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MINISTÈRE DES AFFAIRES AVEC LES ÉTRANGERS

Préface

§ 1

Tous les hommes conviennent que les plus grands malheurs où les États puissent [•] tomber, ce sont les guerres, soit civiles, soit étrangères : puisque les hommes, et même les souverains, y perdent souvent et les biens et la vie.

§ 2

[•]Les particuliers d’une république, qui ont des contestations à régler, ne risquent point et ne perdent point pour les faire décider leurs biens et leur vie. C’est qu’heureusement pour eux, ils ont des juges plus puissants qu’eux, et suffisamment intéressés à faire exécuter leurs jugements. Au lieu que les souverains n’ont pas encore renoncé à l’injuste prétention d’être, par la supériorité de force, seuls juges dans leur propre cause. Et cette injuste prétention les assujettit nécessairement, eux et leurs sujets, à tous les malheurs de la guerre.

§ 3

Tout le monde convient de même que le moyen le plus sûr et le moins coûteux de les éviter, c’est la négociation des traités [•] d’alliance défensive avec les voisins contre des ennemis ambitieux et injustes ; quoique jusqu’à présent on n’ait point encore exécuté le seul moyen de rendre les alliances inaltérables, qui est de former l’établissement de la Diète européenne.

§ 4

Ainsi [•] le premier et le plus important emploi du ministère qui regarde les souverains voisins, c’est de négocier avec eux [•] pour éviter la guerre, et pour conserver le commerce avec les nations, par le moyen de quelque traité d’alliance durable.

§ 5

Le second emploi de ce ministère, c’est qu’en cas que le souverain ne puisse pas obtenir [•] de son voisin la continuation de possession de tel ou tel territoire, ou la cessation de tel dommage, ou tel dédommagement, de faire en sorte qu’il puisse l’obtenir par la supériorité de force, c’est-à-dire par une guerre offensive.

§ 6

Il [•] est de même de son ministère, en cas que le souverain voisin demande les armes à la main des choses injustes, de faire en sorte de résister avec avantage par une guerre défensive.

§ 7

Je rassemblerai, dans cette première partie, les observations que j’ai faites sur ce qui regarde la négociation. Dans la seconde [•], j’y ramasserai celles que j’ai entendu faire soit pour faire la guerre avec supériorité et en attaquant, pour la terminer promptement ; soit pour la faire plus longtemps sur la défensive, en attendant du secours des alliés. Et dans la troisième, j’y mettrai quelques observations semblables sur la guerre de mer. Ces observations sur la négociation sont peu de chose, en comparaison de ce que j’ai fait imprimer sur la possibilité et sur les moyens de former la Diète européenne ; mais j’ai cru que ce peu même pourrait être utile à mes concitoyens.

[Première partie]
OBSERVATION I
Sur les négociateurs

§ 8

1o Dans les temps de paix, le [•] ministre des Affaires avec les étrangers a pour but d’augmenter de plus en plus la sûreté de l’État, par de nouveaux traités d’alliance défensive avec de nouveaux souverains, et par des articles nouveaux avec les anciens alliés, pour affermir l’alliance, et pour rendre les secours mutuels plus prompts et plus grands.

§ 9

C’est ainsi qu’il peut tous les jours augmenter la sûreté réciproque des alliés, et assurer l’exécution des traités sur les mariages, sur les successions, sur les limites, sur les échanges, sur les procès entre sujets de souverains différents, et sur les différents cas du commerce.

§ 10

2o Il a pour but de faciliter le commerce entre les nations voisines, parce que chaque nation gagne au commerce1. Or cette facilité se procure réciproquement par des articles de commerce qui regardent les droits d’entrée et de sortie des marchandises commerçables, par des règlements, et même par des commissaires perpétuels, dont les souverains peuvent convenir pour résider dans des villes frontières [•], afin d’y terminer les procès entre particuliers de nations différentes.

§ 11

3o Il a pour but de profiter des découvertes de la nation voisine dans les arts les plus importants à la commodité et à l’agrément de la société [•], et de profiter des bons règlements et des bons établissements politiques qui regardent l’intérieur de l’État voisin, pour en faire de semblables.

§ 12

Voilà pourquoi il semble que chaque ambassade devrait être composée d’un chef [•] pour la négociation, avec un secrétaire de l’ambassadeur, et de deux résidents, l’un qui aura correspondance avec le ministre des Finances, et l’autre qui aura correspondance avec le ministre du Dedans, pour faire chacun de leur côté, suivant leurs instructions, les observations les plus importantes : afin que soit par les lettres journalières qu’ils écriront à leurs différents ministres, soit par le recueil général de toutes ces observations particulières, chaque État puisse tirer de ses envoyés toute l’utilité qu’il en peut tirer [•].

§ 13

Dans toute négociation le but de deux souverains qui négocient [•] est le même que le but de deux marchands : c’est de gagner, chacun de leur côté, à convenir de tels ou tels articles. Car on ne donne rien pour rien, on ne promet rien du sien pour rien. Mais le souverain qui fait une proposition doit, pour la faire accepter par son voisin, lui montrer évidemment qu’ils y trouveront tous deux leur avantage [•].

§ 14

Comme les deux souverains, non plus que les deux marchands, ne peuvent pas toujours se livrer les choses qu’ils échangent, ou qu’ils donnent les unes en considération des autres, le point principal de ces traités, c’est de trouver les moyens de rendre l’exécution des promesses réciproques la plus sûre qu’il est possible. Mais pour cet effet il faudrait :

§ 15

1o Convenir que les différends qui naîtront entre les alliés seront ou conciliés, ou jugés dans un conseil perpétuel des plénipotentiaires des alliés, et jamais par les armes. Car sans cela, quelle exécution peut-on se promettre des traités qui ne peuvent durer que jusqu’à la première contestation ?

§ 16

2o Pour l’exécution de cette sage convention, il faudrait que les voisins, arbitres naturels et non parties intéressées, fussent assez puissants pour faire exécuter leur jugement, et assez intéressés à empêcher la guerre, et à faire la dépense des troupes nécessaires pour faire exécuter leur jugement, malgré la résistance du contrevenant.

§ 17

C’est pour cela que j’ai démontré [•], dans des livres imprimés2, que le plus grand et le plus puissant de tous les intérêts de tous les souverains, et même des souverains les plus puissants et de leur postérité, était de former entre eux une société permanente par la signature de cinq articles fondamentaux, tant pour se conserver mutuellement, eux et leur postérité, pour jamais dans les États qu’ils possèdent actuellement que pour terminer toujours sans guerre leurs différends présents et à venir, soit par médiation et conciliation, soit par jugement à la pluralité des voix des associés.

§ 18

Cette négociation générale pour cette signature embrasse toutes les autres négociations particulières. J’ai démontré les avantages immenses que les souverains tireraient de cette signature. Ainsi c’est la plus importante de toutes les négociations présentes et à venir. On peut même aisément prouver qu’il n’y a aucune négociation particulière qui ne soit plus difficile que cette négociation générale que je propose [•] ; et que nul souverain n’a aucune sûreté de l’exécution d’aucun traité particulier, s’il n’a pour garant la société générale des alliés, l’arbitrage européen, la Diète européenne, comme le bourgeois de Paris a pour garant de l’exécution de son contrat le parlement de Paris.

OBSERVATION II
La sûreté et le salut de l’État est la première loi

§ 19

Les souverains ne font guère de traités d’alliance pour faire et pour partager des conquêtes sur un ou plusieurs États voisins. Et d’ailleurs il serait impossible qu’ils ne se fissent pas eux-mêmes un jour la guerre sur le partage de ces conquêtes.

§ 20

Le projet de partage de l’Empire romain entre Auguste et Antoine n’était proprement qu’un projet provisionnel, ce n’était qu’une trêve. L’opinion de la durée d’un pareil traité était une opinion chimérique. C’est qu’ils n’avaient ni juges nommés pour décider leurs différends futurs, ni juges assez puissants pour les empêcher de prendre les armes, ni juges assez intéressés pour faire les frais nécessaires d’un grand armement : afin de faire pencher considérablement la balance d’un côté par une grande supériorité de forces [•], en joignant ses forces à celui qui accepte le jugement arbitral. Aussi leur traité ne dura-t-il pas.

§ 21

Je suppose donc que les traités d’alliance se font pour se conserver mutuellement contre le plus fort qui menace d’attaquer, et que par l’alliance que le plus faible contracte il devient beaucoup plus fort, tandis que les conditions de l’alliance seront exactement exécutées.

§ 22

Je dis donc que ces traités d’alliance défensive ont plus de solidité et de durée que les traités d’alliance offensive.

§ 23

Le roi d’Angleterre Charles II, allié du roi de France Louis XIV, lui déclara en 1672 que s’il ne rendait pas aux Hollandais les conquêtes qu’il venait de faire sur eux, il ne pouvait pas s’empêcher de se déclarer pour eux contre lui3.

§ 24

Ce procédé d’un souverain, ami et allié, ne devait point surprendre. C’est que la première loi fondamentale d’un État et d’un souverain est qu’il faut conserver l’État et le bien des sujets, et avoir sûreté de cette conservation. Ainsi toute promesse d’un souverain qui causerait ou la perte ou un grand danger de son État n’est pas une promesse légitime, puisqu’il n’est pas permis de prendre des engagements contre la loi fondamentale : Salus populi, salus reipublicæ, suprema lex esto4.

§ 25

Promettre et tenir sa promesse est ordinairement utile à l’État : voilà pourquoi il faut ordinairement tenir sa promesse. Mais si par quelque conjoncture, par quelque événement imprévu, il arrivait qu’un souverain eût promis imprudemment des choses dont l’exécution serait entièrement contraire au salut de son État, la première loi, qui est la loi de la conservation de son État, l’oblige alors à se rétracter, et à ne pas tenir sa parole. C’est que le salut de son État est la loi suprême, à laquelle est subordonnée la loi il faut tenir sa parole [•]. C’est que l’on sous-entend toujours : en cas que l’exécution de cette parole ne mette pas l’État en danger d’être renversé.

§ 26

Mais afin que le souverain à qui son allié manque de parole trouve cette loi très équitable et très raisonnable, il n’a qu’à se mettre pour un moment à la place du souverain qui est forcé pour la sûreté de son État à manquer de parole. La loi qui dit il ne faut point manquer à sa promesse est donc une loi subordonnée à la loi salus populi suprema lex.

§ 27

Si le roi de France fût devenu par la conquête de Hollande assez puissant pour subjuguer dans la suite l’Angleterre, les Anglais n’auraient-ils pas eu raison de se plaindre de la conduite de leur roi, de n’avoir pas obéi à la première loi, à la loi suprême, Salus populi suprema lex ?

§ 28

On ne peut pas même demander à un souverain l’exécution d’un article d’un traité d’alliance, si l’exécution de cet article lui ôte la même sûreté de sa conservation pour laquelle il a commencé ce traité. Mais hors le cas du danger de la conservation de l’État, hors le cas d’un très grand dommage, les souverains, comme les particuliers, sont toujours obligés de tenir leurs promesses réciproques, quoiqu’il y ait beaucoup à perdre pour eux. Et c’est aux souverains voisins, juges naturels de ces cas, à décider si le danger est extrême, ou si la perte est excessive, telle qu’est la perte d’outre-moitié5 dans les traités et dans les promesses mutuelles des particuliers [•].

§ 29

[•]Cette lésion d’outre-moitié ne va pas entre souverains à la cassation des traités, comme on a coutume de le juger dans les parlements entre particuliers, mais à la perte d’un quart comme il me paraît juste, afin que la parole ou la promesse servent toujours de quelque chose à celui en faveur duquel elle a été faite.

§ 30

Les Hollandais, alliés de Louis XIV, l’abandonnèrent de même avec grande raison, dès qu’ils virent que les grandes conquêtes qu’il faisait sur les Espagnols en Flandres en 1668 diminuaient leur propre sûreté, qui était le principal but de leur traité avec la France6.

§ 31

La reine Anne d’Angleterre, vers l’année 1713, abandonna aussi très sagement pour elle, et heureusement pour nous, l’alliance qu’elle avait faite avec l’Empereur et ses alliés7, dès qu’elle vit que par de grandes conquêtes sur la France l’Empereur allait devenir lui-même trop formidable à l’Angleterre. Les Hollandais suivirent bientôt son exemple pour leur propre sûreté, contre l’Empereur qui allait devenir trop puissant.

§ 32

Il faut toujours en revenir à la première loi. La conservation et la sûreté de l’État est8 la loi supérieure à toutes les lois. C’est la base de toutes les négociations et de tous les engagements que l’on prend par les traités [•]. Ainsi toutes les promesses sous-entendent toujours l’exécution de cette loi.

§ 33

Cette conduite de la reine Anne était fondée sur la raison. Car l’Empereur peut-il lui reprocher l’inobservation d’un traité dont l’observation aurait ôté, ou du moins fort diminué la sûreté de son royaume ? Et cette sûreté n’était-elle pas elle-même la base des traités d’alliance que les alliés avaient faits contre la France ?

§ 34

Ainsi dès que la France était devenue fort inférieure en forces, et épuisée d’hommes, d’argent, de crédit ; dès qu’elle ne pouvait plus être formidable à l’Angleterre, à la Hollande ; dès que la sûreté de l’Angleterre et de la Hollande était devenue parfaite du côté de la France assez affaiblie, il était de la sûreté de ces deux États de viser à empêcher les grandes et rapides conquêtes qu’allait faire l’Empereur.

§ 35

Cette conduite de la reine d’Angleterre et des Hollandais est encore fondée sur l’équité. Car l’Empereur peut-il équitablement reprocher à la reine Anne d’avoir fait ce que lui-même aurait fait à la place de cette reine ? Et n’est-ce pas par la règle de l’équité naturelle que l’on doit juger de la prudence et de la bonté des actions humaines ?

§ 36

De tout cela il est aisé de conclure que pour faire un traité d’une alliance durable, il ne faut point que les alliés visent à [•] conquérir ; car ils se brouilleraient bientôt sur les partages des conquêtes. Mais une alliance purement défensive, si elle est générale, sera très durable : parce que les alliés seront suffisamment puissants, et suffisamment intéressés à empêcher la guerre et à faire exécuter leur jugement arbitral.

OBSERVATION III
Otages du prince vaincu

§ 37

Un traité d’alliance, dont les deux articles principaux seraient qu’en cas que les alliés fussent victorieux, ils rendraient les places fortes de l’ennemi vaincu mais démantelées, et en second lieu qu’ils auraient en otages de la continuation de la paix les douze principaux ou ministres ou officiers du prince vaincu [•] à leur choix, serait très raisonnable.

§ 38

On peut voir avec évidence que tout prince puissant qui offrira de faire alliance aux conditions de ne rien garder de ses conquêtes, et de se contenter, pour les frais de la guerre, de la ruine des fortifications des places conquises, et de la prison de douze hommes de ceux qui lui sont le plus à craindre, ne peut jamais être qu’un allié très désirable pour les princes moins puissants.

§ 39

Cette coutume, qui s’établirait entre les nations d’Europe, de punir d’une prison de vingt ans les douze hommes qui auraient le plus contribué au commencement et à la durée de la guerre contre la République européenne, serait que les principaux, soit ministres, soit généraux d’armée, demanderaient leur congé, ou avant la guerre, ou même durant la guerre. Mais il serait juste que les ministres qui auraient passé chez les étrangers eussent dans leur exil le double de biens, d’appointements, et de revenus qu’ils auraient quittés, et cela à prendre par le traité sur les recettes des terres conquises par les alliés, avec le paiement des troupes nécessaires aux alliés, pour exiger annuellement sur les villages conquis, mais restitués, le tribut annuel pour la subsistance de ces [•] équitables réfugiés.

§ 40

Le souverain éloigné du pays où se fait la guerre contribuerait volontiers pour mettre à la raison celui qui trouble la paix et la sûreté publique, et qui ne veut point d’arbitres. Cette contribution se ferait pour la seule considération des avantages d’une paix perpétuelle, à condition que les autres alliés contribueraient de même en hommes et en argent, chacun à proportion du revenu de son État, en cas qu’il eût besoin d’eux, ou contre quelque voisin, ou dans quelque guerre civile.

OBSERVATION IV
[•]Bureau des négociations

§ 41

Il est certain que pour perfectionner nos connaissances sur la négociation, il serait nécessaire de former dans l’Académie politique9 un bureau où l’on pût apprendre à négocier ; afin que les académiciens pussent facilement se communiquer les uns aux autres leurs connaissances et leurs observations sur les ouvrages où l’on traite de ces matières, et en particulier pour examiner le nouveau plan de la Diète européenne que j’ai proposé, après Henri le Grand, comme la négociation la plus solide, la plus facile, la plus courte et la plus importante de toutes.

§ 42

[•]Ce bureau composerait ou assemblerait les divers ouvrages qui sont nécessaires aux négociateurs, pour épargner à ceux qui s’appliquent à cette science, et beaucoup de temps, et beaucoup de frais [•]. Ils travailleraient durant dix ans à perfectionner cette espèce de bibliothèque, et en feraient ensuite une nouvelle édition.

§ 43

Une des raisons pour laquelle nous avons si peu de bons livres et de bons mémoires sur la négociation, c’est que les censeurs ordinaires des livres ne veulent rien approuver sur ces matières, de peur de se tromper, et de peur de déplaire, ou aux ministres, ou aux souverains voisins10. Or [•] le bureau de l’Académie politique pour la négociation aurait et le loisir pour lire, et l’autorité constante pour réformer et pour approuver les ouvrages. Car il ne faut pas penser que les ministres, qui sont trop occupés, puissent faire le métier de censeur de livres ; et cependant d’un autre côté, il est de la grande utilité publique que les bons ouvrages sur la négociation se perfectionnent incessamment, et que ceux qui veulent étudier cette matière pour mieux servir leur nation puissent facilement acheter tous les bons ouvrages corrigés par l’Académie.

§ 44

Cette bibliothèque de la négociation contiendrait tout ce qu’il y a de bon dans tous les auteurs qui en ont écrit, et épargnerait ainsi la lecture de quantité de livres qui se répètent nécessairement, et l’embarras que cause aux lecteurs la contrariété d’opinions, en voyant les opinions vraies bien appuyées par des faits, et bien démontrées par de bons raisonnements, et les opinions fausses bien réfutées11.

§ 45

On peut observer que dans le système de la paix perpétuelle, cette bibliothèque contiendrait très peu de volumes ; au lieu que dans le système présent des guerres et des trêves, cette bibliothèque contient un grand nombre de gros volumes.

§ 46

L’établissement [•] d’un pareil bureau est un moyen général de perfectionner le ministère de la Négociation, et ce moyen général comprend tous les autres moyens particuliers, soit inventés, soit à inventer [•].

OBSERVATION V
Négociations avec Rome pour les pensions sur les bénéfices, pour la nomination du roi aux prieurés, et pour les pensions sur les abbayes et autres communautés qui ne sont point en commende

Observations préliminaires

§ 47

[•]La raison demande dans toute société que les revenus, que distribue aux officiers publics celui qui gouverne les affaires publiques, soient toujours proportionnés à l’utilité que chacun de ces officiers publics procure dans son emploi à cette société. Cette même raison demande par conséquent que les revenus ecclésiastiques soient tellement distribués que la société chrétienne en soit mieux servie par un plus grand nombre de bons [•] ecclésiastiques laborieux, et qu’elle en reçoive la plus grande utilité qu’elle en puisse recevoir.

§ 48

Quand on s’éloigne de ces règles, on s’éloigne de l’équité de l’ordre de la raison suprême [•], c’est-à-dire de la route que nous prescrit la Providence. Ainsi tout tombe bientôt dans le désordre qui déplaît à l’Auteur de l’ordre, et le tout à la honte de celui qui gouverne, et au grand préjudice de ceux qui sont gouvernés.

§ 49

Il n’est donc pas étonnant que l’Église, que nous regardons avec raison comme la plus raisonnable de toutes les sociétés humaines, ait pris pour maxime générale de son gouvernement que les revenus destinés à sa partie enseignante doivent être distribués, autant qu’il est possible, et aux travailleurs les plus utiles, et au plus grand nombre qu’il est possible, et à proportion de l’utilité des services qu’ils rendent dans leurs emplois dans la partie de l’Église enseignée12.

§ 50

Comme chaque État chrétien est obligé de pourvoir à la subsistance de ceux qui enseignent ce qu’il faut croire, et surtout ce qu’il faut faire pour éviter l’Enfer et pour obtenir le Paradis, il est arrivé que les lois ont sagement établi une certaine portion de certains fruits de la terre pour certains ecclésiastiques, tels que les curés.

§ 51

Il est arrivé que les princes et les particuliers ont donné, et aumôné même, des fonds de terres pour les évêchés et pour les abbayes ; et que de ces divers fonds se sont formés en divers lieux divers bénéfices, toujours dans la vue de procurer la plus grande utilité à l’Église enseignée [•], c’est-à-dire à la société séculière, et à la pépinière des ecclésiastiques.

§ 52

La permission sans bornes que les lois avaient laissée aux particuliers d’ajouter de nouveaux fonds à chacun des bénéfices [•] ; l’opinion salutaire que les fondations pour des aumônes, et autres œuvres de bienfaisance, diminuaient les peines du purgatoire ; la multiplication des habitants des environs des abbayes ; l’augmentation de la culture des terres des abbayes ; l’augmentation du commerce du royaume ; le perfectionnement des arts ; les défrichements, les dessèchements faits par les religieux : toutes ces causes par succession de temps ont concouru à augmenter tellement les revenus de certains bénéfices que ces revenus sont devenus excessifs, soit par comparaison à d’autres bénéfices aussi utiles à l’Église, soit par rapport à l’utilité que procurent présentement à la société des fidèles des titulaires de ces bénéfices trop riches.

§ 53

De là il est arrivé que de deux évêchés qui avaient pareilles fonctions, pareil nombre de diocésains, l’un a présentement le double, le triple du revenu de l’autre. L’archevêché de Tours, par exemple, vaut environ quatre mille onces d’argent de revenu charges payées, ce qui a paru autrefois suffisant pour cette grande place ; tandis que Cambrai, que Narbonne valent cinq fois plus ; tandis que Tolède en Espagne vaut quarante fois davantage sans avoir des fonctions plus utiles à l’Église que celles de l’archevêché de Tours ; et tandis que l’excès de ces revenus de ces riches archevêchés pourrait être employé, par des pensions perpétuelles, à suppléer à ce qui manque à d’autres évêchés pauvres, ou à faire travailler utilement plusieurs autres ecclésiastiques, ou à récompenser par des pensions ceux qui se distinguent entre leurs pareils par des travaux utiles [•] à la société chrétienne.

§ 54

La distribution de ce trop de revenu pourrait servir à augmenter entre eux une salutaire émulation, à qui dans son emploi travaillerait avec plus de constance et de succès pour rendre le salut des chrétiens plus assuré par des œuvres de justice et de bienfaisance.

§ 55

L’abbaye de Saint-Bertin en Flandres13, par exemple, tant pour l’abbé régulier que pour les trente-deux religieux qui y sont, vaut cent soixante mille livres de revenu ; tandis que d’autres abbayes de pareil nombre de religieux et de pareilles fonctions en ont assez, et n’ont pas cependant la cinquième, la sixième partie de ces revenus ; tandis que l’abbé et l’abbaye de la Trappe14 qui ont quatre fois plus de religieux, et plus édifiants, n’ont pas la dixième partie du revenu de Saint-Bertin, et tandis que cette dixième partie suffit à l’abbaye de la Trappe quatre fois plus nombreuse.

§ 56

Les fonctions des évêques, des curés, des administrateurs des collèges et des hôpitaux sont bien plus utiles aux fidèles que les fonctions des religieux de la Trappe, qui ne sont pourtant pas inutiles à l’Église enseignée. Car on peut remarquer que plus la vie des religieux et des religieuses est édifiante, moins leur subsistance coûte à l’État. C’est particulièrement par cette épargne sur leur dépense [•], et par les ouvrages de leurs mains, qu’ils trouvent les moyens d’être utiles aux pauvres fidèles.

§ 57

Mais pour en revenir aux bénéfices, c’est l’excès de leur revenu par rapport à l’utilité des fonctions des bénéficiers qui a déterminé l’Église à chercher les moyens de donner partie de ce revenu excessif à d’autres ecclésiastiques en forme de pensions, afin que l’Église pût recevoir des travaux de ces nouveaux ouvriers une augmentation d’utilité : et ç’a été un des motifs du concordat entre le pape Léon X et le roi François Ier15.

§ 58

D’un autre côté, l’Église et les magistrats séculiers ont toujours regardé comme une maxime constante qu’il ne faut point diviser les bénéfices, ni les fonds des bénéfices : parce que les titres primordiaux, les enseignements et les actes de possession d’un bénéfice sont tous en même lieu, dans les mêmes archives ; ils se prêtent des secours mutuels, des preuves mutuelles ; ils s’y conservent plus sûrement que s’ils étaient séparément en divers lieux. D’ailleurs celui qui régit ces biens est supposé dans le même lieu, et il faut épargner à ces fonds les frais du grand nombre de régisseurs, en tenant ces biens réunis sous le même titulaire, qui ait intérêt de réparer les bâtiments, de mettre les fonds en valeur, de faire rendre la justice par les officiers, et d’empêcher les usurpations qui se font toujours plus facilement quand les titres sont dispersés, parce qu’ils sont bientôt après égarés.

§ 59

[•]Et à cette occasion je dirai qu’il serait avantageux que le roi laissât aux religieux l’administration de tous les biens de leur abbaye et des réparations, à condition de payer à l’abbé et à d’autres pensionnaires la moitié du revenu du bénéfice ; tous deux, c’est-à-dire l’abbé et les religieux, y gagneraient.

§ 60

Ainsi il a fallu que l’Église ait trouvé par les pensions ecclésiastiques le secret de diviser les revenus d’un bénéfice trop riche, sans néanmoins en diviser les fonds ni les titres ; et de faire donner ainsi une partie de ces revenus excessifs, par le titulaire du bénéfice, à d’autres ecclésiastiques plus utiles que lui à l’Église enseignée, mais toujours sans diviser le bénéfice.

§ 61

Il y avait déjà longtemps que l’Église avait sagement mis en œuvre la méthode des pensions ecclésiastiques avant le concordat, et ç’a été en suivant cette [•] méthode que François Ier et ses successeurs ont toujours eu le pouvoir de créer des pensions ecclésiastiques sur les bénéfices de leur nomination, lorsque le revenu en est trop fort par rapport à l’utilité des fonctions du bénéficier ; et cela en faveur d’autres ecclésiastiques qui se distinguent par leurs services, ou qui n’ont pas encore le nécessaire pour se rendre capables de mieux servir l’Église16.

§ 62

Outre les fonctions d’évêques et de curés, il y a encore cinq manières principales de servir l’Église enseignée.

§ 63

1o Dans l’administration des hôpitaux.

§ 64

2o Dans l’administration des collèges.

§ 65

3o Dans l’administration des séminaires.

§ 66

4o Dans les écrits de morale chrétienne.

§ 67

5o Dans la prédication.

§ 68

Or n’est-il pas juste de récompenser par des récompenses extraordinaires ceux qui se distinguent dans ces cinq espèces de services ?

PREMIÈRE PROPOSITION
La nomination aux pensions ecclésiastiques vacantes serait aussi utile à l’Église que la création de ces pensions

§ 69

Il est à propos de remarquer que ce n’est pas sur le bénéficier titulaire que la pension que donne présentement le roi est créée, c’est sur le bénéfice ; aussi ne finit-elle pas par la mort du [•] titulaire du bénéfice, mais aujourd’hui elle finit par la mort du pensionnaire. Mais au lieu que cette pension devrait subsister au profit d’un nouveau pensionnaire, elle s’éteint sans aucune nouvelle raison au profit du titulaire du bénéfice.

§ 70

Si les pensionnaires et les bénéficiers vivaient toujours autant d’années les uns que les autres depuis leur nomination contemporaine, il n’y aurait jamais de pensions vacantes [•] que lorsque les bénéfices vaqueraient ; mais comme tantôt le titulaire prédécède, et tantôt le pensionnaire, il est de l’intérêt de l’Église enseignée que le roi puisse continuer la pension vacante en faveur d’un nouveau travailleur [•], ou en faveur du titulaire même, s’il le mérite par la continuation de ses travaux.

§ 71

Pour juger que c’est l’avantage de l’Église enseignée, il suffit de voir que lorsqu’une pension vient à vaquer, il y a souvent des ecclésiastiques aussi capables que le premier pensionnaire qui méritent cette pension ; et qu’ainsi il est aussi utile pour l’Église que cette pension soit continuée pour le second pensionnaire qu’il était utile qu’elle fût créée pour le premier.

§ 72

Il y a en France cent [•] évêchés ou archevêchés, il y a huit cents abbayes, il y a aussi deux cents prieurés, qui d’ancienneté sont à la nomination du roi. On peut supposer présentement en France mille pensionnaires, tant sur les évêchés que sur les abbayes. Or si le roi avait par un indult le droit de nommer aux pensions vacantes, il aurait le double de pensions à distribuer, et par conséquent le double de services à espérer pour l’Église enseignée.

§ 73

[•]Le roi pourrait nommer le titulaire même à la pension vacante, en considération des services qu’il rend à l’Église ou à l’État. Il maintiendrait ainsi et augmenterait l’émulation entre les bénéficiers, pour les engager à mériter par leurs services distingués des distinctions pareilles, ce qui tournerait à l’utilité publique.

§ 74

Si je joins ici l’intérêt de l’État à l’intérêt de l’Église, c’est que l’Église n’est autre chose que le total des fidèles, soit enseignants, soit enseignés. Et ce total des fidèles français, qu’est-ce autre chose que l’État de France ? Et d’ailleurs les biens temporels de l’Église enseignante, ne [•] sont-ce pas des concessions de l’État ? Ne sont-ils pas conservés et augmentés par le bon gouvernement des fidèles séculiers ? Les ecclésiastiques payés par l’État ne sont-ils pas officiers de l’État, destinés particulièrement à rendre les peuples justes, de peur de l’enfer et de déplaire à Dieu, et pour les rendre plus bienfaisants les uns envers les autres, pour plaire à Dieu et pour en obtenir le paradis ? Leur devoir n’est-il pas de les faire souvenir tous les jours de la seconde vie, qui est si proche ?

