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PLAN D’ÉDUCATION DES DAUPHINS, SUIVI DE SUR L’ÉDUCATION DOMESTIQUE DU DAUPHIN

Observations préliminaires

I
Importance du projet

§ 1

Quand on considère les grands maux que la nation française et les autres nations chrétiennes ont eu à souffrir des guerres fréquentes qui ont désolé l’Europe depuis cent ans ; quand on songe qu’elles ne seraient point arrivées, si dans le temps de l’éducation des dauphins, et des autres princes héréditaires de l’Europe, dans ce temps précieux où l’on peut sans crainte leur montrer la prudence, la justice, la bienfaisance et la vérité, on avait eu soin de leur apprendre, dès 14 ou 15 ans, à démontrer en différentes manières que pour terminer les différends entre les souverains de l’Europe, la voie de l’arbitrage européen, de la Diète européenne, est infiniment préférable, pour eux et pour leurs sujets, à la voie de la guerre1.

§ 2

Quand on songe que ces guerres n’arrivent que faute, à ceux qui ont présidé à l’éducation de ces princes héréditaires, de leur avoir démontré cette importante vérité politique, tantôt par des expériences anciennes et modernes, tantôt par des raisonnements, tantôt dans les disputes, et dans des scènes vertueuses entre les condisciples : on peut comprendre combien cette vérité, dont ces princes héréditaires auraient été nourris tous les jours pour leur propre avantage, nous aurait épargné de malheurs depuis la mort de Henri le Grand, inventeur de l’arbitrage européen ou de la Diète européenne2 ; et combien de biens, et de grands biens, une paix continuelle depuis ce temps-là aurait procurés à l’Europe en général, et à la France en particulier ; et par conséquent combien grande est l’importance de ce nouveau projet de l’éducation des dauphins.

§ 3

Quand on songe que si les souverains d’Europe, durant tout le temps de leur éducation, avaient selon les différentes occasions jugé véritable la maxime de morale qui dit que les princes ne sont grands, ne sont louables et estimables qu’à proportion des bienfaits qu’ils procurent à leurs sujets et à leurs voisins ; et qu’ils sont méprisables, blâmables et odieux à proportion qu’ils leur causent de maux : nos souverains d’Europe n’auraient jamais consenti à nous causer les terribles malheurs de la guerre, plutôt que d’opter l’arbitrage de la Diète européenne ; on sent alors combien la bonne éducation des souverains est importante, soit pour leur propre bonheur, soit pour le bonheur de l’Europe.

II
Force de l’habitude

§ 4

Ce qui doit persuader de la grande force qu’a sur les hommes une longue habitude à former tous les jours les mêmes jugements, et à s’y confirmer en différentes occasions, c’est ce qui arrive aux mahométans. Ils agissent toute leur vie en prenant pour principes de leurs actions des propositions fausses ; mais comme ils les ont sucées avec le lait, et que dès leur enfance ils les ont tous les jours regardées, et vues regarder, comme vraies par ceux qui les environnent : l’habitude de leur éducation et l’exemple de l’opinion de leurs camarades leur rendent ces propositions si certaines qu’ils se reprocheraient de ne les pas suivre toujours dans leur conduite journalière.

§ 5

Or si le faux, tout faux qu’il est, peut prendre dans l’esprit humain de si fortes racines, tant par la longue et fréquente habitude à penser tous les jours de la même manière durant leur éducation que par l’uniformité d’opinions qu’ils voient dans tous ceux dont ils sont environnés : que ne pourra pas faire le vrai lui-même sur l’esprit des dauphins et des autres princes héréditaires ? quand ils auront les secours d’une longue habitude, quand ils auront des exemples de la même manière de penser dans leurs condisciples, et dans des personnes estimables avec qui ils vivent ; mais surtout quand la vérité sera appuyée de démonstrations et de faits tirés de l’histoire, et quand leur esprit à force de répétitions aura acquis une grande facilité à faire aux autres ces mêmes démonstrations.

§ 6

L’esprit est sensible à la force d’une démonstration dès l’âge de dix ou douze ans ; témoin ces démonstrations dans la géométrie que font les enfants de cet âge, et même avec une méthode souvent différente de celle qu’on leur a enseignée.

§ 7

Il n’est donc question que de rendre aux enfants de douze ou quinze ans la démonstration politique facile et à leur portée, et de leur proposer durant plusieurs mois la vérité de toutes les propositions séparées qui doivent entrer dans cette démonstration, et ensuite d’arranger ces propositions, de sorte qu’ils sentent l’enchaînement et la liaison qu’elles ont entre elles, et par conséquent toute la force qui résulte de cet arrangement.

§ 8

Pour faire un escalier facile à monter pour un enfant de six ou sept ans, il faut de petits degrés fort bas proportionnés à la longueur de ses jambes. L’esprit d’un enfant de douze ans peut monter de même fort haut et même facilement, pourvu qu’on lui présente de petits degrés de connaissance faciles à saisir, et proportionnés à la petite étendue de son intelligence, et qu’il puisse même s’arrêter quelque temps à chaque degré, comme pour s’y reposer.

§ 9

Il est vrai qu’il faut supposer dans le précepteur beaucoup d’esprit, beaucoup de flexibilité, et surtout beaucoup de patience, pour pouvoir se faire une idée juste de la petite étendue d’esprit des enfants, et pour se résoudre à répéter souvent les mêmes choses, et pour s’abaisser assez pour les faire monter peu à peu et lentement. Je dis, lentement : car il faut les laisser affermir durant plusieurs jours, et souvent durant plusieurs semaines, sur le degré inférieur, avant que de leur proposer de monter au degré supérieur. Mais ceux qui gouvernent l’esprit des enfants acquièrent ce talent par un long exercice ; et voilà pourquoi le précepteur déjà exercé durant quelques années est de beaucoup préférable, le reste étant égal, au précepteur non exercé.

§ 10

Il y a une manière de faire mieux entrer une démonstration politique dans l’esprit d’un écolier, c’est de le charger de l’enseigner à deux ou trois de ses camarades. Car les efforts qu’il fait pour les amener à son point de vue lui rendent les principes de la démonstration encore plus présents, encore plus liés entre eux. Et l’on peut dire que l’habitude que l’on acquiert, par les répétitions fréquentes, à voir clairement la liaison des principes aux conséquences, c’est en quoi consiste la force de l’esprit.

III
Importance des fortes habitudes à la vertu

§ 11

Dans ce collège des dauphins les écoliers acquerraient incomparablement mieux qu’ailleurs l’habitude à la prudence, l’habitude à la justice, et l’habitude à la bienfaisance, par des motifs de religion ; et surtout ils y acquerraient de fortes habitudes à faire facilement les démonstrations des quatre principales maximes de la science du gouvernement, qui est la science propre de la condition d’un dauphin et de tout autre prince héréditaire, et la plus importante de toutes les sciences pour l’augmentation du bonheur des hommes.

§ 12

Depuis que les hommes sont devenus assez sages et assez éclairés pour être entièrement convaincus du dogme de l’immortalité de l’âme, la politique regarde non seulement les moyens les plus efficaces de rendre les hommes heureux en cette vie, mais encore les moyens les plus efficaces de leur assurer un bonheur éternel dans la seconde vie : et heureusement ces moyens sont les mêmes, l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance, pour plaire à l’Être souverainement bienfaisant. Ainsi il se trouve que la vraie religion est une dépendance de la politique raisonnable et chrétienne.

§ 13

Un pareil collège deviendrait insensiblement le modèle des autres collèges du royaume, et même de l’Europe ; et tous ensemble ils serviraient infiniment à rendre, en deux ou trois générations, les souverains plus justes et plus éclairés sur leurs véritables intérêts, les mœurs généralement plus vertueuses, et par conséquent les nations beaucoup plus heureuses.

IV
Motifs pour établir le collège des dauphins, et pour leur donner plusieurs condisciples

§ 14

Que fait le précepteur domestique sinon de donner chaque jour une ou plusieurs leçons au dauphin, ou autre prince héréditaire ? Or, au lieu de les donner à lui seul, ne peut-il pas les donner à trente ou quarante autres petits écoliers, à peu près de même âge et de même intelligence ? Or l’on va voir les divers avantages que le nombre de condisciples procurera au dauphin.

§ 15

1o Il s’applique davantage à entendre la leçon, soit par le plaisir qu’il espère en montrant qu’il a plus d’intelligence que ceux qui, lorsqu’on les interrogera, montreront qu’ils n’ont pas compris ce qu’a dit le précepteur ; soit par la crainte de la honte de n’entendre pas ce que d’autres entendent, ou de ne pas retenir par mémoire ce que d’autres retiennent. Or personne ne doute que ces différents efforts d’attention et d’application ne soient le principal moyen d’augmenter l’habitude à l’application et par conséquent la force de l’esprit et la fidélité de la mémoire du dauphin. Il lui faut donc des condisciples.

§ 16

2o Tout le monde sait que c’est à force de répétitions que les enfants apprennent et retiennent des mots de grammaire, dont ils n’entendent point le sens et qui par conséquent ne leur donnent aucun plaisir à apprendre. D’un autre côté, on sait que les répétitions les ennuient et qu’ainsi il faut diversifier. Or faire répéter les mêmes choses, tantôt par l’un qui est loué, tantôt par l’autre qui est blâmé, ce sont des répétitions diversifiées qui n’ennuient point. Les condisciples sont donc nécessaires.

§ 17

3o Nous avons dès en naissant une forte inclination de surpasser nos pareils en âge et une forte aversion d’en être surpassés dans des qualités louables et d’en être méprisés par des défauts. Cette inclination et cette aversion naturelle ne peuvent jamais être trop fortifiées, pourvu que l’inclination soit bien dirigée vers les qualités de l’esprit et du cœur les plus estimables et que l’aversion soit employée pour les choses à proportion qu’elles sont méprisables et blâmables. Or pour surpasser ses pareils, il faut des pareils. Donc les condisciples sont nécessaires.

§ 18

4o Il est très important que le dauphin comprenne bien que ce qu’il y a en lui de plus estimable et de plus louable, ce n’est pas le rang et le pouvoir que lui donne la naissance ; mais que ce sont les vertus et les talents, c’est-à-dire la prudence, la justice, la bienfaisance, qualités de la volonté ; et les connaissances et les talents les plus utiles à la société, qualités de l’esprit : toutes qualités qu’il peut acquérir à un haut point, par une longue et fréquente pratique.

§ 19

On ne saurait jamais trop le convaincre qu’un souverain puissant, tel que Tibère ou Néron, peut être très méprisable et très odieux à tout le monde, tandis qu’un simple particulier pauvre, comme Socrate, peut être très estimable, très loué et très aimé de ses concitoyens. Or en voyant ses condisciples loués, estimés, et récompensés par des prix, les uns pour leurs vertus, les autres pour les qualités de leur esprit, et jamais aucun pour ses richesses, jamais aucun blâmé pour sa pauvreté, ou pour sa figure, ou pour le rang de sa naissance, il s’efforcera comme eux de devenir louable par des qualités véritablement dignes de louanges. Or il ne peut pas voir ses condisciples les uns loués, les autres blâmés avec raison, s’il n’a des condisciples.

§ 20

Il faut même observer que moins le nombre des condisciples est grand, moins le dauphin aura d’émulation ; mais trente ou quarante condisciples suffiront pour donner à ce ressort une force suffisante.

§ 21

5o Les corrections faites aux écoliers sur le trop bas prix qu’ils estiment les qualités les plus estimables, et sur le trop haut prix qu’ils donnent aux qualités moins estimables ; les louanges sur la prompte obéissance, sur la politesse ; les reproches d’intempérance à la table, et aux jeux d’exercices ; les reproches de précipitation dans leurs résolutions, de faute de justesse dans leurs jugements, de peu de conséquence dans leurs raisonnements seront autant de leçons de prudence pour le dauphin. Or sans collège, sans condisciples, il ne pourrait pas profiter de pareilles leçons.

§ 22

6o Il est de la dernière importance pour les dauphins de leur procurer beaucoup d’occasions d’exercer souvent la bienfaisance puisque c’est par le fréquent et long exercice de cette vertu qu’ils peuvent devenir très bienfaisants. Or il est visible qu’ayant sous les yeux beaucoup de condisciples dans leur classe et dans les autres classes, ils pourront leur faire de petits présents de l’argent de leur cassette, et surtout leur pardonner leurs impolitesses et souffrir leurs défauts sans s’en plaindre, et sans les faire remarquer aux autres, ce qui est une grande partie de la bienfaisance. Or de pareilles occasions si précieuses ne peuvent se trouver plus facilement que dans des collèges de pauvres gentilshommes.

§ 23

7o Rien n’est plus avantageux aux écoliers que d’entretenir et de fortifier entre eux l’émulation, à qui sera le plus vertueux, et à qui sera le plus juste dans ses jugements. Cette émulation leur fait faire tous les jours, aux uns, des efforts de patience, et aux autres, des efforts d’attention, qui font croître journellement en eux la vertu, l’attention à parler juste, et l’habitude à l’étude et au travail.

§ 24

Si les anciens Lacédémoniens avaient parmi eux beaucoup plus de grands hommes que les autres Grecs, c’est qu’ils avaient plus d’attention à exercer leurs enfants et leurs jeunes gens à la patience, qui est la principale partie du grand homme. Or pour faire faire au dauphin, et à ses condisciples, des efforts fréquents de patience et d’application, il est visible qu’il faut leur distribuer tous les mois le prix qui marque la supériorité de vertu, et le prix qui marque la supériorité de justesse d’esprit, en observant que le prix de la vertu soit toujours double de l’autre.

§ 25

Or cette méthode si importante pour former de grands hommes, en accoutumant l’âme et l’esprit à faire tous les jours de nouveaux efforts, ce plaisir d’avoir surpassé ses pareils en vertu et en talents, manque absolument dans l’éducation domestique, faute de condisciples.

§ 26

Au reste il faut bien remarquer que la grande justice et la grande bienfaisance sans grands talents sont toujours très utiles à la société : au lieu que les grands talents sans justice et sans bienfaisance lui sont souvent très nuisibles, comme dans les hérésiarques et dans les chefs de rebelles.

§ 27

C’est pour cela que le prix de supériorité de vertu doit être au moins double du prix de la supériorité de justesse d’esprit, qui s’étend à nos jugements et à nos raisonnements.

§ 28

8o Notre grande certitude vient, premièrement, de l’évidence et de la force de la démonstration.

§ 29

Secondement elle vient de ce que nous avons répété ou entendu répéter le même jugement un grand nombre de fois.

§ 30

Troisièmement elle vient de ce que nous avons toujours vu ceux qui nous environnent, et en qui nous avons confiance, faire le même jugement que nous, et regarder comme nous la même maxime comme vraie et comme certaine.

§ 31

Or en premier lieu, il est visible qu’il est bien plus facile d’ouïr la même vérité répétée beaucoup plus de fois dans un collège, et par un plus grand nombre d’écoliers à qui on l’enseigne, que dans une éducation domestique où il n’y a point de condisciples.

§ 32

Il est visible, en second lieu, que les raisons sur lesquelles est fondée la démonstration, étant souvent répétées et présentées à l’esprit des écoliers dans un collège, se présentent avec bien plus de facilité à leur esprit toutes ensemble et en même temps, et par conséquent font bien mieux sentir la liaison qu’elles ont entre elles. Or c’est la perception facile de cette liaison qui nous fait sentir facilement la force de la démonstration.

§ 33

De là il suit que les maximes que l’on nous enseigne dans un collège, tantôt en parlant à nous, tantôt en parlant aux autres, doivent devenir beaucoup plus certaines dans notre esprit que celles qui ne s’enseignent qu’en particulier dans une éducation domestique.

§ 34

Pour montrer combien la certitude qui vient seulement par la grande habitude à juger de la même manière, par la nombreuse répétition du même jugement, et par l’exemple des autres qui jugent comme nous, a de force pour déterminer les hommes à agir en conséquence, il n’y a qu’à faire réflexion sur ces propositions des mahométans : Pour obtenir le paradis, il faut croire l’Alcoran un livre tout divin, et donné aux hommes par miracle ; il faut honorer Mahomet comme un grand prophète ; il faut faire le pèlerinage de La Mecque ; il faut jeûner le ramadan ; il faut s’abstenir du vin, même pris modérément3.

§ 35

Il est visible que la certitude de pareilles propositions ne peut jamais venir que de ces deux sources. La première, de la grande multitude de fois que le mahométan fait ce jugement depuis son enfance, sur la confiance qu’il a dans ses parents. La seconde, de la grande multitude de ceux dont il est environné, et qui trouvant ces propositions vraies servent à le confirmer dans son ancienne opinion.

§ 36

Il n’est pas moins visible que ces propositions ne peuvent jamais avoir la certitude qui vient de la démonstration ; car qui est-ce qui voudrait se charger de les déduire évidemment d’un principe évident par lui-même ? Cependant le mahométan, sans être poussé par la force de la démonstration, qui est la troisième cause de nos certitudes, ne laisse pas d’agir, et de se déterminer à faire souffrir à ses enfants une opération douloureuse, et quelquefois dangereuse4 ; il ne laisse pas de se déterminer à la grande dépense, aux grandes fatigues et aux grands périls d’un long pèlerinage, à souffrir les incommodités du ramadan ; et à souffrir la peine que l’on sent à se priver de l’usage salutaire du bon vin.

§ 37

Or le dauphin et ses condisciples auront, dans leur éducation, sur le mahométan un grand avantage dans les maximes de morale et de politique, qui doivent être les motifs de leurs actions futures. C’est qu’outre la longue habitude à les regarder comme vraies, et l’effet du nombreux exemple de ceux qui les trouvent telles, ils auront encore été tous exercés à voir et à sentir, durant plusieurs années, la liaison évidente de ces propositions de morale et de politique avec des principes évidents par eux-mêmes : ce qui est la troisième source de nos certitudes.

§ 38

9o Ce qui démontre encore la nécessité d’un collège perpétuel, c’est qu’en supposant qu’un précepteur d’un dauphin eût eu assez de lumières pour inventer et pour exécuter des méthodes d’éducation incomparablement meilleures que celles qui sont pratiquées, lui mort, ces merveilleuses méthodes retomberaient dans le néant. Il n’y a de méthodes d’éducation durables que celles qui s’exécutent ponctuellement par une tradition perpétuelle dans un collège perpétuel.

§ 39

10o Les établissements humains, quelque merveilleux qu’on les ait trouvés dans le commencement, peuvent toujours se perfectionner : parce que la raison humaine va toujours en croissant, et beaucoup dans les longues paix, et toujours un peu malgré les guerres. Quand il n’y a point de guerres civiles longues, ni d’invasions de Barbares, elle va en croissant : parce que nous ajoutons nos expériences, et nos démonstrations nouvelles, à celles de nos pères. Ainsi il est visible que l’éducation des dauphins se perfectionnera sans fin, si le collège des dauphins s’établit et se perpétue ; au lieu que cette éducation demeurera toujours très imparfaite, et à peu près au même état qu’elle est, si l’on n’établit point ce collège.

§ 40

11o Il y a une raison décisive pour être persuadé que sans un pareil collège, l’éducation domestique du dauphin demeurera toujours très imparfaite : c’est que le précepteur arrive tout neuf au métier de précepteur. Or il est évident que si ceux qui sont destinés à l’éducation du dauphin eussent exercé ce métier durant quelques années, ils sauraient, incomparablement mieux qu’ils ne savent, tout ce qu’il faut enseigner aux enfants, et les méthodes qu’il faut pratiquer pour les avancer vers les vertus et vers les talents ; ils connaîtraient avec bien plus de sûreté tout ce qu’il faut leur enseigner et leur faire pratiquer, durant le temps de leur éducation.

§ 41

Il sera toujours facile de connaître lequel des régents ou précepteurs du collège a le plus de talents pour se faire aimer et estimer de ses écoliers ; et celui-là sera le préférable pour être précepteur ou régent de la classe du dauphin. C’est que celui qui leur plaît le plus a un grand avantage pour se faire écouter avec plus d’attention, et par conséquent pour mieux persuader les vérités importantes, et pour inspirer plus profondément les sentiments de justice et de bienfaisance. Mais je demande qu’il en soit toujours autant estimé et révéré pour sa vertu qu’aimé pour ses manières. Il faut plaire aux enfants, mais sans familiarité, et d’une manière sérieuse.

§ 42

12o Les punitions de nos pareils nous instruisent utilement de nos devoirs. Or là où il n’y a point de pareils, il n’y a point de semblable instruction.

§ 43

13o La grande habitude de vivre avec ses pareils fait qu’au moindre signe, au moindre geste, au moindre mouvement des yeux, au ton, au silence, à la mine, l’on devine facilement leurs sentiments. Ce talent est utile dans l’usage du monde pour connaître les caractères. Or sans condisciples, on ne peut pas acquérir ces talents à un si haut degré.

§ 44

14o Dans l’éducation domestique, un écolier sort du jeu avec peine, avec répugnance, il résiste quelquefois au précepteur ; au lieu que dans le collège il verrait ses condisciples quitter au son de la cloche, et en les voyant obéir promptement, sans murmurer, il les imiterait et obéirait de même sans résistance. Nous sommes des animaux portés naturellement à l’imitation, il n’y a qu’à nous donner du bon, du beau à imiter. Or sans condisciples, le dauphin n’a point d’obéissants à imiter.

§ 45

15o Pour faire exercer plus souvent la justice par le dauphin, il faut en multiplier les occasions. Or s’il a des condisciples, il aura plus d’occasions de leur rendre justice de lui à eux, et de juger les petits différends qui naîtront entre eux, que s’il n’avait point de condisciples. Donc il est très important qu’il soit élevé dans un collège où il y a plusieurs, et où il y a toujours beaucoup de petits différends à juger ; et c’est un moyen de lui faire discerner le juste de l’injuste, et de lui faire trouver du plaisir à distribuer la justice.

