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THÉMISTOCLE ET ARISTIDE OU MODÈLE POUR [•] PERFECTIONNER LES VIES DE PLUTARQUE

AVERTISSEMENT

§ 1

Plutarque, en nous rassemblant les tableaux des hommes illustres des Grecs et des Romains, nous a tracé un plan pour nous inviter à rassembler les tableaux des hommes illustres des autres nations, soit parmi nos anciens, soit parmi leurs successeurs et nos contemporains. Mais comme la raison humaine s’est fort perfectionnée en quinze ou seize siècles, nous pouvons présentement rendre le plan de son ouvrage beaucoup plus agréable et surtout beaucoup plus utile [•] aux lecteurs1.

§ 2

Cela m’a fait penser à tracer un nouveau plan, en écrivant d’une manière nouvelle la vie de quelques hommes illustres de Plutarque, afin que les philosophes politiques et moraux mes successeurs, puissent plus facilement, par ces sortes d’histoires et par cette méthode, procurer à leurs concitoyens un beaucoup plus grand progrès dans la morale et dans la politique qu’on ne fait aujourd’hui ; et c’est la même méthode que j’imagine que Plutarque lui-même suivrait s’il vivait et s’il écrivait aujourd’hui pour nous.

§ 3

Il les écrirait non seulement pour nous causer un plaisir présent par la satisfaction de notre curiosité, mais il les écrirait particulièrement pour nous être utiles, et pour nous procurer par l’augmentation de notre raison une augmentation de bonheur dans la conduite de notre vie en nous montrant, d’un côté, les grands malheurs que causent les imprudences dans la politique, les injustices dans les mœurs, et en nous montrant, de l’autre, les grandes joies que produisent aux grands hommes les grands talents employés à la plus grande utilité publique.

§ 4

Ce qui doit nous plaire, par exemple, dans la vie de Thémistocle et ce qui doit exciter notre curiosité, ce sont ou les événements qui lui ont procuré de plus grands plaisirs, ou ceux qui lui ont causé de plus grands déplaisirs.

§ 5

Ce qui nous est de plus utile, c’est de voir comment il aurait pu faire pour se procurer de grandes joies et comment il aurait pu faire pour éviter une partie de ses malheurs.

§ 6

Sa grande fortune nous fait naître la curiosité de savoir par quels moyens, par quels talents, par quelles qualités, un jeune homme presque sans éducation, presque sans bien, mais fort courageux et fort désireux de distinction, né parmi les petits bourgeois d’Athènes, vient à bout de passer de beaucoup plusieurs camarades riches dont la naissance était illustre, et de se distinguer entre un grand nombre de pareils qui n’avaient pour but, comme lui, que de faire une grande fortune et de s’acquérir dans le monde une réputation brillante.

§ 7

Voilà ce que les lecteurs désirent de voir, et voilà ce qui est le plus à propos de leur montrer, tant pour leur propre utilité que pour la plus grande utilité de leur patrie. Le reste des faits que raconte Plutarque ne sont pas assez intéressants, ni même assez curieux pour nous2.

§ 8

Or en supposant un pareil but dans un Plutarque moderne qui vit dans un siècle plus éclairé que le siècle de Plutarque, est-il à propos qu’il allonge ses récits pour nous apprendre le nom des ancêtres de Thémistocle, quels auteurs rapportent différemment sa généalogie, le nom du faubourg d’Athènes où il est né, le nom de sa tribu, le détail des cérémonies d’un sacrifice ou il assistait, le vrai nom du lieu où les jeunes gens de son âge faisaient leurs exercices ? Que nous importe de savoir que ce lieu était consacré à Hercule, que Thémistocle fit bâtir dans son quartier une chapelle à Diane de bon conseil3 ? Est-il à propos de nous apprendre des choses de peu d’importance qui regardent d’autres personnes ou d’autres événements qui ne nous instruisent de rien de ce qui regarde ses affaires les plus importantes, et des moyens dont il s’est servi pour y réussir ?

§ 9

Laissons donc ces bagatelles aux petits esprits, aux amateurs scrupuleux de tout ce qui est antique, qu’ils les cherchent soigneusement et qu’ils les trouvent dans l’ancien Plutarque et qu’ils satisfassent une curiosité ridicule et méprisable, tandis que les lecteurs sensés donneront toute leur attention à ce qu’il y a d’important à savoir dans la vie des hommes illustres de l’Antiquité, afin de nous faire imiter les talents et les vertus qui leur ont procuré tant de plaisirs et de si grandes joies le long de leur vie, afin de nous garantir des défauts qui leur ont causé tant et de si grands déplaisirs.

§ 10

Or quels sont ces objets importants qui sont les plus dignes de notre attention ?

§ 11

I. C’est la peinture4 exacte des différents talents des hommes illustres, des différents degrés de ces talents, et surtout des degrés d’utilité publique de ces talents.

§ 12

II. C’est la peinture exacte des principaux désirs et des principales craintes, en un mot des principaux motifs de ces hommes illustres dans leur conduite et dans leurs principales entreprises.

§ 13

III. C’est la peinture entière des moyens qu’ils ont imaginés et qu’ils ont mis en œuvre pour y réussir.

§ 14

IV. C’est la peinture des grandes difficultés de leurs entreprises.

§ 15

V. C’est la peinture de la grande utilité qui est arrivée à leur patrie par leurs succès.

§ 16

VI. C’est la peinture vive et exacte des sentiments d’admiration et d’inclinaison qu’ils ont excités dans les différents ordres [•] de leur nation pour ces succès, et des grandes joies que l’homme illustre et ses parents ont senties par les marques d’admiration et par les autres récompenses publiques.

§ 17

Car enfin, c’est particulièrement la peinture de ces grandes joies et de ces grands plaisirs que ces grands hommes ont ressenti, qui excite les lecteurs à tâcher d’en mériter de pareilles par de pareils succès pour le bien public. C’est par cette peinture exacte et naïve des récompenses, des talents et des vertus des hommes célèbres qu’il faut exciter les lecteurs [•] à les imiter pour augmenter le bonheur de leur patrie et pour devenir eux-mêmes beaucoup plus heureux que leurs pareils.

§ 18

C’est par conséquent dans ces différentes peintures que consiste le plus grand plaisir et la plus grande utilité de la lecture de ces vies des Plutarques modernes. C’est par de pareilles nourritures solides et agréables que le lecteur deviendra peu à peu plus riche en talents [•] les plus utiles, plus prudent, plus juste, plus bienfaisant, plus utile à sa famille, à sa patrie, plus heureux dans cette vie et plus digne du bonheur de la vie future.

§ 19

Sur quoi il est à propos d’observer que les grands hommes païens n’ont pas laissé de devenir de grands bienfaiteurs de leur patrie, quoiqu’ils n’eussent pour motifs de leurs entreprises que des récompenses passagères de cette vie présente, au lieu que nous, qui avons le bonheur de savoir avec [•] certitude, tant par raison que par révélation, que notre esprit est immortel, nous avons plus qu’eux l’espérance des récompenses éternelles de la vie future destinée à ceux qui pratiquent journellement la bienfaisance envers les hommes pour plaire à l’Être infiniment parfait, et par conséquent sage et infiniment bienfaisant envers les êtres bienfaisants et immortels5.

THÉMISTOCLE

§ 20

Les parents de Thémistocle étaient pauvres et n’avaient pu lui donner qu’une éducation fort commune6. Mais un désir violent de surpasser ses [•] concitoyens et un génie supérieur à celui de ses camarades suppléèrent à ce qui lui manqua du côté de son éducation. Il marquait, dès sa première jeunesse, un si grand désir de se distinguer et une si grande envie d’être plus estimé que ses pareils, que l’on pouvait aisément deviner qu’il ne resterait pas un jour confondu avec eux dans les emplois médiocres de la République7.

§ 21

Il eut [•] pour rival en amour et en fortune un autre homme qui fut aussi illustre que lui, aussi ardent pour acquérir de la vertu, ce fut Aristide qui, par une plus grande supériorité d’esprit et par un discernement plus juste, connut [•] la gloire la plus solide et la distinction précieuse que donne la vertu, degré de connaissance où n’atteignit jamais Thémistocle8.

§ 22

Mais il avait un esprit très pénétrant [•], et c’est l’esprit, quand avec le secours de l’ambition il est d’une application constante et suivie, qui est la source des grands talents pour l’éloquence9. Or ce sont les grands talents pour l’éloquence qui, dans une République, mènent le plus souvent à la grande fortune, mais non pas toujours à la plus belle réputation, parce que la plus grande réputation dépend en partie de la grande vertu, c’est-à-dire d’une grande justice et d’une grande bienfaisance, et c’est ce qu’il ne savait pas comme Aristide.

§ 23

 [•]Cette ambition qui lui faisait désirer les plus grands honneurs publics et les plus grands emplois de la république, ne lui laissait presque point de goût pour ce qui ne le portait pas droit vers son but. Ainsi, dans sa jeunesse, il négligea d’apprendre comme ceux de son âge, à danser, à chanter, à jouer des instruments pour s’appliquer tout entier aux connaissances sérieuses et aux affaires publiques. Ainsi, comme on lui reprochait un jour dans un âge plus mûr d’ignorer ces divers petits talents agréables [•], il dit : « Je conviens que j’ignore beaucoup de ces choses qui sont peu utiles à la république. Il est vrai que je ne sais ni accorder la lyre, ni toucher le psaltérion, mais qu’on me donne à gouverner une ville, quelque petite, quelque inconnue qu’elle soit, je sais les moyens de la rendre grande, riche et célèbre »10.

§ 24

On lui reprochait un jour les intempérances et les débauches de sa jeunesse : « Je n’en disconviens pas, dit-il, mais n’avez vous jamais remarqué que nos meilleurs chevaux ont été des poulains fougueux et difficiles à dompter »11.

§ 25

Après la bataille de Marathon que Miltiade, général Athénien, avait gagnée contre les Perses, on célébrait dans toutes les places publiques d’Athènes, durant plusieurs jours, par des poésies, par des chants et des spectacles, la valeur, la capacité, la prudence de ce général, et les avantages précieux que sa victoire produisait aux Athéniens et autres peuples de la Grèce. Ces grands applaudissements publics augmentèrent tellement le désir qu’il avait d’en recevoir autant un jour, qu’au lieu de se réjouir comme les autres, on le voyait sérieux et pensif. Il songeait perpétuellement à acquérir des talents et aux autres moyens d’arriver à quelque grande place et à ces grands honneurs. Or comme il n’en dormait presque point, un de ses amis qui s’en aperçut lui dit en riant : « Je parierais, Thémistocle, que ce sont les grands trophées de Miltiade et ses grands succès qui vous empêchent de dormir. – Cela pourrait bien être, repartit Thémistocle, mais y a-t-il rien de plus désirable que de marier, comme lui, le grand mérite avec la grande fortune [•]12 ? »

§ 26

Il voyait par la constitution de la République que, tant que les Athéniens auraient des généraux pour les armées de terre de la réputation de Miltiade, et que tant qu’ils regarderaient la guerre de terre comme la seule importante, il n’arriverait jamais à la première place du commandement, et d’un autre côté, de moindres places ne contentaient pas son ambition.

§ 27

Il voyait d’ailleurs que ses compatriotes étaient si enivrés de leur victoire qu’ils ne craindraient de longtemps le roi de Perse qu’ils appelaient le grand roi, et comme il ne pouvait pas alors mettre en œuvre la crainte qu’on pouvait avoir de ce formidable voisin, pour leur inspirer de bâtir des vaisseaux de guerre et de se fortifier sur la mer, il s’avisa de réveiller, de temps en temps, l’ancienne jalousie que les Athéniens avaient conservé contre la république d’Égine, à l’occasion de sa belle marine qui croissait tous les jours et dont la réputation donnait aux Éginètes l’audace de prétendre commander les Athéniens à la mer. Il fit remarquer à ses concitoyens que ces voisins affectaient même de vouloir disputer de rang avec Athènes dans les cérémonies générales de la Grèce. Ainsi, quand il eut commencé dans ses discours publics à leur inspirer de la jalousie, et à leur donner envie d’augmenter assez leur marine pour surpasser celle des Éginètes, et quand le roi de Perse recommença à se faire craindre en Grèce, il s’attacha, dans ses discours publics, à montrer que ce prince était beaucoup plus aisé à vaincre par une bonne marine bien exercée que par les armées de terre, et peu à peu il réussit à les en persuader13.

§ 28

Il leur manquait un fonds nouveau qu’ils pussent destiner tous les ans à cette nouvelle dépense ; c’était le difficile. Mais à force d’y penser, il en trouva un. Ainsi il les détermina contre l’avis et l’intérêt de Miltiade à diminuer la dépense de l’armée de terre, pour porter leurs principales vues à augmenter leur armée de mer14. Voilà comment, avec cette éloquence qui lui était naturelle et qu’il avait fortifiée beaucoup par le travail, il se fit, sans qu’on s’en aperçut, un chemin à la première place de la République, en tâchant d’obtenir le commandement de l’armée navale des Athéniens dans la guerre à laquelle ils se préparaient contre Xerxès.

§ 29

Cette guerre arriva enfin, comme Thémistocle l’avait sagement prévu. Les grands préparatifs de ce prince jetèrent parmi les Grecs une grande consternation. Mais ils ne perdirent pas l’espérance de combattre avec succès tant sur terre que sur mer, non pas par la supériorité du nombre, mais par la supériorité de leur discipline.

§ 30

Il fut question parmi le peuple d’Athènes de choisir un général pour la flotte des Athéniens. Thémistocle s’aperçut qu’Épi[cy]de, médiocrement brave, médiocrement habile et peu riche, mais soutenu fortement par la grande éloquence de son père, était effectivement son plus dangereux rival15. Il lui fit porter une bourse pleine d’or par un ami commun pour se le rendre favorable, et le fit ainsi non seulement désister de sa poursuite, mais il obtint encore qu’il ferait employer en sa faveur le crédit du père d’Épi[cy]de et de leurs amis. Ainsi il fut élu commandant des vaisseaux d’Athènes qui étaient au nombre de cent16.

§ 31

Si Thémistocle, avide d’honneurs et de richesses, n’avait pas eu en vue de s’enrichir dans son emploi de général, on l’aurait pu louer d’avoir été assez habile pour l’acheter à si bon marché. Ce qui est de vrai, c’est qu’Aristide qui n’avait pas pareille avidité de s’enrichir, n’était pas capable d’une pareille habileté.

§ 32

Les autres villes grecques réunies fournirent presque autant de vaisseaux que les seuls Athéniens. Il fallut ensuite choisir un commandant général de la flotte de tous les Grecs. Les Athéniens prétendaient avoir le droit de choisir, comme fournissant eux seuls autant et plus de vaisseaux que toutes les républiques grecques ensemble. Mais ces républiques voulaient être commandées sur mer comme sur terre par un généralissime lacédémonien et menaçaient de se retirer, si on ne leur donnait pas pour généralissime Eurybiade qui était général des vaisseaux de Lacédémone17.

§ 33

L’ambitieux Thémistocle trouvait la prétention des Athéniens très bien fondée. Mais voyant que l’opiniâtreté des autres républiques grecques était invincible, il sacrifia son intérêt particulier au bien public et persuada les Athéniens de céder leur droit pour le salut de toute la Grèce. Ainsi Eurybiade fut élu généralissime de toute la flotte des Grecs18.

§ 34

Ce général médiocrement habile pour ce qui regardait la mer, ayant appris que Xerxès avait plus de mille vaisseaux, crut qu’il n’avait pas d’autre parti à prendre que de quitter la mer de l’île d’Eubée et de s’approcher du Péloponnèse où il serait à portée d’être secouru des troupes de l’armée de terre des Lacédémoniens19.

§ 35

Mais Thémistocle jugeait qu’il était bien plus à propos de défendre le passage étroit de cette île avec leurs deux cents vaisseaux, pour n’être point enveloppés et pour avoir dans le combat l’avantage que pouvait leur donner le courage supérieur des Grecs et leur habileté supérieure dans la marine.

§ 36

Eurybiade cependant était prêt de l’emporter par le nombre des suffrages des capitaines dans le conseil de guerre, lorsque Thémistocle se leva, prit la parole et dans son discours véhément s’avança jusqu’à vouloir faire entendre qu’apparemment ceux qui étaient d’avis de la retraite [•] manquaient de courage de n’oser attendre la flotte de Xerxès. Eurybiade, piqué au vif, leva la canne comme pour frapper Thémistocle. Cet officier général d’un ton modéré, lui dit [•] : « Frappe, mais écoute »20.

§ 37

Ces mots prononcés avec soumission arrêtèrent la colère d’Eurybiade, il se rassit et ayant donné le loisir à Thémistocle de remettre sur le tapis toutes les raisons, tant de son avis que de l’avis contraire, pour en faire la comparaison, Eurybiade parut prendre le parti d’attendre les ennemis, mais Thémistocle crut s’apercevoir que, dans le fond, il demeurait toujours irrésolu.

§ 38

Il ne suffisait pas même pour le succès du combat qu’il eût pris le parti d’attendre les ennemis dans un si bon poste, il fallait encore que les vaisseaux athéniens fussent suffisamment fournis de soldats, et Thémistocle ne pouvait y remédier qu’en allant [•] lui-même persuader aux Athéniens de lui donner la plupart des troupes qui servaient de garnison à Athènes.

§ 39

Mais quel moyen de leur persuader de hasarder ainsi leur ville pour augmenter l’armement de leur flotte ? Cependant, il se détermina à aller promptement à Athènes. On dit que, dans son petit séjour, il gagna quelques prêtres de Minerve qui assurèrent publiquement avoir vu la nuit cette déesse qui sortait de la ville et qui allait vers la mer. Mais ce qui servit le plus à déterminer les Athéniens, ce fut la nouvelle de la funeste et glorieuse journée des Thermopyles, où Léonidas, roi de Sparte et généralissime des Grecs, qui s’était chargé de défendre ce passage avec trois cents Lacédémoniens d’élite, y avait été enfin accablé par le nombre prodigieux des Perses qui avaient, à la fin, tué tous ces trois cents braves hommes21.

§ 40

Or les Athéniens ne pouvant plus espérer de conserver leur ville avec leur petite garnison contre une multitude innombrable de soldats de Xerxès victorieux, envoyèrent leurs femmes et leurs enfants dans les villes de la presqu’île du Péloponnèse et mirent la plupart de ce qui restait de soldats et toutes leurs espérances dans les succès de la flotte22.

§ 41

La consternation d’Athènes avait passé dans l’âme d’Eurybiade, et il ne voyait de salut qu’à quitter le poste des détroits de Salamine pour mener ses vaisseaux vers le Péloponnèse23.

§ 42

Dans cette conjoncture si embarrassante, Thémistocle usa d’un nouveau stratagème. Il fit dire à Xerxès, par un espion habile, que les Grecs étaient dans la plus grande consternation, et qu’ayant appris la fâcheuse nouvelle des Thermopyles, ils avaient résolu dans le conseil de se sauver la nuit suivante vers le Péloponnèse.