§ 75

Je ne blâme pas les pensions qui seraient données sur des bénéfices aux chevaliers de Malte, et aux chevaliers de Saint-Lazare, pourvu qu’elles fussent données par scrutin à ceux qui se distingueraient dans le service de l’État et de l’Église. Car ces chevaliers ne peuvent-ils pas servir en certains cas plus utilement l’Église enseignante et enseignée que quantité de bénéficiers fainéants ? Ainsi n’est-il pas juste qu’ils soient quelquefois préférés, dans la distribution de ces pensions, à certains ecclésiastiques17 ?

§ 76

Enfin les intérêts de l’Église [•] enseignante sont intimement liés avec ceux de l’Église enseignée. Et effectivement que deviendraient les biens ecclésiastiques, si faute de bons officiers de guerre [•], et autres bons serviteurs de l’État dans les négociations, ces biens tombaient entre les mains des protestants ou des infidèles ; si les biens étaient ruinés par les guerres ; si les lois civiles n’étaient point conservées en vigueur par les magistrats ; si les négociateurs ne faisaient pas finir les guerres, et ne rendaient pas les traités de paix et d’alliance tous les jours plus solides ?

§ 77

Mais il est à propos qu’alors ces pensionnaires séculiers et mariés se soient fort distingués entre leurs pareils ; et c’est seulement dans ce cas de distinction que les gens de guerre, qui sont entrés dans ces sortes de chevalerie, sont dignes de pareilles pensions.

§ 78

Il est vrai que jusqu’ici le roi n’a pas mis en œuvre la méthode du scrutin entre les classes de trente pareils, pour connaître avec certitude ceux qui dans les diverses classes sont les plus distingués entre leurs pareils par leurs services, soit envers l’Église [•] enseignante, soit envers l’Église enseignée. Il est vrai que la voie pernicieuse des recommandations est encore en usage ; mais je montre ailleurs la manière de mettre en œuvre la méthode du scrutin perfectionné, pour l’avantage du roi et de la nation, et la chose n’est rien moins qu’impraticable.

§ 79

En général il est évident que plus il y aura de récompenses à espérer, en servant utilement [•] l’Église enseignante et l’Église enseignée, plus il y aura de bons travailleurs occupés à l’envi à qui leur rendra de plus grands services [•] ; surtout lorsque le mariage sera devenu libre aux ecclésiastiques qui auront obtenu les dispenses des canons de quelques conciles de l’Église latine, comme il est libre d’ancienneté aux ecclésiastiques de l’Église grecque, et comme il l’a été dans les premiers siècles dans l’Église latine.

§ 80

Il me semble qu’on a trop négligé les conseillers-clercs des parlements. Il y en a qui servent très bien l’Église, en faisant observer la justice. On devrait attacher à chaque parlement au moins une pension de trois ou quatre cents onces d’argent, et [•] que le roi nommât un des trois que les autres conseillers auront choisis par la méthode perfectionnée du scrutin. On a aussi trop négligé les administrateurs ecclésiastiques des hôpitaux et des collèges.

§ 81

Il y a parmi les religieux d’excellents prédicateurs, d’excellents écrivains, d’excellents directeurs de collèges. Il serait à souhaiter que par le même indult que le pape donnerait au roi, les religieux qu’il nommerait par scrutin fussent capables18 de pensions ecclésiastiques. Et l’on sait que comme ils sont accoutumés à peu, ce serait beaucoup d’une pension de cent onces d’argent, qui valent à présent environ six cents livres. Voilà le moyen d’exciter les bons esprits à travailler toute leur vie utilement pour la société chrétienne.

§ 82

Il faudrait faire des compagnies de trente ecclésiastiques ou environ [•], et attacher une pension de six cents livres à chaque compagnie, pour celui qui serait choisi entre eux par la voie du scrutin perfectionné.

§ 83

Pour [•] perfectionner ces compagnies, le roi n’aurait qu’à en nommer quatre qui nommeraient un cinquième, les cinq nommeraient par scrutin un sixième, et ainsi de suite.

§ 84

S’il y a déjà tant de personnes qui travaillent bien sans espérance de récompense, combien y en aurait-il davantage qui feraient de nouveaux efforts pour la plus grande utilité du public, s’il y avait des récompenses sûres attachées aux services distingués, et distribuées par [•] le scrutin perfectionné, qui aurait exclu par l’intervention des commissaires toute recommandation, toute cabale, et tous les mauvais sujets ?

Sur les moyens

§ 85

1o Je suppose que le pape fût convenu par les raisons précédentes qu’il est plus avantageux [•], même à l’Église enseignante, que le roi nomme aux pensions vacantes que de laisser les choses en l’état où elles sont. En ce cas il accordera un indult pour cette nomination, parce qu’il voudra ce qui est de plus avantageux au service de l’Église enseignante et enseignée.

§ 86

[•]Je ne prétends pas que la cour romaine, non plus que les autres cours, se mette en mouvement pour le seul intérêt public de la société chrétienne ; mais on verra qu’elle y trouvera son intérêt particulier.

§ 87

2o Afin de ne faire aucun tort aux évêques et aux abbés qui sont déjà pourvus, cet indult portera que le pouvoir de nommer aux pensions vacantes ne regardera que la pension que le roi créera dans la suite [•], et qu’il pourra y nommer le titulaire du bénéfice.

§ 88

3o À l’égard des ecclésiastiques à pourvoir, ils auront plus d’espérance d’avoir plutôt quelque revenu nécessaire, pour attendre plus facilement le titre même de quelque bénéfice, ou quelque plus grosse pension : puisque le roi aura plus de mille pensions de plus à distribuer. Ainsi la partie de l’Église enseignante qui est pourvue n’y perd rien ; l’autre partie non pourvue y gagne ; et l’Église enseignée y gagne l’augmentation du nombre des travailleurs, et l’augmentation de leurs travaux [•], pour rendre les fidèles plus justes et plus bienfaisants pour plaire à Dieu.

§ 89

4o Cet indult laisse les menses des religieux dans leur état naturel19. Ces pensions ne diminuent que la part des abbés, dont quelques-uns ne sont pas si utiles à l’Église que leurs pensionnaires. Et puis si dans la suite les abbés se distinguent par l’utilité de leurs travaux, ils pourront eux-mêmes obtenir des pensions sur [•] leurs propres abbayes, ou sur d’autres abbayes.

§ 90

5o [•] À l’égard des droits que prendra la daterie20 pour chaque pension de cent onces d’argent, et des autres plus fortes à proportion, il faut qu’elles soient expédiées par simple signature ; mais ce sera un article facile à régler, par exemple vingt-cinq pour cent, ou le quart de la pension, quatre cents francs de droit d’annate pour seize cents francs de pension [•]. Ce qui est de certain, c’est qu’il faut que la daterie y gagne. Or il est évident que par la multiplication du double des pensions et des pensionnaires, elle y gagnera au moins le double de ce qu’elle gagne présentement.

§ 91

6o On m’a assuré que de pareils indults pour des pensions perpétuelles sur certains bénéfices, et pour nommer aux pensions vacantes, ont été déjà accordés au roi d’Espagne, et surtout au roi de Portugal par différents papes, et même en faveur d’hommes mariés. Ces exemples montrent et le pouvoir du pape, et l’utilité de ces pensions.

§ 92

7o Il n’est pas douteux que celui qui peut le plus peut le moins. Or le pape peut par un indult donner pouvoir de nommer à tel évêché, à telle abbaye, et de créer telle pension dessus. Cela est le plus. Donc il peut donner au roi le pouvoir de nommer à une pension déjà créée lorsqu’elle vaquera, ce qui est certainement le moins.

§ 93

8o On mettra dans le brevet du roi le nom du bénéfice, le nom du diocèse, le nom du pensionnaire mort, le nom du pensionnaire successeur, la quantité de la pension, et la charge de prendre des provisions du pape [•], avant que d’avoir droit d’exiger rien du titulaire.

§ 94

9o Il se peut bien faire que cette [•] négociation trouve des obstacles sous un pontificat qu’elle ne trouvera pas sous un autre.

SECONDE PROPOSITION
Il serait utile à l’Église et à l’État que le roi nommât [•] par scrutin aux prieurés dépendant des abbayes auxquelles il a droit de nommer.

§ 95

Les abbés commendataires de France ont plus de deux mille prieurés à leur nomination, qui, le fort portant le faible, peuvent valoir, charges locales payées, neuf cents livres ou mille livres par an. On sait que la plupart des abbés y nomment des sujets qui n’ont aucun mérite distingué par rapport à l’Église [•] enseignante et enseignée, mais uniquement comme parents, comme amis, comme recommandés par des personnes puissantes, ou pour les récompenser de services personnels : au lieu qu’il serait de l’intérêt [•] des ecclésiastiques et du reste de l’État que les titulaires de ces prieurés fussent choisis par le roi avec le secours du scrutin, entre ceux qui auraient mieux servi le public, et les plus capables de mieux servir les fidèles dans les cinq ou six différents travaux dont nous avons parlé.

§ 96

Pour cet effet il serait à propos d’un côté que le pape, par un concordat semblable à celui de Léon X, et pour les mêmes motifs de rendre la distribution de ces bénéfices beaucoup plus utile à l’Église, donnât au roi le pouvoir de nommer dorénavant en commende aux prieurés dépendant des abbayes royales qu’il donnerait à l’avenir, à condition que les nommés prendraient leurs provisions à la daterie21, et paieraient la demi-annate qui serait réglée pour toujours de concert avec le nonce [•].

§ 97

Comme le pape ferait difficulté de passer ce concordat, de peur d’ôter un droit à l’abbé vivant, il suffira de faire la loi par rapport aux bénéfices qui viendraient à vaquer.

§ 98

[•]Pour conserver les droits et les titres de ces prieurés, le roi pourrait réunir ces prieurés aux abbayes les plus proches, et les charger de pensions à proportion, en déduisant le tiers pour les réparations, charges locales et frais de régie ; par exemple, d’un prieuré qui rapporterait neuf cents livres de bail à ferme, l’abbaye en rendrait six cents livres de pension, et l’indult du pape porterait ce pouvoir du roi.

§ 99

[•]Un magistrat, habile dans les matières bénéficiales, qui a lu ce mémoire, m’a dit qu’il n’était pas nécessaire de l’intervention du pape, et qu’il suffisait que le titulaire, ou en recevant son brevet de nomination22, ou après avoir pris possession du bénéfice, donnât sa procuration au roi, soit pour nommer aux prieurés, et pour créer dessus tant de livres de pension au profit des pensionnaires, et qu’il m’offrait de prouver sa proposition, mais je ne laisse pas de croire que, du moins quant à présent, il est à propos de s’adresser à la cour de Rome.

§ 100

[•]Pour faciliter cet indult à la cour de Rome, il est à propos que la daterie y gagne le double pour les expéditions futures de ce qu’elle gagne pour les expéditions présentes de ces prieurés. Cet article sera facile à régler.

TROISIÈME PROPOSITION [•]
Abbayes régulières de Flandres

§ 101

Il y a en France, et particulièrement en Flandres, plusieurs grosses abbayes régulières, et des maisons de chartreux fort riches23. Il serait à propos que le roi, au lieu d’y nommer des abbés, pût créer dessus des pensions montant à la moitié du revenu de l’abbaye. Cela se peut de même facilement obtenir, en doublant ce que la daterie y gagne présentement ; et la société chrétienne en recevra un grand avantage par les nouveaux pensionnaires.

Conclusion

§ 102

[•]Ces trois négociations sont d’autant plus faciles qu’elles sont avantageuses au service du public, aux ecclésiastiques distingués par leurs talents et par leurs vertus, et également avantageuses au roi et à la cour de Rome. C’est ce que je m’étais proposé de démontrer [•].

Avertissement [•]

§ 103

Au reste je ne fais cas du succès de ces trois négociations avec Rome qu’autant que ces pensions et ces prieurés donnés par le roi pourront exciter les sept ou huit cents meilleurs esprits du royaume à se distinguer entre leurs pareils, par leurs efforts, par leurs talents, et par leurs travaux : les uns par la bonne administration des hôpitaux, des collèges, des séminaires ; les autres par leurs bons écrits et par leurs sermons éloquents ; les autres par de bons mémoires politiques ; les autres par leurs lumières dans des bureaux ; les autres par leur activité dans différents emplois, pour la plus grande utilité de la société chrétienne.

§ 104

Or ces efforts, ces talents distingués dépendent uniquement de la justice du roi dans la distribution de ces récompenses, à proportion du degré de mérite national des prétendants, et cette répartition ne peut jamais se faire avec justice parmi les sujets que par l’établissement et le perfectionnement de la méthode du scrutin ; mais le roi peut facilement l’établir, comme je l’ai montré ailleurs. [•]

[Texte du manuscrit de Rouen (A) supprimé dans l’imprimé de 1734] OBSERVATION 8 [•]
Sur les négociations

§ 105

Nos affaires avec nos voisins se terminent de deux manières : ou durant la guerre par des traités de paix que l’on fait les armes à la main et dans lesquelles le plus faible cède par force plus qu’il ne croit devoir céder ; ou durant la paix lorsque les deux parties trouvent leur intérêt à une convention.

§ 106

Les traités faits durant la guerre n’ont de durée qu’autant de temps que celui qui serait lésé se croit hors d’état de rentrer par force dans ce qu’il a cédé malgré lui. Les traités faits en pleine paix ont autant de durée que les intérêts réciproques qui les avaient fait conclure sont durables.

§ 107

Dans les traités qui se font durant la guerre, ce n’est pas ordinairement les raisons d’équité qui décident ; ce sont les succès des généraux. Le plus fort y donne la loi dans les traités qui se négocient ; mais en temps de paix les plus habiles négociateurs ont de grands avantages sur les médiocres ; ils sont moins longtemps à négocier et trouvent le moyen en habiles marchands de vendre plus cher que les malhabiles négociateurs ce qu’ils cèdent aux étrangers et achètent à meilleur marché ce qu’on leur cède ; ils connaissent mieux le prix de ce qu’ils cèdent et le prix de ce qu’ils acquièrent ; ils savent mieux faire valoir leur marchandise et comme ils prévoient plus de cas, ils font par les décisions d’un plus grand nombre d’articles leurs traités plus durables.

§ 108

Plus un négociateur est habile, mieux il connaît les divers intérêts, les craintes et les espérances du prince avec qui il a à négocier, et les intérêts de son ministre, et cette connaissance lui donne de la facilité pour leur faire agréer ses propositions, soit par les différents équivalents qu’il sait proposer, soit par les différentes craintes ou espérances qu’il leur laisse prendre.

§ 109

Tout le monde sait qu’un excellent négociateur fera un bon traité là où un homme médiocrement habile échouera, qu’il pénétrera des négociations secrètes dans une cour, et qu’il les déconcertera, sans qu’on l’en soupçonne, qu’il saura jeter des soupçons à propos pour diviser les puissances qui pourraient se réunir contre son maître, qu’il aura de meilleurs espions et qu’il rendra un compte bien plus exact et bien plus sûr de ce que son maître peut ou avoir à craindre ou avoir à espérer de la puissance auprès de laquelle il négocie des moyens les plus propres pour l’acquérir pour allié constant ; il servira ainsi quelquefois plus utilement son maître qu’un général qui gagne des batailles.

§ 110

Mais pour former d’habiles négociateurs, il faudrait plusieurs choses :

§ 111

1o Choisir entre les esprits les plus justes, les plus pénétrants, les plus appliqués et les moins dissipés.

§ 112

2o Les choisir entre la noblesse, parce que les étrangers aiment les titres, parce que les gentilshommes ont des manières plus nobles.

§ 113

3o Les choisir plutôt entre la noblesse qui connaisse la cour et qui ait servi que dans la noblesse de robe ; les gens de guerre voient plus clair et observent bien mieux les forces du prince chez qui ils négocient les côtés forts et les côtés faibles, ce qui est un article très important ; l’homme de guerre est moins capable d’être intimidé et plus propre à intimider, ce qui sert fort dans les négociations24.

§ 114

4o Je n’exclus pas pour cela les gens d’Église ni les gens de robe ; cela dépend de la disette ou de l’abondance des bons sujets dans les gens de guerre.

§ 115

5o Il serait à propos que ceux qui se destinent à la négociation sans quitter le service s’occupassent les hivers depuis vingt ans jusqu’à vingt-cinq à la lecture des livres qui regardent l’emploi de négociateur, le droit public, le droit de la guerre et de la paix, les principaux traités depuis cent ans, les histoires des négociations, les dépêches des négociateurs et les livres qui traitent du commerce, en faisant des remarques sur leur lecture25.

§ 116

6o Que dans les conférences où il y aurait deux ou trois présidents chaque officier destiné à la négociation rendit compte de ses remarques tour à tour ; premièrement afin qu’ils s’instruisissent les uns les autres ; secondement afin qu’ils puissent profiter des principes et des maximes des présidents ; troisièmement afin qu’ils travaillassent avec plus d’émulation ; quatrièmement afin que les présidents pussent juger avec plus de connaissance de cause quels sont les meilleurs esprits et en rendre compte au ministre.

§ 117

7o Que depuis vingt-cinq ou vingt-six ans jusqu’à trente ans, ils fussent nommés secrétaires non d’ambassadeur mais d’ambassade sans perdre leur grade pour la guerre et même avec le grade de colonel.

§ 118

8o Que depuis trente ans les meilleurs esprits et les plus sages pussent être employés comment envoyés avec le grade de brigadier et que d’envoyés ils pussent passer aux petites ambassades avec le titre de maréchal de camp et des petites aux grandes avec le grade de lieutenant général et cordon rouge26, qu’au bout de trois ans de grande ambassade ils fussent faits chevaliers des ordres et que s’ils étaient nommés comme plénipotentiaires ils eussent les grades de maréchal de France et même de duc et pair ; nous avons vu ensemble deux maréchaux de France pour le service de la mer, qu’il y eût un maréchal de France pour le service de la négociation, que les trois places de conseillers d’État d’épée fussent affectées aux ambassadeurs en attendant le bâton de maréchal de France et qu’après dix ans d’ambassade ils fussent sûrs du premier gouvernement vacant au moins de 12 000 £.

§ 119

9o Que dans ces conférences on n’y admît que douze officiers et six prétendants ou postulants et qu’on y admît aussi six autres sujets non nobles pour en faire des secrétaires d’ambassadeurs et puis des résidents et après dix ans de résidences leur accorder des lettres de noblesse.

§ 120

10o Que ces douze destinés à la négociation auraient 100 £ d’appointements ; outre leurs appointements, qu’il y aurait aussi six prétendants qui auraient droit de séance et parmi lesquels on prendrait ceux qui doivent remplacer les pensionnaires, quand ils seraient élus à la pluralité des voix de l’assemblée et afin que l’assemblée pût juger de la justesse et de la pénétration de leur esprit, ces prétendants seraient reçus à exposer de temps en temps leurs remarques et à proposer leurs questions dans l’assemblée.

§ 121

11o Que tant les pensionnaires que les prétendants fussent au moins capitaine d’infanterie ou de dragons ou de cavalerie au moins de vingt ans que présentement pour faire un remplacement plus prompt d’ambassadeurs ils eussent au moins vingt-huit ans et fussent colonels.

§ 122

12o Le Régent pourrait demander à Monsieur le comte d’Évreux douze capitaines de cavalerie, autant à Monsieur de Biron pour l’infanterie et douze à Monsieur de Coigny pour les dragons propres à la négociation ou bien à chacun douze colonels et six prétendants27.

§ 123

13o Entre les ambassadeurs on choisirait les présidents pourvu qu’ils n’eussent pas plus de soixante-dix ans.

§ 124

14o Il y aurait deux secrétaires d’ambassades pour les grandes ambassades et un pour les petites avec 500 £ par mois et la table de l’ambassadeur.

§ 125

15o Le grand avantage que le roi tirerait de cet établissement ce serait l’émulation pour le travail et pour l’acquisition des talents propres à la négociation ; il est certain que cette émulation entre tant de gens d’esprit à qui réussira le mieux pour avancer vers les grandes récompenses rendrait les négociateurs au moins le double plus appliqués, plus habiles qu’ils ne deviendraient sans une pareille émulation ; cette pépinière d’excellents négociateurs serait infiniment utile au service du roi.

Autres Observations

I

§ 126

Ce qui éloigne le plus les Français de tourner leur vue du côté de la négociation c’est qu’ils savent par l’expérience des ambassadeurs précédents qu’ils sont mal payés, que faute d’un paiement exact et régulier ils reçoivent beaucoup de chagrin chez les étrangers, qu’ils sont forcés d’y prendre à crédit et par conséquent d’y acheter le double les denrées nécessaires à la subsistance, d’emprunter à gros intérêt et que de retour d’ambassade, non seulement on ne leur tient aucun compte de ces pertes, mais qu’ils sont obligés de solliciter assez longtemps, comme grâce, le paiement des sommes qui leur sont dues et qu’ils ont été forcés d’avancer28.

II

§ 127

Les augmentations faites dans la valeur des monnaies est un autre obstacle ; les appointements des ambassadeurs et les ordonnances des courriers ont été réglés dans le temps que le marc d’argent était à 28 £ et lorsqu’il est au double, ils sont obligés de solliciter comme grâce qu’on leur paye leurs appointements sur l’ancien pied, puisque ce pied de 28 £ le marc n’est point changé chez l’étranger chez qui ils sont forcés de vivre29.

III

§ 128

Ce dégoût que l’on a pour le service de la négociation est d’un grand inconvénient pour l’État et, à dire le vrai, ni le ministre des Étrangers ni tous ceux qui sont attachés au ministère ne devraient dépendre en rien du ministre des Finances mais uniquement ou du Premier ministre ou du roi, qui ne peut pas être sujet aux jalousies de faveur et de crédit, aux contradictions d’avis et aux oppositions d’intérêts particuliers, qui tiennent ordinairement les ministres particuliers brouillés entre eux ; et l’on sait que de ces brouilleries il arrive que le service en souffre ; le ministre contredisant tâche de faire retomber sur son concurrent toute la faute d’un mauvais succès et l’intérêt public est ainsi très souvent sacrifié à l’intérêt particulier.

IV

§ 129

Il y a un remède bien facile à ces inconvénients, c’est de distraire la régie et le fond des postes du contrôle des Finances et l’attacher pour toujours au ministre de la négociation qui rendra compte au roi, au régent, ou au Premier ministre, comme le contrôleur général lui rend compte des autres revenus de l’État ; je sais bien que ce fonds est plus fort d’un quart ou d’un cinquième que la dépense ordinaire de ce ministère, mais le roi ne peut-il pas en prendre pour sa cassette ? Ne peut-il pas prendre pour des dépenses secrètes ou donner des rescriptions30 sur le restant de chaque année ? Le roi ne perdra rien du côté de la finance et y gagnera considérablement du côté du service ; les revenus même des postes, surtout des postes étrangères, pourront bien plus facilement augmenter entre les mains du ministre des Étrangers.

V

§ 130

Le roi peut prendre la résolution de mettre le ministère de la négociation sur un meilleur pied pour en être beaucoup mieux servi ; mais pour faire naître les espérances nécessaires, l’émulation, le travail, l’application dans les sujets, qui s’y sentiront des dispositions, il faut, ce me semble, que tout le monde sache cette résolution ; ainsi il faut une ordonnance du roi imprimée, qui puisse pour ainsi dire service de gage à ceux qui se destineront à cette importante profession.

VI

§ 131

Je soupçonne qu’à tout prendre, le caractère représentatif est plus embarrassant pour le cérémonial et de plus de dépenses qu’il n’est utile au succès de la négociation, mais c’est un sujet qui mérite plus de discussion.

§ 132

Telles sont les vues qui me sont venues pour le bien du service et pour l’utilité de notre commune patrie dans la partie du gouvernement qui regarde la négociation ; et c’est ce que je m’étais proposé d’examiner.

§ 133

Ne rejetez pas le bon parce qu’il est mêlé avec le mauvais ; ne rejetez pas l’excellent qui est mêlé avec le médiocre ; c’est à l’homme sage à faire usage de son discernement ; il sait profiter des connaissances de ceux qui ont beaucoup moins de lumières que lui.
[Fin de l’Observation 8 du manuscrit de Rouen.]

OBSERVATION VI [•]
Importante
Sur le système de l’équilibre en Europe

§ 134

Il ne faut pas se tromper, le système de l’équilibre entre les deux plus puissantes maisons de l’Europe toujours jalouses et ennemies, qui dure depuis deux cents ans, quoique peu solide, quoique sujet à beaucoup de guerres, et par conséquent à beaucoup de dépense, vaut encore mieux que rien pour la conservation des États moins puissants.

§ 135

Nous en jugerions de même, si nous étions à la place ou des Anglais, ou des Hollandais, ou des Danois, ou du roi de Sardaigne, ou du roi de Portugal, ou des autres princes, ou des autres Républiques, qui ont moins de puissance.

§ 136

Il ne faut donc point être surpris que tant que ces princes moins puissants ne verront aucune autre sûreté de leur conservation que de maintenir en Europe une grande puissance pour contrebalancer la grande puissance de la France, qui peut un jour devenir ambitieuse et injuste, ils ne fassent tout ce qui est en eux pour garantir l’indivisibilité des États de l’Empereur, qui quant à présent est absolument nécessaire pour maintenir cette grande puissance rivale de la France31.

§ 137

Il ne faut donc point être étonné si ces souverains regardent présentement comme très avantageuse pour eux cette indivisibilité en faveur de la maison de Lorraine, qui est d’autant plus éloignée de rien concerter avec la France qu’elle croit depuis longtemps avoir à se plaindre de la France, qui s’est en dernier lieu retenu le droit de traverser la Lorraine avec des troupes, et d’empêcher de fortifier Nancy32.

§ 138

Il ne faudra pas même être étonné si le cas de la succession de l’Empereur arrivant, ils fournissent effectivement des troupes considérables au duc de Lorraine, empereur futur, et s’ils font une grande dépense pour maintenir cette indivisibilité si nécessaire au système de l’équilibre : puisqu’ils regardent jusqu’ici ce système comme le seul rempart qu’ils puissent opposer à l’ambition injuste et possible à l’avenir de la France.

Moyen de leur faire abandonner le système de l’équilibre, et leur traité de garantie de l’indivisibilité qui en est une branche

§ 139

Il y a un moyen infaillible pour les déterminer tous à abandonner le système de l’équilibre et de l’indivisibilité. C’est de leur montrer le plan de la Diète européenne, dans lequel ils trouvent tous incomparablement plus de sûreté pour la conservation de leurs États, pour la garantie de l’exécution de leurs promesses mutuelles, et de beaucoup plus grands avantages que dans le système de l’équilibre.

§ 140

Je suppose que le lecteur ait lu avec attention les cinq articles fondamentaux ci-joints33, et qu’il ait enfin compris qu’il n’y a qu’un pareil traité d’alliance générale entre les dix-huit ou dix-neuf principaux souverains d’Europe34 qui soit durable, et qui puisse rendre entre eux la paix inaltérable par l’établissement de la Diète européenne.

Avantages que les alliés de l’Empereur trouveront à préférer le traité d’alliance générale pour l’établissement de la Diète européenne au traité d’une alliance partiale pour faire durer l’équilibre

§ 141

1o L’établissement de la Diète européenne leur donnerait sûreté entière et perpétuelle contre la puissance de la France et de la maison de France, quand on supposerait que les trois branches de cette maison demeureraient toujours unies. Car la puissance de cette maison ne ferait pas la cinquième partie de la puissance du reste des souverains d’Europe, qui, étant unis par les cinq articles fondamentaux de la Diète européenne pour leur propre conservation, n’auraient jamais rien à craindre. Nulle séparation d’aucun allié ne sera jamais à craindre dans l’alliance générale, puisqu’il serait seul contre tous les autres, et qu’il aurait à craindre la destruction totale de sa puissance. Au lieu que dans le système de l’équilibre, les alliances n’étant que partiales, les alliés pourront toujours s’en détacher impunément, pour entrer dans une autre alliance partiale.

§ 142

2o L’établissement de la Diète européenne leur donnerait sûreté entière et toujours durable, contre toute guerre civile et étrangère. Car qui seraient les sujets qui voudraient se révolter contre leur prince, s’ils voyaient opposée toujours contre eux toute l’Europe ? Et quel prince auraient-ils à craindre pour ennemi, sûrs d’avoir pour eux le reste entier de l’Europe ? Au lieu que dans le système de l’équilibre et des ligues partiales, les rebelles et les voisins peuvent espérer du secours des ligues partiales opposées.

§ 143

3o Cet établissement leur procurerait une prodigieuse diminution dans la dépense militaire, destinée à la conservation de leurs États : au lieu que leur traité de ligue partiale pour l’indivisibilité les engage au contraire à de nouvelles dépenses extraordinaires, très grandes et très durables.

§ 144

4o La Diète européenne leur donnerait sûreté entière de l’exécution perpétuelle de leurs promesses respectives : au lieu qu’aucune ligue partiale ne peut jamais donner pareille sûreté, parce qu’elle ne peut jamais être inaltérable et durable.

§ 145

5o La Diète européenne leur donnerait sûreté parfaite pour leur commerce, et pour toujours : au lieu que le système de l’équilibre ne leur peut jamais donner pareille sûreté, puisque les alliances partiales ne durent qu’autant que durent les passions et les intérêts apparents des parties contractantes.

Avantages de l’Empereur pour préférer l’établissement de la Diète européenne

§ 146

1o L’injustice du système de l’indivisibilité est évidente à l’égard de l’archiduchesse cadette35. Or l’Empereur, qui est juste, ne pourra plus être accusé d’injustice envers ses enfants et ses gendres. Il pourvoira d’un côté beaucoup mieux à la conservation des princes de l’Europe, et sera bon père, juste, en signant le traité de l’établissement de la Diète européenne, et en donnant l’Italie ou partie de l’Italie à sa fille cadette, et en mariage au prince dom Carlos36.