§ 46

Une des belles leçons qu’ait jamais reçue le grand Cyrus dans son éducation sur la justice, ce fut lorsque Zoros son précepteur lui présenta un procès à juger entre deux de ses condisciples5. Les parents de Mariez, le croyant plus grand qu’il n’était, lui envoyèrent une robe trop longue ; les parents de Farez, le croyant plus petit qu’il n’était, lui envoyèrent le même jour une robe trop courte. Farez se saisit de la plus longue, et offrit la plus courte à Mariez, qui s’en plaignit à Zoros, à qui il redemandait sa robe. Zoros en renvoya le jugement à Cyrus.

§ 47

Le jeune Cyrus jugea le procès dans une assemblée générale du collège, où il y avait des étrangers dans les tribunes, et le jugea non selon la justice, mais selon la convenance : ainsi il adjugea la grande robe au grand écolier, et la petite au petit.

§ 48

Le gouverneur s’éleva hautement contre l’injustice de ce jugement. N’est-il pas juste, demanda-t-il à Cyrus, de rendre à chacun ce qui lui appartient, surtout quand il demande justice ? Oui, répondit le jeune Cyrus. Eh bien, répliqua Zoros, à qui appartient la robe longue ? N’appartient-elle pas à Mariez, ne la demande-t-il pas ? Alors le jeune Cyrus, honteux de son jugement, répondit : Il est vrai qu’elle appartient à Mariez, ainsi je vois bien que je n’ai pas jugé selon les règles de la justice ; j’ai tort, et je vous remercie de la bonté que vous avez eue de m’en faire apercevoir.

§ 49

Ensuite le précepteur se tournant vers Farez lui demande : Quelle est la première règle pour rendre les citoyens heureux dans la société ? C’est celle-ci, répondit Farez : Ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez point qu’il fît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place et lui à la vôtre. Eh bien, reprit Zoros, n’avez-vous pas fait contre votre camarade ce que vous n’auriez pas voulu qu’il fît contre vous ? ne lui avez-vous pas ôté ce qui lui appartenait ? Farez demeura muet, mais il courut à Mariez : Je vous supplie, lui dit-il, de me pardonner ; tenez, reprenez votre robe.

§ 50

Zoros, qui vit l’action de Farez, fit venir Mariez au milieu de l’assemblée, et lui dit : Vous voyez, Mariez, que nous avons tous jugé comme vous que vous étiez en droit de vous plaindre, aussi vous a-t-on fait justice sur votre plainte ; vous ne pouvez pas être blâmé d’avoir demandé ce qui vous appartenait. Mais dites-nous, quelles sont les actions qui méritent des louanges ? Ce sont, dit Mariez, les actions de bienfaisance, dans lesquelles nous rendons aux autres plus que nous ne leur devons, ou dans lesquelles nous n’exigeons pas d’eux tout ce qu’ils nous doivent. Il rougit un peu en achevant de dire ces dernières paroles, et alla sur-le-champ à Farez : Tenez, lui dit-il en lui donnant la robe contestée ; c’est moi qui ai tort de ne vous l’avoir pas donnée d’abord, et de n’avoir pas profité de l’occasion de faire une action louable, en vous faisant plaisir. Farez, honteux de l’honnêteté de Mariez, ne savait plus s’il devait l’accepter, mais enfin par ordre du précepteur il l’accepta.

§ 51

Alors le jeune Cyrus dit à Zoros : Je vois présentement à merveille ce que j’aurais dû faire ; je devais rendre justice exacte à Mariez, et lui conseiller en même temps de faire une action d’autant plus généreuse que Farez ne la méritait pas.

§ 52

C’est ainsi que se termina ce fameux jugement. Les étrangers se retirèrent dans l’admiration de ce qu’ils venaient de voir de la grande prudence du précepteur, de la docilité des écoliers, et de leur grand progrès dans la vertu.

§ 53

Voilà de ces scènes publiques qu’on ne saurait trop multiplier parmi les écoliers ; parce qu’elles leur font beaucoup plus d’impression que de simples discours de morale, et parce qu’elles font connaître et respecter la justice à la jeunesse.

§ 54

Quelque savant exact sur des circonstances inutiles et puériles me reprochera peut-être que j’embellis l’histoire que Xénophon nous a conservée, mais le bon citoyen ne me fera jamais un pareil reproche. C’est que nous ne saurions jamais faire un meilleur usage des faits qu’en les faisant servir par l’invention des scènes à rendre les hommes plus prudents, plus justes et plus bienfaisants. Mais ce trait d’histoire démontre toujours que les scènes si utiles aux jeunes gens, pour faire faire aux vertus plus d’impression sur leur esprit, montrent la nécessité des collèges et des condisciples.

V
Importance des répétitions fréquentes. Importance de diversifier les répétitions

§ 55

L’homme n’est qu’un composé de différentes habitudes ; et ce qui fait la grande différence de mérite entre les hommes, c’est la grande différence de prix de leurs principales habitudes. Le cœur a ses habitudes, ce sont ses vertus et ses vices. L’esprit a les siennes, ce sont ses sciences, ses arts, ses opinions, ses erreurs, ses différents talents. Par exemple :

§ 56

L’habitude à craindre de se tromper, à suspendre son jugement, à ne pas précipiter sa résolution, à consulter les sages fait le prudent.

§ 57

L’habitude aux fréquentes actions, aux fréquents discours de justice, l’habitude à obéir promptement et exactement au supérieur fait l’homme juste. Si je mets l’obéissance au supérieur comme partie de la justice, c’est que vous, supérieur, vous trouveriez très mauvais que votre inférieur ne vous obéît pas promptement.

§ 58

L’habitude à faire souvent des actions de politesse, d’indulgence, de patience, de libéralité, de douceur, de complaisance fait l’homme bienfaisant.

§ 59

L’habitude à lire, à méditer, à composer des démonstrations sur les différentes parties de la science du gouvernement fait la politique.

§ 60

L’habitude à agir sans délibérer, l’habitude à croire toujours nos pareils sans jamais examiner leurs raisons de crédibilité fait l’homme crédule, imprudent, léger, inconstant. Or l’inconstance est, de tous les vices, celui qui diminue le plus l’autorité royale.

§ 61

L’habitude aux réponses brusques, offensantes, aux paroles injurieuses, l’habitude à désobéir, à blâmer, à médire, à railler fait l’écolier turbulent et injuste.

§ 62

L’habitude à des réponses, à des manières honnêtes, polies, gracieuses, douces, l’habitude à pardonner ce qui nous déplaît dans les autres, sans nous en plaindre, l’habitude à prêter, à donner, à offrir, à excuser, à louer fait l’homme d’un commerce aimable et désirable, en un mot fait le bienfaisant.

§ 63

En général ce sont toujours nos actions et nos jugements, lorsqu’ils ont été longtemps et souvent répétés, qui font nos habitudes.

§ 64

De là il suit qu’il est de la dernière importance pour la bonne éducation de faire répéter souvent à l’écolier des actions de prudence, de justice, de bienfaisance.

§ 65

De là il suit qu’à l’égard des sciences, le dauphin ne saurait être trop exercé à tout ce qu’il est obligé de savoir, comme homme ; et surtout à la connaissance des faits et des principes de la science du gouvernement, qu’il est obligé d’étudier comme dauphin, c’est-à-dire comme roi futur.

§ 66

De là il suit que comme il lui est plus important d’être prudent, juste et bienfaisant, durant tous les jours de sa vie, que d’être savant ou habile dans l’astronomie, ou dans la géométrie, ou dans la musique, ou dans la peinture, etc., il faut l’exercer durant beaucoup plus d’heures par jour à ces vertus qu’à de pareilles sciences, ou à de pareils talents, qu’il faut laisser perfectionner aux particuliers.

§ 67

De là il suit que comme il pourra devenir beaucoup plus bienfaisant envers ses sujets à proportion qu’il deviendra savant dans l’art de bien gouverner, il faut lui faire faire dans cet art, dans cette science, le plus grand progrès qu’il y puisse faire durant son éducation : afin qu’au sortir du collège il entende, avec facilité et avec plaisir, tous les bons mémoires politiques ; afin qu’il soit bon estimateur de leur importance, et bon juge de la solidité de leurs démonstrations ; et afin qu’il puisse assister, avec plus d’utilité et de plaisir, aux conseils, lorsqu’il y sera appelé.

§ 68

Un grand État peut être considéré comme une grande machine, que le roi doit faire mouvoir par différents ressorts de différente nature. Il faut donc que celui qui doit devenir roi connaisse toutes les parties principales de sa machine, c’est-à-dire tous les différents emplois, et les récompenses honorables et utiles distribuées avec justice et réputation de justice à tous les officiers publics. Il faut qu’il sache remédier aux roues, qui cessent d’être bien engrenées les unes avec les autres, par la subordination entre officiers. Or si dès l’enfance il n’est pas exercé à connaître chaque partie principale de son État, et la manière dont elle est liée, et pour ainsi dire engrenée avec les autres, il ne pourra jamais bien apprendre l’art de bien gouverner. Il ne pourra jamais bien mettre à profit les lumières des autres, ni les connaissances que lui apporteront ses propres expériences journalières. Il se trouvera découragé par la grande quantité de faits qu’il devrait avoir appris et retenus dès sa première jeunesse, et que ses ministres supposent qu’il sait, et qu’il ne sait point, et sera dans la nécessité de s’abandonner à un ministre général.

§ 69

Toute l’éducation du dauphin ne doit donc être, pour ainsi dire, qu’une suite continuelle de répétitions, ou d’actions, ou de discours ; mais comme les répétitions ne feraient plus de plaisir à l’écolier, et même l’ennuieraient, si on ne lui présentait, pour ainsi dire, les mêmes viandes sous différents ragoûts, il est nécessaire que ces répétitions ne soient pas entièrement les mêmes, et c’est pour cela qu’il faut mettre en œuvre les interrogations entre écoliers, les disputes, les scènes entre eux, les récits par mémoire, les petites louanges pour ceux qui répondent bien, les petits blâmes, les petites moqueries contre ceux qui répondent mal par négligence ou par inattention. En général les maîtres ne sauraient trop inventer de manières pour déguiser les répétitions, et pour leur donner quelque air de nouveauté : car c’est la nouveauté qui plaît, et le plaisir, comme la douleur, fait une impression profonde sur la mémoire.

VI
Importance de rendre le dauphin fort juste et fort bienfaisant

§ 70

Il faut viser à rendre le dauphin vertueux, laborieux et habile politique : car le roi vertueux sans habileté ne procure pas à ses sujets tous les avantages qu’il leur procurerait avec de l’habileté dans la science du gouvernement ; et le roi juste, faute d’habileté et d’application, prête souvent son autorité à un ministre injuste, et qui pour son intérêt particulier prend de très mauvais partis pour les intérêts du public.

§ 71

Mais ce serait encore pis de la moitié, s’il avait des talents du côté de l’esprit, sans être ni juste, ni bienfaisant, comme Tibère qui entendait assez mal ses vrais intérêts, pour ne travailler que pour lui seul, aux dépens de la vie et des biens de ses sujets6.

§ 72

De là il suit que du nombre des huit ou dix heures d’éducation par jour, il faut en employer au moins le quart à augmenter les vertus religieuses du dauphin, le quart à la science du gouvernement, et seulement la moitié aux langues, aux arts et aux autres sciences.

§ 73

Mais il arrivera souvent que la même étude, le même quart d’heure, servira à ces trois objets en même temps ; car par exemple dans la scène du jugement de Cyrus, l’écolier apprend à connaître un fait d’histoire qui le mène à la chronologie de la monarchie des Perses et du règne de Cyrus, à la géographie de l’Asie, à la connaissance de ce qui est juste, à la démonstration de l’injustice d’un jugement injuste, à l’application des premiers principes de la justice spéculative à la justice pratique.

§ 74

L’écolier craint de tomber dans une pareille honte où tomba Cyrus, pour avoir si mal jugé, et avec précipitation ; il sent de l’admiration pour la grandeur de courage de Cyrus, qui avoue sa faute sans s’excuser, et qui a attention à remercier son gouverneur de l’en avoir fait apercevoir : il est ainsi porté à imiter Cyrus, et même Farez, qui de lui-même, pénétré de l’injustice de sa prétention et de son procédé, va faire sur-le-champ une réparation entière et publique à Mariez qu’il avait offensé.

§ 75

L’écolier prend même de l’inclination pour Mariez, qui, honteux d’avoir laissé passer une occasion heureuse de faire une action noble et fort louable, court à son camarade pour le prier d’accepter la même robe qu’il lui avait disputée auparavant avec tant de chaleur.

§ 76

On peut ensuite demander aux écoliers auquel des trois ils choisiraient de ressembler ; car il faut souvent faire pareilles questions aux écoliers, pour leur apprendre à bien juger du degré de mérite des actions.

§ 77

Si ces scènes vertueuses païennes ne laissent pas de porter avec force à la pratique de la vertu, avec quelle force n’y porteraient point les scènes vertueuses et religieuses, tant pour éviter l’Enfer en évitant les injustices que pour obtenir le Paradis en pratiquant des actions de bienfaisance pour plaire à Dieu.

§ 78

Si Farez, seulement pour faire finir le mal de la honte que lui cause une injustice évidente et devenue publique, rend la robe qui ne lui appartenait pas : combien aurait-il été éloigné de l’ôter à Mariez ? S’il avait été instruit par une raison plus éclairée de l’existence d’un Être tout-puissant, souverainement sage, juste et bienfaisant, et de l’immortalité de l’âme, et par conséquent de la punition des injustes, et de la récompense des bienfaisants dans la seconde vie, et s’il avait su que ces sortes d’injustices déplaisent à Dieu, et méritent d’être punies en enfer.

§ 79

Si Mariez, seulement pour le plaisir et la gloire de faire publiquement une action digne de louanges, prie Farez d’accepter sa robe, n’aurait-il pas, avant que de se plaindre, saisi l’occasion de faire un présent de son droit à Mariez, s’il avait été instruit que ce sont de pareilles actions de bienfaisance qui plaisent le plus à Dieu, et qui méritent davantage le Paradis ?

§ 80

Au reste il n’y a personne qui ne sente qu’un simple récit de cette histoire est très instructif pour les écoliers ; mais que si l’on en composait une scène exprès, et si on la leur faisait bien jouer entre eux, elle leur ferait une tout autre impression, et surtout aux écoliers qui le joueraient7.

§ 81

Il serait à souhaiter qu’il y eût toutes les semaines de pareilles scènes aussi instructives, et deux jours par mois pour les jouer. Il est vrai qu’il faut du temps pour les préparer ; mais le précepteur, les deux répétiteurs du dauphin, et les trois ou quatre répétiteurs des autres condisciples, le précepteur et le répétiteur de supplément, peuvent être nommés deux ou trois ans avant l’éducation, pour faire leurs scènes et leurs autres préparatifs dans des conférences.

VII
Combien il est important que le dauphin ait une grande habitude à faire facilement les démonstrations des quatre principales maximes de la science du gouvernement, et à répondre solidement aux objections

§ 82

Il ne faut pas prétendre enseigner au dauphin, durant son éducation, le détail immense de toutes les parties de la politique. Aucun homme, quelque intelligent, quelque laborieux, quelque longue que soit la vie, ne peut prétendre au plus que de connaître tous les détails d’une ou deux parties de la science du gouvernement ; par exemple, tous les détails de la marine, et du commerce maritime avec les étrangers. Mais il faut qu’il connaisse les principes généraux, sur lesquels chaque bureau fonde ses décisions sur les affaires particulières, qui regardent la partie du gouvernement dont il est chargé : et il suffit au roi de pouvoir consulter commodément, sur toutes sortes de matières, tous les bureaux composés de gens très éclairés, chacun sur les matières particulières du bureau.

§ 83

On peut bien dire que la science du gouvernement sera connue tout entière, et dans tous ses détails, par le total des douze ou quinze bureaux du Conseil ; mais aucun des membres de ce Conseil ne la peut connaître tout entière, dans tous les détails de toutes les parties.

§ 84

Le point principal est que le dauphin apprenne, le long de son éducation, à sentir toute la force de la démonstration de la principale maxime qui regarde le gouvernement par rapport au dehors, et les trois autres maximes principales qui regardent la manière de bien gouverner le dedans de l’État.

§ 85

Or le précepteur, avec le secours des répétitions journalières des condisciples, peut facilement venir à bout, non seulement de lui démontrer et de lui faire démontrer à ses condisciples ces quatre maximes fondamentales, mais encore de lui faire acquérir une très grande facilité à faire en une demi-heure une démonstration générale, composée de plusieurs démonstrations particulières évidentes, fondées elles-mêmes sur des principes évidents par eux-mêmes, tant pour le gouvernement du dehors que pour le gouvernement du dedans.

§ 86

On dit que le cardinal Mazarin, peu de temps avant que de mourir, tint au roi Louis XIV un discours fort sensé8, et propre à lui persuader qu’il ne devait jamais songer à agrandir son royaume par des conquêtes ; mais à le rendre plus riche, plus abondant, et mieux policé, et à devenir le médiateur des différends des princes ses voisins, pour les empêcher par son autorité de préférer la voie de la guerre à la voie de l’arbitrage.

§ 87

Ce discours était très sage, il eût été facile de lui démontrer les grands avantages de ce conseil, et combien le parti contraire lui attirerait de malheurs. Mais ce ministre n’avait pas pris les mesures efficaces pour faire adopter son conseil par ce prince, pour toute sa vie. Il eût fallu lui faire acquérir, durant son éducation, une forte habitude à démontrer facilement la solidité de ce conseil : car sans une longue et forte habitude à cette démonstration, un jeune prince se trouvant environné de jeunes étourdis, enivrés de l’illusion de cette sorte d’ambition vulgaire qui met l’honneur et la gloire, non à faire un bon usage de son pouvoir présent, mais seulement à l’augmentation perpétuelle de ce pouvoir, malgré la première règle de l’équité naturelle, le conseil du cardinal n’eut aucun effet dans la conduite que Louis XIV tint dans plusieurs entreprises contre ses voisins, et dont depuis il se repentit, et dont il témoigna courageusement sa repentance au roi régnant et à tous les assistants au lit de la mort9.

§ 88

Cette forte habitude à sentir la justice, l’utilité et la beauté de ce conseil l’aurait sûrement détourné de sa première guerre de 1667, qui fut la source de toutes les autres guerres qu’il entreprit, et de celles que ses voisins lui firent en 1689 et en 170210. Il aurait ainsi évité pour lui, pour nous, et pour toute l’Europe, de très grands malheurs ; et aurait eu la joie de voir sans guerres son petit-fils établi tranquillement sur toutes les parties du royaume d’Espagne, avec l’approbation de toute l’Europe, sans causer aucune inquiétude à ses voisins ; parce qu’il se serait montré très juste, et par conséquent très pacifique ; et qu’il aurait pris volontiers de concert avec eux des engagements indissolubles pour maintenir toujours chacun d’eux, par l’établissement de la Diète européenne, dans la possession de tout ce qu’ils possédaient.

VIII
Division de l’ouvrage

§ 89

Si celui qui médite sur le meilleur projet d’éducation d’un dauphin avait bien devant les yeux les différentes habitudes qu’il doit se proposer de donner au dauphin, s’il les avait bien rangées selon leur importance, il lui serait facile de voir quelles habitudes il doit préférer aux autres dans le cours de l’éducation ; il saurait qui sont celles qui demandent, dans la journée ou dans la semaine, le double ou le triple des heures que demandent les habitudes qui sont du double ou du triple moins importantes.

§ 90

J’exposerai donc dans le premier chapitre les principales habitudes que l’on doit se proposer de donner au dauphin, pour augmenter en même temps son bonheur et le bonheur de ses sujets futurs. Je marquerai même, autant que je pourrai, la différente importance de ces différentes habitudes.

§ 91

Dans le second j’exposerai les moyens généraux et les moyens particuliers et subordonnés les plus faciles et les plus efficaces pour former et pour fortifier durant le temps de l’éducation chacune de ces habitudes.

§ 92

La plupart de nos jeunes gens au sortir du collège n’ont pas assez d’occupations sérieuses par rapport à la profession que chacun veut embrasser, jusqu’à ce qu’ils soient devenus chefs de famille. Je ferai une observation sur ce sujet, et particulièrement sur les différentes occupations et sur les différents amusements d’un dauphin de 17 ou 18 ans, qui craint non seulement la honte d’être mis un jour par la postérité entre ce grand nombre de souverains fainéants et méprisables, sous le règne desquels il ne s’est fait rien de grand et de digne de mémoire pour l’utilité publique, et qui veut encore prendre dans sa jeunesse des mesures justes pour se distinguer entre les grands rois dans un âge plus avancé.

§ 93

Enfin dans le troisième chapitre je répondrai aux objections, j’éclaircirai les difficultés que les lecteurs auront pu rencontrer dans l’examen de cet ouvrage.

§ 94

C’est tout ce qui est au pouvoir du particulier, qui n’a en partage que le calme et le loisir nécessaires pour approfondir les matières : afin de soulager ceux qui ont assez d’autorité pour exécuter les bons projets, mais qui étant emportés par le courant impétueux et perpétuel des affaires publiques journalières, n’ont ni le loisir ni le calme nécessaires, soit pour méditer, soit pour faire eux-mêmes des découvertes, soit pour en pénétrer l’importance et la solidité, soit pour préparer les moyens les plus propres pour les mettre en exécution.

CHAPITRE PREMIER
Habitudes les plus importantes que l’on doit se proposer de procurer aux dauphins, et aux autres princes héréditaires

§ 95

Les trois habitudes les plus importantes que le dauphin puisse acquérir durant son éducation, pour augmenter son propre bonheur et celui de ses sujets, c’est :

§ 96

1o Une grande habitude à la prudence.

§ 97

2o Une grande habitude à la justice.

§ 98

3o Une grande habitude à la bienfaisance.

