Pour citer ce texte

RÉFLEXIONS SUR L’ANTI-MACHIAVEL DE 1740 [•]

Préface

§ 1

[•]L’examen de cet ouvrage1 m’a paru d’autant plus important que la matière en est la plus importante qu’on puisse examiner pour le bonheur des États, que la qualité de l’auteur [•] en est plus considérable, que ses sentiments sont plus raisonnables et que ses décisions sont plus sages et plus utiles pour l’augmentation du bonheur, soit des souverains, soit de leurs sujets [•].

§ 2

Je n’ai eu d’autre dessein que de louer ce qui m’a paru louable dans cet ouvrage et d’exposer les raisons sur lesquelles l’auteur appuie son opinion, et d’ajouter quelquefois de nouvelles raisons ou de nouveaux motifs pour les faire encore plus goûter aux lecteurs.

§ 3

Il n’est pas surprenant que Machiavel qui ne connaissait rien de plus désirable, rien de plus estimable que d’acquérir une souveraineté et de la conserver [•], et qui n’avait jamais fait réflexion sur les vertus et les talents qui firent Numa roi de Rome et qui conserva son royaume en paix et en tranquillité tout son règne qui dura 43 ans, malgré les injustices de ses voisins et le penchant de la plupart des Romains même à pratiquer l’injustice.

§ 4

Il n’est pas surprenant, dis-je, que cet Italien [•] conseille à son prince d’être fourbe, scélérat, cruel et de pratiquer quelquefois des injustices horribles, quand il a à gouverner des injustes. Il n’est pas surprenant qu’un si petit esprit ait cru que pour conserver un royaume, il fallait nécessairement être injuste et cruel.

§ 5

Ce qui est surprenant c’est que cet auteur, qui a commenté l’Histoire Romaine de Tite-Live2, n’ait point commencé par comparer le bonheur de Romulus et de ses sujets avec le bonheur [•] de Numa et des mêmes sujets, les inquiétudes perpétuelles de l’injuste et féroce Romulus avec la tranquillité perpétuelle du paisible Numa.

§ 6

Il faut que Machiavel n’ait entrepris son commentaire sur Tite-Live que dans le temps qu’il s’était fait un système de politique et de bonheur fondé sur des injustices cachées et déguisées et sur la plus fine hypocrisie de la vertu. Ainsi il ne serait pas étonnant qu’il eût préféré [•] les voies, la conduite, la vie pleine de crimes et de troubles d’un tyran à la conduite sage, juste, et tranquille de Numa.

§ 7

Il est bien certain que si Romulus, sur la fin de son règne, se fût gouverné par [•] la justice comme Numa, s’il n’eût point voulu diminuer injustement la liberté et l’autorité du sénat pour augmenter sa puissance, s’il n’eût jamais fait contre le sénat ce qu’il n’aurait pas voulu que le sénat eût fait contre lui, c’est-à-dire diminuer son autorité, s’il avait toujours été juste envers le sénat, s’il n’avait pas songé à se défaire d’une partie des membres de ce corps, le sénat n’aurait jamais songé à se défaire de lui, mais les caractères impatients, féroces choisissent ordinairement le parti de l’injustice sans en prévoir les suites fâcheuses.

§ 8

Machiavel n’a jamais consulté que les suites heureuses de l’injustice, sans en peser les suites fâcheuses tant dans cette première vie que dans la seconde, et comment ne seraient-elles pas fâcheuses pour celui qui se fait nécessairement un si grand nombre d’ennemis dont la plupart sont eux-mêmes très injustes ?

§ 9

Il paraît en général que Machiavel était de ces gens qui ne font cas que de ceux qui font beaucoup plus de bruit dans le monde que leurs pareils, tant par leur puissance que par un grand esprit et par leurs grands talents. Il ne songeait pas qu’il était absolument nécessaire de savoir s’ils augmentaient réellement leur bonheur par leurs grandes injustices. Car au fond les conquérants comme les autres hommes, ne sauraient chercher autre chose que l’augmentation de leur bonheur.

§ 10

Ils acquéraient une réputation fort étendue, mais quelle différence de réputation à réputation, de celle d’Alexandre à celle de Marc Aurèle et des autres empereurs justes et bienfaisants ! Quelle différence entre une réputation belle et désirable et une réputation odieuse et exécrable ! Quelle différence de félicité par rapport à cette vie présente, et quelle différence pour le bonheur de la seconde vie !

§ 11

Car l’homme sensé pense toujours à ce bonheur comme très possible et comme très vraisemblable pour quiconque est assez heureux pour connaître un Dieu juste et tout-puissant et pour pratiquer soigneusement la [•] bienfaisance pour lui plaire [•].

§ 12

Je citerai toujours les propres paroles [•] du roi de Prusse en lettres italiques, elles serviront comme de textes à mes réflexions, c’est proprement un commentaire sur une partie des pensées de ce prince qui m’ont paru les plus estimables, surtout dans un souverain. Car les souverains sont presque toujours moins bien [•] élevés que les autres hommes, faute de contradictions suffisantes, et à cause des flatteries trop fréquentes.

§ 13

Je louerai souvent ses pensées et il sera difficile que cette louange ne s’étende sur l’auteur. Il est vrai que je vise à honorer la vérité et la vertu [•], mais à la bonne heure que les hommes sages et vertueux en soient aussi honorés.

Introduction

Texte

§ 14

Combien est à plaindre la situation des peuples lorsqu’ils ont à craindre l’abus du pouvoir de leur souverain, lorsque leurs biens sont en proie à son avarice, leur repos à son ambition, leur sûreté à sa perfidie, à sa mauvaise foi, leur vie à sa cruauté. C’est cependant le tableau tragique d’un État où régnerait un prince tel que Machiavel prétend le former3.

§ 15

[•]Le roi de Prusse regarde ici le prince injuste du côté des malheurs de ses sujets. Il faut le regarder aussi comme leur ennemi. Si on regarde un tel prince du côté du bonheur de la vie au milieu d’une si grande multitude d’ennemis, l’on sentira bientôt combien Machiavel s’est trompé en promettant une vie tranquille et heureuse à un prince injuste et inhumain.

§ 16

La bonne et sage politique des rois doit être uniquement fondée sur la justice, sur la bonté et sur la prudence. Ce système est de tout point préférable au système décousu et plein d’injustice et d’horreur que Machiavel a eu l’impudence de présenter au public.

§ 17

[•]C’est que le système fondé sur la vertu et sur la prudence, c’est-à-dire sur les meilleurs moyens d’augmenter le bonheur et de diminuer les malheurs des rois et de leurs sujets, tel qu’est le système du roi de Prusse, est infiniment préférable à un système fondé sur les injustices, c’est-à-dire sur les moyens les plus propres à augmenter les malheurs des rois et de leurs sujets.

CHAPITRE I

Texte

§ 18

Les peuples ont trouvé nécessaire pour leur repos, pour entretenir la concorde et pour éviter la voie de la violence et pour terminer leurs différends, d’avoir des juges et des protecteurs pour les maintenir contre leurs ennemis et, par conséquent, d’avoir des rois et de les choisir parmi les plus sages, les plus équitables, les plus vaillants pour les gouverner. Ainsi c’est la justice qui doit faire le principal objet d’un souverain4.

§ 19

C’est sur ces mots de justice, principal objet des rois, que je m’arrête. C’est que les hommes, surtout quand ils n’ont point eu assez d’éducation à la vertu, sont souvent injustes dans leurs désirs, ils ne songent point que ce qui leur plaira, déplaira à un autre, et font ainsi tous les jours une infinité de déplaisirs et de peines à leurs voisins sans les réparer, et cela lors même qu’ils seraient bien fâchés que leurs voisins leur en fissent de semblables sans les réparer.

§ 20

Or ces injustices mutuelles et fréquentes sont ce qui rend la vie fâcheuse, et si c’est en choses importantes, c’est ce qui rend la vie et cette société malheureuse.

§ 21

Ainsi il est nécessaire qu’il y ait dans les grandes sociétés ou un juge, ou un roi, ou des juges subdélégués par le roi pour recevoir les plaintes et pour rendre justice à ceux qui se plaignent avec raison des injustices des autres.

§ 22

Ainsi voilà les établissements des juges et des juges infiniment supérieurs en force aux contestants bien démontrés comme [•] absolument nécessaires pour entretenir la société, qui est elle-même nécessaire au bonheur des hommes pour augmenter leurs biens et diminuer leurs maux, et pour leur faire du moins éviter dans leurs contestations la voie malheureuse et injuste de la violence et de la supériorité de force [•].

§ 23

Ainsi voilà la voie de l’arbitrage préférée depuis longtemps par les premiers hommes dans les petites sociétés, par les premiers chefs de famille, à la supériorité des armes et de la violence. Mais la raison humaine qui a gagné les chefs de famille sur l’arbitrage, n’a pas encore gagné les chefs des nations pour leur faire préférer la voie équitable de l’arbitrage [•] à la voie injuste de la violence.

§ 24

Les souverains voisins ne sont pas nés moins injustes entre eux dans leurs désirs que les chefs de famille entre eux, et cependant ils n’ont pas moins besoin de société et de commerce pour leurs sujets avec leurs voisins pour augmenter leur bonheur, que les chefs de famille. Ainsi pourquoi ces souverains, pour terminer leurs différends entre eux, n’ont-ils pas encore préféré la voie [•] équitable des juges et convenu d’un arbitrage permanent comme les autres hommes, à la voie injuste de la supériorité de force et de violence ? Pourquoi n’ont-ils pas encore formé entre eux un arbitrage permanent en Europe, infiniment supérieur en force aux deux souverains contestants ? [•]

§ 25

Or qui les empêche de former cet arbitrage permanent, eux qui veulent tous conserver leurs États et être pour tous les siècles futurs, eux et leur postérité, à couvert des malheurs des guerres civiles et étrangères ?

CHAPITRE II

Texte

§ 26

Les hommes ont un certain respect pour tout ce qui est ancien qui va jusqu’à la superstition5.

§ 27

L’origine de ce respect est fondée sur ce que les hommes vieux et expérimentés, à esprit égal, sont plus sages et plus intelligents que les plus jeunes.

§ 28

Mais quand on fait réflexion, par exemple, que nos ministres, que nos magistrats vieux d’aujourd’hui, ont ajouté à leurs expériences et à leurs lumières [•], les lumières et les expériences des vieux magistrats du dernier siècle et des siècles passés, nous avons moins de respect pour ces Anciens, parce qu’ils n’ont pas pu profiter des expériences et des lumières des Modernes, au lieu qu’il a été facile aux [•] Modernes, surtout par l’heureuse invention de l’impression et des livres, de profiter de leurs lumières anciennes et même de celles de nos voisins6.