§ 147

2o Par l’effet de cette Diète, il sera incomparablement plus sûr que ses gendres vivront toujours en paix, et qu’ils n’auront jamais aucuns voisins à craindre, qu’il ne le pourrait jamais être par aucune alliance partiale.

§ 148

3o Il aura l’avantage de pouvoir facilement marier l’archiduchesse sa fille cadette dans la plus grande maison d’Europe, ce qu’il ne peut que difficilement dans le système de l’indivisibilité.

§ 149

4o Il aura beaucoup plus de sûreté par l’alliance générale que tous ses États iront à ses deux filles, et non aux filles de Joseph37, qu’il n’en aurait par aucun traité d’alliance partiale.

§ 150

5o Il aura l’honneur de mettre l’Europe dans une paix inaltérable et perpétuelle : au lieu que par le traité de l’indivisibilité, il la plonge de nouveau dans des guerres perpétuelles.

§ 151

6o Tant que l’Empereur refusera l’archiduchesse cadette à dom Carlos, je doute qu’il puisse compter prudemment que l’Espagne exécutera toujours le traité de garantie de l’indivisibilité. N’a-t-il pas au contraire sujet de craindre que l’Espagne se joindra aux alliés de la maison de France pour envahir une partie de l’Italie, tandis que les archiduchesses Joséphines38 attaqueront la Silésie, la Bohême et la Hongrie ? Et voilà pour cent ans de guerres.

§ 152

7o Il aura par l’alliance générale beaucoup plus de sûreté qu’il n’a contre les Turcs, et les trois quarts moins de dépense à faire pour cette sûreté que celle qu’il fait présentement.

Avantages du roi de France

§ 153

1o Par l’établissement de la Diète européenne le roi aura beaucoup plus de sûreté contre toute sédition, contre toute révolte, et par conséquent plus d’autorité dans son État, que par aucune ligue partiale.

§ 154

2o Il aura beaucoup plus de sûreté contre les ennemis du dehors, dans les minorités et autres temps d’affaiblissement de la monarchie.

§ 155

3o Il aura par cette alliance générale durable beaucoup plus de sûreté de son commerce étranger contre les nations commerçantes et contre les pirates qu’il n’en peut jamais avoir par une alliance passagère39.

§ 156

4o Il aura la gloire d’avoir rectifié et exécuté l’admirable projet de son quatrième aïeul.

§ 157

5o Il aura fortifié une branche de la maison de France, de partie des États d’Italie que possède la maison d’Autriche40.

§ 158

6o Il aura par ce traité pour l’établissement de la Diète générale de l’Europe une diminution actuelle de plus de trente millions par an, en troupes par terre et par mer. Or combien pourra-t-il faire de choses utiles à ses sujets, avec ses trente millions par an ? Au lieu que les ligues partiales l’engageront à plus de quarante millions de dépense extraordinaire par an.

§ 159

7o Les autres avantages de ce traité d’alliance générale sont calculés dans le livre imprimé, et montent pour la France à la valeur de plus de cent millions, tous frais faits.

§ 160

Au lieu que les avantages que la France peut tirer des traités d’alliances partiales sont très peu de chose en eux-mêmes, très incertains par le peu de durée et de sûreté de ces ligues partiales, et d’une prodigieuse dépense par les grandes et longues guerres où ils engagent cette couronne.

§ 161

8o Souvent dans les ligues partiales, les alliés se divisent par des sujets de contestation et par des sujets de mécontentement. L’expérience ne nous apprend que trop qu’elles ne sont pas durables. Combien s’est-il fait de traités en Europe, seulement depuis dix-huit ans ? Combien de promesses respectives, sans exécution ?

§ 162

Au lieu que dans le système de la Diète générale de l’Europe, nul ne peut s’en séparer impunément : puisqu’il n’y a point de ligue partiale opposée, de laquelle il puisse s’appuyer. Nul ne pourra se dispenser d’exécuter ses promesses, et les jugements de la Diète européenne.

§ 163

9o La France ne risque rien en proposant à tous une alliance générale ; au lieu qu’elle risque beaucoup en laissant faire aux ennemis, et en faisant elle-même des alliances et des ligues partiales : puisqu’elle risque la dépense extraordinaire, et les malheurs d’une longue guerre.

§ 164

10o À faire cette proposition, les alliés de la France y gagneront, en ce qu’elle rendra le refusant suspect à ses propres alliés d’une ambition immodérée et injuste, qui menace ses voisins. Car la proposition de l’établissement de la Diète européenne a cet avantage qu’elle est un moyen sûr de discerner les ambitieux injustes des pacifiques bienfaisants.

§ 165

11o Si la négociation de l’établissement de la Diète générale ne réussit pas d’abord avec tous les souverains, elle réussira sûrement avec la plupart, qui signeront les cinq articles, et alors cette ligue deviendra de beaucoup la plus forte.

§ 166

12o Si la négociation réussit par l’accession de tous les principaux souverains, la France en sera beaucoup plus tranquille, et le ministère en sera d’autant plus affermi qu’un pareil projet commencé aura besoin, pour être achevé, de la main de celui qui aura eu le bonheur de lever les grands obstacles des commencements.

§ 167

13o L’occasion n’a jamais été si belle, et si la France la perd, elle court grand risque de retomber bientôt malgré elle dans un labyrinthe de guerres très désagréables, et dont l’effet naturel sera d’ébranler le ministère par le mécontentement des peuples, auxquels on sera forcé de faire payer des subsides extraordinaires.

Moyen de se dégager honorablement d’une alliance partiale pour entrer dans l’alliance générale

§ 168

Il est évident que les mêmes raisons qui doivent persuader les Anglais, les Hollandais, les Danois, les Prussiens, et l’Empereur lui-même, à préférer le système de la Diète européenne doivent faire goûter aussi le même plan de négociation aux princes prétendants à la succession de l’Empereur ; mais il y en a encore de particulières pour eux, qui diminuent fort la valeur de leurs espérances sur le partage des États de l’Empereur.

§ 169

1o L’Empereur peut laisser des mâles, alors voilà toutes les espérances de partage de ces princes prétendants entièrement anéanties.

§ 170

2o Le cas de la mort de l’Empereur sans mâles peut très bien n’arriver que dans vingt ans. Or d’ici là combien de changements considérables en Europe, qui changeront les intérêts des princes qui sont entrés dans des alliances partiales avec la France. Ces changements affaibliront ces alliances, et par conséquent les espérances de ces princes.

§ 171

3o Ces princes prétendants peuvent être vaincus, autre cas très possible : voilà qui diminue encore beaucoup la valeur réelle de leurs espérances.

§ 172

4o Ce qui est de certain, c’est une très grande dépense dans une longue guerre ; et il n’est pas moins certain que cette dépense, et les autres pertes que causera la guerre en différents temps, seront peut-être quatre fois, dix fois plus grandes que ne vaudront leurs conquêtes, en cas même qu’ils deviennent conquérants.

§ 173

5o Quelle sûreté auront les princes prétendants à la succession des États de l’Empereur de ne se pas brouiller eux-mêmes entre eux sur leurs partages ?

§ 174

6o Ont-ils certitude que la France ne se lassera pas d’une grande et longue dépense, qui ne lui rapportera aucun dédommagement proportionné à cette dépense ? Incertitude qui diminue encore beaucoup la valeur réelle de leurs espérances.

§ 175

7o Par le traité d’alliance générale ces princes prétendants gagneront une grande diminution dans la dépense militaire, et augmenteront cependant de beaucoup les sûretés de leur conservation : ce qui, bien estimé, vaut vingt fois plus que des espérances de conquêtes, qui coûteraient beaucoup plus cher qu’elles ne vaudraient.

§ 176

Avec ces considérations qui sont solides, ces espérances bien pesées ne valent presque rien : au lieu que les grands avantages que ces princes tireront d’une alliance générale et perpétuelle, et de l’établissement d’une Diète générale de l’Europe, et d’une garantie perpétuelle contre toute entreprise de l’Empereur sur les droits de la Diète particulière d’Allemagne, vaudront incomparablement plus que leurs autres espérances d’agrandissement.

OBSERVATION VII [•]
Importante
Sur les différents avantages que la France doit se proposer dans ses négociations présentes. Mai 173341

§ 177

Les différents intérêts de la France sont les différents buts qu’elle doit se proposer.

§ 178

Je ne mets point au nombre de ses intérêts ni grandes ni petites conquêtes.

§ 179

1o Elle n’en serait pas plus heureuse, et ses sujets présents n’en seraient pas plus riches.

§ 180

2o Elle ne pourrait jamais y réussir qu’en recommençant une grande et longue guerre, c’est-à-dire sans des dépenses immenses, qui seraient dix fois plus grandes que la valeur des conquêtes.

§ 181

3o Le désir de conquérir et de s’accroître aux dépens des autres rend les ambitieux formidables à tous leurs voisins, et même à leurs alliés : et le roi de France devenant ainsi l’ennemi commun de l’Europe, les autres souverains auraient grand intérêt de s’unir pour l’affaiblir, et faire des conquêtes sur lui-même, comme ils s’unirent par la ligue d’Augsbourg vers 1688 au grand dommage de la France.

§ 182

4o La France ne peut pas s’agrandir au préjudice de ses voisins, sans rompre les derniers traités faits avec eux : ce qui serait une injustice manifeste, qui révolterait tous les voisins. Et de là il suit que l’agrandissement de territoire de la France, dans les conjonctures présentes, est absolument impossible par la voie de la guerre. Il faut que les souverains sages et pacifiques ne pensent qu’aux différents moyens de s’agrandir par de bons règlements, et par des établissements salutaires, chacun au-dedans de son État.

§ 183

5o Or si la France, en l’état où elle se trouve, est encore très formidable, surtout si on lui voit des désirs de s’accroître, peut-elle espérer raisonnablement que ses voisins consentent jamais à agrandir son territoire par aucune négociation ?

CONSÉQUENCE I

§ 184

De là il suit que nous n’obtiendrons jamais la confiance de nos voisins, tant qu’ils nous verront des vues d’agrandissement de territoire. Ils nous regarderont au contraire comme un ennemi futur, qui ne cherche que l’occasion de s’agrandir aux dépens de ses voisins ; et dont par conséquent il est à propos de diminuer la puissance, pour n’avoir plus à le craindre.

CONSÉQUENCE II

§ 185

Entre voisins jaloux et mécontents des procédés, il n’y a pas loin à la défiance, nous en avons déjà vu des effets. Or la défiance et le mécontentement peuvent porter nos voisins à s’unir pour nous faire la guerre sur terre et sur mer avec supériorité ; et nous débaucher tous nos alliés, sous prétexte de notre insatiable ambition, et de ce que nous ne voulons pas prendre des mesures pour éviter les troubles et les guerres que la succession de l’Empereur peut faire naître en Europe.

Proposition

§ 186

Je propose donc pour nos intérêts principaux 1o de renoncer sincèrement à tout agrandissement de territoire, et d’en donner des preuves solides et évidentes à tous nos voisins ; et nous le pouvons, par la signature des cinq articles.

§ 187

2o Je propose d’acquérir de nouveaux alliés, et de nouvelles sûretés de la conservation de nos provinces, de notre commerce, et de nos colonies en l’état qu’elles sont ; et nous le pouvons, par la signature des cinq articles fondamentaux de l’établissement de la Diète européenne.

§ 188

3o Je propose de diminuer de plus de trente millions par an les dépenses de la guerre, en acquérant une plus grande sûreté pour notre conservation ; et nous le pouvons, par cette signature.

§ 189

4o Je propose de rendre désormais l’exécution perpétuelle des promesses des souverains entièrement sûre par les garanties des alliés, et nous le pouvons par cette signature.

§ 190

Je vais expliquer ces quatre intérêts principaux du roi et de la nation.

PREMIER INTÉRÊT

§ 191

Pour faire cesser les défiances et les mécontentements de nos voisins qui nous décrient comme ambitieux injustes qui ne voulons point de paix solide, et pour leur ôter tout prétexte de nous attaquer, nous pouvons dès à présent leur déclarer que nous voulons bien entrer avec eux dans un traité de garantie réciproque de la conservation des États que chacun possède actuellement, et même entrer dans la garantie de l’exécution des promesses contenues dans leurs derniers traités, mais à deux conditions.

§ 192

La première, que les dix-huit ou dix-neuf42 principaux souverains d’Europe signeront les articles fondamentaux du traité, dans tant de mois.

§ 193

La seconde, que dans ces articles fondamentaux les alliés conviennent que les différends futurs entre deux alliés ne se décideront plus par la voie de la guerre, mais dans la Diète générale et perpétuelle de l’Europe, par la médiation, ou du moins par le jugement des autres alliés, à la pluralité des voix pour la provision, et cinq ans après aux trois quarts des voix pour la définitive.

§ 194

Il est évident que sans ces deux conditions, la guerre recommencera en Europe. Or dans le système de guerre, nulle sûreté de l’exécution des promesses de garantie. Or sans sûreté de l’exécution des promesses, pourquoi faire de nouvelles promesses et de nouveaux traités ?

CONSÉQUENCE I

§ 195

De là il suit que les contestations, sur lesquelles les parties ne sauraient convenir, ne peuvent être décidées que par trois voies : 1o par la guerre ; 2o par médiation et transaction ; 3o par le jugement de la Diète générale de l’Europe, dans laquelle les princes alliés seront juges tour à tour les uns des autres. Or si les dix-huit ou dix-neuf principaux alliés d’Europe n’ont pas signé la convention, les souverains n’ont plus ni médiateurs ni juges. Ainsi il ne leur reste plus que la voie de la guerre.

CONSÉQUENCE II

§ 196

De là il suit que le prince qui propose de pareilles sûretés n’a aucun désir d’agrandir son territoire aux dépens de personne.

CONSÉQUENCE III

§ 197

De là il suit que le prince qui propose de pareilles sûretés veut la paix, et veut la rendre perpétuelle et inaltérable.

CONSÉQUENCE IV

§ 198

De là il suit que quelques souverains ont pu être étonnés que la cour de France, qui marque présentement tant de désir d’entretenir la paix, et de l’affermir entre tous les souverains pour toujours, ait refusé d’entrer dans des engagements avec l’Empereur, l’Angleterre et quelques autres souverains, pour éviter les guerres qui doivent naître à la mort de l’Empereur, s’il ne laisse point d’enfant mâle43.

§ 199

Mais il est évident que si le roi a refusé d’entrer dans un nouveau traité, à moins qu’on ne lui accordât quelque dédommagement pour les grands frais qu’il prévoyait que lui causerait son engagement, il a compris que les princes d’Europe ne se déterminant point à prendre la voie de l’établissement de la Diète européenne pour décider les contestations futures, tout restait dans le système de guerre presque perpétuelle.

§ 200

Or en ce cas le roi, qui doit avoir à cœur les intérêts de la nation, a eu raison de ne vouloir pas prendre un si grand engagement, à moins qu’on ne lui promît un dédommagement proportionné à la dépense que ses sujets seraient obligés de faire en guerre, durant plusieurs années, pour effectuer ses engagements.

§ 201

On ne doit donc pas être étonné si, en supposant le non-arbitrage où tout reste en Europe dans une agitation et dans une vicissitude perpétuelle, il a demandé quelque dédommagement de ses dépenses futures.

§ 202

On ne doit pas non plus être étonné si les Anglais et les Hollandais n’ont pas demandé de dédommagement. L’augmentation de sûreté pour leur conservation est pour eux un dédommagement suffisant pour leur dépense : au lieu que la France suffisamment puissante n’a pas à craindre, comme eux, une puissance supérieure.

CONSÉQUENCE V

§ 203

De là il suit que si les souverains veulent prendre des mesures sûres pour rendre la paix perpétuelle, le roi de France n’a plus besoin d’aucun dédommagement pour des dépenses qu’il n’aura point à soutenir ; et que les grands avantages qu’il tirera de la perpétuité et de l’inaltérabilité de la paix le dédommageront avantageusement de tous agrandissements de territoire qu’il pourrait jamais espérer dans le système du non-arbitrage et de la guerre presque perpétuelle.

SECOND INTÉRÊT

§ 204

Le second but du roi, et un de ses grands intérêts, c’est d’avoir une grande augmentation de sûreté de la conservation de ses États, de ses colonies et de son commerce des Indes et de l’Afrique, et même durant des minorités de sa maison et dans les autres temps d’affaiblissement, sans être obligé à aucune augmentation de dépense. Or il est évident qu’il aurait cette grande augmentation de sûreté par l’accession des dix-sept ou dix-huit principaux souverains au traité fondamental de paix perpétuelle.

TROISIÈME INTÉRÊT

§ 205

Un grand intérêt présent de la nation française, c’est d’être déchargée de plus de la moitié de la dépense militaire. Or si le traité fondamental de l’établissement de la Diète générale et perpétuelle d’Europe était signé dans quelques mois par les dix-huit ou dix-neuf principaux souverains, il est évident qu’ils n’auraient qu’à convenir, à la Diète générale, de commissaires pour être présents au licenciement d’un quart des troupes, et trois mois après d’un autre quart, etc.

QUATRIÈME INTÉRÊT

§ 206

Le roi a un grand intérêt d’avoir sûreté entière de l’exécution des promesses que lui feront les autres souverains. Or il aura cette sûreté entière quand tous les principaux souverains d’Europe seront garants de cette exécution : et ils auront d’autant plus de chaleur à poursuivre l’exécution de ces promesses qu’ils seront intéressés à désirer toujours l’exécution des promesses que d’autres leur auront faites. Car nous sommes d’autant plus zélés pour l’observation de la justice que nous avons à craindre les injustices.

Conclusion

§ 207

Il est évident qu’avec pareilles propositions les souverains commenceront à nous regarder comme des voisins très justes, très pacifiques, et dignes de leur confiance. Il est évident de même que ceux qui ne voudraient pas les accepter donneront un juste soupçon qu’ils ne sont pas vraiment pacifiques, et qu’ils ne font de traités que dans le dessein de les rompre, de tromper leurs pareils, et de s’agrandir aux dépens de leurs voisins.

OBSERVATION VIII [•]
Application de la méthode du scrutin perfectionné au royaume de Pologne44

§ 208

Je suppose 1o que lorsqu’il vaque un évêché en Pologne, la haute classe ecclésiastique (pépinière des évêques), composée de trente candidats au moins de trente ans, nomme au roi trois d’entre eux, dont il en choisisse un pour remplir la place vacante.

§ 209

Je suppose 2o que les évêques nomment d’entre eux au scrutin trois commissaires pour empêcher toute cabale intérieure et extérieure dans l’élection par scrutin, que ces commissaires interrogent en secret les trente électeurs pour savoir s’ils ont été sollicités pour quelqu’un, et qu’ils aient le pouvoir d’exclure pour trois ans de voix active et passive45 quiconque sera accusé par deux témoins qui affirmeront avoir été sollicités pour lui. Ils porteront au roi les billets de scrutin de chacun des élisants, où seront trois noms, et au pied du billet le nom de l’élisant cacheté de ses armes.

§ 210

Je suppose 3o que pour remplir une place dans la haute classe ecclésiastique, la classe inférieure ecclésiastique composée de trente, au moins de vingt-cinq ans, nomme au roi trois d’entre eux.

§ 211

Je suppose 4o que lorsqu’il vaque un palatinat, la classe de la haute noblesse (pépinière des palatins) composée de trente candidats de trente ans au moins, tous tirés par scrutin de la classe inférieure de la haute noblesse au moins de vingt-cinq ans, nomme au roi trois d’entre eux, dont il choisisse un ; que les évêques commissaires assistent de même au scrutin pour empêcher toute cabale, et portent les billets de scrutin au roi, qui les ouvrira et les fera transcrire en leur présence, pour connaître les trois qui ont plus de voix.

§ 212

Je suppose 5o que le roi et la république statuent que le trône venant à vaquer, il ne pourra être rempli que par un palatin, choisi au scrutin qui se passera au palais devant les évêques commissaires au jour indiqué dans la capitale. Ils porteront les billets de scrutin au primat au palais. Il les ouvrira, il les fera transcrire devant lui, pour voir celui de tous qui a le plus de voix, et montera ensuite à la tribune pour le déclarer à l’assemblée des évêques, des sénateurs, des palatins, et des nonces de tous les palatinats de la couronne.

Avantages de l’établissement des classes supérieures et inférieures, et de la méthode du scrutin perfectionné

§ 213

Ce qui doit déterminer les hommes à perfectionner leur gouvernement par de nouveaux établissements salutaires, c’est la considération des grands maux qu’ils font cesser, et des grands avantages qu’ils procurent. Or on va voir combien ce nouvel établissement du scrutin perfectionné ferait cesser de maux en Pologne, et combien grands seraient les avantages qu’il procurerait aux Polonais.

PREMIER AVANTAGE
Les grands intérêts du public ne seront plus sacrifiés injustement en Pologne à de petits intérêts des particuliers

§ 214

Qu’est-ce qui arrive dans ce royaume quand les emplois publics se vendent par des maîtresses, par des favoris, par des ministres, par des commis, ou en argent ou en services ? On voit dans de grandes places des imbéciles gouvernés eux-mêmes par des secrétaires avides. On y voit des hommes colères, injustes. On y voit des paresseux, des fainéants, des débauchés. Au lieu que l’on y verrait des hommes habiles, laborieux, indulgents, justes, fermes et patients. Ainsi il n’est pas étonnant que la plupart des affaires publiques soient mal gouvernées dans ce royaume, et que le peuple soit malheureux d’avoir de pareils supérieurs.

SECOND AVANTAGE
Les meilleurs moyens pour acquérir les vertus et les talents utiles au public deviendront en Pologne les meilleurs moyens pour acquérir de la considération, de grandes places et de grands revenus

§ 215

Les élisants ne pouvant point cabaler, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs parents, ni pour leurs amis, ne donneront jamais leurs voix à leur parent ni à leur ami que dans le cas où ils croiront que d’autres qu’eux les regarderont comme un des trois qui a le plus de mérite national, de talents nationaux, de vertu nationale : c’est-à-dire de zèle pour le bien public de la nation. Car nul ne veut donner sa voix inutilement ; et dès qu’elle ne peut lui servir de rien pour son intérêt particulier, il est visible qu’il aimera toujours mieux l’employer utilement pour procurer l’intérêt public, dans lequel il a toujours quelque petite part que de la rendre tout à fait inutile.

§ 216

Et cette part de l’intérêt public ne paraîtra pas si peu importante à ce particulier, quand il considérera quel bonheur ce sera pour lui de ne plus trouver dans ses affaires que des hommes raisonnables, doux, patients, justes, éclairés, bienfaisants, zélés pour le bonheur de ceux qui sont dans leur voisinage et dans leur dépendance ; et quand il considérera que chacun des élisants faisant toujours comme lui leur devoir dans la pratique du scrutin, on pourra d’un côté mesurer sûrement la grandeur des talents et de la vertu des hommes par la grandeur de leur place, et de l’autre vivre très heureusement avec des personnes très heureuses et très vertueuses.

TROISIÈME AVANTAGE
Augmentation de l’émulation pour les talents et pour la vertu

§ 217

De là il suit que les ecclésiastiques et les nobles de Pologne ne disputeront plus qu’à qui sera plus juste, plus bienfaisant, c’est-à-dire plus patient, plus poli, plus laborieux ; parce que toutes les récompenses publiques des talents et des vertus, c’est-à-dire les honneurs et les revenus publics, seront toujours uniquement distribuées par le scrutin perfectionné à ceux qui seront reconnus par leurs pareils pour avoir le plus de mérite national.

§ 218

Or on voit que par cette méthode, la Pologne sera de tous les royaumes le mieux gouverné et le plus heureux, s’il est le premier à la mettre en pratique, et à la perfectionner, en l’étendant tous les jours sur tous les emplois publics.

OBSERVATION IX [•]
Principes pour défendre les anciennes libertés de l’Église gallicane contre les prétentions excessives des écrivains de la cour de Rome : par exemple, le droit de déposer les rois46

Principe

§ 219

Il est évident que ces prétentions contestées regardent le temporel des rois, et qu’il est décidé formellement dans l’Évangile qu’il faut rendre à César ce qui est à César47, à l’empereur ce qui est à l’empereur. Il n’y a dans le monde nulle autorité infaillible qui puisse décider rien de contraire à cette décision de l’Évangile.

Conséquences

§ 220

De là il suit que l’on ne doit compter que pour des opinions humaines et peu certaines les jugements des papes, les opinions des théologiens, soit anciens soit modernes, les interprétations de l’Écriture, les décisions des conciles provinciaux ou nationaux, quand il y en aurait sur telle ou telle prétention ; puisqu’il n’y a rien en cela d’infaillible.

§ 221

De là il suit que le défenseur des rois, après avoir fait remarquer que les passages de l’Écriture qui regardent les contestations sont entièrement et nettement pour les rois, fera sagement de citer contre les auteurs italiens plusieurs opinions des anciens papes, et des théologiens anciens et modernes48 : preuves non décisives et très faibles en elles-mêmes, puisque ce n’est rien d’infaillible ; mais cependant très concluantes contre ces auteurs italiens, qui n’en ont pas d’une autre espèce pour leur opinion. C’est ce que l’on appelle argumentum ad hominem49.

Conclusion

§ 222

En se tenant étroitement attaché à ce principe sans s’en écarter, il sera facile de réfuter pleinement, et avec évidence, les sophismes des écrivains qui soutiennent les prétentions exorbitantes de la cour de Rome contre l’autorité des souverains, et particulièrement contre nos anciennes libertés.

§ 223

La maxime que l’on doit suivre avec Rome, c’est nihil innovetur50, rien de nouveau, si ce n’est de concert. Il faut des bornes aux désirs réciproques pour entretenir la paix, qui est le fondement de tous les biens qu’apporte la société.

§ 224

Partout ailleurs où il s’agit de perfectionner incessamment dans un État les établissements humains et la discipline ecclésiastique, cette maxime serait fausse et pernicieuse. Il faut tâcher de profiter des lumières de nos ancêtres, et d’y ajouter sans cesse les nôtres, comme ils ont fait eux-mêmes à l’égard de leurs premiers ancêtres ; mais toujours de concert, et jamais par force.

§ 225

Il est juste que le petit nombre de ceux dont la raison est plus éclairée attende que les autres qui sont en plus grand nombre soient arrivés au même point de vue. C’est à l’homme à attendre les enfants. La raison croît plus vite en certains hommes, mais elle croît partout et dans tous les ordres de l’État en même temps. Et j’espère que dans mille ans la raison humaine aura fait un tel progrès que le commun des petits secrétaires des intendants de provinces sauront plus de politique à trente-cinq ans que je n’en sais présentement. À esprit égal, à travail égal, il faut que de génération en génération les disciples devenus maîtres surpassent, vu l’âge, les anciens maîtres qu’ils avaient cinquante ans auparavant.

§ 226

Il nous reste parmi le peuple mal instruit, et parmi la plupart des hommes qui n’ont pas le loisir de philosopher, un grand nombre d’opinions ridicules, qui sentent bien l’enfance du monde. Mais le monde croît insensiblement en lumières, et le marchand de la rue Saint-Honoré d’aujourd’hui le mieux instruit serait un aigle en comparaison du marchand de la même rue d’il y a cent cinquante ans. Et sûrement quelque éloquence qu’on employât pour remuer les esprits des Parisiens d’aujourd’hui, on ne viendrait plus à bout de les persuader de commencer et de soutenir la folle guerre de la Ligue. Ils connaissent beaucoup mieux le raisonnable, et se défient beaucoup plus du visionnaire que leurs ancêtres, et que ne faisaient les fameux seize capitaines de la milice de Paris sous Henri III51.

[Seconde partie]
Ministère de la guerre avec les étrangers [•]
Préface

§ 227

Le fondement de toute société, c’est un arbitrage permanent, une assemblée perpétuelle de juges qui terminent les différends qui naissent entre les associés.

§ 228

Ces juges ont une fonction principale : c’est de faire observer les lois qui sont en vigueur, les articles des ordonnances du législateur, les articles des traités entre particuliers, qui sont les lois qu’ils s’imposent mutuellement, et de faire exécuter leurs propres jugements [•], qui suppléent souvent à ce qui manque aux lois.

§ 229

Cette exécution ne peut se faire que par deux moyens. Le premier est la supériorité de la force que la société prête aux juges. Et le second c’est la peine suffisante [•] décernée contre quiconque violera la loi, et encore cette peine décernée a-t-elle besoin de la force pour être un moyen efficace.

§ 230

Souvent il n’y a point de loi, ni de convention pour le cas proposé. Alors en attendant qu’il y ait une décision générale pour tel cas non prévu par la loi, ces juges sont en droit de décider par provision52 ce que la loi n’a pas encore décidé définitivement.

§ 231

Ainsi les hommes ont trouvé l’invention de suppléer par art à deux défauts de l’humanité. Le premier, le défaut d’intelligence suffisante pour discerner la justice. Et le second est le défaut d’équité de ceux qui sont intéressés dans l’affaire contestée.

§ 232

Jusqu’à ce que le projet de [•] Diète européenne pour terminer sans guerre les différends entre souverains, et pour rendre par conséquent la paix perpétuelle, ait été accepté de tous les souverains d’Europe, les uns après les autres, il ne faut pas compter que [•] les chrétiens soient jamais sans guerre actuelle, ou sans crainte d’une guerre prochaine ; crainte bien fondée, qui engage les souverains sages à entretenir des troupes, et à faire toutes les autres dépenses nécessaires pour se tenir sur leurs gardes, et pour n’être pas pris au dépourvu : dépenses respectives et très considérables, et très onéreuses aux sujets.

§ 233

Les traités que deux souverains font entre eux sont des lois volontaires qu’ils s’imposent ; mais par malheur pour eux, ils ne dépendent pas, comme deux citoyens qui contractent ensemble, d’une force supérieure qui les puisse contraindre, sous des peines suffisantes, à tenir leurs promesses réciproques. Ainsi ces souverains, sous divers prétextes, se croient bientôt ou non engagés, ou dégagés de leurs paroles, dès que la vengeance ou leurs intérêts apparents leur conseillent l’inobservation de leurs promesses [•], ou leur persuadent qu’ils n’ont promis que conditionnellement. Ainsi leurs engagements réciproques ne sont nullement solides, ce qui est un grand malheur pour eux et pour leurs États.