§ 43

Cet espion qui paraissait s’être échappé habilement de ses ennemis, fit si bien sa commission que cette résolution des Grecs parut vraisemblable à Xerxès. Ainsi ses vaisseaux vinrent de grand matin attaquer l’armée navale d’Eurybiade qui fut ainsi obligé de combattre, pour ainsi dire malgré lui, dans le poste qu’il voulait abandonner. Or comme heureusement à cause du peu d’espace entre l’île d’Eubée et la terre, ses vaisseaux ne pouvaient être enveloppés par les vaisseaux ennemis, la valeur et l’habileté des Grecs l’emportèrent bientôt à nombre égal sur les ennemis.

§ 44

Les Perses furent donc enfin mis en déroute, et la victoire d’Eurybiade, qui était due au stratagème de Thémistocle, fut complète24.

§ 45

Les vaisseaux ennemis étant la plupart pris et dispersés, on délibéra dans le conseil [•] de ce qu’il était plus à propos d’entreprendre. Thémistocle audacieux proposa de mener l’armée navale vers le Bosphore pour rompre le pont de Xerxès, afin que ce prince ne put rien sauver de son armée de terre, parce que, le pont étant rompu, Xerxès n’aurait pu repasser en Asie. Mais Aristide s’y opposa fortement en disant, au contraire, qu’il serait à souhaiter que ce prince eut plusieurs autres ponts semblables pour faire plus promptement repasser son armée en Asie, parce que si elle était enfermée dans la Grèce et si elle se trouvait dans la nécessité de vaincre ou de mourir de faim, ces troupes si nombreuses deviendraient courageuses par désespoir et accableraient bientôt entièrement la plupart des villes grecques par leur multitude prodigieuse25.

§ 46

Thémistocle [•] revint à cet avis, mais il fit secrètement donner avis à Xerxès par divers espions qui se laissaient prendre par des partis ennemis, que les Grecs n’attendaient plus que quelques vaisseaux pour aller s’emparer de ce pont de vaisseaux.

§ 47

Or comme [•] la chose était très possible, et que ce prince craignait que son armée ne fut ainsi affamée, il envoya ordre à ses généraux de faire repasser le trajet de mer de l’Hellespont à son armée par ce même pont avant qu’il put être attaqué par les vaisseaux des Grecs. Ce fut ainsi que les Grecs furent délivrés de la terrible consternation où les avait jeté une armée de quatre ou cinq cent mille hommes et de mille vaisseaux.

§ 48

Xerxès laissa seulement Mardonios en Grèce, avec un corps de troupes qui n’était que la moitié de cette épouvantable armée, et elle fit encore tant de peine aux Grecs que l’on peut juger de là, comme en avait jugé Aristide, ce qu’aurait fait toute l’armée ennemie, si elle avait été forcée de se hâter d’attaquer tout ce qui se présenterait d’ennemis de peur de mourir de faim26.

§ 49

On prétend que Thémistocle, par la ruse de ses espions qui délivrèrent la Grèce de la crainte de l’armée ennemie, se préparait dès lors une retraite désirable chez Xerxès, comme lui ayant fait donner sous main un conseil de la dernière importance pour le salut de son armée27.

§ 50

Quoi qu’il en soit, il remporta le prix de la valeur et de la bonne conduite dans la bataille de Salamine, du consentement de tous les Grecs. La vérité les força à lui rendre ce témoignage malgré l’envie de ses rivaux.

§ 51

Tous les capitaines ayant été obligés de déclarer, par des billets pris sur l’autel, les deux qui avaient combattu avec plus de valeur dans cette occasion, on vit que chacun des capitaines s’adjugea le premier rang, et qu’ils donnèrent le second à Thémistocle. Les Lacédémoniens même l’ayant mené à Sparte, que l’on nomme aussi Lacédémone, pour lui rendre les honneurs qui lui étaient dus, donnèrent à leur général Eurybiade le prix de la valeur, et à Thémistocle le prix de la conduite et de la sagesse, les honorant l’un et l’autre d’une couronne d’olivier. Ils firent aussi présent à Thémistocle du plus beau char qui fut dans la ville, et, à son départ, ils envoyèrent trois cents jeunes hommes des plus considérables pour l’accompagner par honneur jusqu’au chemin des montagnes qui mène à Athènes.

§ 52

On raconte encore qu’aux Jeux olympiques de toute la Grèce qui furent célébrés après cette fameuse bataille de Salamine, sitôt que Thémistocle eut paru dans le stade, toute l’assemblée des spectateurs ne se soucia plus de regarder les combattants. Elle eut pendant tout le jour les yeux attachés sur sa personne, en se le montrant les uns aux autres et aux étrangers, avec des battements de mains, et avec toutes les marques d’une admiration extraordinaire, dont il fut si ravi qu’il avoua à ses amis que, ce jour là, il recueillait avec usure le fruit de tous les travaux qu’il avait entrepris pour le salut de la Grèce28.

§ 53

Mais ces grands applaudissements publics, en lui causant une grande joie, lui causèrent aussi une grande présomption. Il se crut alors beaucoup plus estimable qu’il n’était et commença à ne pas assez estimer les autres et à leur laisser entrevoir des marques du peu d’estime qu’il avait pour eux.

§ 54

Il eut à la vérité un grand crédit dans Athènes, mais il se fit, par ses discours présomptueux et par ses manières méprisantes, tant et de si puissants ennemis que tous réunissant le crédit qu’ils avaient sur le peuple, le firent enfin bannir du ban d’ostracisme, comme il avait fait bannir auparavant Aristide, son rival de gloire et de crédit.

§ 55

Cette sorte de bannissement ne le supposait pas criminel, mais seulement faisait connaître qu’il était trop accrédité parmi le peuple pour n’être pas redouté des principaux officiers d’une république où le peuple était le maître. Ils craignaient avec raison que ce peuple ne se choisit un roi, et que ce roi ne lui fit perdre la liberté des suffrages et toute leur considération29.

§ 56

La victoire de Salamine n’avait pas ajouté plus de degrés à ses talents et à ses vertus qu’à ceux d’Aristide et à ceux des autres capitaines qui y avaient combattu. Cette victoire, qui avait ajouté une grande illustration à sa personne, n’avait pas pour cela augmenté son mérite réel, ni son zèle pour la patrie. Mais les honneurs publics, les respects qu’il recevait étant beaucoup plus grands que ceux qu’il avait coutume de recevoir, lui avaient persuadé que son mérite avait aussi augmenté à proportion de sa fortune.

§ 57

Il aurait été fort estimable de conserver de la modestie dans cette occasion, mais faute de cette modération qui sied si bien aux grands hommes [•], il ne parut qu’un homme du commun qui se laissait enivrer des succès dont il devait la plus grande partie à la fortune. Ainsi il se laissa précipiter dans une présomption excessive et dans un enivrement ridicule et méprisable. Ainsi comme il n’était pas grand de tous les côtés, on commença à mépriser ses manières présomptueuses et puis à le craindre, et enfin à le haïr, et le peuple qui passe aisément d’une extrémité à l’autre, surtout quand le crédit des déclamateurs [•] n’eut pas plus de peine à le bannir présomptueux, qu’il avait eu de plaisir à lui applaudir victorieux.

§ 58

Après qu’il eut été chassé d’Athènes et pendant qu’il demeurait à Argos, Pausanias, Athénien, fut poursuivi comme un traître qui avait conjuré contre sa patrie, d’intelligence avec les Perses. Celui qui l’accusa et qui intenta action contre lui, ce fut Léobotès, protégé dans cette poursuite par les Lacédémoniens jaloux perpétuels des Athéniens30.

§ 59

Pausanias avait d’abord caché sa trame à Thémistocle, quoiqu’il fut un de ses meilleurs amis. Mais dès qu’il le vit banni, comprenant imprudemment qu’il serait plein de ressentiment pour cette injure contre leurs communs concitoyens, il prit la hardiesse de lui communiquer sa conjuration et de le presser d’y entrer.

§ 60

Pour l’y engager lui même, il lui fit voir les lettres que lui écrivait et les promesses que lui faisait le roi de Perse. Mais il tâcha en vain de l’animer contre les Athéniens, en lui exagérant leur méchanceté et leur ingratitude.

§ 61

Thémistocle rejeta bien loin la proposition de Pausanias et lui déclara nettement qu’il ne voulait plus avoir aucune communication, ni aucun commerce avec lui. Mais il eut le tort et l’imprudence de lui garder le secret et ne découvrit à personne les desseins criminels qu’il lui avait découverts, peut-être parce qu’il espéra ou qu’il y renoncerait de lui-même, ou qu’il ne douta pas qu’un homme si imprudent ne fut bientôt découvert, puisque sans aucune apparence de raison, il espérait des choses qui ne pouvaient jamais réussir, et effectivement, on eut bientôt des preuves suffisantes de la conspiration et il fut mis à mort31.

§ 62

Malheureusement, on trouva parmi ses papiers des lettres d’amitié de Thémistocle et d’autres écrits qui marquaient beaucoup d’intimité entre eux, ce qui suffisait pour donner beaucoup de soupçons contre Thémistocle. D’un côté, les Lacédémoniens criaient beaucoup contre lui, et de l’autre, ses envieux parmi ses citoyens l’accusaient ouvertement de complicité. Il répondait par lettres dans son exil à toutes ces calomnies, et pour réfuter les accusations de ses ennemis il écrivait aux Athéniens qu’ayant cherché toujours à dominer, comme ils en convenaient, et n’étant nullement né pour la servitude, il n’y avait aucune apparence qu’il eût voulu jamais se livrer lui-même et sa patrie, et devenir esclave d’un roi, leur ennemi commun. Cependant le peuple, persuadé par les calomnies et par les artifices de ses accusateurs, envoya des gens pour se saisir de sa personne, afin qu’il fut jugé par le conseil général de la Grèce.

§ 63

Thémistocle, quoiqu’innocent de cette accusation, craignant le grand crédit de ses accusateurs et de ses autres ennemis, et étant averti assez à temps de ce décret, passa dans l’île de Corfou à laquelle il avait rendu autrefois un service, car, ayant été élu juge d’un différend qu’elle avait avec les Corinthiens, il les condamna à payer vingt talents aux habitants de Corfou et ordonna qu’ils jouiraient tous ensemble, par égales portions, de l’île de Leucade, colonie de ces deux peuples.

§ 64

De là, il s’enfuit en Épire, et se voyant encore poursuivi par les Lacédémoniens et par les Athéniens, il passa chez les Molosses, et se réfugia chez Admète, leur roi, qui ayant été autrefois mal reçu par Thémistocle, lorsqu’il avait la principale autorité à Athènes, en avait conservé du ressentiment contre lui. Il avait même témoigné plusieurs fois qu’il s’en vengerait s’il en trouvait jamais l’occasion32.

§ 65

Mais Thémistocle jugea, dans sa disgrâce, que l’envie encore toute récente de ses citoyens et la haine de ses ennemis présents était encore plus à craindre pour lui que l’ancienne haine de ce roi offensé depuis longtemps. Ainsi il entra chez lui, inconnu, et s’assit au milieu de son foyer entre ses dieux domestiques. Or les Molosses estiment cette sorte de supplication la plus grande et la seule qu’on ne saurait presque rejeter, et ce fut la femme du roi, nommée Phtie33 qui, touchée des malheurs du grand Thémistocle, lui enseigna cette manière de supplier et qui, lui mettant son fils entre les bras, le fit asseoir dans son foyer et obtint grâce pour cet illustre captif34.

§ 66

Il ne fut pas longtemps dans cette retraite et, pour ne point attirer d’ennemis à son hôte, il sortit et s’embarqua sur un vaisseau marchand qui allait en Ionie, province de Perse, sans être connu des autres passagers. Ce vaisseau ayant été porté par la tempête près de l’île de Naxos, qui était alors assiégée par les Athéniens, le grand danger où il se vit de tomber entre leurs mains l’obligea de déclarer son nom au maître du vaisseau et au pilote, et leur dit qu’il déclarerait aux Athéniens qu’ils l’avaient reçu dans leur bord, non par ignorance de son nom, mais pour de l’argent. Enfin il fit si bien, par ses promesses et par ses menaces, qu’il les força de passer outre et de tenir la route d’Asie sans toucher à Naxos35.

§ 67

Ses amis, durant son exil, sauvèrent la plus grande partie de ses richesses et les lui firent tenir en Asie. Mais tout ce que ses ennemis purent découvrir fut confisqué et porté au Trésor public. Théopompe fait monter cette confiscation jusqu’à la somme de cent talents, ou cent mille onces d’argent, quoique Thémistocle ne possédât pas la valeur de trois talents lorsqu’il entra dans le gouvernement de la République36. Ces grandes richesses ne sont pas à sa louange, et une conduite toute opposée que tint Aristide, qui n’amassa rien, lui donne une grande supériorité de mérite national sur Thémistocle.

§ 68

Quand il fut arrivé à la vue de Cumes37, il apprit qu’il y avait sur la côte beaucoup de gens armés qui le cherchaient pour le prendre, surtout un certain Ergotelès et un nommé Pythodore. Car c’était une riche proie pour des gens qui voulaient profiter de toutes sortes d’occasions pour s’enrichir, le roi de Perse ayant fait publier qu’il donnerait deux cents talents à celui qui le lui amènerait. Il s’enfuit donc à Éges38, petite ville éolienne, où il n’était connu de personne que de son hôte Nicogène, le plus riche de tous les Éoliens et qui avait de grandes relations à la cour de Perse.

§ 69

Pour le conduire en sûreté à cette cour, Nicogène imagina une ruse qui réussit. La plupart des étrangers, et surtout les Perses, sont naturellement jaloux jusqu’à la fureur, non seulement des femmes qu’ils ont épousées, mais de leurs esclaves et de leurs concubines. Ils les gardent très étroitement et les tiennent enfermées avec grand soin, afin qu’elles ne puissent être vues d’aucun homme, et dans les voyages ils les font partir sur des chariots dans des pavillons bien fermés.

§ 70

Nicogène fit mettre Thémistocle dans un de ces chariots, lui donnant des hommes pour l’accompagner et pour répondre à ceux qu’ils rencontreraient dans le chemin et qui demanderaient ce qu’il y avait dans le pavillon, que c’était une femme grecque que l’on menait d’Ionie à un seigneur de la cour du grand roi39.

§ 71

Xerxès étant venu à mourir dans ce temps-là, Thémistocle arriva justement lorsque son fils Artaxerxès venait de monter sur le trône. Alors, se voyant engagé dans un grand péril, il s’adressa à Artaban, capitaine de mille hommes40, et lui dit qu’il était grec de nation, qu’il venait pour parler au roi d’une affaire de très grande conséquence et que le roi avait extrêmement à cœur. Artaban lui répondit :

§ 72

« On dit que vous autres, Grecs, vous préférez la liberté et l’égalité à toutes choses, et nous, dans le grand nombre de belles et bonnes lois que nous avons, celle qui nous paraît la plus belle, c’est la loi qui nous ordonne d’honorer le roi et d’adorer cette image vivante de ce dieu immortel qui entretient et conserve toutes choses. Or si, te conformant à nos coutumes, tu veux l’adorer en te prosternant, il t’est permis de le voir et de lui parler. Mais si tu ne veux point te prosterner, tu ne pourras parler au roi que par tierce personne. Car telle est la coutume en Perse, le roi ne donne jamais audience à qui que ce puisse être qu’il ne l’ait adoré en se prosternant ».

§ 73

Thémistocle ayant ouï ces paroles répondit : « Artaban, je ne suis venu ici que pour augmenter la gloire et la puissance du roi, votre maître, et j’obéirai volontiers à vos lois, puisque telle est la volonté de dieu qui a élevé l’Empire des Perses au plus haut degré de splendeur. Mais je ferai en sorte que votre roi sera adoré par un plus grand nombre de peuples. Que cela ne retarde donc point ce que j’ai à lui communiquer. – Mais, reprit Artaban, qui lui dirai-je que tu es, car à tes discours on voit bien que tu n’es pas un homme ordinaire ? – C’est ce que personne ne saura avant le roi, reprit Thémistocle ». On dit qu’il fut recommandé fortement à Artaban par une dame d’Érétrie41 que ce capitaine aimait et avec laquelle Thémistocle, qui était d’une figure aimable, avait eu le bonheur de faire connaissance.

§ 74

Quand Thémistocle fut introduit devant le roi, il l’adora en se prosternant et se tint dans un profond silence. Le roi commanda à un truchement de lui demander qui il était, et le truchement ayant exécuté l’ordre, Thémistocle dit : « Grand roi, je suis Thémistocle, Athénien, qui, ayant été banni par les Grecs, me suis retiré vers vous. Véritablement j’ai fait beaucoup de mal aux Perses, mais je leur ai fait encore plus de bien. Car ce fut moi qui empêchai les Grecs de les poursuivre lorsque la Grèce étant entièrement sauvée ; je crus qu’il m’était permis de faire un grand plaisir aux Perses en donnant avis à Xerxès que les Grecs délibéraient s’ils n’iraient pas attaquer votre pont de bateaux fait sur le détroit de mer. Je n’ai d’autres pensées que celles qui conviennent à l’état présent de ma fortune, et je viens dans la disposition de recevoir vos bienfaits comme une grâce si vous êtes apaisé envers moi, ou de désarmer votre ressentiment par mes soumissions et par mes prières. Prenez donc mes ennemis mêmes pour témoins du grand service que j’ai rendu à vos troupes, et servez-vous de mon malheur plutôt pour montrer votre vertu que pour satisfaire votre colère ».

§ 75

Le roi ne lui répondit rien alors quoiqu’il fut rempli d’admiration de sa fermeté, de sa hardiesse et de sa belle physionomie, il lui fit seulement dire qu’il ferait savoir sa réponse. Mais il se félicita beaucoup, avec ses officiers et ses courtisans, de cette aventure comme d’un très grand bonheur, et pria son dieu Arimane42 d’envoyer toujours à ses ennemis de semblables pensées et de les porter à se défaire de leurs plus grands personnages. Il en remercia ses dieux par des sacrifices, commanda un grand festin et s’étant couché, l’excès de sa joie fit qu’il s’écria trois fois dans la nuit en rêvant : « Est-il possible que j’aie entre mes mains Thémistocle l’Athénien ! »

§ 76

Le lendemain, dès la pointe du jour, il manda les plus grands seigneurs de sa cour et fit appeler Thémistocle qui ne s’attendait à rien de favorable, surtout depuis qu’il eût vu que les gardes n’eurent pas plutôt appris son nom qu’ils lui donnèrent des marques de leur haine et le chargèrent d’injures et de malédictions, jusque là que Roxane, capitaine de mille hommes43, lorsque Thémistocle passait près de lui dans la salle même du roi, qui était assis sur son trône, tout le monde étant dans un silence respectueux, lui dit tout bas : « Serpent de Grèce plein de ruse et de malice, la fortune du roi t’amène ici ».

