien naturelle que je me croyais bien innocent de ce côté-là.

§ 364

Mais enfin, je suis accusé malgré l’innocence de mes intentions ; on poursuit vivement contre moi une note infamante : ainsi, je me dois, je dois à mes protecteurs, à mes parents, à mes amis, et à la compagnie même dont j’ai l’honneur d’être, de tâcher de me laver, si je puis, parfaitement, devant elle d’une accusation, où l’on me reproche bien plus ma mauvaise intention que mon imprudence.

§ 365

Je vous supplie donc, Monsieur, de vouloir bien lire le mémoire ci-joint demain à l’assemblée : j’espère que vous voudrez l’appuyer de vos raisons ; car je ne doute pas que mes demandes ne vous paraissent justes.

§ 366

Au reste, comme plusieurs honnêtes gens parmi nous, et plusieurs personnes de très grande considération dans l’État, et que je respecte fort, ont été scandalisés de certaines expressions et de certains endroits de mon livre ; quoique je croie pouvoir facilement les justifier avec des principes, dont ils conviendraient, s’ils sont contents du désaveu que j’en signerai : je me condamne le premier à le signer, parce que je suis réellement très affligé de les avoir offensés ; pourvu que l’on y mette les termes que je suis d’autant plus fâché d’avoir causé ce scandale que j’ai toujours été, et que je suis très éloigné d’avoir voulu rien dire de désavantageux à la gloire du feu roi, dont j’honore et je respecte infiniment la mémoire. Car sans cette clause qui sauve mon intention et la vérité du fait, je ne ferai jamais aucun désaveu, et je ne crains point d’être le martyr d’une pareille vérité.

Mémoire sur la forme [•]

§ 367

Je vous supplie, Monsieur, de représenter de ma part demain à la compagnie : 1o qu’il serait contre notre statut des convocations de rien décider définitivement contre moi, qu’après une convocation expresse, et comme nous disons ad hoc, et une convocation ordonnée trois séances d’intervalle avant la convocation.

§ 368

Il ne fut parlé de mon affaire que dans l’assemblée de jeudi dernier 28. Ce statut est si religieusement observé que la convocation faite à demain, pour une affaire bien moins importante, fut résolue et ordonnée le lundi 25 dudit mois dernier : j’y étais présent, et cependant quelques-uns voudraient délibérer dès demain de mon affaire. Je soutiens donc que dans une affaire qui est aussi importante et pour moi, et pour l’honneur même de l’Académie, il est juste d’observer religieusement la forme ; autrement, je serais en droit de m’en plaindre.

§ 369

2o De représenter que comme pour avoir un plus grand nombre d’académiciens à l’assemblée, pour une élection ou proposition d’un académicien, la coutume est de marquer précisément, dans le billet d’avertissements, le mot de proposition d’un académicien ; et que l’accusation d’un académicien étant encore plus importante, il est raisonnable de mettre dans ce billet ce mot, ou autre semblable, pour délibérer sur l’affaire d’un académicien accusé, etc.

§ 370

3o De représenter que c’est une des premières règles de l’équité naturelle qu’aucun accusé ne puisse être condamné légitimement, surtout par un corps considérable, et lorsqu’il s’agit d’une punition grave, telle que serait l’exclusion, l’interdiction pour un temps, ou même une réprimande, ou admonition en pleine assemblée, ou autre note infamante, sans que l’accusé ait la liberté et le loisir de répondre aux articles d’accusation, soit pour s’en justifier entièrement, soit au moins pour diminuer le tort qu’on lui impute.

§ 371

Il n’y a aucun homme de bien, il n’y a personne parmi nous, qui ne tienne sa sûreté de l’observation de cette règle.

§ 372

On peut censurer légitimement un livre, et divers endroits d’un livre sans être obligé d’entendre l’auteur ; mais quand il s’agit d’infliger une punition à la personne même de l’auteur, et une punition grave, ce serait un déni de justice de refuser de l’entendre, quand il demande d’être entendu ; quand il demande, d’un côté, qu’on lui donne par écrit les endroits qu’on lui reproche, et si l’on veut les raisons de l’accusation ; et de l’autre, la permission de montrer par sa réponse quelles ont été ses intentions, et de pouvoir prouver à ses juges qu’elles n’ont eu rien de mauvais.