§ 234

Il est vrai qu’ils ne sont pas toujours dans les hostilités actuelles, mais ils sont toujours sur le point d’y entrer, à cause des nouvelles contestations qui naissent tous les jours entre eux. Les traités de paix ne sont réellement que des trêves très incertaines, ils le savent bien. Aussi ne cassent-ils pas entièrement leurs troupes, et ils ne les reforment qu’à mesure que leurs ennemis reforment les leurs. Ils sont toujours en garde et en armes contre la surprise, et cet état de précaution leur coûte toujours beaucoup à soutenir ; et beaucoup davantage, lorsque la trêve a cessé, et lorsque les hostilités ont recommencé [•].

§ 235

Dans les suspensions d’armes, chacun garde toutes ses troupes.

§ 236

Quand je dis que les souverains [•] qui par vengeance prennent les armes et, commençant la guerre, ne consultent pas leurs vrais intérêts, mais seulement leurs intérêts apparents, pour manquer à leurs promesses, je ne dis qu’une vérité connue de tout le monde. Or [•] l’effet d’un contrat de société permanente entre tous les souverains, pour faire toujours durer la paix entre eux, ce serait que la grande supériorité des forces de la Diète européenne naissante inspirerait aux souverains contestants une crainte salutaire, qui les empêcherait de préférer des intérêts apparents que conseille la colère, et des conquêtes très incertaines et très mal assurées, à de grands intérêts très réels, à des dépenses incomparablement plus grandes que ne peuvent valoir les conquêtes effectives.

§ 237

Comme voisins ils ont toujours des demandes réciproques à se faire, tant pour eux que pour leurs sujets. Les ambassadeurs réciproques en terminent quelques-unes, mais il en reste toujours beaucoup à terminer. Il est vrai que souvent elles ne sont pas assez importantes pour les obliger à faire une grande dépense, telle qu’est celle d’une guerre de trois ou quatre ans, et à abandonner les grands avantages journaliers que leur apporte la trêve ; mais à la fin entre princes égaux, ou à peu près égaux en forces, le moins sage, le plus ambitieux, le plus présomptueux, le plus impatient, le plus colère prend les armes, rompt la trêve malgré son vrai intérêt, et force son voisin plus patient et plus sage à [•] rentrer en guerre ouverte.

§ 238

Telle est jusqu’ici la situation des souverains d’Europe, faute de former entre eux la société pacifique, la Diète européenne imaginée par Henri IV, roi de France [•], à l’imitation de la Diète germanique ; et telle est par conséquent la nécessité où les souverains sages se trouvent jusqu’ici d’entrer souvent en guerre malgré eux.

§ 239

Il faut donc que chaque nation dans la situation présente de l’Europe, lorsqu’elle est forcée de faire la guerre, tâche de la faire avec supériorité, pour éviter les terribles malheurs de ceux qui sont vaincus et qui se trouvent à la discrétion du vainqueur, qui est souvent irrité par la résistance, par les peines qu’il a souffertes et par les périls qu’il a essuyés.

[•]OBSERVATION X [•]
Fonctions du ministère avec les étrangers, en temps de guerre

§ 240

Le but du ministère de la Guerre est donc, en temps de paix, de persuader aux souverains qui pourraient nous attaquer que soit par nos alliances défensives, soit par l’état de nos places et par le nombre de nos troupes et de nos finances, ils nous attaqueraient en vain, et qu’ils risqueraient de perdre beaucoup plus qu’ils ne gagneraient. Or ce sera cette persuasion seule qui fera durer la paix.

§ 241

En temps de guerre le but de ce ministère est de vaincre, c’est-à-dire de devenir supérieur aux ennemis. Or cette supériorité vient de diverses causes, qui font les divers moyens que l’on emploie dans le ministère de la Guerre [•], je les mettrai ici en faveur des ignorants.

§ 242

1o Alliances nombreuses, solides, bien entretenues par des intérêts communs [•] et perpétuels, pour avoir des secours prompts en argent et en troupes.

§ 243

2o Finances en bon état [•], ou par des trésors amassés, ou par bon crédit.

§ 244

3o Troupes nombreuses et aguerries.

§ 245

4o Officiers nombreux pleins d’émulation [•], partagés en diverses classes, choisis entre trente pareils au scrutin perfectionné.

§ 246

5o Excellents généraux [•], choisis et tirés par scrutin de quatre ou cinq classes inférieures, pour passer par degrés en quatre ou cinq classes supérieures.

§ 247

6o Excellents intendants [•] d’armées, pareillement choisis au scrutin.

§ 248

7o Excellente méthode pour les vivres et pour les hôpitaux d’armée [•], toujours un peu entretenue en temps de paix.

§ 249

8o Places nombreuses bien fortifiées, bien munies, et bons commandants.

§ 250

9o Excellente artillerie bien commandée, et bonnes munitions.

§ 251

10o Ingénieurs nombreux et excellents.

§ 252

11o Académie militaire [•], qui est un moyen général d’inventer de nouveaux moyens, et de récompenser les inventeurs qui perfectionnent les anciens établissements.

§ 253

12o Établissement du scrutin perfectionné [•], moyen général pour bien faire les promotions, pour exciter et augmenter l’émulation entre les officiers, à qui se rendra plus capable de rendre de plus grands services à la nation.

§ 254

13o Émulation dans les officiers, à qui mènera la vie la plus frugale à l’armée.

§ 255

Mais il est à propos de voir chacun de ces treize articles, avec un peu plus d’étendue.

Alliances

§ 256

Il est certain qu’un allié puissant et suffisamment intéressé à être constant fait bientôt, par ses diversions ou par d’autres moyens, en certaines circonstances, pencher la balance. Nous avons parlé des moyens de parvenir à cette supériorité de force par des alliances qui en temps de paix [•] suffit pour la faire durer, et qui fait finir la guerre dès que l’allié puissant s’est déclaré partie.

§ 257

[•]Il est à propos que nos alliés voient clairement la justice de notre cause, et que c’est une injustice et une vexation de la part de notre ennemi : afin qu’ils puissent le regarder comme l’ennemi commun de la société humaine et de la tranquillité publique.

Finances

§ 258

La supériorité en nombre de troupes dépend de la supériorité en [•] argent. Nous avons parlé, dans le chapitre des finances, de la manière d’améliorer le crédit public et les finances d’un État, et de trouver plus promptement du secours, et à moindres frais, pour l’État53.

§ 259

La plupart des princes d’Orient ont des trésors en réserve, et sont d’autant plus éloignés de la guerre qu’ils craignent plus d’être obligés à dépenser leurs trésors, dans l’incertitude s’ils pourront les remplir par les subsides extraordinaires, aussitôt qu’ils seront obligés de les vider par les dépenses et par les mauvais succès de la guerre.

Soldats

§ 260

On a remarqué que pour la force du corps, pour la fatigue et pour la patience, les soldats accoutumés aux travaux de la campagne étaient meilleurs pour les fatigues des campements, des sièges, et des marches difficiles dans des saisons fâcheuses. Il est vrai que les soldats des villes, fainéants, débauchés, ont plus d’intelligence, et que pour un jour d’action ils ont plus d’activité ; mais ils sont moins patients, moins constants, moins disciplinables, plus sujets à déserter. Or dans les soldats, il faut surtout discipline et patience54.

§ 261

[•]Le nombre des combattants étant égal, nos soldats peuvent avoir une grande supériorité par la valeur, par la discipline, par l’art de combattre, de se tenir serrés et de se rallier, par l’habitude à la patience dans les marches, dans les campements, dans les disettes, dans les exercices fréquents.

§ 262

[•]Les soldats d’Alexandre, dix fois supérieurs de ce côté-là, vainquirent les Perses dix fois supérieurs en nombre, quoique peut-être égaux en force de corps, et en valeur à combattre seul à seul.

[•]Soldats aguerris

§ 263

Il n’y a proprement que la guerre actuelle qui fasse de bons soldats. Là ils exercent leur ardeur et leur obéissance, là ils augmentent leur fermeté, leur constance et leur patience ; mais faute de guerre on fait bien de les exercer souvent en temps de paix, et cela vaut beaucoup mieux que de les laisser dans l’oisiveté55. Il est vrai que cet exercice ne vaut pas la dixième partie de ce qu’ils apprennent dans la guerre actuelle. Un soldat qui en trois ans a vu un combat, qui a fait un siège, et qui en a soutenu un autre, vaut plus de trois autres soldats qui n’ont rien vu de semblable [•] ; mais vingt soldats fort exercés dans les revues valent plus de quarante soldats tous neufs et de recrue.

§ 264

Voilà pourquoi il est de la dernière importance pour un État, lorsqu’il est en paix, d’empêcher que l’État voisin n’entretienne une guerre de trois années. Car vingt mille hommes de bonnes troupes en battront facilement cinquante mille qui ne sont point aguerris.

§ 265

Ainsi Darius fit une faute grossière contre la bonne politique de laisser aguerrir les troupes de Philippe et des autres Grecs par leurs guerres intestines perpétuelles. Tandis que les troupes des Perses étaient dans l’inaction et dans l’oisiveté, il fallait qu’il se déclarât toujours pour les plus faibles des Grecs contre Philippe, et surtout contre tout attaquant, et qu’il fît rendre tout aux vaincus. En un mot il fallait qu’il tînt les Grecs en repos, ou en décidant leurs différends lui-même, ou plutôt en les faisant décider par leurs pareils dans la Diète des Amphictyons56. C’est cette faute grossière qui lui coûta la couronne et la vie.

§ 266

[•]L’impératrice de Russie, l’Empereur et le roi de Pologne font une grande faute de laisser aguerrir les Persans et les Turcs les uns contre les autres57, sans prendre parti pour faire cesser leurs guerres. Les Moscovites devraient leur déclarer qu’ils marcheront contre celui qui n’acceptera pas leur médiation, et qui ne voudra pas accepter une trêve pour négocier. Il est vrai que depuis peu Zinzendorf58 a remédié à cet inconvénient, en mettant toute l’Europe en armes et en guerre à l’occasion de l’élection du roi de Pologne59 ; mais il y a tel remède qui est incomparablement pire que le mal.

[•]Soldats bien payés60

§ 267

J’ai ouï dire à feu M. le maréchal de Vauban que le soldat anglais et hollandais avait une paie plus forte d’un tiers que le soldat français ; que c’était la raison qui rendait nos recrues si difficiles et médiocrement bonnes, et nos désertions si fréquentes : qu’ainsi il valait mieux avoir trente bons soldats contents de leur condition que quarante médiocres qui songent la plupart à déserter. Ainsi il concluait dès il y a vingt ans à l’augmentation de paie d’un quart, surtout dans l’infanterie. Nous en aurons moins, mais nous les aurons beaucoup meilleurs, mieux choisis, et plus constants.

§ 268

Je crois que la paie de 1610 était la même, en nombre de sous, que la paie de 1710, cent ans après. Mais il est vrai que nos sous avaient diminué en 1710 de la moitié de la valeur qu’ils avaient cent ans auparavant par rapport au pain et à la viande, et que depuis 1720 ils ont encore fort diminué.

§ 269

Je demande donc qu’on donne aux soldats même poids d’argent, et du même titre qu’on leur donnait en 1610 à la mort de Henri le Grand, qui avait si bien approfondi les détails de la guerre. Ceci mérite un mémoire séparé, qui fasse voir encore plus clair dans la matière.

§ 270

Le marc d’argent en 1610 valait vingt livres cinq sous, au lieu qu’il vaut présentement près de cinquante livres. Reste à savoir de combien de sous était la paie ou la solde du fantassin et du cavalier sous Henri IV [•]. Cela est facile à savoir par la Chambre des comptes, où sont les comptes des trésoriers de la guerre de ce temps-là. Car pour le marc d’argent, nous le savons par le livre de feu M. Le Blanc, qui était instruit par les registres de la Cour des monnaies61.

[•]Bureau militaire et académie militaire

§ 271

Pour savoir quel parti d’une armée doit être en cavalerie, en tel ou tel cas ; pour savoir si le meilleur parti à prendre pour les vieux soldats devenus invalides, ou par l’âge ou par les blessures, c’est d’en former des compagnies dans chaque place de guerre ; pour [•] connaître quelles ont été les causes des batailles perdues et gagnées, surtout de notre siècle ; pour connaître en quoi notre discipline surpasse ou ne surpasse pas la discipline des étrangers : les plus habiles forment plus de questions importantes à décider, et donnent de bonnes observations à lire. Les académiciens auront au moins vingt ans de service. Il faut des conférences pour exercer l’esprit sur son métier, pour le tenir en haleine et le fortifier. Sans exercice ses forces vont en diminuant. Les observations tendront à perfectionner les meilleurs ouvrages militaires, à chaque édition.

§ 272

[•]Pour savoir de même dans différentes affaires quels sont les meilleurs partis, le ministre de la Guerre ne saurait mieux faire que d’établir un bureau militaire qu’il puisse consulter, surtout si les membres de ce bureau sont choisis par scrutin entre les académiciens militaires, qui conféreront toutes les semaines sur ces matières, et qui pourront peu à peu amener leurs preuves à l’évidence de la démonstration du calcul, et user ainsi de l’arithmétique pour décider des questions de politique.

§ 273

[•]Je suppose toujours une académie politique, composée de trois bureaux chargés d’examiner les affaires des trois ministères particuliers. Car il faut une pépinière pour remplacer les rapporteurs des bureaux du Conseil qui viendront à vaquer.

§ 274

[•]Il y aura sous ce ministère un bureau pour les négociations, un bureau pour la guerre de terre, un bureau pour la guerre de mer, et un bureau pour le commerce extérieur et pour les colonies, composé de conseillers d’État et de rapporteurs, tirés du bureau de l’Académie politique pour les affaires étrangères.

[•]Émulation entre régiment et régiment

§ 275

[•]On peut exciter de l’émulation de discipline entre les soldats de deux compagnies. L’envie de surpasser son camarade est un sentiment naturel à tous les hommes. Les habiles gens savent la nourrir et la fortifier entre compagnie et compagnie, qui vivent au même lieu. On pourrait la nourrir et la fortifier entre régiment et régiment qui vivent dans le même lieu par des prix ; et dans les occasions de guerre, les placer de sorte qu’ils puissent être témoins de leurs efforts mutuels. L’on ne saurait trop exciter l’émulation entre les hommes à qui servira le mieux la patrie.

Grenadiers

§ 276

L’institution des grenadiers dans chaque régiment me paraît excellente. Car il s’agit souvent de faire brèche et d’enfoncer l’ennemi pour faire entrer les autres soldats. Cela me ferait croire que l’on pourrait faire une seconde compagnie de grenadiers avec moindre paie que la première, et que cette seconde servît à recruter la première, comme le reste du régiment servirait à recruter la seconde. La première compagnie aurait sur son justaucorps, ou dans la couleur du bonnet, une marque distinctive de la seconde [•]. On ne saurait exciter et entretenir trop d’émulation dans les corps. Or cette institution est un excellent moyen pour y réussir.

§ 277

[•]Il faudrait de même, dans chaque régiment de cavalerie, une compagnie d’élite, dont on pourrait faire des détachements. Nous avons déjà pour cet effet les compagnies de gardes du roi, les chevau-légers, les gendarmes de la garde, et les autres compagnies de gendarmerie. À l’égard des grenadiers à cheval, je penche à l’avis de ceux qui soutiennent qu’ils devraient être distribués par compagnies dans les régiments ; mais il faut peser les raisons pour, et les raisons contre.

Exercice

§ 278

Il me paraît qu’en temps de paix on ne saurait trop exercer les troupes, surtout les soldats de recrue qui n’ont rien vu. Il faut les accoutumer à faire diverses sortes de marches, à camper, à se retrancher, à réparer les chemins des frontières, à raccommoder les chemins des provinces intérieures où ils sont en quartier. Il n’y a point d’exercice qui ne serve à entretenir l’ordre, l’émulation, la subordination, l’obéissance, la discipline. Il est visible que des troupes de levée et peu exercées (le reste étant égal) se trouveront, un jour d’action, fort inférieures à d’autres de nouvelle levée, qui ont été fort exercées.

§ 279

Il est vrai que la paresse du commandant, le peu d’émulation dans les officiers, le peu de discipline et d’obéissance dans les soldats s’opposent fort à ces exercices fréquents. Mais pour un bon ministre de la Guerre ce ne sont pas des obstacles insurmontables, s’il fait attacher une récompense suffisante pour ceux qui s’y distingueront. Car tout service distingué se fait avec le ressort de la récompense de distinction, et ces récompenses utiles et honorables produisent des avantages à l’État cent fois plus grands qu’elles ne lui coûtent. Ceci mérite un mémoire séparé, où la grande utilité du fréquent exercice soit démontrée, et dans lequel les moyens les plus faciles seront indiqués [•].

§ 280

[•]J’imagine un moyen praticable, c’est de retenir une partie de la paie des officiers et des soldats des jours ordinaires sans exercice pour leur distribuer cette partie les jours d’exercice.

Compagnies de cadets

§ 281

J’ai vu autrefois avec plaisir l’institution des compagnies de cadets militaires dans les places frontières, pour y apprendre la discipline, les exercices et les mathématiques militaires avant que d’être nommés officiers, et cela à l’imitation des compagnies de gardes-marine. Je ne sais pourquoi on a supprimé durant longtemps les uns, et conservé les autres [•]. Cela peut venir du changement des ministres. Mais enfin ces compagnies ont été rétablies sous le ministère de feu M. Le Blanc62, à la grande satisfaction des gens de bien. Voilà de ces inconstances qui seraient moins fréquentes et moins sensibles, s’il y avait un bureau militaire perpétuel, dans lequel les bonnes maximes militaires une fois bien démontrées subsistent éternellement, malgré le changement des ministres particuliers.

Officiers plus nombreux

§ 282

Personne ne doute qu’une armée égale en nombre de soldats, mais supérieure en nombre d’officiers, et le reste étant d’ailleurs égal, deviendra bientôt supérieure à celle qui aura moins d’officiers. Ainsi je suis bien éloigné du sentiment de ceux qui proposent de faire les compagnies de soixante-douze soldats, au lieu de trente-six [•] ou quarante. Je dis ceci pour les États qui ont grand nombre de jeunes gentilshommes qui demandent de l’emploi à la guerre, dans le dessein d’y augmenter leur revenu, et d’acquérir plus de considération dans le monde. Car c’est toujours le désir de cette augmentation qui met les hommes en mouvement et en action.

§ 283

[•]Avec plus d’officiers les soldats restent plus longtemps au combat, ils se rallient plus souvent et plus vite, ils attaquent avec plus de confiance ; et voilà ce qui donne la victoire. Il est vrai que ces officiers coûtent, mais les ennemis ne nous croient que quarante mille hommes, et il se trouve que nous en avons la valeur de cinquante mille, supérieurs à leurs quarante-cinq mille hommes qui ont moins d’officiers que nous.

[•]Émulation pour les talents

§ 284

Il devrait y avoir une voie sûre pour faire arriver par degrés un gentilhomme à une haute fortune par l’acquisition à un haut degré des talents de sa profession, et cette voie serait infiniment utile à l’État. Mais pour exciter et fortifier l’émulation entre les rivaux à qui ferait plus d’efforts [•], tant pour la grande augmentation de leurs talents et de leur mérite national que pour l’acquisition des autres qualités aimables et estimables dans la société, il faudrait qu’ils fussent sûrs qu’il n’y a point d’autre voie pour s’avancer que le jugement de leurs pareils sur leur mérite national.

§ 285

Il faudrait par conséquent qu’ils fussent sûrs que les emplois ne se donnent plus à la recommandation des personnes puissantes à la cour et au Bureau des commis. Car sans cette sûreté, ils s’attacheront uniquement à acquérir de la protection et des recommandations à la cour et à ce bureau : recommandations qui sont plus utiles à leur fortune que le mérite national, et ils négligeront ainsi d’acquérir des talents et des connaissances qui sont si peu utiles à l’avancement de [•] leur fortune particulière, quoique ces talents fussent infiniment utiles à la fortune publique de l’État. J’ai [•] proposé ailleurs la méthode du scrutin purgée de toute cabale.

Importance de bien choisir les officiers subalternes

§ 286

C’est une erreur dangereuse de croire qu’il n’est pas si important de bien choisir tous les lieutenants, tous les capitaines, tous les colonels, qu’il est important de bien choisir tous les maréchaux de France. Il est bien vrai que le choix d’un bon maréchal de France est plus important que le choix d’un bon capitaine d’infanterie, ou d’un bon colonel. Mais le bon choix de vingt bons colonels, ou de deux cent quarante bons capitaines, est aussi important pour obtenir la supériorité de force sur l’ennemi que le choix d’un bon maréchal de France pour général. C’est que le grand nombre des officiers subalternes en fait la grande importance.

[•]Le général doit avoir les yeux bons pour voir les objets de loin

§ 287

Pour être bon officier général, il faut de bons yeux corporels, et je ne trouve pas de prudence à donner des commandements importants à ceux qui ont la vue courte. Ceux-là devraient chercher des emplois de cabinet. Ce n’est pas que ceux qui ont la vue courte ne puissent être fort braves, fort laborieux et fort intelligents. Mais il est certain qu’à valeur et intelligence égales, celui qui a la vue excellente est de beaucoup préférable.

Officiers généraux

§ 288

J’appelle officiers généraux les brigadiers, les maréchaux de camp, les lieutenants généraux et les maréchaux de France63. On peut dire qu’il est impossible qu’un maréchal de France, s’il est choisi par scrutin dans une des classes des lieutenants généraux, qui sont elles-mêmes composées de sujets choisis par scrutin parmi les classes des maréchaux de camp, ne soit un homme plus ferme, plus intelligent, plus laborieux, et par conséquent plus digne de commander que les autres [•].

§ 289

Je suis bien éloigné du sentiment de ceux qui ne veulent pas qu’on élève à la dignité de maréchal de France un officier qui ne serait point né gentilhomme. Il est inconcevable combien la fortune d’un maréchal de [•] Fabert, fils d’un petit libraire de Metz ou de Reims64, a fait faire de grands efforts pour le service à une infinité de braves officiers qui n’étaient point nés gentilshommes, et qui ont mérité de l’être65.

§ 290

Je suis même étonné qu’avec un peu de raison l’on n’ait pas senti en France qu’il était à propos de défendre de ne jamais recevoir aucune preuve de noblesse des maréchaux de France pour être reçus dans les cent chevaliers du Saint-Esprit66. Car y a-t-il une noblesse et une illustration d’un plus haut prix que la noblesse personnelle acquise par de grands talents et par de grands services rendus à la patrie ? Et n’est-ce pas même de la noblesse et de l’illustration personnelle que la noblesse paternelle et héréditaire tire son plus grand lustre, surtout dans un État où le titre de noble ne s’acquiert que trop souvent à prix d’argent, et non par des emplois et par des talents utiles à la patrie ?

§ 291

C’est à des gens sans mérite personnel distingué à faire preuve de la noblesse et de l’illustration de leurs aïeux, et non pas à ceux qui honorent leur famille de la plus grande illustration. Et de là il est aisé de conclure que la méthode du scrutin devrait être établie dans un État pour obtenir les [•] emplois.

Général

§ 292

À troupes égales en nombre, en aguerrissement de soldats, en capacité égale des officiers, il est certain que la supériorité du général sur le général ennemi est une chose décisive pour le succès d’une campagne. Or le succès d’une campagne donne beaucoup de supériorité sur la campagne suivante. Cette supériorité consiste en la plus grande partie à s’empêcher de combattre, lorsqu’on n’est pas le plus fort ; et à forcer l’ennemi à combattre, lorsqu’il est le plus faible, ou lorsque par la disposition du terrain il ne saurait combattre qu’avec un désavantage considérable. Cela prouve qu’il ne saurait connaître trop exactement, et trop en détail, les chemins, les bois, les villages, les hauteurs, les marais, les rivières, les différentes distances des lieux du pays, la différente valeur des régiments, etc.

[•]Sauvegarde

§ 293

C’est une faute grossière et très importante que de laisser les sauvegardes au profit du général, surtout quand il aime l’argent67. Car cette considération peut le déterminer à demeurer plus ou moins longtemps dans un camp, contre l’intérêt de l’État. Ainsi il vaut mieux qu’il soit sûr d’une gratification de cent mille francs par exemple, en cas de grand succès, ou qu’il espère tels honneurs ou tel gouvernement. Car il faut un grand ressort, une grande espérance pour lui donner une grande attention, une grande vigilance et un grand mouvement. Il faut donc que l’intendant tienne registre des sauvegardes, et qu’il en rende compte au roi.

[•]Célérité du général

§ 294

La partie du général qui lui donne le plus de supériorité, c’est la célérité dans ses mouvements, et c’était le sentiment de César. Mais pour en venir à bout, il faut avec une grande méditation, et une grande expérience, avoir prévu tous les obstacles, tous les inconvénients, et y avoir remédié par différents arrangements. Il faut qu’il ait sous lui des officiers qui entendent tous ces détails, et qui prennent de lui le même degré de vivacité et de célérité : majors généraux, aides de camp, intendants, commissaires généraux des vivres, commandant de l’artillerie. Or il faut du temps pour les former tous à ces arrangements et à cette célérité. Je vois que les officiers conviennent que de tous nos généraux modernes, c’est le maréchal de Villars qui a montré le plus de célérité dans l’exécution de ses entreprises.

[•]Le général doit être robuste

§ 295

La plupart de nos généraux ne parviennent à l’emploi de maréchal de France qu’un peu vieux. Cependant il serait à souhaiter qu’ils eussent en même temps et beaucoup de capacité d’esprit, et beaucoup de vigueur de corps. Or on sait qu’en dix campagnes un homme très intelligent et très appliqué peut avoir acquis réellement plus de capacité que tel homme d’une application et d’un esprit médiocres n’en aura acquis en vingt campagnes. Voilà pourquoi certains génies supérieurs, qui seront reconnus tels par leurs pareils, ne resteront pas longtemps dans une classe sans monter à la supérieure. Ainsi la voie du scrutin est très propre à faire avancer promptement un excellent sujet, sans que le roi et les ministres soient jamais accusés de faire injustice à l’ancienneté : puisque ce seront les pareils eux-mêmes qui feront par leur scrutin passer les talents distingués sans la grande ancienneté devant la plus grande ancienneté qui est sans talents distingués68.

[•]Il faut que le général désire fortement la récompense du succès

§ 296

Entre deux généraux de mérite à peu près égal, je choisirai plutôt celui qui désire plus ardemment ce qu’il désire, et dont le ressort est plus fort : par exemple, celui qui a des grâces considérables à espérer, que celui qui ne désire plus rien.

§ 297

[•]Celui sur qui l’illusion d’une grande fortune fait une plus grande impression, et qui trouve certains objets beaucoup plus grands et plus importants qu’ils ne sont réellement pour l’augmentation du bonheur, entreprend plus hardiment, et poursuit plus ardemment et plus constamment ses entreprises, que celui sur qui l’illusion ne fait pas une si grande impression.

§ 298

Le maréchal de Villars, étant lieutenant général, désirait ardemment de passer devant ses rivaux et devant ses anciens, et obtenir plutôt qu’eux la dignité de maréchal de France. Il proposa au feu roi Louis XIV le passage du Rhin à Huningue, et se fit fort de le passer avec l’armée, malgré le marquis de Bade, excellent général de l’Empereur qui était de l’autre côté, et qu’il trompa habilement par sa célérité69.

§ 299

Le maréchal de Catinat, qui commandait sur le Rhin à Strasbourg, fut consulté, et trouva le projet impossible dans l’exécution70 : 1o parce qu’il comptait plus qu’il ne devait sur la vigilance du marquis de Bade ; 2o peut-être parce qu’il n’avait pas imaginé lui-même le projet ; 3o parce que ses désirs et ses espérances étaient bien plus faibles que ceux du marquis de Villars, qui ne trouvait dans son projet que des difficultés, grandes à la vérité, mais surmontables, et en effet il les surmonta toutes. Il est vrai qu’en quatorze jours il dormit à peine quatorze heures. Il passa le Rhin malgré la vigilance du marquis de Bade, remporta une victoire, et obtint la dignité de maréchal de France, après laquelle il soupirait depuis [•] si longtemps.

§ 300

Le même maréchal de Catinat aurait apparemment formé et entrepris d’exécuter ce projet pour devenir maréchal de France [•]. Cela prouve qu’il faut toujours mesurer ce que l’on doit attendre d’un homme par le degré de vivacité et de constance de ses désirs ambitieux, combinés avec le degré d’étendue et de justesse de son intelligence.

§ 301

Sans un grand ressort [•], et sans de grands talents, on ne surmonte point de grandes difficultés.

[•]Étendre le pouvoir du général, afin qu’il puisse profiter des occasions

§ 302

Il était très imprudent à la République romaine de donner à César, et à tout autre général, l’autorité de destituer les officiers et de remplir les emplois les plus considérables. C’était même un défaut de politique de donner aux tribuns des légions l’autorité de remplir les places vacantes de leur légion, et de les faire vaquer.

§ 303

Nous avons fait pour la sûreté de l’État, contre l’ambition et la mauvaise intention des généraux, un bon établissement, qui est que le général n’est pas le maître de faire vaquer les emplois les moins considérables : il ne peut qu’interdire.

§ 304

Mais à l’égard des entreprises et des partis que le général doit prendre dans une campagne, comme le succès dépend de saisir les occasions et d’exécuter avec célérité, ce serait aller contre le bon sens, et contre le bien de la chose, de le mettre dans la nécessité d’attendre des réponses de la cour [•] pour commencer une entreprise qui sera devenue impossible dans l’intervalle de la réponse.

§ 305

Si la cour voulait gouverner une armée, il faudrait qu’elle s’en approchât ; car quatre-vingts lieues, cent lieues, c’est déjà trop loin.