CHAPITRE III

Texte

§ 29

Il y a près de 300 ans que Machiavel écrivait et il est vrai que, dans son siècle, ceux-mêmes qui avaient quelque éducation, préféraient encore la funeste gloire des conquérants injustes à la gloire précieuse des princes doux, justes et bienfaisants, mais à présent je vois que l’on préfère la gloire qui naît de la douceur, de l’équité et des autres vertus7.

§ 30

[•]On n’a plus guère la démarche d’encourager un conquérant par des louanges à des entreprises injustes qui causent la ruine des peuples, la désolation des provinces, l’incendie des villes et les meurtres d’une infinité de soldats et d’habitants.

§ 31

Comment le conquérant peut-il former le dessein d’élever sa puissance et sa gloire sur la misère et sur la destruction des autres hommes ? Comment peut-il croire qu’il se rendra grand homme et illustre en faisant un si grand nombre de malheureux8 ?

§ 32

Il est vrai qu’il n’y eut jamais de dessein plus extravagant que celui d’un conquérant qui cherche une réputation aimable et estimable en causant les malheurs et la désolation des familles de son pays et des pays voisins. Que pourraient faire de pis des monstres exécrables qui dévorent tout ce qu’ils rencontrent ? Ils causent au moins des frayeurs mortelles à tous leurs sujets par l’usage cruel de leur puissance.

§ 33

Il est vrai que les plus puissants sont plus formidables et font des maux plus grands et plus nombreux, mais en bonne foi, est-ce de quoi acquérir ce qu’on appelle gloire aimable et précieuse ? Qui voudrait, qui désirerait, la gloire d’un monstre terrible ? Qui voudrait d’une pareille illustration ? Il est vrai que ceux qui font beaucoup de maux se font craindre au loin et beaucoup, et font beaucoup plus de bruit que les autres dans le monde, mais en sont-ils plus aimables, plus estimables, n’en sont-ils pas au contraire plus odieux, ne tombent-ils pas enfin [•] dans l’exécration ? Or être fort connu pour être exécrable, est-ce une illustration qui mérite d’être désirée ?

§ 34

Il est vrai qu’il y a grand nombre de sots dans le peuple qui louent et qui admirent ceux qui, avec de grands talents et un grand courage, acquièrent une grande puissance, sans songer qu’ils abusent honteusement et cruellement de cette puissance pour rendre une infinité de familles malheureuses.

§ 35

Mais [•] ils ne paraissent aux gens de bien que des monstres exécrables. C’est qu’ils ne reconnaissent pour grands hommes que ceux qui emploient leurs grands talents, leur grand courage et leur grande puissance à procurer à un grand nombre de familles de grands bienfaits, et à les rendre beaucoup plus heureuses qu’elles n’étaient.

CHAPITRE IV

Texte de l’ouvrage

§ 36

Les Français ne sont occupés de nos jours qu’à suivre le torrent des modes, à changer très soigneusement de goûts, mépriser aujourd’hui ce qu’ils admiraient hier, à changer de maîtresses, de lieux, d’amusements, de folie, à mettre l’inconstance et la légèreté en tout9.

§ 37

Les étrangers ne voient dans les voyages chez eux et chez nous que de jeunes Français, et dans cet âge qui tient beaucoup de l’enfance, les hommes sont alors légers et inconstants, mais les jeunes gens français deviennent vieux et solides et puis [•], ils ne font pas toute la nation française.

§ 38

Il pourrait pourtant bien être vrai qu’entre les nations d’Europe, les Français sont un peu plus avides de nouveauté, de variété et plus inconstants que les autres. Mais cela même qui peut être regardé comme défaut, peut devenir une qualité désirable pour le commerce.

§ 39

C’est un défaut lorsque cette avidité pour la nouveauté fait les hommes inconstants, sans goût durable, sans attention pour les personnes avec qui elles ont coutume de vivre. C’est une qualité désirable dans l’esprit [•] curieux qui ne se lasse point de chercher de nouvelles lumières, de nouvelles démonstrations, de nouveaux faits, de nouvelles connaissances, de nouvelles expériences dans les arts et dans les sciences, dans la morale et dans la politique.

§ 40

Et même un moyen de conserver plus longtemps ses goûts et de les rendre durables pour les mêmes personnes, ce serait de voir moins souvent et moins longtemps de suite, et de remplir ces intervalles d’absence par le commerce avec un plus grand nombre d’autres personnes aimables.

§ 41

Il est vrai que ce ne serait pas nouveauté, mais au défaut de nouveauté, on serait sensible à la renouveauté, et ce serait un supplément qui ferait durer plus longtemps les goûts les uns pour les autres. Or n’est ce pas la durée de ces goûts qui sert le plus souvent à rendre une longue vie heureuse ?

§ 42

Le roi de Prusse a mis le mot de soigneusement pour exprimer que les Français ont grand soin de changer de goût, mais il n’a pas songé que nous ne nous donnons point nos goûts, nous ne faisons que les recevoir. De même nous ne nous en défaisons point par notre volonté, ils subsistent chez nous quelquefois malgré notre raison qui voudrait quelquefois qu’ils fussent ou anéantis ou moins forts.

§ 43

Le roi de Prusse a nommé quelque part aimable la nation française10, mais s’il en blâme l’inconstance dans ses goûts, c’est qu’il ne prend pas garde qu’une partie des grâces et des agréments de cette nation consiste dans cette mobilité et cette légèreté qui fait que l’on trouve [•] tant de jolies personnes dans une seule.

§ 44

De là, il suit qu’une personne aimable, pour être plus longtemps aimable, devrait souhaiter d’être quelquefois un peu légère et inconstante et revenir à ses amies, à ses amis avec un goût nouveau. Car il est de la nature humaine et des hommes les plus heureux d’aimer la nouveauté et, par conséquent, d’être un peu plus inconstant que les autres et de tolérer les inconstances des autres, comme les sages tolèrent les erreurs [•] des autres, ils font crédit et attendent que la vérité les éclaire, et que leurs premiers goûts leur reviennent.

CHAPITRE V

Texte du prince

§ 45

Il me semble qu’un prince qui aurait conquis une république, après avoir eu des raisons justes de lui faire la guerre, pourrait se contenter de l’avoir suffisamment punie et lui rendre ensuite sa liberté. Peu de personnes pensent ainsi11.

§ 46

On dirait que le roi de Prusse en écrivant ceci, a pensé au succès que le roi Louis XIV eut dans la guerre qu’il fit en 1672 à la république de Hollande12.

§ 47

Je ne suis point surpris que lorsqu’il avait 22 ou 23 ans et lorsqu’il écrivait ceci13, après avoir puisé dans les [•] Anciens des sentiments de noblesse, d’honnêteté, de désintéressement, de vertu, il eut eu la pensée de rendre généreusement à la république dépouillée toutes les villes qu’il lui aurait prises.

§ 48

Mais j’avoue que je serais fort surpris et fort joyeux si présentement qu’il fait la fonction de roi depuis quelques mois14, il se contentait en pareil cas de punir la république dont il aurait été offensé, et s’il n’était pas même tenté de retenir quelque chose de cette république pour se dédommager un peu des frais de la guerre.

§ 49

C’est qu’ordinairement les rois les plus nobles pensent un peu moins noblement et un peu moins généreusement étant devenus rois, que les princes héréditaires bien élevés, parce que les rois sont encore plus environnés de personnes qui songent fort à leurs intérêts particuliers, que les princes héréditaires15.

§ 50

Insensés que nous sommes ! Nous voulons tout conquérir comme si nous avions le temps de posséder tranquillement toutes nos conquêtes, et comme si le terme de notre vie présente n’avait aucune fin16.

§ 51

Belle et sage réflexion, surtout pour le prince qui est assez heureux pour comparer la durée de cette première vie, si longue qu’elle soit, à la durée de notre seconde vie, et pour comprendre aussi que les moyens les plus propres de rendre la première vie heureuse par la vertu et par les plaisirs innocents, étaient les mêmes moyens propres à rendre la seconde vie encore beaucoup plus heureuse que la première, et que ces moyens consistaient dans la pratique de la charité bienfaisante pour plaire à Dieu [•].

§ 52

Et il est vrai qu’un prince qui, comme dit le roi de Prusse, entreprendrait de tout conquérir présentement en Europe, et par conséquent toutes les provinces et tous les royaumes de l’Europe, deviendrait si vieux avant d’en venir à bout qu’il ne pourrait jamais se promettre de les posséder tranquillement toutes seulement sept ou huit ans. Or qu’est-ce que sept ou huit ans de vie tranquille ? Cela vaut-il les soixante ans de vie mêlée de travaux, d’inquiétudes et de chagrins qu’il employait à sa conquête ?

§ 53

Au lieu qu’une vie remplie de plaisirs innocents et d’œuvres de justice et de bienfaisance, tant envers ses voisins qu’envers ses sujets, pour les rendre d’un côté moins malheureux par la diminution de leurs maux, et de l’autre, pour les rendre plus heureux par la multiplication de leurs biens, une pareille vie aurait l’avantage d’être heureuse et vertueuse, c’est-à-dire digne d’une seconde vie encore plus heureuse que la première et bien supérieure à la vie de ce conquérant supposé de l’Europe.

CHAPITRE VI

Texte du roi

§ 54

Les passions, lorsqu’elles sont modérées par la justice, sont l’âme de la société, mais lorsqu’elles sont sans frein et qu’elles portent les hommes vers l’injustice, elles en sont la destruction17.

§ 55

Cette maxime si sage est vraie pour les particuliers et pour les rois. Les ambitieux, les avares, les amants, lorsqu’ils sont injustes, rendent malheureux ceux envers lesquels ils sont injustes, en choses importantes. Or n’est-ce pas détruire la société de la rendre malheureuse ? Qui voudrait continuer d’être en société avec des injustes qui nous ôteraient nos biens les plus importants18 ?

§ 56

Or il est vrai que, plus [•] le puissant est injuste, plus il fait de familles malheureuses, et voilà la différence de l’injustice du prince à l’injustice du particulier. Le prince [•] injuste cause plus de maux, il cause plus de ruines, il détruit plus grand nombre de familles de la société.

§ 57

Mais [•] avec une égale ambition de vertu et avec désir égal de gloire précieuse, il peut être un grand bienfaiteur.

§ 58

De toutes les passions qui tyrannisent notre âme, il n’en est aucune de plus funeste et de plus fatale au repos de ceux qui en sont agités qu’une ambition déréglée et un désir excessif de fausse gloire et de supériorité de puissance.

§ 59

Il est permis de désirer encore plus de revenus, plus de puissance, plus de plaisir, plus de richesses que l’on n’en a, mais non pas injustement, c’est-à-dire aux dépens des autres.

§ 60

[•]On peut acquérir des richesses par les arts, par les sciences, par le commerce, par les différents métiers, par les différentes professions sans les acquérir aux dépens de personne et sans que personne ait à s’en plaindre.