§ 77

Cependant, le lendemain, dès qu’il fut devant le roi et qu’il l’eut adoré pour la seconde fois, le roi le salua et lui dit d’un ton gracieux : « Thémistocle, je vous dois deux cents talents deux cent mille écus, car puisque vous vous êtes présenté vous-même, il est juste que vous receviez la récompense que j’avais promise à celui qui vous amènerait ».

§ 78

Il lui fit aussi un souris gracieux, et le rassura entièrement par ses paroles et par ses promesses. Il lui dit ensuite : « Vous pouvez dire avec une pleine confiance au truchement tout ce que vous avez à me proposer sur la Grèce ».

§ 79

Thémistocle lui répondit : « Sire, les discours des hommes ressemblent proprement à des tapisseries à personnages qui sont pliées, et qui, lorsqu’on les déplie, développent et montrent les personnages, au lieu qu’ils demeurent cachés tant que les tapisseries demeurent à demi pliées. Ainsi j’ai besoin de temps pour déployer et développer en votre langue mon plan par mon discours ».

§ 80

Le roi, charmé de cette réponse, lui permit de demander tout le temps qu’il voudrait. Thémistocle demanda un an, et, dans ce temps-là, ayant suffisamment appris la langue des Perses, il parla au roi sans truchement.

§ 81

Ceux qui n’étaient pas de la cour crurent qu’il n’avait entretenu le roi que des affaires de la Grèce. Mais les changements qui arrivèrent dans ce même temps à la cour et dans le ministère le rendirent suspect aux grands seigneurs qui crurent qu’il avait eu l’audace de parler librement d’eux et de leur conduite au roi. Aussi les honneurs que le roi faisait aux autres étrangers n’approchaient pas de ceux qu’il faisait à Thémistocle. Il le menait à la chasse, le mettait de tous ses plaisirs et de ses divertissements, et s’entretenait avec lui en particulier. Il le présenta même à la reine sa mère qui l’honora de son affection, et lui donna les entrées chez elle. Le roi voulut aussi qu’il apprit la science des mages, c’est-à-dire la philosophie des Perses.

§ 82

Démarate de Sparte était dans ce même temps à la cour. Le roi lui demanda quelle récompense il voulait pour les services qu’il lui avait rendu, et il fut assez fou et assez impertinent pour le supplier de lui permettre de faire son entrée à cheval dans la ville de Sardes avec la tiare royale sur la tête. Mithropaustès, cousin germain du roi, prenant Démarate par la main, lui dit : « Mon ami, cette tiare royale n’apporte point avec elle de cervelle qu’elle puisse couvrir, tu aurais beau tenir dans tes mains la foudre, tu ne serais pourtant pas Jupiter ».

§ 83

Le roi fut si choqué de cette demande impertinente qu’il chassa Démarate de sa présence et ne voulait point lui pardonner. Mais Thémistocle intercéda pour lui et le remit enfin dans ses bonnes grâces. Le crédit de Thémistocle était si grand qu’après sa mort sous les règnes suivants, où les affaires des Perses furent encore plus mêlées avec celles des Grecs, lorsque les Perses voulaient attirer quelque Grec illustre à leur service, ils lui promettaient en propres termes qu’il serait plus grand auprès d’eux que Thémistocle n’avait été auprès du roi Artaxerxès.

§ 84

On dit que Thémistocle, parvenu à ce haut degré de faveur, honoré et recherché de tous les courtisans qui s’empressaient à lui faire la cour, dit un jour à ses enfants qui regardaient sa table magnifiquement servie : « Mes enfants, nous serions perdus si nous n’avions été perdus. C’est-à-dire, notre disgrâce a fait notre bonheur ».

§ 85

Le roi lui donna le revenu que l’État tirait des villes de Magnésie, de Lampsaque, de Myonte, de Percotè et de Palescepsis44, et Thémistocle, pour éviter de donner plus longtemps de la jalousie aux courtisans, demanda la permission d’aller dans les provinces maritimes pour régler quelques affaires qui regardaient la Grèce et la Perse.

§ 86

Un seigneur de Perse nommé Épixyès, satrape ou gouverneur de la Phrygie supérieure, qui croyait avoir à se plaindre de Thémistocle, lui dressa des embûches et aposta quelques soldats pisidiens45 qui, sous le nom de voleurs, devaient le tuer lorsqu’il arriverait dans la ville appelée Léontocéphale, c’est à dire tête de lion.

§ 87

Mais avant qu’il y arrivât, comme il dormait dans son logis sur l’heure de midi, il crut voir en songe Cybèle, la mère des dieux, qui lui dit : « Thémistocle, éloigne toi de la tête du lion, pour ne pas tomber entre ses griffes et pour prix de l’avis que je te donne, je te demande pour mon service Mnésiptoléma, ta fille ».

§ 88

Thémistocle s’éveillant en sursaut et troublé de ce songe fit ses prières à la déesse, quitta le grand chemin, prit un détour et après avoir évité de passer à Léontocéphale, alla passer la nuit sous une de ses petites tentes, parce qu’un des charretiers qui portaient sa belle tente en laissa tomber les tapisseries dans l’eau. Les esclaves les tendirent toutes mouillées pour les faire sécher, alors les soldats pisidiens qui étaient aux aguets, ne distinguant pas bien les objets au clair de la lune, prirent ces tapisseries tendues pour le pavillon de Thémistocle, et y voulurent entrer l’épée à la main, espérant qu’ils l’y trouveraient lui-même tout endormi. Mais dès qu’ils se furent approchés et qu’ils commencèrent à lever un coin de ces tapisseries, les gens de Thémistocle les aperçurent et les chargèrent vigoureusement l’épée à la main et les prirent prisonniers.

§ 89

Thémistocle, échappé de ce danger de cette manière, ne pouvant assez admirer l’attention de la déesse, lui bâtit dans la ville de Magnésie un temple qu’il appela le temple de Dindymène et lui consacra sa fille Mnésiptolèma, qu’il en fit grande prêtresse46.

§ 90

À la manière simple dont Plutarque raconte cette histoire, sans dire que, de mille songes, il y en a quelquefois un ou deux qui par hasard ont rapport aux affaires du songeur, il semble que cet homme sensé ait regardé, il y a 1 500 ans, ce songe de Thémistocle fait dans un pays chaud, à midi, comme une révélation réelle de la part de cet être imaginaire appelée alors la déesse Cybèle47.

§ 91

Nous en sommes surpris, mais notre surprise cessera quand nous ferons réflexion à la crédulité des enfants et combien lentement la raison humaine s’éloigne de l’enfance, surtout durant les guerres, et Dieu veuille que, dans 1 500 ans, on ne nous fasse pas encore quelque reproche semblable sur nos histoires merveilleuses et sur notre excessive crédulité48.

§ 92

Thémistocle étant arrivé à Sardes, en allant un jour visiter les temples et les offrandes qu’on y avait consacrées, il vit dans le temple de la mère des dieux la petite Hydrophore49. C’était une petite statue de bronze de deux coudées qu’autrefois, lorsqu’il avait l’intendance des eaux à Athènes, il avait fait faire des amendes auxquelles il avait condamné ceux qui avaient détourné les eaux publiques par des canaux pour leurs usages particuliers. Il l’avait consacrée dans un temple d’Athènes. Il résolut de l’y renvoyer. Ainsi il alla voir le gouverneur de Lydie et lui demanda la permission d’emporter la statue. Mais le gouverneur qui le haïssait, parce qu’il prétendait en avoir reçu de mauvais offices auprès du roi, s’étant fort emporté sur cette proposition, comme si on lui eut demandé un trophée pris sur les Grecs, le menaça de s’en plaindre au roi. Thémistocle qui craignit que ce gouverneur ne lui rendit à son tour de mauvais offices à la cour par quelque calomnie, trouva le moyen de l’apaiser par ses libéralités envers plusieurs de ses concubines. Elles intercédèrent pour lui et apaisèrent le gouverneur.

§ 93

Après cette aventure, il se conduisit avec plus de circonspection pour éviter les effets de l’envie et de la jalousie des gouverneurs. Ainsi il n’alla plus se promener dans les provinces, mais il se tint à Magnésie où il vécut plusieurs années sans aucune crainte, jouissant paisiblement des grands bienfaits du roi. Il recevait les mêmes honneurs que les plus grands seigneurs de Perse et passait ainsi sa vie tranquillement avec magnificence pendant que les affaires des hautes provinces de l’Asie occupaient le roi et l’empêchaient de tourner ses pensées du côté de la Grèce.

§ 94

Mais les nouvelles que l’Égypte, assistée des Athéniens, s’était révoltée contre Artaxerxès, que les vaisseaux des Grecs s’étaient avancés jusqu’à l’île de Chypre et aux côtes de Cilicie50, et que Cimon, leur général, était maître de la mer, obligèrent le roi à lui donner un commandement pour s’opposer aux Grecs, et pour empêcher qu’ils n’augmentassent leur puissance aux dépens de la sienne, et leva partout des troupes, fit partir les officiers et dépêcha à Magnésie des courriers portant ordre à Thémistocle de prendre en main la conduite de cette guerre contre les Grecs, et d’accomplir ainsi les promesses qu’il lui avait faites.

§ 95

Mais Thémistocle ne put être tenté de se mettre à la tête de cette grande expédition, ni par le ressentiment qu’il pouvait conserver contre le gouvernement d’Athènes, ni par la joie de se voir élevé à un si haut degré de puissance et d’autorité.

§ 96

Ce qui l’empêcha d’accepter cette commission, ce fut la crainte de flétrir et de déshonorer ses grandes actions et ses anciens trophées par un emploi si honteux pour lui. D’un autre côté, il ne voulait pas désobéir au roi son bienfaiteur. Ainsi il prit la généreuse résolution de terminer sa vie par une fin digne de lui.

§ 97

Il fit donc annoncer un sacrifice solennel auquel il appela ses amis, et après les avoir embrassés et leur avoir dit les derniers adieux, il avala un poison très puissant et mourut promptement à Magnésie, âgé de soixante-cinq ans, après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans le gouvernement et dans le commandement des armées de sa république.

§ 98

Le roi, ayant appris la cause et la manière de sa mort, l’admira, le regretta et continua à traiter favorablement sa famille, ses amis et ses domestiques51.

§ 99

« Je sais, dit Plutarque, que les descendants de Thémistocle conservent encore à Magnésie, plus de cinq cents ans après sa mort, certains honneurs qui leur ont été accordés par la ville, et j’en ai vu jouir de mon temps Thémistocle l’Athénien avec lequel j’avais fait connaissance et lié une amitié fort étroite chez le philosophe Ammonius52 ».

RÉFLEXIONS SUR LE CARACTÈRE DE THÉMISTOCLE

§ 100

Thémistocle avait une belle physionomie, une représentation majestueuse. Elles contribuaient beaucoup à rendre son éloquence plus persuasive et cette éloquence servit beaucoup à sa grande fortune dans un pays où le moyen principal de faire une grande fortune, c’était l’art de bien parler en public et de proposer avec succès des règlements et des établissements utiles à la république.

§ 101

Cette belle physionomie et la grâce avec laquelle il parlait lui servirent beaucoup dans ses malheurs pour obtenir chez les étrangers, par la protection des dames, divers traitements très favorables.

§ 102

Il croyait que pour se faire un grand établissement, il fallait faire beaucoup parler de lui. Ainsi il affectait de faire plus de dépense que les autres pour plaire au peuple d’Athènes, duquel dépendaient les grands emplois. Il donna des fêtes publiques au peuple et on lui adjugea le prix pour avoir plus dépensé, et plus à propos que les autres, à un spectacle qu’il avait donné au peuple53.

§ 103

Il voulait qu’on lui crut encore plus de talents et de crédit qu’il n’avait, et l’on remarqua un jour qu’il remit, à la veille de son départ, quantité d’affaires qu’il aurait pu expédier les jours précédents. Son but était d’avoir une plus grosse cour et de passer pour plus expéditif que ses pareils54.

§ 104

Il se souciait encore plus de paraître habile à un haut point que de l’être en effet ; c’est que l’habileté ne contribue à la grande fortune qu’autant que l’on paraît habile. Ainsi son principal but n’était rien de plus élevé, que celui qu’avaient les hommes du commun. C’était l’augmentation de sa fortune et de son autorité, il n’y avait de différence sinon qu’il ne se fût pas contenté comme les hommes de commun d’une fortune médiocre.

§ 105

Il cherchait [•] partout le plaisir de la distinction ; il cherchait la gloire bruyante et à s’attirer le respect des peuples. Il voulait, comme les enfants, faire plus de bruit que les autres et n’avait pas assez d’attention à choisir, entre les distinctions, celles qui sont les plus précieuses. Il prenait souvent la fausse gloire, la gloriole, pour la vraie gloire55. Ainsi il préférait, par exemple, le plaisir de la magnificence qui fait plus de bruit, au plaisir de la libéralité qui en fait moins. Il n’estimait pas assez le plaisir de l’économie, quand elle est pratiquée pour avoir l’honneur et le plaisir d’assister des familles malheureuses.

§ 106

Avant la guerre de Salamine, il fit rappeler plusieurs exilés, mais ce fut moins pour leur rendre service et pour l’utilité de l’État que pour montrer son grand crédit et pour s’acquérir plus de voix et plus de suffrages, afin d’être un jour élu général56.

§ 107

Il faisait plus de cas des grands talents avec lesquels on peut acquérir de grandes richesses en peu d’années, que des richesses médiocres toutes acquises. En voici une preuve : deux de ses amis lui proposèrent un jour deux partis pour sa fille, l’un était riche mais sans talents, l’autre avec des talents mais point du tout riche. Il leur dit : « J’aime mieux pour elle un homme sans richesses que des richesses sans homme »57.

§ 108

Il dut, à son tempérament impétueux et constant et à sa grande ambition, ses grands talents, et à ses grands talents, la grande élévation de sa fortune. Il dut à ses défauts, à sa fierté, à son impatience, à sa présomption tous les malheurs de sa vie. Il n’avait pas appris dans sa jeunesse à modérer de temps en temps son impétuosité, pour en être plus estimé. Ainsi ce qui servit à l’élever à un si haut degré de faveur servit aussi à l’en faire tomber, faute de patience à souffrir sans murmurer les injures que lui attirait nécessairement la jalousie de ses concitoyens ; et cela me confirme dans l’opinion que la grande patience sans se plaindre dans les injures qu’on reçoit est une vertu qui n’est pas moins nécessaire pour former un grand homme que les grands talents et le grand courage.

§ 109

Le parti qu’il prit de s’empoisonner plutôt que de manquer de reconnaissance ou envers sa patrie, ou envers Artaxerxès, son bienfaiteur, me paraît un parti digne d’un héros très courageux, mais non pas d’un héros très prudent.

§ 110

Car enfin, que faisait-il en s’empoisonnant sinon de devenir inutile et à sa patrie, et à son bienfaiteur ? Or ne pouvait-il pas porter son poison avec lui à la cour et dire à Artaxerxès qu’il venait lui offrir ses services pour soumettre les Égyptiens, et pour réconcilier les Athéniens avec lui selon la justice, ou pour avaler son poison en sa présence s’il ne pouvait plus lui rendre service sans devenir ingrat et criminel ou envers lui, ou envers sa patrie ?

§ 111

Le parti qu’il prit de quitter la vie de peur de servir contre sa patrie prouve qu’apparemment ses ennemis l’avaient accusé injustement d’avoir voulu la trahir. Il est vrai que, par sa conduite passée, il avait pu donner occasion aux soupçons d’une ambition excessive et injuste. Mais du moins il prouva par sa mort qu’il était alors dans des sentiments très vertueux.

§ 112

Artaxerxès, qui admira sa mort courageuse et vertueuse, l’aurait [•] embrassé et se serait contenté de l’employer à soumettre les Égyptiens, et à donner une satisfaction juste aux Grecs et il aurait ainsi rendu au roi et aux Grecs le plus grand service qu’il était possible de leur rendre dans cette conjoncture, en prenant le parti le plus raisonnable et le plus avantageux pour eux tous. Mais Thémistocle, né impétueux, se livrant à son impétuosité naturelle, ne daigna pas écouter la raison.

OBSERVATION SUR CE NOUVEAU PLAN

§ 113

Cette vie de Thémistocle dans Plutarque est la moitié plus longue qu’elle n’est ici. Cependant les lecteurs connaîtront dans celle-ci, plus facilement et sans distraction, les talents, les défauts et les vertus de Thémistocle et leurs différents degrés. Ils verront avec plus de netteté son mérite à l’égard de sa patrie, ses entreprises, ses succès, leurs causes, les divers événements de sa fortune, ses bonheurs, ses malheurs et leurs causes. Ils verront mieux son génie et son caractère58.

§ 114

Ils verront, en moins de temps et avec plus de plaisir, les degrés d’amour qu’il s’est attiré par ses qualités aimables, et les degrés d’admiration qu’il a excités par ses qualités estimables. Ils verront les degrés de mépris et de haine qu’il s’est attiré, dans sa patrie, par ses hauteurs et par ses impatiences. Ainsi d’un côté, leur curiosité sera plus aisément satisfaite sur Thémistocle, et de l’autre, ils y trouveront plus d’utilité en apprenant sans distraction les moyens de devenir plus sages et moins exposés aux malheurs. Ils pourront même y fortifier leurs espérances pour acquérir des talents avec peine, afin de se rendre avec plus de joie encore plus utiles à la patrie ; et tel doit être le but des auteurs bons citoyens.

ARISTIDE

§ 115

Entre les hommes illustres dont Plutarque ait écrit la vie, un de ceux qu’il estime le plus et qui me paraît un des quatre ou cinq qui sont effectivement les plus estimables, c’est Aristide, fils de Lysimachus, Athénien, pour ses grands talents dans la guerre et dans le gouvernement de la République, et pour la grandeur de son zèle, tant pour la justice que pour la plus grande utilité de sa patrie59.

§ 116

Il ne faut point de meilleure preuve de son grand zèle pour la justice que le surnom de juste qui lui fut donné, comme de concert, par ses concitoyens durant sa vie, et qu’il a toujours conservé depuis dans l’histoire60.

§ 117

Sur quoi il est à propos d’observer que, par le terme de juste, Plutarque entendait non seulement celui qui connaît mieux qu’un autre de quel côté est la justice, et qui la rend comme juge aux parties contestantes malgré les recommandations puissantes, et qui rend à tout le monde ce qu’il doit. Mais par ce mot il entendait encore celui qui donne plus qu’il ne doit. Il entendait non seulement celui qui n’exige que ce qui lui est dû de ses créanciers et de ses inférieurs, mais encore celui qui exige moins qu’il ne lui est dû, c’est-à-dire le bienfaisant.