[•]Intendants d’armée

§ 306

Pour l’exécution prompte des entreprises, il faut un intendant actif et intelligent, qui soit secouru par de bons commissaires, qui fassent remuer la machine, et lever les obstacles avec célérité ; mais pour avoir toujours de pareils intendants et de pareils commissaires, il faudrait qu’ils pussent être choisis par leurs pareils, et que ces places ne fussent pas vénales. Car ce n’est pas toujours le plus riche qui est le plus intelligent et le plus laborieux, le plus souvent c’est tout le contraire : les plus riches sont les moins laborieux, ils n’ont par conséquent qu’en moindre quantité les connaissances [•] qui ne s’acquièrent que par le grand travail, et par un désir vif de surpasser ses égaux en mérite national.

§ 307

Il y a même une chose importante à établir, c’est que nul ne pût être intendant d’armée qu’il ne fût pris par scrutin du nombre des commissaires [•] généraux ; et que les commissaires généraux fussent eux-mêmes tous choisis par scrutin dans une classe inférieure de commissaires particuliers, comme esprits supérieurs aux autres, et que les nobles fussent à mérite égal préférés aux non-nobles71.

[•]Vivres et hôpitaux

§ 308

J’ai ouï dire que l’article des vivres et des hôpitaux pouvait beaucoup se perfectionner en France, pour faire en sorte d’un côté que les vivres fussent bons et que les hôpitaux fussent mieux servis, et de l’autre qu’il en coûtât moins à l’État ; il faudrait que l’Académie militaire fît travailler et travaillât elle-même à perfectionner ce que nous avons de meilleur sur cette matière.

[•]Artillerie

§ 309

Il est certain que la supériorité d’artillerie bien servie, soit pour les armées de campagne, soit pour l’attaque et la défense des places, influe beaucoup pour donner la supériorité de force. Les règlements que j’ai vus sur cette matière m’ont paru très beaux, et portés à un grand détail. Il serait à souhaiter que toutes les parties de la guerre, par exemple les fonctions des officiers des vivres et des hôpitaux, fussent discutées avec la même exactitude, tant pour l’instruction que pour l’observation des règlements.

§ 310

Cependant comme les ouvrages humains sont tels par leur nature qu’ils peuvent être toujours perfectionnés, soit à cause des nouvelles découvertes, soit à cause des nouveaux cas que l’expérience fait connaître, soit à cause des progrès que l’esprit humain fait d’une génération à l’autre, il est certain qu’il faut une académie militaire chargée de recueillir les nouvelles découvertes, et de perfectionner de temps en temps les règlements et les instructions.

§ 311

Je crois qu’il serait [•] utile à l’État qu’il y eût un bureau d’artillerie avec un président. Ce bureau serait composé des officiers principaux d’artillerie choisis par scrutin, le ministre pourrait le consulter. Ce bureau serait plus instruit, et s’acquitterait mieux qu’un grand maître des fonctions attachées à cette charge. Les charges de grand voyer, de grand maître d’artillerie, de connétable, d’amiral, de colonel général de l’infanterie, et autres, sont de ces charges qui ont été créées pour l’intérêt particulier d’un favori72 ; mais les fonctions en seraient bien mieux exercées pour l’intérêt public par chaque ministre, et par le conseil d’un bureau de conseillers choisis par la méthode du scrutin perfectionné, que par un grand seigneur, qui le plus souvent n’agit que par des vues d’intérêt particulier ; au lieu que le bureau ne se détermine le plus souvent que par les vues de l’intérêt public.

§ 312

[•]Il est vrai que le président du Bureau d’artillerie qui sera élu au scrutin, et qui par conséquent aura plus de mérite national, deviendra souvent le maître de son bureau par la supériorité de ses raisons, et qu’il y dominera ; mais ce ne sera alors que tant mieux, puisque le plus souvent il aura la raison de son côté. Ce n’est pas la même chose quand un grand maître décide en matière importante et non provisoire, sans consulter le bureau.

§ 313

[•]J’estime fort la maxime que nous devons à Coehoorn, ingénieur hollandais, pour prendre plutôt une place sans perdre que peu de soldats73. C’est d’avoir un grand nombre de gros canons, qui tirent ensemble dans chaque batterie : on dépense beaucoup de poudre, mais ce n’est rien en comparaison des hommes que l’on épargne par cette grande et grosse artillerie bien servie.

[•]Munitions

§ 314

J’ai ouï dire que les fusils des Hollandais avaient un calibre plus gros, qu’ainsi la blessure de la balle plus grosse était plus dangereuse, que ces fusils duraient plus sans crever, que leur poudre était plus forte, que la balle allait plus loin, que leurs culasses étaient plus épaisses que les nôtres, et que par leur manière de charger ils tiraient trois coups contre nous deux74. Je ne sais pas ce qui en est, et j’ai de la peine à le croire, mais je comprends que ce serait une très grande supériorité [•]. On m’a dit que feu M. de Louvois avait été souvent trompé par ses commis, qui étaient bien payés par les entrepreneurs des armes et de la poudre ; mais on pourrait comparer souvent les nôtres avec celles de nos voisins, et punir rigoureusement des malversations si importantes au salut de l’État75.

[•]Fortifications

§ 315

Les places fortes sont nécessaires pour contenir des peuples mutins, pour arrêter un ennemi victorieux, pour avoir le loisir de rassembler des troupes, pour empêcher l’ennemi de pénétrer bien avant vers le centre de l’État. Elles sont nécessaires pour gagner l’hiver [•] par la longueur des sièges, et l’hiver donne le temps de préparer de nouveaux efforts.

§ 316

Celui qui gagne une bataille, lorsqu’il ne trouve point de places fortifiées qui l’arrêtent, pourrait en deux ou trois campagnes s’emparer de la capitale, et soumettre un grand royaume. Si Darius avait eu contre les Grecs diverses barrières de places fortifiées, les unes derrière les autres, il aurait coupé les recrues et les vivres à Alexandre. Il n’aurait eu besoin de combattre que dans des camps retranchés, et l’armée d’Alexandre aurait péri d’elle-même à tous ces sièges. On n’aurait pris que trois ou quatre places en une campagne. Les soldats de garnison de Darius se seraient peu à peu aguerris, en se défendant durant trois ou quatre campagnes. Alexandre aurait vu diminuer son armée pour garder les places conquises. Enfin cette guerre serait à la fin devenue une guerre de chicane.

§ 317

Mais Darius, au lieu de faire de grandes dépenses en fortifications sur les frontières de ses provinces, dépensait beaucoup dans tout ce qui regardait le luxe76. Ainsi [•] ne se trouvant dans son vaste empire ni places de défense, ni soldats, ni officiers exercés, fut facilement vaincu, et il perdit tout son vaste empire après deux ou trois batailles.

§ 318

Les places fortes et la longueur des sièges donnent le temps au vaincu d’exciter ses voisins à le secourir, et à interposer leurs forces et leur médiation pour arrêter les progrès du conquérant. Ces voisins sont excités à secourir le plus faible, par la crainte raisonnable qu’ils doivent avoir que s’ils laissent ce conquérant s’agrandir et se fortifier par tant de conquêtes, ils n’en soient eux-mêmes bientôt attaqués et vaincus.

[•]Frontières fortifiées

§ 319

Comme le roi de France n’a à craindre d’invasion que des ennemis du dehors, il n’a besoin de places que sur les frontières. C’est prudence d’avoir un double rang de places fortes, du côté de l’ennemi le plus redoutable. Et je doute que la France en ait suffisamment du côté d’Alsace, du côté de la Lorraine, du côté des Ardennes et de Luxembourg77. Mais à dire la vérité, la meilleure fortification et la moins coûteuse, serait la signature des cinq articles fondamentaux, pour faire durer la paix [•] par l’établissement des arbitres des différends futurs dans la Diète d’Europe : et un pareil traité coûterait beaucoup moins que ces fortifications, à faire et à entretenir.

Ingénieurs

§ 320

Nous avons senti, depuis cinquante ans surtout, dans l’attaque et dans la défense des places, combien un seul homme instruit des mathématiques pratiques mettait de différence dans un siège, soit pour sauver des hommes, soit pour avancer, soit pour retarder la prise d’une place. Aussi sur les sages remontrances du feu maréchal de Vauban, qui s’était lui-même fait ingénieur, nous en sommes venus à former le corps des ingénieurs, qui doit sa naissance et son progrès à ce grand homme78. Mais il est évident que si le quart des capitaines d’infanterie s’appliquaient, comme lui, à s’instruire de toutes les mathématiques militaires, les travaux en seraient bien mieux conduits, et bien plus promptement exécutés.

§ 321

Il serait donc utile que le roi donnât une pension de trois cents livres par régiment à celui des lieutenants, une autre de cinq cents livres à celui des capitaines, et une de mille livres à celui des colonels, qui par le scrutin de leur classe serait jugé le plus avancé dans les mathématiques pratiques militaires.

§ 322

Mais pour cela il faut établir dans toutes les villes frontières un ou plusieurs ingénieurs, maîtres de mathématiques pour les officiers, et même pour les soldats qui voudraient s’y appliquer. Or si multiplier les ingénieurs dans nos troupes, il ne nous en coûte que six cents livres pour les appointements modiques d’un maître de mathématiques dans chaque place frontière, et huit cents livres de pension pour les officiers de chaque régiment, ce sera très peu en comparaison de la grande supériorité que prendront nos officiers sur les officiers étrangers, où cette méthode ne sera point établie.

§ 323

Il me paraît que jusques à présent les maîtres de mathématiques coûtent deux mille quatre cents livres, c’est trop cher. Il est vrai qu’on les tient éloignés de chez eux. Mais chaque ville en aurait bientôt plusieurs aux trois quarts moins chers, si ceux de la ville étaient sûrs d’être préférés, à mérite égal, à leurs pareils par le scrutin, qui se tiendrait tous les ans entre les étudiants de mathématiques à Paris.

§ 324

L’ingénieur attaché à une place pourrait même y faire la fonction de maître de mathématique militaire, moyennant un supplément d’appointements.

Émulation entre officiers, à qui retranchera le plus le luxe à l’armée [•]

§ 325

Il est évident que des officiers d’une vie dure et laborieuse, qui dorment partout, qui savent souffrir le vent, la pluie, les longues marches, avec moins de meubles plus faciles à transporter, qui occupent moins de valets et moins de chevaux à leur service, seront bientôt supérieurs en succès à une armée où les officiers se piquent de délicatesse ; et le soldat souffre bien plus longtemps et davantage, quand il voit ses officiers souffrir comme eux leurs incommodités sans murmurer.

§ 326

Mais cela ne se peut faire dans nos troupes, si le roi ne jette une sorte de mépris sur les différentes branches de luxe des officiers de l’armée79, et s’il ne donne des louanges par ses généraux aux officiers riches, qui, donnant dans le luxe à Paris, se piquent d’austérité et de retranchement à l’armée ; qui n’ont que de grosses viandes souvent mal apprêtées à leur table, mais en grande quantité pour l’officier subalterne ; que des tentes communes ; que très peu de valets ; que des habits uniformes ; que des matelas légers ; en un mot des officiers qui savent souffrir plus d’incommodités que leurs pareils.

§ 327

Une telle armée dépense moins de vivres et de fourrages, et peut subsister plus longtemps dans son camp, pour avoir l’avantage de voir décamper son ennemi, et de profiter de son décampement.

§ 328

Elle se poste plus promptement et plus facilement dans un camp avantageux, elle est plus disciplinable, elle tient plus longtemps au combat, elle dure plus longtemps pour finir un siège ; en un mot elle devient la victorieuse, parce qu’elle a moins de bagage.

§ 329

Telles sont en abrégé les principales vues que doivent suivre les ministres de la Guerre pour donner à leur nation une supériorité de force, qui est si importante au bonheur public. Je les ai ramassées dans le dessein d’aider le premier professeur de politique que nous donnera le roi, afin qu’il puisse plus facilement donner aux commençants des idées au moins générales de la partie de la science du gouvernement qui regarde l’ordre militaire.

OBSERVATION [•] XI
Académie militaire

§ 330

Je viens de montrer divers moyens particuliers pour acquérir la supériorité sur les ennemis [•]. J’ai indiqué pour moyen général l’établissement d’une académie militaire. Mais j’ai encore à y ajouter plusieurs observations en faveur de cet établissement : parce qu’il est d’autant plus important qu’il comprend la manière de perfectionner tous les autres moyens particuliers inventés, et même ceux qui n’ont point encore été mis en pratique.

§ 331

On peut composer cette académie de trois lieutenants généraux, de douze maréchaux de camp, et de dix-sept brigadiers.

§ 332

Comme il y a beaucoup de parties à perfectionner dans la guerre, il est à propos aussi que l’Académie militaire [•] se partage pour le travail en trois bureaux.

§ 333

Elle se choisira un directeur parmi les lieutenants généraux, et il présidera au premier bureau, et chaque bureau aura pour président un lieutenant général [•].

§ 334

Pour former cette Académie le roi nommera trois maréchaux de camp [•] qui en choisiront successivement neuf autres, et trois brigadiers qui en choisiront successivement quatorze autres ; et tous ensemble nommeront au roi, par trois scrutins, les trois lieutenants généraux leurs présidents.

§ 335

Chacun des bureaux aura soin de plusieurs matières [•].

§ 336

Il passera tous les ans deux membres d’un bureau à un autre bureau, pour s’instruire mieux de toutes les matières.

§ 337

Un de ces bureaux, par exemple, sera chargé de faire imprimer de temps en temps les meilleurs ouvrages sur les fortifications, et les meilleures instructions soit pour l’attaque, soit pour la défense des places [•].

§ 338

Il sera occupé à faire des observations sur le Code militaire, et à le faire imprimer de temps en temps avec les nouveaux perfectionnements que l’on y aura ajoutés.

§ 339

Il y aurait deux éditions, l’une qui ne contiendrait que les articles des règlements rangés dans leur ordre naturel avec des tables, l’une des titres, l’autre des matières, pour trouver promptement la décision en question. L’autre édition qui serait motivée contiendrait le motif ou les motifs de chaque article, lorsque le motif ne serait pas entièrement évident pour le commun des lecteurs.

§ 340

Cette édition motivée produirait trois bons effets. 1o Elle contribuerait beaucoup à former et à perfectionner la raison des jeunes étudiants qui aiment à raisonner, et à voir les motifs de chaque loi. 2o Elle empêcherait les ministres trop présomptueux d’abolir une loi salutaire, qui leur présenterait des motifs très raisonnables. 3o Elle donnerait courage aux ministres trop timides d’ajouter et de perfectionner la loi, lorsqu’ils verraient que leurs prédécesseurs, faute de quelques expériences, n’auraient pas pu tout prévoir.

§ 341

Un autre bureau sera chargé de recueillir les observations et les mémoires pour mieux diriger les vivres, les hôpitaux, les munitions, les armes offensives et défensives, les magasins, etc. Il sera chargé du progrès de l’artillerie, et de la multiplication des mathématiciens praticiens [•]. Il sera encore chargé de trouver les moyens de fortifier l’émulation entre les soldats, entre les officiers, et même parmi les régiments ; de trouver les meilleurs moyens pour la levée des troupes, pour le choix des soldats, pour la multiplication des chevaux, pour faciliter les évolutions, les marches, les campements, les ordres de batailles dans les différents cas ; de ramasser les cartes topographiques des cantons, des frontières, des bois, des rivières, des ruisseaux, des hauteurs, des défilés, et d’en faire faire des copies. [•] Il sera encore chargé des règlements pour perfectionner l’Académie militaire et la méthode du scrutin, qui est si nécessaire pour exciter, entretenir et fortifier l’émulation entre les officiers, à qui surpassera ses pareils dans l’acquisition des qualités estimables et des talents les plus importants au service de l’État.

§ 342

Ce serait dans ce bureau que l’on examinerait les moyens les plus efficaces de déraciner peu à peu la fausse opinion du vulgaire, soit femmes, soit soldats, soit officiers, qu’il est honteux de ne pas [•] faire un appel pour faire réparer une injustice reçue, et honteux de ne le pas accepter ; quoique [•] la raison dicte à tout le monde qu’il est injuste de vouloir être seul juge dans sa propre cause, et qu’il est ridicule de risquer sa vie pour une bagatelle, et contre la loi et l’intérêt de la patrie, qui s’opposent formellement à ces sortes de guerres civiles. Car sans la cessation de cette fausse opinion, je soutiens qu’il est cruel et même injuste de punir de la privation des biens et de la vie un malheureux qui ne saurait obéir à la loi, sans se déshonorer et sans infamie : lui à qui d’un autre côté la loi naturelle enjoint de ne se jamais déshonorer, et de préférer la mort à l’infamie80.

§ 343

[•]Les séances de cette académie finiraient au printemps, durant la guerre ; mais elles se prépareront efficacement par ses travaux et par ses découvertes, durant l’hiver et durant la paix, à faire la guerre avec plus de supériorité de forces. Ils mettraient ainsi en pratique durant la guerre les bonnes observations qu’ils auraient faites durant la paix.

§ 344

Pour assurer l’assiduité aux conférences du matin, il faut des jetons [•] d’une once d’argent.

§ 345

Dans le système présent de l’Europe, où il n’y a encore nul juge, nuls arbitres entre souverains, et où les souverains sont en guerre actuelle ou en guerre prochaine, le ministère de la Guerre est très important, et le ministre très occupé. Mais dans le système de la Diète européenne, où les souverains seraient contenus les uns par les autres comme [•] les pierres d’une voûte solide, et ne seraient qu’un même corps sans aucune division, les affaires du ministère de la Guerre seraient beaucoup moins importantes.

§ 346

[•]Il est à propos d’établir entre les colonels des conférences militaires, afin qu’ils puissent connaître la capacité les uns des autres : afin que dans une compagnie de trente, ils puissent mieux choisir entre eux les trois qu’ils doivent proposer dans le scrutin pour une place de brigadier.

§ 347

[•]Je ne parle point ici du Bureau du conseil militaire, où il y aura des maréchaux de France, des conseillers d’État, et des maîtres des requêtes. J’en ai parlé ailleurs.

OBSERVATION [•] XII
Réflexions sur un livre qui a pour titre Mémoire sur le service journalier de l’infanterie

I

§ 348

Ce livre [•], qui est de M. de Bombelles81, premier maréchal de camp, est fort estimé des gens du métier, surtout dans la vue de former un jeune officier d’infanterie. L’on peut regarder cet ouvrage comme très utile pour les commençants, et comme une partie très importante de l’art militaire [•].

§ 349

Il serait à souhaiter qu’il y eût des traités particuliers aussi bons sur chacune des autres parties de la guerre.

§ 350

Sur ce qui regarde la cavalerie [•].

§ 351

Sur ce qui regarde les dragons.

§ 352

[•]Sur le scrutin qui regarde la promotion des officiers.

§ 353

[•]Sur ce qui regarde l’artillerie.

§ 354

[•]Sur ce qui regarde les fortifications, la défense et l’attaque des places.

§ 355

[•]Sur ce qui regarde les vivres et les fourrages pour la subsistance des armées.

§ 356

[•]Sur les ordres pour le combat, selon les cas différents.

§ 357

Sur les marches et sur les campements.

§ 358

[•]Sur les cartels82, sur les contributions des ennemis et autres conventions avec l’ennemi.

§ 359

[•]Sur les hôpitaux d’armées.

§ 360

[•]Sur les quartiers d’hiver et sur les étapes.

§ 361

[•]Sur le Code militaire réformé et motivé83.

§ 362

[•]Sur ce qui regarde la caisse militaire.

§ 363

[•]Sur les fonctions du général et des officiers généraux.

§ 364

[•]Sur les fonctions de l’intendant et des commissaires.

§ 365

[•]Sur les méthodes propres à inspirer aux troupes l’audace, la confiance, l’importance de la discipline, l’émulation, et surtout la supériorité de constance et de patience.

II

§ 366

Cet ouvrage sur l’infanterie n’est pour ainsi dire que la [•] dix-huitième partie de la discipline militaire, qui est si nécessaire pour rendre les troupes françaises supérieures aux troupes des nations voisines.

§ 367

Il serait bon d’indiquer les meilleurs moyens d’occuper les troupes, et surtout l’infanterie, en temps de paix.

III

§ 368

Dans le cours de l’ouvrage, à chaque article, l’auteur expose très bien ce qui se pratique ; mais il serait à souhaiter qu’il mît sous un grand nombre de ces articles les motifs de ce qui se pratique dans la discipline, c’est-à-dire le degré de la sûreté ou autre utilité qui en revient.

§ 369

Mettre des exemples des inconvénients arrivés, faute d’observer cette discipline.

§ 370

Il faudrait même que l’auteur observât quelquefois ce que l’on pourrait ajouter à la discipline présente pour la perfectionner. L’ouvrage en serait beaucoup plus utile pour former les bons soldats et les bons officiers d’infanterie, et ferait beaucoup plus d’honneur à l’auteur.

IV

§ 371

Cette partie de l’art militaire, une fois bien perfectionnée, serait une grande avance pour mettre, dans toutes les autres parties de l’art militaire, pareil degré de perfection ; et surtout en montrant les motifs de tout ce qui se pratique, et de tout ce qui se pourrait pratiquer de meilleur.

V

§ 372

C’est dans la nation la plus sage, et par conséquent la plus désireuse de la perpétuité de la paix, que l’on doit le plus songer à perfectionner les principales parties de l’art militaire. C’est que la sagesse ne saurait jamais abuser ni de la supériorité de cet art ni de la supériorité de ses forces. Mais la sagesse a besoin de la supériorité de forces pour contraindre les princes jeunes, étourdis, téméraires, visionnaires, déraisonnables, à suivre leur vrai intérêt, et à se contenir dans les bornes de leur territoire, sans offenser leurs voisins ; et le prince sage et puissant les y contiendra toujours par la crainte salutaire qu’ils auront de se trouver beaucoup plus malheureux par la voie de la violence et de la guerre que par la voie de l’arbitrage [•] européen.

OBSERVATION [•] XIII
Historiens des troupes

§ 373

Il est extrêmement important d’entretenir, parmi les soldats et les officiers, le désir de la distinction pour la valeur et pour la capacité [•].

§ 374

Il faut que ceux qui sont plus braves, et qui sont plus capables que les autres, aient plus de récompenses et honorables et utiles, et puissent avancer selon le [•] degré de leur mérite national.

§ 375

Il faut entretenir et fortifier l’ambition ou l’espérance d’avancer [•], le désir de surpasser ses pareils, et la crainte d’en être surpassé en mérite et en honneurs.

§ 376

Il faut qu’il y ait récompense et punition. Il en faut imaginer de plusieurs sortes pour les proportionner aux actions. Il faut des récompenses de différents degrés.

§ 377

[•]De là il suit qu’il faut un officier qui soit chargé avec pension, dans chaque brigade de l’armée, d’écrire les actions de distinction des officiers et soldats de la brigade. Il sera nommé par le scrutin des capitaines et des colonels.

§ 378

Si quelque soldat ou officier a fait durant la campagne une action ou de valeur ou de prudence distinguée [•], l’historien de la brigade l’écrira dans un registre, sur la décision des capitaines à la pluralité ; le nom de famille, le lieu de la naissance du distingué ne seront pas omis.

§ 379

Ces [•] officiers historiens donneront à la fin de la campagne leurs relations signées d’eux à l’historien général de l’armée, qui aura soin de faire imprimer ces relations aux frais du roi ; le prix en sera par conséquent fixé à peu, afin que les jeunes officiers puissent facilement en acheter [•].

§ 380

Ces différentes histoires de chaque année, de chaque campagne, si elles étaient suffisamment détaillées et bien écrites, serviraient beaucoup aux jeunes officiers, non seulement pour exciter en eux l’application au travail, mais encore pour les instruire des particularités et des stratagèmes de leur métier, et leur inspireraient un nouveau désir de se distinguer. Ni les Grecs ni les Romains n’avaient pas l’art de l’imprimerie, ni la commodité des livres et des relations imprimées par ordre du souverain : ainsi il leur manquait une voie que nous avons pour honorer le mérite national, par des louanges proportionnées à l’utilité publique que procurent ces actions, et aux difficultés qu’il a fallu surmonter pour réussir. Mais jusqu’ici nous n’avons pas songé à mettre en œuvre cette méthode si précieuse, si peu coûteuse, et si propre à entretenir et à fortifier l’ambition vertueuse.

OBSERVATION XIV [•]
Sur la promotion des maréchaux de France84

§ 381

Je suppose 1o que la cour veuille faire en 1734 douze nouveaux maréchaux de France, et qu’elle veuille les choisir parmi les cent trois lieutenants généraux que l’on voit dans l’Almanach royal de l’année passée85 ; que le roi les partage en trois compagnies de 34 chacune, à commencer suivant la date de leurs promotions ; qu’il demande à chacune de ces trois compagnies de faire en sa présence quatre scrutins en trois jours différents, pour faire chacune quatre maréchaux de France. Dans le premier scrutin ils nommeront les trois d’entre eux qu’ils jugent avoir plus de mérite national, c’est-à-dire plus de talents, de vertus et de santé, pour rendre plus de services au roi et à l’État.

§ 382

Il faut que dans leur billet de scrutin, chacun écrive trois noms, et qu’il mette son nom au bas du billet du scrutin, mais le nom du nominateur sera cacheté.

§ 383

Quelquefois ce mérite national se rencontrera avec l’ancienneté de la promotion, mais souvent elle ne s’y rencontrera pas.

§ 384

Il est certain que s’il est défendu, sur peine de privation de voix active et passive, de solliciter et de faire solliciter pour soi ou pour un autre, et de faire ni promesse ni menace, le roi connaîtra avec sûreté en trois jours les douze meilleurs sujets de ces cent trois lieutenants généraux pour les faire maréchaux de France.

§ 385

Il est certain de même que s’il les nomme à mesure à chaque scrutin, suivant la pluralité des suffrages, aucun des non-élus n’aura à se plaindre du roi, ni du gouvernement présent, mais uniquement du jugement de ses pareils, et le préjugé du public ne sera pas pour lui.

§ 386

Ainsi le roi n’aura point de part à ce jugement, si ce n’est en cas que des trois qui ont le plus de voix, il ne choisît pas le premier qui a plus de voix que les deux autres, mais alors il ne fera au plus que deux mécontents.

§ 387

Il peut même arriver que si le premier désigné au premier scrutin n’est pas choisi par le roi, il sera un des trois qui seront nommés au second scrutin ou au troisième, ou au quatrième, et que le roi le choisira. Ainsi il aura beaucoup moins de sujet d’être mécontent.

§ 388

Si le roi choisit toujours celui qui aura eu plus de voix, nul ne sera mécontent de son jugement, puisqu’il sera conforme au jugement de ses pairs. Et d’ailleurs le roi peut garder le secret, et le faire garder à ceux qui auront vu la liste faite sur les bulletins. Mais pour la réputation de justice, et même pour le bien public, le roi, s’il ne soupçonne aucune recommandation, aucune cabale, doit rendre cette liste publique, du moins entre sept ou huit personnes.

§ 389

2o Je suppose que le roi en veuille prendre quatre dans chaque compagnie de trente-quatre, et par conséquent en avoir quatre de vieux, la plupart de soixante-dix ans et au-dessus, plus capables de conseil que d’exécution ; quatre moins vieux, la plupart de soixante ans et au-dessus ; et quatre autres d’environ cinquante ans et au-dessus, fort en état de servir : il aura ainsi douze excellents maréchaux de France. Or personne ne doute que la plus grande utilité de l’État ne doive être la règle d’une pareille promotion, et que toutes les vues particulières ne doivent céder à cette règle.

§ 390

Or d’un côté pour savoir qui sont les quatre des trente-quatre de la première compagnie qui ont le plus de mérite national, c’est-à-dire le plus de talents, de vertus et de santé propres à rendre de grands services à la nation, peut-on jamais agir plus sagement que de rendre les pareils eux-mêmes juges de cette discussion ? eux qui se connaissent si bien depuis si longtemps, soit par eux-mêmes, soit par leur réputation.

§ 391

Mais il y a une condition essentielle pour que le roi sache précisément ce que chacun pense. C’est que chacun de ceux qui lui donneront leur billet dans son chapeau assure alors Sa Majesté 1o qu’il n’a sollicité personne ; 2o qu’il n’a été sollicité de personne ; 3o qu’il n’a donné sa parole à personne ; 4o que personne ne lui a donné la sienne sur ce scrutin.

§ 392

Avec cette méthode qui est toute simple, le roi connaîtra le degré de mérite de chacun de ceux qu’il choisira, et le connaîtra avec la plus grande certitude qu’il puisse le connaître.

§ 393

J’ai montré ailleurs86 que c’est le seul moyen d’exciter et d’augmenter l’émulation entre les pareils pour faire leurs efforts à qui se mettra en état de rendre de plus grands services au roi et à la nation ; et pour faire des promotions utiles au service du roi et de l’État, sans faire d’un côté aucun mécontent du gouvernement présent, et en faisant de l’autre un grand plaisir à toute la nation. Et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

[•]OBSERVATION XV
Guerre de mer

§ 394

Ce n’est pas assez pour conserver les biens des sujets d’avoir des troupes de terre et des places fortes. C’est que les biens d’un grand nombre de sujets consistent dans le commerce maritime. Et l’on sait même que c’est par le commerce maritime que les revenus que produisent les terres s’augmentent considérablement. Il faut donc avoir des vaisseaux de guerre, tant pour la conservation des vaisseaux marchands de la nation que pour courir sur les vaisseaux marchands ennemis. Il en faut pour tenir la mer, pour empêcher les descentes des ennemis, et pour éviter la ruine de nos ports de mer87.

§ 395

Tels sont les malheurs, telles sont les dépenses où nous serons toujours engagés, soit dans la guerre actuelle, soit dans la crainte de la guerre : tandis que les puissances d’Europe ne signeront point les cinq articles fondamentaux de l’établissement de la Diète européenne pour terminer sans guerres les différends, et pour avoir garantie de l’exécution des promesses réciproques.