§ 61

Dès qu’un roi peut augmenter les différents revenus de ses sujets par l’augmentation de leur travail et de l’utilité de leur travail, et qu’il a une certaine portion de ces revenus, par exemple la dixième partie pour sa dépense domestique et pour la dépense ordinaire des charges de l’État, n’est-il pas évident que, s’il augmente le revenu de ses sujets d’un quart, sans faire tort à personne, il augmentera aussi ses revenus d’un quart sans aucune injustice, sans faire tort à personne, sans se faire aucun ennemi, et en s’attirant au contraire beaucoup de bénédictions de la part de ceux qu’il a enrichis ?

§ 62

Il est certain qu’en faisant des établissements utiles, soit pour le commerce, soit pour les arts, soit même pour les mœurs, par exemple, pour perfectionner davantage l’éducation de la jeunesse du côté de la diminution des défauts et de l’augmentation des vertus, et du côté des talents de l’esprit les plus utiles à la société, il augmentera de beaucoup le long des siècles le bonheur de ses sujets par [•] leurs mutuelles vertus.

§ 63

Il est même certain que s’il propose des prix pour les meilleurs projets de politique et qu’il établisse pour juges une académie politique, il aura en peu de temps un grand nombre de projets utiles à récompenser en donnant à l’auteur du projet adopté par l’État, une pension durant sa vie qui [•] soit le revenu au denier vingt de la valeur des avantages et des plaisirs que ce projet procurera aux familles de l’État.

§ 64

Et ces augmentations de bonheur et ces diminutions de maux non seulement ne feront aucun tort, aucune injustice à ses voisins, mais leur procureront même les avantages de pouvoir imiter et perfectionner ces bons établissements chez eux ; et c’est ainsi que les rois, loin de se nuire et de se disputer quelque morceau de territoire par des guerres meurtrières et ruineuses, pourront disputer tranquillement à qui se procurera mutuellement plus grand nombre de grands bienfaits pour augmenter leur [•] propre félicité et la félicité de leurs sujets.

§ 65

Mais, à dire la vérité, nous qui sommes encore dans l’enfance de la raison humaine, nous sommes mêmes en Europe encore bien éloignés de voir des souverains occupés de procurer de pareils bienfaits à leurs voisins. Mais sans y penser nous avançons continuellement vers ce but, par le progrès continuel et insensible de la raison humaine, dans les arts et dans les sciences et, par conséquent, dans l’art et dans la science du gouvernement des États.

CHAPITRE VII

Texte du prince

§ 66

Voyez la cascade du raisonnement et des crimes de Borgia, le héros de Machiavel. Pour fournir à mes dépenses, il faut avoir des biens, pour en avoir il faut en dépouiller les possesseurs, et pour en jouir avec sûreté il faut les exterminer. N’est-ce pas là le raisonnement des voleurs de grand chemin ? Donnez-vous des exemples de trahison, craignez d’être trahi ! En donnez-vous d’assassinat, craignez la main de vos disciples19 !

§ 67

[•]Rien n’est plus capable de donner de l’horreur des maximes détestables de politique de Machiavel que la peinture des actions et la fin misérable de ce scélérat, qu’il n’a pas honte de proposer aux souverains comme un modèle de souverain habile et heureux, parce qu’il a su mettre une sorte de suite et de système dans l’arrangement de ses différents crimes.

CHAPITRE VIII

Texte du prince

§ 68

Cet homme extraordinaire, ce roi aventurier digne de l’ancienne chevalerie, ce héros vagabond dont toutes les vertus poussées à un certain excès dégénérèrent en vices, en un mot Charles XII, roi de Suède, portait toujours avec lui la vie d’Alexandre20.

§ 69

J’ai entendu dire à quelques gens mal instruits que le roi de Prusse, mon auteur, avait pris pour son modèle Charles XII ; c’est ce qui m’a obligé de remarquer combien il en était éloigné et pour cet effet, de répéter ici dans quels termes il en parlait21.

§ 70

Le roi de Prusse est brave comme Charles XII et comme Alexandre, mais il ne songe point du tout à prendre ni Alexandre ni Charles XII pour ses modèles22. Il se connaît mieux qu’eux en gloire précieuse.

§ 71

Il [•] compte de rendre ses sujets plus heureux que ses voisins ne font les leurs, et pour cet effet, il n’a garde de suivre les exemples de ces deux ambitieux injustes qui n’ont acquis qu’une mauvaise gloire et qui n’ont fait souvent que des entreprises injustes [•]. Je suis même persuadé que plus il vivra, plus il pratiquera la bienfaisance envers plus de familles. Car c’est là la nature de la gloire la plus estimable que l’on puisse acquérir et la conquête la plus précieuse et la plus désirable que les plus sages princes puissent jamais faire.

§ 72

Il [•] n’a plus qu’à connaître la gloire qu’il y a à avouer modestement qu’il s’est trompé sur les manières justes et honnêtes de demander justice à la reine d’Hongrie sur ce qui lui appartient23. Il est vrai qu’il est rare d’avoir les lumières nécessaires pour bien voir malgré son propre intérêt, quelle était la forme la plus juste et la plus honnête de demander justice, et qu’il est encore plus rare d’avoir la force héroïque qu’il faut, surtout à un prince entouré de flatteurs, pour faire un aveu public d’une erreur et d’une imprudence qui a fait un si grand éclat. Il est vrai que c’est ce qu’il y a de plus difficile, de plus grand, de plus estimable, de plus sublime tant pour le cœur que pour l’esprit, mais le prince qui a de si beaux commencements peut, ce me semble, aspirer aux plus hautes entreprises.

CHAPITRE IX

Texte

§ 73

Les républiques se forment, fleurissent durant quelques siècles et périssent enfin par l’audace d’un citoyen riche et puissant qui, mettant à profit la division qu’il a fomentée parmi ses concitoyens, vient à bout d’en former une monarchie24.

§ 74

La monarchie formée fleurit pendant quelques siècles et périt enfin ou par l’imbécillité des princes dont les ministres font beaucoup d’injustices et de cruautés, ou par le concert des Grands qui aiment mieux se former en république que d’être gouvernés tyranniquement par un prince ou par un Ministre Général superbe, malhabile, cruel.

§ 75

Tout a son période, tous les empires et les plus grandes monarchies mêmes n’ont qu’un temps. Les républiques sentent toutes que ce temps arrivera et elles regardent toute famille trop puissante comme le germe de la maladie qui doit leur donner le coup de la mort25.

§ 76

Pour ces révolutions de gouvernement, il faut d’un côté des hommes à talents et à qualités rares, et de l’autre, dans le même temps, un assemblage de conjonctures, d’affaires, encore plus rare, et voilà ce qui éloigne ces révolutions et qui fait durer les États les plus chancelants jusqu’à ce qu’ils s’y rencontrent des génies supérieurs qui les raffermissent pour quelques siècles.

§ 77

Ces deux sortes de gouvernements sont bons, et nul n’est meilleur que celui ou il y a et plus de bonnes lois bien observées, et plus de bons établissements.

§ 78

Mais ne pourrait-on point rendre ces gouvernements perpétuels et immortels ? La chose sera impossible tandis qu’il n’y aura point dans chaque partie du monde, ou au moins en Europe, un arbitrage perpétuel, tout-puissant, qui termine par son autorité les différends et les dissensions entre souverains voisins [•].

§ 79

Mais l’établissement de cet arbitrage européen pourra se faire et se fera un jour à cause du progrès continuel et nécessaire de la raison humaine. On peut même espérer qu’il se formera bientôt, particulièrement par le grand intérêt que les souverains moins puissants auront d’être conservés contre l’ambition souvent injuste des [•] plus puissants.

CHAPITRE X

Texte du roi

§ 80

Machiavel verrait aujourd’hui avec étonnement la nouvelle forme du corps politique de l’Europe, la puissance des rois solidement établie par la manière de négocier de quelques souverains qui ont établi entre eux, par une alliance défensive, un système d’équilibre de puissance qui n’a pour but que le repos du monde et de s’opposer, par conséquent, aux entreprises des souverains trop puissants, trop ambitieux et trop injustes26.

§ 81

Il ne manque à cette alliance défensive que deux points pour être durable : 1o qu’au lieu qu’elle est partiale27 entre quelques princes d’Europe pour être en équilibre avec les puissances les plus grandes, elle devrait être totale de tous les souverains pour être toute-puissante et [•] toujours.

§ 82

2o Il faudrait que les princes alliés, pour s’empêcher de se diviser entre eux, eussent signé entre eux un arbitrage permanent, tout-puissant, pour juger à la pluralité des voix par provision28, et aux trois quarts des voix en définitive, les différends nés et à naître qui sans cet arbitrage ne sauraient jamais se terminer autrement que par la voie de la guerre, et seulement pour quelques années, par un traité qui ne sera pas longtemps exécuté, si l’exécution de ce traité n’est pas garantie par un arbitrage infiniment plus puissant, c’est-à-dire dix fois plus puissant que la partie qui en refuserait l’exécution.

§ 83

Or tandis que ces deux points manqueront à cette quintuple ou sextuple alliance, elle se divisera et s’anéantira bientôt par leurs guerres mutuelles et n’empêchera point les guerres ni la crainte des guerres, ni entre eux ni contre eux, par la seule autorité, ce qui devrait cependant être [•] son principal objet.

§ 84

Ces deux conditions sont essentielles et pour la durée de cette alliance défensive, et pour en conserver pour toujours les États sans guerres civiles et étrangères chacun dans son territoire et dans son gouvernement, et dans la liberté que chaque État a de perfectionner ses anciennes lois et ses anciens établissements [•].

§ 85

C’étaient les deux conditions de l’alliance générale de l’Europe inventée et proposée par Henri IV, réduits en cinq articles fondamentaux29.

§ 86

Ces deux articles ont manqué à l’antique invention de l’établissement des amphictyons30, et voilà pourquoi il n’a pas duré. L’article du jugement arbitral et de la crainte du ban de l’empire est encore dans quelque vigueur31. Voilà ce qui a fait durer l’arbitrage germanique cinq ou six siècles, mais faute d’y avoir fait entrer les autres souverains d’Europe, ce bel établissement tombe en décadence, et il n’y aura plus de sûreté pour la conservation des États moins puissants.

§ 87

Les plus habiles politiques ont beau se tourner et se retourner de différents côtés pour imaginer une situation permanente et perpétuelle propre à contenir les différents États voisins en paix et sans guerres, ils ne trouveront jamais que l’expédient d’un arbitrage général perpétuel et tout-puissant dont la grande supériorité de force, qui sera au moins de dix contre un, cause au Prince le plus puissant une crainte supérieure à toute espérance pour l’obliger à obéir aux jugements de l’arbitrage, à se contenter de son territoire et à ne songer qu’aux agrandissements intérieurs que peuvent lui donner les nouveaux établissements utiles qu’il pourra faire dans ses différents pays.