§ 118

Au lieu que nous, par le terme de juste, nous entendons celui qui rend tout ce qu’il doit, et nous pensons que celui qui est toujours bienfaisant est plus que juste, parce qu’il donne plus qu’il n’a reçu et qu’il se contente de moins que ce qui lui est dû.

§ 119

De là il suit que celui qui reçoit une injure, un tort, une offense, qui pardonne et qui n’en demande point la réparation qui lui est due, est plus que juste et qu’il est véritablement très bienfaisant61.

§ 120

Au reste, il y a bien de l’apparence que lorsque les Anciens ont employé le terme de juste, ils ont entendu juste et bienfaisant, comme dans ces phrases : « Il mourut de la mort des justes : les justes seront récompensés dans la seconde vie »62. Mais à parler plus exactement, ce seront les seuls bienfaisants qui seront récompensés dans la seconde vie, parce que ce sont les seuls à qui il est dû, les seuls qui méritent reconnaissance, louange et récompense63.

§ 121

Aristide naquit à Athènes vers l’an 500 avant l’ère chrétienne, et en même temps que Thémistocle. Ils commencèrent à se brouiller dans leur jeunesse comme rivaux et continuèrent à se contredire très souvent dans leurs harangues devant le peuple, par la différence de leurs opinions, surtout lorsqu’il était question de la plus grande utilité publique, et devinrent ainsi peu à peu rivaux en crédit dans le milieu de leur vie, comme ils avaient été rivaux en amour dans leur première jeunesse.

§ 122

Comme ils se contredisaient presque toujours dans les harangues qu’ils faisaient devant le peuple, il y en avait toujours un d’eux qui se trompait. Aristide ayant un jour fortement contredit Thémistocle dans un projet utile que celui-ci proposait, et ayant depuis reconnu la grande utilité de ce projet, comme on en parlait quelques jours après à table, il dit à ses amis : « En vérité, je ne sais si la République ne ferait pas sagement de nous faire noyer tous deux, Thémistocle et moi, pour notre peine de nous contredire si souvent sans raison et au préjudice de l’intérêt de la patrie »64.

§ 123

Ce repentir d’avoir contredit innocemment mais légèrement son rival, qui proposait un parti avantageux à la République, lui est d’autant plus glorieux que Plutarque ne loue pas Thémistocle d’un repentir si raisonnable.

§ 124

Aristide favorisa toujours l’opinion qui donne toute l’autorité au Sénat, en quoi il eut toujours à lutter contre Thémistocle qui [•] tenait pour le gouvernement populaire.

§ 125

On en devine la raison quand on fait attention, d’un côté, à la supériorité de force du peuple, et de l’autre, à sa grande ignorance qui le rendait plus facile à être séduit par l’éloquence.

§ 126

Thémistocle était souple, hardi, plein de ruses et de finesses pour parvenir à ses fins. Il s’y portait avec une vivacité incroyable, sans faire attention ni si le but qu’il se proposait était le plus louable et le plus vertueux, ni si dans les moyens qu’il employait, il y avait quelque chose d’injuste. Aussi était-il [•] un peu léger et inconstant.

§ 127

Aristide au contraire ne se proposait jamais pour but que quelque chose de louable, sans vouloir jamais se servir de moyens injustes. Aussi était-il ferme et constant dans ses résolutions, inébranlable dans tout ce qui lui paraissait juste, et incapable d’user du moindre mensonge, du moindre déguisement, ni de la moindre fraude ni flatterie, non pas même par manière de jeu. Il ne voulait jamais persuader que la raison et par la force de la raison même.

§ 128

Thémistocle, en gagnant des amis, se fit un fort rempart et acquit une grande autorité. Aussi quelqu’un lui disant un jour qu’il gouvernerait parfaitement bien les Athéniens, s’il était toujours équitable et qu’il ne penchât pas plus pour l’un que pour l’autre : « À Dieu ne plaise, lui répondit il, que je sois jamais assis sur un tribunal où mes amis n’aient pas plus de crédit et de faveur auprès de moi que les étrangers ». Et c’est ainsi qu’il songeait à intéresser fortement ses amis, à augmenter son autorité et sa fortune65.

§ 129

Aristide, au contraire, croyait que la puissance cessait d’être louable lorsqu’elle cessait d’être juste. Il ne voulait point devoir son crédit à ses amis injustes, mais seulement à ses talents lorsqu’ils étaient employés utilement pour le public. Il faisait justice à tout le monde et croyait que, dans le gouvernement, le magistrat le plus puissant [•] ne pouvait faire que justice et jamais grâce, parce qu’il ne pouvait faire de grâce aux uns qu’aux dépens des autres, ce qui était une injustice.

§ 130

Thémistocle, comme les hommes du commun, visait à augmenter ses revenus et son crédit pour sa famille. Aristide visait plus haut. Il ne se souciait pas d’acquérir de grands revenus pour sa famille, et à l’égard de son crédit dans sa patrie, il n’en souhaitait même l’augmentation que pour l’employer à la plus grande augmentation du bonheur de cette même patrie.

§ 131

Un jour ayant fait un projet pour le proposer au peuple, il trouva dans le conseil un peu d’opposition, mais il ne laissait pas de voir que son projet allait être approuvé à la pluralité des voix de la multitude. Ainsi sur le point que le président de l’Assemblée allait demander le consentement du peuple, comme Aristide avait aperçu que l’opinion contraire à la sienne était appuyée de [•] meilleures raisons qu’il n’avait cru, il se leva et déclara hautement qu’il renonçait à son projet, parce qu’il commençait à voir qu’il serait moins utile que préjudiciable à la République, il en apporta les raisons, et son dernier avis fut suivi.

§ 132

Souvent, pour faire approuver ses projets, il les faisait proposer par tierces personnes auxquelles il en faisait honneur, parce qu’il savait que Thémistocle, par jalousie, s’y opposerait, s’il pouvait croire qu’il en fut l’auteur66.

§ 133

Mais ce qu’on trouvait d’admirable en lui, c’était sa constance, son égalité et sa fermeté dans les faveurs et dans les disgrâces imprévues qui arrivent à ceux qui se mêlent du gouvernement, car jamais il ne s’élevait pour quelques honneurs qu’on lui rendit, ni ne s’abaissait pour quelques mépris et quelques refus qu’il éprouvât.

§ 134

Il conservait partout sa tranquillité et sa douceur ordinaire, persuadé que celui qui vise au mérite national le plus précieux doit se livrer à sa patrie en bon citoyen et la servir gratuitement, lors même qu’elle n’a que de l’ingratitude pour les services passés, ou du mépris pour les services futurs [•].

§ 135

De là vint que le jour qu’on joua la pièce d’Eschyle intitulée Les Sept Chefs contre Thèbes, lorsque l’acteur récitait ces vers que le poète a faits à la louange d’Amphiaraüs : « Il ne se soucie pas de paraître homme de bien, mais il veut l’être véritablement »67, tout le monde en même temps jeta les yeux sur Aristide comme sur celui de l’Assemblée à qui cette grande louange convenait le plus. Or quel moment de joie pour celui qui aime la véritable gloire et qui ne cherche de distinction que celle que donne la vertu bienfaisante68 !

§ 136

Non seulement, il avait la force de résister à l’amitié lorsqu’elle parlait en faveur de l’injustice, mais ce qui est encore plus difficile, il résistait, par esprit de justice, aux sentiments de vengeance, et à ce propos on raconte qu’un jour, poursuivant un de ses ennemis en justice, après qu’il eut déduit et prouvé tous les chefs d’accusation contre lui, comme il vit que les juges voulaient refuser d’entendre l’accusé et qu’ils allaient le condamner tout d’une voix sans l’avoir entendu, il se leva de sa place et alla avec lui se jeter aux pieds des juges pour les supplier de l’entendre dans ses justifications, et de ne pas le priver du privilège que lui accordait la loi qui veut que tout accusé soit entendu pour sa justification.

§ 137

Un autre jour présidant au jugement de la cause de deux particuliers, l’un des deux ayant commencé par dire que sa partie adverse avait fait dans sa vie bien des injustices, et à Aristide lui même : « Hé ! mon ami, lui dit Aristide en l’interrompant, dis seulement les injustices qu’il t’a faites. Car c’est ton affaire que je vais juger et non pas la mienne »69.

§ 138

Il ne fut pas plutôt élu trésorier général de la République qu’il fit voir que les trésoriers qui avaient été de son temps, et encore ceux qui les avaient précédé, avaient pillé de grosses sommes. Il désigna même, sans le nommer, Thémistocle, qui était à la vérité homme prudent et habile, mais qui n’avait pas beaucoup d’empire sur ses mains. C’est pourquoi lorsqu’Aristide voulut rendre ses comptes, Thémistocle fit une grosse brigue contre lui, le chargea d’avoir volé les deniers publics, et parvint même par son crédit à le faire condamner à une amende. Mais les principaux de la ville et les plus gens de bien qui s’étaient éclaircis des faits, s’étant élevés contre un jugement si inique, firent revoir l’affaire, et non seulement l’amende lui fut remise, mais on le nomma encore trésorier général pour l’année suivante.

§ 139

Alors il fit semblant de se repentir de sa première administration et de vouloir se corriger. Il fut donc plus traitable, moins difficile, plus indulgent envers ses inférieurs, et trouva ainsi le secret de plaire à tous les comptables qui pillaient chacun de leur côté les deniers de la République. Il ne les reprenait point et n’épluchait point exactement leurs comptes, de sorte que tous ces pillards gorgés de biens comblaient de louanges Aristide. Ils faisaient eux-mêmes des brigues auprès du peuple et s’empressaient pour le faire continuer une troisième année dans la même charge.

§ 140

Le jour de l’élection du trésorier étant venu, comme on allait le nommer par tous les suffrages, Aristide se levant parla hardiment aux Athéniens et leur dit : « Quand j’ai administré vos finances avec toute la fidélité et toute la vigilance d’un homme de bien, j’ai été blâmé, traité comme un infâme et condamné à l’amende. Aujourd’hui que j’ai abandonné les revenus de l’État à tous ces voleurs publics qui me donnent des louanges, je suis un homme admirable, et le meilleur des citoyens. Je vous déclare donc que j’ai plus de honte de l’honneur que vous me faites aujourd’hui, que je n’en eus l’année de la condamnation que vous prononçâtes contre moi. Je suis indigné de voir qu’auprès de vous, il est plus glorieux de plaire aux fripons, que de ménager et de conserver les biens de la République ». Et son discours fut approuvé de tous les gens de bien70.

§ 141

En ce temps-là, Datis, envoyé par le roi de Perse pour conquérir la Grèce, arriva sur les côtes de Marathon avec toute son armée navale, et commença à piller et à ravager tout le pays. Les Athéniens élurent dix généraux. Le premier en autorité et en dignité ce fut Miltiade, et Aristide fut le second après lui.

§ 142

Dans le conseil de guerre qui fut tenu, Miltiade fut d’avis de donner la bataille aux Perses, et Aristide s’étant rangé à son sentiment ne contribua pas peu à faire prendre le parti de combattre ; et comme les dix généraux devaient commander l’armée tour à tour, chacun leur jour, quand le tour d’Aristide vint, il remit le commandement à Miltiade, montrant par là aux autres généraux que d’obéir et de se soumettre aux ordres des plus sages, ce n’est nullement une chose honteuse, mais que c’est au contraire une chose très utile à la République et par conséquent une conduite très honorable.

§ 143

Ainsi ayant adouci par son exemple la jalousie qui pouvait causer entre eux de grands débats, il les persuada qu’ils devaient se trouver heureux d’obéir à celui qui avait plus d’expérience. Il fortifia ainsi extrêmement le crédit et l’autorité de Miltiade qui devint maître absolu de l’armée, dont le commandement ne fut plus partagé. Les autres généraux ne se soucièrent plus de commander leur jour, et voulurent être entièrement à ses ordres.

§ 144

Dans le combat, le corps de bataille des Athéniens étant fort pressé et souffrant beaucoup, parce que les Perses firent là pendant longtemps leurs plus grands efforts contre la tribu Léontide et la tribu Antiochide, Thémistocle et Aristide, à la tête de ces deux tribus, combattirent à l’envi avec tant de valeur et de succès qu’ils rompirent les ennemis et les poussèrent jusqu’à leurs vaisseaux.

§ 145

Aristide, laissé seul à Marathon avec la tribu pour garder les prisonniers et le butin, ne trompa pas la bonne opinion qu’on avait de lui. Car l’or et l’argent étant semé ça et là dans le camp, et toutes les tentes et toutes les galères qu’on avait prises étant pleines de meubles magnifiques et de richesses sans nombre, non seulement il ne fut pas tenté d’y toucher, mais empêcha que les autres n’y touchassent71.

§ 146

Après l’année de la bataille de Marathon, Aristide fut élu premier archonte qui donne le nom de l’année aux actes publics. Cette élection était fondée sur sa réputation de vertu. Mais de toutes ses vertus la plus connue, et celle qui se fit le plus sentir à tout le monde, c’est la justice, parce que c’est la vertu dont l’usage est le plus continuel dans un magistrat, et dont les fruits se répandent sur plus de monde72.

§ 147

De là vint que, quoique pauvre et du simple peuple, il remporta le surnom de juste, surnom « très royal et très divin, dit Plutarque, mais que jusqu’ici aucun des rois ni des tyrans n’a ambitionné : ils ont bien mieux aimé [•] être appelés preneurs de villes, foudres de guerre et victorieux. Quelques-uns mêmes ont pris plaisir à se voir donner les noms d’aigle et de vautour »73, préférant ainsi le vain honneur de ces titres, qui ne marquent que la supériorité de puissance, à la solide gloire des titres qui rendent témoignage de la supériorité de vertu, c’est-à-dire du bon usage de la puissance par l’observation de la justice et par la pratique de la bienfaisance, qui sont cependant les principaux attributs de l’Être infiniment parfait.

§ 148

Les [•] hommes du commun estiment plus la supériorité de puissance que la supériorité de vertu. Mais Aristide, esprit supérieur, pensait tout différemment. C’est que la vertu est le seul de nos biens qui dépende de nous, qui soit en notre puissance [•], et qui mérite des louanges. Ils ne prennent pas garde que la vie, même des plus puissants, destituée de la justice et de la bienfaisance, « au lieu d’être estimable et céleste n’est jamais que terrestre et bestiale » [•]74, ce sont les termes de Plutarque qu’on ne peut pas voir sans leur rendre l’hommage dû à la raison universelle qu’il connaissait mieux qu’aucun des Anciens.

§ 149

Pour revenir à Aristide, ce surnom de juste le fit d’abord aimer et respecter. Mais enfin ce titre si glorieux lui attira l’envie des plus ambitieux, surtout par les menées de Thémistocle qui allait disant parmi le peuple qu’Aristide avait, ce semble, aboli tous les tribunaux en jugeant tout par lui-même, et qu’en se rendant lui seul arbitre de tous les différends [•], il s’était ainsi formé insensiblement et sans qu’on s’en aperçut une monarchie sans pompe et sans gardes au milieu de la République.

§ 150

Or le peuple naturellement [•] fier, enorgueilli encore par la victoire de Marathon, se croyant seul digne des plus grands honneurs, voulait que tout dépendît de son autorité, et se trouvait choqué du grand crédit de ceux qui acquéraient un nom illustre, et une réputation fort distinguée. C’est pourquoi [•] s’étant assemblé de tous les bourgs de l’Attique dans la ville, les tribus bannirent Aristide du ban de l’ostracisme.

§ 151

Il est vrai qu’après [•] qu’on eut fait tomber ce ban sur des hommes de néant et chargés de crimes, et qu’on eut enfin banni de cette manière l’infâme Hyperbolus, cette indignité fit ouvrir les yeux aux Athéniens et ils renoncèrent quelques années après à bannir personne d’un ban si honorable.

§ 152

Voici la cause et le sujet du ban de l’ostracisme d’Hyperbolus. Alcibiade et Nicias, les deux citoyens qui avaient le plus de pouvoir et d’autorité dans la ville [•], étaient opposés l’un à l’autre et se faisaient par leurs contradictions perpétuelles une guerre ouverte. Sur quoi l’un et l’autre voyant que le peuple allait recourir au ban de l’ostracisme pour mettre la paix entre eux, et ne doutant point que cela ne regardât l’un d’eux, ils s’abouchèrent, réunirent leurs partis et firent par leurs brigues que [•] l’ostracisme tombât sur Hyperbolus, homme méprisable et fort méprisé.

§ 153

Bientôt après, le même peuple, indigné de ce qu’on avait ainsi ravalé, flétri et déshonoré une sorte de ban si glorieux, en abolit entièrement la coutume et y renonça pour toujours [•].

§ 154

Pour donner une idée [•] de l’ostracisme, voici ce que c’était. Chaque citoyen prenait un morceau de pot cassé, et après y avoir écrit le nom de celui qu’il voulait bannir, il le portait dans un certain lieu de l’Assemblée qui était découvert mais fermé en rond d’une cloison de bois.

§ 155

Les magistrats commençaient d’abord par compter le nombre des têts75 ou morceaux [•]. Car s’il y en avait moins de six mille, l’ostracisme était nul, mais le nombre de six mille étant complet, on mettait à part tous les têts qui avaient le même nom, et le nom qui l’emportait par le nombre des têts était celui contre lequel on prononçait le ban pour dix années, en laissant au banni la jouissance de ses biens.

§ 156

Dans cette occasion où Aristide fut banni, comme chacun était occupé à écrire le nom de celui qu’il voulait bannir, on dit qu’il y eut un habitant d’un bourg voisin d’Athènes, homme grossier, qui, ne sachant ni lire ni écrire, s’adressa à Aristide qu’il prit pour un homme du peuple, le pria d’écrire le nom d’Aristide sur le têt qu’il lui présenta. Aristide admirant cette aventure, lui demanda s’il avait reçu quelque déplaisir d’Aristide : « Aucun, lui dit le manant, je ne connais pas même cet homme, mais je suis fatigué et blessé de l’entendre partout appeler le juste ».

§ 157

Aristide sans répondre une seule parole prit tranquillement le têt, y écrivit son nom et le lui rendit.

§ 158

Quand il sortit de la ville pour remplir son ban, il leva les mains au ciel et fit aux dieux une prière toute contraire à celle d’Achille dans Homère. Il pria que jamais il n’arrivât aux Athéniens aucun temps où le peuple fut forcé par la nécessité de se souvenir d’Aristide. Mais trois ans après, il fut rappelé avec les autres bannis76.

§ 159

Sa conduite fut toujours une preuve incontestable de son caractère vertueux. Étant à Égine et voyant que les vaisseaux des ennemis étaient venus, la nuit, se saisir des passages, et faire comme une enceinte autour des îles, sans que personne s’aperçut que l’armée navale des Grecs était enveloppée, ayant même appris qu’Eurybiade, généralissime des Grecs, avait résolu de quitter Salamine, il vint la nuit même d’Égine et traversa avec un très grand danger toute la flotte des ennemis pour parler à Thémistocle qui commandait les vaisseaux des Athéniens.