§ 373

Je supplie Monsieur le Directeur de faire opiner la compagnie sur ces trois articles, le 4 mai 1718.

Mémoire sur le fond [•]

PROPOSITION I

§ 374

Si un prince, qui avec beaucoup de sagesse et de courage a établi une forme de ministère, dans laquelle les avantages sont beaucoup plus grands, et les inconvénients beaucoup plus petits par rapport aux intérêts de l’État que dans la forme du ministère du règne précèdent, mérite beaucoup de louange ; l’écrivain qui publie un ouvrage, où la grandeur des avantages de l’une et la grandeur des inconvénients de l’autre sont clairement démontrées, ne mérite pas d’être blâmé.

§ 375

Il est évident que plus il y aura de personnes, soit à la cour, soit dans la ville capitale, soit dans les provinces, qui seront persuadées de la grande utilité de cet établissement, moins les esprits brouillons seront écoutés, et plus la tranquillité publique s’affermira : or tout le monde sait que cette tranquillité est le premier fondement de la gloire du gouvernement, et du bonheur de l’État.

§ 376

Il y a même une autre grande raison, qui regarde l’avenir, c’est que cet ouvrage étant entre les mains de tout le monde, l’opinion de la grande utilité de cet établissement deviendra si générale et si bien affermie que les favoris des rois à venir n’oseront jamais tenter de la renverser, pour créer des vizirs, ou pour se faire vizirs eux-mêmes.

PROPOSITION II

§ 377

Un écrivain ne peut jamais donner une preuve parfaite que la forme présente du ministère est de beaucoup plus préférable à celle qui a précédé, sans faire une comparaison entière des avantages et des inconvénients de l’une et de l’autre.

§ 378

Cette proposition est-elle vraie, ou fausse ? Si elle est fausse, la contradiction est vraie, et la voici.

§ 379

Un écrivain peut donner une preuve parfaite que la forme présente du ministère est de beaucoup préférable à celle qui a précédé, sans faire une comparaison entière des avantages et des inconvénients de l’une et de l’autre.

§ 380

Or on voit qu’il serait absurde de dire que la preuve fut parfaite, lorsque la comparaison n’est pas entière ; donc ma proposition est vraie.

PROPOSITION III

§ 381

Si cet écrivain par quelque considération pour des familles particulières, qui ont de grandes obligations au roi précédent, dissimulait le nombre des inconvénients attachés à la précédente forme de ministère, s’il les affaiblissait, s’il n’appuyait pas assez dans sa comparaison sur la grandeur des fautes et des malheurs qu’a produits cette forme de gouvernement, il trahirait la cause du public.

§ 382

C’est qu’après tout nulle considération particulière ne doit passer devant la considération de l’intérêt du roi régnant et de l’État en matière de grande importance ; or qu’y a-t-il de plus important, pour faire éviter dans le règne présent les grands malheurs du règne passé, que de montrer clairement d’un côté toute l’étendue de ces malheurs, et de l’autre quelles en sont les véritables sources.

§ 383

Un établissement qui diminue de moitié le revenu et le crédit de cinq ou six familles cesse-t-il d’être très désirable s’il procure à toute une nation des avantages très considérables ? Peut-on même jamais former de nouveaux établissements salutaires sans faire quelque tort à ceux qui profitaient aux dépens du public des établissements anciens ? Or n’est-il pas juste, n’est-il pas du devoir du bon citoyen de préférer le bien général au bien particulier, le bonheur perpétuel de quatre ou cinq millions de familles au déplaisir passager de quatre ou cinq cents autres familles ?

PROPOSITION IV

§ 384

Un écrivain qui, dès le commencement de son livre en parlant du roi qui a précédé, s’exprime en ces termes :

§ 385

On doit être étonné qu’avec une forme de gouvernement très imparfaite, il n’ait pas fait plus de fautes, et qu’il ait pu résister lui seul à tant de grandes puissances, et ayant des flatteurs habiles et intéressés à le corrompre ; que n’aurait-il point fait, lui qui avait de si bonnes intentions, s’il eût connu les avantages de la forme présente ?