Les cinq articles fondamentaux de la diète européenne proposée par Henri quatrième32

ARTICLE I

§ 88

Il y aura désormais entre les souverains d’Europe qui auront signé les cinq articles suivants, une alliance perpétuelle.

§ 89

1o Pour se procurer mutuellement, durant tous les siècles à venir, sûreté entière et perpétuelle à eux et à leur postérité de la conservation en entier de leurs États suivant les lois du pays, malgré les grands malheurs des guerres étrangères.

§ 90

2o Pour se procurer mutuellement, durant tous les siècles à venir, sûreté entière contre les grands malheurs des guerres civiles, malgré les minorités et les divisions de leurs familles et autres temps d’affaiblissement.

§ 91

3o Pour se procurer mutuellement une diminution très considérable de leur dépense militaire en augmentant cependant leur sûreté.

§ 92

4o Pour se procurer mutuellement une augmentation très considérable du profit annuel que produiront la continuité et la sûreté du commerce.

§ 93

5o Pour se procurer mutuellement avec beaucoup plus de facilité et en moins de temps l’agrandissement intérieur, ou l’amélioration de leurs États par le perfectionnement des lois, des règlements et par la grande utilité de plusieurs excellents établissements.

§ 94

6o Pour se procurer mutuellement sûreté entière de terminer promptement sans risque et sans frais, leurs différends futurs.

§ 95

7o Pour se procurer mutuellement sûreté entière de l’exécution prompte et exacte de leurs traités passés et futurs.

§ 96

Or pour faciliter la formation de cette alliance, ils sont convenus de prendre pour point fondamental la possession actuelle et l’exécution des derniers traités, et se sont réciproquement promis, à la garantie les uns des autres, que chaque souverain qui aura signé ce traité fondamental sera toujours conservé lui et sa maison, dans tout le territoire et dans tous les droits qu’il possède actuellement.

§ 97

Ils sont convenus que les derniers traités, depuis et compris le traité de Münster33, seront exécutés selon leur forme et teneur.

§ 98

Et afin de rendre la grande alliance plus solide en la rendant plus nombreuse et plus puissante, les grands Alliés sont convenus que tous les souverains chrétiens seront invités d’y entrer par la signature de ce traité fondamental.

ARTICLE II

§ 99

Chaque allié contribuera à proportion des revenus actuels et des charges de son État, à la sûreté et aux dépenses communes de la grande alliance.

§ 100

Cette contribution sera réglée pour [•] chaque mois par les plénipotentiaires des grands alliés, dans le lieu de leur assemblée [•] perpétuelle, à la pluralité des voix pour la provision, et aux trois quarts des voix pour la définitive34.

ARTICLE III

§ 101

Les grands alliés, pour terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et renoncent pour jamais, pour eux et pour leurs successeurs, à la voie des armes, et sont convenus de prendre toujours dorénavant la voie de la conciliation par la médiation du reste des grands alliés dans le lieu de l’assemblée générale, et en cas que cette médiation n’ait pas de succès, ils sont convenus de s’en rapporter au jugement qui sera rendu par les plénipotentiaires des autres alliés perpétuellement assemblés et à la pluralité des voix pour la provision et aux trois quarts des voix pour la définitive, cinq ans après le jugement provisoire35.

ARTICLE IV

§ 102

Si quelqu’un [•] d’entre les grands alliés refusait d’exécuter les jugements et les règlements de la grande alliance, négociait des traités contraires, faisait des préparatifs de guerre, la grande alliance armera et agira contre lui offensivement, jusqu’à ce qu’il ait exécuté lesdits jugements ou règlements, ou donné sûreté de réparer les torts causés par ses hostilités, et de rembourser les frais de la guerre suivant l’estimation qui en sera faite par les commissaires de la grande alliance.

ARTICLE V

§ 103

Les alliés sont convenus que les plénipotentiaires à la pluralité des voix pour la définitive, régleront dans leur assemblée perpétuelle tous les articles qui seront jugés nécessaires et importants pour procurer à la grande alliance plus de solidité, plus de sûreté et tous les autres avantages possibles. Mais l’on ne pourra jamais rien changer à ces cinq articles fondamentaux que du consentement unanime de tous les alliés.

CHAPITRE XI

Texte de l’ouvrage du roi de Prusse

§ 104

Il semble que, sous les gouvernements ecclésiastiques, les peuples devraient y vivre plus heureux qu’ailleurs sous des princes électifs, et qui ne sont élus que dans un âge avancé, et par 70 électeurs plus éclairés36 et qui sont regardés comme plus vertueux que les autres hommes.

§ 105

Le roi de Prusse veut apparemment parler de l’État du pape, souverain de Rome, et de l’État ecclésiastique, où il dit que les peuples sont plus pauvres qu’ailleurs.

§ 106

Je ne sais pas si le fait est vrai et si on ne l’a point trompé, mais je comprends aisément qu’un pays où la plupart des riches ne sont point mariés et n’ont point d’enfants, manque du ressort de la propriété pour inventer, pour travailler et pour amasser en faveur de son nom et de ses enfants. Rendez-leur à tous le ressort de la propriété et des enfants, ils travailleront davantage, ils inventeront, ils amasseront davantage, ils peupleront davantage, ils auront plus de commerce entre eux, ils en seront tous plus riches et il y aura beaucoup moins de pauvres37.

CHAPITRE XII

Texte de l’ouvrage

§ 107

On a remarqué plus d’une fois que les États qui sortaient des guerres civiles ont été infiniment supérieurs à leurs ennemis qui avaient été longtemps en paix, parce que tout est soldat ou officier dans une guerre civile, le mérite s’y distingue et y est reconnu indépendamment de la faveur, tous les talents s’y développent et les hommes y prennent l’habitude de déployer ce qu’ils ont d’art et de courage38.

§ 108

Les officiers et les soldats se font particulièrement par le grand nombre de combats où ils se sont trouvés, et voilà pourquoi un corps de mille vieux soldats commandés par de vieux officiers ne craint point d’en attaquer trois mille nouveaux, commandés par de jeunes officiers, et ordinairement en sort victorieux. C’est qu’il se tient plus longtemps dans ses rangs, se rallie mieux, plus facilement, et retourne plus souvent à la charge, et les soldats qui ont beaucoup plus de confiance à la victoire en ont plus de fermeté et de constance, et [•] c’est la plus grande constance qui les rend toujours victorieux39.

§ 109

Voilà pourquoi il est de la prudence d’un prince de ne pas laisser aguerrir les troupes de deux de ses voisins, sans songer à aguerrir en même temps les siennes, tant est grande la différence des troupes qui ont bien combattu à des troupes qui n’ont rien vu40.

CHAPITRE XIII

Texte

§ 110

Les mauvais exemples que Machiavel propose aux princes sont des méchancetés qu’on ne saurait lui passer. Il allègue en ce chapitre Hiéron, roi de Syracuse, qui, considérant que ses troupes auxiliaires étaient dangereuses à garder ou à congédier, les fit toutes tailler en pièces. De pareils crimes révoltent, mais on se sent indigné quand on les voit rapportés dans un livre qui doit être fait pour l’instruction des princes41.

§ 111

Une action si barbare et si cruelle devait être blâmée comme infâme et exécrable, et rien ne peint mieux le naturel cruel et méchant de Machiavel que de la lui voir rapporter comme un exemple de prudence digne d’être imité, au lieu de montrer qu’avec une somme d’argent, on pouvait les renvoyer et les conserver pour bons et fidèles alliés.

§ 112

Car enfin, ces troupes auxiliaires ne furent taillées en pièces que par un corps de troupes supérieur en nombre et égal en valeur. Ainsi elles auraient volontiers accepté une récompense honnête qui les eût ramenées avec agrément dans leur pays [•], au lieu de hasarder leur vie avec injustice contre des troupes plus nombreuses et soutenues de la justice.

§ 113

Il pouvait même les partager en deux et n’en renvoyer d’abord qu’une partie pour être encore plus maître dans la suite de renvoyer la seconde partie, mais Machiavel, qui ne comptait pour rien la vie d’un grand nombre d’hommes, n’a pas cherché à montrer l’imprudence et l’horreur de cette action.

§ 114

Voilà pourquoi cet auteur en différentes occasions n’a pas de meilleur conseil à donner que d’exterminer des femmes, des enfants, quelques innocents qu’ils soient, de peur qu’un jour, ils ne deviennent de coupables vengeurs des crimes qu’il conseille ; et voilà les excès de méchanceté, de troubles et de malheurs où conduisent par degrés les premières injustices, les premières violences des hommes, et surtout de ceux à qui Machiavel conseille d’aspirer à la souveraineté pour en être plus heureux. Est-il un plus haut degré de folie d’un homme d’esprit ?

CHAPITRE XIV

Texte

§ 115

Je suis bien éloigné de condamner la chasse dans un souverain, ni aucun exercice modéré qui est utile pour conserver longtemps la santé ; mais que l’on y prenne garde, l’exercice n’est nécessaire qu’aux intempérants ; et puis, il ne s’agit pas tant de le faire vivre plus longtemps que de le rendre plus sage et plus vertueux que les autres ; plus il aura fait de réflexions sages et d’actions belles et utiles aux autres et plus il aura vécu42.

§ 116

Rien n’est plus édifiant pour un prince qu’un pareil discours, qui ne fait cas d’une longue vie que pour multiplier ses réflexions les plus sages et pour multiplier ses belles actions et ses entreprises les plus utiles aux hommes en général, et à ses sujets en particulier.

CHAPITRE XV

Texte

§ 117

Machiavel avance qu’un prince ne peut pas être tout à fait bon dans un monde aussi scélérat et aussi corrompu que l’est le genre humain, sans qu’il périsse. Et moi je dis que pour ne point périr et pour régner tranquillement et heureusement, il doit être tout à fait bon et prudent. Ne sois donc point méchant avec les méchants, mais sois vertueux et intrépide avec eux, tu rendras ton peuple vertueux comme toi, tes voisins voudront t’imiter et les méchants trembleront sans oser jamais entreprendre rien d’injuste43.

§ 118

C’est que le prince juste, intrépide et bienfaisant se fait estimer et aimer de tous ses sujets et de tous ses voisins. Personne n’a tant d’amis et, par conséquent, tant de vengeurs d’un scélérat qui voudrait attenter à sa vie. Ainsi personne n’osera jamais l’attaquer sans craindre d’en être accablé. Ainsi il passera sa vie tranquillement et heureusement.

§ 119

J’aime ces paroles, ne sois donc point méchant, ni injuste avec les injustes mais juste, intrépide et vertueux44, c’est-à-dire bienfaisant, si quelque chose peut les changer à [•] ton égard. C’est cette supériorité de vertu qui te fait leur pardonner : ils sont forcés alors de t’estimer et même de vouloir enfin du bien à leur bienfaiteur.