§ 99

Je vais expliquer en quoi consistent ces trois habitudes, je montrerai d’abord combien elles sont souhaitables ; et dans le chapitre suivant, j’examinerai quels sont les meilleurs moyens de les procurer au dauphin.

Grande habitude à la prudence très souhaitable dans le dauphin

§ 100

La prudence en général demande :

§ 101

1o Beaucoup de modération dans les passions. Car comment un homme violemment emporté par la colère, par la fureur, pourrait-il alors agir avec prudence ?

§ 102

2o Elle demande la connaissance de beaucoup de vérités.

§ 103

Mais la prudence du dauphin, en particulier, demande encore la connaissance et la certitude parfaite des quatre maximes principales de la science du gouvernement, qui est propre de sa condition.

§ 104

Le prudent néglige les vérités, les connaissances, les talents propres des autres professions, comme moins utiles pour lui ; et s’applique à acquérir les vérités, les connaissances, les talents qui lui sont les plus utiles dans sa profession, dans sa condition. Ainsi le dauphin doit particulièrement s’appliquer à la science du gouvernement, lui qui doit se proposer de bien gouverner ; et dans cette science, il doit particulièrement acquérir l’habitude de se démontrer, et de démontrer facilement aux autres, les quatre principales maximes de cette science ; l’une pour le bon gouvernement du dehors, et les trois autres pour le bon gouvernement du dedans.

Causes de la prudence et de l’imprudence

§ 105

1o L’habitude à suspendre son jugement sur la vérité d’une proposition, avant que de juger.

§ 106

2o L’habitude à examiner et à balancer le pour et le contre, les avantages et les désavantages de deux partis opposés, avant que de choisir.

§ 107

3o L’habitude à consulter ou les plus sages, ou les plus habiles en chaque matière, avant que de se déterminer.

§ 108

Je dis, avant le jugement, avant le choix. Car quand on a jugé et choisi, si l’on s’est trompé, on a incomparablement plus de peine à revenir de son erreur après ce jugement, après ce choix déclaré, qu’à éviter cette erreur, ou ce mauvais choix, quand on ne l’a point encore adoptée, ou comme vérité, ou comme le meilleur parti. Voilà pourquoi on ne saurait trop accoutumer les enfants au doute, à la suspension, et aux réponses qui marquent du doute.

§ 109

Par la suspension, par l’examen et par la consultation, l’écolier apprendra à estimer avec plus de justesse ce qui est fort estimable, et à mépriser avec plus de justesse ce qui est méprisable en comparaison du très estimable ; et par l’habitude à modérer son impatience et ses autres passions, il apprendra à suspendre sa résolution, jusqu’à ce que son âme soit calmée. Voilà ce qu’on doit appeler habitudes à la prudence.

§ 110

L’habitude à juger avec précipitation de la vérité d’une proposition, sur la première apparence ; l’habitude à choisir un parti, sans avoir suffisamment pesé et calculé les raisons pour et contre ; l’habitude à se déterminer, sans consulter ou les plus sages, ou les plus habiles en chaque profession ; l’habitude à estimer peu ce qui est fort estimable, à estimer beaucoup ce qui n’est que peu estimable et peu durable ; l’habitude à l’impatience, et à ne point résister aux autres passions : voilà ce qui rend imprudent, et ce qui multiplie les malheurs de l’imprudent, et de ceux qui sont sous son gouvernement.

§ 111

L’impatience ne permet presque aucun examen ; ainsi on se détermine au premier parti qui vient à l’esprit, sans examiner s’il est le plus avantageux, et s’il n’est pas au contraire très désavantageux. Le plaisir que font les passions, le plaisir vif dans ceux qui sont d’une grande sensibilité, et qui n’ont point acquis une forte habitude à résister à l’impatience, cette espèce d’enivrement où l’âme se trouve par son extrême sensibilité, ne lui permet pas de songer à autre chose qu’aux moyens ou de se venger, ou de satisfaire plus promptement sa passion, sans examiner ce que ce plaisir doit lui coûter de maux.

§ 112

Le malheureux qui doit ses malheurs à son imprudence prouve qu’il a pris pour sa conduite la fausse maxime : Quand on obtient ce que l’on désire, qu’importe à quel prix.

Maxime de prudence commune à tous les hommes

§ 113

Une des principales maximes de la prudence, c’est celle-ci : Usez tellement des plaisirs présents qu’ils ne vous empêchent point de goûter les plaisirs futurs11.

§ 114

Il faut que le précepteur, par divers exemples d’imprudence des écoliers dans leurs diverses intempérances à la table, aux jeux, à l’étude même, leur en fasse faire des applications journalières, tant par rapport à la première vie que par rapport à la vie future.

§ 115

Dans un particulier, la prudence ne regarde que son propre bonheur. Mais s’il est père de famille, elle regarde encore le bonheur de sa famille. S’il est supérieur d’une grande communauté, elle regarde le bonheur de cette communauté. S’il est magistrat de police, elle regarde le bonheur des citoyens de sa ville. S’il est roi, elle regarde non seulement son propre bonheur, mais encore le bonheur de tous les sujets. Ainsi il est très important qu’il ait, et de la modération dans ses désirs, et les talents de sa profession.

§ 116

Les sujets sont donc fort intéressés à la grande augmentation de l’habitude du dauphin à la suspension, à l’examen, à la consultation, à la patience dans ce qui déplaît, et à la modération des passions dans la colère et dans les plaisirs ; mais surtout à l’habitude à la consultation des plus sages qui savent le mieux le véritable prix des choses, et des plus habiles qui connaissent mieux les affaires, et les expédient pour les bien gouverner : et encore faut-il le plus souvent donner aux consultés le loisir de tout examiner, avant que de donner leur avis.

§ 117

En général il faut que le précepteur fasse toujours sentir au dauphin, par des exemples, qu’on ne lui conseille les diverses pratiques de la prudence et des autres vertus que pour diminuer ses maux et augmenter ses plaisirs, c’est-à-dire pour rendre sa vie à tout prendre plus heureuse ; il écoutera alors les instructions avec beaucoup plus de plaisir, et par conséquent avec plus de profit.

Prudence religieuse

§ 118

Comme on ne saurait ni être heureux, ni rendre les autres heureux en ce monde, sans de fortes habitudes à l’observation de la justice et à la pratique de la bienfaisance, la prudence humaine et commune conseille la pratique de ces deux vertus. Mais on peut encore les pratiquer par un motif beaucoup plus fort, et beaucoup plus élevé, c’est-à-dire pour imiter davantage l’Être souverainement juste et bienfaisant, pour lui plaire, et pour en obtenir un bonheur infiniment plus grand dans la seconde vie. Alors cette prudence est sublime, à cause de la sublimité de son motif.

§ 119

Si je propose l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance comme les moyens les plus sûrs et les plus efficaces pour nous rendre heureux dans nos deux vies, je ne propose rien dont les plus sages et les plus sensés ne conviennent, et qu’il ne soit facile de démontrer. Or le bonheur, et le plus grand bonheur, n’est-ce pas l’unique objet de l’homme prudent ? de sorte que l’on peut dire que les hommes du monde les plus prudents, ce sont toujours les plus justes et les plus bienfaisants.

§ 120

Les chrétiens les plus parfaits sont ceux qui se conduisent le mieux tous les jours, suivant leurs plus grands intérêts ; qui souhaitent le plus le paradis ; et qui, pour être plus sûrs de l’obtenir, sont plus justes et plus bienfaisants que leurs pareils durant leur première vie, pour plaire à l’Être souverainement bienfaisant. Voilà pourquoi les chrétiens les plus parfaits sont les hommes du monde les plus désirables dans la société : et si quelques-uns ne sont pas désirables de certains côtés, c’est qu’ils ne sont pas parfaits.

§ 121

Il est encore de la prudence du dauphin d’acquérir diverses connaissances dans les arts et les sciences, et d’y faire des progrès à proportion de leur utilité par rapport à sa condition : par exemple, quelque chose de la géométrie spéculative et pratique, quelque chose de l’anatomie en cire colorée12, quelque chose de l’économie, de l’arithmétique, quelque chose de la physique ordinaire et de la physique expérimentale, quelque chose de la médecine, de la chimie curieuse13 et médicinale, de la géographie, de l’histoire universelle, de l’histoire de France, de la chronologie, quelque chose de l’éloquence, quelque chose de la langue latine, et assez pour l’entendre et pour la traduire, quelque chose des belles-lettres françaises et des pièces de théâtre, quelque chose des beaux-arts, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la gravure, de l’architecture, quelque chose de la jurisprudence, de la navigation, des fortifications, des exercices du corps, des exercices militaires ; et surtout il faut qu’il acquière une grande habitude à raisonner juste, c’est-à-dire conséquemment, et qu’il acquière une grande facilité à remarquer les faux raisonnements et les fausses conséquences. Rien ne distingue plus un esprit qu’une grande justesse. Nous n’avons point encore d’histoire politique de France où l’on marque bien les fautes de politique des rois et des ministres.

§ 122

Si je ne parle point ici ni de théologie, ni du catéchisme, ni de la morale, c’est que le précepteur les enseignera aux écoliers, en leur faisant pratiquer journellement la justice et la bienfaisance chrétienne dont je vais parler ; et lui et le répétiteur emploieront tous les jours chacun une demi-heure le matin, et une demi-heure après dîner, c’est-à-dire deux heures (qui seront le quart du temps de l’éducation), à la pratique de ces vertus, et à l’étude de la morale ; ils emploieront l’autre quart de ce temps, c’est-à-dire deux heures, à lui enseigner des faits et des vérités qui regardent les diverses parties de la science du gouvernement, qui seront à la portée de son esprit dans chaque âge et dans chaque classe.

§ 123

Enfin ils emploieront les autres quatre heures, c’est-à-dire la moitié des heures de l’éducation, aux exercices sur les autres parties des sciences et des arts dont je viens de parler, et de ceux que je puis avoir omis.

§ 124

Il est vrai que les exercices sur plusieurs de ces arts et de ces sciences ne se commenceront qu’à douze ans ; il est vrai aussi que les exercices de quelques-unes de ces sciences ne se feront que deux ou trois jours de la semaine ; mais cependant assez pour rendre les écoliers beaucoup plus instruits de ces sciences dans le collège du dauphin, lorsqu’ils en sortiront, que s’ils sortaient des autres collèges. 1o Parce que les méthodes seront et deviendront tous les jours meilleures. 2o Parce que les exercices ne seront point discontinués, ou le seront beaucoup moins. 3o Parce que l’on emploiera beaucoup moins de temps au latin et au grec. 4o Parce que les écoliers auront toujours de meilleurs répétiteurs, et en nombre suffisant.

La politique fait une partie principale de la prudence propre à la condition du dauphin

§ 125

L’objet général de la prudence du roi dans le gouvernement, c’est le dessein louable d’imiter la sagesse, la justice et la bienfaisance de l’Être souverainement sage, juste et bienfaisant ; c’est le plaisir de voir que par ses justes mesures ses sujets sont devenus beaucoup plus heureux qu’ils n’étaient, et beaucoup plus heureux que les sujets des autres souverains. Et comme la science du gouvernement a le même objet, il s’ensuit qu’il est de la prudence du dauphin de devenir le plus habile qu’il pourra dans cette science ; et qu’il ne doit étudier les autres sciences et les autres arts qu’à proportion qu’ils pourront lui être utiles pour avancer dans la science de sa condition.

§ 126

Le dauphin ne peut pas, durant son éducation, devenir savant dans toutes les parties de tous les détails de cette science ; mais il peut facilement apprendre à démontrer, avec évidence et avec certitude, quatre maximes générales qui lui serviront de règles sûres et suffisantes, l’une pour gouverner avec succès les affaires du dehors, les trois autres pour les affaires du dedans de l’État ; et cela tant pour l’augmentation de son propre bonheur que pour l’augmentation du bonheur de ses sujets.

But principal de l’éducation du dauphin réduit à lui enseigner à démontrer la vérité d’une maxime de morale, et la vérité de quatre maximes de politique

§ 127

Le dauphin dans son éducation peut apprendre à se conduire sagement lui-même par une seule bonne maxime de morale, et à conduire sagement ses sujets par quatre principales maximes de politique.

Maxime de morale

§ 128

Les hommes ne sont grands, ne sont louables et estimables qu’à proportion qu’ils sont bienfaisants envers un plus grand nombre de familles, pour plaire à Dieu, et pour en obtenir le paradis. Ils sont méprisables, blâmables, odieux, et méritent les punitions de la vie future, à proportion que par leurs injustices ils causent de grands maux au plus grand nombre de familles.

Éclaircissement

§ 129

Il y a des choses qui par elles-mêmes ne sont ni louables ni blâmables, et qui deviennent louables quand on en fait un usage louable, et blâmables quand on en fait un usage blâmable.

§ 130

Telles sont certaines qualités extérieures, les richesses, la faveur, le crédit, le pouvoir que donnent les places éminentes de magistrat, de ministre, de souverain.

§ 131

Telles sont encore certaines qualités intérieures, l’étendue et la justesse de l’esprit, un courage ardent et constant, et de grands talents.

§ 132

Il y a par exemple des scélérats qui font un mauvais emploi de toutes ces qualités, tant intérieures qu’extérieures ; et qui sont d’autant plus blâmables, d’autant plus odieux, qu’ils causent plus de grands maux par leur grande puissance, et par la grandeur de leur courage.

§ 133

Qu’y a-t-il donc dans l’homme qui soit digne de blâme ? Ce sont les offenses, les actions injustes.

§ 134

Qu’y a-t-il dans l’homme qui soit digne de louanges ? Ce sont les actions de bienfaisance.

§ 135

Qu’y a-t-il dans l’homme qui ne soit digne ni de blâme ni de louange ? Ce sont des actions qui ne sont ni injustes ni bienfaisantes.

§ 136

Qui sont les actions les plus blâmables ? Ce sont les actions injustes, qui causent de plus grands maux à un plus grand nombre de familles.

§ 137

Qui sont les actions les plus louables ? Ce sont celles qui sont les plus difficiles, et qui procurent de plus grands biens à un plus grand nombre de familles.

§ 138

De là il suit que pour former un grand homme, il faut avoir pour qualités intérieures 1º un esprit d’une grande étendue et d’une grande justesse, c’est-à-dire de grands talents. 2º Il faut un courage très ardent et très constant, pour former des entreprises très difficiles et très utiles aux autres. 3º Il faut un grand désir de surpasser de beaucoup ses pareils dans l’usage de ces qualités, pour délivrer ses concitoyens de grands maux, et pour leur procurer de grands bienfaits.

§ 139

Il faut donc que le précepteur, dans la lecture des vies des grands hommes illustres, qui sera la principale base de l’éducation du dauphin, enseigne à ses disciples à faire une application journalière de ces vérités, en jugeant des actions des bons et des méchants, et combien les unes méritent de louanges et d’amour, et les autres de blâme et d’horreur.

§ 140

Si le dauphin, pendant ses six années d’éducation, apprend à porter des jugements sains sur le mérite ou le démérite de toutes les actions des hommes, il aura appris ce qu’il y a de plus important à apprendre pour la conduite de la vie : et c’est là proprement la science de la sagesse, sans laquelle il ne saura jamais estimer les choses de la vie ce qu’elles valent.

Quatre maximes principales de politique

§ 141

Il y a deux sortes d’affaires dans le gouvernement : les affaires qui regardent le dedans de l’État, et les affaires qui regardent le dehors, c’est-à-dire les nations ou voisines ou éloignées.

§ 142

Il gouvernera toujours toutes les affaires du dehors et du dedans avec le plus grand succès, si on lui apprend à démontrer avec facilité la vérité des quatre maximes suivantes.

Maxime principale pour le gouvernement du dehors

§ 143

Il est incomparablement plus avantageux à un roi, quelque puissant qu’il puisse être, soit pour la diminution des dépenses et l’augmentation de ses revenus, soit pour l’augmentation de sa réputation, soit pour l’augmentation de la sûreté de sa maison sur le trône durant les temps d’affaiblissement, soit pour se procurer une plus grande tranquillité durant sa vie, soit pour procurer à ses sujets et aux autres nations une très grande augmentation de bonheur, pour plaire à Dieu et pour obtenir le paradis, de signer les cinq articles fondamentaux d’une paix générale, d’une alliance solide, et d’une Diète européenne perpétuelle avec les souverains d’Europe, pour terminer toujours sans guerre leurs contestations, pour être garants réciproques de l’exécution de toutes leurs promesses mutuelles, et pour se maintenir tous, et toujours, réciproquement dans leurs possessions actuelles, que de ne les pas signer.

Éclaircissement

§ 144

Il n’est pas difficile de voir que toutes les affaires avec les étrangers aboutissent à des traités, à l’exécution des traités, et à terminer paisiblement par la voie la moins coûteuse leurs différends mutuels ; et que par conséquent toutes les négociations, ou sont frivoles et sans exécution, ou aboutissent à celle-ci, qui seule peut rendre tout stable et tout solide.

§ 145

Je montrerai, dans le chapitre suivant, qu’il sera facile au précepteur et aux répétiteurs de démontrer cette maxime au dauphin durant son éducation, et de faire en sorte qu’il la voie toujours très évidente dans toutes ses parties, qu’il sache répondre facilement et solidement à toutes les objections, et qu’il ne puisse jamais par l’effet d’aucune passion en révoquer en doute la moindre partie. Et voilà ce qu’opéreront le grand nombre de répétitions de cette démonstration faites au dauphin et par le dauphin, sous des formes différentes. J’ai démontré, dans le Projet de paix perpétuelle, les différentes parties de cette maxime du dehors.

Trois maximes essentielles pour gouverner le dedans du royaume avec une grande prudence, et par conséquent avec un grand succès

§ 146

1o Un roi ne saurait employer des moyens trop efficaces pour exciter, dans tous les temps, les meilleurs esprits du royaume à devenir plus habiles politiques, et à faire tous les jours des découvertes importantes dans les points de pratique de la science du gouvernement.

§ 147

2o Un roi ne saurait prendre des mesures trop sûres pour composer son Conseil de nombre suffisant de bureaux, composés eux-mêmes de dix ou douze hommes des plus laborieux, des plus intelligents, et des plus vertueux ; et pour cet effet il ne saurait se servir d’une meilleure méthode que celle du scrutin, quand elle aura été perfectionnée, soit pour fortifier l’émulation au travail entre pareils, soit pour faire toujours passer les meilleurs sujets des classes inférieures aux classes supérieures, non seulement dans le Conseil, mais encore dans la guerre, dans la magistrature, dans le clergé, dans les finances, dans le commerce, etc.

§ 148

3o Un roi pour rendre ses sujets plus heureux dans cette vie, et souverainement heureux dans la vie future, ne saurait trop s’appliquer à tourner l’éducation des collèges vers les pratiques et vers les habitudes à la vertu.

Éclaircissement

§ 149

Il est visible qu’il est de la dernière importance, pour le bonheur du dauphin et de ses sujets, de lui démontrer ces maximes par différents faits anciens et modernes, et par différentes raisons décisives toujours jointes aux faits historiques.

Grande importance d’avoir toujours présentes les démonstrations de ces maximes de morale et de politique, et de savoir répondre facilement aux objections

§ 150

Ce qui est important au dauphin n’est pas qu’il voie en passant, et comme de la pointe de son esprit, la vérité de ces trois maximes. Elles ne lui serviraient presque de rien dans sa conduite, faute d’avoir contracté une certitude parfaite, par la grande facilité à se rappeler d’un moment à l’autre les principes dont il a tiré ses conclusions démontrées, et ses réponses aux objections. Or cette grande facilité, il ne peut jamais l’acquérir que par une infinité de répétitions dans différentes occasions.

§ 151

C’est par l’effet d’une infinité de répétitions différentes que nous avons appris la langue latine au collège, par les simples efforts de la mémoire ; et nous faisions ces répétitions du latin sans aucun plaisir, sans y voir presque jamais aucune liaison des principes aux conséquences, parce que tout y est arbitraire ; et c’était même sans voir aucune utilité considérable et proportionnée aux difficultés, dans l’acquisition de l’habitude à entendre le latin, à parler latin, à écrire le latin. Au lieu que ce n’est pas la même chose dans l’habitude à ces démonstrations politiques : l’enfant y sentira peu à peu de la liaison des principes aux conséquences, et verra bientôt une grande utilité dans l’acquisition de la science la plus importante de toutes les sciences.

§ 152

Il m’a paru important, pour la commodité du précepteur et de l’écolier, de mettre dans ces cinq maximes générales ce qu’il y a de plus nécessaire au dauphin pour sa conduite particulière, et pour gouverner un jour son État avec un grand succès. Et il ne faudra pas craindre qu’il les oublie jamais, parce qu’il sera forcé durant sa vie de faire usage tous les jours de la maxime de morale, et de se rappeler souvent les principes et les démonstrations des quatre maximes de politique dans les conseils où il assistera, soit comme dauphin, soit comme roi.

§ 153

Ces cinq maximes sont faciles à mettre en dialogues et en scènes intéressantes, à cause des objections et des réponses. Or c’est sans doute la meilleure méthode d’enseigner les enfants, puisqu’elle leur plaît beaucoup davantage, et qu’elle leur fait beaucoup plus d’impression que le simple discours.

§ 154

On peut même les mettre en vers, et mettre ces vers en air facile à chanter : rien n’est minutie, rien n’est à négliger pour s’assurer les effets merveilleux d’une excellente éducation des souverains.

§ 155

Le lecteur peut entrevoir le grand bonheur qui résulterait pour toutes les nations de l’Europe, si chaque État avait des collèges d’où les princes héréditaires et leurs condisciples sortiraient pleinement convaincus de ces maximes principales, toujours prêts à en démontrer la vérité et la grande utilité, et à répondre solidement à toutes les objections.

Différence entre le juste et le bienfaisant

§ 156

Voici la première loi que nous tenons tous de l’Auteur de la nature : Ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place, c’est-à-dire le plus faible ; et lui à la vôtre, c’est-à-dire le plus fort.