§ 386

Cet écrivain, dis-je, ne fait-il pas entendre à ses lecteurs : 1o qu’il a une grande idée de la droiture et des lumières de ce prince ? 2o Ne fait-il pas entendre encore que son intention n’est pas de rejeter les malheurs du règne précédent sur la personne du roi, mais simplement sur une forme de ministère très imparfaite ? 3o Ne fait-il pas entendre que si ce prince a suivi cette forme imparfaite de gouvernement, ce n’est pas qu’il ait fait un mauvais choix ; c’est seulement qu’il n’a pas eu l’idée d’une forme plus parfaite ?

PROPOSITION V

§ 387

Si dans un ouvrage fait exprès pour soutenir et pour perfectionner un établissement de la dernière importance pour les intérêts du roi régnant et du royaume, il se trouve d’un côté beaucoup de vues très utiles pour le bien public ; et que de l’autre les endroits qui offensent quelques familles, ou quelques compagnies particulières, sont tels que l’auteur ne pourrait les affaiblir sans affaiblir sa preuve et par conséquent sans prévariquer à son devoir : cet ouvrage est à tout prendre beaucoup plus louable que blâmable et par conséquent l’auteur mérite plutôt d’être récompensé que puni.

§ 388

Telles étaient les principales vérités générales, desquelles je me proposais de faire l’application dans ma défense, si l’on m’eût laissé la liberté de me défendre, et si je n’eusse pas été jugé et condamné avec précipitation, sans avoir pu obtenir d’être entendu.

§ 389

Le 5 mai 171870.

Lettre de M. l’abbé de Saint-Pierre à M. de Sacy [•] du 6 mai 1718 au Palais-Royal71

§ 390

Je vous supplie, Monsieur, de marquer de ma part à la compagnie que je ressens fort la perte que je fais d’être privé désormais de l’honneur et du plaisir d’assister aux assemblées. Vous savez, Monsieur, par les démarches que j’ai faites, combien je désirais d’éviter cette perte ; mais je vous supplie de témoigner en même temps à mes anciens confrères que je ressens encore plus la peine que mon imprudence leur a fait souffrir.

§ 391

Je vous supplie encore, Monsieur, de les prier de ma part de me pardonner le déplaisir que je leur ai causé ; et que je leur ai déjà pardonné le grand tort qu’ils m’ont fait, et que si j’étais jamais en pouvoir de rendre service à ceux mêmes qui ont paru les plus animés, et qui ont le plus penché à la sévérité, j’en saisirais les occasions avec joie. Je n’ai point de meilleure preuve de la sincérité de mes sentiments que la confiance avec laquelle je m’adresserais à eux, si j’avais besoin de leurs secours. La raison et la religion inspirent ces sentiments ; et je crois que vous me connaissez assez pour en pouvoir répondre : j’ai prié mes amis de parler dans le même sens aux autres personnes, que l’on m’a dit que j’ai offensées innocemment.

§ 392

Je m’en vais à la campagne, de peur que l’on ne me fasse parler contre mes véritables sentiments, et j’ai besoin de calme et de repos.

Avertissement [•]

§ 393

L’Académie française a exclu M. l’abbé de Saint-Pierre de ses assemblées le 5 mai 1718, mais sa place n’a pas été déclarée vacante. Il a été traité comme feu M. de Furetière72.

§ 394

FIN.