§ 160

Arrivé à la porte de Thémistocle, il l’appela, le pria de sortir tout seul et lui dit en le saluant : « Si nous sommes sages, Thémistocle, nous renoncerons désormais tous deux à cette vaine et puérile dissension qui nous a agités jusqu’ici, et nous nous jetterons dans une émulation plus honorable et plus salutaire en combattant et en faisant à qui mieux mieux pour sauver la Grèce, vous en commandant et en faisant le devoir d’un sage capitaine, et moi en vous obéissant et en vous aidant de ma personne et de mes conseils ».

§ 161

« J’apprends, continua-t-il, que vous êtes le seul qui avez embrassé le bon parti en conseillant de ne combattre que dans ces détroits, et de combattre sans différer davantage. Je sais que les autres Grecs, nos alliés, se sont opposés à cet avis ; mais voilà les ennemis qui vous aident à faire suivre votre avis et qui le fortifient en s’approchant de nous. Car leurs vaisseaux couvrent et ferment la mer tout autour de vous, devant et derrière, de sorte que ceux mêmes qui ne voulaient pas la bataille seront forcés de combattre et de se montrer gens de bien, car il n’y a plus de chemin ouvert à la fuite ».

§ 162

Thémistocle lui répondit : « Je suis fâché, Aristide, que vous ayez sur moi l’avantage de m’avoir prévenu par un si généreux dessein et par une action si louable. Il n’est point d’effort que je ne fasse pour surpasser un commencement d’union qui vous est si honorable, et pour effacer, si je puis, une démarche si noble, si généreuse par des actions dignes de vos louanges ».

§ 163

En même temps, après lui avoir fait confidence de la ruse qu’il avait imaginée pour tromper Xerxès, il exhorta Aristide d’aller sur le champ persuader Eurybiade d’entrer lui-même dans leur avis, et de donner le combat en lui faisant voir qu’il n’y avait d’autre salut pour eux que de combattre par mer dans les détroits de Salamine. Car Eurybiade avait bien plus de penchant à suivre les conseils d’Aristide que ceux de Thémistocle.

§ 164

Aussi dans le conseil de guerre qui fut tenu et où assistèrent tous les officiers généraux, Cléocritus le Corinthien dit tout haut à Thémistocle : « Apparemment que votre avis ne plaît pas à Aristide, puisque le voilà et qu’il ne dit mot ». Mais Aristide, qui l’entendit, lui répondit : « Tu te trompes Cléocritus. Je me serais élevé contre l’avis de Thémistocle, s’il n’avait dit tout ce qu’il y a de meilleur à faire. Ainsi mon silence n’a marqué autre chose que mon consentement et l’approbation parfaite que je donne à son avis »77.

§ 165

Ce jour-là, même Aristide, voyant la petite île de Psyttalie, vis-à-vis de Salamine dans le détroit, toute pleine de troupes ennemies, fit embarquer promptement dans des esquifs les plus aguerris et les plus déterminés des Athéniens, descendit à Psyttalie, tomba brusquement sur les Perses et les tailla en pièces, hors les principaux qui furent faits prisonniers.

§ 166

De ce nombre furent trois frères, fils de la sœur du roi de Perse appelée Sandaucé. Aristide les envoya sur l’heure à Thémistocle, et on dit que, selon l’ordre qu’en donna par un oracle le devin Euphrantidas, ils furent immolés à Bacchus surnommé Omestès. Tels étaient les effets naturels d’une religion qui était si souvent fort éloignée de la raison universelle78.

§ 167

Après cet heureux commencement, Aristide garnit cette île de bons soldats bien retranchés, afin que, selon les divers événements du combat naval, ils sauvassent les alliés et qu’ils fissent main basse sur les ennemis qui y aborderaient. Car le plus grand choc et les principaux efforts du combat naval se firent autour de Psyttalie, comme il l’avait prévu. Aussi fut-ce dans cette île qu’on érigea le trophée de la victoire.

§ 168

Le combat fini, Thémistocle, pour sonder Aristide, lui parla en ces termes : « Nous venons d’exécuter un grand exploit, mais le plus fort et le plus important reste encore à faire. C’est de prendre l’Asie entière dans l’Europe, en menant promptement la flotte vers l’Hellespont pour rompre le pont de bateaux que Xerxès y a laissé, tant pour sa retraite que pour recevoir des vivres et des recrues ».

§ 169

À ces mots Aristide, jetant un grand cri : « Ha ! Quel pernicieux projet ! », dit-il à Thémistocle, et lui fit ensuite comprendre qu’il fallait plutôt chercher et prendre toutes les mesures possibles pour faire sortir très promptement les Perses hors la Grèce par ce même pont, de peur que, s’y voyant enfermés avec des troupes si nombreuses et ne trouvant point de voie ouverte pour s’enfuir, ni de vivres pour subsister longtemps, le désespoir ne réveillât leur courage et ne les portât à combattre par terre avec la dernière opiniâtreté.

§ 170

Ainsi Thémistocle changeant d’avis fit partir divers espions vers Xerxès et se servit en cette occasion de l’eunuque Anarcès qu’il chargea d’aller dire en secret au roi que Thémistocle faisait tous les efforts pour détourner les Grecs d’exécuter la résolution qu’ils avaient prise de mener leur flotte vers l’Hellespont.

§ 171

La ruse réussit : Xerxès vit le danger, fit repasser la plus grande partie de son armée en Asie, rompit son pont et se retira avec toute sa flotte. Mardonios fut laissé en Grèce avec partie de l’armée de terre qui restait composée de trois cent mille hommes de ses meilleures troupes.

§ 172

Ces grandes forces le rendaient encore très redoutable. Il intimidait encore les Grecs par ses menaces et par les lettres hautaines qu’il leur écrivait : « Vous avez vaincu, leur mandait-il, sur mer des hommes qui ne savent combattre que sur terre, et qui sont très maladroits à manier la rame, mais la Thessalie et la Béotie nous offrent de belles plaines pour faire combattre des escadrons et des bataillons ».

§ 173

Il écrivit aussi aux Athéniens des lettres particulières où il leur faisait des propositions d’accommodement de la part du roi, qui leur promettait de rétablir et d’embellir leur ville, de leur donner quantité d’or et d’argent, et de les rendre seigneurs et maîtres de toute la Grèce s’ils voulaient abandonner leurs alliés.

§ 174

Les Lacédémoniens ayant eu le vent de ces propositions, et craignant que les Athéniens ne les acceptassent, envoyèrent des ambassadeurs à Athènes pour prier les Athéniens de mettre leurs femmes et leurs enfants en sûreté à Sparte et de recevoir d’eux tout ce qui était nécessaire pour la nourriture de leurs vieillards. Car le peuple, ayant abandonné Athènes et tout son pays, se trouvait, malgré la victoire navale, dans une nécessite très pressante.

§ 175

Les Athéniens, après avoir entendu ces ambassadeurs, firent, par l’avis d’Aristide, une réponse qu’on ne peut assez admirer, qu’ils pardonneraient à leurs ennemis s’ils avaient pensé que tout était vénal et à prix d’or et d’argent à Athènes, car les barbares ne connaissaient rien de plus estimable et de plus précieux que les richesses, mais qu’ils étaient très fâchés contre les Lacédémoniens de ce qu’ils ne jetaient les yeux que sur la pauvreté et sur la disette extrême où Athènes se trouvait réduite, et qu’ils avaient oublié la vertu et la magnanimité des Athéniens, puisqu’ils pensaient que l’offre de leurs vivres serait le grand motif qui les retiendrait dans la ligue et les obligerait à combattre toujours pour le salut des Grecs.

§ 176

Aristide ayant écrit cette réponse et ayant ordonné qu’on fit entrer dans le conseil les ambassadeurs du roi de Perse et ceux de Sparte, il commanda qu’on dit aux Lacédémoniens qu’il n’y avait pas assez d’or, ni sur la terre, ni dans ses entrailles, pour obliger les Athéniens à préférer les richesses à la liberté de la Grèce, et ordonna qu’on répondit à ceux de Mardonios, en leur montrant le soleil, que tant que cet astre continuerait son cours autour du monde, les Athéniens feraient la guerre aux Perses pour venger leurs terres pillées, saccagées et leurs temples profanés et brûlés.

§ 177

De plus, il ordonna que les prêtres maudissent et excommuniassent quiconque oserait proposer de faire alliance avec les Mèdes ou les Perses, et d’abandonner l’alliance des Grecs.

§ 178

Quand Mardonios fut entré une seconde fois dans l’Attique, les Athéniens se retirèrent encore dans l’île de Salamine, et alors Aristide, envoyé ambassadeur à Sparte, se plaignit de la lenteur et de la négligence des Lacédémoniens, leur reprocha qu’ils abandonnaient encore Athènes aux barbares, et les exhorta à marcher promptement aux secours des Athéniens.

§ 179

Les éphores, ayant entendu son discours, se rendirent effectivement à ses raisons, mais pour le tromper, ils n’en parurent pas fort touchés, car sans lui répondre qu’en termes généraux, ils passèrent tout le jour en festins et en réjouissances, parce qu’il se rencontra que ce jour-là était la fête d’Hyacinthe79. Mais la nuit ils choisirent cinq mille Spartiates, et leur ayant fait prendre à chacun sept ilotes, ils les firent partir secrètement à l’insu des ambassadeurs d’Athènes.

§ 180

Deux jours après, Aristide s’étant encore plaint au conseil de la lenteur de Lacédémone, les éphores lui dirent en riant qu’il fallait qu’il rêvât ou qu’il dormît, et que déjà leur armée était arrivée à la ville d’Orestie80, marchant contre les Perses. Il apprit ensuite avec plaisir comment ils l’avaient trompé81.

§ 181

De retour à Athènes, il fut élu capitaine général des Athéniens pour la bataille que l’on devait donner à Mardonios, et ayant pris huit mille hommes de pied, il marcha à Platées. Là se rendit Pausanias, Lacédémonien, général en chef de toute l’armée grecque menant avec lui ses Spartiates.

§ 182

Les autres troupes grecques arrivaient de jour en jour comme à la file. L’armée des Perses était le long du fleuve Asope82, mais à cause de la grande étendue du pays qu’elle occupait, elle ne s’était point retranchée, elle avait seulement enfermé de murailles au milieu de son camp un espace en carré pour les bagages et le trésor, chaque côté de murailles était de dix stades ou douze cents toises.

§ 183

Il y avait, dans l’armée grecque, un devin d’Élée nommé Tisamène83. Il prédit à Pausanias et à tous les Grecs qu’ils remporteraient sûrement la victoire, pourvu qu’ils n’attaquassent point, et qu’ils ne fissent que se défendre. Aristide, de son côté, ayant envoyé à Delphes consulter l’oracle, la prêtresse d’Apollon lui répondit que les Grecs remporteraient l’avantage sur leurs ennemis pourvu qu’ils fissent des prières à Jupiter et à Junon, patronne du mont Cithéron, à Pan, et aux nymphes Sphragitides, qu’ils sacrifiassent aux héros Androcratès, Leucon, Pisandre, Damocratès, Hypsion, Actéon et Polydius, et qu’ils ne hasardassent la bataille que dans leur propre pays, précisément dans le champ de Cérès éleusinienne et de Proserpine.

§ 184

Cet oracle rapporté à Aristide le jeta dans une grande perplexité. Car, d’un côté, les héros auxquels il ordonnait d’offrir des sacrifices étaient les ancêtres des Platéens, et l’antre des nymphes Sphragitides était sur une des croupes du Cithéron, et d’un autre côté, ne promettre la victoire aux Athéniens qu’à condition qu’ils ne donneraient le combat que dans leur propre pays, c’était rappeler et faire repasser tout l’effort de la guerre dans l’Attique, ce qui semblait se contredire84.

§ 185

On voit à regret dans Aristide un homme si grand du côté de la vertu, et si petit en même temps du côté des lumières. Il se trouve comme une femme ignorante et crédule, arrêté tout court dans un moment si important par de petites fourberies de prêtres et de prêtresses, qui rendaient les oracles eux-mêmes sous le nom des dieux85. Mais on n’en est que peu étonné quand on songe que c’est l’effet naturel d’une maxime sage, qui est que chaque enfant doit emprunter toutes ses opinions de ses parents et des personnes les plus sages par provision, jusqu’à ce qu’ils puissent un jour en examiner eux-mêmes la vérité. Ce grand homme, qui n’avait pas examiné les fondements de sa religion depuis son enfance, était resté enfant de ce côté-là, et voilà la première cause de son embarras.

§ 186

Sur ces entrefaites, le capitaine général des Platéens, appelé Arimnestus, eut la nuit un songe. Il lui sembla que Jupiter sauveur lui étant apparu lui demanda quelle était la résolution que les Grecs avaient prise. Qu’il lui répondit : « Seigneur, dès demain, nous décamperons et ramènerons l’armée à Éleusine, et là nous livrerons bataille aux barbares selon l’oracle qu’Apollon nous a rendu », et qu’alors le dieu lui répartit qu’ils se trompaient totalement, que le lieu dont l’oracle parlait était là-même, aux environs de Platées, et qu’ils le trouveraient s’ils le cherchaient bien.

§ 187

Arimnestus, ayant eu cette vision et une réponse si claire, ne fut pas plutôt éveillé qu’il manda les plus sages et les plus expérimentés de l’armée pour conférer de cette vision et, en cherchant avec eux, ils trouvèrent que, près de la ville d’Hysies, au pied du mont Cithéron, il y avait un vieux temple appelé le temple de Cérès éleusinienne et de Proserpine. Ravi de cette découverte, il en avertit Aristide et le mena sur le lieu qu’ils trouvèrent très commode pour y ranger en bataille une armée de gens de pied qui manquerait de cavalerie, parce que le pied du Cithéron, s’étendant jusqu’auprès de ce temple, empêchait les gens de cheval d’en approcher.

§ 188

D’ailleurs, dans ce lieu-là même était la chapelle du héros Androcratès, toute couverte de buissons et d’arbres fort épais, et afin qu’il ne manquât rien à l’oracle pour bien assurer l’espérance de la victoire, les Platéens, sur l’avis d’Arimnestus, firent un décret par lequel ils ordonnèrent que les bornes qui séparaient l’Attique de leur territoire seraient ôtées, et donnèrent aux Athéniens tout ce côté de territoire en propriété, afin que selon les termes de l’oracle rendu à Aristide, ils pussent donner la bataille dans leur propre pays86.

§ 189

Cette générosité des Platéens fut si applaudie et si célèbre que cent cinquante ans après, Alexandre, vainqueur de l’Asie, ayant fait relever les murailles de Platées, fit publier par un héraut dans l’Assemblée des jeux olympiques qu’il redonnait cette ville en souveraineté à ses habitants, à cause de la vertu et de la générosité dont leurs ancêtres avaient donné de si grandes marques, lorsque dans la guerre des Mèdes, ils avaient fait présent de leurs terres aux Athéniens pour le salut de la Grèce87.

§ 190

Quand il fut question de mettre l’armée en bataille et d’assigner aux troupes leurs postes, il s’émeut88 un grand différend entre les Tégéates et les Athéniens ; les Tégéates prétendaient que, comme les Lacédémoniens dans toutes les batailles commandaient toujours l’aile droite de l’armée, l’honneur de commander la gauche leur était dû, et pour faire voir qu’ils méritaient seuls ce poste, ils alléguaient les grandes actions de leurs ancêtres et les grands services qu’ils avaient rendus.

§ 191

Comme quelques troupes des Athéniens s’emportaient sur cela et étaient prêts à se mutiner, Aristide survenant leur dit hardiment : « Ce n’est pas le temps de contester aux Tégéates ces prouesses et ces services dont ils se vantent si fort ; nous nous contentons donc, seigneurs spartiates, de vous dire et à vous et à tous les autres Grecs, que ce n’est pas le poste qui ôte ou qui donne le courage. Partout où il vous plaira nous placer nous y ferons notre devoir en conservant ce poste, et en le rendant le plus honorable, nous tâcherons de ne pas ternir la gloire de nos premiers combats. Nous sommes venus ici, non pour disputer contre nos alliés, mais pour combattre nos ennemis communs, non pour vanter nos pères, mais pour les imiter en nous montrant gens de bien à toute la Grèce. Cette journée va faire voir de quoi chacun est digne, tant les officiers que les soldats ». Après ce discours tous les capitaines et tous ceux qui étaient du conseil jugèrent en faveur des Athéniens, leur donnèrent le commandement de l’aile gauche, malgré la prétention des Tégéates89.

§ 192

Pendant que tout le monde était dans l’attente de l’événement, les Athéniens en particulier se trouvaient dans une conjoncture très difficile et très dangereuse, car plusieurs citoyens des maisons les plus nobles et les plus riches d’Athènes voyant que la guerre les avait ruinés, et qu’en perdant leurs biens, ils avaient perdu tout crédit, toute autorité, toute considération, toute leur dignité dans la République, et que d’autres moins nobles étaient mis en leur place et jouissaient des honneurs qu’ils avaient perdus, s’assemblèrent secrètement dans une maison à Platées, et là, ils conspirèrent de ruiner le gouvernement populaire, et si ce projet ne pouvait réussir, de livrer la Grèce aux Perses.

§ 193

Ce complot se faisait au milieu du camp et quantité de gens étaient déjà corrompus et gagnés. Aristide, en étant averti, fût dans une extrême alarme à cause des circonstances [•], et très incertain du parti qu’il devait prendre. Enfin il prit ce sage tempérament de ne point négliger une affaire si importante, mais de ne pas trop l’approfondir. Car comme on ignorait le nombre de ceux qui pouvaient avoir trempé dans cette conjuration, il trouva qu’il était à propos de sacrifier en quelque façon la justice à l’utilité en ne poursuivant pas tous les coupables.

§ 194

De tout le grand nombre qu’il y en avait, il se contenta d’en faire arrêter huit. Il ne fit informer que contre deux seuls, parce qu’ils étaient plus chargés, Eschine et Agèsias, qui se sauvèrent du camp pendant qu’on faisait leur procès. Pour les autres, il les relâcha et leur donna le moyen de se rassurer et de se repentir, dans la pensée qu’on n’avait rien trouvé contre eux. Il leur fit entendre que la bataille serait le tribunal où ils pouvaient se justifier, et faire voir qu’ils n’avaient jamais suivi que des conseils justes et utiles à la patrie. C’est ainsi que, par sa modération, il fit évanouir cette dangereuse conspiration90.

§ 195

Mardonios cependant, pour tâter les Grecs, envoya escarmoucher contre eux partie de sa cavalerie. Les Grecs étaient campés au pied du mont Cithéron, dans des lieux forts et pierreux, mais les Mégariens, au nombre de trois mille, avaient leur camp dans la plaine. C’est pourquoi ils eurent beaucoup à souffrir de la cavalerie ennemie qui les entamait de tous côtés, de sorte qu’après avoir soutenu longtemps les attaques des Perses, ils envoyèrent à Pausanias lui demander du secours.