§ 157

Cette première loi si raisonnable, si avantageuse, si utile à chaque personne, la base de toute justice, étant appliquée au dauphin, s’étend à deux sortes de personnes. Les uns sont les souverains ses voisins et ses pareils, les autres sont ses inférieurs et ses sujets. Ainsi elle s’étend également au gouvernement du dehors, et au gouvernement du dedans.

§ 158

La différence entre la justice et bienfaisance, c’est que le juste rend tout ce qu’il doit, argent, travail, applications, soins ; il n’exige rien au-delà de ce qui lui est dû.

§ 159

Au lieu que le bienfaisant rend au-delà de ce qu’il doit, et exige moins qu’on ne lui doit.

§ 160

Le juste n’offense personne, ne fait mal à personne, ou répare le mal qu’il a causé innocemment.

§ 161

Le bienfaisant va plus loin, il fait du bien, il donne, et répare avantageusement ce qu’il a causé de mal, en sorte que l’offensé ait à se louer de lui.

§ 162

Le juste ne sera jamais condamné, le bienfaisant sera à jamais récompensé.

La maxime pour le gouvernement avec les souverains voisins est une conséquence nécessaire de la première loi, dictée à tous les hommes par l’Auteur de la nature, pour leur propre bonheur

§ 163

Si le souverain le plus fort prend la voie de la force et des armes, pour se faire justice à lui-même dans la contestation qu’il a avec le souverain son voisin qui est le plus faible, ce plus puissant ne va-t-il pas directement contre la première loi ? Ne faites pas contre un autre, etc. Car si son voisin devenait supérieur en force, celui qui est aujourd’hui le plus puissant voudrait-il alors que son voisin préférât la voie des armes et de la force, à la voie de l’arbitrage des souverains leurs pareils ? Ne trouverait-il pas alors qu’il est injuste de vouloir être ainsi seul juge dans sa propre cause ?

§ 164

Or qu’est-ce qu’opérera la signature des cinq articles fondamentaux d’un arbitrage perpétuel entre souverains, si ce n’est la nécessité indispensable d’observer toujours entre eux cette première loi si importante au bonheur commun de tous les hommes, et l’impossibilité où ils seront désormais de faire impunément des injustices les uns contre les autres ?

§ 165

Qu’est-ce qu’opérera cette impossibilité de faire impunément des injustices à leurs voisins ? Elle opérera pour eux tous une très grande diminution de dépense, un commerce perpétuel, la sûreté de la durée de leur maison sur le trône, une tranquillité perpétuelle pour eux et pour leurs sujets. Voilà ce qui prouve que cette première loi vient d’un Être infiniment bienfaisant, et qui veut nous rendre heureux.

La grande habitude à la justice empêchera toujours le roi juste d’imposer d’autres subsides que des subsides qui seront désirables pour les sujets eux-mêmes

§ 166

Les subsides que paient les peuples paraissent des maux ; mais s’ils les préservent de beaucoup plus grands maux, ce sont réellement des biens désirables pour eux. De même lorsque les subsides procurent aux peuples des biens doubles, triples, quadruples de ce à quoi montent les subsides, il est certain que ce sont des subsides très désirables pour les sujets.

§ 167

Mais quand les subsides nouveaux ne garantissent les peuples d’aucun mal, ou quand ils ne leur procurent aucun bien égal au mal qu’ils leur font souffrir, alors ce sont des subsides odieux. Or un roi qui a acquis une forte habitude à l’observation de la première loi, ne faites point contre un autre, etc., n’imposera jamais des subsides qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît payer s’il était sujet ; et telle est la justice du roi à l’égard de ses sujets.

§ 168

Et de là on voit combien il est souhaitable, pour les voisins et pour les sujets, que le roi contracte dans le temps de son éducation une grande habitude à la justice.

§ 169

De là il suit que le roi voudra être toujours juste dans les choix, et placer par conséquent les meilleurs sujets dans son Conseil et dans les autres emplois publics. Ainsi il établira et perfectionnera la meilleure méthode pour bien choisir, c’est-à-dire la méthode du scrutin, ce qui regarde le gouvernement intérieur.

La grande puissance n’est point estimable en elle-même

§ 170

Il est certain que la grande puissance n’est estimable et aimable dans les hommes qu’autant qu’elle est employée à procurer du bien aux autres hommes ; et qu’elle est très méprisable et très haïssable, quand elle est employée au contraire à faire impunément des injustices.

§ 171

De là il suit que l’habitude que l’on doit le plus souhaiter dans un roi puissant, c’est l’habitude à la bienfaisance.

§ 172

Voici donc le conseil de la bienfaisance. Faites pour un autre, en observant la justice, ce que vous voudriez qu’il fît pour vous, supposé qu’il fût à votre place, et supposé que vous fussiez à la sienne.

§ 173

On ne saurait trop souhaiter de puissance au prince bienfaisant, on ne saurait en souhaiter trop peu au prince injuste.

Les trois maximes fondamentales pour bien gouverner le dedans du royaume sont des conséquences du conseil de la bienfaisance

§ 174

1o Il est évident que si la science du gouvernement a pour fin l’augmentation du bonheur de celui qui gouverne et de ceux qui sont gouvernés, le roi ne saurait trop exciter les meilleurs esprits à étudier et à approfondir toutes les parties de cette science, et à y faire des découvertes importantes.

§ 175

2o Il est évident que le roi ne saurait être trop appliqué à bien former son Conseil, et à y appeler un nombre de conseillers qui suffise au nombre des affaires différentes qui doivent s’y régler.

§ 176

3o Il est certain qu’il ne saurait choisir une méthode trop sûre pour connaître avec sûreté, de trente prétendants de la même classe, les trois qui sont les plus intelligents, les plus laborieux et les plus vertueux ; c’est-à-dire les plus équitables et les plus bienfaisants, pour mettre un de ces trois dans une place vacante de la classe supérieure. Ainsi il y a dans cette maxime du scrutin, d’un côté, justice, et de l’autre, bienfaisance.

§ 177

4o Il est certain que de toutes les méthodes pour connaître avec plus de sûreté qui sont les trois sujets qui ont le plus de supériorité de mérite national, c’est la méthode du scrutin entre trente pareils, entre trente concurrents qui visent à monter à la classe supérieure, lorsque cette méthode sera perfectionnée dans la pratique, comme je l’ai montré ailleurs.

§ 178

5o Il est certain que par cette méthode le Conseil étant composé des plus intelligents, des plus laborieux et des plus vertueux, il n’y aura jamais aucune affaire, soit pour le dehors, soit pour le dedans, qui ne soit discutée et jugée avec toute la prudence et la justice possible ; de sorte que le roi, sans être lui-même ni fort habile ni fort laborieux, pourra gouverner très sagement, et avec un grand succès, en suivant les avis de chaque bureau sur chaque matière.

§ 179

Le bon gouvernement du dedans ne consiste qu’en deux points. Le premier à faire de bons règlements pour les affaires. Le second à bien choisir les officiers publics destinés à faire exécuter ces bons règlements.

§ 180

Entre ces règlements pour les affaires du dedans, il y en a trois généraux. Le règlement pour perfectionner le scrutin, le règlement pour perfectionner les collèges, et le règlement pour faire faire à la science du gouvernement de grands progrès en peu de temps. Or l’on voit que ces trois règlements sont une suite nécessaire du conseil de la bienfaisance. Ce que je m’étais proposé de démontrer.

Conclusion du premier chapitre

§ 181

De là on voit que nous ne saurions jamais rien désirer de plus avantageux dans l’éducation des dauphins, tant pour eux que pour leurs peuples, qu’une grande habitude à la prudence, une grande habitude à la justice et une grande habitude à la bienfaisance. Il ne s’agit présentement que d’indiquer les moyens les plus efficaces de leur procurer, durant leur éducation, ces fortes habitudes : et c’est ce que je vais tâcher de faire, dans le chapitre suivant.

§ 182

Ce que je désirerais pour perfectionner cet ouvrage, ce serait d’avoir des faits historiques que je pusse apporter en preuves de mes propositions. Car les faits joints aux bonnes raisons entrent bien plus dans l’esprit, et les rendent encore plus convaincantes ; mais je ne parle qu’à ceux-là mêmes qui peuvent se passer de ces faits.

CHAPITRE SECOND
Moyens pour procurer aux dauphins de fortes habitudes aux trois principales vertus

§ 183

Quand on se sera bien convaincu que dans l’éducation des dauphins, il n’y a rien de plus important à faire qu’à leur donner de fortes habitudes à la prudence, à la justice et à la bienfaisance, et des habitudes aux mépris et à l’aversion pour les vices opposés, on ne désirera plus que de trouver les moyens les plus faciles et les plus efficaces pour y parvenir.

Conseil du collège

§ 184

Tous les établissements peuvent toujours se perfectionner, pourvu que les principaux membres conspirent tous à ce perfectionnement. Ainsi les répétiteurs d’une classe seront invités de communiquer au précepteur de leur classe leurs observations par écrit, pour perfectionner les pratiques du nouveau système d’éducation ; et s’il les approuve, il les communiquera tous les mois au conseil composé de tous les précepteurs ou régents, et du directeur principal du collège.

Nulle discontinuation dans les exercices

§ 185

Je suppose que dans l’arrangement des exercices corporels et spirituels du collège, il y ait des heures par jour destinées aux jeux et aux autres exercices corporels, et chaque semaine un demi-jour aux scènes vertueuses du collège, où pourraient assister les amis des écoliers et leurs parents, devant lesquels ils répéteront quelques scènes, après qu’on en aura exposé le sujet aux spectateurs : car il faut que les visites des parents soient elles-mêmes utiles aux écoliers, en assistant à ces répétitions ; il est bon qu’il y ait un jour marqué pour ces visites, et qu’il n’y en ait qu’un par semaine.

§ 186

De là il suit qu’ils n’ont pas besoin d’interrompre leurs exercices par les mois de vacances, dans lesquels cessent les répétitions des actes vertueux, des discours qui tendent à faire aimer la vertu, et les connaissances propres à rendre l’esprit plus juste, plus étendu, et plus propre à acquérir de grands talents utiles à la société.

§ 187

Ainsi il faut supprimer un temps dans lequel les causes des habitudes vertueuses cessent d’agir, et dans lequel les écoliers environnés de gens pleins de défauts, et remplis de maximes fausses et dangereuses, commencent à prendre de mauvaises habitudes, qui nuisent infiniment au progrès des bonnes qu’ils avaient commencé de prendre.

§ 188

Il est vrai que souvent les précepteurs et les répétiteurs ont besoin de jours de congé, et même quelquefois de plusieurs semaines d’absence, et qu’ils sont quelquefois malades ; mais par des régents de supplément, par des répétiteurs de supplément, il sera facile de faire continuer les exercices des écoliers tout le long de l’année : ce qui est très important pour fortifier de plus en plus leurs trois espèces d’habitudes à la vertu et à des opinions sages et sensées, et pour les empêcher de commencer à en prendre de mauvaises sans les examiner.

Motifs des habitudes à la vertu

§ 189

Les motifs, les ressorts de toutes nos actions, de toutes nos résolutions, de toutes nos entreprises se réduisent à deux : l’espérance du plaisir, et la crainte de la douleur.

§ 190

De là il suit que devant les écoliers on ne saurait peindre trop vivement la grandeur et les agréments des récompenses des vertus, et les désagréments et les chagrins qu’attirent les vices, dont il est fait mention dans la vie de quelque grand homme. Car le fond de l’éducation dauphine doit être l’étude perpétuelle de la vie des grands hommes, des empereurs, des grands rois, pour inspirer au dauphin le désir de leur ressembler, dans les plaisirs qu’ils ont sentis à l’occasion de leurs actions vertueuses, et de leurs grandes et heureuses entreprises.

§ 191

Il faut de même joindre la vie de quelques rois fainéants, et surtout la vie de quelques tyrans ou de quelques injustes, et leur faire des peintures vives des malheurs de leur vie, pour lui inspirer plus d’éloignement et plus d’aversion pour la fainéantise des uns, et pour les injustices des autres ; peindre, par exemple, les inquiétudes de Cromwell et de Tibère. Il faut surtout lui marquer comment Néron, bienfaisant dans ses premières années, arriva par degrés presque insensibles à la tyrannie la plus injuste et la plus cruelle.

§ 192

Il faut du contraste dans les peintures : et les vertus des bons empereurs ne paraissent jamais plus belles que lorsqu’on peut les voir en opposition à la cruauté et aux plus grandes injustices des tyrans.

§ 193

Nous avons, nous autres chrétiens, pour nous encourager aux actions de bienfaisance, un grand motif de plus que n’avaient la plupart des grands hommes du paganisme ; c’est l’espérance de posséder le souverain bien dans le paradis.

§ 194

Nous avons de même, pour nous éloigner des injustices, un furieux motif que n’avaient pas la plupart des païens, c’est la crainte de l’enfer pour les injustes.

§ 195

Mais ces motifs, si raisonnables qu’ils soient, ne deviennent forts en nous, et n’influent dans nos actions, dans nos projets, dans nos entreprises, qu’à proportion qu’ils ont été mis en usage dans les leçons de notre éducation, et à proportion que nos maîtres nous ont habitués à nous en souvenir, soit pour nous exciter au travail, soit pour nous faire toujours choisir dans notre conduite le parti le plus vertueux.

§ 196

On ne saurait mettre trop souvent ces grands motifs devant les yeux du dauphin, pour l’encourager à la patience, à l’obéissance, et particulièrement à l’étude des démonstrations des quatre maximes principales du gouvernement dont j’ai parlé, comme faisant partie de la prudence nécessaire à un roi qui veut être juste et bienfaisant.

§ 197

Il me semble qu’il faut écrire la vie des hommes illustres14 et des grands hommes de tous les siècles, de trois manières différentes. La première, pour les enfants de cinq ou six ans jusqu’à dix ou onze ; et le style de celle-ci sera un peu semblable au style de nos romans, par les circonstances ajoutées aux événements, par les peintures plus vives et plus particularisées, par les scènes plus fréquentes, par les réponses brusques, et par le style poétique.

§ 198

La seconde moins semblable aux romans, mais plus instructive, plus pleine de bonnes maximes, pour les enfants depuis dix jusqu’à quinze ans.

§ 199

La troisième sera plus semblable aux auteurs originaux, mais toujours fort ornée pour les jeunes gens depuis quinze jusqu’à vingt ans, et toujours accompagnée de réflexions fines et justes, qui leur fassent remarquer agréablement, tantôt les causes des bons ou des mauvais événements politiques, tantôt les premières causes du mérite et de la réputation du grand homme, et des succès agréables de ses belles actions et de sa conduite prudente et bienfaisante.

§ 200

Ce sera en écoutant et en lisant les aventures et les entreprises de ces grands hommes, et dans les répétitions des répétiteurs que les écoliers prendront le plus de goût pour l’étude, et pour acquérir les talents qui font partie de la prudence, et l’inclination pour l’observation de la justice et pour la pratique de la bienfaisance. Or cette inclination vient naturellement, en voyant les grandes récompenses, les grandes louanges que reçoivent les grands hommes, et les talents dont ils doivent le commencement à l’application qu’ils ont eue et aux peines qu’ils ont prises durant leur éducation.

§ 201

Je serais donc d’avis que les précepteurs eussent une histoire universelle, faite particulièrement pour y raconter par ordre chronologique et géographique l’histoire des grands hommes de tous les pays et de tous les siècles. Les écrivains du collège qui travailleront à cette histoire universelle des grands hommes par siècles pourront se servir des compilations des auteurs qui ont écrit la vie de ces grands hommes. Mais comme je viens de dire, il faut trois sortes d’histoires pour trois âges différents, et par conséquent trois écrivains différents.

§ 202

À l’occasion de certains endroits de ces histoires, il sera bon de faire répéter aux écoliers ce qu’ils ont appris de certaines sciences et de certains arts, dont il sera fait mention. Car on ne saurait trop accoutumer les enfants à lier leurs idées, et se rappeler ce qu’ils ont appris, par tout ce qu’ils apprennent actuellement. Ainsi il se trouvera que cette histoire universelle deviendra, pour ainsi dire, le canevas général de l’éducation.

§ 203

Il est à propos que les enfants relisent en abrégé, dans la chambre, ce que le précepteur leur a conté ou expliqué avec plus d’étendue dans la classe. Il est à propos aussi qu’ils écrivent fort lisiblement quelques réponses, quelques sentences, quelques discours des grands hommes, que leur marquera le répétiteur, et qu’il leur fera ensuite répéter de mémoire, et puis déclamer dans les répétitions des scènes.

§ 204

Il faut à l’occasion de l’histoire générale que le régent ou précepteur leur fasse remarquer les faits qui prouvent la vérité des différentes parties des quatre maximes principales de la science du gouvernement : en leur faisant remarquer que la cause des malheurs vient de n’avoir pas suivi telle ou telle partie de l’une de ces maximes, et de n’avoir pas pris durant le temps de l’éducation l’habitude d’en faire la démonstration.

Forme et statuts du collège des dauphins

§ 205

J’ai déjà montré les grands avantages que les dauphins retireront d’avoir été élevés dans un collège fait pour eux. Ce collège doit être situé en bon air, et dans le voisinage du séjour du roi ; et en attendant qu’il soit bâti, le roi peut se servir du château de Saint-Germain, ou de celui de Meudon, afin que le roi et la reine puissent y aller l’après-dîner du samedi en promenade, et être témoins des exercices des écoliers, et surtout de leurs scènes vertueuses, sans leur causer de discontinuation ; mais au contraire pour augmenter l’attention des précepteurs à bien commander, et celle du dauphin à bien obéir.

§ 206

Il est donc à propos qu’il y ait des tribunes dans les classes : afin que les parents, les amis, et les répétiteurs, puissent assister quelquefois aux exercices des enfants, et que les enfants aient plus d’attention, par considération pour les étrangers, qui les voient et qui les écoutent, lorsqu’ils répondront à la demande du régent, et surtout le jour de la semaine qu’ils jouent leurs scènes vertueuses.

§ 207

Comme tous ces exercices se feront en langue du pays, les dames y pourront venir, et particulièrement aux jours des scènes vertueuses, après lesquelles le régent donnera tous les mois le prix de la vertu et le prix de l’intelligence, c’est-à-dire de la justesse et de la pénétration d’esprit.

§ 208

Nul ne pourra avoir les deux en même temps, ni le même prix deux mois de suite.

§ 209

Le prix sera un livre, et une marque extérieure sur l’habit, en or pour la vertu, en argent pour l’intelligence.

§ 210

La tragédie, ou la comédie de la fin de l’année scolastique15, se fera au commencement de septembre dans ce climat-ci, pour avoir un beau jour ni chaud ni froid. On y donnera les premiers prix de la vertu et de l’intelligence à ceux qui durant l’année en auront remporté le plus grand nombre. On y distribuera aussi les seconds et les troisièmes prix.

§ 211

Si le collège n’est pas achevé lorsque le dauphin aura six ou sept ans, on pourra réduire ce collège à la classe du dauphin, et à celle des frères du dauphin.

§ 212

En cas de maladie du précepteur, le premier répétiteur de la classe suppléera, et il y aura à chaque classe un répétiteur de supplément.

§ 213

Je suppose dix classes, c’est cent cinquante tant régents que répétiteurs, le directeur principal, le sous-principal et le procureur du collège, et trois cents écoliers. Quand ce collège de jeunes gentilshommes coûterait à l’État le double du collège des filles de Saint-Cyr qui est très utile, n’est-il pas évident qu’il serait incomparablement plus utile que celui de Saint-Cyr16 ?

§ 214

M. le duc d’Orléans a pris un parti à l’égard de l’éducation de M. le duc de Chartres, que les gens sages ont fort approuvé. Il l’a tiré avant six ans des mains de sa gouvernante et de sa sous-gouvernante, et lui a laissé seulement quelques femmes de chambre jusqu’à sept ans pour le coucher et le lever, et l’a laissé tout le jour à la conduite des hommes qui sont destinés à son éducation. Je propose la même conduite à l’égard du dauphin : car de cette manière il se trouvera avoir l’esprit aussi avancé à sept ans que les autres enfants à huit ; et c’est beaucoup de gagner trois cent soixante et cinq jours de bonnes habitudes et d’opinions plus sensées que celles des femmes du commun.

§ 215

À l’égard des écoliers, il faut les choisir tous plus âgés d’un an ou deux que le dauphin : afin qu’il ait plus de gloire de les surpasser, et moins de honte d’en être surpassé.

§ 216

On choisira ses trente ou quarante condisciples parmi la noblesse pauvre et ancienne des provinces : afin que le roi puisse un jour en placer quelques-uns parmi les officiers de sa maison. Et je dirai en passant que ceux qui dans ce collège auraient aux dernières tragédies annuelles remporté le prix de la vertu devraient être choisis un jour pour officiers de la maison du roi, de laquelle toute vénalité doit être bannie, aussi bien que les survivances et les brevets de retenue : afin d’honorer la vertu, et d’environner toujours le roi des hommes les plus vertueux de son royaume, et d’écarter de la cour ces infâmes flatteurs qui ne servent qu’à corrompre et à tromper les princes.

§ 217

De là il suit que par rapport aux exercices de la vertu et de l’intelligence, l’éducation de Mesdames de France, et des autres princesses, serait beaucoup meilleure au collège de Saint-Cyr17 que partout ailleurs ; surtout s’il est encore perfectionné sur ce plan, mais ce n’est pas mon sujet.

§ 218

À l’égard du précepteur, des deux répétiteurs du dauphin et des quatre répétiteurs des condisciples de sa classe, il serait à propos qu’ils sussent leur destination deux ou trois ans devant : afin qu’ils pussent s’assembler toutes les semaines chez le précepteur, pour arranger les leçons de chaque jour de tous les mois de la première année, et même en gros de chaque mois des neuf autres années. Il faut qu’ils fassent pour cela divers préparatifs de canevas d’histoires des grands hommes de chaque siècle et de chaque nation, de scènes vertueuses, des leçons des dix classes sur chaque art et sur chaque science.