1.Le Maire du palais chez les Francs administrait la maison du roi puis finit par exercer au nom du roi tous les pouvoirs politiques. L’abaissement des rois de la première race et la montée en puissance des maires du palais est un thème historiographique du temps : « Ils déposaient souvent les rois, en mettaient d’autres à leur fantaisie sur le trône et se servaient du nom de ces princes fainéants pour régner en leur place » (voir Moreri, 1707, art. « Maires du palais »).
2.Le terme vizir, employé dès le quinzième siècle dans des relations de voyage en français (TLF, art. « Vizir »), est attesté dans l’édition de 1718 du Dictionnaire de l’Académie : « On appelle vizirs les principaux officiers du Conseil du grand seigneur et grand vizir le Premier ministre de l’empire ottoman ». Le mot vizirat, au sens de dignité ou charge de vizir, est introduit dans la langue française par la Relation de Thévenot (1664) et la Bibliothèque orientale d’Herbelot (1684) ; voir TLF, art. « Vizirat ».
3.Voir § 209.
4.Soit en 1705-1706.
5.L’adverbe heureusement a dû susciter des réactions négatives avant l’éviction de l’auteur de l’Académie française, comme le souligne l’addition qu’il se proposait d’insérer dans la première version imprimée du Discours sur la polysynodie : « Page 6, ligne 3 après ces mots heureusement les choses ont bien changé, il faut ajouter à l’égard de la forme du ministère » (s.l.n.d., in-4o, Addition à faire, p. [153]), en ligne. Cette addition ne sera pas insérée dans les éditions suivantes, de toute façon prohibées.
6.Comprendre : la moins coûteuse.
7.Comprendre : il n’est pas nécessaire d’alléguer des exemples.
8.La construction Partager à, au sens de « diviser un tout pour le consacrer à des destinations différentes » est attesté chez Corneille : « C’est ainsi qu’Attila se partage à vous deux » (Attila [1667], III, 4, v. 968).
9.Allusion à des écrits séparés dont le contenu, destiné à former et à perfectionner la science du gouvernement par les académies politiques, la division en ministères, la méthode du scrutin, sera réuni dans diverses versions manuscrites, publié comme Projet pour perfectionner le gouvernement des États (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III) puis comme Nouveau Plan de gouvernement des États souverains (1738) ; voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte.
10.Allusion au « demi-vizirat » de Colbert et de Louvois : tous deux meurent en charge, le premier en 1683, le second en 1691.
11.Aller à, au sens de tendre à.
12.Rupture dans la construction syntaxique. Il faut sans doute comprendre : et qui fait porter au roi le résultat du scrutin désignant les trois meilleurs.
13.Il pour cet établissement.
14.C’est Fontenelle, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, qui composa cet éloge après la mort du maréchal en 1707 ; il concluait par cette formule : « C’était un Romain qu’il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République » (Œuvres de Monsieur de Fontenelle, Paris, B. Brunet, 1742, t. V, p. 179).
15.Argumentation développée dans le Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à l’État (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III) : voir ci-dessous, § 279 et Titres, § 13.
16.Par la survivance, les titulaires pouvaient transmettre leurs offices à leurs descendants, ce qui favorisa la constitution de lignées ministérielles. Les brevets de retenue permettaient, sur des charges qui n’étaient pas héréditaires, d’assurer au titulaire, à ses héritiers et à ses créanciers une somme payable par le prochain détenteur de la charge ; voir Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996, art. « Dynasties ministérielles » et « Brevets de retenue ».
17.Voir ci-dessus, § 35, note.
18.Il s’agit de l’ordonnance du 14 novembre 1715 : « Le Régent aura la faculté de changer tous les ans le présent règlement et les départements des membres dudit Conseil de finances […] afin qu’étant instruits à fond de toutes les parties de la finance, ils puissent remplir également les fonctions les uns des autres » (Recueil général des anciennes lois françaises, t. XXI, 1er septembre 1715-1er janvier 1737, Paris, Belin-Leprieur, 1830, p. 66).