§ 196

Pausanias ne savait à quoi se déterminer, car il voyait bien qu’il n’y avait aucun moyen de faire marcher, contre cette cavalerie, la phalange pesamment armée des Spartiates. Il exposa donc aux généraux le besoin que les Mégariens avaient d’être secourus, pour voir s’il n’y aurait personne qui s’offrit volontairement d’aller combattre contre cette cavalerie. Comme personne ne répondait, Aristide offrit ses Athéniens et en même temps donna ses ordres à Olympiodore, le plus vaillant des chefs de ses troupes, qui commandait une compagnie de trois cents hommes et quelques gens de traits91 mêlés parmi ces braves soldats. Tous furent prêts en un moment et marchèrent à grands pas contre les Perses.

§ 197

Masistius, général de cette cavalerie ennemie, homme qui se faisait remarquer sur tous les autres par sa grande force, par sa taille avantageuse et par sa bonne mine, les voyant venir à lui en bon ordre, tourna bride et poussa contre eux.

§ 198

Les Athéniens l’attendirent de pied ferme. Il y eut là un choc fort rude. Il semblait que les deux armées, en s’arrêtant, cherchaient à juger de l’issue de la bataille par le succès de ce petit combat. La résistance fut longtemps égale de part et d’autre. Mais enfin le cheval de Masistius, ayant reçu un coup de javeline au travers du corps, jeta son maître par terre. Masistius, tombé, ne pouvait ni se relever à cause de la pesanteur de ses armes, ni être tué par les Athéniens qui étaient accourus sur lui, parce qu’il avait non seulement le corps et la tête, mais encore les jambes et les bras couverts de lames d’or, d’airain et de fer. Mais la visière de son casque ayant laissé voir cette partie de visage découverte, un Athénien lui enfonça le derrière de sa pique dans l’œil, et le tua. La cavalerie des Perses abandonna alors le corps de leur général, et tous prirent la fuite.

§ 199

On connut la grandeur de cet avantage par le grand deuil qu’en firent paraître les Perses, qui eurent tant de douleur de la mort de Masistius qu’ils coupèrent leurs cheveux et les crins de leurs chevaux et de leurs mulets, et remplirent tout leur camp de cris, de gémissements et de larmes comme ayant perdu le premier homme de leur armée en courage et en autorité après Mardonios92.

§ 200

Après ce petit combat, les deux armées furent quelque temps sans en venir aux mains, car les devins, sur les entrailles des victimes, leur prédisaient, également aux uns et aux autres, la victoire s’ils ne faisaient que se défendre, au lieu qu’ils les menaçaient également d’une défaite entière s’ils attaquaient.

§ 201

Mais enfin Mardonios, voyant qu’il ne lui restait plus de vivres que pour peu de jours, et que les Grecs se fortifiaient de plus en plus par de nouvelles troupes qui leur arrivaient journellement, résolut de ne plus attendre et de passer le fleuve Asope le lendemain, à la pointe du jour, pour tomber sur les Grecs qu’il espérait surprendre. Pour cet effet, dès que la nuit fut venue, il donna l’ordre à tous ses capitaines pour la bataille du lendemain.

§ 202

Cette nuit même, un homme à cheval s’approche sans bruit du camp des Grecs et, s’étant adressé aux sentinelles, il leur dit qu’il avait quelque chose à communiquer à Aristide, général des Athéniens, qu’ils le fissent venir. Aristide étant venu très promptement, cet inconnu lui dit : « Je suis Alexandre, roi des Macédoniens, qui par l’amitié que j’ai pour vous, m’expose au plus grand de tous les dangers, afin d’empêcher que la surprise vous liant les mains ne vous fasse combattre avec moins de valeur et de résistance, car Mardonios est résolu de vous attaquer demain à la pointe du jour. Ce n’est pas qu’il y soit porté par aucune bonne espérance, ni par aucune confiance bien fondée, mais il y est forcé par la disette des vivres et de fourrages. Car même les devins, en lui annonçant les sinistres présages des entrailles des victimes et les funestes réponses des oracles, tâchent de le retenir et de le détourner de cette entreprise. Mais c’est une nécessité qu’il tente la fortune du combat, ou, s’il diffère plus longtemps, qu’il voie mourir de faim toute son armée ».

§ 203

Alexandre ayant ainsi parlé, pria Aristide de garder ce secret, d’en faire son profit, et de ne le communiquer à personne. Mais Aristide lui répondit qu’il ne ferait pas bien de le cacher à Pausanias, généralissime de toute l’armée, et lui promit qu’il n’en ouvrirait point la bouche à aucun des autres officiers avant le combat, et l’assura que la Grèce venant à être victorieuse, il n’y aurait pas dans l’armée un seul homme qui ne se souvint du danger auquel il s’était exposé pour eux, en cette importante occasion, et de l’affection qu’il leur avait témoignée.

§ 204

Après cet entretien, le roi des Macédoniens reprit le chemin de son camp, et Aristide alla sur l’heure trouver Pausanias dans sa tente, et lui dire tout ce qu’il venait d’apprendre. Tous les officiers furent mandés, et on leur ordonna de mettre l’armée en bataille et de se préparer au combat93.

§ 205

Les capitaines commençant à marcher à la tête de leurs bandes vers le nouveau camp qu’on avait marqué, il se trouva que l’armée ne suivait qu’avec peine et qu’il était très difficile de la tenir ensemble. Car dès qu’elle fût sortie de ses premiers retranchements, la plupart des troupes couraient vers la ville de Platées et tout était plein de confusion, ces troupes débandées courant çà et là et tendant leurs pavillons partout où bon leur semblait, sans ordre ni discipline.

§ 206

Dans ce désordre et dans cette désobéissance générale, il arriva que les Lacédémoniens furent laissés seuls derrière mais malgré eux, car Amompharétus, qui les commandait, homme plein de courage qui ne respirait que les périls, qui depuis longtemps brûlait d’envie de combattre, qui supportait très impatiemment les délais et les remises dont on avait usé pour commencer le combat, et qui appelait hautement cette marche vers le nouveau camp une désertion et une fuite, dit qu’il ne quitterait point son poste, et qu’il demeurerait plutôt là tout seul avec sa troupe pour attendre et pour soutenir tout l’effort de Mardonios.

§ 207

Pausanias l’alla trouver et lui représenta qu’il fallait obéir à ce qui avait été résolu dans le conseil des Grecs, mais Amompharétus, levant avec ses deux mains une grosse pierre la jeta aux pieds de Pausanias : « Voilà, lui dit-il, ma ballote pour le combat, et je me moque de toutes les autres résolutions et conclusions lâches et timides de ce beau conseil ».

§ 208

Pausanias, étonné et ne sachant à quoi se résoudre, prit enfin le parti d’envoyer vers les Athéniens, qui étaient déjà avancé vers le nouveau camp pour les prier de l’attendre, afin qu’ils pussent marcher ensemble en corps d’armée, et en même temps, il continua son chemin vers Platées avec le reste des troupes, espérant que par là il obligerait Amompharétus à suivre cet exemple et à quitter son poste pour les joindre et pour marcher avec eux.

§ 209

Comme on était là, le jour parut, et Mardonios qui avait été averti que les Grecs avaient abandonné leur camp, ayant mis d’abord toute son armée en bataille, marchait déjà contre les Lacédémoniens qui étaient les plus proches de lui, avec de grands cris et d’horribles hurlements des barbares qui pensaient marcher bien moins pour combattre que pour dépouiller des fuyards, et il s’en fallut bien peu que cela n’arrivât comme ils l’avaient pensé.

§ 210

En effet Pausanias, ayant vu ce mouvement de Mardonios, s’arrêta et commanda que chacun prit son poste. Mais soit pour la colère dont il était transporté contre Amompharétus, soit pour la surprise de cette soudaine attaque des Perses, il oublia de donner le mot à ses troupes, d’où il arriva qu’ils ne furent en état de combattre ni assez tôt ni tous ensemble, mais par pelotons et çà et là sans aucun ordre de bataille et ayant déjà les ennemis sur les bras.

§ 211

Cependant Pausanias, qui offrait des sacrifices, voyant que les entrailles des victimes ne lui étaient pas favorables, ordonna aux Lacédémoniens de mettre leurs boucliers à leurs pieds et de demeurer là sans bouger, les yeux attachés sur lui et sans penser seulement à repousser les barbares qui arrivaient contre eux. Et il continua d’immoler des victimes.

§ 212

La cavalerie ennemie avançant toujours, elle était déjà à la portée du trait, et il y eut plusieurs Spartiates blessés, entre autres Callicratès, l’homme le mieux fait, de la plus grande mine, et de la plus haute taille qui fut dans toute l’armée. Ce brave guerrier, percé d’un trait et prêt à rendre le dernier soupir, dit qu’il n’était pas fâché de mourir, car il était parti de sa maison dans le dessein de donner sa vie pour le salut de la Grèce, mais qu’il était fâché de mourir sans avoir donné un coup d’épée et sans avoir témoigné son courage et sa bonne volonté.

§ 213

Si cette occasion était terrible, la fermeté des Spartiates fut encore plus admirable. Car ils ne se défendaient point contre ces ennemis qui commençaient à les presser, mais attendant le moment favorable que leur général leur fit le signal pour prendre leurs armes, ils souffraient patiemment d’être les uns blessés, les autres tués dans leur poste94.

§ 214

Pausanias au désespoir de ce qui se passait, et voyant que le devin entassait victimes sur victimes, sans en trouver aucune de favorable, se tourna tout à coup vers le temple de Junon, le visage couvert de larmes, et levant les mains il adressa cette prière à cette déesse, patronne de Cithéron, et aux autres dieux tutélaires de la terre de Platées, et leur demanda que, si ce n’était pas l’ordre des destinées que les Grecs fussent vainqueurs, au moins ils ne périssent qu’après avoir vendu chèrement leur vie, et fait voir à leurs ennemis, par des actions dignes de mémoire, qu’ils étaient venus en Grèce faire la guerre à de vaillants hommes éprouvés dans les combats.

§ 215

Pausanias n’eut pas plutôt achevé cette prière que les entrailles des victimes parurent favorables, et que les devins lui annoncèrent et lui promirent la victoire. Aussitôt l’ordre fut donné à tous les chefs des Lacédémoniens de marcher à l’ennemi, et en même temps, cette phalange lacédémonienne parut aux yeux un seul corps comme d’une grande bête féroce qui, se hérissant, se prépare et s’excite au combat. Les Perses virent bien qu’il y allait avoir là une furieuse résistance par des hommes qui se défendraient jusqu’à la mort. C’est pourquoi, se couvrant de leurs grands boucliers, ils tiraient leurs flèches contre les Lacédémoniens, mais ceux-ci marchant bien serrés et les pavois joints tombaient sur eux, leur arrachaient leurs boucliers et à grands coups de piques qu’ils leur donnaient au travers du visage et de l’estomac, ils en jetaient à terre plusieurs qui, après être tombés, ne laissaient de marquer encore beaucoup de force et de courage, et de se faire respecter. Car avec les mains nues, ils saisissaient les piques des Lacédémoniens dont ils brisaient la plus grande partie, et se relevant ensuite et recourant à leurs haches et à leurs épées, ils combattaient avec beaucoup d’acharnement, et en les serrant de près, en arrachant leurs boucliers, et en les prenant au corps ; ainsi ils faisaient une très longue résistance.

§ 216

Les Athéniens demeurèrent longtemps sans s’ébranler, attendant toujours l’ordre des Lacédémoniens. Mais ayant entendu un grand bruit comme de gens qui combattaient, et un officier envoyé par Pausanias leur ayant dit les affaires qu’ils avaient sur les bras, ils se mirent aussitôt en marche pour les aller secourir, et comme ils traversaient la plaine du côté où ils entendaient le bruit, ceux de la Grèce qui tenaient le parti des Mèdes les rencontrèrent.

§ 217

Dès qu’Aristide les vit, il s’avança et leur cria de toute sa force, prenant à témoin les dieux des Grecs, qu’ils renonçassent à cette guerre impie, et qu’ils ne s’opposassent point aux Athéniens qui allaient au secours de ceux qui exposaient les premiers leur vie pour le salut de la Grèce, mais voyant qu’ils ne l’écoutaient pas seulement et qu’ils marchaient à lui tête baissée, il renonça au destin d’aller secourir les Lacédémoniens, et, avec ses seules troupes, il tomba sur ces Grecs qui étaient bien environ cinquante mille.

§ 218

La plupart se débandèrent et se retirèrent très promptement, surtout dès qu’ils eurent appris que les Perses avaient été rompus et mis en fuite. Le plus fort de cette mêlée fut contre les Thébains dont les plus nobles et les plus considérables avaient pris le parti des Mèdes, et comme ils avaient toute l’autorité [•], ils menaient leurs troupes malgré elles95.

§ 219

La bataille étant donc ainsi partagée en deux endroits, les Lacédémoniens furent les premiers qui de leur côté rompirent et mirent en déroute les Perses. Mardonios même y fut tué par un Spartiate nommé Arimnestus, qui lui fracassa la tête d’un coup de pierre. Les Mèdes ayant pris la fuite, les Lacédémoniens les poussèrent jusqu’au lieu qu’ils avaient enfermé dans une enceinte de bois au milieu de leur premier camp, où ils se retirèrent.

§ 220

Un moment après, les Athéniens, de leur côté, enfoncèrent les Thébains et les mirent en fuite, après en avoir tué sur la place trois cents des plus considérables. Comme ils les menaient battant, un envoyé des Lacédémoniens vint leur apprendre que les Perses s’étaient enfermés dans ce fort de bois, et que les Lacédémoniens les y assiégeaient. Sur ces nouvelles les Athéniens, laissant les Thébains se sauver tout à leur aise, marchèrent au secours des Lacédémoniens, qui attaquaient le fort et qui s’y prenaient fort mollement comme gens peu accoutumés à prendre des forts.

§ 221

Les Athéniens étant arrivés attaquèrent ce fort avec tant de vigueur et d’opiniâtreté qu’enfin, après plusieurs assauts, ils l’emportèrent, et firent un si grand carnage des Perses, que de trois cent mille combattants qu’ils étaient, il ne s’en sauvât que quarante mille avec Artabaze. Et du côté des Grecs qui avaient combattu pour leur patrie, il n’y en eut que mille trois cent soixante de tués96.

§ 222

De cette victoire pensa naître la dernière ruine des Grecs. Car les Athéniens ne voulant pas céder aux Lacédémoniens le prix de la valeur, ni leur permettre de dresser en particulier un trophée, ils allaient décider ce différend par les armes, et se porter les uns contre les autres aux dernières extrémités, si Aristide par ses bonnes raisons, par ses remontrances et par sa grande réputation, n’eut adouci et retenu les autres généraux [•], surtout Léocratès et Myronide, et ne les eut persuadés de remettre au jugement des Grecs la décision de cette affaire. Les Grecs étant donc assemblés dans ce lieu-là même pour juger ce différend, Théogiton de Mégare dit, dans son avis, qu’il ne fallait adjuger ce prix de la valeur ni à Athènes, ni à Sparte, mais à une troisième ville, s’ils ne voulaient allumer une guerre civile plus funeste que la guerre étrangère qu’ils venaient de terminer.

§ 223

Après lui, Cléocrite de Corinthe s’étant levé pour parler, personne ne douta qu’il n’allât demander cet honneur pour sa patrie. Car Corinthe était la première ville de la Grèce en puissance et en dignité après la ville d’Athènes et celle de Sparte, mais on fut agréablement trompé quand on vit que son discours était tout entier à la louange des Platéens, et qu’il conclut que, pour éteindre cette dispute si dangereuse, il fallait leur décerner à eux seuls ce prix dont ni les uns ni les autres des prétendants ne pourraient être jaloux ni fâchés. Ce discours parut admirable et fût reçu avec beaucoup d’applaudissement. Aristide se rangea le premier à cet avis pour tous les Athéniens, et après lui Pausanias pour les Lacédémoniens97.

§ 224

Quand les Athéniens furent retournés chez eux, Aristide qui vit que le peuple cherchait, par toute sorte de voie, à s’emparer entièrement du gouvernement, et à le rendre absolument populaire, fit réflexion que le peuple méritait quelque considération à cause de la valeur qu’il venait de témoigner dans toutes les batailles qu’on venait de gagner, qu’il n’était pas aisé de le contenir dans le temps, qu’il était devenu fier et hautain par ses victoires. Ainsi il fit un décret qui portait que le gouvernement serait commun à tous les citoyens, et que les archontes seraient pris parmi tous les Athéniens, indifféremment, sans aucune distinction ni préférence que celle que peut donner le mérite personnel.

§ 225

Thémistocle ayant dit un jour au peuple, dans une assemblée, qu’il avait formé un dessein qui serait très utile et très salutaire à la République, mais qu’il était d’une telle importance qu’il devait être tenu secret, le peuple lui ordonna de le communiquer à Aristide seul qui l’examinerait. Thémistocle s’ouvrit donc à Aristide et lui dit qu’il avait pensé qu’on devait brûler tous les vaisseaux des autres Grecs et que par ce moyen les Athéniens se rendraient les maîtres de la Grèce.

§ 226

Aristide ayant entendu ce projet rentra dans l’Assemblée et dit aux Athéniens : « Le dessein que m’a communiqué Thémistocle est le plus utile qu’on puisse jamais vous proposer, mais il est en même temps le plus injuste ».

§ 227

Sur son rapport, les Athéniens ordonnèrent à Thémistocle d’y renoncer, tant ce peuple aimait la justice, et tant ce personnage avait acquis son estime et sa confiance par son grand sens et par son amour pour le bien public et pour la vertu98.

§ 228

Quelque temps après, il fut envoyé capitaine général avec Cimon pour faire la guerre aux Perses en Asie. Là, voyant que Pausanias et tous les autres chefs des Spartiates traitaient tous les alliés avec beaucoup de fierté et d’empire, il affecta une conduite toute contraire. Car il vivait avec eux sans façon, avec beaucoup de douceur et d’humanité. Cimon voyant le grand succès de la conduite douce, modeste et honnête que tenait Aristide, se résolut à l’imiter et devint gracieux, accessible à tout le monde et si équitable qu’il n’y avait personne qui pût se plaindre de lui.

§ 229

Par ce moyen Aristide, sans que personne s’en aperçut, enleva peu à peu aux Lacédémoniens le commandement général des Grecs, non à force de troupes, de navires ou de chevaux, mais à force de douceur et de sage conduite. Car les Athéniens étant déjà très agréables aux autres Grecs par la justice d’Aristide et par la douceur de Cimon, l’avarice de Pausanias et sa sévérité outrée les leur firent encore plus désirer pour leurs chefs.