§ 396

Il faut donc dans un État maritime que le ministre des Étrangers soit aussi ministre de la Marine, qui en temps de guerre sera très nécessaire et très occupé, et qui en temps de paix sera aussi très occupé par les soins nécessaires pour augmenter le commerce avec [•] nos colonies et avec les étrangers, dont il sera chargé.

§ 397

Nous avons vu en 166688 les Hollandais mesurer leurs forces maritimes avec les Anglais. Chaque nation avait environ cent vaisseaux de ligne, depuis cinquante jusqu’à cent canons. Les avantages furent à peu près égaux. La France n’avait en ce temps-là qu’environ trente vaisseaux de ligne. Elle en a eu jusqu’à cent à la mer vers 1690, et quelques-uns de cent canons. Mais ces forces maritimes ont tellement diminué depuis que nous aurions beaucoup de peine à en armer le tiers89.

§ 398

L’édit de 1685 contre les protestants a fort diminué le nombre de nos matelots, de nos manufacturiers et de nos marchands maritimes90. Nos voisins en ont profité. Mais l’établissement de notre Compagnie des Indes91 va former un grand nombre de matelots et d’officiers mariniers, et peut en augmentant notre commerce rétablir en peu de temps nos forces de mer.

§ 399

Il y a deux manières de faire la guerre de mer. La première est de tenir la mer, quand on est supérieur en nombre de gros vaisseaux de quatre-vingts canons de 36 et de 48 livres de balle92. Car le nombre et la grosseur des canons, le reste étant égal, décident dans les combats de mer.

§ 400

La seconde manière qui convient au prince le plus faible en marine est de tenir à la mer de petites escadres, des frégates légères93, pour chercher les vaisseaux marchands ennemis, et pour interrompre leur commerce. Or plus leur commerce maritime est grand, plus nos corsaires leur causeront de dommage et s’enrichiront94.

§ 401

Jusqu’à présent notre commerce est petit en comparaison de celui des Hollandais et des Anglais ; et notre peu de commerce est la cause de notre peu d’argent, comme leur grand commerce est la source de leurs richesses en argent. Lorsque nous avons de la peine à trouver de l’argent à huit pour cent d’intérêt, ils en trouvent facilement à trois pour cent.

§ 402

Notre terroir est plus grand d’un tiers et meilleur que le terroir de l’Angleterre. Nous avons un tiers plus d’habitants, nous avons des ports en nombre suffisant, nous pourrions avoir un tiers plus de commerce qu’eux, et par conséquent un tiers plus de matelots et d’officiers de marine. Cependant ils font trois fois plus de commerce que nous, et ont trois fois plus de matelots que nous.

[•]Matelots

§ 403

Augmentons notre commerce maritime des trois quarts, nous aurons un tiers plus de matelots que les Anglais, un tiers plus de vaisseaux, un tiers plus de richesses en argent qu’eux95. Nous avons bien commencé en établissant une Compagnie des Indes, avec un fonds quatre fois plus fort que celui avec lequel les Anglais ont commencé leur compagnie. J’ai montré, dans un mémoire séparé, les moyens de rendre notre compagnie beaucoup plus florissante96.

[•]Compagnie des Indes

§ 404

Il me paraît qu’il est raisonnable que le ministre de la Mer ait dans son département toutes les compagnies de commerce maritime. C’est qu’il faut, en temps de guerre, qu’il sache ce qu’il en peut tirer de matelots, de vaisseaux, de munitions, d’officiers, d’enseignements pour les entreprises ; et en temps de paix, il faut qu’il les protège par des convois97. Je sais bien qu’il y a une grande relation des compagnies maritimes avec le ministère des Finances. Mais elles en ont beaucoup davantage avec le ministère de la Mer, surtout s’il est en même temps ministre de toutes les affaires avec les étrangers.

[•]Parties principales de la Marine

§ 405

Il y a pour la guerre de mer, comme pour la guerre de terre, deux genres d’officiers : les uns pour combattre, les autres pour le service et pour la subsistance des armées98.

§ 406

Il faut des vivres, il faut des armes de rechange, il faut des munitions, il faut de l’artillerie, il faut de l’argent, tant pour les soldats, pour les matelots, que pour les officiers.

§ 407

Il faut même des officiers mariniers, qui reçoivent l’ordre des officiers du vaisseau, et qui le fassent exécuter par les matelots.

§ 408

Quand dans un vaisseau il manque un enseigne, il est remplacé par un garde-marine ; après l’enseigne, vient le lieutenant ; et après le lieutenant, c’est le capitaine du vaisseau.

§ 409

Le chef d’escadre commande un certain nombre de vaisseaux et de capitaines. Le lieutenant général commande un certain nombre de lieutenants généraux, et l’amiral commande aux deux vice-amiraux.

§ 410

Un lieutenant général, un chef d’escadre, un intendant de marine dans chaque port.

§ 411

Un intendant de marine a sous ses ordres plusieurs commissaires, les uns pour les classes de matelots, d’autres pour les vivres, d’autres pour les munitions et magasins, etc. Il faut dans chaque port un trésorier, et dans la capitale un trésorier général ; et même il y a eu des années où la dépense de la marine pour cent vaisseaux a monté à dix millions d’onces d’argent : elle monte à peine à un million et demi d’onces présentement, en temps de paix. Après les commissaires viennent les écrivains principaux, et ensuite les simples écrivains99.

§ 412

L’expérience nous a montré peu à peu la nécessité des fonctions et du nombre de ces officiers.

§ 413

Je demanderais seulement qu’il y eût encore quelques grades de plus entre le grand nombre de capitaines, de lieutenants, d’enseignes et de gardes-marine : en sorte que le grade inférieur de capitaine de cinquante canons fût toujours l’unique pépinière du grade immédiatement supérieur, comme de capitaine de vaisseau de soixante et dix canons. On ne saurait trop multiplier les grades pour entretenir et fortifier l’émulation.

[•]Construction

§ 414

Nous manquons de bois de construction, cependant nous avons des forêts immenses en Canada, dans la Nouvelle-France100 : par exemple dans l’île Saint-Jean, qui avait été concédée au comte de Saint-Pierre, mon frère, et à sa compagnie vers l’embouchure de la rivière de Saint-Laurent, et qu’il a rétrocédée au roi, il y a du bois à bâtir à l’infini, et de la mine de fer101. Or ne pourrait-on pas y faire des forges, y construire des vaisseaux, y semer du lin et du chanvre, et charger les vaisseaux de fer et de bois de construction tout préparé pour les magasins ? Toutes ces choses consistent à supputer les frais de l’établissement et du transport pour en connaître le profit.

[•]Charpentiers

§ 415

À l’égard des charpentiers constructeurs nous en avons de bons, mais nous n’en avons pas en assez grand nombre ; et ils pourraient se perfectionner, si la cour en envoyait deux de temps en temps voir les chantiers des Hollandais et des Anglais, pour communiquer ensuite aux ministres les observations de leur voyage.

[•]Gardes-marine

§ 416

L’établissement des compagnies de gardes-marine me paraît très sage102. C’est la pépinière des lieutenants, et ceux-ci la pépinière des capitaines. Mais il faut que les pareils choisissent entre eux par scrutin, par compagnies de trente ou environ, celui qui doit monter à l’enseigne vacante. La méthode du scrutin y peut être beaucoup perfectionnée.

[•]Mathématiques

§ 417

Pour encourager les officiers à s’appliquer de plus en plus aux mathématiques pratiques, il est à propos que dans une compagnie de trois cents gardes-marine, il y ait une pension de deux cents livres par chaque trentaine. Pour celui qui, à la pluralité des voix par scrutin, sera estimé, par les vingt-neuf pareils de sa compagnie, le plus habile dans les mathématiques marines.

§ 418

Il faut de même pour trente enseignes d’un port une pension de trois cents livres, pour celui qui au scrutin sera jugé se distinguer dans les mathématiques. Il faut de même parmi trente lieutenants deux pensions de cinq cents livres pour les deux meilleurs mathématiciens marins ; et deux pensions de mille livres entre trente capitaines, pour les deux meilleurs mathématiciens. Cela fera que tous ceux qui ont quelques dispositions aux mathématiques, et quelque ambition, s’y appliqueront ; et que la connaissance des mathématiques sera fort commune parmi les officiers de mer, ce qui n’est pas encore103.

[•]Scrutin

§ 419

Il n’y a aucuns officiers qui connaissent si bien les défauts, les qualités, les talents de leurs pareils que les officiers de marine ; parce qu’ils vivent dans le même port, souvent ils mangent ensemble, et souvent ils sont plusieurs, et plusieurs mois de suite dans le même vaisseau, à se voir à toutes les heures du jour. Ainsi on peut dire que les comparaisons qu’ils font entre deux officiers sont plus exactes et plus justes que celles que font les officiers de terre, qui ne se voient ni si souvent ni si longtemps de suite. Aussi sont-ils plus blessés que les autres quand ils voient celui qui a le moins de mérite préféré dans les promotions, soit par la simple ancienneté, soit par la pernicieuse voie des recommandations des personnes de crédit, à celui qui par les talents et les qualités de sa profession a un beaucoup plus haut degré [•] de mérite national.

§ 420

On peut donc dire que la méthode du scrutin n’est nulle part si nécessaire que dans la promotion des officiers de marine, en choisissant et prenant toujours dans la classe inférieure, non suivant l’ordre du tableau104 qui anéantit toute émulation, mais suivant la méthode raisonnable des suffrages libres et éclairés, les sujets les plus dignes de remplir les places de la classe supérieure.

[•]Intendants et commissaires de marine

§ 421

Si l’on veut choisir pour intendant de marine un excellent sujet, s’il faut le choisir par scrutin dans la classe des commissaires, s’ils le connaissent ; et si l’on veut avoir pour commissaires d’excellents sujets : il faut de même les choisir par scrutin dans la classe des écrivains principaux, et ceux-ci entre les écrivains subalternes.

§ 422

Je ne vois pas de bonnes raisons pourquoi on ne peuplerait pas ces emplois de gentilshommes, puisque ces officiers rendent de grands services à l’État, et courent dans le vaisseau même péril que les officiers d’épée105. Cependant il faut que les sujets non nobles y aient entrée à l’ordinaire106, afin que lorsque le mérite excellerait dans un roturier, il pût arriver à la place d’intendant, au préjudice du commissaire noble qui a plus de défauts, et les bonnes qualités en moindre degré.

[•]Temps de paix

§ 423

Les matelots, les pilotes, et autres officiers mariniers de la marine militaire s’exercent quelquefois dans la navigation, au service de la Compagnie des Indes de France, en temps de paix. Il semble que les meilleurs gardes-marine, les meilleurs enseignes, les meilleurs écrivains devraient aussi pour l’utilité de la nation en général, et de la compagnie en particulier, être employés dans les vaisseaux des Indes.

§ 424

Mais pour cela il faudrait qu’en temps de paix, ceux qui voudraient y être employés conservassent leurs appointements, en faisant leur séjour au port de la compagnie107, pour s’y faire connaître, pour apprendre différents faits de ceux qui arrivent des voyages. Il faudrait qu’ils nommassent par scrutin, chacun dans leur classe de garde-marine, d’enseigne, de lieutenant, de capitaine, trois à choisir pour chaque place : trois gardes-marine pour une place de garde-marine, trois enseignes pour une place d’enseigne, trois lieutenants pour une place de lieutenant, trois capitaines pour une place de capitaine. Le directeur de la compagnie rendrait compte du scrutin aux assemblées ; et elle aurait ainsi sûreté entière qu’en choisissant un des trois elle choisirait le meilleur d’entre trente bons sujets.

§ 425

Il arriverait de là que la cour, sans aucune nouvelle dépense, exercerait ses officiers, et les perfectionnerait pour s’en servir avec plus d’avantage dans les temps de guerre. Elle pourrait même s’en servir avec plus d’utilité, pour faire des entreprises aux Indes contre les ennemis, au nom de la compagnie. Entreprises que l’on ne saurait ni projeter, ni exécuter avec succès, que sur les connaissances que d’habiles capitaines auraient prises sur les lieux.

OBSERVATION [•] XVI
Académie de marine

§ 426

Une académie [•] de marine serait utile dans la capitale.

§ 427

1o Pour perfectionner le Code maritime108, et avoir soin de le faire imprimer de temps en temps avec les nouveaux perfectionnements.

§ 428

2o Pour encourager les inventeurs des découvertes sur la marine.

§ 429

3o Pour perfectionner les mémoires des découvertes, et pour en estimer la valeur, et le tout ad instar de l’Académie [•] militaire dont je viens de parler.

§ 430

4o Pour avoir soin de faire imprimer tout ce qui regarde l’instruction des officiers de marine, soit pour instruire les commençants, soit pour servir aux plus habiles, soit pour rectifier les cartes marines : et cela pour diminuer le besoin d’un grand nombre de livres qui se répètent nécessairement, en traitant les mêmes matières.

§ 431

Ce recueil d’ouvrages s’appellerait Bibliothèque marine, et chaque tome de ce recueil se perfectionnerait à toutes les éditions par les académiciens. Les principales observations s’imprimeraient séparément, pour ne pas mettre ceux qui auraient la dernière édition de la Bibliothèque marine dans la nécessité d’acheter la dernière.

§ 432

5o L’Académie marine est un moyen général qui renferme tous les moyens et tous les projets qui peuvent s’imaginer, pour faire faire un grand progrès à toutes les parties qui regardent le ministère de la Marine.

§ 433

J’ai parlé ailleurs du bureau du Conseil destiné aux affaires de la marine109. [•]

OBSERVATION XVII
Sur la vénalité des emplois [•] militaires

§ 434

1o Il y a un grand préjugé contre la vénalité. C’est qu’originairement, lorsque le Ministre général ne songeait qu’à perfectionner la discipline militaire, les emplois de capitaine, de colonel ne se vendaient point110.

§ 435

2o Nous n’avons vu en aucun temps que ces sortes d’emplois se soient jamais vendus chez les Grecs, ni sous Philippe, ni sous Alexandre son fils, ni parmi les autres monarques qui ont eu anciennement du succès dans la guerre, ni parmi les Athéniens, ni parmi les Lacédémoniens, ni parmi les Romains, dans les temps que leur discipline militaire a été portée au plus haut point.

§ 436

3o Nous ne voyons point acheter les emplois de guerre de terre ni de mer sous le règne des empereurs illustres, ni sous Clovis, ni sous Charlemagne en Europe, ni sous Gengis Khan, ni sous Tamerlan, ni sous les empereurs turcs en Asie.

§ 437

4o Le grand Gustave, roi de Suède, que nous avons pris tant de soin d’imiter pour la discipline militaire, était infiniment éloigné de laisser introduire la vénalité dans les emplois de l’armée.

§ 438

5o Ni le feu roi de Suède Charles XII qui mettait presque toute son application à perfectionner la discipline militaire, et à augmenter l’émulation parmi les officiers, soit supérieurs, soit subalternes, ni aucuns des princes souverains nos voisins, ni l’Empereur, ni le roi d’Angleterre, ni le roi de Pologne, ni le tsar, ni le roi de Prusse, ni aucun prince allemand, ni le roi de Suède d’aujourd’hui, ni le roi de Danemark, ni le roi d’Espagne, ni le roi de Portugal, ni aucun prince d’Italie, ni aucune République, ne permettent de vendre aucun emploi dans le commandement des troupes, ni enseigne, ni lieutenant, ni capitaine, ni colonel. Cependant il est certain que chacun de ces princes et chacune de ces Républiques ont intention d’avoir et les meilleurs officiers, et les meilleures troupes, et la meilleure discipline qu’ils puissent avoir. Il y va de tout pour eux d’avoir toujours, à nombre égal, la supériorité sur leurs ennemis.

Inconvénients de la vénalité

§ 439

1o Pour mieux démontrer ces inconvénients, rien ne paraît plus propre que de comparer deux armées de trente mille hommes chacune : mais dont l’une n’aura que des officiers qui ont commencé par la vénalité, et l’autre dont les officiers auront monté par les degrés de valeur, de vertu et de talents, et par scrutin entre trente pareils.

§ 440

2o Il est bon d’observer que, tout le reste étant égal, l’armée qui aura de la supériorité du côté des officiers particuliers aura de la supériorité dans le total. Or qu’est-ce qui rend un officier supérieur à un autre officier ? 1o Plus de courage ; 2o plus de lumière et de capacité ; 3o plus de réflexion sur les expériences. Or où prendra-t-il cette supériorité sans émulation ? Et où prendra-t-il cette émulation, si la supériorité d’argent [•] ou d’ancienneté l’emporte sur la supériorité de mérite national ?

§ 441

3o Il n’y a personne qui ne sache que le manque de finances dans l’État pour récompenser des officiers a porté les ministres à permettre de vendre les charges de magistrature ; que la même disette a rendu vénales très mal à propos les charges de commissaires de marine, et autres. La vénalité affaiblit fort nos armées. Mais comment guérir cette plaie, qui s’est augmentée tous les jours ? On peut la guérir peu à peu, dans douze ou quinze ans : 1o avec la méthode du remboursement par des rentes viagères ; 2o avec la méthode du scrutin perfectionné. J’en parle ailleurs111 [•].

OBSERVATION XVIII [•]
Question politique

§ 442

Kaempfer, à la fin de son Voyage du Japon112, soutient qu’il y aurait plus d’avantages pour la nation japonaise à interdire au Japon tout commerce avec les étrangers, soit asiatiques, soit européens, qu’à ne le pas interdire. Pour moi, je suis d’une opinion contraire, et voici mes raisons.

§ 443

1o Il paraît par la conduite des Japonais qu’eux-mêmes croient que le commerce étranger, à un certain degré et avec certaines précautions, leur est plus avantageux que nuisible.

§ 444

2o S’il eût été défendu aux Portugais de convertir aucun Japonais, à peine d’être exclus de leur commerce au Japon, ces négociants n’auraient jamais mené aucun convertisseur au Japon. Ils n’y auraient au plus mené que quelque bon prêtre séculier, qui ne se serait mêlé de rien que de son office. Et n’ayez pas peur que les Hollandais, ni les Chinois, tant qu’ils trouveront leur utilité dans le commerce du Japon, songent à y convertir personne à leur religion.

§ 445

3o Hors la crainte de l’établissement d’une religion étrangère qui peut troubler la tranquillité publique, il me semble qu’il n’y a qu’à gagner pour la nation japonaise à augmenter son commerce étranger, pour augmenter ses arts et ses autres connaissances, et pour troquer ce qu’ils ont de trop contre ce qu’ils n’ont point, et contre ce dont ils n’ont que trop peu.

§ 446

4o Nous ne pouvons pas disconvenir que les Hollandais et les Anglais se soient enrichis par le commerce étranger, c’est-à-dire qu’outre les mêmes terres qu’ils possédaient, ils en ont acquis encore d’autres, et beaucoup d’argent et de marchandises qu’ils n’avaient point, et qui rapportent aux particuliers devenus négociants un tiers, une moitié plus de revenu qu’ils n’avaient.

§ 447

5o Le commerce maritime, malgré les dangers et les pertes, est encore le plus lucratif : donc il y faut donner plus d’attention qu’au commerce intérieur.

§ 448

6o Mais comme le commerce intérieur est la base du commerce maritime, il faut viser à augmenter l’un pour augmenter l’autre.

§ 449

7o On ne saurait disconvenir que le revenu que les négociants anglais et hollandais tirent de leur argent, de leurs marchandises, de leur industrie, de leur travail, de leurs voyages ne soit un revenu très réel et très grand. Et en effet quelle diminution dans le revenu des habitants de Marseille, de Bordeaux, de Nantes, de Saint-Malo, si on leur ôtait le revenu du commerce étranger ?

§ 450

8o Prétendre que l’augmentation du revenu d’une nation n’est pas un avantage pour cette nation est une prétention mal fondée. Car enfin n’est-il pas vrai que plus on a de revenu, plus on peut s’épargner de peines, et acheter de plaisirs, et augmenter ses commodités ? Ainsi n’est-ce pas être dans un état plus heureux ?

§ 451

9o De là il suit que la nation japonaise serait encore plus heureuse si, en conservant sûreté entière de sa tranquillité, elle augmentait chez elle la liberté du commerce avec les étrangers ; et surtout si elle faisait elle-même la plus grande partie de son commerce que si elle visait à le diminuer, en augmentant les difficultés pour les étrangers.

§ 452

10o Il est vrai que plus il y a au Japon de sujets occupés aux arts, plus ces arts se perfectionnent. Mais la navigation n’est-elle pas un art des plus importants, surtout à ceux qui habitent des îles ? Or cet art ne s’augmentera-t-il pas de beaucoup par les voyages de long cours, et surtout par le commerce avec les meilleurs navigateurs de tous les pays du monde.

§ 453

11o Nous avons enlevé l’art des glaces aux Vénitiens113. Les Anglais nous ont enlevé l’art du papier114. Nous leur avons enlevé divers perfectionnements de la draperie et de l’horlogerie. Or les différents vols de différents arts et de différentes sciences, que les Japonais pourraient faire sur les Européens, ne produiraient-ils pas chez eux un beaucoup plus grand progrès de ces arts s’ils envoyaient chez nous des ouvriers ou des savants pour s’instruire, que si ces ouvriers et ces savants demeuraient toujours chez eux ? Est-ce donc qu’il n’est pas beaucoup plus aisé d’imiter ce qui est inventé par les autres que de l’inventer soi-même ?

§ 454

12o Il est vrai que par le commerce avec les Européens, la superstition diminuera de force chez les Japonais, à l’égard de l’efficacité qu’ils mettent dans leurs oraisons, dans leurs cérémonies, et dans certaines opinions qu’ils croient nécessaires pour éviter l’Enfer et pour obtenir le Paradis, et que par conséquent ils en croiront les œuvres de justice et de bienfaisance beaucoup plus efficaces pour la seconde vie : parce que les étrangers avec qui ils commerceront, soit chrétiens, soit mahométans, soit chinois, soit indiens de toutes les sectes, conviendront tous avec eux de la supériorité de cette efficacité des œuvres de justice et de bienfaisance pour plaire à l’Être souverainement juste et bienfaisant, sur l’efficacité des paroles et des diverses cérémonies religieuses.

§ 455

Or cette diminution dans leur superstition ne sera-t-elle pas au contraire un grand moyen pour augmenter le bonheur de leur nation ? Les Japonais n’en deviendront-ils pas insensiblement plus justes et plus bienfaisants, et par conséquent plus heureux ?

§ 456

13o Le souverain qui craint que ses sujets n’aillent s’établir peu à peu ailleurs n’en sera-t-il pas plus attentif pour diminuer leurs maux, pour augmenter leurs biens, et pour attirer chez lui plus de nouveaux habitants ? N’est-ce pas même augmenter son empire d’une manière louable que d’augmenter le nombre de ses sujets, en les rendant plus heureux que les sujets des autres souverains ?

§ 457

14o Tant qu’il y aura deux empereurs au Japon, il y aura une semence de division et de guerre civile : mauvais gouvernement facile à diviser, et par conséquent facile à envahir par les voisins. Autre mauvaise politique, d’avoir des gouverneurs héréditaires, ou des princes particuliers dans les provinces, comme au Japon : occasion perpétuelle de ligues et de révoltes. Ainsi il n’est pas étonnant que l’empereur séculier dans cette situation soit si fort en garde contre le commerce avec les étrangers, parce qu’ils pourraient dans leurs mécontentements se liguer avec les princes mécontents ; mais avec quelques précautions, il lui sera facile de tirer de leur commerce beaucoup de grands avantages sans aucun danger.

§ 458

15o Ne se point mêler des affaires de ses voisins, mauvaise politique. Car si vous laissez le plus fort envahir le plus faible, et exercer ses troupes, vous vous mettez en danger d’être envahi vous-même. Et qu’est-ce que des troupes mal aguerries contre des troupes bien aguerries115, sinon des troupeaux de moutons contre une compagnie de loups ?

OBJECTION

§ 459

Il y a des philosophes qui soutiennent en morale que les habitudes diminuent tellement les maux et les plaisirs des hommes que l’homme né avec six cents livres de rente avec égal degré de sagesse que celui qui est né avec six mille livres de rente est également heureux. De là il suit qu’en laissant les habitants du Japon sans augmentation de leur revenu par le commerce, ils seront aussi heureux présentement que leurs petits-enfants qui seraient nés de la moitié plus riches en revenus par les travaux et le commerce de leurs pères.

Réponse

§ 460

1o Je conviens que l’habitude diminue fort les biens et les maux de chaque condition. Mais comme elle ne les anéantit pas entièrement, elle ne rend pas les conditions entièrement égales. Dans la condition pauvre, il y a certainement plus de maux à souffrir que dans la condition qui est cent fois plus riche. Il faut donc rabattre le temps qu’il faut au pauvre pour s’accoutumer aux maux de sa condition.

§ 461

2o J’en appelle au sentiment intérieur et à l’expérience. Il n’y a personne qui ne soit persuadé que malgré la diminution des biens et des maux que l’habitude cause dans les conditions différentes où naissent deux hommes, l’un avec six cents livres, l’autre avec soixante mille livres de rente, le riche n’ait encore plus de moyens d’éviter les incommodités et d’acheter des plaisirs que l’homme né avec cent fois moins de revenu.

§ 462

3o Si les Japonais demeurent sans commerce, tandis que leurs voisins égaux en revenus doubleront leurs revenus par le commerce en trente ans, ils se trouveront au bout de ce temps-là moitié plus faibles que leurs voisins. Les Hollandais, par leur commerce, ont augmenté leurs richesses et leur bonheur116.

§ 463

4o Le temps du passage de l’état pauvre à l’état riche est le temps où celui qui devient riche sent plus de plaisir que celui qui demeure dans son état de pauvreté. Il est même plusieurs années à goûter les commodités de sa richesse, avant que l’habitude lui en ait ôté le sentiment. Donc il y a quelque chose à gagner pour ceux qui travaillent à s’enrichir, quoiqu’il n’y ait pas tant que l’on s’imagine ordinairement.

Conclusion

§ 464

De là il suit que ce serait une politique très préjudiciable à la nation japonaise si l’empereur du Japon interdisait à ses sujets tout commerce avec les étrangers. Et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

OBSERVATION XIX [•]
Exemple d’un point d’honneur mal entendu

Fait

§ 465

M. de Be…, lieutenant général de l’année 1731, commande le camp, sur la Moselle, des environs de Metz en 1733117.

§ 466

Par ses lettres de commandant, il doit donner les ordres aux garnisons de Thionville et de Longwy.

§ 467

M. de Mu…, lieutenant général de l’année 1710, gouverneur de Thionville, et M. de Ca…, lieutenant général de 1720, gouverneur de Longwy, ont refusé de recevoir ses ordres sur ce qui regarde leurs garnisons, et se sont fait un point d’honneur de donner plutôt la démission de leurs gouvernements que de recevoir les ordres de leur cadet118.

§ 468

Le roi a reçu leur démission, et leur a donné à chacun huit mille livres de pension.

Question

§ 469

Je me trouvai hier dans une conversation où l’on disputa beaucoup sur la question que voici.

§ 470

Eût-il été plus honorable pour eux, auraient-ils mieux observé les règles de l’honneur, de se soumettre à l’ordre de la cour, et de recevoir en conséquence les ordres de M. de Be… nonobstant leur ancienneté, et de continuer à servir le roi et l’État chacun dans son gouvernement, que d’envoyer leur démission, et de quitter ainsi le service actuel ?

§ 471

On supposait que le roi était instruit de leur ancienneté.

Principe de décision

§ 472

Le parti le plus honorable pour un bon citoyen, pour un bon serviteur du roi, n’est-ce pas celui où il rendra plus de services au roi et à la patrie119 ?

Éclaircissements

§ 473

Or n’est-il pas évident qu’en demeurant chacun dans leur gouvernement, en obéissant à la volonté du roi, et en recevant par conséquent les ordres du commandant du camp, quoique leur cadet, ils eussent rendu plus de services au roi et à la patrie qu’en quittant le service actuel ?

§ 474

Que l’on me montre un autre principe pour discerner ce qui est honorable de ce qui est blâmable, pour discerner ce qui est plus honorable, plus digne de louanges, de ce qui l’est moins.

§ 475

En quoi consiste donc le vrai honneur d’un officier de guerre ? N’est-ce pas de surmonter les plus grandes difficultés pour rendre au roi et à la patrie de plus grands services que ses pareils ? N’est-ce pas ce que ces deux excellents officiers ont fait de plus louable, durant plus de cinquante ans de service120 ?

§ 476

Les officiers méritent-ils des louanges, des distinctions, des honneurs publics, si ce n’est à proportion qu’ils ont rendu de grands services à la patrie, en surmontant, avec un grand courage et avec une grande constance, de grandes difficultés ?

§ 477

Or de là ne suit-il pas que ces messieurs eussent pris dans le fond le parti le plus honorable, s’ils eussent obéi à la patente de M. de Be…, s’ils eussent continué à servir chacun dans leur gouvernement ? Car quel honneur mérite celui qui quitte le service ? Voilà ce que je dis alors, et ce qui fut approuvé de plusieurs, mais je trouvai des contredisants.

Raisons des contredisants

§ 478

Pour rendre ma démonstration entière, il est à propos de montrer que les raisons des contredisants, quelque spécieuses qu’elles paraissent à quelques-uns, n’ont en effet aucune solidité. C’est ce que je vais faire, en les proposant sous le nom d’objections.

OBJECTION I

§ 479

Le parti le plus honorable pour un gouverneur n’est pas toujours de rendre service au roi et à l’État en conservant son gouvernement : c’est plutôt de sacrifier un revenu considérable, et même des espérances de fortune, pour rendre un autre service plus considérable à son prince et à sa patrie.

§ 480

Or n’est-ce pas leur rendre un service plus considérable que d’assujettir la cour par leur exemple à suivre toujours un ancien usage qui est très utile à l’État, et qui consiste à conserver à chacun les prérogatives de l’ancienneté ; et par conséquent de ne donner jamais, en aucun cas, aucune supériorité de commandement à un nouveau lieutenant général sur l’ancien ?