§ 219

Toutes les sciences ont des parties qui peuvent être enseignées aux enfants. On peut, par exemple, leur apprendre les noms et les bornes de la plupart des constellations, et le nom des planètes, les temps de leurs révolutions : voilà des commencements de l’astronomie. On peut leur montrer de même plusieurs choses de l’anatomie de cire colorée18, de la connaissance des arbres et des autres plantes, beaucoup de choses de la géographie, etc. Tout ce qui est sensible et corporel est à leur portée.

§ 220

Mais il faut choisir ce qui est de plus d’usage et de plus utile dans la vie, afin que ce que l’enfant en a appris au collège ne soit pas oublié, faute d’en faire aucun usage dans la suite.

§ 221

Il faut de même faire en sorte que le dauphin ne soit pas une semaine, ou un mois, sans apprendre quelque chose de chacune des sciences, et de chacun des arts qui lui conviennent : afin qu’il n’oublie pas, la seconde ou la troisième année, ce qu’il en a appris durant la première. Ainsi il faut qu’il fasse toutes les semaines, ou tous les mois, usage des règles de l’arithmétique, de la musique, etc.

§ 222

Il ne faut pas lui enseigner une science, un art, à un degré qui ne lui convienne point. Il faut qu’il soit connaisseur, mais non pas artisan19. Il faut qu’il connaisse chaque science, mais il ne faut pas qu’il soit savant, si ce n’est dans la politique.

§ 223

Il ne faut pas lui enseigner le moins utile, tandis qu’il ne reste pas assez d’heures pour lui enseigner le plus utile.

Faire remarquer les erreurs populaires

§ 224

Quand on nous avertit qu’une proposition est contestée et révoquée en doute, cet avertissement nous porte naturellement à suspendre notre jugement, et ensuite à l’examen, et même souvent à consulter avant que de juger ; mais cet avertissement nous manque souvent. Ainsi il est du devoir du précepteur d’avertir l’écolier que le peuple ignorant tient souvent pour vraies des propositions qui ne le sont pas ; il faut lui en donner divers exemples.

§ 225

Par exemple, que la Lune ronge et dissout les endroits moins durs des pierres.

§ 226

Que les plus riches, sans être les plus sages, sont les plus heureux.

§ 227

Que l’homme riche qui ne pratique point la bienfaisance est moins digne de louanges qu’un bon flûteur qui joue gratis pour le plaisir des autres.

§ 228

Que celui qui a un bel habit, un bel équipage, est plus estimable que lorsqu’il n’en a qu’un médiocre.

§ 229

Que celui qui a des meubles magnifiques est plus respectable que lorsqu’il n’en avait point, etc.

Faire remarquer les principaux défauts

§ 230

Les jeunes gens sont impatients, et il ne sera pas difficile d’en surprendre tous les jours quelqu’un dans l’impatience et dans la vengeance, afin de leur faire une leçon sur les bons effets de la patience, et sur les mauvais effets de la vengeance, et enfin sur les mauvais effets de l’impolitesse et de la licence, et sur les bons effets de la politesse entre condisciples. On en trouvera facilement les occasions dans tous leurs exercices corporels, paume, dames, billard, courses, ballon, volant, manège, conversations.

§ 231

Les jeunes gens désirent fortement des choses peu désirables, en comparaison des actions dignes de louanges. Il faut saisir ces occasions d’emportement, d’enivrement, pour leur inspirer de la modération dans leurs désirs, en leur montrant ce qu’il y a d’illusoire dans la durée du plaisir, et ce qu’il y a de beau et d’avantageux pour l’éternité dans les actions vertueuses.

§ 232

Ils sont souvent intempérants dans le manger ou dans les jeux d’exercice, et souvent incommodés et malades de leur intempérance. Il ne faut pas manquer de mener leurs camarades voir ce que souffre le malade, pour leur donner de l’aversion pour l’intempérance ; et surtout, il faut qu’ils soient témoins de ses cris et de ses plaintes.

§ 233

Les Lacédémoniens avaient du mépris, de l’horreur pour l’ivrognerie parce que dans leur enfance et dans leur jeunesse, on avait eu grand soin de leur montrer tous les mois des valets ivres dont on se moquait.

§ 234

Il serait aussi très utile, après que les intempérants sont guéris, de leur faire honte publiquement de leur intempérance, de la tourner en ridicule, et d’y attacher ainsi du mépris, afin de les en éloigner pour toujours. Car le ridicule appliqué aux vices est un préservatif excellent ; et c’est pour cela que quelques scènes des comédies vertueuses, sont très utiles.

§ 235

Il faut compter que de pareilles leçons journalières sur les fausses opinions, sur les actions injustes, sur les entreprises ridicules sont d’autant plus utiles aux écoliers qu’elles paraissent moins leçons. Ainsi il faut que le régent les fasse comme par hasard, comme en parenthèse, et non comme leçon faite exprès.

§ 236

Le ridicule public est une grande punition ; le précepteur doit s’en servir toujours contre les vices, et surtout contre les opinions imprudentes qui sont importantes dans la conduite de la vie.

Choix des sciences les plus importantes

§ 237

J’ai rangé sous la prudence les sciences, les arts, les langues, dont on doit apprendre les commencements dans le collège, afin d’y exercer utilement l’esprit et la mémoire à des choses qui peuvent contribuer à l’augmentation du bonheur des écoliers et de sa société ; de sorte qu’au sortir du collège, ils puissent s’appliquer avec plus de succès à l’emploi où leurs parents les destinent, et y acquérir des talents.

§ 238

Mais dans l’éducation, il a fallu caractériser le collège des dauphins pour y enseigner plus de politique qu’ailleurs, c’est-à-dire à démontrer la vérité des quatre maximes fondamentales pour bien gouverner le dedans et le dehors d’un État : parce que la facilité à bien démontrer ces vérités, et à répondre solidement aux objections est absolument nécessaire aux dauphins, très utile à la plupart des autres écoliers, et infiniment avantageuse à la société qu’ils doivent un jour gouverner.

§ 239

Entre les sciences communes à toutes les conditions, la plus utile à toutes sortes de personnes, c’est celle qui donne l’habitude à la justesse d’esprit dans les jugements et dans les raisonnements.

§ 240

L’esprit juste sait mettre des degrés différents de certitude à ses différentes opinions, à proportion des preuves qu’il a de chacune : il doute, lorsqu’il faut douter ; il donne pour vraisemblable ce qui n’est que vraisemblable, et il reconnaît un nombre presque infini de degrés de vraisemblance : il affirme comme très évident ce qui ressemble en évidence aux propositions que tout le monde reçoit comme de la suprême évidence, telle qu’est celle-ci : Un tout est plus grand qu’une de ses parties ; il affirme comme démontré ce qui ressemble aux démonstrations que tous ceux qui en comprennent le sens trouvent véritables, comme est celle-ci : Les trois angles d’un triangle rectiligne sont égaux à deux angles droits.

§ 241

Or comme les écoliers font tous les jours entre eux des jugements faux, et de mauvais raisonnements, ou donnent pour certain ce qui ne l’est pas, et même ce qui est faux, le précepteur et le répétiteur ont un beau champ pour les reprendre tous les jours, et pour leur apprendre à parler plus juste, et à raisonner plus conséquemment, et vers les dix ou douze ans à se connaître en démonstrations vraies, ou seulement supposées vraies. Car on peut raisonner très juste sur des principes très faux : et tels sont les imprudents, qui, après s’être trompés dans leur fausse estimation des choses, en tirent des conséquences très justes, et en même temps des propositions très fausses.

§ 242

Cette science qui consiste à bien connaître les raisonnements faux peut s’apprendre plus facilement par la grande multitude des exemples des faux raisonnements qu’on entend le long du jour, que par des règles et des préceptes. C’est que chacun a le sens de la justesse, et pour le fortifier, il n’est pas tant besoin de règles que d’exercice : il ne faut que lui faire faire attention à des propositions vraies et bien exprimées, c’est-à-dire avec justesse ; tantôt à des propositions mal exprimées ou fausses ; mais particulièrement à des raisonnements vrais et bien conséquents ; tantôt à des raisonnements faux et inconséquents.

§ 243

Entre ces sciences il y en a de plus utiles et de plus intéressantes les unes que les autres : l’arithmétique et la jurisprudence regardent le sage gouvernement de notre revenu ; l’anatomie et la médecine regardent notre santé ; la morale regarde notre conduite, pour assurer notre salut. Voilà pourquoi il est prudent de donner plus d’heures par semaine à l’étude de ces sciences qu’à l’étude des autres.

§ 244

En supposant pour principe qu’il faut dans l’éducation que les précepteurs emploient plus d’heures à enseigner les sciences et les arts à proportion de leur utilité pour le gros des écoliers, il s’ensuivra que pourvu qu’ils aient appris à traduire le latin, cela leur suffit : parce que les livres latins de quelque utilité sont tous traduits ; et parce que les ecclésiastiques, les jurisconsultes et les médecins pourront en apprendre davantage au sortir du collège, et cela jusqu’au siècle où nous serons assez savants et surtout assez sages pour regarder les ouvrages des Anciens comme des ouvrages de l’enfance de la raison.

§ 245

Ce qu’il faut de latin au dauphin, il peut l’apprendre les trois ou quatre dernières années, en y employant une heure par jour, avec le répétiteur qui corrigera ses traductions.

Faire remarquer la différente valeur des sciences et des arts

§ 246

Ce n’est pas grand-chose, ce semble, que savoir bien calculer. Cependant c’est le fondement des sciences et des arts. Mais beaucoup de gens, faute d’un exercice suffisant, lisent mal et n’écrivent pas assez lisiblement, et sortent du collège comme j’en suis sorti, sans savoir seulement les quatre premières règles de l’arithmétique.

§ 247

Il faut donc que dans les cinq basses classes qui commencent à sept ans jusqu’à douze, les répétiteurs aient soin de donner tous les trois jours une demi-heure à faire bien lire, bien écrire selon l’orthographe, et bien calculer : c’est-à-dire à faire observer aux écoliers quelques petites règles dans l’écriture, qui fassent écrire lisiblement.

§ 248

Les précepteurs enseigneront un peu de géométrie spéculative, pour servir à rendre l’esprit du dauphin plus juste, et plus fin connaisseur en démonstration.

§ 249

La géographie est plus utile au dauphin par rapport à la guerre, au commerce étranger et aux autres affaires avec les étrangers20.

§ 250

L’usage des cartes chronologiques21, les dénombrements astronomiques, les dénombrements physiques, l’anatomie colorée22, la musique, l’imprimerie sont des arts et des sciences où la mémoire et les sens ayant beaucoup de part, peuvent être enseignés en partie dans les basses classes, durant la moitié des heures de l’éducation.

Exercer la mémoire sur les dénombrements politiques

§ 251

Durant les heures destinées à la politique, il faut dans les basses classes enseigner les dénombrements politiques, parce que c’est une science de pure mémoire : par exemple combien de régiments d’infanterie, de cavalerie, de dragons ; combien de régiments ont plusieurs bataillons ; combien d’hommes il y a dans un bataillon, dans un escadron, compris les officiers ; combien de places fortifiées régulièrement ; combien de citadelles ; combien coûte un bataillon ordinaire, un bataillon suisse ou étranger, un régiment de cavalerie, de dragons, un régiment de cavalerie étranger ; combien de brigadiers, de maréchaux de camp, de lieutenants généraux, etc. ; combien de commissaires de guerre, etc.

§ 252

Pareils dénombrements dans la marine : combien de gardes-marine, combien d’enseignes, combien de lieutenants ; combien de capitaines, de chefs d’escadre, de lieutenants généraux, de vice-amiraux ; le nombre de vaisseaux depuis quatre-vingts canons jusqu’à cent, depuis soixante jusqu’à quatre-vingts, depuis quarante jusqu’à soixante ; combien de frégates ; combien de commissaires, d’écrivains principaux, etc.

§ 253

Combien d’ambassadeurs, d’envoyés, de résidents, de consuls, leurs appointements.

§ 254

Combien d’intendants, combien de provinces d’états et de provinces d’élections et de généralités, combien de paroisses jusqu’à deux cent cinquante familles, combien de bourgs et de paroisses au-dessus de deux cent cinquante familles jusqu’à cinq cents, combien de villes depuis cinq cents jusqu’à mille familles qui font environ cinq mille habitants, combien de villes depuis mille familles jusqu’à cinq mille familles, et ainsi de suite jusqu’à la capitale.

§ 255

Le nombre et la différence des revenus du roi.

§ 256

Le nombre et la différence des officiers de judicature, conseil, grand conseil, parlements, cours des aides, chambres des comptes.

§ 257

Le nombre et la différence des vaisseaux de commerce.

§ 258

Le nombre et la différence des religieux et des religieuses.

§ 259

Le nombre et la différence des évêchés, des universités, des hôpitaux, des abbayes, des prieurés, et tous les autres dénombrements politiques, et les dénombrements qui regardent les nations voisines. On les fera disputer sur tous ces dénombrements.

Recommander l’obéissance exacte

§ 260

L’obéissance dans les enfants fait une partie principale de leur prudence. C’est que les enfants n’ont pas encore assez d’expérience pour se conduire. Ainsi il est de leur prudence d’obéir au précepteur qui désire leur bonheur, et qui a beaucoup plus d’expérience pour juger de ce qui leur est ou plus utile, ou plus nuisible.

Étude de la politique dans les hautes classes

§ 261

Ces mêmes dénombrements seront exposés dans les hautes classes au dauphin, durant les deux heures destinées soir et matin à la politique ; mais avec des réflexions et des explications, sur les motifs et l’utilité des différents établissements du gouvernement.

§ 262

Ce sera dans ces hautes classes que, durant la demi-heure destinée le matin à la politique, le précepteur fera entendre au dauphin une partie de ces quatre principales maximes qu’il aura apprises par cœur en vers, et le répétiteur les lui fera répéter durant l’autre demi-heure de répétition du matin.

§ 263

Ce sera dans ces cinq hautes classes, depuis douze ans, que le dauphin apprendra à lever toutes les difficultés contre les quatre maximes, et à les démontrer à ses condisciples.

§ 264

Le précepteur trouvera ces démonstrations toutes faites, et les réponses aux objections, dans les trois premiers tomes de mes ouvrages imprimés à Rotterdam23. Il pourra les perfectionner, mais il faudra les orner et les proportionner à l’esprit du dauphin.

§ 265

On l’accoutumera à lire et à critiquer quelques ouvrages de politique, pour en remarquer le vrai et le faux, le bon et le mauvais, et à distinguer le bon présent du meilleur qu’on peut imaginer.

Sur la manière d’instruire le dauphin des différentes parties de la science du gouvernement

§ 266

Il y a une opinion parmi les philosophes, qui dit : Rien ne passe dans l’esprit que par les sens24. La vérité de cette maxime se fait particulièrement sentir dans les enfants.

§ 267

De là il suit que les méthodes les plus faciles et les plus efficaces pour l’instruction des enfants, ce sont celles où il se rencontre plus de choses qui tiennent aux sens, et particulièrement au sens de la vue.

§ 268

De là il suit qu’il faut faire remarquer au dauphin tous les grands officiers de la maison du roi, avant que de lui expliquer l’utilité des principales fonctions de leurs charges, et des officiers subalternes de chaque charge.

§ 269

De là il suit qu’il est à propos de lui faire connaître aussi les officiers principaux des troupes de la maison du roi, avant que de lui expliquer l’utilité de leurs fonctions.

§ 270

De là il suit qu’il faut qu’il connaisse personnellement les officiers principaux des affaires de l’État, les ministres des affaires du dedans, et les ministres des affaires du dehors, les maréchaux de France, les lieutenants généraux, les ambassadeurs, et le tout avant que de lui expliquer les avantages que le roi et le public tirent de leurs charges.

§ 271

Il faut, autant qu’il est possible, joindre le récit des faits anciens ou modernes aux explications des différents emplois. Nous sentons du plaisir à voir les hommes en mouvement par les espérances et par les craintes ; et ce plaisir fait que les instructions faites par des faits font une impression beaucoup plus grande sur l’esprit du disciple ; et qu’il désire même d’être instruit, parce qu’il désire le plaisir de l’instruction.

§ 272

De là il suit que lorsque les jeunes gens fuient l’instruction, c’est la faute de leurs précepteurs, qui n’ont pas l’art de l’envelopper du plaisir que font les récits animés.

§ 273

Les instructions sur la science du gouvernement conduisent naturellement le disciple, ou aux affaires du dehors, ou aux affaires du dedans, c’est-à-dire : 1o aux avantages de la paix, aux malheurs de la guerre, et par conséquent aux bons effets que produirait la Diète européenne ; 2o aux bons effets que produirait le scrutin perfectionné, pour le choix des officiers ; 3o aux bons effets que produirait le progrès de la science du gouvernement ; 4o aux bons effets que produirait l’éducation vertueuse dans les collèges.

§ 274

Ainsi il est évident que le précepteur et les répétiteurs auront tous les jours occasion de ramener à l’esprit du dauphin et de lui faire valoir plusieurs des principes de démonstration de ces quatre maximes fondamentales du bon gouvernement.

§ 275

De là il suit qu’il vaut mieux instruire ainsi le dauphin des parties de la science du gouvernement, en lui démontrant l’utilité des fonctions des officiers qu’il voit, et par des choses sensibles de ces fonctions, que par les divisions et les méthodes ordinaires des livres, qui sont des méthodes trop générales et trop arbitraires, trop éloignées des objets sensibles, et qui par conséquent touchent peu, et ne font que des impressions très superficielles sur les esprits des enfants et des jeunes gens.

§ 276

Il faudra qu’il voie les juges en place, et même avec leurs habits de cérémonie, les avocats plaidants. Il faut qu’il voie des arsenaux, des canons, des bombes, des vaisseaux, des troupes en bataille, des figures gravées de toutes ces choses. En un mot, il faut viser à rendre toutes les parties de la science du gouvernement les plus sensibles et les moins abstraites qu’il sera possible. La meilleure méthode d’enseigner consiste à rapprocher, le plus qu’on peut, des sens tous les enseignements. On fait souvent tout le contraire dans nos collèges, on s’éloigne du sensible.

Autres sciences des cinq hautes classes

§ 277

On continuera dans les hautes classes les mêmes études des basses classes, mais avec moins de temps par semaine ; et on y en ajoutera d’autres, comme la physique ou la connaissance des causes des événements ordinaires de la nature ; l’art d’écrire avec éloquence les principales observations sur la poésie, sur les romans, sur la comédie, sur la peinture, sur la sculpture, sur l’architecture, en montrant des ouvrages de ces arts ; quelques principes de jurisprudence, et du droit entre souverains ; quelques principes de la médecine, pour conserver la santé ; quelque chose de la chimie et de la mécanique, soit principes, soit expériences, avec des explications ; mais surtout des observations de logique sur des exemples de raisonnements faux, afin de rendre l’esprit du dauphin délicat sur la justesse des conséquences, ce qui est d’un usage journalier durant toute la vie.

Moyens de procurer au dauphin une grande habitude à la justice

§ 278

Les punitions, dont les lois humaines menacent, diminuent fort le nombre des grandes injustices ; mais la crainte de l’Enfer, si elle était vive, et si elle était jointe à l’application perpétuelle de la première règle de l’équité, Ne faites point contre un autre plus faible ce que vous ne voudriez point qu’un plus fort, plus puissant, fît contre vous, ferait cesser toutes les injustices, ou du moins les ferait réparer.

§ 279

De là il suit qu’il faut, par de fréquentes répétitions, accoutumer l’esprit du dauphin à examiner toutes ses actions, tous ses desseins, toutes ses paroles sur cette première règle : Ne faites mal à personne. Pour connaître si ce que vous faites est mal, demandez-vous à vous-même : Voudrais-je qu’un autre plus puissant fît pareille chose contre moi ?

§ 280

De là il suit que de l’heure destinée chaque matin aux exercices de la justice religieuse, il faut que le précepteur et le répétiteur en emploient, chacun la moitié, à inspirer d’un côté par des peintures affreuses la crainte de l’enfer destiné aux injustes, et la crainte des punitions attachées dès cette vie par l’Auteur de la nature à l’homme injuste, telle qu’est la haine et le mépris des hommes ; et de l’autre à faire faire à l’écolier un examen sévère des petites injustices secrètes et journalières, dont les écoliers injustes ne s’aperçoivent pas eux-mêmes.

§ 281

Il y a une application de la règle de l’équité très importante à faire faire au dauphin, pour n’être jamais injuste, ni envers ses sujets par des subsides non nécessaires, ni envers aucun de ses voisins. Cette application se fera toutes les semaines à l’occasion des endroits des histoires des bons princes, et surtout des princes injustes. Il n’y a qu’à lui demander : Si vous étiez sujet, seriez-vous bien aise de payer une grande taxe durant plusieurs années, pour faire une guerre injuste et contre les traités, ou pour une bagatelle qui vaut vingt fois moins que les frais de la guerre ?

§ 282

Si vous étiez le moins puissant, seriez-vous bien aise que votre voisin plus puissant refusât de faire régler sa prétention par les autres souverains voisins, et choisît le parti de vous faire la guerre avec l’avantage de sa supériorité de forces ? La fable du Loup et de l’Agneau mal écrite par La Fontaine, la raison du plus fort est toujours la meilleure, quelle maxime l’enfant peut-il deviner de cette ironie ? Et ne conclura-t-il pas intérieurement : Il ne s’agit donc, pour avoir raison, que d’être le plus puissant, et de faire comme le Loup ?