§ 230

En cette occasion parut dans tout son jour la magnanimité de Sparte, car voyant que ses généraux s’étaient corrompus par le mauvais usage de leur puissance, elle renonça d’elle-même au commandement général des Grecs, elle révoqua ses généraux, aimant beaucoup mieux avoir des citoyens sages, modestes et rigides observateurs de ses lois et de ses coutumes, que d’avoir l’honneur de commander à toute la Grèce99.

§ 231

Pendant que les Lacédémoniens avaient le commandement [•], tous les Grecs payaient une certaine taxe pour la guerre. Mais alors, pour faire que cette taxe fut imposée sur toutes les villes avec plus de proportion des revenus de chacun, ils demandèrent aux Athéniens Aristide, et le chargèrent d’examiner les terres et revenus des alliés, et d’imposer ensuite à chaque république ce qu’elle devait payer raisonnablement, selon ses forces.

§ 232

Aristide, revêtu de cette grande autorité qui le rendait comme maître de toute la Grèce, n’en abusa point. Il y entra pauvre et n’en sortit que pauvre. Il fit cette imposition non seulement avec beaucoup de [•] désintéressement et de justice, mais encore avec beaucoup d’humanité et d’égalité sans fouler personne, de manière que, comme les Anciens ont loué le siècle de Saturne pour l’équité et la justice qui y régnaient, les alliés des Athéniens vantèrent surtout et célébrèrent cette imposition d’Aristide, en appelant ce subside si bien proportionné, le bonheur de la Grèce100, louange qui parut encore mieux méritée, lorsque cette imposition doubla et même tripla dans la suite sans faire crier personne.

§ 233

L’imposition d’Aristide pour toute la Grèce ne montait qu’à quatre cent soixante talents, ou quatre cent soixante mille onces d’argent, mais bientôt après, Périclès l’augmenta presque d’un tiers. Car Thucydide écrit qu’au commencement de la guerre, les Athéniens retiraient de leurs alliés six cents talents, et après la mort de Périclès, ceux qui gouvernaient le peuple la portèrent peu à peu jusqu’à treize cents, non que la guerre fut devenue plus ruineuse par sa longueur, ou par les divers accidents de la fortune, mais parce que ceux qui gouvernaient Athènes [•] accoutumèrent le peuple à recevoir des distributions de deniers, à célébrer des jeux, à faire faire de beaux tableaux et de belles statues, et à bâtir des temples magnifiques.

§ 234

Aristide ayant acquis une réputation admirable par la justice de cette imposition, et surtout par le désintéressement qu’il y avait marqué, on dit que Thémistocle ne faisait que se moquer de ces louanges, et qu’il disait en raillant sur la probité et sur le désintéressement d’Aristide que les louanges qu’on lui donnait de ce côté là n’étaient pas les louanges destinées pour un homme, mais bien pour un coffre fort qui garde fidèlement l’argent qu’on lui confie sans en rien retenir. Cette raillerie ne le vengeait que faiblement du trait qu’Aristide lui avait lancé quelque temps auparavant, et dont il avait été fort piqué. Car Thémistocle, disant qu’il estimait que la plus grande qualité d’un général d’armée était de savoir pressentir et prévoir les desseins des ennemis : « C’est assurément une qualité nécessaire, repartit Aristide, mais il y a encore une autre dont vous ne parlez point, qui est très belle et très digne d’un grand général, c’est d’avoir les mains nettes, et de ne se laisser pas dominer par l’argent »101.

§ 235

Aristide, ayant réglé tous les articles de [•] l’alliance entre les républiques grecques, fit jurer tous les alliés qu’ils les observeraient de point en point. Il jura lui-même pour les Athéniens, en prononçant les malédictions qui accompagnaient les serments, il jeta dans la mer des masses de fer toutes ardentes.

§ 236

Mais dans la suite, les affaires forçant les Athéniens à violer quelques-uns de ces articles, et à gouverner un peu plus despotiquement et contre les formes prescrites, il les exhorta à rejeter sur lui les malédictions qu’il avait prononcées, et à se décharger ainsi de la peine due au crime d’un parjure que la nécessité de leurs affaires exigeait nécessairement qu’ils commissent alors.

§ 237

Théophraste102 écrit que cet homme, qui dans tout ce qui le regardait en particulier, et dans toutes les affaires qu’il jugeait entre les citoyens, était souverainement juste, faisait pourtant dans le gouvernement de la République plusieurs choses selon l’exigence des cas, et selon qu’il était utile à la patrie, qui avait souvent besoin de recourir à une sorte d’injustice pour se soutenir, et il en rapporte des exemples. Car il écrit qu’un jour, comme il délibérait dans le conseil de faire porter à Athènes [•], contre le traité que cette ville avait signé, les trésors de la Grèce qui étaient en dépôt à Délos, les Samiens en ayant proposé l’avis, quand ce fût à lui à parler, il dit que cela était injuste mais nécessaire au salut de la Grèce. On peut juger de là qu’il avait pour maxime fondamentale, que « la loi suprême d’un État, c’est la conservation de cet État. Salus populi suprema lex esto »103.

§ 238

Cependant, après avoir élevé sa ville au degré d’honneur et de gloire de commander à tant de milliers d’hommes, il ne laissa pas de demeurer jusqu’à sa mort dans son ancienne pauvreté, et de n’estimer pas moins la gloire qui revenait de cette pauvreté que celle que lui avaient acquise tous ses trophées, et en voici une preuve.

§ 239

Callias, homme riche, était de ses parents. Quelques ennemis qu’il avait le poursuivaient en justice et prétendaient le faire condamner à mort. Le jour que l’affaire fût jugée, ils prouvèrent assez faiblement les chefs d’accusation dont il s’agissait, mais ils s’étendirent beaucoup sur une chose étrangère au procès et dirent aux juges : « Vous connaissez Aristide, fils de Lysimachus, qui est avec justice l’admiration des Grecs pour sa vertu, et pour sa grande sagesse. Quelle vie pensez-vous que ce pauvre homme mène dans sa maison, quand vous le voyez venir tous les jours dans vos assemblées avec un méchant habit tout usé ? N’y a-t-il pas grand sujet de croire que celui qui tremble ainsi de froid en public, meurt de faim en particulier, et qu’il manque des choses les plus nécessaires ? C’est cet homme que Callias, son cousin germain et le plus riche des Athéniens, abandonne absolument, et laisse dans une affreuse misère avec sa femme et ses enfants, quoiqu’il ait reçu de lui de grands services, et qu’en plusieurs rencontres, il ait tiré seul tout le fruit du grand crédit qu’il a auprès de vous »104.

§ 240

Callias voyant ses juges plus aigris et plus émus de ces reproches que des crimes capitaux dont on l’accusait, et craignant quelque mauvais effet de cette aigreur, alla chercher Aristide, et le conjura de lui rendre ce témoignage devant les juges, que très souvent il lui avait non seulement offert de l’argent, mais encore qu’il l’avait extrêmement pressé de le prendre, et qu’il l’avait toujours opiniâtrement refusé, en lui disant en propres termes : « Il convient encore plus à Aristide de se faire honneur de sa pauvreté, qu’à Callias de se faire honneur de ses richesses. Il n’y a proprement que ceux qui sont pauvres malgré eux qui [•] aient honte de leur pauvreté ».

§ 241

Aristide ayant rendu aux juges ce témoignage à Callias, il fut absous. Et il n’y eut personne qui ne sortit de l’Assemblée avec beaucoup plus d’estime et d’admiration pour la grande pauvreté d’Aristide que pour les grandes richesses de son cousin.

§ 242

Parmi les hommes illustres d’Athènes, Platon ne trouve qu’Aristide seul digne d’estime. Car pour Thémistocle, Cimon et Périclès, disait-il, « ils ont à la vérité rempli leur ville de portiques, de temples magnifiques et d’autres telles vaines superfluités durant leur [•] gouvernement, mais pour Aristide dans son gouvernement, il a toujours fait beaucoup plus de cas de la justice que de la magnificence ».

§ 243

On trouve encore de grandes marques de sa bonté et de sa douceur dans la conduite qu’il eut avec Thémistocle. Car l’ayant toujours eu pour ennemi dans tout le temps de son administration, et ayant été même banni par ses menées, cependant, quand Thémistocle, accusé de crime capital envers sa patrie, lui eut donné une belle occasion de se venger, il [•] ne se ressentit point des maux qu’il en avait reçus. Il ne se joignit point à Alcméon et à Cimon qui, avec plusieurs autres, le poursuivaient, et travaillaient à le faire condamner. Il ne dit jamais contre lui une seule parole, et comme il ne s’était jamais affligé de sa grande fortune, il n’eut aucun mouvement de joie [•] de ses malheurs105.

§ 244

On montre à Phalère le tombeau d’Aristide que la ville lui fit élever à ses frais, parce qu’il n’avait pas laissé de quoi se faire enterrer. Ses filles furent mariées aux dépens du Prytanée, ou Trésor public. La ville d’Athènes se chargea de les doter, et leur ayant ordonné à chacune trois mille drachmes, ou trois mille écus pour dot, elle donna aussi à son fils Lysimachus cent mines d’argent, autant d’arpents de terre plantée, et lui ordonna encore quatre drachmes [•] par jour, et ce fut Alcibiade qui se fit habilement honneur d’en proposer et d’en dresser le décret.

§ 245

Lysimachus son fils étant mort, et ayant laissé une fille nommée Polycrite, le peuple ordonna aussi à cette fille le même entretien qu’on donnait à ceux qui avaient vaincu aux Jeux olympiques. Telle fut parmi tous les Athéniens leur admiration pour la vertu d’Aristide, et leur reconnaissance pour les services qu’ils en avaient reçus106.

OBSERVATIONS SUR LE CARACTÈRE D’ARISTIDE ET DE THÉMISTOCLE

§ 246

Il y a sept ou huit grands hommes chez Plutarque qui paraissent plus grands que les autres. En voici quatre : Épaminondas et Aristide chez les Grecs, Scipion et Caton chez les Romains107.

§ 247

S’il y a parmi les anciens tant d’hommes illustres, et si peu de grands hommes, c’est que pour faire un grand homme, il faut rassembler grand nombre de qualités rares par elles-mêmes. Il faut un grand génie, un courage grand et constant, un [•] grand amour pour la justice et pour la bienfaisance.

§ 248

Grand génie, pour de grands talents et pour imaginer des entreprises très utiles au public, et pour trouver les moyens les plus propres pour en surmonter les difficultés.

§ 249

Grand courage, pour surmonter les périls, et grande constance pour surmonter les peines, les travaux, les difficultés qui renaissent souvent dans les grandes et longues entreprises, et qui ont coutume de porter les hommes au découragement.

§ 250

Enfin grand désir de surpasser de beaucoup ses pareils, lorsqu’il est question de procurer de grands bienfaits, ou aux hommes en général, ou à sa patrie en particulier.

§ 251

Avec un grand génie, mais sans courage, on peut être inutile à sa patrie par paresse ou par mollesse.

§ 252

Avec un grand génie et avec un grand courage, mais sans justice, on peut être un grand scélérat, et causer de grands malheurs aux hommes en général et à sa patrie en particulier, témoin César108.

§ 253

Mais si, à un grand génie et à un grand courage, vous ajoutez un grand désir d’être fort estimé et fort aimé pour de grands bienfaits, soit envers les hommes en général, soit envers la patrie en particulier, voilà de quoi se forment les véritables grands hommes.

§ 254

Un homme très vertueux, c’est-à-dire très juste et très bienfaisant, mais sans grand génie, sans grands talents, peut être bon citoyen, peut être un saint, mais non pas grand homme, ni grand saint.

§ 255

De tous les hommes illustres de Plutarque, Aristide me paraît le plus vertueux. Thémistocle paraît à la vérité supérieur en talents pour la guerre, et apparemment que les Athéniens et les Perses en jugeaient ainsi, mais les Athéniens trouvaient Aristide fort supérieur en vertu, et rien ne le prouve mieux que le beau nom de juste qu’ils lui donnèrent et qui lui est resté.

§ 256

Tous deux furent bannis du ban d’ostracisme, qui avait été originairement institué à Athènes pour éviter que le plus accrédité de la République n’en devint à la fin le roi, et ne changeât la forme du gouvernement républicain, où tout se décidait à la pluralité des voix, en gouvernement despotique héréditaire, où tout se décide par l’avis d’un seul homme qui n’est pas souvent suffisamment instruit.

§ 257

Ce soupçon pouvait tomber sur Thémistocle, moins vertueux qu’Aristide. Mais il ne devait jamais tomber sur un homme connu de tout le monde pour parfaitement juste, puisque la justice s’oppose évidement à toute usurpation.

§ 258

Cependant la jalousie des grands de la République qui gouvernaient le peuple par leurs flatteries, et qui se voyaient obscurcis par la grande réputation de vertu et par le grand crédit d’Aristide, cette jalousie jointe à leur grand crédit, fût suffisante pour le faire bannir.

§ 259

Ce qui prouve que Thémistocle avait beaucoup moins de vertu qu’Aristide, c’est qu’il avait un scélérat parmi ses amis, c’était Pausanias l’Athénien109, et que ce scélérat ne le crut pas incapable d’approuver sa conspiration, puisqu’il la lui communiqua, croyant qu’il pourrait y entrer, opinion qu’il [•] n’avait garde de prendre d’Aristide.

§ 260

Jamais Thémistocle banni n’eut été capable, en quittant Athènes, de faire aux dieux la même prière que fit Aristide : « Plaise aux dieux, dit-il, que ma patrie ne soit jamais assez malheureuse pour avoir besoin de me rappeler ». Et cependant, dans cette patrie étaient tous les persécuteurs injustes d’Aristide. Or à dire la vérité, je ne sais rien qui marque plus de grandeur d’âme qu’un pareil souhait.

§ 261

Une autre qualité qui ne me paraît pas moins admirable dans Aristide, c’est la constance qu’il a eue de garder toute sa vie sa première pauvreté, lui qui avait eu si longtemps le maniement de tous les revenus de sa République et [•] de toute la Grèce, à qui on avait offert des présents, et qui meurt cependant dans sa première pauvreté, sans laisser ni dot à ses filles, ni héritage à son fils, ni de quoi faire les frais de ses funérailles. De sorte qu’il faut que le peuple d’Athènes donne comme par aumône de quoi vivre à ses enfants. C’est qu’Aristide était d’une vertu si élevée [•] qu’il ne voulait rien devoir à personne. On sait combien Thémistocle était éloigné de cette grande justice et de cette haute noblesse.

§ 262

Il faut un grand courage, et bien constant, pour résister ainsi toute sa vie au désir des richesses [•], avec lesquelles néanmoins on acquiert un si grand lustre, un si haut piédestal parmi les hommes du commun qui ne font cas que d’un lustre emprunté. Or combien était grand à Athènes le nombre des mauvais estimateurs du mérite et du bonheur, en comparaison du petit nombre de bons connaisseurs et de ces bons estimateurs qui faisaient cas d’une pauvreté volontaire, qui n’était à charge à personne et qui était utile à tout le monde.

§ 263

Quelques gens trouvent mauvais qu’Aristide n’ait pas laissé sa famille riche. Mais ils ne savent pas que l’homme fort juste [•], quoique dans de grands emplois, ne saurait faire de grâces, et qu’il ne peut disposer des fonds du public que pour la plus grande utilité de ce même public. Il n’a donc pu laisser à sa famille qu’une partie de la grande considération qu’il avait acquise par sa vertu, et n’est-ce pas cette considération qui excita, soixante ans après, Alcibiade à se faire honneur de solliciter les pensions qu’il obtint du peuple d’Athènes pour les petits enfants de cet homme si juste110 ?

§ 264

J’ai vu d’autres personnes qui souhaitaient beaucoup plus l’éclat de la fortune de Thémistocle que la grande considération et la grande estime que l’on avait à Athènes pour la grande vertu d’Aristide, et [•] qu’il était vrai que Thémistocle avait mené une vie plus mêlée de biens et de maux, mais, à tout prendre, beaucoup plus éclatante et plus heureuse que celle d’Aristide.

§ 265

Mais ces personnes pourraient bien se tromper, parce qu’ils ne mettent pas [•] dans la balance, ni les grands chagrins de Thémistocle, ni le grand nombre de plaisirs journaliers que la grande réputation d’Aristide lui fit goûter toute sa vie sans aucun chagrin, car son bannissement même fut pour lui une distinction très flatteuse que lui attirait la supériorité de sa vertu de la part de ses concitoyens. Or quelle situation peut nous rapporter plus de joies et de plaisirs que de se voir tous les jours plus estimé et plus aimé qu’aucun de ses pareils par tous ceux avec qui nous avons à vivre, et surtout par les plus gens de bien et par les meilleurs connaisseurs ?

§ 266

Au reste, je ne prends Thémistocle que comme illustre, mais je regarde Aristide comme grand homme.

LETTRE À MADAME DUPIN111

§ 267

Voilà, Madame, Aristide et Thémistocle dont j’ai commencé la vie dans ce charmant séjour que vous habitez112. Vous les trouverez écrites suivant ce nouveau plan que je vous proposai un jour, sur les bords du Cher dans une de nos promenades philosophiques où vous trouviez tant de plaisir.

§ 268

Je me souviens que la raison qui faisait que vous estimiez si fort ce nouveau plan, c’était qu’il ressemblait davantage à ce qu’il y avait de plus agréable et de plus sensé dans Plutarque sur les jugements qu’il fait des actions des hommes.

§ 269

J’avoue que j’eus une grande joie de voir ainsi qu’à votre âge, et avec les charmes de la jeunesse, vous étiez capable d’estimer le sensé, lorsque tout ce qui vous environne n’estime que l’agréable présent, au lieu que l’utile ou le sensé ne regarde que l’agréable futur113.

§ 270

Je ferai bientôt, à ce que j’espère, imprimer ce petit ouvrage avec le discours que j’ai fait autrefois sur la différence qui est entre grand homme et homme illustre et que j’ai revu depuis peu114, mais il m’a paru juste de vous faire hommage de ce qui vous appartient, et de vous l’envoyer manuscrit, afin que vous puissiez y retrouver plusieurs de vos pensées, en vous promenant seule à Chenonceau, dans votre petite allée solitaire que j’appelais ma promenade favorite115.