§ 120

Un prince qui est plein de pareils sentiments vertueux promet plus qu’aucun qui soit sur la Terre. Il sera toute sa vie environné de presque tous gens qui penseront moins noblement et selon leur intérêt particulier, et qui croiront que la grande vertu n’est point compatible avec la grande prudence [•].

§ 121

Je vois beaucoup de gens qui estiment le roi de Prusse d’à présent, mais ils croient qu’il ne pourra pas résister dix ans au torrent du monde corrompu et demeurer aussi sage et aussi vertueux dans ses actions qu’il paraît dans ses discours [•].

CHAPITRE XVI

Texte du roi

§ 122

Sans doute il n’y a que l’homme économe qui puisse être libéral, et il n’y a que celui qui gouverne prudemment ses biens qui puisse faire du bien aux autres45.

§ 123

Que le souverain se mette donc en état d’acquérir et de faire acquérir beaucoup d’argent à ses sujets en favorisant leur commerce et leurs manufactures, afin qu’il puisse en dépenser beaucoup à propos46.

§ 124

Un des buts les plus estimables du prince est donc d’être libéral à propos, mais le roi de Prusse remarque fort sagement que le moyen d’être libéral à propos, c’est de n’avoir pas été prodigue [•], et d’avoir été économe par une dépense ordinaire modique.

CHAPITRE XVII

Texte du roi

§ 125

Les bons princes ne se portent à la sévérité dans les punitions des crimes que pour en éviter de plus grands et en plus grand nombre s’ils usaient alors de clémence47.

§ 126

On est bientôt las de craindre, au lieu que la bonté et la clémence sont toujours aimables48.

§ 127

Il serait à souhaiter pour le bonheur du monde que les princes fussent caractérisés par la bonté, sans être trop indulgents, afin que la bonté fut en eux toujours une vertu et jamais une faiblesse49.

§ 128

Ces sentiments sont directement opposés aux conseils que Machiavel donne à son prince de viser bien plus à se faire craindre qu’à se faire aimer de ses sujets.

§ 129

Rien n’est plus sage que de se faire craindre des méchants pour les éloigner des crimes, et de se faire aimer de ceux qui estiment la vertu. C’est que cet amour pour leur souverain peut animer plusieurs grands hommes aux grandes entreprises [•] qui font leurs règnes heureux et illustres.

CHAPITRE XVIII

Texte

§ 130

On ne juge pas les princes sur leurs paroles et sur leurs discours, ce serait le moyen de se tromper toujours, mais on compare leurs actions à leurs discours, et c’est contre ces comparaisons et cet examen réitéré que la dissimulation ne peut rien. On les juge toujours par leurs actions50.

§ 131

On ne joue bien la comédie que dans son propre caractère. Un prince, quelque habile qu’il soit, quand il suivrait toutes les maximes de Machiavel, ne peut jamais donner le caractère de la vertu aux vices qui lui sont propres51.

§ 132

Il est faux que le monde ne soit composé que de scélérats comme le suppose Machiavel, il y a beaucoup d’honnêtes gens et le grand nombre n’est ni bon ni mauvais52.

§ 133

Quand même nous supposerions tous les hommes des scélérats, s’ensuivrait-il que nous dussions les imiter ? S’ensuit-il que l’on ne doit tenir sa parole à celui qui ne tient pas la sienne53 ?

§ 134

Cartouche vole, assassine, s’ensuit-il que je dois régler ma conduite sur la sienne54 ?

§ 135

Ne considérant simplement que l’intérêt des princes, je dis que c’est à eux une très mauvaise politique d’être fourbes et de vouloir duper le monde. Ils ne dupent qu’une fois et perdent leur crédit et la confiance des autres princes55.

§ 136

Ce ne sont pas les connaissances des princes, ce sont leurs actions qui rendent leurs peuples heureux56.

§ 137

Je rapporte volontiers les maximes justes du roi de Prusse, et je suis d’autant plus disposé à croire qu’il aime plus à augmenter sa justice qu’à augmenter sa puissance, que je vois qu’il connaît combien la réputation d’injuste et de trompeur nuit dans l’esprit des hommes à l’augmentation de cette puissance, en ce que toutes les choses qui pourraient l’augmenter et qui dépendent du commerce avec ses voisins, lui sont impossibles, faute de confiance, au lieu que tous les voisins sont disposés à s’accommoder mutuellement et utilement par des échanges avec un prince estimé très juste et même bienfaisant.

§ 138

Il n’y a donc réellement rien à gagner à la longue à manquer à ses promesses, c’est que l’augmentation de puissance n’est pas le seul intérêt d’un prince et de son État, il a encore à augmenter sa vertu, sa réputation et le bonheur de ses sujets. Or pour acquérir une grande réputation de vertu sur les autres souverains, ses pareils, il faut qu’il soit juste même envers l’injuste et qu’il tienne sa parole en chose de peu d’importance à celui qui ne lui tient pas la sienne : je dis en chose peu importante au salut de son peuple, car (salus populi suprema lex)57 alors il est plus de l’intérêt de son peuple de passer pour plus rigide observateur de sa promesse que les autres. Cette augmentation de crédit lui sera plus utile que d’avoir manqué à une promesse peu importante.

§ 139

[•]Pour être un grand prince, on lui demande bien moins de combien il a augmenté sa puissance que de combien il a augmenté le bonheur de ses sujets, soit par le perfectionnement des bonnes lois bien observées, soit par des établissements très utiles, soit par l’augmentation des commodités et de toutes sortes de commerces, soit par le perfectionnement des arts, des sciences et des pratiques les plus importantes pour diminuer les maux et pour augmenter les biens de la nature humaine.

CHAPITRE XIX

Texte de l’ouvrage

§ 140

Je remarquerai que la plupart des mauvais empereurs sont morts de mort violente, au lieu que Théodose mourut dans son lit, et Justinien vécut heureusement 84 ans. Voilà sur quoi j’insiste. Auguste ne fut paisible que quand il devint vertueux58.

§ 141

Il était également dangereux de flatter les soldats prétoriens indisciplinables de la garde prétorienne, et de vouloir les réprimer. Les troupes d’aujourd’hui ne sont pas si à craindre pour les séditions et les révoltes. C’est qu’elles sont toutes divisées en petits corps qui veillent les uns sur les autres, et que le roi nomme à tous les emplois subalternes de ces troupes59.

§ 142

Je ne saurais finir sans insister encore sur ce que le héros de Machiavel, César Borgia, avec sa prétendue habileté, avec ses scélératesses, ses perfidies et sa cruauté, fit une fin très malheureuse, au lieu que Marc Aurèle, ce philosophe couronné, toujours bon, toujours vertueux, n’éprouva jusqu’à sa mort aucun revers de fortune et vécut très heureusement60.

§ 143

Ces observations historiques en faveur de la vie juste et bienfaisante et contre la vie injuste, vicieuse et malfaisante, peuvent beaucoup contribuer à rendre les princes prudents et à fonder leur prudence sur la justice et sur la bienfaisance, puisqu’après tout leur prudence ne doit viser qu’à éviter les maux de la vie, et à multiplier et assurer leurs biens et ceux de leurs sujets.

§ 144

Les observations historiques qui nous viennent de la part des philosophes [•] couronnés nous sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares, et plus persuasives en ce qu’elles ne viennent jusqu’à nous que par la grande force de la vérité, c’est-à-dire de l’évidence de la liaison naturelle qui est entre l’injustice et les malheurs qu’elle cause à la société et qui accompagnent nécessairement les injustices différentes des princes injustes, et de l’évidence de la liaison naturelle qui est entre les bienfaits différents des princes bienfaisants et les augmentations de bonheur qu’ils se procurent en les procurant [•] aux autres.

CHAPITRE XX

Texte

§ 145

Voyons ce que la prudence pourra conseiller de meilleur, en combinant le passé avec le futur, et en se déterminant toujours par la raison et par la justice61.

§ 146

Le roi de Prusse veut que les princes, dans les affaires du gouvernement, se déterminent toujours par la raison et par la justice. C’est le moyen de n’avoir jamais rien à se reprocher.

§ 147

Je ne pense pas qu’aucun prince héréditaire voulut adopter l’opinion de Machiavel, qu’il est de son intérêt d’entretenir de la désunion parmi ses sujets62.

§ 148

Il est au contraire très souhaitable qu’il n’y ait point [•] deux partis principaux, ni en fait de politique ni en fait de religion, dans un État. Le prince doit toujours viser ou à les réunir s’il y en a, ou du moins à se moquer de ceux qui y mettent du sérieux63, et à regarder les uns et les autres comme méprisables [•].

§ 149

Il est vrai qu’il y a des princes petits esprits qui croient qu’il est de leur intérêt d’entretenir de la désunion entre leurs ministres, mais il arrive souvent que, pour leurs intérêts particuliers et pour nuire à leurs ennemis, ces ministres nuisent effectivement au bien public. Ainsi je pense que rien ne contribue plus à la force d’une monarchie que [•] l’union intime et inséparable de tous ses membres, et ce doit être le but d’un prince sage de l’établir [•].

§ 150

Les hommes [•] ont un secret penchant à faire des partis pour avoir le plaisir de se signaler chacun dans leurs partis : ils cherchent de la distinction les uns aux dépens des autres, c’est-à-dire en exerçant des injustices.

§ 151

Or ces pratiques d’injustices sont très opposées au bonheur des hommes qui, pour être heureux, ne doivent ni haïr, ni être haïs, ni traités avec une charité haineuse et persécutante que l’on remarque en France entre certains partis qui ont l’extérieur de la politesse, mais qui sont encore assez enfants pour disputer sérieusement de bagatelles, au lieu de disputer à qui se procurerait [•] plus de bienfaits pour plaire à l’Être juste et bienfaisant.

CHAPITRE XXI

Texte du roi

§ 152

Machiavel fait cas du merveilleux qui est dans la hardiesse des entreprises des grands princes, et dans la rapidité de leur exécution. C’est du grand j’en conviens, mais tout cela n’est louable qu’autant que l’entreprise du conquérant est juste et honnête à l’égard de ses voisins, et utile à l’égard de ses sujets64.

§ 153

C’est que si elle était injuste à l’égard de ses voisins, non seulement elle ne serait pas louable mais elle serait même très blâmable, et à proportion du dommage qu’en recevraient les souverains voisins. Elle serait même blâmable quand elle serait juste, si au lieu d’être utile aux sujets, elle leur coûtait trois ou quatre fois plus cher qu’elle ne leur vaut.

§ 154

[•]La bonté des princes envers leurs sujets peut les rendre encore plus grands que leurs grandes conquêtes. C’est qu’outre la voie des conquêtes justes pour agrandir et enrichir leurs États, ils ont encore une voie juste à faire pratiquer par l’augmentation de l’agriculture, des manufactures et du commerce.

§ 155

Cette manière d’augmenter intérieurement les richesses de son État a ce grand avantage, c’est qu’elle est juste et innocente. On peut même y ajouter le perfectionnement de la morale et de la politique en perfectionnant les lois et les établissements propres à rendre les hommes plus justes et plus bienfaisants les uns à l’égard des autres.

