VIE DE SOLON
AVERTISSEMENT
§ 1
J’avais fait la vie de Solon à peu près dans les mêmes vues que la vie de Lycurgue1 ; elle a été perdue, je l’ai refait telle que la voici.
VIE DE SOLON
§ 2Je regarde Lycurgue chez les Lacédémoniens et Solon chez les Athéniens comme les plus grands bienfaiteurs de leur patrie. C’est qu’en donnant de bonnes lois à leurs concitoyens, ils leur ont montré et fait agréer les meilleurs moyens de diminuer leurs maux et de multiplier leurs biens, et ces deux grands hommes eurent l’avantage de voir eux-mêmes, avant leur mort, les grands succès de leurs sages conseils et de leurs travaux. Voilà pourquoi je penche à les regarder comme les deux plus sages et les deux plus estimables d’entre les Grecs, et je n’en vois point effectivement de plus grands parmi les hommes illustres de Plutarque2.
§ 3Il est vrai que Sparte et Athènes étaient de très petites républiques en comparaison d’un grand royaume, d’une grande république, et il est vrai qu’un grand roi a toute l’autorité nécessaire pour procurer de grands bienfaits à un beaucoup plus grand nombre de familles que Solon ou Lycurgue n’en ont procurés, mais il manque souvent à ce roi puissant d’avoir au-dessus de ses pareils autant de lumières et de constance au travail que ces deux grands hommes en avaient au-dessus de leurs pareils.
§ 4Il est vrai qu’un roi puissant et qui cherche la gloire la plus précieuse peut manquer de lumières pour procurer de grands bienfaits à ses sujets, mais n’est-il pas en son pouvoir d’appliquer, par des récompenses, les plus grands génies de son État à toutes les parties de la science du gouvernement, et à donner de bons mémoires politiques bien démontrés sur des découvertes très utiles, et se servir aussi dans ses conseils des plus grands génies pour procurer à son successeur grand nombre de Lycurgues et de Solons, et augmenter ainsi sans cesse le bonheur d’un nombre presque infini de familles3 ?
§ 5Ces nouveaux Lycurgues et ces nouveaux Solons seraient d’autant supérieurs en sagesse aux anciens qu’ils auraient profité de toutes les lumières et de toutes les démonstrations de tous ceux qui les auraient précédés durant vingt ou trente siècles.
§ 6C’est avec ces vues que j’ai fait tout de nouveau la vie de Solon pour la mettre à côté de celle de Lycurgue.
SOLON
§ 7Le père de Solon descendait de Codrus4, cet ancien roi d’Athènes qui se sacrifia pour ses sujets. Il était né riche, mais il dérangea ses affaires domestiques par ses libéralités et par ses dépenses excessives, et laissa si peu de revenu à Solon qu’il fut obligé d’exercer la marchandise pour s’y enrichir et pour voyager en Égypte où il alla perfectionner ses connaissances parmi les savants de ce pays-là5.
§ 8Son commerce l’enrichit, mais ses richesses diminuèrent ses bonnes qualités et surtout sa tempérance, et il passa la première jeunesse dans les excès de son âge avec des jeunes débauchés parmi lesquels ils se distinguait par des poésies agréables mais souvent licencieuses. Tel est l’effet ordinaire de richesses dans les jeunes gens qui ont perdu leurs parents6.
§ 9Il est vrai qu’à mesure qu’il commença à croître en âge et en expérience, il sema ses poésies de belles sentences morales et politiques qu’il avait amassées en lisant avec attention les ouvrages des philosophes de son temps.
§ 10Ces étincelles de raison firent dès lors juger à quelques vieillards de ses parents, qu’avec l’âge il deviendrait un jour fort raisonnable et grand politique. Il ne faut pas désespérer, il faut même beaucoup espérer des jeunes gens libertins lorsqu’ils ont plus d’esprit et qu’ils sont plus ambitieux de gloire et de distinction que leurs camarades : leur raison fait en peu de temps de grands progrès lorsqu’ils viennent à se dégoûter de la vie débauchée. Nous en voyons un exemple illustre dans Solon, dont l’histoire ne parle plus que comme d’un homme fort tempéré et fort sage7.
§ 11Plutarque dit que Solon n’était pas habile dans la science des choses naturelles et que parmi les savants de ce siècle-là il n’y avait que Thalès qui s’était appliqué à la physique, et que les autres savants avaient donné toute leur application à la morale et aux différentes parties de la science du gouvernement, de sorte qu’ils nous paraissent beaucoup plus sages que Thalès qui faisait plus de cas de procurer à un petit nombre de lecteurs, par des découvertes de physique, quelques plaisirs de curiosité, que de procurer par des découvertes salutaires dans le gouvernement politique à une infinité de familles de sa nation, beaucoup plus grand nombre de toutes sortes de biens et l’exemption d’un grand nombre de maux.
§ 12Voilà apparemment les raisons qui déterminèrent Solon à prendre sagement pour ses études un objet si différent de celui qu’avait pris Thalès8.
§ 13On dit que les sept principaux sages ou savants se trouvèrent une fois tous ensemble à Delphes pour y honorer Apollon, et une autre fois à Corinthe où Périandre, le roi de Corinthe9, leur fit un banquet célèbre dans l’histoire. Mais rien ne leur acquit tant de réputation de modestie et de sagesse que la déférence qu’ils eurent les uns pour les autres, en se renvoyant l’un après l’autre le fameux trépied d’or dont voici l’histoire.