Réponse

§ 481

1o La prérogative de l’ancienneté entre lieutenants généraux n’opère par elle-même aucun droit pour l’ancien de commander à son cadet. Il est vrai qu’il est établi par l’usage que lorsqu’il n’y a point d’ordre du roi par écrit qui contrevienne à l’usage, le cadet doit obéir à l’ancien ; et cet usage lui-même n’a d’autorité que par la volonté du roi qui le veut ainsi. De sorte que si le roi donne un ordre nouveau, par lequel on voie une nouvelle volonté particulière du roi qui déroge à la volonté générale, on doit en cette occasion particulière suivre la volonté particulière, et abandonner la règle générale. Or personne ne peut douter que le roi, pour la plus grande utilité publique, ne soit en droit de donner la supériorité du commandement passager au cadet sur son ancien, par une patente particulière et passagère.

§ 482

2o N’est-il pas vrai que celui qui peut le plus peut le moins ? Or personne ne doute que le roi peut donner au lieutenant général cadet le droit de commander, toujours et en tous lieux, à tous les lieutenants généraux ses anciens. Et n’est-ce pas ce qu’il fait par une patente permanente, qui lui donne le rang de maréchal de France ?

§ 483

Or n’est-il pas de la plus grande utilité publique que le roi puisse donner, à celui qu’il juge avoir la supériorité de mérite national pour tel emploi, la supériorité de commandement pour tel emploi passager, et pour tel cas particulier ; comme il est de la plus grande utilité publique, qu’il puisse choisir le moins ancien comme supérieur en mérite national pour le mettre dans la classe des maréchaux de France, dans une classe supérieure pour un emploi permanent.

§ 484

3o Voudriez-vous établir la pernicieuse maxime que celui qui a l’ancienneté doit toujours être regardé comme celui qui a la supériorité de mérite national ? Voudriez-vous établir pour une maxime utile à l’État que celui qui a le moins de mérite national, s’il est l’ancien, doit toujours avoir le premier rang, et être toujours préféré pour passer dans la classe supérieure de maréchal de France121 ?

§ 485

4o Ne serait-ce pas vouloir établir ce qui est évidemment faux, que les hommes du même âge ont toujours valeur égale et talents égaux ? Ne serait-ce pas anéantir toute émulation, à qui acquerra par son application plus de talents pour servir la patrie, et à qui entreprendra des actions où il faut plus de courage, plus de talents, et plus de constance ?

§ 486

5o Ne serait-ce pas vouloir établir que les rois ne doivent pas avoir pour première loi faites pour la plus grande utilité publique, et que l’on doit suivre toujours celle-ci : Donnez toujours au plus ancien lieutenant général le grade de maréchal de France, quelque imbécile, quelque infirme qu’il soit, comme s’il était le plus habile, le plus courageux, et parfaitement robuste, quelque préjudice qu’en puisse recevoir le service du roi et de l’État ?

§ 487

6o S’il y a des cas passagers où il peut être très utile à la patrie de donner au nouveau lieutenant général par un brevet le droit de commander à l’ancien, et si c’est au roi à juger de ces cas ? Loin qu’il soit honorable à l’ancien de refuser alors d’obéir à son cadet, ce refus ne devient-il pas nuisible au service de la patrie, et par conséquent plus blâmable qu’honorable ?

§ 488

7o Si le roi juge que pour la plus grande utilité publique, il est à propos que vous receviez aujourd’hui les ordres de votre cadet pour un certain cas, ne peut-il pas arriver que pour la même plus grande utilité publique votre ancien reçoive demain ordre de vous obéir dans un autre cas ? Les usages des rangs et des commandements ne doivent-ils pas toujours être subordonnés à la première loi, à la loi fondamentale de toutes les autres ? Les sujets doivent toujours obéir au roi, et le roi dans ses commandements doit toujours viser à la plus grande utilité publique : salus populi suprema lex ad majorem totius reipublicæ utilitatem122. Et n’est-ce pas le parti le plus honorable que de sacrifier à cette plus grande utilité la peine que l’on peut sentir à obéir à son cadet ?

§ 489

8o Lorsqu’il est question de faire une promotion de brigadiers entre colonels, ou de maréchaux de camp entre brigadiers, n’est-il pas raisonnable, n’est-il pas de l’utilité de l’État que le roi, à mérite national égal, préfère les anciens ? Mais n’est-il pas vrai que ceux qui ont la supériorité d’ancienneté n’ont pas toujours ni la supériorité, ni même l’égalité de ce mérite national ? N’est-il pas vrai que quelquefois le cadet a une grande supériorité de mérite sur l’ancien ? Or ne trouvez-vous pas alors qu’il est très raisonnable et très utile à la patrie de préférer la supériorité de mérite national à l’ancienneté qui n’a qu’un mérite national fort inférieur ? Or à qui est-ce à juger de cette supériorité de mérite national, sinon au roi ?

§ 490

Cet usage de ne jamais ordonner à l’ancien d’obéir à son cadet ne doit donc jamais préjudicier à la plus grande utilité publique. Or est-ce à vous à juger de cette plus grande utilité ? Êtes-vous seul juge dans votre propre cause ? N’est-ce pas au roi seul d’en juger ?

§ 491

9o Il est vrai qu’il serait de l’intérêt du roi, et de la réputation de sa justice, de se servir en ce cas de la méthode du scrutin entre trente pareils, lorsqu’elle sera perfectionnée. Mais c’est un autre établissement à faire pour la plus grande utilité publique. Et ne supposons-nous pas les choses telles qu’elles sont, et non pas telles qu’elles pourraient être mieux ?

§ 492

10o Le grand Scipion, le vainqueur d’Annibal, crut-il prendre un parti honteux ? Ne crut-il pas au contraire prendre un parti honorable d’aller volontairement servir la République en qualité de lieutenant de son frère cadet, dans la guerre contre Antiochus ? Le feu maréchal de Vauban ne prit-il pas aussi un parti honorable, en offrant de nos jours au feu roi Louis XIV d’aller faire le siège de Turin, sous les ordres de feu M. le duc de la Feuillade, qui n’était alors que lieutenant général ? Le feu maréchal de Boufflers ne prit-il pas un parti très honorable d’aller en Flandre servir sous les ordres du maréchal de Villars son cadet, dans la campagne de Malplaquet ? Tout le monde n’en a-t-il pas jugé ainsi ? Or s’ils ont été loués de tout le monde avec tant de raison, d’avoir ainsi offert volontairement de servir et d’avoir servi leur patrie sous leurs cadets auxquels ils avaient commandé, n’en doit-on pas conclure qu’il eût été honorable aux deux gouverneurs d’obéir au roi, qui leur commandait de recevoir, dans une occasion passagère, les ordres de leur cadet pour la plus grande utilité du service ? Et ne suit-il pas de là qu’en refusant d’obéir, et quittant leur poste, ils n’ont pas pris le parti le plus honorable ?

OBJECTION II

§ 493

Il faut bien que votre principe de décision ne soit pas reçu du commun des officiers, puisque la plupart ne jugent pas comme vous sur ce point d’honneur, et puisqu’ils ont jugé au contraire que ces deux gouverneurs ont pris le parti le plus honorable, en abandonnant un revenu considérable pour conserver les droits de leur ancienneté.

§ 494

Ainsi vous m’avouerez que si c’est une erreur dans la plupart des officiers, cette erreur est très excusable pour ces deux gouverneurs : puisqu’ils ont jugé du parti le plus honorable, comme en jugent la plupart des anciens officiers.

Réponse

§ 495

1o Je conviens qu’ils sont très excusables d’avoir suivi une erreur populaire ; aussi le roi les a-t-il regardés comme excusables puisqu’il a jugé qu’ils méritaient plutôt de l’indulgence pour leur erreur qu’aucune punition pour leur désobéissance ; aussi leur a-t-il accordé une pension de 8 000 £ en considération de leurs anciens services.

§ 496

Mais leur erreur populaire empêche-t-elle qu’au jugement des bons citoyens, des plus sages officiers, au jugement des grands hommes que je viens de citer, ils n’aient manqué de prendre le parti qui leur aurait été réellement le plus honorable, puisqu’il aurait été le plus avantageux au service du roi et de la patrie ?

§ 497

2o Il est vrai que le peuple, qui n’est pas capable de rien examiner à fond et par principes, et qui n’a jamais cherché le principe de ce qu’il y a de plus louable, de plus estimable dans les actions des hommes, ne sait pas que le plus honorable, le plus louable, c’est ce qui est de plus utile au plus grand nombre de familles, surtout lorsque l’entreprise est difficile.

§ 498

D’un côté la grande utilité publique, et de l’autre la grande difficulté pour le particulier : voilà ce qui constitue une entreprise honorable, une action digne de louanges.

§ 499

Surmonter de grandes difficultés est si essentiel à une belle action que le peuple est tenté de regarder comme vertueuse l’action d’un chef de voleurs, lorsqu’elle est courageuse et difficile123.

§ 500

Sacrifier son gouvernement est difficile, donc il est honorable, donc il est vertueux : voilà le raisonnement du peuple.

§ 501

Il est vrai que ce sacrifice est considérable, il est vrai que la difficulté est grande, mais la grande utilité publique se rencontre-t-elle dans ce sacrifice ? Non. Au contraire, la perte de deux bons et braves officiers n’est-elle pas une perte évidente pour la patrie ? Donc c’est une action difficile, et cependant elle n’est nullement vertueuse, nullement honorable : elle est même blâmable, puisqu’elle cause une perte publique.

§ 502

D’un autre côté, n’est-il pas difficile d’obéir à celui à qui on a commandé. Ainsi en obéissant au roi, cette action n’aurait-elle pas été difficile ? Et comme elle aurait été en même temps utile à la patrie, n’aurait-elle pas été très vertueuse et très honorable ?

§ 503

3o Il est certain que la plupart des officiers sont intéressés à soutenir qu’une des prérogatives de l’ancienneté, c’est de ne jamais obéir à son cadet : parce que dans une compagnie de trente lieutenants généraux, la plupart n’ont pas la grande supériorité de mérite national. Voilà pourquoi en jugeant pour les deux gouverneurs, le grand nombre se font juges124 dans leur propre cause ; ainsi leur jugement doit être compté pour rien.

§ 504

4o Le peuple, qui ne se connaît point en mérite national, n’a de règle pour en juger que la seule ancienneté, comme si les hommes naissaient égaux en esprit, comme s’ils ne pouvaient pas devenir très inégaux par leurs différents travaux. Cependant le peuple est disposé à juger que le roi fait injustice à l’ancien, lorsqu’il lui commande d’obéir à son cadet, ou lorsqu’il préfère le cadet pour le faire monter à la classe supérieure. Mais ce jugement en est-il moins faux ? Or n’est-il pas d’un homme sage de se défier des jugements populaires, et de ne compter pour rien les jugements faux et les jugements des gens intéressés.

OBJECTION III

§ 505

Que le roi fasse M. de Be… mon cadet maréchal de France, je lui obéirai volontiers, dira un de ces messieurs. Je ne quitterai point le service, parce qu’il aura un brevet supérieur pour me commander. Mais tandis qu’il n’a qu’un brevet égal au mien, ce n’est pas à moi ancien à lui obéir.

Réponse

§ 506

1o Pourquoi ne quitterez-vous point le service, lorsque le roi juge que M. de Be… a sur vous la supériorité de mérite national, qui est requis pour le brevet de maréchal de France ? C’est que vous pensez que le roi est le seul juge de cette supériorité de mérite, et que le roi a ainsi jugé en sa faveur. Or le brevet par lequel le roi vous ordonne de lui obéir passagèrement, quoiqu’il sache votre supériorité d’ancienneté, n’est-il pas de même une preuve suffisante que dans l’occasion présente du camp sous Metz, il juge qu’il a sur vous une supériorité de mérite national pour ce commandement passager ; bien entendu qu’il pourra vous laisser dans une autre occasion le droit de lui commander par ancienneté, et vous donner même un brevet de commandement passager sur votre ancien ?

§ 507

2o Son brevet de commandement passager ne lui donne-t-il pas une autorité passagère, et n’est-il pas un témoignage de l’opinion que le roi a de sa supériorité présente sur le sujet du camp ? Or celui qui a le droit de donner avec justice un rang supérieur perpétuel, et pour la plus grande utilité publique, a-t-il moins de droit lorsqu’il s’agit de lui donner une supériorité passagère sur ses anciens ?

OBJECTION IV

§ 508

Ils n’ont pas abandonné entièrement le service, ils ont au contraire signifié qu’ils étaient prêts à servir, mais dans leur rang d’ancienneté.

Réponse

§ 509

1o Ce n’est pas à de bons citoyens à restreindre leur manière de servir la patrie, c’est au roi à savoir et à ordonner de la manière dont ils doivent servir. Il n’y a rien d’honorable que les actions d’un bon citoyen.

§ 510

2o Il y a des degrés entre les bons sujets, entre les bons citoyens, il y en a de meilleurs les uns que les autres. et les lieutenants généraux qui sont prêts à servir la patrie en trois manières, non seulement en commandant, non seulement en obéissant à leur ancien, mais encore en obéissant à leur cadet autorisé du brevet de commandement passager, sont certainement meilleurs sujets, meilleurs citoyens, et par conséquent plus estimables, plus dignes de louanges, que ceux qui ne sont prêts à servir la patrie qu’en deux manières.

§ 511

Pour bien juger de ce qui convient le mieux, de ce qui est le plus utile au service du roi, que chacun de ces lieutenants généraux se mette à la place du roi, et il sentira dans le moment que, le reste étant égal, il aimerait beaucoup mieux les lieutenants généraux prêts à servir en trois manières que ceux qui ne voudraient le servir qu’en deux. Il préférerait sûrement les meilleurs citoyens, les citoyens meilleurs connaisseurs en point d’honneur, en ce qui est plus estimable, plus digne de louanges, plus honorable. Or de quoi s’agit-il ici ? N’est-ce pas uniquement de connaître si ces deux messieurs ont pris le parti le plus honorable, le plus digne de louanges.

§ 512

3o Il est vrai qu’ils n’ont pas entièrement abandonné le service, mais toujours est-il vrai qu’ils ont abandonné le service actuel de leurs gouvernements, pour n’être d’aucun service actuel, ce qui n’est nullement honorable.

§ 513

4o Il est vrai que d’autres succèdent à ce service actuel, et que la perte est moins sensible pour l’État ; mais c’est toujours une perte pour l’État que d’être privé d’un service actuel de deux bons officiers, et il n’y a jamais rien d’honorable à abandonner son poste sans ordre du roi, ou du commandant pour le roi.

OBJECTION V

§ 514

Si les préférences que donne quelquefois la cour à de jeunes officiers sur leurs anciens tombaient toujours sur ceux qui ont la supériorité de mérite national sur les anciens, je conviens que le roi ne ferait jamais alors d’injustices à l’ancien, en lui ordonnant d’obéir à son cadet de même rang, dans une occasion particulière et par un brevet particulier. Car il faut convenir que la première règle de toute subordination est le plus grand service du roi, et le plus grand avantage de la patrie ; et qu’il est du service du roi que celui qui a la supériorité de mérite national pour telle affaire passagère, quoique cadet, doit avoir le commandement passager.

§ 515

Je conviens que si pour connaître les trois de trente qui ont la supériorité de mérite national, le roi usait de la méthode du scrutin purgé de toute cabale et de toute recommandation, il connaîtrait avec sûreté les trois de ces trente pareils qui sont supérieurs en mérite national. Mais tout le monde sait que le roi, faute de cette méthode, est souvent trompé sur les sujets supérieurs en mérite national, ou par ses ministres, ou par ses favoris, qui sont quelquefois les premiers trompés eux-mêmes dans le jugement qu’ils portent de ceux qui ont cette sorte de supériorité. Or supposé qu’en l’occasion présente le roi ait pu se tromper, qu’est-ce que peut opérer la démission de ces messieurs ? C’est de rendre la cour plus circonspecte dans les préférences qu’elle donne au cadet sur l’ancien. Et cette opération n’est-elle pas utile au bien du service du roi et de l’État ? Et n’est-il pas honorable de sacrifier quatre mille livres de rente pour rendre un pareil service à l’État ?

Réponse

§ 516

1o Pour rendre cette objection solide, ce n’est pas assez que le roi ait pu se tromper sur le jugement qu’il a porté de la supériorité du mérite national du cadet sur ses deux anciens : il faut qu’au jugement des connaisseurs non superficiels, il se soit effectivement trompé. Or où trouver ce jugement de connaisseurs non superficiels, en faveur de ces deux messieurs ? Cela se peut-il sans la méthode du scrutin ?

§ 517

2o Pour rendre cette objection solide, il eût fallu qu’ils eussent été sûrs qu’en donnant leur démission, ils obligeraient la cour à user de la méthode du scrutin. Mais où est cette sûreté ?

Conclusion

§ 518

Supposé les faits et les raisons ci-dessus exposées, il est évident que le principe de décision que le parti le plus honorable, c’est de continuer à servir l’État en obéissant au roi est incontestable, et que les raisons contraires n’ont aucune solidité.

§ 519

De là il suit que les deux gouverneurs n’ont pas pris de parti qui est réellement le plus honorable, mais qu’ils sont excusables et même fort à plaindre de s’être laissé prévenir par une erreur populaire, et de n’avoir pas connu le vrai principe de décision, ni par conséquent le parti qui était effectivement le plus digne de louanges. Et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

OBSERVATION XX [•]
Honneurs aux morts pour la patrie

§ 520

À l’entrée des spectacles, devant tout le monde assemblé, les orateurs d’Athènes nommés par le peuple avaient soin de faire l’éloge des talents et des vertus des officiers morts en combattant pour la patrie.

§ 521

C’était une sorte de reconnaissance que la patrie marquait aux citoyens qui avaient sacrifié leur vie à sa conservation, mais ce n’était pas la seule marque de reconnaissance. La patrie donnait encore à la veuve et aux enfants, en pension aux familles pauvres, et en honneurs durables aux familles riches, de quoi les dédommager de la perte qu’elles avaient faite pour servir la patrie.

§ 522

Il nous manque un règlement pour la distribution des différents honneurs, d’inscriptions publiques, de médailles, de statues, de fêtes annuelles pour les victoires, pour honorer les généraux qui les ont gagnées, à proportion de la grande utilité que ces victoires ont procurée à la patrie, ou des grands malheurs dont elles l’ont garantie125. Et sur ce pied-là, on peut dire que nous aurions d’ici à longtemps une grande fête annuelle pour la dernière victoire de Denain d’il y a vingt ans. Car sans cette victoire, la France était dans un état affreux126.

§ 523

On ne saurait trop exciter les courages et les talents des généraux et des officiers généraux à des entreprises heureuses. C’est pour cela que je voudrais que l’on distribuât à ces jours de fêtes des listes des morts, des listes des blessés, et des autres officiers qui ont eu le bonheur d’agir dans la bataille.