19.Cours, au sens de « temps raisonnable qu’on emploie à apprendre les principes d’une science » (Furetière, 1690).
20.Voir ci-dessous, § 209.
21.La création des Conseils rend à la noblesse d’épée, en premier lieu aux ducs et pairs, un rôle politique qui s’était affaibli au profit des secrétaires d’État issus de la robe ; elle marque l’influence des idées de Saint-Simon et de Fénelon : voir Alexandre Dupilet, La Régence absolue, Seyssel, Champ Vallon, 2011, p. 42-49 ; sur la composition des Conseils dans la polysynodie, voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française à l’époque moderne. XVIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF, 2012, § 11-18, en ligne. Le néologisme aristo-monarchie avait été utilisé dans la table des matières de certaines éditions de l’Histoire du gouvernement de Venise de Nicolas Amelot de La Houssaye, à propos de la monarchie élective de Pologne (Paris, Federic Léonard, 1685 ; table des matières non paginée, entrée « Pologne »).
22.Sur cette construction du verbe partager, voir § 31, note.
23.Henri III confia aux Quarante-cinq, compagnie créée en 1585 pour assurer sa protection particulière, l’assassinat du duc de Guise, qu’il avait nommé lieutenant général du royaume, tué le 23 décembre 1588 au château de Blois. On accusait les Guise de faire passer la dynastie des Capétiens pour usurpatrice et responsable des maux de la France et de préparer ainsi l’avènement au trône de leur propre famille, qu’ils donnaient pour la descendante directe de Charles de Lorraine, dernier héritier de Charlemagne. Voir Pierre de L’Estoile, Mémoires pour servir à l’histoire de France depuis 1515 jusqu’en 1611 […], Cologne, chez les héritiers de H. Demen, 1719, t. I, p. 74 ; Mézeray, Histoire de France depuis Faramond […], Paris, D. Thierry, J. Guignard et C. Barbin, 1685, t. III, p. 423 ; sur ce « complot du roi », voir Xavier Le Person, « Practiques » et « practiqueurs ». La vie politique à la fin du règne de Henri III (1584-1589), Genève, Droz, 2002, p. 570-582.
24.La formulation de l’abbé est proche du témoignage de Dangeau : « Il faut […] que vous évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre ; c’est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela » (Journal du marquis de Dangeau, Paris, F. Didot, 1859, t. XVI, p. 126) ; voir la version, différente, de Saint-Simon : Mémoires, Yves Coirault (éd.), Paris, Gallimard, 1985, t. V, p. 461.
25.Louvois.
26.Colbert.
27.Destinés à mettre fin à la guerre dite de Hollande (1672-1679), des pourparlers débutent à Nimègue dès 1675 entre les puissances belligérantes et aboutiront à trois traités successifs entre la France, les Provinces-Unies et l’Empereur : voir Lucien Bély, Les relations internationales en Europe. XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF, 2007, p. 260-263.
28.C’est à cette date que s’établit, contre la France, la Triple Alliance entre l’Angleterre, les Provinces-Unies et la Suède. La même année, la France envahit les Pays-Bas espagnols et occupe la Franche-Comté. Se succéderont, jusqu’en 1713, la guerre de Hollande (1672-1679), la politique des « réunions », l’invasion du Palatinat, la guerre de la ligue d’Augsbourg et la guerre de succession d’Espagne ; voir Lucien Bély, La France moderne. 1498-1789, Paris, PUF, 2013, p. 404-455.
29.« On dit proverbialement, le fort portant le faible, pour dire, Faire une compensation du bon avec le mauvais » (Furetière, 1690, art. « Fort »).
30.Cette liste mentionne des écrits de l’auteur déjà imprimés au moment de la rédaction, au moins sous une première forme : sur les chemins (1708 et 1715), sur la paix pour assurer le commerce (1713/1717), sur la taille proportionnelle (1717) ; elle évoque aussi des projets publiés plus tard et déjà envisagés ici, voire initiés : sur les procès (1725), sur les pauvres (1724), sur l’éducation (1728), etc. ; voir Documentation, Imprimés.