§ 156

Or ces sortes d’agrandissements sont beaucoup plus propres à faire de grands hommes, de grands princes que la voie des grandes conquêtes, qui ne sauraient être le plus souvent que de grands brigandages [•].

§ 157

Je comprends bien que les grands conquérants sont plus puissants et plus formidables durant leur vie, mais en sont-ils plus bienfaisants, plus estimables et plus estimés ? N’en sont-ils pas au contraire en exécration au plus grand nombre de familles qu’ils ont fait malheureuses ? Et ne méritent-ils pas ainsi d’être plus punis de leurs injustices et des maux qu’ils ont causés au plus grand nombre, que des bienfaits qu’ils ont procurés au plus petit nombre des hommes de leur temps ?

§ 158

Marc Aurèle, un des plus grands empereurs de Rome, n’était pas moins habile guerrier que sage philosophe. Il joignit la pratique la plus sévère de la morale à la profession qu’il en faisait. Ainsi je veux finir par ces paroles : un roi que la justice conduit dans ses actions, a l’univers pour son temple, et les gens de bien en sont les prêtres et les sacrificateurs.

§ 159

Pour parler avec plus d’exactitude, j’aurais ajouté la bienfaisance au terme de justice. C’est que [•] les bienfaisants sont non seulement des gens justes qui rendent tout ce qu’ils doivent, mais ce terme s’entend encore de ceux qui rendent plus qu’ils ne doivent et qui n’exigent pas tout ce qui leur est dû.

CHAPITRE XXII

Texte

§ 160

Il y a deux espèces de princes souverains. Ceux du premier ordre voient tout par leurs propres yeux et gouvernent leurs États par eux-mêmes. Ceux du second ordre se reposent sur la bonne foi de leurs ministres et se laissent gouverner par ceux qui ont pris l’ascendant sur leur esprit65.

§ 161

Ainsi pour distinguer ces différents rois, on dira : sous le gouvernement de Henri IV, et sous le règne de Louis XIII66, parce que Henri IV gouvernait et régnait, au lieu que Louis XIII régnait mais ne gouvernait point67.

§ 162

Les souverains du second ordre sont comme plongés dans une indolence léthargique. Le roi n’est alors qu’un fantôme de roi, mais fantôme nécessaire68.

§ 163

Un prince de cette espèce n’est pas à craindre par ses sujets et ils n’ont [rien] à souhaiter sinon qu’il fasse un bon choix d’un ministre général qui ait de la justesse d’esprit, qui aime en tout la justice et la tranquillité, et qui puisse profiter avec docilité des avis particuliers de chacun des conseils particuliers qu’il aura formés [•] des plus éclairés et des meilleurs citoyens.

§ 164

Les princes prudents donnent ordinairement la préférence aux ministres de probité pour l’intérieur de leur État, et emploient des ministres souples pour négocier avec les étrangers. C’est qu’il suffit de la justice pour maintenir l’ordre dans le gouvernement, mais pour persuader et négocier il faut de l’adresse et de l’esprit69.

§ 165

[•]Pour moi, je crois que, pour persuader un voisin, il n’y a qu’à lui présenter son intérêt, il n’est pas besoin d’éloquence pour le lui faire valoir. Ainsi l’homme de probité suffit pour les affaires du dedans comme pour les affaires du dehors. C’est que les défauts de lumières peuvent se suppléer par des lumières étrangères, au lieu que les défauts de probité ne sauraient se suppléer par la probité des autres.

CHAPITRE XXIII

Texte

§ 166

La plupart des princes donnent dans la flatterie qui justifie leurs goûts, il faut avoir le discernement très fin pour apercevoir la nuance que la flatterie ajoute à la vérité70.

§ 167

Les princes qui ont beaucoup de grâces à faire par jour ne peuvent pas douter qu’ils ne soient toujours environnés de gens qui, ayant envie d’obtenir ces grâces, leur plaisent par leurs louanges et par leurs flatteries.

§ 168

Le seul moyen dont un prince peut s’empêcher d’être empoisonné par des aliments aussi agréables que les louanges, c’est d’en prendre occasion de chercher à mériter encore mieux chacune de ces louanges, en les prenant toutes pour des avertissements d’aller un pas plus loin que ne disent les flatteurs.

§ 169

Ceux qui ont régné toute leur vie comme Louis XIV mourraient d’inanition s’ils manquaient de louange. Ainsi, quand on leur voit des défauts, ils sont bien plus à plaindre de voir si rarement la vérité, et d’avoir eu par leur condition une nourriture si malsaine, qu’ils ne sont à condamner d’être si souvent trompés71.

§ 170

Ce que dit le roi de Prusse est plein d’humanité et de raison, il faut comparer les princes non à des hommes d’une bonne éducation, mais à des princes qui sont les hommes de la plus mauvaise éducation, et fort éloignée de celle de Cyrus, qui eut le bonheur d’être élevé dans un grand collège où il essuyait des contradictions72.

CHAPITRE XXIV

Texte

§ 171

Argumentez, alléguez des exemples, employez toutes vos subtilités, vous avez beau faire, si vous voulez faire un règne heureux pour le roi et pour ses sujets, il en faudra toujours revenir au système de la justice envers les voisins, à l’observation de la justice entre sujets et sujets, et à l’observation de la justice entre le roi et ses sujets. Renversez ce système, vous bouleverserez l’univers73.

§ 172

[•]Bouleverser l’univers, c’est détruire toute société humaine, c’est que l’on peut dire qu’entre les sociétés qui subsistent, celles-là sont plus durables et plus heureuses que les autres où la justice s’observe mieux entre sujets et sujets, entre roi et sujets, et entre le roi et ses voisins, que partout ailleurs.

§ 173

Et les pays ou l’éducation des collèges, tant d’hommes que de femmes, sera le mieux tournée à la pratique de la justice et de la bienfaisance, seront toujours ceux où la justice et la bienfaisance seront toujours, le reste étant égal, le mieux observées et où la félicité sera plus grande et plus durable dans cette première vie, et la félicité de la seconde vie sera plus assurée à plus de personnes.

§ 174

C’est l’effet naturel de l’observation de la loi de la raison universelle, ne faites point du mal et faites du bien. Or là où il y aura plus d’écoliers et d’écoliers qui pratiquent la vertu, plus il y aura de jeunes hommes et de jeunes femmes, et enfin plus de vieilles personnes vertueuses, et plus vertueuses et plus heureuses qu’il n’y en a aujourd’hui, et plus dans cent ans. Parce que plus il y aura de personnes vertueuses, plus il s’en formera par le ressort de l’imitation, et parce que les collèges se perfectionneront et donneront plus de nouveaux habitants de la terre mieux élevés à la vertu.

§ 175

Il en est de l’emploi de roi comme de tous les autres : les hommes pour y réussir ont besoin d’obtenir la confiance de ceux à qui ils ont affaire, et ils ne sauraient l’obtenir s’ils ne sont justes et éclairés. Les plus corrompus veulent toujours avoir affaire à un homme de bien, de même que les plus incapables de gouverner s’en rapportent volontiers à celui qui passe pour le plus prudent et le plus éclairé74.

§ 176

L’injuste, le méchant connu pour tel, peut se faire craindre et se faire haïr, mais on ne désirera jamais ni d’avoir affaire à lui, ni d’être en société avec lui. Or un tel homme craint de tous les autres hommes, peut-il jamais être un peu agréablement dans aucune société ? Il n’y a donc nul système de bonheur à espérer sans le système de l’observation du précepte de l’Auteur de la nature : ne faites point de mal sans le réparer et faites du bien. Or ce système est justement opposé au système de la fourberie et de l’injustice que Machiavel n’a point de honte de proposer aux souverains.

CHAPITRE XXV

Texte du prince

§ 177

Il y a des siècles où domine dans les princes un esprit de vertige et de défiance. Ces siècles sont favorables aux souverains hardis pour devenir conquérants. Il y en a d’autres où le monde moins agité paraît ne vouloir être régi que par la douceur et par la prudence. C’est alors que les négociations sont plus efficaces que les batailles75.

§ 178

Ces siècles de batailles [•] entre les souverains et entre les nations qui tendent à rendre leur vie plus heureuse, sont proprement les siècles de l’enfance du monde. Ils ne connaissent de supériorité de bonheur que dans la supériorité de force, et c’est faute de sagesse et de lumières sur ce qui peut rendre la vie plus heureuse ou plus malheureuse.

§ 179

Nous y sommes encore dans ces malheureux siècles, mais nous commençons à voir la nécessité d’un arbitrage permanent infiniment supérieur en force aux deux parties contestantes, et la possibilité de cet établissement pour garantir les hommes des effroyables malheurs de la voie de la guerre, et pour leur procurer de siècle en siècle de nouveaux agréments et de nouveaux fruits d’une paix perpétuelle et inaltérable.

§ 180

Ce qui paraît difficile à croire, c’est qu’il nous faut un prince hardi et qui aime le difficile pour une pareille entreprise. C’est que, jusqu’à présent, l’idée en a paru si grande aux petits esprits qu’ils en ont été effrayés, et qu’ils en ont cru l’exécution absolument impossible.

§ 181

Il serait beau qu’un conquérant hardi devint le principal instrument de l’établissement de l’arbitrage européen, seul fondement de la paix perpétuelle.

§ 182

Ceux que le ciel a destinés pour gouverner les nations devraient se faire un plan de conduite aussi bien raisonné et lié qu’une démonstration géométrique. Ce serait le moyen d’agir toujours conséquemment et de ne s’écarter jamais de son but. Tout concourrait pour exécuter les projets que l’on aurait entrepris76.

§ 183

À mesure que l’homme augmente ses lumières politiques, il changerait quelque chose à son plan, et l’on suppose qu’aidé par tous les génies politiques de son État qui examineraient différentes matières, ils trouveraient incessamment des démonstrations pour perfectionner d’anciens établissements. Ainsi ce ne serait qu’un plan sujet à tous ces changements, mais toujours visant à la plus grande utilité du plus grand nombre de familles.

§ 184

Au reste cette étude continuelle des grands génies d’un État, pour perfectionner les anciens établissements et pour en former de tout nouveaux qui seraient formés par la promesse des récompenses de l’État, estimées et distribuées par les avis d’une académie politique, ne peut jamais s’exécuter avec succès que dépendamment de l’établissement de l’arbitrage perpétuel européen. On songe trop aux événements du dehors, c’est-à-dire à la guerre, pour songer sérieusement aux établissements du dedans77.

§ 185

Il est visible que tant que durera l’enfance du monde [•], c’est-à-dire la voie de la guerre ou de la supériorité de force, d’adresse et de fourberie, pour décider les différends entre souverains, il ne faut presque point espérer d’augmentation dans les démonstrations politiques pour l’augmentation de la félicité humaine. La voie des guerres est le grand obstacle au progrès de la raison universelle.