1.Sur cet argument des Modernes, voir Grand homme, note 12.
3.Saint-Pierre renvoie ici au début de la Vie de Thémistocle par Plutarque, dans la traduction d’André Dacier : Thémistocle jeune s’entraînait au Cynosarge, gymnase consacré à Héraclès (Hercule) (« Thémistocle », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, André Dacier [trad. et notes], Paris, M. Clousier – N. Gosselin – A. U. Coustelier, 1721, t. II, p. 3 [abrégé en « Thémistocle »] ; le traducteur utilise le nom latin des divinités du panthéon gréco-romain et les formes latinisées de certains personnages). Il aurait fait construire un temple à Artémis (Diane) qu’il surnommait Aristoboulè (« la meilleure conseillère ») (ibid., p. 60). Sur l’utilisation de la traduction de Dacier, voir l’Introduction à Grand homme, § 3 de Sarah Grémy-Deprez.
4.La peinture désigne ce qui, dans un récit historique ou fictionnel, une pièce de théâtre, suscite le plaisir de la représentation, excitant des sentiments et disposant à l’imitation. Chez l’historien, la peinture demande de l’exactitude et non une « imagination vive et hardie » : voir Lawrence Kerslake, « Les Observations sur l’éloquence de l’abbé de Saint-Pierre », Dix-huitième siècle, no 31, 1999, p. 313-317.
6.Plutarque, traduit par Dacier, parle d’une naissance obscure (« Thémistocle », p. 1).
7.Sur son « violent désir de gloire », voir « Thémistocle », p. 10-11.
8.Voir « Thémistocle », p. 10-11.
9.Voir « Thémistocle », p. 4.
10.Voir « Thémistocle », p. 5 ; Saint-Pierre ajoute l’idée de richesse qui ne se trouve ni dans l’original (« ἔνδοξον καὶ μεγάλην », II, 4) ni dans la traduction de Dacier.
11.Voir « Thémistocle », p. 9.
12.Voir « Thémistocle », p. 11.
13.Voir « Thémistocle », p. 12-13.
14.Voir « Thémistocle », p. 13-14.
15.Épicyde (orthographié Épide par Saint-Pierre dans les trois versions du texte), fils d’Euphémides d’Athènes, brigue cette charge de stratège en 480 av. J.-C. ; voir aussi Plutarque, Apophthegmes des rois et des capitaines célèbres, in Œuvres morales, 185a.
16.Voir « Thémistocle », p. 20-21.
17.Voir « Thémistocle », p. 23.
18.Voir « Thémistocle », p. 24.
19.Voir « Thémistocle », p. 24. Saint-Pierre évoque ici l’épisode de la deuxième guerre médique lors duquel Mèdes et Grecs s’affrontent sur mer au large de l’Artémision, cap au Nord de l’Eubée, et sur terre aux Thermopyles (480 av. J.-C.). Selon Plutarque, la flotte mède, très nombreuse, est aperçue au promontoire des Aphètes, face au cap Artémision, au nord-ouest de l’Eubée, et contournant l’île de Schiatos.
20.Voir « Thémistocle », p. 37. Saint-Pierre anticipe sur des événements ultérieurs. Cette phrase aurait en effet été prononcée après la bataille de l’Artémision, la défaite des Thermopyles et la prise d’Athènes par les Perses, alors que la flotte des Grecs était regroupée à Salamine et que ceux-ci envisageaient de barrer l’isthme de Corinthe afin de protéger le Péloponnèse. Thémistocle, craignant la dispersion des forces hellènes, prônait un engagement à Salamine (480 av. J.-C.) (Plutarque, Thémistocle, XI, 1).
21.L’épisode se situe après la bataille des Thermopyles ; voir « Thémistocle », p. 28-31.
22.Voir « Thémistocle », p. 33.
23.Voir « Thémistocle », p. 36.
24.Il s’agit de la victoire de Salamine (480 av. J.-C.) ; voir « Thémistocle », p. 39-47.
25.Voir « Thémistocle », p. 47-48.
26.Les troupes menées par Mardonios sont défaites à Platées (479 av. J.-C.) ; voir « Thémistocle », p. 48-50 et ci-dessous, § 188, note 86.
27.Une note du traducteur Dacier impute cette accusation à Hérodote : voir « Thémistocle », p. 48-49, note du traducteur.
28.Saint-Pierre reprend ici (§ 50-52) presque littéralement la traduction de Dacier : voir « Thémistocle », p. 50-51.
29.Voir « Thémistocle », p. 61.
30.Pausanias (?-470 ? av. J.-C.), ami de Thémistocle, n’était pas athénien : roi de Sparte et général vainqueur à Platées, il fut convaincu de trahison en faveur des Perses, condamné par les éphores à Sparte (« Thémistocle », p. 61-62 ; Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 134).
31.Voir « Thémistocle », p. 61-62.
32.Admète, roi d’Épire, de la dynastie des Éacides, qui règne entre 470 et 430 av. J.-C., n’est connu que par cet épisode raconté par Plutarque et par Thucydide (I, 136).
33.Phtia (« Phtie »), épouse d’Admète, d’après Thucydide (I, 136, 2-3) et Plutarque (Thémistocle, XXIV, 5) ; Saint-Pierre reprend à Dacier la version francisée du nom (« Thémistocle », p. 64).
34.Voir « Thémistocle », p. 62-64.
35.Voir « Thémistocle », p. 65-66.
36.Voir « Thémistocle », p. 66.
37.Saint-Pierre emprunte à Dacier le nom francisé de cette cité, Cymè d’Éolide (Κύμη), sur la côte occidentale de l’Asie mineure.
38.Aeges, selon Dacier, ou Aïgaï (Αἰγαί), où se trouvait un important sanctuaire d’Apollon.
39.Voir « Thémistocle », p. 67-68.
40.Artaban est, selon Plutaque, un chiliarque ; Dacier traduit littéralement « commandant de mille hommes » le terme grec χιλίαρχος (de χιλίοι, mille et αρχός, chef) ; le chiliarque est un dignitaire militaire de la cour du roi (Thémistocle, XXVII, 2 ; Xénophon, Cyropédie, II, 1, 23).
41.Érétrie, ville de l’Eubée.
42.Ariman, ou Arimanius dans la traduction de Dacier, est un dieu du panthéon des Perses, principe du mal.
43.Roxane, ou Roxanès, était, comme Artaban, un chiliarque. Saint-Pierre adopte l’orthographe de la traduction de Plutarque par Dacier (« Thémistocle », p. 72).
44.Les souverains perses rétribuaient leurs serviteurs par les revenus de certaines terres.
45.La Pisidie est une région d’Asie mineure dont les habitants étaient réputés belliqueux et pillards.
46.Les paragraphes § 71-89 suivent le récit de Plutarque dans la traduction de Dacier : voir « Thémistocle », p. 68-77.
47.L’emploi du mot révélation renvoie à la critique par Saint-Pierre des religions révélées reposant sur des bases irrationnelles. L’allusion au pays chaud à l’heure du zénith suggère les causes physiques, dont l’influence du climat, des manifestations de l’imagination : voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 200-203.
48.Argumentation caractéristique des Modernes, qui fait de la superstition un état infantile de l’esprit humain. Saint-Pierre prévoit que les progrès de la raison ne feront subsister que la partie rationnelle des religions : voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 210.
49.Saint-Pierre suit à nouveau le récit de Plutarque traduit par Dacier (« Thémistocle », p. 77). L’Hydrophore désigne la statue représentant une porteuse d’eau.
50.Le texte de Saint-Pierre donne Sicile (peut-être une erreur de copiste non rectifiée) au lieu de Cilicie, traduction par Dacier de l’original « Κιλικίας », satrapie perse du sud de l’Asie mineure (« Thémistocle », p. 78 ; Plutarque, Thémistocle, XXXI, 4).
51.Voir « Thémistocle », p. 79-80.
52.Voir « Thémistocle », p. 82 ; il s’agit du philosophe Ammonios le Péripatéticien, ou l’Égyptien, spécialiste d’Aristote, maître de Plutarque en 66, auteur de : Des autels et des sacrifices, ouvrage mentionné par Athénée dans son Banquet des sophistes, XI, 476f.
53.Saint-Pierre s’appuie davantage sur la note de Dacier que sur le texte de Plutarque pour attribuer cette victoire de Thémistocle comme chorège à ses dépenses : comparer Plutarque (Thémistocle, V, 5) et la note de Dacier (« Thémistocle », p. 18-19).
54.Voir « Thémistocle », p. 51.
56.Allusion au décret pris en 480 av. J.-C., autorisant Aristide et les autres ostracisés à rentrer à Athènes : Plutarque, Thémistocle, XI, 1 ; « Thémistocle », p. 36.
57.Voir « Thémistocle », p. 53.
58.Saint-Pierre supprime les détails érudits, la critique des sources et des opinions contradictoires ; il abrège considérablement le récit des expéditions militaires.
59.Saint-Pierre utilise l’édition de la biographie d’Aristide, in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, revues sur les mss. et traduites en français avec des remarques historiques et critiques et le supplément des comparaisons qui ont été perdues, André Dacier [trad. et notes], Paris, M. Clousier – N. Gosselin – A. U. Coustelier, 1721, t. III, p. 253-332 (abrégé en « Aristide »).
60.Voir « Aristide », p. 270.
61.Sur la Règle d’or chez l’abbé de Saint-Pierre, dans sa version négative (« Ne faites pas à autrui… ») et sa formulation positive (« Faites à autrui… »), qui associent aux devoirs de justice ceux de la bienfaisance, voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 152-153.
62.Saint-Pierre interprète librement les considérations de Plutarque à propos du surnom d’Aristide, « le Juste » (VI, 1-5 ; « Aristide », p. 270-273), dont les notes de Dacier dénonçaient le paganisme. L’abbé, déiste, qui fait, indépendamment de la Révélation, de la justice et de la bienfaisance « l’essentiel de la religion », concilie la justice d’Aristide et des formules qui rappellent celles du Livre de la Sagesse (I, 1-4). L’expression « seconde vie » est courante chez lui qui, selon une perspective leibnizienne, fait de la perspective de la rétribution des justes une façon d’orienter l’action vers le bien commun. Sur cette expression, voir en particulier Béatitude, § 4, § 6, § 8, § 48… ; Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 215-217.
63.Sur la distinction entre justice et bienfaisance, voir Distinction, § 38-39.
64.Sur cette rivalité, voir « Aristide », p. 260-262. Dacier traduit ainsi le mot d’Aristide : « Il n’y a[vait] de salut pour les Athéniens que de les jeter, Thémistocle et lui, dans le Barathre » (p. 262).
65.Voir « Aristide », p. 260-261.
66.Voir « Aristide », p. 262.
67.Eschyle, Les Sept contre Thèbes, v. 592-594. Dacier fait remarquer dans sa note que Plutarque a remplacé l’original ἄριστος (brave, vaillant) par δίκαιος (juste), mot que le traducteur rend par « homme de bien ».
68.Voir « Aristide », p. 262-263.
69.Voir « Aristide », p. 264.
70.Voir « Aristide », p. 264-266.
71.Voir « Aristide », p. 266-269.
72.Voir « Aristide », p. 270.
73.Voir « Aristide », p. 270-271.
74.Voir « Aristide », p. 272-273.
75.Têt : « morceau d’un pot de terre cassé » (Académie, 1740, art. « Têt »).
76.Voir « Aristide », p. 273-276.
77.Voir « Aristide », p. 276-279.
78.Omestès (gr. ὠμηστής) : « Mangeur de chair crue ». Le culte de Dionysos (« Bacchus ») comportait des rituels sauvages. Sur ce sacrifice, voir Plutarque, Thémistocle, XIII, 2-3 ; Pélopidas, XXI, 3 ; sur le commentaire de Saint-Pierre, cf. § 91.
79.Les Hyacinthies étaient des fêtes de trois jours qui se déroulaient tous les ans à Sparte en l’honneur d’Apollon et du héros Hyacinthos ; très importantes, elles donnaient lieu à l’interruption de campagnes militaires (Xénophon, Helléniques, IV, 5, 11).
80.Orestie, ou Orestion, cité d’Arcadie.
81.Voir « Aristide », p. 279-284.
82.Asope ou Asopos, fleuve qui traverse la Béotie d’ouest en est.
83.Les textes de l’imprimé et du manuscrit donnent Fizamone, erreur probable de copiste, nom qui ne correspond ni à l’original de Plutarque (« Τισαμενὸς »), ni à l’orthographe du traducteur Dacier (« Tisamène »), que nous rétablissons ici.
84.Les Sphragitides désignent les nymphes de la Sphragidion, une grotte située sur le mont Cithéron, dans la partie occidentale de la chaîne de montagnes du Parnès qui constitue la frontière entre le nord de l’Attique et la Béotie. Les dieux et les héros en l’honneur desquels l’oracle invitait à sacrifier étaient vénérés sur le territoire de Platées, tandis que la plaine de Cérès éleusinienne et de Proserpine (respectivement dans le panthéon grec Déméter et Perséphone) était en Attique, ce qui explique la perplexité d’Aristide.
85.Thème libertin de l’imposture des prêtres, développé et infléchi par Saint-Pierre, en particulier dans ses Dialogues sur la divinité de l’Alcoran et du Vedam, inédits (BM Rouen, t. I, ms. 948, p. 557 ; 594-595) ; voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 200-201 ; 209-210.
86.Les Grecs remporteront la victoire sur les troupes de Mardonios à Platées en 479 av. J.-C., victoire qui met fin à la seconde guerre médique.
87.Voir « Aristide », p. 285-289. Sur le geste d’Alexandre, voir aussi Plutarque, Alexandre, XXXIV, 2.
88.Saint-Pierre reprend le terme employé par Dacier : s’émouvoir, au sens de s’agiter, se soulever, naître, en parlant d’une querelle (Académie, 1740, art. « Émouvoir »).
89.Voir « Aristide », p. 289-290. Le conseil dont il s’agit est celui formé par les représentants des alliés grecs.
90.Voir « Aristide », p. 290-292.
91.Olympiodoros est lochage, c’est-à-dire, dans l’armée spartiate, commandant d’un lochos, troupe d’hommes armés auxquels sont adjoints des archers (« τοξότας »), désignés par Dacier gens de trait.
92.Voir « Aristide », p. 292-295.
93.Voir « Aristide », p. 295-297. Saint-Pierre qui suit le récit de Plutarque traduit par Dacier supprime cependant le chapitre XVI concernant les mouvements des Athéniens face aux troupes perses, partie de récit que l’historien grec empruntait à Hérodote (« Aristide », p. 297-300).
94.Voir « Aristide », p. 300-304. Saint-Pierre supprime la fin du chapitre XVII du texte de Plutarque.
95.Voir « Aristide », p. 304-307.
96.Voir « Aristide », p. 307-309. Saint-Pierre supprime la fin du chapitre XIX du texte de Plutarque, évitant, avec les détails érudits, la critique des sources, ici d’Hérodote.
97.Voir « Aristide », p. 312-313. Saint-Pierre supprime la fin du chapitre XX et le chapitre XXI du texte de Plutarque, négligeant les détails érudits conformément à sa condamnation de la « vaine curiosité ».
98.Voir « Aristide », p. 317-319.
99.Voir « Aristide », p. 319-321. Saint-Pierre supprime ce qui concerne la sévérité de Pausanias et ses effets.
100.Dacier avait traduit l’original (« εὐποτμίαν […] τῆς Ἑλλάδος ») « l’heureux sort de la Grèce ».
101.Voir « Aristide », p. 321-323.
102.Théophraste d’Érèse (ca 370-ca 265 av. J.-C.), philosophe grec, élève d’Aristote, dirigea le Lycée après la mort du maître. Il est l’auteur des Caractères qui ont inspiré La Bruyère, d’un Traité des lois et d’ouvrages concernant la logique, l’éthique, la rhétorique et les sciences naturelles, dont la plupart ne nous sont pas parvenus. Voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, V, 2.
103.« Que le salut du peuple soit la loi suprême » : formule récurrente chez Saint-Pierre, empruntée à Cicéron (De legibus, III, 3, 8, nous traduisons) et reprise par John Locke dans son Traité du gouvernement civil (1690, chap. XIII, § 158). Cf. Paix 3, § 19 ; Minist. Aff. étr., § 24 ; Anti-Machiavel, § 138 ; Richelieu, § 15
104.Callias était l’un des prêtres présidant aux mystères d’Éleusis. Selon Plutarque, à l’issue de la bataille de Marathon, alors qu’Aristide s’efforçait d’empêcher le vol du butin pris aux ennemis, Callias s’empara de l’or que lui offrait l’un d’eux et le tua (Plutarque, Aristide, V, 7-8 ; voir la traduction de Dacier, « Aristide », p. 269).
105.Voir « Aristide », p. 324-328. Plutarque fait allusion à l’ostracisme de Thémistocle et aux accusations de complicité avec Pausanias, lancées contre lui par les Lacédémoniens.
106.Voir « Aristide », p. 329-330. Saint-Pierre a supprimé le chapitre XXVI et une partie de la fin du chapitre XXVII du texte de Plutarque, contenant les opinions diverses des auteurs sur la mort d’Aristide et sur sa descendance.
109.Saint-Pierre répète la même erreur : Pausanias était spartiate. Voir plus haut, § 58.
110.Saint-Pierre interprète Plutarque (Aristide, XXVII, 2 ; « Aristide », p. 330) en précisant « soixante ans après », laps de temps peu vraisemblable pour cette donation. Si celle-ci eut lieu peu après la mort d’Aristide, vers 467 av. J.-C., le personnage mentionné par Plutarque serait Alcibiade l’Ancien, grand-père d’Alcibiade : voir Plutarque, Vies parallèles, François Hartog et al. (éd.), Anne-Marie Ozanam (trad.), Paris, Gallimard, 2001, p. 631, note 109.
111.Louise Dupin (1706-1799), fille naturelle du banquier Samuel Bernard et épouse du financier Claude Dupin, reçevait l’abbé de Saint-Pierre dans son salon parisien et dans son château de Chenonceau, correspondait avec lui et en fit son mentor : voir Jean Buon, Madame Dupin, une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières, Joué-Lès-Tours, La Simarre, 2013, p. 133-137 ; voir aussi leur correspondance dans : Le portefeuille de madame Dupin, Gaston de Villeneuve-Guibert (éd.), Paris, Calmann-Lévy, 1884, p. 163-302. La lettre précède la parution de Thémistocle et Aristide (1740) et pourrait avoir été écrite en 1739.
112.Le château de Chenonceau, acquis par Claude Dupin en 1725.
113.Sur la méthode de réflexion que Saint-Pierre propose à ses amies, dames de la bonne société, voir l’Introduction à Extraits de Patrizia Oppici.
114.Le « Discours de M. l’abbé de Saint-Pierre sur la véritable grandeur et sur la différence qui est entre le grand homme et l’homme illustre », était paru en 1726 dans les Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts (ou Mémoires de Trévoux) puis réédité en 1728 et en 1737. Une nouvelle édition en est donnée en 1740, insérée dans le tome XIV des OPM, avec Thémistocle et Aristide : voir l’Introduction à Grand homme, Note sur l’établissement des textes.
115.Peut-être l’allée de Silvie, au bord du Cher, célébrée par Jean-Jacques Rousseau, qui fut brièvement précepteur du fils de madame Dupin : voir Rousseau, Œuvres complètes, Bernard Gagnebin (éd.), Paris, Gallimard, 1961, t. II, p. 1146-1149.