31.Les Tables de Chaulnes rédigées en 1711 par Fénélon et le duc de Chevreuse formulaient le projet de réforme de l’État que le dauphin aurait pu mettre en œuvre ; on a attribué à Saint-Simon les « Projets de gouvernement résolus par Mgr le duc de Bourgogne, dauphin, après y avoir bien mûrement pensé » (BnF, Fr., ms. 12256). Sur un examen comparé de ces documents, voir Alexandre Dupilet, La Régence absolue…, p. 32-49. L’abbé de Saint-Pierre se réclamera fréquemment des intentions du duc de Bourgogne pour justifier ses projets : voir Paix 3, § 750 ; Alexandre Dupilet, Polysynodie, Introduction, § 5 ; Gouvernement, § 559 ; Laurent Lemarchand, Gouvernement, Introduction, § 14. Sur les griefs de Voltaire à l’égard de l’abbé concernant l’utilisation de l’autorité du duc de Bourgogne, voir Richelieu, § 136.
32.Ces cinquante ans incluent les régences (Marie de Médicis, Anne d’Autriche), mais aussi le règne de Louis XIII : voir § 170.
33.Le Conseil d’État privé, ou Conseil des Parties, était spécialisé dans le contentieux judiciaire : voir Michel Antoine, Le conseil du roi sous le règne de Louis XV, Genève, Droz, 2010, p. 140-141 ; la Grand-Chambre était le centre du parlement, où étaient jugées les causes et prises les décisions les plus importantes : voir Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 342.
34.Allusion probable à un mémoire sur la méthode du scrutin qui sera intégré plus tard au Nouveau plan de gouvernement. Voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte.
36.Voir ci-dessus, § 35, note.
37.Voir ci-dessus, § 35, note.
38.Voir ci-dessus, § 35, note ; sur le comité Amelot, ou « bureau des rêveries », dont Saint-Pierre semble s’inspirer, voir Alexandre Dupilet, Polysynodie, Introduction, § 14.
39.Hugo Grotius (1583-1645), le célèbre théoricien jusnaturaliste, a été ambassadeur de Suède à Paris de 1634 à 1644. Le mot de Grotius sera repris dans les Observations politiques sur le gouvernement des rois de France, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. IX, p. 47.
41.Par sa naissance, le roi peut sans difficultés disposer, si les circonstances l’exigent, de l’autorité conférée à la dictature à Rome.
42.Alors que les deux premiers tomes du Projet de paix perpétuelle ont été publiés en 1713, le troisième (Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle […] proposé autrefois par Henri le grand […], Utrecht, A. Schouten [Lyon, Deville]), est achevé en novembre 1715 et paraît à la date de 1717 [1716] ; il est dédié à Philippe d’Orléans et développe l’intérêt de la France et les capacités du Régent dans la signature d’un tel traité : voir en particulier Paix 3, § 24.
43.Voir ci-dessus, § 35, note.
44.Richelieu réunit en 1635 une société dite « des Cinq Auteurs » en vue de faire écrire des pièces à partir de ses idées. Il collabore avec Desmarets de Saint-Sorlin pour la tragédie Mirame (1641) et pour Europe, comédie héroïque (1642) ; voir Catherine Guillot, « Richelieu et le théâtre », Transversalités, 2011/1, no 117, p. 85-102, en ligne ; DOI : 10.3917/trans.117.0085. Le cardinal est l’auteur de plusieurs ouvrages de théologie : voir Françoise Hildesheimer, « Richelieu cardinal-ministre », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2006, 150e année, no 1, p. 365-383, en ligne ; DOI : 10.3406/crai.2006.86950.
45.Le Testament politique de Richelieu, publié pour la première fois en 1688 (Amsterdam, Desbordes), a connu une douzaine de réimpressions jusqu’en 1709 ; l’abbé de Saint-Pierre rédige des « Observations politiques » sur l’écrit du cardinal, qui paraîtront dans une édition de 1738 du Testament (Amsterdam, Les Janssons à Waesberge, p. 241-296), et seront reprises dans le tome XVI des OPM (Rotterdam, J. D. Beman, 1741) ; sur l’ouvrage du cardinal et sur son commentaire par l’abbé, voir Laurent Avezou, Richelieu, Introduction. Dans une Observation « Pour perfectionner l’esprit dans l’étude de la science du gouvernement », Saint-Pierre mentionne de façon critique, comme auteurs politiques, Richelieu, Machiavel, Grotius, Pufendorf, Doria et Hobbes (OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VI, p. 127-129) ; ses écrits renvoient de façon élogieuse aux initiatives de Colbert, à l’Arithmétique politique de William Petty, aux projets de Vauban.