CHAPITRE XXVI et dernier

Texte du roi

§ 186

La guerre est si féconde en malheurs, les succès sont si peu certains, les suites en sont si ruineuses que les princes ne sauraient assez y réfléchir avant que de s’y engager. Ils ne sont dans le monde que pour rendre les hommes heureux. Ainsi ils devraient bien y penser avant que de les exposer pour des causes frivoles à tout ce que l’humanité a de plus à redouter78.

§ 187

S’il y a beaucoup moins à redouter d’un arbitrage général que des mauvais succès des guerres, pourquoi ne pas [•] choisir l’arbitrage ? Car, par la guerre, vous risquez et le sujet de la contestation et toute votre fortune et tous vos États, et par la voie de l’arbitrage, vous ne risquez rien que le sujet de la contestation. Encore est-il souvent moins à risquer par la voie de l’arbitrage que par la voie de la guerre, et ce qui est décisif, c’est que la voie de l’arbitrage perpétuel et forcé, toute incertaine qu’elle est, coûte beaucoup moins que la voie de la guerre, et finit pour toujours la contestation, au lieu que par la voie des guerres et des traités de paix passagère, on ne finit rien pour toujours.

Texte

§ 188

Je prie les souverains, en finissant cet ouvrage, de ne se point offenser de la liberté avec laquelle je leur parle. Mon but est de dire la vérité et de ne flatter personne. La bonne opinion que j’ai des princes qui règnent à présent [•] dans le monde, me les fait juger dignes d’entendre la vérité. C’est faire leur bel éloge que de dire qu’on ose hardiment blâmer devant eux les vices qui dégradent la royauté et qui sont contraires aux sentiments d’humanité et de justice79.

Commentaire

§ 189

Voilà des sentiments dignes de l’attention des gens de bien, et c’est pour cela que je n’ai pu me résoudre à les laisser passer sans y ajouter mes réflexions, persuadé que si dans la suite, un prince fait, sans le savoir, quelques injustices à ses voisins, il ne mourra point sans tâcher de les réparer avantageusement et sans prouver à ses peuples et aux autres nations, par ses grands bienfaits, qu’il était grand homme, même dans la royauté, et qu’il valait plus que Trajan et que Marc Aurèle qui ont laissé des guerres après eux, au lieu que ce prince, en se servant des circonstances favorables, pourra bien devenir un des principaux pacificateurs de l’univers, et travailler utilement à en bannir les guerres pour jamais [•].

§ 190

Je vois par cet ouvrage que le roi de Prusse savait bien le français et pensait très sagement dès sa jeunesse, puisqu’il composait cet ouvrage au moins en 1738 ou en 1739, c’est-à-dire à 27 ou 28 ans.

§ 191

Je fais grand cas de la supériorité d’esprit et de discernement qu’il peut avoir sur l’esprit et le discernement des autres princes ses contemporains pour estimer l’importance des matières qu’il devait préférer aux autres.

§ 192

Mais, à dire la vérité, je fais encore plus de cas de l’aversion qu’il a pour les grandes injustices des tyrans, et du plaisir qu’il a à trouver aimables et dignes de louanges, les vertus, les grands bienfaits et les belles entreprises des grands empereurs.

§ 193

C’est que j’ai imaginé que cette aversion pour l’injustice et cet amour pour la vertu, dès qu’elles paraissent de si bonne heure, pourraient beaucoup s’augmenter durant un long règne, malgré l’obstacle des flatteurs, et le porter enfin à entreprendre un jour l’exécution du plus magnifique et du plus estimable projet qui soit entré jusqu’à présent dans l’esprit humain, c’est le merveilleux projet de Henri IV.

§ 194

C’est le dessein de bannir, d’un côté, pour toujours les crimes et les grandes injustices que causent les guerres civiles et étrangères, et d’ouvrir, de l’autre, une source abondante et perpétuelle de bienfaits que procureraient naturellement aux hommes leur longue tranquillité, leur longue concorde, et leur grand commerce.

§ 195

À la bonne heure que ce projet paraisse presque à tout le monde plein d’obstacles très difficiles à surmonter, ce sont proprement ces projets que souhaitent les héros pour en tenter l’exécution, et dont ils espèrent venir à bout par leur courage, par leur esprit, et surtout par leur constance [•].

Raisons en faveur du roi de Prusse

§ 196

Si en commentant les réflexions de Charles-Frédéric, roi de Prusse, contre Machiavel, j’ai jeté les yeux sur lui comme le plus digne et le plus capable d’entreprendre et d’exécuter avec succès le merveilleux projet de Henri IV, roi de France, pour rendre la paix perpétuelle, c’est que j’ai vu l’étendue et la justesse de son esprit, c’est que j’ai connu son goût décidé pour les occupations journalières les plus utiles, pour les études et pour les connaissances les plus importantes à son bonheur et au bonheur des autres, c’est que j’ai compris la solidité et la bonté de ses maximes de morale et de politique, c’est que j’ai considéré les suites naturelles de la sorte d’ambition qui lui est particulière pour surpasser les vertueux en vertu, c’est que j’ai deviné encore son degré de bonté, d’indulgence, de tolérance de raison pour les erreurs où les hommes sont sujets dans leurs religions maternelles ; enfin c’est que je vois en lui un âge plein de force et un caractère doux et humain, actif, courageux que l’on ne voit que rarement, surtout parmi ses pareils.

§ 197

Voilà pourquoi je n’ai trouvé aucun souverain qui fût plus propre que lui à sentir toute la beauté et la bonté de ce merveilleux projet, et qui puisse voir d’un coup d’œil la sagesse et la solidité des cinq articles fondamentaux de cet établissement.

§ 198

Je n’en ai trouvé aucun plus capable que lui de mettre en œuvre les moyens les plus convenables pour faire goûter et désirer l’exécution de ce projet aux sept ou huit souverains moins puissants d’Europe, et à leur faire signer les cinq articles, comme ayant encore plus d’intérêt que les autres de mettre leurs États à couvert, pour toujours, de toutes guerres civiles et étrangères, et par conséquent, des malheureux effets des passions injustes de leurs voisins plus puissants.

§ 199

Ces sept ou huit souverains moins puissants viendraient bientôt à bout de les faire signer l’un après l’autre par tous les autres souverains d’Europe jusqu’au nombre de dix-neuf voix qui seraient : Suède, Danemark, Russie, Angleterre, Hollande, Prusse, Pologne, France, Bavière et Palatin, Autriche, princes de l’empire, villes libres d’Allemagne, Suisse et Genève, Venise et Gênes, Pape, Sardaigne, Naples, Espagne, Portugal.

§ 200

Les plénipotentiaires députés des puissances qui auront signé les cinq articles fondamentaux s’assembleraient par provision80 à Utrecht et seront ordinairement trois députés pour chaque voix.

§ 201

Le roi de Prusse trouvera d’abord quelques difficultés insurmontables, mais il n’y pensera pas longtemps sans voir les moyens de les surmonter, ou sans les communiquer à ceux qui pourraient lui aider81 à les surmonter.

§ 202

Ç’a été à lever toutes ces difficultés les unes après les autres que Henri IV a passé avec plaisir les neuf dernières années de sa vie82.

§ 203

Son espérance était fondée sur une vérité constante : que la plus grande gloire qu’un souverain puisse acquérir et la plus durable, c’est d’avoir été avec succès durant sa vie à la tête de l’établissement de la police générale d’arbitrage forcé entre les chefs des nations de la Terre, qui doit être si avantageuse au genre humain, et non seulement pour tous les sujets, mais encore pour le bonheur et la durée de toutes les maisons souveraines sur le trône, comme la police particulière d’arbitrage d’une nation est avantageuse, non seulement aux chefs de famille moins riches de cette nation, mais encore à ceux qui sont les plus riches et les principaux seigneurs.