Moyens de procurer au dauphin une grande habitude à la bienfaisance

§ 283

La plupart des grands hommes qui ont vécu chez les anciens païens ont fait quantité d’actions d’une grande bienfaisance, par exemple, de pardonner de grandes injures, sans d’autre récompense que les louanges, la réputation, les marques de distinction que leur donnaient leurs contemporains, et l’espérance d’être loués dans la postérité.

§ 284

Nous avons comme eux les mêmes récompenses à espérer, mais nos grands hommes de ce siècle ont plus qu’eux une grande espérance, qui est celle du Paradis : c’est-à-dire une récompense infiniment grande, destinée à ceux qui font ces belles actions pour plaire à l’Être souverainement bienfaisant, et pour l’imiter.

§ 285

De là il suit que dans le temps de l’étude, il faut tous les jours faire plusieurs fois mention du paradis au dauphin et à ses condisciples : soit à l’occasion des actions de politesse, de patience, de douceur, d’indulgence des écoliers bienfaisants ; soit à l’occasion de la lecture des vies des grands hommes et des grands saints ; soit à l’occasion des prix de vertu.

§ 286

Mais il y a une sorte d’actions de bienfaisance d’une espèce incomparablement supérieure, et qui est particulière aux rois : ce sont les bons règlements et les bons établissements, propres à augmenter considérablement la félicité d’un nombre prodigieux de familles.

§ 287

Or il faut accoutumer le dauphin à faire l’application du conseil de la bienfaisance à ces sortes de règlements et d’établissements, en montrant toujours en perspective la récompense immense de la vie future attachée à ces sortes de bienfaits : par exemple, à procurer aux chrétiens une paix perpétuelle entre eux. Car il faut faire remarquer que les bienfaits sont d’autant plus dignes de récompenses qu’ils sont plus durables, qu’ils garantissent de plus grands maux et qu’ils s’étendent à un plus grand nombre de familles.

§ 288

Le précepteur et ensuite le répétiteur emploieront le temps destiné par jour aux exercices de la vertu tantôt à réciter aux écoliers des endroits de la vie des grands hommes, tantôt à les leur faire lire, tantôt à la lecture des scènes vertueuses, tantôt à les leur faire jouer eux-mêmes, et à faire toujours jouer au dauphin le plus beau rôle.

Observation
Exercices importants pour l’intervalle qui est entre le collège et l’état de père de famille

§ 289

Vers l’âge de dix-sept ans, le dauphin devenu plus robuste peut, et même doit, employer quelques heures par jour à divers exercices que l’on ne fait point au collège, chasser, monter à cheval, exercices militaires, bals, concerts, comédies ; mais il faut qu’il continue le matin quelque partie de tous les principaux exercices de son éducation, qui sont la lecture de la vie des grands hommes, et l’étude de la science du gouvernement.

§ 290

De là il suit qu’il est à propos qu’il destine le matin au moins deux heures à des lectures de morale et de politique de quelques livres ou manuscrits choisis ; et qu’il ait le matin toutes les semaines une conférence de morale, et une conférence de politique, avec cinq ou six de ses condisciples, et avec d’habiles gens, sur les observations qu’ils feront sur les lectures politiques et morales qu’ils auront faites les matins précédents. Le gouverneur, le sous-gouverneur, le précepteur, le sous-précepteur et le répétiteur du dauphin seront de ces conférences.

§ 291

De là il suit que pour avoir à lui ces deux heures d’application, il est absolument nécessaire qu’il ne se couche pas si tard.

§ 292

J’ai montré ailleurs la meilleure manière de faire ces conférences avec succès. J’ai même fourni, dans mes ouvrages politiques, diverses matières à examiner. Cela peut servir, en attendant qu’il paraisse quelque chose de meilleur, ce que l’on n’attendra pas longtemps.

§ 293

On peut dire qu’il sera alors assez instruit des affaires pour assister avec plaisir et avec utilité aux conseils où le roi assiste : il pourra même assister une fois la semaine à quelqu’un des bureaux de chaque ministère, pour y apprendre les principes de décision de chaque bureau.

§ 294

Ceci demanderait plus d’étendue pour certains lecteurs ; mais ce que j’en ai dit suffira pour faire comprendre aux personnes de bon esprit, d’un côté, combien nous sommes éloignés de procurer une éducation propre à donner aux dauphins une forte habitude à la prudence, et surtout à la science du gouvernement ; une forte habitude à la justice, tant envers leurs voisins qu’envers leurs sujets ; combien notre éducation est éloignée de donner aux dauphins une forte habitude à la bienfaisance envers tous les ordres de leur royaume ; et de l’autre, qu’il ne serait pas impossible de leur procurer une éducation qui est si désirable, tant pour celui qui gouvernera que pour ceux qui seront gouvernés.

CHAPITRE TROISIÈME
Réponses aux objections

OBJECTION I

§ 295

Ce plan est beau et solide, mais ceux qui prétendent aux places de précepteur et de gouverneur du dauphin ont un trop grand intérêt de le décrier du côté du collège, et même du côté des condisciples, et ils ont trop de crédit auprès de ceux qui gouvernent. Ainsi je n’en espère pas l’exécution ni en France, ni ailleurs, dans ce siècle-ci.

Réponse

§ 296

1o Si ce projet n’est exécuté nulle part dans ce siècle-ci, ne peut-il pas être exécuté un jour ? Puisque la grande utilité en demeurera démontrée à la génération suivante.

§ 297

2o Le roi ou le Ministre Général ne peuvent-ils pas demander aux contredisants leurs objections par écrit ? Et après les avoir communiquées à l’auteur ou à ses disciples, ne peuvent-ils pas voir avec évidence par ses réponses que les objections n’ont aucune solidité ? Et n’est-ce pas ainsi que l’on peut juger, contradictoirement et en pleine connaissance de cause, d’une affaire très importante au roi et à l’État ? C’est ainsi que l’on juge des affaires très peu importantes entre deux familles. Doit-on apporter moins d’attention à bien juger d’une affaire qui regarde le bonheur ou le malheur de quatre millions de familles ?

OBJECTION II

§ 298

Je comprends que votre projet est de donner des condisciples au dauphin, de faire un collège perpétuel des dauphins, d’employer le quart de l’éducation à tout ce qui peut servir à former dans le dauphin une longue et forte habitude à démontrer facilement les quatre maximes principales du gouvernement ; que votre projet est d’employer un autre quart du temps à fortifier les habitudes du dauphin à la justice et à la bienfaisance. Je comprends que vous donnez le reste du temps de l’éducation aux talents et aux connaissances que conseille la prudence. Je comprends que ces vues sont très bonnes, mais vous m’avouerez qu’elles sont très nouvelles. Or la seule nouveauté suffit pour faire rejeter cette méthode par le gros du monde, qui pour approuver une décision demande des exemples.

Réponse

§ 299

1o Si je n’apportais pas des raisons très fortes pour faire approuver ces nouveautés, on pourrait avec raison m’objecter sa grande nouveauté, et me demander des exemples. Mais il est honteux d’attaquer des raisons et des démonstrations, par de simples préjugés qui prouvent trop, en prouvant que rien de nouveau dans les établissements humains ne peut être bon, ce qui est une opinion parfaitement extravagante.

§ 300

2o Les meilleurs établissements que nous voyons parmi nous n’ont-ils pas eu un commencement ? Or les aurions-nous jamais eus, si pour les former, il eût fallu rapporter des exemples qui n’existaient pas ?

§ 301

3o D’où vient que l’on voit dans l’histoire si peu de grands hommes parmi les rois héréditaires ? La principale raison, c’est qu’ils ont été plus mal élevés que Cyrus ; et effectivement de toutes les éducations la plus mauvaise, c’est l’éducation domestique. Ainsi la raison et l’expérience sont pour moi.

§ 302

4o Nous avons heureusement dix années destinées pour l’éducation des dauphins et des autres princes héréditaires, durant lesquelles il serait facile de leur donner de fortes habitudes à la vertu et à la science du bon gouvernement, si on leur donnait au moins quarante condisciples. Mais comme le prince héréditaire n’a point acquis durant son éducation de fortes habitudes à la vertu, comment ne deviendrait-il pas un homme plus vicieux, plus présomptueux, et plus injuste, que s’il était né simple particulier, qui n’est point environné de gens intéressés à le corrompre, et qui pour leur intérêt particulier lui reprochent ses défauts ?

OBJECTION III

§ 303

Votre projet est coûteux.

Réponse

§ 304

1o Est-ce qu’un pareil collège est plus au-dessus des forces du roi que le collège Mazarin25 était au-dessus des forces du cardinal Mazarin, qui n’est pas à beaucoup près si utile au public que le sera le collège des dauphins.

§ 305

2o Le collège de Saint-Cyr bâti par le feu roi n’est-il pas très utile à l’État26 ? Or le collège des dauphins ne coûterait pas le double, et serait vingt fois plus utile à l’État. Faire cette dépense, n’est-ce pas donner un pour avoir dix ?

§ 306

3o L’union de la manse abbatiale de Saint-Denis, qui vaut cinquante mille écus de rente, au collège de Saint-Cyr, faite par le feu roi, a été approuvée de tous les gens de bien. Pourquoi ne pas suivre un si bel exemple, en unissant au collège des dauphins pareilles menses abbatiales ? Ces revenus peuvent-ils jamais être plus utilement employés pour le bien public ? Le cardinal Mazarin fit unir ainsi une mense abbatiale du diocèse de Luçon au collège Mazarin, vers 165527.

OBJECTION IV

§ 307

De la manière dont vous proposez votre projet, le précepteur parlera, interrogera, dictera dans la classe, deux heures le matin et deux heures le soir ; et les répétiteurs dans leur chambre feront répéter aux écoliers ce qu’ils auront entendu dans la classe. Il y en aura la moitié pour les exercices sur les arts et sur les sciences les plus utiles au dauphin, que conseille la prudence ; une demi-heure pour l’histoire des grands hommes, et pour les exercices de la justice et de la bienfaisance ; et l’autre demi-heure pour tout ce qui regarde la science du gouvernement. Mais je ne vois pas comment les répétiteurs pourront se bien acquitter de leurs répétitions, s’ils n’assistent à la leçon du précepteur ou régent.

Réponse

§ 308

1o Si les leçons de chaque jour sont enregistrées du moins quant aux principaux articles, et si les répétiteurs ont copie de ce registre, il leur sera facile de faire leurs répétitions.

§ 309

2o Quand le régent changera quelque chose, il en avertira les répétiteurs, qui copieront en abrégé ce changement.

§ 310

3o Souvent les répétiteurs assisteront à une partie de la leçon.

§ 311

4o Le temps de la répétition à peu près égal au temps de la classe peut suffire : parce que de dix de chaque chambrée, il suffit que le précepteur en interroge la moitié en présence de l’autre moitié.

OBJECTION V

§ 312

Je conviens que c’est une œuvre de piété pour le roi de donner gratis une bonne éducation à trois cents enfants de pauvres gentilshommes. Mais ne faudra-t-il pas trouver moyen de procurer la même éducation aux enfants des princes, des seigneurs et des gens riches, en payant pension.

Réponse

§ 313

1o Le principal du collège sera le maître de recevoir des pensionnaires surnuméraires, s’il y a des chambres en nombre suffisant, en augmentant le nombre des répétiteurs.

§ 314

2o Le roi, pour décharger le collège des dauphins du grand nombre des gens riches, peut facilement mettre en peu de temps les autres collèges sur le même pied que ce collège.

§ 315

3o Il serait à souhaiter, pour le bien public, que le collège de Saint-Cyr prît aussi des pensionnaires riches ou de grande condition, en attendant que ces collèges de plus grande vertu et de plus grands talents se multipliassent. C’est pour cela que j’ai fait un mémoire exprès, pour les rendre encore plus utiles28.

OBJECTION VI

§ 316

Je conviens que l’habitude à démontrer facilement les quatre principales maximes de la science du gouvernement est nécessaire pour le dauphin, et pour ceux qui doivent un jour avoir quelque part au gouvernement. Mais les autres écoliers n’ont aucun besoin de cette science.

Réponse

§ 317

1o On ne sait pas si la plupart de ces écoliers, quoique pauvres, ne seront pas un jour dans les emplois publics, surtout si le roi se détermine à faire cesser peu à peu la honteuse vénalité des emplois, pour mieux choisir les officiers qui auront plus de mérite national ; et s’il n’établira pas la méthode du scrutin entre trente pareils d’âge, de naissance et de profession.

§ 318

2o La politique est la plus utile de toutes les sciences pour le bonheur public. Or peut-il jamais y avoir un trop grand nombre de sujets bien instruits de la science la plus utile ? Et puis ce ne sont que dénombrements politiques, maximes générales et démonstrations, qui conviennent à toute sorte de bons esprits.

§ 319

3o Si quelques-uns de ces écoliers ont un jour du loisir dans leurs emplois, ils pourront faire usage de ce loisir et de leurs premières études avec le secours de la méditation, de la lecture et des conférences, et composer des mémoires politiques utiles à leur patrie.

§ 320

4o Ceux qui auront souvent remporté des prix seront connus et distingués.

§ 321

5o Pour ceux qui auront toujours été de la classe du roi, et qui s’y seront distingués, le roi ne pourra-t-il pas les placer honorablement dans sa maison ?

OBJECTION VII

§ 322

Vous voulez commencer vos démonstrations politiques dès douze ou quatorze ans, c’est de trop bonne heure.

Réponse

§ 323

Je crois bien qu’un enfant de douze ou quatorze ans ne sentira pas la force d’une démonstration politique. Mais il commencera à se familiariser avec la vérité des propositions qui doivent entrer dans cette démonstration, et cette familiarité, et la mémoire qu’il en aura acquise, lui aidera29 infiniment à assembler et à arranger à quatorze ou quinze ans ces mêmes propositions, et à sentir alors toute la force de la démonstration. Il aura ensuite encore deux ou trois années pour acquérir la grande facilité à démontrer aux autres, et à répondre à tous les doutes et à toutes les objections que l’on peut opposer. Car alors l’esprit devient ferme et imperturbable par la force de l’évidence, et voilà la situation d’esprit, voilà les habitudes que nous devons souhaiter aux dauphins et aux autres princes héréditaires, sur les quatre maximes principales du gouvernement.

§ 324

Comme la principale fonction du dauphin au sortir du collège sera d’assister au Conseil, il est à propos qu’il y puisse assister avec plaisir et avec utilité. Or il le pourra, quand il aura appris, les dernières années de son éducation, les principes nécessaires pour décider les affaires du Conseil avec prudence.

§ 325

Et c’est pour cela que je voudrais que la dernière année de l’éducation, on tînt devant lui deux fois la semaine des représentations de quelques conseils, où l’on rapporterait quelques affaires déjà décidées dans le véritable Conseil, tant sur les affaires du dehors que sur les affaires du dedans, avec les raisons pour et contre. Ce serait l’exercer à juger des contestations passées, afin qu’il pût se mieux acquitter de son devoir, lorsqu’il faudrait donner son avis sur des contestations présentes.

OBJECTION VIII

§ 326

Ces condisciples mesureront souvent leur intelligence, leur justesse de raisonnement, leur prudence, leur justice et leur bienfaisance avec celles du dauphin, et souvent ils croiront le surpasser de ces côtés-là. Plusieurs se tromperont, mais plusieurs croiront vrai. Or cette opinion les portera à moins respecter un jour les ordonnances du roi.

Réponse

§ 327

1o La plupart des courtisans, qui voient tous les jours le roi à toutes les heures, préfèrent-ils leur intelligence, leur justesse d’esprit, leur justesse de raisonnement et leurs vertus à celles du roi ? Cela les empêche-t-il d’avoir beaucoup de respect, soit pour sa personne, soit pour ses ordonnances ?

§ 328

2o Le roi, en faisant une ordonnance, ne la fait-il pas après une mûre délibération avec des gens plus instruits, plus éclairés, plus expérimentés dans les affaires du gouvernement, et plus habiles que les courtisans ?

OBJECTION IX

§ 329

Jusques ici aucun philosophe politique n’a proposé autre chose pour but de la science du gouvernement que la continuation et l’augmentation du bonheur des hommes dans cette première vie : quelles raisons avez-vous pour dire qu’elle doit encore avoir pour but de les garantir des malheurs extrêmes, et de leur procurer les délices infinies de la vie future ?

Réponse

§ 330

1o Il est vrai que la science du gouvernement des anciens Grecs et des anciens Romains n’avait pour but que le bonheur des hommes dans cette vie ; mais c’est que de leur temps la raison n’était pas assez éclairée pour avoir découvert des preuves suffisantes de l’immortalité de l’âme, et par conséquent de la vie future, c’est-à-dire des douleurs futures et des plaisirs futurs. Il est visible qu’une science qui vise à établir et à augmenter le bonheur des hommes doit avoir pour objet, non seulement le bonheur de cette vie passagère, mais surtout le bonheur de la vie à venir.

§ 331

2o Comme l’observation de la justice et la pratique de la bienfaisance pour plaire à Dieu est en même temps le moyen le plus efficace pour rendre les hommes heureux dans cette première vie, et pour les rendre aussi très heureux dans la seconde, j’ai, ce me semble, grande raison de donner pour but à la science du gouvernement ces deux espèces de félicité, qui sont si différentes et en sensibilité et en durée.

OBJECTION X

§ 332

Si les précepteurs, après avoir régenté un cours, ne sont pas choisis évêques, par préférence aux abbés qui ne font rien pour l’utilité publique, il y aura peu de gens de condition qui voudront prendre cette voie pour faire leur fortune.

Réponse

§ 333

1o Pourquoi le précepteur et les deux répétiteurs du roi ne seraient-ils pas nommés évêques, puisqu’ils auront travaillé longtemps et utilement pour le bien de l’État, en enseignant au dauphin et à ses condisciples la pratique de toutes les vertus, et les principales maximes de la religion et de la science du gouvernement ?

§ 334

2o Pourquoi les autres régents du collège ne seraient-ils pas préférés aux gens de qualité qui ne font rien de si utile ? Peut-on imaginer une meilleure pépinière d’évêques qu’un collège où l’on enseigne si bien la science du salut et la science du gouvernement ?

OBJECTION XI

§ 335

Le commun des esprits est incapable de sentir la force d’une démonstration, et vous proposez de mettre les enfants à 15 ou 16 ans en état de faire facilement des démonstrations politiques, et d’en faire sentir toute la force à d’autres personnes. Vous avez trop bonne opinion de l’esprit d’un enfant de quatorze ans.

Réponse

§ 336

Il est vrai que les enfants ont besoin de plus de temps que les hommes faits pour comprendre une démonstration de géométrie ; il est vrai qu’ils ont besoin d’une méthode qui les fasse monter par petits degrés qui soient proportionnés à la petitesse de leur intelligence ; il est vrai qu’ils ont besoin de répéter plus souvent les propositions qui doivent leur servir de principes ; il est vrai qu’il faut qu’ils parviennent par ces répétitions à les avoir toutes présentes en même temps à leur esprit, pour sentir l’effet de leur liaison entre elles, et par conséquent toute la force d’une démonstration politique, comme d’une démonstration géométrique. Mais heureusement ils ont depuis douze ans quatre ou cinq ans devant eux. Ainsi ce qui serait impossible en un an devient très possible, et même très facile, en quatre ans ; surtout parce que l’intelligence croît tous les jours, et que l’enfant bien exercé, et avec le secours du ressort de l’émulation, devient tous les jours plus intelligent.

OBJECTION XII

§ 337

Je ne disconviens pas de la grande utilité de l’émulation entre pareils pour le bien public ; mais il en faut rabattre les injustices et les haines que cause l’émulation, quand elle dégénère en jalousie injuste.

Réponse

§ 338

Dans ce collège les écoliers disputeront à la vérité à qui sera le plus intelligent, mais en même temps ils disputeront à qui sera le plus juste et le plus bienfaisant ; et le prix de la supériorité de vertu y sera beaucoup plus estimé que le prix de la supériorité d’intelligence. Ainsi il est vrai qu’il est à craindre que l’émulation ne dégénère quelquefois dans les collèges ordinaires en jalousie basse et injuste, et même en haine. Mais comment l’émulation pourrait-elle être injuste entre pareils, qui disputent tout le long des années de supériorité de justice ?

OBJECTION XIII

§ 339

Ces condisciples gâteront le dauphin, à force de louanges et de flatteries.

Réponse

§ 340

1o On a beaucoup plus à craindre que le dauphin ne se gâte par les flatteries des domestiques dans une éducation domestique que par les flatteries des enfants dans un collège.

§ 341

2o Le régent et les répétiteurs, s’ils entendaient des flatteries, c’est-à-dire des louanges fausses, ils en feraient honte au flatteur ; et tous éviteraient de passer pour flatteurs, de peur du mépris et du ridicule ; car il sera toujours honteux de vouloir tromper, et surtout le dauphin.

OBJECTION XIV

§ 342

Les enfants tirent d’eux-mêmes toutes leurs maximes de conduite. Ce que leur disent leurs précepteurs, quoique sage, entre comme on dit par une oreille et sort par l’autre.

§ 343

Les idées d’un enfant sont d’une nature toute différente de celles du précepteur, c’est ce que l’on appelle hétérogènes30 ; et cette hétérogénéité fait que les idées du précepteur ne sauraient pas plus entrer dans l’esprit de l’enfant que celles de l’enfant dans l’esprit du précepteur.

§ 344

Tout ce que le précepteur peut faire de mieux, c’est de faire remarquer, dans les actions différentes, dans les conduites différentes des hommes, celles qui conduisent plus sûrement aux malheurs de toutes espèces ; et encore faut-il surtout que le précepteur fasse faire une attention particulière aux plaisirs qu’a ressentis l’homme vertueux après ses actions vertueuses et les maux qu’a ressentis le scélérat, l’emporté, le vindicatif, le cruel, après ses actions injustes, déraisonnables et cruelles.

§ 345

Or si les enfants se forment pour ainsi dire eux-mêmes, il semble qu’ils aient bien moins besoin de collège, et d’éducation de collège, qu’on ne le croit ordinairement.