46.Voir ci-dessus, § 35, note. Cet instrument de mesure est la méthode du scrutin, que l’abbé appelle anthropomètre ; il a forgé ce terme avant 1726, comme en témoigne une version du projet de gouvernement conservée à Rouen (Projet pour perfectionner la forme du gouvernement des États, BM Rouen, t. I, ms. 948 (I. 12), p. 215-217) ; voir Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 33 ; Gouvernement, § 371, § 478 et § 891.
47.Au moment de la rédaction du Discours sur le polysynodie, Anthonie Heinsius (1641-1720) est encore grand pensionnaire des États de Hollande.
48.Recta : « En droiture, directement, sans aucun milieu » (Académie, 1718).
49.Spécieux : « Qui a apparence de vérité et de justice » (Académie, 1718).
50.La charge de premier président du parlement, nommé à vie, n’était ni vénale, ni transmissible : voir Charles Desmazes, Le parlement de Paris […], Paris, M. Lévy Frères, 1859, p. 47, 136-137. Les offices de la justice et de la finance furent distribués par élection sous Charles VI, ensuite par libre collation du prince, puis par nomination (choix du prince parmi trois postulants proposés par le parlement ou la chambre des comptes) ; voir Charles Loyseau, Cinq livres du droit des offices, Paris, Vve A. L’Angelier, 1613, p. 31. Avant l’ordonnance du 21 octobre 1467, par laquelle Louis XI rendit les offices inamovibles, Mathieu de Nanterre, élu premier président du parlement de Paris en 1461, fut destitué par le roi qui lui préférait Jean Sauvet. Rappelé par le souverain, il exerça la fonction de second président jusqu’à sa mort. « Ce déplaisir ne diminua en aucune façon le désir qu’il avait de rendre service à sa Majesté », remarque François Blanchard dans Les présidents au mortier du parlement de Paris (Paris, Cardin Besongne, 1647, p. 37).
51.Scipion l’Asiatique, frère de Scipion l’Africain, remporte la victoire pour les armées romaines contre Antiochus III (le Grand) en 189 av. J.-C.
52.Selon l’article II du traité pour former la société européenne décrite dans le Projet de paix perpétuelle, celle-ci garantira la souveraineté des États membres et défendra leur constitution et lois fondamentales respectives contre les tentatives de renversement ; voir Paix 1, § 400 ; sur le « Grand Dessein » de Henri IV, voir Paix 1, § 13. Saint-Pierre utilise de façon répétée cette caution royale et commente les Mémoires de Sully dans le troisième tome du Projet de paix (Paix 3, § 778-898).
53.Il s’agit des « lois fondamentales de l’Empire » que devait respecter celui qui était élu roi des Romains : voir Klaus Malettke, « Les traités de paix de Westphalie et l’organisation politique du Saint Empire romain germanique », Dix-septième siècle, 2001/1, no 210, p. 113-144.
54.Il s’agit de la Déclaration des droits (Bill of rights) de 1689, qui définit les droits du parlement.
55.Conventions conclues entre un peuple et son roi, qui définissaient les droits et devoirs respectifs du roi, du peuple et des représentants de ce dernier, comme dans le cas de la république des Deux Nations (royaume de Pologne et grand-duché de Lituanie) ou dans le traité régissant les rapports de la Croatie et de la Hongrie.
56.Le modèle de polysynodie espagnole était connu de l’entourage du Régent par un mémoire de l’abbé d’Estrées, ambassadeur à Madrid, rédigé en 1713 : voir Alexandre Dupilet, La Régence absolue…, p. 64-65.
57.Ce discours est probablement une ébauche du Projet pour perfectionner la distribution des honneurs publics (BM Rouen, ms. 948 (l. 12), t. I, antérieur à 1730, p. 359-371), qui sera modifié en 1731-1732 et imprimé sous le titre de Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à l’État ; voir Carole Dornier, Titres, Introduction et ci-dessus § 35, note.