1.Frédéric II de Prusse est l’auteur de la Réfutation du Prince de Machiavel, éditée par les soins de Voltaire sous le titre de l’Anti-Machiavel, ou Essai de critique sur le « Prince » de Machiavel, publié par M. de Voltaire, qui réfute la pensée du Florentin en condamnant la force et la violence du prince ; les éditions se multiplient ; celle qui, selon Voltaire, correspondrait au manuscrit original serait l’édition de La Haye (Aux dépens de l’éditeur, 1740, XVI-191-[3] p. ; in-8o) ; voir Christiane Mervaud, « Les grandes manœuvres de Voltaire éditeur : le péritexte de l’Anti-Machiavel », Revue Voltaire, 2004, no 4, « Voltaire éditeur », p. 39-56.
2.Machiavel, Discours politiques sur les décades de Tite-Live, N. Amelot de La Houssaye (trad.), Amsterdam, Desbordes, 1692.
3.Voir l’Anti-Machiavel (La Haye, Paupie, 1740, p. VII) ; l’abbé de Saint-Pierre a supprimé dans l’énumération « leur liberté [en proie] à ses caprices » : voir en ligne.
4.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 2 ; en ligne.
5.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 3 ; en ligne.
6.La variante du texte (C) suggère la rancœur encore vive de l’abbé de Saint-Pierre pour les ministres de Louis XIV et défenseurs de la « vieille cour » sous la Régence, comme le duc de Villeroy qui avait obtenu son éviction de l’Académie française à la suite du Discours sur la Polysynodie : voir Polysynodie, § 361, note.
7.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 7 ; en ligne.
8.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 8 ; en ligne.
9.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 26 ; en ligne.
10.Dans la période, la notion d’amabilité est en vogue à Paris, au point que dix ans plus tard elle deviendra un sujet de débat : un avocat au Parlement de Paris, François-Louis-Claude Marin, dans son Homme aimable (Paris, Prault, 1751), tente de concilier le néoplatonisme de l’honnêteté mondaine et les valeurs de bienfaisance et d’utilité sociale ; la recherche de l’amabilité, jugée frivole et contraire au bien public, sera violemment critiquée par Charles Duclos dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle [1751] (C. Dornier (éd.), Paris, H. Champion, 2005, p. 161-164).
11.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 31 ; en ligne.
12.La guerre de Hollande (1672-1678) se termine avec le traité de Nimègue : Louis XIV, qui a acquis la Franche-Comté et des villes de Flandres, n’a pas pu conquérir les Provinces-Unies ; voir Lucien Bély, La France moderne, 1498-1789, Paris, PUF, 2013, p. 411-417.
13.La Réfutation du Prince de Machiavel (titre original du manuscrit autographe) aurait été rédigée par Frédéric entre le printemps 1739 et le début de 1740 ; le prince, né en 1712, est alors âgé de vingt-sept ans : voir Anne Baillot et Brunhilde Wehinger, « Frédéric II, roi-philosophe et législateur », Archives de philosophie du droit, 2009, t. LII, L’Arbitrage, p. 317-318, note 3.
14.Frédéric devient roi de Prusse, succédant à son père Frédéric-Guillaume Ier, en juin 1740.
15.Saint-Pierre suggère que, conçu par un héritier présomptif, l’ouvrage anonyme, mais dont l’auteur était parfaitement connu, engageait beaucoup celui qui venait de monter sur le trône et qui allait se confronter aux réalités de l’exercice du pouvoir.
16.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 31 ; en ligne.
17.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 31-32 ; en ligne.
18.Texte de l’imprimé fautif (« des injustes importants ») rétabli d’après le manuscrit (C).
19.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 42 pour la fin de la citation, p. 44-45 pour le début ; en ligne.
20.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 51 ; en ligne. Saint-Pierre lui-même raconte, dans ses Réflexions morales et politiques sur la vie de Charles XII, roi de Suède, comment la Vie d’Alexandre par Quinte-Curce a nourri l’ambition de conquête du monarque suédois (in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. IX, p. 338-342). Sur le rôle de la vie d’Alexandre dans les ambitions de Charles XII, voir Henri-Philippe de Limiers, Histoire de Suède sous le règne de Charles XII, Waesberge [Amsterdam], Jansons, 1721, t. II, p. 68-69.
21.Le personnage de Charles XII, roi de Suède, a alimenté une importante littérature dans la première moitié du XVIIIe siècle : voir l’introduction à l’Histoire de Charles XII de Voltaire, dans Œuvres complètes, Gunnar von Proschwitz (éd.), Oxford, Voltaire Foundation, 1996, t. IV, p. 5-6 et 11-19. Outre l’information des périodiques comme la Gazette d’Amsterdam, les Voyages du Sr de La Motraye en Europe, Asie et Afrique (La Haye, T. Johnson et J. Van Duren, 1727), les livres publiés anonymement par Daniel Defoë (The History of the Wars of his Present Majesty Charles XII […] by a Scots Gentleman in the Swedish Service, Londres, A. Bell, 1715 ; Some Account of the Life […] of Georges Henry Baron de Goertz, Londres, T. Bickerton, 1719), l’Histoire de Suède sous le règne de Charles XII de Limiers, avaient contribué à édifier la légende du souverain, avant même l’Histoire que Voltaire lui consacre (1731). Saint-Pierre qui a lu celle-ci dans l’édition de 1732 (Bâle, Christophe Revis) rédige des Réflexions morales et politiques sur la vie de Charles XII, roi de Suède (in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1734, t. IX, p. 334). Les deux auteurs se rejoignent dans la condamnation du modèle du roi de guerre : voir Éric Schnakenbourg, « Le regard de Clio : l’Histoire de Charles XII de Voltaire dans une perspective historique », Dix-huitième siècle, 2008, no 40, p. 447-468.
22.Le roi de Prusse fit paraître en 1760 des Réflexions sur les talents militaires et sur le caractère de Charles XII, roi de Suède ([Berlin ?] 1760).
23.Allusion à l’invasion de la Silésie par la Prusse qui commença le 16 décembre 1740. Marie-Thérèse de Habsbourg était devenue reine de Hongrie le 20 octobre 1740. Pour justifier ses prétentions, Frédéric II dénonçait un traité de 1688 entre l’empereur Léopold I et l’électeur Frédéric-Guillaume, stipulant la renonciation du Brandebourg à plusieurs territoires de Silésie en échange du cercle de Swibus, qui, ayant été restitué, devait annuler la renonciation (L’État politique de l’Europe, La Haye, Adrian Moetjens, 1742, t. VI, p. 377-378).
24.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 59-60 ; en ligne. L’abbé de Saint-Pierre ajoute ici l’idée de richesse et, dans son commentaire, n’assimile la monarchie ni à l’esclavage ni à la tyrannie.
25.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 60 ; en ligne.
26.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 64 ; en ligne. Saint-Pierre écrit : « …par une alliance défensive, un système d’équilibre de puissance », là où l’original contient : « la puissance des rois solidement établie, la manière de négocier des souverains et cette balance qu’établit en Europe l’alliance de quelques princes considérables pour s’opposer… »
27.Partial : au sens de partiel ; voir TLF, art. « partiel », « Étymologie et histoire ».
28.Par provision ou pour la provision : voir Paix 1, § 445.
29.Douze articles fondamentaux en 1713 (Paix 1, § 390-510), réduits à cinq en 1735 : Art. diète, § 1-14.
30.Voir Paix 1, § 179. Les Amphictyons, comparés par l’abbé de Saint-Pierre aux États généraux des Provinces-Unies et à la Diète d’Empire, ont été définis comme « tribunal commun » des peuples de la Grèce, selon une expression empruntée à Eschine ; l’assemblée était composée de deux députés de chaque peuple membre. Ils furent impuissants face aux peuples rebelles et à Philippe de Macédoine ; voir la présentation savante, avec les sources, qu’en fait, à la fin du XVIIe siècle, Jean de Tourreil, traducteur de Démosthène, dans ses Remarques sur la Harangue touchant la paix [1691] (Œuvres, Paris, Brunet, 1721, t. II, p. 332, 335).
33.C’est-à-dire les traités signés à partir de 1648, date de la paix de Westphalie conclue à Münster et à Osnabruck.
36.La fin du paragraphe en romains est de l’abbé de Saint-Pierre. Le nombre de cardinaux réunis en conclave pour élire le pape avait été fixé en 1586 par le pape Sixte Quint à soixante-dix (constitution Postquam verus). La paraphrase de l’original en déforme le sens. Si l’Anti-Machiavel contient bien l’idée que le préjugé est en faveur de ces gouvernements qui, par leur petitesse, doivent ménager leurs sujets, le grand âge des souverains y explique au contraire leur mauvais gouvernement : parvenus tard au pouvoir, ils ont hâte de jouir et d’enrichir leurs héritiers (p. 70-71) ; en ligne.
38.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 76 ; en ligne.
39.L’évolution de la tactique militaire en Europe depuis la guerre de Trente Ans conduisit à développer chez les officiers et leurs soldats la régularité, les habitudes, les exercices répétitifs : voir Jay M. Smith, The Culture of Merit. Nobility, Royal Service and the Making of Absolute Monarchy in France, 1600-1789, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1996, p. 202-204.
40.Sur les soldats aguerris, voir Minist. Aff. étr., § 263-266 . Pour Saint-Pierre, c’est en favorisant la paix chez les nations voisines qu’on évite que leurs armées ne s’aguerrissent et ne deviennent redoutables.
41.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 87-88 ; en ligne. Saint-Pierre a ajouté la dernière phrase, très libre interprétation de l’original qui parle de « méchancetés que la saine politique et la morale réprouvent également ».
42.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 94 ; en ligne.
43.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 98-99 ; en ligne. Saint-Pierre a ajouté : « sans oser jamais entreprendre rien d’injuste ».
44.L’abbé de Saint-Pierre ajoute l’adjectif juste.
45.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 103 ; en ligne.
46.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 104 ; en ligne.
47.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 107 ; en ligne.
48.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 111 ; en ligne.
49.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 111 ; en ligne.
50.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 114-115 ; en ligne.
51.Paraphrase : voir l’Anti-Machiavel…, p. 115 ; en ligne.
52.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 117 ; en ligne.
53.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 117 ; en ligne.
54.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 117 ; en ligne. Sur Cartouche, voir Minist. Aff. étr., § 499, note.
55.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 119 ; en ligne.
56.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 120 ; en ligne. Saint-Pierre a remplacé le terme pensées par celui de connaissances, laissant de côté la réflexion du roi de Prusse qui préfère le scepticisme religieux d’un monarque bienveillant à l’hypocrisie orthodoxe d’un prince malfaisant.
57.Salus populi suprema lex [esto] : « Que le salut du peuple soit la loi suprême » (Cicéron, De legibus, III, 3, 8 ; nous traduisons) ; voir Paix 3, § 19 ; Minist. Aff. étr., § 24.
58.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 128-129 ; en ligne.
59.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 130 ; en ligne.
60.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 131 ; en ligne. Voltaire désigne Frédéric II comme un Marc-Aurèle dans ses lettres : voir Carole Dornier, Anti-Machiavel, Introduction, § 2.
61.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 139 ; en ligne.
62.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 143 ; en ligne.
63.Allusion possible à la Lettre sur l’enthousiasme de Shaftesbury (1708), qui conseillait la plaisanterie (angl. wit) pour saper l’influence des fanatiques (P. A. Samson (trad.), La Haye, T. Johnson, 1709).
64.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 149 ; en ligne. L’abbé de Saint-Pierre a ajouté à l’original : « …et honnête à l’égard de ses voisins, et utile à l’égard de ses sujets ».
65.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 157-158 ; en ligne.
66.L’italique dans ce paragraphe ne renvoie pas au texte commenté mais relève d’un usage métalinguistique.
68.Saint-Pierre a interprété très librement le texte de l’original qui dit : « Les souverains du second ordre n’ayant pas reçu les mêmes talents de la Providence peuvent y suppléer par un choix heureux » (l’Anti-Machiavel…, p. 158) ; en ligne.
69.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 160-161 ; en ligne.
70.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 164 ; en ligne.
71. Voir l’Anti-Machiavel…, p. 165 ; en ligne. Saint-Pierre déplace ici l’exemple de Louis XIV, mentionné plus haut dans l’original, exemple de ces monarques auxquels les flatteurs dissimulent la vérité ; voir Polysynodie, § 56-58.
73.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 167 ; en ligne.
74.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 169 ; en ligne.
75.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 178-179 ; en ligne. Saint-Pierre évite d’entrer dans le débat sur l’origine du mal moral et sur la Providence qui occupe une place de choix dans ce chapitre de l’Anti-Machiavel.
76.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 180 ; en ligne.
77.L’abbé résume ainsi sa pensée politique rassemblée et condensée dans son Nouveau plan de gouvernement des États souverains (1738) : un gouvernement établi sur la méthode de l’académie politique et du scrutin pour recruter les agents de la monarchie, sur les récompenses à ceux qui se consacrent au perfectionnement de ce gouvernement, le tout rendu possible par les institutions de l’Europe établissant l’arbitrage et garantissant la paix ; voir Gouvernement, § 81-85.
78.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 190 ; en ligne. Saint-Pierre a ajouté les deux dernières phrases de ce paragraphe.
79.Voir l’Anti-Machiavel…, p. 191 ; en ligne.
81.Cet emploi avec le datif de personne (aider à qqun) est déjà vieilli au moment où l’emploie Saint-Pierre ; voir l’édition de 1718 du Dictionnaire de l’Académie (art. « aider ») : « Régit aussi le datif de la personne : et alors il n’a proprement d’usage que quand on dit à quelqu’un de secourir un homme trop chargé. Aidez un peu à ce pauvre homme ».
82.Saint-Pierre date de 1601 les premiers efforts de Henri IV pour faire accepter son projet de paix. Voir Paix 3, § 800.