Réponse

§ 346

Je conviens du principe : Nous nous formons nous-mêmes. Je nie les conséquences : Donc les bons collèges, les bons précepteurs, la lecture de la vie des grands hommes, les réflexions des précepteurs sur les diverses entreprises de ces grands hommes, les répétitions avec leurs camarades servent de peu à l’éducation des enfants.

§ 347

1o Je conviens que chaque enfant se fait à lui-même ses règles de conduite, mais il se les forme sur ce qu’il voit de plus approuvé, de plus loué, de plus désapprouvé, et de plus blâmé ; et sur les sentiments qu’il a lui-même du beau, du louable, du vilain, du blâmable, du honteux.

§ 348

Or n’est-il pas évident que dans un collège bien dirigé par les lectures instruisantes sur la vertu et sur le vice ; où il aurait les exemples des condisciples honnêtes et vertueux ; où il aurait un plus grand nombre de meilleures observations sur les bons et les mauvais raisonnements, et sur la justesse des expressions ; où il aurait les observations sages des bons précepteurs, appropriées et proportionnées à la petitesse d’esprit des enfants et à leurs allures enfantines ; où il verrait donner les prix de la supériorité d’intelligence, les prix de la supériorité de vertu, doubles de ceux d’intelligence ; où il verrait tous les jours ou des romans vertueux, ou des scènes vertueuses : il se formerait bien mieux lui-même, et pour l’esprit et pour le cœur, par ces exercices continuels, que dans une éducation domestique, où il est privé du ressort de l’émulation, quand même un père sage voudrait se donner lui-même la peine d’être le précepteur de son fils.

§ 349

2o L’enfant qui doit devenir grand homme ne s’élève beaucoup au-dessus des autres que par beaucoup de petits efforts de l’âme dans la jeunesse ; et l’âme n’en fait guère que par émulation entre pareils.

OBJECTION XV

§ 350

Ces condisciples du dauphin devraient être choisis parmi un plus grand nombre.

Réponse

§ 351

On peut d’abord faire la classe du dauphin de cinquante ou soixante enfants d’environ huit à neuf ans, tandis qu’il n’en aura que sept ; et la fin de la première année, en laisser neuf ou dix des moins dociles à la classe inférieure.

§ 352

On pourrait de même à la fin des autres années en laisser cinq ou six autres des moins vertueux à la classe inférieure, en sorte que les dernières années il ne serait environné que de trente ou quarante des plus intelligents et des plus vertueux, c’est-à-dire des plus modestes, des plus raisonnables, des plus polis, des plus prévenants, des plus patients, des plus appliqués, et des plus obéissants.

OBJECTION XVI

§ 353

Pour composer le collège des dauphins, il faudrait des précepteurs tous formés sur ce nouveau modèle d’éducation, où l’on fît beaucoup plus de cas de la vertu que des talents ; et entre les talents où l’on fît plus de cas des quatre maximes principales de la science du gouvernement que de toutes les autres sciences. Mais où les trouver ? Il faudrait même qu’ils fussent instruits de toutes les méthodes les plus efficaces, pour procurer aux enfants les habitudes à la justice, à la bienfaisance et à ces talents à un très haut degré. Mais où les trouver ?

Réponse

§ 354

1o On ne les trouvera pas tous formés, mais d’ici à trois ou quatre ans on peut les former par des conférences.

§ 355

2o Les nouveaux établissements vont toujours en se perfectionnant, quand il y a un conseil perpétuel pour les perfectionner ; mais il faut qu’ils commencent par être imparfaits.

§ 356

3o Les méthodes les plus remplies de raison deviendront bientôt plus agréables pour des précepteurs raisonnables que les méthodes ordinaires où il y a beaucoup moins de raison ; et là où l’on trouve beaucoup plus d’utilité pour la société, on y trouve beaucoup plus de raison.

OBJECTION XVII

§ 357

Il faut aux enfants pour leur santé deux demi-jours de congé par semaine, où ils aient plus de jeux d’exercices corporels, de promenade que les autres jours.

Réponse

§ 358

J’approuve fort ces sortes d’attentions pour la santé ; mais comme je ne propose pas des méthodes qui demandent aux enfants une application continuelle, pénible et sans goût, et que je demande au contraire que l’on vise sans cesse à rendre de plus en plus les méthodes agréables, les enfants du collège des dauphins auront bien moins besoin de délassement que les écoliers de nos collèges ordinaires, qui n’étudient le latin, le grec, les règles de rhétorique, de logique, et les méthodes métaphysiques, qu’avec beaucoup de répugnance.

§ 359

J’espère que l’éducation des dauphins sera un jour perfectionnée au point que les écoliers ne sentiront point de peine à apprendre, et qu’ils seront toujours récompensés de leur application par le plaisir d’en sentir le succès, et de s’apercevoir tous les mois de leurs progrès.

OBJECTION XVIII

§ 360

Il est vrai que les enfants ont besoin de variété dans leurs études, pour les délasser de leur application à la même matière, et qu’ainsi il est bon de leur enseigner dans le même jour les commencements de trois ou quatre diverses sciences. Mais ne craignez-vous point que cette méthode ne cause quelque confusion dans leur esprit ?

Réponse

§ 361

Comment voudriez-vous que les commencements de la musique, qui succéderont par exemple aux commencements de l’astronomie, ou aux commencements de l’anatomie, pussent causer de la confusion dans l’esprit de l’écolier ? Et puis toutes ces sciences, à mesure qu’on les apprend, paraissent de plus en plus distinguées l’une de l’autre.

OBJECTION XIX

§ 362

Votre projet est bon et beau, mais il n’est que trop beau : la dépense est trop grande ; vous proposez trop de choses à faire, et toutes en même temps ; il peut même s’y en trouver quelques-unes d’impraticables.

§ 363

Il vaudrait mieux proposer des projets moins utiles à la vérité, mais moins grands et plus faciles à pratiquer, et qui seraient adoptés par le gouvernement présent pour l’utilité des vivants, que de proposer du trop grand qui peut être agréable pour la spéculation, mais qui ne peut être utile tout au plus que pour une postérité assez éloignée : parce qu’il faut deux ou trois générations pour se trouver familiarisé avec de pareilles idées de perfection.

Réponse

§ 364

1o Je conviens qu’un homme seul, quelque pouvoir qu’il eût dans l’État, n’oserait se charger de l’exécution d’un grand projet qu’il approuverait pour la plus grande partie. Mais que fait alors un ministre sage ? Il forme un bureau de gens de réputation, auquel il communique son projet : et s’il y est unanimement approuvé, il se trouve autorisé à procéder à l’exécution, du moins pour les parties qui y seront approuvées, et prendra les conseils de ce bureau sur les moyens les plus propres pour en exécuter la partie approuvée.

§ 365

Il peut même dans un État y avoir un ou plusieurs bureaux tous formés, et dans lesquels un pareil mémoire peut être bien examiné et bien rectifié.

§ 366

2o Un prince exécutera une partie du projet, tandis qu’un autre en exécutera une autre partie.

§ 367

3o Ce qui est impossible au ministre trop timide n’est que difficile au ministre sage et courageux.

§ 368

4o Si je n’indique pas les moyens de l’exécution, l’un prend le projet pour un système purement platonique, et impossible dans l’exécution. Si j’indique des moyens propres pour l’exécuter, l’autre dit que j’effraie les ministres par le nombre des difficultés qu’il faut surmonter, même pour le commencer.

§ 369

5o Ce qui se commence dans un temps se perfectionne quelque temps après ; mais aucun établissement ne se peut jamais perfectionner, s’il n’a jamais été commencé.

OBJECTION XX

§ 370

Je conviens que vous avez démontré la nécessité du collège des dauphins. Je conviens que rien ne reste du collège que ce qui par des actes souvent et longtemps répétés a passé en forte habitude : et c’est un grand principe. Je conviens que si les écoliers sortent du collège si peu patients, si peu polis, si précipités dans leurs jugements, raisonnant si peu et si peu conséquemment, cela vient de ce qu’on ne leur a pas fait assez répéter les actes de ces vertus. Ainsi en gros j’adopte fort votre méthode : et si la raison fait encore un pas chez nous, nos neveux verront cette belle méthode exécutée, mais j’ai deux choses à vous représenter.

§ 371

La première, c’est que dans votre plan, vous proposez d’enseigner en même semaine aux enfants, selon leur âge, les commencements de toutes les sciences. Or je crains que cette méthode ne cause une sorte d’embrouillement dans leur esprit, et qu’ils ne viennent à confondre leurs idées.

§ 372

La seconde, c’est qu’il me semble que vous donnez trop peu de temps pour le progrès des écoliers dans toutes les sciences : or cependant c’est la culture de l’esprit qui augmente l’intelligence, c’est la grande intelligence qui produit la prudence, et c’est la grande prudence qui rend l’homme vertueux.

Réponse

§ 373

1o Ce que je propose de faire enseigner aux enfants de chaque science doit rouler sur des choses sensibles : or on ne peut pas dire que les commencements de l’anatomie de cire, par exemple, et les commencements de l’astronomie sur un globe puissent leur causer aucun embrouillement d’idées, surtout lorsque ces choses leur sont souvent répétées.

§ 374

2o Ce qu’il y a d’abstrait et de moins sensible dans les sciences doit être réservé pour les hautes classes ; et alors on n’a pas à craindre que l’esprit qui est plus formé confonde ses idées, qui tiennent elles-mêmes à des choses sensibles si différentes entre elles.

§ 375

3o Cette méthode de passer d’une science à une autre est une variété qui soulage l’attention de l’esprit, et qui est fort du goût des enfants, dont l’attention est si courte et si peu suivie.

§ 376

4o Je crois même que la variété doit être plus grande pour les enfants jusqu’à dix ou douze ans, et qu’il faut appuyer un peu plus longtemps sur la même matière, à mesure qu’ils croissent en âge, pour profiter de l’augmentation d’attention qu’ils ont acquise.

§ 377

À l’égard de la seconde difficulté, je conviens 1o en général qu’il faut cultiver avec soin la partie de l’âme que l’on nomme intelligence : et c’est pour cela que dans le partage des heures de l’éducation, j’ai proposé le quart en pratiques de vertus ou d’exercices qui servent à faire trouver du plaisir à tout ce qui est vertueux, c’est-à-dire juste et bienfaisant, et de l’aversion pour tout ce qui est vicieux ; j’ai proposé le quart de la journée à l’étude de ce qui regarde la science du gouvernement, et l’autre moitié aux autres sciences, aux arts ; ainsi voilà les trois quarts de l’éducation donnés à la culture de la seule intelligence.

§ 378

2o Le quart même réservé aux vertus sera encore plein de raisonnements et d’observations sur les opinions de morale, qui sont du ressort de l’intelligence.

§ 379

3o Il est vrai que cette intelligence sera moins exercée sur la physique, sur la géométrie, et sur les autres sciences curieuses, en comparaison de ce qu’elle le sera sur la morale et sur la politique : mais elle sera exercée tout le long du jour, et plus sur les sciences les plus importantes, pour l’augmentation de son propre bonheur, et pour celui de ses sujets et de ses voisins. Or est-il question d’autre chose dans l’éducation du dauphin que de cette augmentation de bonheur ?

OBJECTION XXI

§ 380

Pour réussir dans une pareille éducation d’un dauphin, il faudrait un collège formé de longue main sur ce plan ; il faudrait que les professeurs, les régents y eussent été formés de longue main, et au moins depuis dix ans ; il faudrait, pour choisir les meilleurs sujets, que ce fût une communauté nombreuse, qui eût été chargée dix ans auparavant de préparer les professeurs par divers exercices, par des études et par divers ouvrages propres aux différentes classes de ce collège ; il faudrait des hommes qui n’aspirassent point aux pensions, aux abbayes et aux évêchés, mais seulement à obtenir le paradis par leurs travaux, et qui eussent au moins trente ans. Or comment trouver une communauté assez nombreuse pour fournir cinquante hommes pareils, dont on n’ait point à craindre la doctrine et les préjugés de la communauté ?

Réponse

§ 381

1o Il est vrai que le dauphin, que le prince héréditaire qui serait élevé dans un collège pareil formé depuis vingt ou trente ans serait mieux élevé que dans le collège qui ne serait formé que depuis cinq ou six ans ; mais pour avoir dans un royaume un collège de trente ans, n’est-il pas visible qu’il faut commencer par en avoir un de cinq ou six ans ?

§ 382

2o Je conviens qu’il serait à souhaiter qu’une nombreuse communauté de gens habiles, à laquelle on ne pût imputer aucune opinion contraire au bonheur de l’État, pût se charger d’un pareil collège, et que les membres pussent agir par le seul intérêt d’obtenir le paradis ; mais au défaut de telle communauté, on ne laisse pas de former des collèges composés de bons sujets, qui outre le motif du paradis agissent encore, et fortement et vertueusement, pour l’honneur, et pour les autres récompenses temporelles.

§ 383

3o Pour n’avoir pas tout d’un coup un collège excellent, on ne laisserait pas d’en avoir un bon, qui pourrait tous les jours se perfectionner par l’expérience : et ce bon formé sur ce beau modèle serait incomparablement meilleur pour les dauphins et autres princes héréditaires, et surtout pour les habitudes à la vertu et pour le bonheur des sujets, que l’éducation la plus parfaite qu’on leur ait donnée jusques à présent.

Proposition à démontrer

§ 384

Si le feu roi Louis XIV eût été élevé dans un pareil collège, s’il eût eu le secours d’une pareille éducation, il fût devenu incomparablement plus grand bienfaiteur des hommes en général, et de sa nation en particulier ; et aurait par conséquent monté à un degré de gloire précieuse et durable, incomparablement plus grand qu’aucun prince qui ait régné dans le monde, et qui y régnera jamais.

Démonstration
Première proposition de la démonstration

§ 385

Si d’un côté un prince a une très grande passion pour la gloire la plus précieuse, s’il jouit d’une grande puissance durant son règne ; et de l’autre, s’il est convaincu, par des démonstrations évidentes et sensibles, de deux vérités, la première, que la grandeur des hommes, et que la gloire la plus précieuse se mesure par la grandeur des bienfaits que l’on procure au plus grand nombre d’hommes, dans la vue de plaire à l’Être infiniment bienfaisant, et d’en obtenir le paradis, en surmontant les grandes difficultés qui se rencontrent à procurer ces bienfaits ; et la seconde, que les quatre principaux établissements qui sont indiqués dans le projet d’éducation des dauphins sont les sources les plus secondes de l’augmentation du bonheur de sa nation et des autres nations : il emploiera certainement cette puissance, durant tout son règne, à former ces quatre principaux établissements, à les affermir et à les perfectionner malgré les difficultés qu’il y rencontrera, et deviendra par conséquent le plus grand bienfaiteur des hommes qui ait jamais été et qui sera jamais, et acquerra par conséquent une gloire beaucoup plus précieuse, beaucoup plus durable, et au plus haut degré qu’aucun souverain en ait jamais acquis, et en puisse jamais acquérir.

Éclaircissement

I

§ 386

Ces principaux établissements sont :

§ 387

1o L’établissement de la Diète européenne, par la signature des cinq articles fondamentaux31.

§ 388

2o L’établissement de la méthode du scrutin, surtout dans les principales professions d’un État32.

§ 389

3o L’établissement des conférences et de l’Académie politique, et des autres moyens de faire faire en peu de temps de grands progrès à toutes les parties de la science du gouvernement33.

§ 390

4o La méthode pour employer dans les collèges beaucoup plus de temps à faire connaître aux écoliers ce qu’il y a de plus digne de louange et de blâme dans les actions et dans les entreprises des hommes, et pour les accoutumer à juger et à raisonner avec plus de justesse, particulièrement sur les biens et sur les maux de la vie34.

II

§ 391

Si un prince faisait et affermissait durant un long règne ces quatre établissements généraux, il est visible qu’aucun de ses successeurs ne pourrait jamais faire autre chose que d’en perfectionner les branches ; et que par conséquent le bienfait qu’il procurerait aux hommes par ce perfectionnement demeurerait toujours beaucoup inférieur au bienfait du prince qui aurait fait les premiers établissements.

III

§ 392

Il est certain qu’un prince puissant très sensible à la gloire, et qui ne verrait rien de glorieux en comparaison de ces quatre établissements, s’y porterait toute sa vie avec ardeur.

§ 393

Il n’est pas moins certain qu’avec une grande puissance de longue durée, il en viendrait à bout.

§ 394

Il est encore certain que rien ne serait plus glorieux que le succès de ces quatre entreprises, dans lesquelles il ne pourrait réussir qu’en surmontant de grandes difficultés : victoires qui prouveraient la grandeur de son désir de devenir grand bienfaiteur des hommes, pour plaire au souverain bienfaiteur, et pour en obtenir le paradis.

Seconde proposition de la démonstration

§ 395

Or d’un côté il demeure constant que Louis XIV a eu toute sa vie une très grande passion pour acquérir la gloire la plus précieuse, ce qui est le grand ressort des grands hommes et des grandes entreprises, et qu’il a eu une grande puissance durant un long règne ; et de l’autre il est évident que s’il eût été élevé dans un collège des dauphins, tel que nous venons d’en donner le plan, il eût été convaincu toute sa vie, par des démonstrations évidentes et sensibles, et par une longue et fréquente répétition des motifs de ces démonstrations, de ces deux vérités : la première, que la grandeur de l’homme, et que la gloire la plus précieuse se mesure par la grandeur des bienfaits que l’on procure au plus grand nombre d’hommes, dans la vue de plaire à Dieu infiniment bienfaisant, et pour en obtenir le paradis, en surmontant les grandes difficultés que l’on rencontre à procurer ces bienfaits ; et la seconde, que les quatre principaux établissements ci-dessus indiqués sont les sources les plus fécondes de l’augmentation du bonheur de la nation française et des autres nations, et par conséquent en suivant son goût principal, sa principale passion. Il eût certainement employé cette grande puissance et tous les talents de son esprit à former dès le commencement de son règne, que je fixe en 1661 après la mort de son Premier ministre35, les quatre établissements principaux, à les affermir, et à les perfectionner jusques à sa mort en 1715, c’est-à-dire durant plus de cinquante ans de règne paisible qu’il eût pu avoir.

Conclusion

§ 396

De là il suit que si Louis XIV eût eu le bonheur d’être élevé dans un pareil collège des dauphins, il fût devenu le plus grand bienfaiteur de sa nation et des nations voisines qui ait jamais été et qui sera jamais ; et par conséquent il eût acquis une gloire incomparablement plus grande, plus durable et plus précieuse qu’aucun prince qui ait régné dans le monde, et qu’aucun de ceux qui y régnera n’en pourra jamais acquérir : et c’est ce que je m’étais proposé de démontrer.

Conséquence

§ 397

De là il suit que si un dauphin était élevé dans un pareil collège, s’il aimait les louanges les mieux méritées, et s’il avait un long règne, il deviendrait certainement plus grand bienfaiteur de sa nation et du genre humain, qu’aucun prince qui ait jamais régné et qui régnera jamais, ad majorem generis humani felicitatem36.

SUR L’ÉDUCATION DOMESTIQUE DU DAUPHIN

Avertissement

§ 398

Je crois avoir démontré, dans un ouvrage fait exprès, combien il serait avantageux pour l’État et glorieux pour le roi d’établir un collège des dauphins, et combien cette sorte d’éducation était préférable à l’éducation domestique.

§ 399

Mais comme il est facile de prévoir des obstacles quant à présent insurmontables à cet établissement, il m’a paru raisonnable de se réduire à perfectionner l’éducation domestique de notre jeune dauphin, et d’approprier à l’éducation domestique les moyens principaux que j’avais proposés pour mieux réussir dans l’éducation du collège.

Maximes générales
Pour ceux qui doivent diriger l’éducation du dauphin

MAXIME I

§ 400

Le cœur et l’esprit des enfants ne sauraient être perfectionnés que par de bonnes habitudes.

MAXIME II

§ 401

Trois habitudes principales pour le cœur.

§ 402

Habitude à la suspension, à l’examen pour la prudence, par la crainte du mal qui suit la décision trop précipitée, et par l’espérance du plaisir qui suit du bon choix de la prudence.

§ 403

Habitude à la crainte des maux qui suivent les injustices.

§ 404

Habitude à l’espérance des biens qui suivent les actions de bienfaisance.

MAXIME III

§ 405

Trois habitudes principales pour l’esprit.

§ 406

Habitude à tenir l’esprit attentif, jusqu’à ce que l’on voie clairement l’objet.

§ 407

Habitude à ne point nier ni affirmer une proposition, jusqu’à ce que l’on en voie clairement et distinctement la vérité.

§ 408

Habitude à bien raisonner, c’est-à-dire à tirer précisément les conséquences d’un principe.

§ 409

Nous sommes environnés d’erreurs, c’est-à-dire de propositions fausses bien tirées de principes faux, et de conséquences fausses mal tirées de principes vrais.

§ 410

Il faut tous les jours en donner des exemples aux enfants.

MAXIME IV

§ 411

Les habitudes ne se forment que par des répétitions nombreuses, fréquentes et longues, tant pour les vertus qui regardent le cœur que pour la justesse, pour les opinions, et pour toutes les autres connaissances qui regardent l’esprit.

MAXIME V

§ 412

De là il suit que le gouverneur et le précepteur doivent connaître les différents degrés d’importance des principales habitudes, afin de donner plus de temps à faire répéter plus souvent les plus importantes que les moins importantes.

§ 413

Or les habitudes du cœur sont les plus importantes, et entre les trois habitudes du cœur la plus importante, c’est l’habitude à la justice : Ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, s’il était à votre place et le plus puissant, et si vous étiez à la sienne et le plus faible : Abstine a malo, ne faites mal à personne37.