58.Sur les positions de l’abbé de Saint-Pierre à l’égard de la distribution des bénéfices, voir Gouvernement, § 643.
59.Cette critique rejoint celle du parlement, exprimée en février 1718 : voir Alexandre Dupilet, La Régence absolue…, p. 294.
60.Le légataire universel du ministre était le duc de Mazarin (duc de La Meilleraye), époux d’Hortense Mancini et donc neveu par alliance du cardinal ; sur les estimations de la fortune du ministre, voir Claude Dulong, La fortune de Mazarin, Paris, Perrin, 1990, en particulier, p. 163-166.
61.Emporter au sens de « enlever […] avec rapidité, avec violence » (Académie, 1718).
62.On imputait à Louis XIV le goût pour les détails, qui permettait aux ministres de manipuler le roi (Saint-Simon, Mémoires…, t. V, p. 481) ; voir Montesquieu, Pensées, no 953, Montedite, édition critique des Pensées de Montesquieu, Carole Dornier (éd.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2013.
63.Cette réputation de roi fainéant et soumis, véhiculée par les mémoires (ceux de Mme de Motteville, de La Rochefoucauld…), a été contredite dès 1876 par Marius Topin qui a édité la correspondance échangée entre le roi et son ministre (Louis XIII et Richelieu, Paris, Didier, 1876) ; sur la personnalité de Louis XIII, voir Jean-Christian Petitfils, Louis XIII, Paris, Perrin, 2008, chap. 16 ; sur les rapports de Richelieu et du roi, voir Françoise Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, en particulier p. 209-210, 466, 469-470 ; l’image de Louis XIII au Grand Siècle a été étudiée par Bernard Teyssandier dans : « Louis le Juste, prince d’émotion. Images d’un règne et portraits d’un roi », Dix-septième siècle, 2017/3, no 276, p. 477-508, en ligne ; DOI : 10.3917/dss.173.0477.
64.La charge de surintendant des finances avait été supprimée par Louis XIV en 1661, après la disgrâce de Fouquet, exercée dorénavant par le monarque, qui créa à cette occasion le Conseil royal ou Conseil royal des finances. C’est le roi qui signait les pièces comptables et les ordres de paiement : voir Michel Antoine, Le Conseil du roi …, p. 45 ; Bernard Barbiche, Les institutions de la monarchie française…, p. 293-295.
65.Voir ci-dessus, § 35, note.
66.Sur peine de : même sens que sous peine de… ; voir Furetière, 1690, et Académie, 1718, art. « Peine ».
67.La citation latine qui conclut le texte de 1718 (A) est tirée du livre des Proverbes (XI, 14) : « Où il y a beaucoup de conseils, là est le salut » (trad. Lemaître de Sacy, La Bible, Paris, R. Laffont, 1990) ; elle est reproduite sur la page de titre de l’édition avec fausse adresse de Londres (Tonsson, 1718) et sur celle de l’édition de 1719 (Amsterdam, Du Villard et Changuion).
68.Louis Silvestre de Sacy (1654-1727), avocat, traducteur des Lettres de Pline le jeune, fréquentait le cercle de madame de Lambert ; élu en 1701 à l’Académie française, il appartenait au parti des Modernes ; c’est lui qui, en s’appuyant sur cette lettre de Saint-Pierre et sur les deux mémoires qui suivent, demanda à l’Académie d’entendre la défense de son confrère. Fontenelle, Houdar de La Motte et Claude Fleury s’associèrent à lui dans cette démarche (Les Registres de l’Académie française, 1672-1793, t. II, 1716-1750, Paris, F. Didot, 1895, p. 50-52).
69.Dès la fin d’avril 1718, ce sont le duc de Villeroy, le cardinal de Polignac et André Hercule Fleury, alors évêque de Fréjus, qui lancèrent l’offensive contre l’abbé en manifestant leur indignation : voir Saint-Simon, Mémoires…, t. VI, p. 651 ; Les Registres de l’Académie française…, p. 46-54.
70.Il s’agit du jour au cours duquel l’Académie prononça l’exclusion de l’abbé de Saint-Pierre.
71.Lendemain du vote par l’Académie française de l’exclusion de l’abbé de Saint-Pierre.
72.Ce traitement, qui atténuait dans une certaine mesure la punition, fut demandé par le Régent lui-même à l’Académie française (Les Registres de l’Académie française…, p. 53-54) ; Antoine Furetière (1619-1688), poète, fabuliste, auteur du Roman bourgeois, fut exclu pour avoir publié en 1684 un extrait de son Dictionnaire qui faisait concurrence à celui de l’Académie.