1.Sous Louis XV, le secrétaire d’État des Affaires étrangères, ministre d’État, était rapporteur principal au Conseil d’En haut et il assistait au Conseil royal de Commerce, devant lequel il pouvait exposer les questions concernant le commerce extérieur. De 1727 à 1737, le poste fut occupé par Germain-Louis Chauvelin (1685-1762) qui souhaitait jouer un rôle important dans les relations commerciales ; voir Michel Antoine, Le Conseil du roi sous le règne de Louis XV, Genève, Droz, 2010, p. 136, 210, 303.
2.Il s’agit du Projet de paix perpétuelle en trois volumes, paru en 1713 pour les deux premiers, en 1717 [1716] pour le troisième.
3.Par les traités de Douvres et de Londres en 1670, moyennant une pension annuelle, Charles II s’était engagé à aider la France contre la Quadruple Alliance. Le parlement anglais forcera le roi à faire la paix avec les Provinces-Unies en février 1674.
4.Salus populi suprema lex esto : « Que le salut du peuple soit la loi suprême » (Cicéron, De legibus, III, 3, 8 ; nous traduisons). Saint-Pierre ajoute ici salus reipublicæ, le salut de l’État. Voir Paix 3, § 19.
5.Outre-moitié : qui excède la moitié, selon une expression empruntée au langage du droit (« lésion d’outre-moitié de juste prix ») citée dans Académie, 1694, art. « Outre, préposition de lieu ».
6.Engagées d’abord aux côtés de la France pendant la guerre de Dévolution, les Provinces-Unies concluent la Triple-Alliance de La Haye le 23 janvier 1668 avec l’Angleterre et la Suède pour freiner l’expansion de la France dans les Pays-Bas espagnols.
7.Les traités d’Utrecht mettent fin à la Grande-Alliance de 1701 conclue entre l’Angleterre, les Provinces-Unies, le Portugal et le Saint-Empire contre la France.
8.Accord du verbe selon la règle de proximité, qui tend à disparaître au XVIIIe siècle et était déconseillé par Malherbe et Vaugelas (Remarques de Vaugelas sur la langue française, Paris, Huart, 1738 [1re éd. 1647], t. I, Remarque 93, p. 265).
9.Cette Académie politique est présentée dans le Projet pour perfectionner le gouvernement des États (in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 11 et suiv.), repris en partie dans Gouvernement, § 188 et suiv., sur une idée formulée dès 1722 : voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte. Sur le souci de former les diplomates, qui conduisit à la création de l’Académie politique de Torcy, voir Guy Thuillier, La première école d’administration. L’école diplomatique de Louis XIV, Genève, Droz, 1996.
10.Saint-Pierre n’a réussi à obtenir une approbation, ni pour le Projet de paix, ni pour l’Abrégé du Projet de paix, refusée par le censeur Hardion en 1728 : voir Carole Dornier, Paix, L’histoire du texte, § 7, et Carole Dornier, Autres écrits sur la paix, Introduction, § 2. L’ouvrage de François de Caillières (1645-1717), son confrère à l’Académie française, diplomate chevronné, avait été approuvé par Dacier, censeur, en 1715 (De la manière de négocier avec les souverains, Paris, Brunet, 1716).
11.Avec les autorités tirées de l’Antiquité, les ouvrages parus sur la question depuis le XVIe siècle étaient suffisamment nombreux pour justifier des bibliographies spécialisées au XVIIe et au XVIIIe siècles : voir Jean-Claude Waquet, « Les écrits relatifs à l’ambassadeur et à l’art de négocier : "un genere di riconoscibile omogeneità" ? », in De l’ambassadeur. Les écrits relatifs à l’ambassadeur et à l’art de négocier du Moyen Âge au début du XIXe siècle, Stefano Andretta, Stéphane Péquignot et Jean-Claude Waquet (dir.), Rome, Publications de l’École française de Rome, 2015, en ligne.
12.Les expressions Église enseignante / Église enseignée sont employées à l’époque à propos de l’infaillibilité du magistère. Les fidèles forment ce qu’on appelle l’Église enseignée, et doivent écouter l’Église enseignante, composée du souverain pontife et des évêques : voir Yves Congard, L’église de Saint Augustin à l’époque moderne, Paris, Éd. du Cerf, 1970, p. 389 ; en 1733, l’organe janséniste, les Nouvelles ecclésiastiques (dépêche de Tours du 1er février), dénonçant une brochure jésuite, y relève l’expression « Église enseignante » comme révélatrice des « maximes » de la Société, qui affirme l’infaillibilité des évêques.
13.Cette abbaye bénédictine située à Saint-Omer, disposant d’un patrimoine considérable grâce à d’importantes donations au cours de son histoire, échut en commende au cardinal Dubois jusqu’à sa mort en 1723. Voir la préface de Benjamin Guérard au Cartulaire de l’abbaye de Saint-Bertin, Paris, Imprimerie royale (Collection des cartulaires de France ; t. III), 1840, p. XXXIV-LXXVIII.
14.L’abbaye cistercienne de la Trappe, située dans l’Orne, fut refondée en 1660, suivant une lecture plus stricte de la règle, par le célèbre abbé de Rancé. Louis XIV avait autorisé l’abbaye, après la mort de Rancé, en 1700, à rester régulière, avec un abbé religieux, non commendataire, élu par les moines. Sur les difficultés financières de La Trappe à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, voir Histoire de l’abbaye de la Grande-Trappe par M. le comte de Charencey, Mortagne, G. Meaux, 1896, vol. I, p. 352, 354.
15.Par le concordat de Bologne en 1516, le pouvoir en matière bénéficiale est redonné au pape et surtout au roi, au détriment du clergé ; les élections pour pourvoir les bénéfices majeurs sont supprimées et remplacées par la nomination royale, moyen de rétribuer de nombreux services et de renforcer des fidélités qui déterminera les rapports entre la monarchie et l’Église de France ; voir Pierre Blet, « Concordat », et Olivier Poncet, « Bénéfices ecclésiastiques », in Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996 ; Pierre Blet, Le clergé du Grand Siècle en ses assemblées. 1615-1715, Paris, Éd. du Cerf, 1995, p. 241-362 ; voir Célibat, § 58.
16.Les pensions réservées sur les bénéfices par les titulaires qui s’en démettaient, ou par faveur, étaient en principe réservées aux ecclésiastiques et accordées pour grande considération (ordonnance de 1629). Tout bénéfice de nomination royale ne pouvait être chargé de pension qu’avec le consentement du roi, ou du patron en cas de collation par patronage, et avec l’approbation du pape : voir Marcel Marion, « Pension », in Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, A. Picard, 1923. Sur l’utilisation par le roi des pensions ecclésiastiques pour encourager le mérite, voir « Observation XXI », in Observations concernant le ministère de l’Intérieur de l’État, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VII, p. 98-99.
17.Les chevaliers de Malte et de Saint-Lazare, bien que laïcs, pouvaient recevoir des pensions ecclésiastiques : voir Guy du Rousseaud de La Combe, Recueil de jurisprudence canonique et bénéficiale, Paris, Delalain, 1771, art. « Pension », p. 53. Sur l’intérêt de Saint-Pierre pour l’Ordre de Malte, voir Carole Dornier, Minist. Aff. étr, Introduction, § 6.
18.Capable : celui qui détient les qualités, requises par les lois ou coutumes, de faire quelque chose, par exemple de tenir un bénéfice (Furetière, 1690, art. « Capable »).
19.Le temporel des abbayes comportait la mense abbatiale, qui procurait des revenus aux abbés, ecclésiastiques séculiers, et la mense conventuelle, destinée à faire vivre la communauté des moines. Sur l’enjeu de l’utilisation de cette mense, voir Carole Dornier, Bénéf. Saint-Maur, Introduction, § 1. Engagé en 1704 dans la défense de la commende, l’abbé a fait évoluer son point de vue en ménageant l’intérêt des réguliers et de la mense conventuelle.
20.La daterie apostolique, office de la Curie romaine chargé de préparer et de dater les lettres de concessions pontificales, en particulier bénéfices, pensions sur les bénéfices et dispenses pour en obtenir la détention, percevait, pour ces formalités, les annates (une annate était l’équivalent d’un an de revenu du bénéfice) ; voir Dictionnaire de droit canonique, Raoul Naz (dir.), Paris, Letouzey et Ané, 1949, t. IV, p. 1034-1041 ; Philippe Boutry, Souverain et pontife. Recherches prosopographiques sur la Curie romaine à l’âge de la Restauration (1814-1846), Rome, Publications de l’École française de Rome, 2013, p. 165-166.
22.Acte expédié par un secrétaire d’État, portant la nomination par le roi à un évêché ou autre bénéfice sujet à sa nomination.
23.Les abbayes régulières, dirigées par un abbé profès de l’ordre, se distinguaient des abbayes en commende dont l’abbé, séculier, non résident, percevait un tiers du revenu. Sur les abbayes de Flandres, voir Gouvernement, § 543.
24.Saint-Pierre rejoint ici, mais pour des raisons différentes, son confrère à l’Académie française, François de Caillières, qui, sans exclure le choix dans le clergé ou dans la robe, juge que « les gens d’épée peuvent être employés à négocier dans toutes sortes de pays », quels qu’en soient la religion et le gouvernement. Néanmoins le diplomate considère que, selon les cas, un robin, auprès des républiques ou dans les assemblées générales où l’on conclut des traités, sera plus adapté : De la manière de négocier avec les souverains, Amsterdam, pour la Compagnie, 1716, p. 211-219.
25.Sur les connaissances nécessaires aux négociateurs (« science des faits et de l’histoire »), voir François de Caillières, De la manière de négocier avec les souverains…, p. 231.
26.Les chevaliers de l’ordre de Saint-Louis portaient l’insigne à ruban rouge. Sur cet ordre, voir Carole Dornier, Titres, Introduction, § 5.
27.Le « détail » désignait toutes les opérations d’enregistrement et de comptabilité relatives aux troupes. Les détails de la cavalerie, de l’infanterie et des dragons avaient été respectivement attribués au début de la Régence à Henri-Louis de La Tour d’Auvergne, comte d’Évreux (1679-1753), à Charles-Armand de Gontaut-Biron (1664-1756), premier écuyer du Régent, et à François de Franquetot, comte puis duc de Coigny (1670-1759). Après la polysynodie, fin 1718, alors que le Conseil de guerre avait été cassé, ils conservèrent cette fonction, que Dubois leur ôta en 1723 au profit du département du secrétaire d’État de la Guerre. Ce passage du manuscrit de Rouen a donc été rédigé avant cette date (Saint-Simon, Mémoires, Yves Coirault (éd.), Paris, Gallimard, 1987, t. VII, p. 306 et 1988, t. VIII, p. 569).
28.Saint-Simon, ambassadeur en Espagne en 1721-1722, aurait dépensé un tiers de sa fortune en frais de déplacement : voir Emmanuel Le Roy Ladurie et Jean-François Fitou, Saint-Simon ou le système de la Cour, Paris, Fayard, 1997, p. 30. Les situations étaient très variables : le poste de Rome était considéré comme ruineux, celui de Constantinople comme lucratif. L’ambassadeur devait, entre autres, faire face aux frais d’entretien d’une importante maison, à la rétribution d’informateurs : voir Jean Bérenger, « Ambassadeurs », in Dictionnaire de l’Ancien Régime, Lucien Bély (dir.), Paris, PUF, 1996 ; Lucien Bély, Espions et ambassadeurs, Paris, Fayard, 1990, p. 318-320.
29.La valeur numéraire du marc (244, 753 grammes) a varié. Sa dévaluation était aussi soulignée par l’abbé à propos de l’insuffisance de la paie des soldats : voir Soldats, § 29.
30.Rescription : « Ordre, mandement par écrit que l’on donne pour toucher certaine somme sur quelque fonds, sur quelque personne » (Académie, 1718, art. « Rescription »).
31.Il s’agit de l’indivisibilité, garantie par la Pragmatique Sanction de 1713, des royaumes et pays composant l’héritage du souverain Habsbourg, l’empereur Charles VI.
32.Par le traité de Ryswick de 1697, contre la rétrocession de la Lorraine, Louis XIV avait obtenu que les fortifications de la ville neuve de Nancy soient rasées et que ses troupes puissent traverser le territoire pour se rendre vers l’Alsace ou les Évêchés. Le mariage avec Marie-Thérèse d’Autriche ouvrait à François III de Lorraine, après la mort de son père, le duc Léopold, en 1729, l’accès au trône impérial (Auguste Digot, Histoire de la Lorraine, Nancy, Vagner, 1856, t. VI, p. 6, 162).
33.Ils sont placés dans le même tome que Sur le ministère des Affaires avec les étrangers (in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. VIII, p. 331-335).
35.La Pragmatique Sanction édictée le 19 avril 1713 par Charles VI, établissant l’indivisibilité de l’héritage de l’empereur et réglant la succession au trône par ordre de primogéniture pour les descendants directs, avantageait Marie-Thérèse, sa fille aînée, par rapport à Marie-Anne (1718-1744).
36.Don Carlos (1716-1788), fils de Philippe V d’Espagne, le futur Charles III, prend possession des duchés de Plaisance et de Parme par le traité de Vienne en 1731 et deviendra roi de Naples et de Sicile en 1734.
37.Marie-Josèphe (1699-1757), fille de Joseph Ier, roi des Romains, avait épousé en 1719 Frédéric-Auguste, électeur de Saxe puis roi de Pologne ; sa sœur, Marie-Amélie (1701-1756), s’était mariée en 1722 avec Charles-Albert, électeur de Bavière.
38.Expression qui désigne les filles de Joseph Ier (ci-dessus, § 149) ; voir Jean Rousset de Missy, Les intérêts présents des puissances de l’Europe, La Haye, A. Moetjens, 1733, t. I, p. 494, 523, 538, 539, etc.
40.Philippe V a fondé la branche des Bourbons d’Espagne. Sur les possessions de l’infant Charles d’Espagne (Don Carlos), voir ci-dessus, § 146, note 35.
41.La mort d’Auguste II, roi de Pologne et duc de Saxe, ouvre la « succession de Pologne ». La France soutient l’élection de Stanislas Leszczyński (1677-1766) et recherche l’alliance de la Pologne et des États moyens de l’Europe orientale ; voir Jacques Lacombe, Abrégé Chronologique de l’Histoire du Nord, Amsterdam, Z. Chatelain & fils, Arksee & Merkus, Marc Michel Rey, 1763, t. II, p. 663-664 ; André Zysberg, Nouvelle histoire de la France moderne, t. V, La monarchie des Lumières. 1715-1786, Paris, Seuil, 2002, p. 121.
43.Allusion au traité de Vienne de 1731 que les autorités françaises ne signèrent pas. Il impliquait la reconnaissance de la Pragmatique Sanction. Le projet de mariage entre Marie-Thérèse d’Autriche et François III de Lorraine était considéré comme contraire aux intérêts de la France qui convoitait les duchés de Lorraine et de Bar depuis longtemps ; voir André Zysberg, Nouvelle histoire de la France moderne, t. V, La monarchie des Lumières…, p. 120.
44.La Pologne était une monarchie élective encadrée par une diète contrôlée par la noblesse. L’abbé imagine, dans le contexte de la succession au trône, d’y appliquer aux évêques, aux palatins et aux rois sa méthode du scrutin, développée dans le Projet pour perfectionner le gouvernement des États (in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 27 et suiv.), reprise dans Gouvernement, § 338 et suiv.
46.Les « libertés de l’Église gallicane » désignent les 86 maximes de Pierre Pithou, parues en 1594 et dédiées à Henri IV (Les libertés de l’Église gallicane, Paris, Mamert Patisson, 1594), reprises par Pierre Dupuy en 1639. La critique de l’infaillibilité du pape nourrissait l’argumentaire gallican. Dans la « Déclaration des Quatre Articles » rédigée par Bossuet en 1682, le pape ne peut ni juger ni déposer les rois. La polémique avait été relancée par l’Affaire de la bulle Unigenitus et sa dimension politique, et en 1729, par l’affaire de la légende de Grégoire VII : voir Carole Dornier, Minist. Aff. étr., Introduction, § 4. L’abbé Claude Fleury, que Saint-Pierre avait côtoyé à l’Académie française (Polysynodie, note 68), avait publié en 1723 un Neuvième Discours […] sur les libertés de l’Église gallicane (s.l.n.d. [1723], mis à l’index), réédité en 1733 (Paris, Émery). Voir Catherine Maire, « Quelques mots piégés en histoire religieuse moderne : jansénisme, jésuitisme, gallicanisme, ultramontanisme », Annales de l’Est, 2007, no 1, p. 18-24.
47.Marc, XII, 13-17 ; Matthieu, XXII,21 ; Luc, XX, 25 : la formule est utilisée dans l’argumentaire gallican : voir l’Article I de la Déclaration de 1682 ; Documents relatifs aux rapports du clergé avec la royauté de 1682 à 1705, Léon Mention (éd.), Paris, Picard, 1893, p. 25-31 ; Claude Fleury, Neuvième discours […] sur les libertés de l’Église gallicane, s.l.n.d. [1723], p. 16.
48.Sur le contexte de 1730, et les dénonciations françaises de la tentation de l’infaillibilité spirituelle qui déborderait sur le temporel : voir Carole Dornier, Minist. Aff. étr., Introduction, § 4. Les auteurs italiens désignent ici, entre autres, les cardinaux Bellarmin, Sfondrati, Orfi, qui défendirent l’infaillibilité papale ; les exemples des papes Libère et Honorius, convaincus d’hérésie, les errements du pape Vigile étaient constamment allégués par les adversaires de l’infaillibilité.
49.L’argumentum ad hominem, proche de la rétorsion rhétorique, consiste à raisonner sur la base des convictions propres, des préjugés de l’adversaire qu’on combat : ici les opinions de certains papes et théologiens réfutent l’infaillibilité des pontifes et celle des théologiens la justifiant.
50.« Nihil innovetur [nisi quod traditum est] » (Qu’on n’innove rien que ce qui nous est laissé par la tradition ; trad. éd. citée), parole du pape Étienne à Saint-Cyprien, citée par Bossuet dans sa Défense de la déclaration du clergé de France de 1682, t. II, in Œuvres de Messire Jacques Bénigne Bossuet, Paris, Lamy, 1790, t. XX, chapitre III, p. 152. Se défendre de rien innover était un argument des gallicans pour défendre la doctrine des Quatre articles : voir Pierre Blet, Le clergé du Grand Siècle en ses assemblées, 1615-1715, Paris, Éd. du Cerf, 1995, p. 348.
51.Les violences de la Ligue étaient invoquées dans l’argumentaire contre l’ultramontanisme et les prétentions épiscopales : voir Albane Pialoux, « "Savez-vous ce que vous faites ? Ce que fait un médecin qui saigne dans la crise" », Chrétiens et sociétés, 2012, no 18, p. 67-90, en ligne ; DOI : 10.4000/chretienssocietes.2973. Les Seize, comité de ligueurs formé vers 1585, ainsi nommé parce que ses membres principaux furent chargés chacun d’un des seize quartiers de Paris, exercèrent de nombreuses violences jusqu’à ce que le duc de Mayenne les soumît par la force en décembre 1591. Cette affaire justifia la répression ; voir Robert Descimon, Qui étaient les Seize ? Mythes et réalités de la Ligue parisienne (1585-1594), Paris, Klincksieck, 1983.
54.L’évolution de la tactique militaire en Europe depuis la guerre de Trente Ans conduisit à développer chez les officiers et leurs soldats la régularité, les habitudes, les exercices répétitifs : voir Jay M. Smith, The Culture of Merit. Nobility, Royal Service and the Making of Absolute Monarchy in France, 1600-1789, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1996, p. 202-204.
55.La nécessité de fortifier le corps, d’habituer le soldat aux travaux et à la vie des camps, de maintenir constamment son activité, sur le modèle des Romains, est soulignée par Montesquieu, qui se réfère à Végèce, dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains [1734], F. Weil, C. Courtey et al. (Œuvres complètes, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, t. II, p. 99-100) ; sur l’endurcissement comme enjeu de formation des troupes au XVIIIe siècle, voir Arnaud Guinier, L’honneur du soldat. Ethique martiale et discipline guerrière dans la France des Lumières, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2014. Sur les soldats aguerris, voir Anti-Machiavel, § 108-109.
56.Sur la comparaison entre la Diète d’Empire, la Diète européenne et les Amphictyons, voir Paix 1, § 179.
57.Allusion à la guerre ottomano-persane (1730-1735).
58.Philipp Ludwig Wenzel von Zinzendorf (1671-1742), ambassadeur et ministre d’État autrichien.
61.Voir Soldats, § 29 ; Le Blanc, Traité historique des monnaies de France, Amsterdam, Pierre Mortier, 1692, p. 329.
62.Claude Le Blanc (1669-1728), secrétaire d’État de la Guerre de 1718 à 1723, puis de 1726 jusqu’à sa mort.
63.Dans l’échelle de la hiérarchie structurant la carrière des officiers généraux, on trouve d’abord le brigadier, puis le maréchal de camp, à un niveau encore supérieur le lieutenant général des armées du roi, et, au sommet, la dignité de maréchal de France qui faisait de ses titulaires des grands officiers de la couronne ; voir Bertrand Fonck, « Le commandement des armées et ses enjeux sous Louis XIV », Revue historique des armées, 2011, no 263, § 6, en ligne.
64.Abraham Fabert d’Esternay (1599-1662) a été présenté comme le premier roturier à être élevé à la dignité de maréchal de France en récompense de ses succès militaires et politiques, selon la biographie que lui a consacrée Courtilz de Sandras (Histoire du maréchal de Fabert, Amsterdam, Desbordes, 1697) ; son père était en réalité un notable, imprimeur-juré de la cité de Metz, cinq fois maître-échevin de cette ville et anobli par Henri IV ; voir Fadi El Hage, Abraham Fabert, du clientélisme au maréchalat (Paris, L’Harmattan, 2016, chapitre 1).
66.L’ordre du Saint-Esprit, ordre de chevalerie le plus prestigieux de la monarchie française, dont le nombre de membres, catholiques, était limité à 100, avait été fondé par Henri III en 1578 ; il exigeait la production des preuves de sa noblesse. Voir Lenaïg Roumegou, L’ordre du Saint-Esprit sous Louis XIV : un instrument au service du pouvoir (1643-1715), thèse de l’École nationale des Chartes, sous la direction d’Olivier Poncet, 2017, résumé en ligne.
67.La protection, appelée sauvegarde, par laquelle un général garantissait une propriété du pillage ou fourragement, était vendue cher et pouvait donner lieu à extorsion ; voir Gilbert Bodinier, « Sauvegarde », Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche (dir.), Paris, Fayard, 1990.
68.À partir de 1675, l’ordre du tableau avait affirmé l’autorité royale sur les officiers de haut rang, y compris les maréchaux, en désignant ceux-ci parmi les lieutenants généraux, selon l’ordre d’ancienneté ; voir John Lynn, « L’évolution de l’armée du roi, 1659-1672 », Histoire, économie et société, 2000, 19e année, no 4, Louis XIV et la construction de l’État royal (1661-1672), Olivier Chaline et François-Joseph Ruggiu (dir.), p. 487.
69.Le 14 octobre 1702, Villars franchit le Rhin par un pont rétabli à hauteur de la ville-forte de Huningue et défit l’armée de Louis-Guillaume de Bade à la bataille de Friedlingen. Le récit de la bataille par Villars lui-même était paru dans le Mercure galant d’octobre 1702 (p. 364-369) ; voir Carole Dornier, Minist. Aff. étr., Introduction, § 7.
70.Sur le refus par Catinat du passage du Rhin, voir Saint Simon, Mémoires, Yves Coirault (éd.), Paris, Gallimard, 1983, t. II, p. 247.
72.Ce paragraphe, ajouté dans l’imprimé de 1734, a été rédigé probablement entre 1730 et 1733 ; dans cette période, le duc du Maine, Louis-Auguste de Bourbon, est grand maître de l’artillerie. La charge de connétable, le plus haut grade dans l’armée française, fut supprimée en 1627, comme celle d’amiral de France. Rétablie en 1669, elle fut occupée jusqu’en 1737 par le comte de Toulouse, Louis-Alexandre de Bourbon. Sur celle de grand voyer de France, créée par Henri IV pour Sully, puis réunie à celle de trésorier de France, voir Chemins, § 81-83. La charge de colonel général de l’infanterie, supprimée en 1661, fut rétablie sous la Régence et occupée jusqu’en 1730 par le duc Louis d’Orléans, fils du régent : voir § 348, note. Sur la signification de la suppression de cette charge, voir John Lynn, « L’évolution de l’armée du roi… », p. 486.
73.Menno van Coehoorn (1641-1704), ingénieur militaire néerlandais d’origine suédoise, a renouvelé l’art de la fortification. Rival de Vauban, il publie ses idées dans son Nieuwe Vestingbouw (1685), dont la traduction française paraît en 1706 (Nouvelle fortification […], Wesel, Jaques van Wesel).
74.Le fusil, plus léger et disposant d’une plus grande cadence de tir, introduit dans les armées royales en 1668, remplace progressivement le mousquet, puis se généralise à partir de 1699 : voir François Bonnefoy, « Louvois et la politique d’armement des troupes », Histoire, économie et société, 1996, 15e année, no 1, p. 95-103 ; Boris Bouget, « De peu d’effet ». Le fusil et le combat d’infanterie au XVIIIe siècle (1692-1791). Modèles, tactique et efficacité, thèse de l’université Paris-Sorbonne, sous la direction d’ Olivier Chaline, 2013, chap. II.
75.Après le monopole, accordé par Louvois, de l’entrepreneur Maximilien Titon, directeur du magasin de l’Arsenal, les manufactures d’armes offensives devinrent autonomes et concurrentes en 1716 (Charleville, Saint-Étienne, Maubeuge), sous le contrôle des inspecteurs d’artillerie ; en cas d’adoption d’un nouveau modèle, il était tentant de vendre en fraude des armes destinées à la refonte : voir Jean Chagniot, « Armement », in Dictionnaire de l’Ancien Régime
76.Voir Plutarque, Vie d’Alexandre, XL.
77.Vauban avait construit une triple ceinture de places fortes en Flandre et en Artois. Des fortifications protégeaient les ports de guerre (Brest, Toulon, Marseille), le franchissement des fleuves (Strasbourg, Neuf-Brisach sur le Rhin, Thionville et Metz sur la Moselle).
78.Louis XIV crée le 21 juillet 1691 la direction générale des fortifications des places de terre et de mer, sous la direction de Michel Le Peletier. La formation par apprentissage auprès d’un ancien est conditionnée, sur volonté de Vauban, à une instruction préalable en mathématiques, topographie, dessin… Un examen d’entrée devant un membre de l’Académie des sciences est organisé, afin d’éviter une sélection par la recommandation ; voir Anne Blanchard, « Ingénieurs », in Dictionnaire de l’Ancien Régime
79.Sur le rôle de l’argent et du luxe dans le service des officiers sous Louis XV, voir André Corvisier, « La Noblesse militaire », Histoire sociale / Social History, 1978, vol. XI, no XXII, p. 350-351.
80.L’abbé de Saint-Pierre a fait paraître en 1715 un Mémoire pour perfectionner la police contre le duel (s.l., s.n.) ; voir Carole Dornier, Duel, Introduction.
81.Henri-François de Bombelles (1681-1760), qui a participé aux batailles de Friedlingen, Audenarde et Malplaquet, et à la campagne de Hongrie contre les Turcs (1717), a instruit le fils du régent, Louis d’Orléans, des affaires militaires, alors que celui-ci était devenu colonel général de l’infanterie en 1721 (voir plus haut, § 311, note) ; Bombelles est l’auteur du Mémoire sur le service journalier de l’infanterie (Paris, Vve de F. Muguet et L.-D. de La Tour, 1719) que l’abbé commente d’après la deuxième édition de 1726 ; il était devenu maréchal de camp le 1er août 1734 (Second abrégé de la carte générale du militaire de France, Paris, Didot et al., 1735, p. 98) ; voir Marie-Estelle Gordien, Louis d’Orléans (1703-1752), premier prince du sang et mystique érudit, Paris, École des Chartes, 2002, Première partie, chap. I.
82.Cartel : règlement fait entre deux partis ennemis, pour la rançon des prisonniers (Académie, 1694).
83.Le Code militaire est le recueil des règlements et ordonnances des rois de France qui constituent le droit militaire. Au moment où écrit l’abbé de Saint-Pierre était parue une compilation par Pierre de Briquet de ces textes officiels (Code militaire, Paris, Imprimerie royale, 1728, en trois tomes, en ligne ; un quatrième tome fut ajouté pour la réimpression de 1734, Paris, Coignard, en ligne).
84.Cette observation intégrée ici dans le tome VIII des Ouvrages politiques a été publiée sous une forme plus développée dans le tome X en 1735 : voir Maréchaux.
85.Voir cette liste dans Almanach royal…, Paris, Vve d’Houry, 1733, p. 78-79, en ligne.
86.Méthode du scrutin développée dans le troisième tome des OPM (Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, Seconde partie, p. 131-138, repris dans Gouvernement, § 385 et suiv.).
88.Durant la deuxième guerre anglo-néerlandaise (1665-1667), en 1666, la flotte batave bat les forces anglaises à la bataille des Quatre Jours. Ces dernières prennent leur revanche lors de la bataille de North Foreland et détruisent un grand nombre de navires marchands néerlandais lors du raid du Vliestromm.
89.En 1661 la marine française compte trente et un bâtiments et huit navires d’origine étrangère. En 1671, Louis XIV dispose de cent vingt-trois vaisseaux et frégates. 1708 voit l’arrêt complet du lancement de vaisseaux. La Régence et la minorité de Louis XV sont marquées par un relatif abandon de l’effort militaire naval, au contraire de la Grande-Bretagne. Le budget de la marine royale en France reste à un niveau bas pendant toutes les années 1720-1730. Voir Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteil et Robert Muchembled (dir.), L’Europe, la mer et les colonies : XVIIe- XVIIIe siècle, Paris, Hachette (Carré histoire ; 37), 1997, p. 24, 74 ; Martine Acerra et André Zysberg, L’essor des marines de guerre européennes. 1680-1790, Paris, SEDES (Regards sur l’histoire ; 119), 1997, p. 87.
90.Sur les conséquences économiques de l’édit de Fontainebleau, constatées en particulier par les intendants, voir Patrick Cabanel, Histoire des protestants en France : XVIe-XXIe siècle, Paris, Fayard, 2012, chap. VII.
91.Voir Commerce, § 167 et suiv., « Projet pour perfectionner les statuts de la Compagnie des Indes ».
92.Il s’agit de la « guerre d’escadre » faite par les bâtiments de guerre du roi.
93.Frégate : « Petit vaisseau […] de guerre un peu plus bas et plus long que les autres, qui est léger à la voile, et peu chargé de bois, qui n’a d’ordinaire que deux ponts » (Furetière, 1690, art. « Frégate »).
94.Il s’agit de la « guerre de course ». Les courses, expéditions maritimes hostiles (courses) menées par des particuliers (corsaires) avec des navires de commerce armés, étaient autorisées par un belligérant contre les navires de commerce d’une puissance ennemie.
96.Voir « Projet pour perfectionner les statuts de la Compagnie des Indes », Commerce, § 167 et suiv.
97.Convois : navires de guerre qu’on donne pour escorte à des navires marchands (Furetière, 1690, art. « Convoi ») ; sur la politique des convois pour protéger le commerce colonial sous Louis XV, voir Patrick Villiers, La France sur mer. De Louis XIII à Napoléon Ier, Paris, Pluriel, 2015, chap. XVII.
98.L’organisation de la hiérarchie, le recrutement des officiers et des équipages, l’approvisionnement de la marine étaient soigneusement définis dans l’Ordonnance de Louis XIV pour les armées navales et arsenaux de marine du 15 avril 1689 (Nouvelle édition, Paris, P. Prault, 1764).
99.Les écrivains principaux servaient dans les arsenaux ou sur les bâtiments, sous les ordres directs des commissaires, supervisant et répartissant les tâches des écrivains ordinaires, employés aux écritures, enregistrant tout ce qui concernait les matériaux de construction, les dépenses et les recettes, les hommes, les marchandises embarquées : voir Jan Fennis, Trésor du langage des galères, Berlin, Walter de Gruyter, 2011 [1995], p. 763 ; André Zysberg, « L’arsenal, cité des galères à Marseille au siècle de Louis XIV », Dix-septième siècle, 2011/4, no 253, p. 646-647, en ligne ; DOI : 10.3917/dss.114.0639.
100.La suggestion s’inspire des pratiques de la Grande-Bretagne qui, pour construire ses navires, utilisait le bois de Nouvelle-Angleterre : voir Paul Butel, Européens et espaces maritimes (vers 1690-vers 1790), Talence, Presses universitaires de Bordeaux, 1997, p. 56.
101.En 1719, le comte de Saint-Pierre obtint une concession de l’île Saint-Jean, et en 1720 des îles de la Madeleine, îles et îlots adjacents, pour la culture des terres, l’exploitation des bois et les pêches. Il s’adjoignit deux « mississipiens », Fargès, munitionnaire aux vivres (Autobiographie, § 12, note), et Moras qui devint commissaire du roi auprès de la Compagnie des Indes (Commerce, § 115, note). Voir Henri-Raymond Casgrain, Une seconde Acadie. L’île Saint-Jean (île du Prince-Édouard) sous le régime français, Québec, L.-J. Demers et frères, 1894, p. 22-23.
102.Initiée par Richelieu en 1627, l’organisation de la formation initiale des officiers de vaisseaux sera poursuivie par Colbert avec les « Compagnies des Gardes de la Marine », réservées aux nobles. L’ordonnance du 15 avril 1689 (voir ci-dessus, § 405, note) confie cette formation aux jésuites ; voir Patrick Geistdoerfer, « La formation des officiers de marine : de Richelieu au XXIe siècle, des gardes aux "bordaches" », Techniques & Culture, 2005, no 45, en ligne ; DOI : 10.4000/tc.1467.
103.C’est ce à quoi s’employèrent les jésuites à partir de 1689 pour former les gardes de la Marine : voir le mémoire de Mgr de La Brosse, évêque de Léon, à Seignelay, de 1692, publié par François de Dainville dans « L’instruction des gardes de la Marine à Brest en 1692 », Revue d’histoire des sciences, 1956, t. IX, no 4, p. 332.
104.À partir de 1675, l’ordre du tableau avait affirmé l’autorité royale sur les officiers de haut rang, en désignant ceux-ci selon l’ordre d’ancienneté ; voir John Lynn, « L’évolution de l’armée du roi… », p. 487.
105.Les gentilshommes désignent les nobles d’extraction par opposition aux officiers d’épée, anoblis par une charge militaire.
106.Comprendre : aient accès à ces grades suivant la manière accoutumée.
107.La ville de Lorient, cité artificielle au service du commerce des Indes : voir Louis Chaumeil, « Abrégé d’histoire de Lorient de la fondation (1666) à nos jours (1939) », Annales de Bretagne, 1939, t. XLVI, no 1-2, p. 66-87.
108.L’administration de la marine avait été définie dans deux ordonnances de Colbert et Seignelay : l’Ordonnance de la marine du mois d’août 1681 (Paris, C. Osmont, 1714), sur l’amirauté et la marine marchande, et l’Ordonnance de Louis XIV pour les armées navales et arsenaux de marine du 15 avril 1689 (Nouvelle édition, Paris, P. Prault, 1764). Regroupant et systématisant la législation en vigueur, elles constituaient un véritable Code de la Marine.
109.Voir ci-dessus, § 274.
110.Si l’origine de cette vénalité, générale au milieu du XVIIe siècle, est mal connue, différentes tentatives de suppressions pour certains grades, ou taxations destinées à en limiter le prix, cherchèrent à en corriger les effets ; Jean Chagniot, « Vénalité des charges militaires », in Dictionnaire de l’Ancien Régime
111.La méthode du remboursement des charges par rentes viagères, comme celle du scrutin, est évoquée dans le Projet de gouvernement des États (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 27 et suiv. ; p. 36), dont la première ébauche n’est pas postérieure à 1722 : voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte.
112.Engelbert Kaempfer, Histoire naturelle, civile et ecclésiastique de l’Empire du Japon, François Naudé (trad.), La Haye, P. Gosse et J. Neaulme, 1729, t. II, « Appendice ou Supplément de l’Histoire du Japon », VI, p. 51-73 ; l’ouvrage est paru d’abord en allemand, puis il est traduit en anglais en 1727-1728 ; c’est sur cette version anglaise de Jean-Gaspar Scheuchzer qu’est établie la traduction française de François Naudé.
113.Malgré les efforts des autorités vénitiennes pour conserver leur monopole sur la production du verre, les secrets de fabrication se diffusent, en particulier par la publication de l’Arte Vetraria de A. Neri (1612). Dans la région d’origine de l’abbé de Saint-Pierre, en 1655, à Tourlaville, Richard Lucas de Néhou est le premier à réaliser du verre blanc transparent en France ; s’inspirant du travail des maîtres vénitiens, il met également au point un procédé de fabrication de glaces à miroirs ; voir Edmond Cottenceau, « La manufacture royale des glaces de Tourlaville 1655-1834 », Mémoires de la Société nationale académique de Cherbourg, 1985, vol. XXIX, p. 27-37.
114.La France domine le marché de la fabrication du papier jusqu’au XVIIe siècle, et de nombreux artisans papetiers protestants vont après 1685 s’installer en Angleterre où le papier, pour une grande part importé de France, sera fabriqué sur place ; voir Warren Candler Scoville, The persecution of Huguenots and French economic development, 1680-1720, Berkeley, University of California Press, 1960, p. 327-328.
115.Voir ci-dessus, § 263-266.
116.Les raisons de la richesse de la Hollande et les conditions de son essor commercial avaient été exposées par Sir William Temple dans ses Observations upon the United Provinces of the Netherlands (1673) dont une traduction française était parue dès 1674 (Paris, G. Clouzier) : voir en particulier le chapitre VI, « De leur trafic ».
117.Charles-Louis-Auguste Foucquet, duc de Belle-Isle, nommé lieutenant général des armées du roi le 22 décembre 1731, commande le camp de la Moselle par lettres du 2 août 1732. Il est établi gouverneur et lieutenant général des pays messin et verdunois (François-Joseph-Guillaume Pinard, Chronologie historique-militaire, Paris, Hérissant, 1761, t. III, p. 337).
118.Il s’agit de Jérôme-François Lécuyer, comte de Muret, lieutenant général par pouvoir du 29 mars 1710, et de Alexandre-Louis, marquis de Cadrieu, créé lieutenant général par pouvoir du 30 mars 1720, devenu gouverneur de Longwy le 21 février 1723. Ils démissionnèrent en juin 1733 (François-Joseph-Guillaume Pinard, Chronologie historique-militaire…, 1761, t. IV, p. 669 ; 1762, t. V, p. 85-86). Le commandement du camp de la Moselle donné à Belle-Isle contrevenait à la règle de l’obéissance des lieutenants généraux dans une même armée au plus ancien d’entre eux : voir le Père Gabriel Daniel, Histoire de la milice française, Paris, Coignard, 1721, t. II, p. 25-27 ; Bertrand Fonck, « Le commandement des armées et ses enjeux sous Louis XIV », Revue historique des armées, 2011, no 263, § 15, en ligne.
119.Sur la critique du sacrifice inutile, voire préjudiciable au bien commun, voir, dans le domaine de la religion, les Observations pour juger sagement de la valeur des actions courageuses qui se font pour plaire à Dieu, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XI ; Saint-Pierre y formule aussi un « Principe de décision » (Courage, § 2-3).
120.À rapprocher de la condamnation du duel, traitée par l’abbé dans son Mémoire pour perfectionner la police contre le duel (s.l.n.d. [« A Ruel 4 juillet 1715 »], in-4o, 52 p.) et reprise dans son Projet pour perfectionner nos lois sur le duel (in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 1-75), rapprochement induit par l’auteur dans le sous-titre de cette Observation XIX : « Exemple d’un point d’honneur mal entendu ».
122.« Que le salut du peuple soit la loi suprême pour la plus grande utilité de tout l’État » : voir plus haut, § 24.
123.Louis Dominique Cartouche (1695-1721), bandit qui a défrayé la chronique par ses vols et ses évasions, est devenu dans toute l’Europe une figure de légende dès 1721, personnage de théâtre et de récits parodiques ou édifiants : voir Patrice Péveri, « "Cette ville était alors comme un bois…". Criminalité et opinion publique à Paris dans les années qui précèdent l’affaire Cartouche (1715-1721) », Crime, Histoire & Sociétés, 1997, vol. I, no 2, en ligne ; DOI : 10.4000/chs.1010 ; voir Anti-Machiavel, § 134.
124.Accord sylleptique.
125.Voir le Projet pour rendre les livres et autres monuments plus honorables pour les auteurs futurs & plus utiles pour la postérité, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. II, p. 231-268.
126.Victoire inespérée des Français, commandés par Villars, sur les Austro-Hollandais, conduits par le Prince Eugène, le 24 juillet 1712, qui prépare, à la fin de la guerre de succession d’Espagne, une paix favorable à la France.