§ 414

Et pourquoi ? voici le motif. C’est la crainte des maux qui suivent les injustices en cette vie, mépris, haine, et surtout la crainte de la punition et des maux de la seconde vie : maux terribles !

§ 415

La seconde habitude la plus importante après l’habitude à la justice, Ne faites mal à personne, c’est de faire du bien, c’est l’habitude à la bienfaisance.

§ 416

Et pourquoi ? voici le motif. C’est l’espérance de la récompense, l’espérance des biens de cette vie, estime, admiration, grande réputation, louanges méritées, amour, respect des peuples et des nations voisines, et surtout l’espérance des plaisirs immenses et éternels de la seconde vie, qui peut arriver l’année prochaine.

§ 417

Après l’habitude à la bienfaisance, la vertu la plus importante, c’est la prudence.

MAXIME VI

§ 418

Les talents de l’esprit ne sont bons et importants qu’autant que le dauphin en peut faire un jour bon usage, et les employer à faire plus de bien aux autres. Car s’il n’employait un jour son esprit que, comme Néron, aux injustices et aux autres méchancetés, il vaudrait mieux pour lui et pour les autres qu’il n’en eût point du tout.

MAXIME VII

§ 419

Le gouverneur et le précepteur n’ont que le même but principal, et ce but principal, c’est de fortifier en lui, chacun de son côté, le long du jour ces trois vertus ; le gouverneur dans la chambre et ailleurs, le précepteur dans le cabinet.

§ 420

Il apprendra du gouverneur à ne rien dire, à ne rien faire de désobligeant : voilà la justice.

§ 421

Il apprendra à faire, à dire des choses obligeantes : voilà la bienfaisance.

§ 422

Il apprendra à ne pas trop manger, et surtout de certaines choses, à ne se pas excéder dans les jeux : voilà la prudence.

§ 423

Enfin le gouverneur lui apprendra à bien faire tout ce qu’il fera, à bien dire tout ce qu’il dira ; et tant qu’il pourra, il lui fera espérer le plaisir de l’approbation des connaisseurs, et lui fera craindre leur mépris, et surtout craindre les punitions et espérer les récompenses de la seconde vie.

§ 424

C’est la crainte et l’espérance qui sont les uniques ressorts de nos actions, il n’y a qu’à les fortifier, et à les bien diriger dans le dauphin.

§ 425

User plus de la crainte avec les âmes fortes, dures et moins dociles ; user plus de l’espérance, avec les âmes flexibles et dociles.

§ 426

Le précepteur qui a pour lui les heures de cabinet doit viser particulièrement à entretenir le dauphin des grands hommes, de leurs belles actions, de leurs beaux talents, de leurs grands succès.

§ 427

Il ne saurait trop embellir ses peintures, et les rendre trop vives, et proportionnées à l’esprit de son disciple, et lui faire remarquer les diverses récompenses de ces héros : afin de l’exciter à les imiter, pour sentir les mêmes plaisirs, et surtout lui faire remarquer les deux vertus principales, justice et bienfaisance, qui fondent les louanges principales.

§ 428

Le sous-gouverneur répétera à sa manière et fera répéter les maximes du gouvernement. Le sous-précepteur répétera à sa manière et fera répéter par le dauphin les observations historiques du précepteur.

MAXIME VIII

§ 429

Pour rendre l’éducation agréable au dauphin, il est à propos que le gouverneur et le précepteur paraissent gais et souriants, comme prêts à approuver et à louer ce que le dauphin va faire. Car nous sommes animaux imitatifs, nous goûtons du plaisir quand nous voyons les autres à leur aise et contents. Ainsi il est bon que le dauphin voie toujours, autant qu’il est possible, son gouverneur et son précepteur contents de lui, et espérant en être contents.

§ 430

Je dis autant qu’il est possible : car il peut y avoir des cas où il est à propos qu’ils paraissent sérieux, quand ils n’ont pas sujet d’approuver le dauphin.

§ 431

Il est à propos que le précepteur promette quelquefois au dauphin une belle histoire, avant que d’entrer dans le cabinet, et qu’il y entre toujours conduit par l’espérance du plaisir. C’est que ce que l’on apprend avec plaisir se retient bien davantage, et fait beaucoup plus d’impression sur l’esprit.

§ 432

Il est à propos que le gouverneur et le précepteur fassent entendre au dauphin que le sujet de leur joie, c’est le progrès qu’il fait dans cette vertu, dans cette science, et l’espérance qu’ils ont du progrès qu’il y fera dans le mois présent.

§ 433

De là il suit qu’entre deux gouverneurs ou précepteurs, le plus gai, ou du moins le plus serein, est préférable, comme plus propre à plaire au dauphin.

MAXIME IX

§ 434

Le précepteur, pour faire plus d’impression sur le dauphin, doit lui promettre, un mois devant et plusieurs fois, le plaisir de certaines connaissances qu’il doit donner. Il faut, pour faire plus de plaisir, promettre et faire attendre ; et donner, en récompense d’une application suivie, une nouvelle connaissance qui produise le plaisir d’une curiosité satisfaite. La promesse est un art nécessaire pour mener les hommes.

MAXIME X

§ 435

Je ne propose point présentement le collège, qui paraît plein d’obstacles à quelques-uns ; mais je propose cinq ou six condisciples d’un an, ou deux, ou trois plus que le dauphin : non seulement pour jouer, mais pour étudier les mêmes choses que lui, et qui reçoivent du sous-précepteur, ou d’un répétiteur, les mêmes leçons que le dauphin recevra du précepteur. Sans pareils, nulle émulation ; et sans émulation, nul effort ; et sans effort, peu de succès.

§ 436

Les quinze avantages pour former le collège des dauphins prouveront au moins la nécessité des six condisciples pour bien réussir dans l’éducation domestique.

§ 437

On trouvera facilement dans les collèges de Paris ces six condisciples, et l’on choisira les plus dociles et les mieux nés au jugement des régents.

MAXIME XI

§ 438

Il faut de l’arrangement dans l’éducation : et la première année doit servir principalement à accoutumer le dauphin à la règle, à l’arrangement, à la discipline, à certaines occupations avec certaines personnes, pour certaines heures de la journée. Avec un pareil arrangement on trouvera du temps dans la journée pour fortifier toutes les habitudes de l’esprit et du cœur, à proportion de leur importance, pourvu que ceux qui dirigent l’éducation puissent faire naître les occasions de ces différents exercices : et ils le pourront plus facilement si chaque exercice a son heure fixée.

§ 439

Quoique le fond de la journée doive être réglé pour être sûr du progrès des habitudes par les diverses espèces de répétitions diversifiées, il est pourtant à propos de savoir suppléer aux petits dérangements qui peuvent arriver par différents cas.

§ 440

J’appelle répétitions diversifiées l’augmentation des connaissances de l’esprit. Car c’est à l’aide d’une ancienne connaissance que le dauphin répète et qu’il en acquiert une nouvelle, qu’il sent une nouvelle démonstration comme liée au principe qu’il savait déjà, et dont il ne voyait point la liaison et la dépendance.

§ 441

À l’égard des occasions que le gouverneur doit faire naître pour faire exercer les trois vertus au dauphin, les six condisciples et leur répétiteur pourront beaucoup lui aider38 à les trouver et à les exécuter dans les jeux, dans la promenade, par diverses petites scènes, les unes fortuites, les autres préparées.

MAXIME XII

§ 442

Plus le dauphin sera enfant, plus il aura besoin de diversité dans ses occupations du cabinet ; et le précepteur aura beaucoup de peine à arranger tellement les objets qu’il doit lui présenter, et à les lui présenter sous diverses formes, pour fournir toujours quelque nouveau sujet de plaisir, que cet enfant cherche toujours et partout. Car il se dégoûte, il s’ennuie de l’objet, dès qu’il n’y sent plus le plaisir de la curiosité, ni le plaisir de l’émulation et de la louange qu’il y cherchait, et qu’il en attendait.

MAXIME XIII

§ 443

Le gouverneur aura moins de peine à fournir de la diversité dans les objets que le précepteur : parce qu’il ne sera avec le dauphin que dans les temps où des objets différents se présentent presque sans cesse à ses yeux, la diversité lui fournira toujours du plaisir. Mais comme les objets passent rapidement devant ses yeux, le gouverneur, à moins qu’il n’y soit préparé dès le matin, aurait beaucoup de peine à lui faire faire et à lui répéter l’après-dîner, sous diverses formes, les maximes sur la prudence, sur la justice et sur la bienfaisance, qu’il a entendues le matin dans son cabinet.

MAXIME XIV

§ 444

Il faut qu’un dauphin sache quelque chose de tous les arts, de toutes les sciences ; mais il est à propos qu’il n’en sache qu’autant qu’il convient à un roi. Au lieu qu’il ne saurait connaître trop de démonstrations de diverses parties de la politique, c’est-à-dire de la science qu’il est de son devoir de savoir le mieux qu’il lui sera possible : mais de la savoir en roi par les maximes générales, sans se charger jamais la mémoire d’aucun des petits détails, dont les différents commis des différents sous-ministres sont chargés, et que les ministres particuliers eux-mêmes doivent ignorer, pour mieux savoir ce qui leur est plus important de bien savoir.

§ 445

De là il suit qu’il ne doit guère apprendre de latin que pour expliquer des passages latins ; et encore ce ne sera qu’à huit ou neuf ans, lorsqu’on aura eu le loisir de lui en montrer l’utilité, en citant souvent devant lui de belles maximes en latin.

MAXIME XV

§ 446

On peut réduire le principal de l’éducation du dauphin à la principale maxime de morale, et aux quatre maximes principales de politique, qu’il serait bon de mettre en vers, et de les lui faire apprendre et répéter devant lui. On peut les voir dans le grand mémoire39.

MAXIME XVI

§ 447

La certitude des enfants pour les maximes ne vient point de la raison, ils n’y sont pas encore assez sensibles. Mais elle vient : 1o de l’autorité et du ton de ceux qui leur parlent, et qu’ils croient n’être ni trompés ni trompeurs ; 2o du nombre de ceux qui leur parlent ; 3o de l’uniformité de ceux qui leur parlent, et dont ils sont environnés ; 4o du nombre de fois qu’ils ont entendu dire comme vrais les mêmes faits, les mêmes maximes, les mêmes propositions.

§ 448

Dès neuf ou dix ans ils sont capables de sentir la démonstration de quelques-unes de ces vérités, c’est-à-dire de sentir la liaison qui est entre elles et le principe dont elles sont déduites.

MAXIME XVII

§ 449

De là il suit qu’il faut dire au dauphin de bonne heure les cinq grandes maximes40. Il ne les entendra pas d’abord, ni toutes, ni toutes entières, mais il en entendra une partie, et puis une partie ; ensuite il s’accoutumera les croire vraies, et deux ans après il en sera plus disposé à sentir la force des démonstrations qu’on lui enseignera.

§ 450

C’est ainsi que le dauphin, allaité et nourri de ces maximes morales et politiques, pourra facilement acquérir une forte habitude à pratiquer un jour au plus haut degré la justice de roi et la bienfaisance de roi, et se rendre incomparablement plus estimable et plus digne du paradis que s’il n’avait pas acquis ces belles vertus.

MAXIME XVIII

§ 451

L’espérance du plaisir est le seul ressort qui fasse agir les hommes avec joie. Ainsi c’est au gouverneur, c’est au précepteur, à faire usage le long du jour de ce maître ressort.

§ 452

Espérance de grande réputation dans cette vie, espérance du paradis dans l’autre.

MAXIME XIX

§ 453

Les enfants cherchent le plaisir de la curiosité, et c’est avec ce plaisir qu’on peut les instruire des arts et des sciences les plus utiles. Mais comme ils n’ont pas la force de s’appliquer longtemps sur le même objet, à moins qu’on ne leur fasse remarquer quelque chose de nouveau, il faut que le précepteur leur en fasse changer avant que leur plaisir cesse, pour être sûr qu’ils y reviendront avec plaisir.

§ 454

Cela me ferait croire que lorsque le dauphin s’ennuiera, ce ne sera pas tant sa faute que la faute du précepteur, qui n’a pas bien préparé ses diverses leçons, et qui n’a pas trouvé le secret de piquer suffisamment la curiosité du dauphin par différentes promesses de plaisir.

MAXIME XX

§ 455

Il est à propos que le précepteur loue le dauphin de ce qu’il a fait de bien le jour précédent sous le gouverneur, et que le gouverneur le loue de ce qu’il a fait de bien le jour précédent sous le précepteur, et qu’ils lui racontent les louanges étrangères que lui ont données des personnes estimables.

MAXIME XXI

§ 456

L’attention principale du gouverneur est de faire répéter au dauphin, dans ses visites l’après-midi, sans qu’il s’en aperçoive, les principales maximes de prudence, de justice et de bienfaisance, qu’il a apprises le matin du précepteur ; et toujours avec le secours des motifs, c’est-à-dire des ressorts principaux : espérance des louanges bien méritées, et du paradis.

§ 457

Le dauphin peut trouver chez le roi et chez la reine des estampes d’hommes illustres, de rois illustres, et sur les questions du gouverneur leur dire quelque chose de leurs belles actions, et voilà une bonne et utile répétition.

§ 458

Il peut y trouver des cartes de géographie ou des globes, et le gouverneur peut lui faire sur cela des questions : répétitions utiles qui ne lui paraissent point répétitions, et dont il reçoit des louanges. C’est ainsi que l’on fortifiera ses habitudes les plus importantes, soit pour la vertu, soit pour les talents qui doivent accompagner la vertu pour former un grand homme, un grand roi, un grand saint.


1.Il s’agit des propositions du Projet de paix perpétuelle.
3.Voir Gouvernement, § 672 ; l’abbé a composé des Dialogues sur la divinité de l’Alcoran et du Vedam mettant en question le caractère révélé du Coran et soulignant le poids de l’habitude dans l’admission des règles de la religion (BM Rouen, ms. 948 (l. 12), antérieur à 1730, t. I, p. 576, p. 609, etc.) ; voir aussi son Discours contre le mahométisme (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. V, p. 109).
4.La circoncision.
5.Cette anecdote inspirée de la Cyropédie de Xénophon (I, 16-17) avait été utilisée par Grotius pour illustrer la différence entre justice attributive et justice explétrice (Droit de la guerre et de la paix, I, I, 8, 4), reprise par Leibniz, dans son Code diplomatique du droit des gens [1693] pour souligner les différences entre les degrés du droit (Leibniz, Le droit de la raison, René Sève (éd.), Paris, Vrin, 1994, p. 165) ; l’abbé de Saint-Pierre, comme il l’avoue plus bas (§ 54), prend des libertés avec l’original ; selon lui, il faut perfectionner les biographies des hommes illustres à des fins éducatives : voir ses Observations sur les vies des hommes illustres, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, p. 196-214.
6.Suétone (Vie de Tibère, 49, 55-57) et Tacite (Annales, VI, 51) ont contribué à forger la légende noire d’un Tibère tyrannique et vicieux.
7.Sur l’utilité morale du théâtre selon l’auteur, voir « Un projet pour rendre les spectacles plus utiles à l’État », in Œuvres diverses de monsieur l’abbé de Saint-Pierre, Paris, Briasson, 1730, t. II, p. 176-194.
8.Sur les sources concernant la mort du cardinal, voir Raymond Darricau, « La relation de la mort du cardinal Mazarin par son confesseur théatin, le père Angelo Bissaro (1661) », Annuaire-bulletin de la Société de l’histoire de France, 1958, p. 66-69.
10.La guerre de Dévolution (1667-1668) est la première guerre du jeune Louis XIV, provoquée par les prétentions sur la monarchie espagnole ; en 1688 débute la guerre de la ligue d’Augsburg ; en 1701, la guerre de succession d’Espagne : voir Lucien Bély, La France moderne, 1498-1789, Paris, PUF, 2013, p. 404-417, p. 433-440, p. 443-462.
12.La céroplastie, sous-discipline de l’anatomie, se développa en Italie et en France grâce aux travaux de l’abbé sicilien Gaetano Zumbo (1656-1701), qui s’était associé avec le chirurgien français Guillaume Desnoues. Louis XIV acheta à Zumbo une tête en cire qui avait été présentée à l’Académie des sciences en 1701 (Histoire de l’Académie royale des sciences, 1701, p. 57).
13.« On appelle les sciences curieuses, celles qui sont connues de peu de personnes, qui ont des secrets particuliers, comme la chimie, […] et plusieurs vaines sciences où l’on pense voir l’avenir, comme l’Astrologie Judiciaire… » (Furetière, 1690, art. « curieux »). La connaissance des métaux faisait partie de cette « chimie curieuse » : voir par exemple l’opposition entre chimie médicinale et chimie curieuse dans l’éloge du chimiste Martino Poli (Histoire de l’Académie royale des sciences, 1714, p. 130).
14.L’abbé accorde à la réécriture des Vies illustres de Plutarque pour l’éducation des élites une place déterminante et demeure sur ce point héritier d’une tradition issue de l’humanisme qui, contre l’enseignement scolastique, promouvait l’exemple : voir Sarah Gremy-Deprez, « De l’homme illustre au grand homme : Plutarque dans l’œuvre de l’abbé Castel de Saint-Pierre », in Les projets de l’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743). Pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, Carole Dornier et Claudine Poulouin (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2011, p. 157-167.
15.Comprendre : l’année scolaire.
16.La Maison royale de Saint-Louis, école destinée aux jeunes filles de la noblesse pauvre, fut créée en 1686 à Saint-Cyr par Louis XIV à la demande de Madame de Maintenon. Philippe d’Orléans et Louis XV confirmèrent l’existence de l’établissement par lettres patentes ; voir Dominique Picco, « La perception de l’éducation reçue à Saint-Cyr (1686-1719) », Dix-septième siècle, 2010/4, no 249, p. 729-746.
19.L’opposition artisan/connaisseur suggère une analogie avec le discours de l’époque sur la peinture, en particulier celui de Dubos dans ses Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture [1719] qui dévalue le jugement des gens de métiers et artisans, attachés à la technique, à la routine et aux règles de leur art (Paris, Mariette, 1740, t. II, p. 371-372, 396-397), inférieur à celui des connaisseurs, désintéressés et cultivés, dotés d’une compétence générale ; voir René Démoris et Florence Ferran, La peinture en procès, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, p. 65-72.
20.Le régent a encouragé la formation de Louis XV en géographie en faisant intervenir Guillaume Delisle : voir Pascale Mormiche, « Éduquer un roi ou l’histoire d’une modification progressive du projet pédagogique pour Louis XV (1715-1722) », Histoire de l’éducation, 2011, no 132, § 48, en ligne ; DOI : 10.4000/histoire-education.2411.
21.Guillaume Delisle utilise le goût du jeune roi Louis XV pour les cartes en lui représentant des événements historiques sous cette forme : la retraite des Dix mille, imprimée en octobre 1723, ou les empires de Darius ; voir Pascale Mormiche, « Éduquer un roi… », § 59, en ligne.
22.Voir ci-dessus, § 121, § 219.
23.Sur le contenu de ces trois premiers tomes parus en 1733, voir Documentation, Imprimés, 1733.
24.Traduction de l’adage Nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu, attribué à Aristote, employé dans la philosophie scolastique (Thomas d’Aquin, Questions disputées sur la vérité, q. 2, a. 3, arg. 19) et réinvesti par Locke (Essai sur l’entendement humain, livre II, chap. I, § 15).
25.Le Collège des Quatre-Nations, fondé grâce au legs du cardinal, destiné à accueillir soixante gentilshommes originaires des provinces nouvellement réunies au royaume (Artois, Alsace, Pignerol, Catalans du Roussillon et Cerdagne française), ouvrit en 1688 ; voir Claude Dulong, « Les origines du collège des Quatre-Nations », Revue des sciences morales et politiques, 1996, no 2, p. 247-256.
27.Sur la mense abbatiale, voir Minist. Aff. étr., § 89, note. Mazarin mourut en 1661 et la sentence fut prononcée en 1674 : voir Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé de France, Paris, Pierre Simon, 1722, t. X, p. 1931-1947. Cette utilisation des revenus ecclésiastiques pour financer les collèges est un leitmotiv des projets de l’abbé : voir Carole Dornier, Écrits sur les collèges des bénédictins, Introduction ; Carole Dornier, Établissements, Introduction.
28.« Projet pour perfectionner l’éducation », in Ouvrages sur divers sujets, Paris, Briasson, 1728, t. I, p. [1]-268.
29.Sur cette construction du verbe aider, voir Anti-Machiavel, § 201, note.
30.Le Dictionnaire universel de Furetière indique, pour hétérogène : « Ce mot est grec, et signifie composé de différentes parties ». Non attesté dans le Dictionnaire de l’Académie avant l’édition de 1762, il appartient au vocabulaire savant.
31.Cet établissement est présenté dans le Projet de paix perpétuelle.
32.Cet établissement est présenté dans la Seconde Partie du Projet pour perfectionner le gouvernement des États (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III), qui, après plusieurs versions manuscrites, sera intégrée dans Gouvernement : voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte.
33.Saint-Pierre présente ces deux établissements dans les Avantages des conférences politiques (OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. IV, p. 88-101) et le Projet pour perfectionner le gouvernement des États, in OPM, Rotterdam / Paris, J. D. Beman / Briasson, 1733, t. III, p. 11-41 ; voir Carole Dornier, Gouvernement, L’histoire du texte.
34.Cette méthode est exposée dans le « Projet pour perfectionner l’éducation » (Ouvrages sur divers sujets, Paris, Briasson, 1728, t. I, p. 119-126).
35.Mazarin : voir plus haut, § 86.
36.« Pour le plus grand bonheur du genre humain » (nous traduisons).
39.Voir la « maxime de morale » ci-dessus, § 128 et les « quatre maximes principales de politique », § 141-148 ; le « grand mémoire » désigne le Plan d’éducation des dauphins qui précède l’opuscule Sur l’éducation domestique du dauphin.
40.Sur ces « cinq grandes maximes », voir la note précédente.