§ 14Quelques habitants de Milet étant à Cos convinrent un jour, avec des pêcheurs de l’île, d’acheter par un certain prix tout ce qu’ils prendraient dans un coup de filet. On trouva dans le filet des poissons et un trépied d’or que la célèbre Hélène, pour obéir à un certain oracle, avait jeté dans la mer à ce même endroit en revenant du siège de Troie en Égypte.
§ 15Grande contestation entre les Milésiens et les pêcheurs qui soutenaient qu’il n’y avait que le poisson du filet qui appartint aux Milésiens, qui, de leur côté, prétendaient que tout ce qu’avait apporté le filet leur appartenait. Cos et Milet, républiques souveraines, prirent parti chacune pour leurs habitants et étaient prêtes à entrer en guerre, quand l’oracle d’Apollon à Delphes déclara par sa prêtresse qu’il fallait porter ce trépied d’or à celui qui était le plus savant ou le plus sage. Alors les pêcheurs le portèrent à Thalès.
§ 16L’histoire ne nous dit point quels furent les juges par les avis desquels ce trépied lui fut porté en conséquence de l’oracle, ce qui eut été fort à désirer.
§ 17Ce même oracle décida environ cent ans après que Socrate était le plus sage de son temps10 ; c’était un grand honneur, mais si nous n’avons plus de pareilles décisions, c’est que la raison humaine a passé ce degré d’enfance où elle respectait encore la fourberie des oracles11.
§ 18Thalès par une modestie ou réelle ou affectée qui sied bien à tout le monde, renvoya le trépied d’or à Bias, philosophe célèbre, qui par une semblable modestie l’envoya à un autre sage. Il passa ainsi à Solon après avoir passé entre les mains d’autres sages également modestes, et ce trépied revint enfin à Thalès, qui pour finir cette contestation d’une espèce si difficile à décider, sur celui qui était le plus sage, l’envoya à Apollon lui-même, à Delphes, où il demeura consacré.
§ 19Dans le temps que Solon s’était déjà fait de la réputation dans les assemblées du peuple sur les meilleurs partis que l’on pouvait prendre dans les affaires de la république d’Athènes, Anacharsis, habile philosophe de Thrace12, vint à Athènes et, sans dire son nom, frappa à la porte de Solon qui lui ouvrit et lui demanda ce qu’il souhaitait de lui. « Je suis venu de Thrace, lui dit Anacharsis, pour faire connaissance et amitié avec vous. Est-ce, lui dit Solon, que vous n’auriez pas mieux fait de chercher à faire amitié avec quelqu’un de vos plus proches voisins ? Et ne suis-je pas à cette heure, lui dit Anacharsis, le plus proche voisin de Solon ? » Cette réplique vive plut à Solon qui le fit entrer et ils firent connaissance et amitié, de sorte que Solon était fort aise de pouvoir le consulter sur ses projets de politique.
§ 20Solon lui en communiqua un jour quelques-uns avec quelques lois qu’il voulait faire agréer aux Athéniens pour augmenter le bonheur de la République. Anacharsis, qui avait voyagé et qui avait vu parmi beaucoup de peuples quantité de bons règlements fort mal exécutés, lui dit : « J’avoue que vos projets sont beaux, que vos lois sont très sages, mais je les regarde comme de belles toiles d’araignée qui arrêtent, à la vérité, les petites mouches, mais les gros frelons qui ont plus de force les rompent »13.
§ 21« Je conviens, dit Solon, que, s’il n’y avait pas une force supérieure aux méchants pour les punir suffisamment quand ils font des injustices contre les lois, il serait inutile de faire de bonnes lois, mais ici la justice est toujours accompagnée de la supériorité de force et de la punition, de sorte que tous mes citoyens peuvent voir facilement qu’il est beaucoup plus avantageux de ne pas contrevenir aux lois que le peuple aura autorisées, qu’à les enfreindre, et si vous avez vu de bonnes lois mal observées, c’est que les législateurs ne les ont pas fait accompagner par des punitions suffisantes infligées par une force supérieure suffisamment intéressée à l’observation de ces lois »14.
§ 22Anacharsis n’eut rien à répliquer à Solon, sinon qu’il comprenait par son discours que les bonnes lois étaient utiles, mais qu’elles sont inutiles quand le législateur n’a pas suffisamment pourvu à leur observation.
§ 23« Je reviens, lui dit une autre fois Anacharsis, de l’assemblée du peuple où j’ai été fort étonné d’une chose, c’est que les plus sages et les plus habiles de l’assemblée proposent des projets utiles, tandis que le peuple qui en doit décider est lui-même très malhabile et très ignorant »15. « C’est un défaut, répartit Solon, que l’on peut reprocher avec quelque apparence au gouvernement républicain, mais n’y a-t-il pas des défauts aussi considérables que l’on peut reprocher avec fondement au gouvernement monarchique ? Car les rois visent-ils toujours au plus grand intérêt public ? Au lieu que le peuple vise toujours en la plus grande partie à l’intérêt public »16.
§ 24Solon, qui cherchait toujours à s’instruire et à profiter du savoir et de l’expérience de ceux qui avaient la réputation de savants, alla voir Thalès à Milet à trente lieues d’Athènes et un jour, dans la conversation, il lui dit qu’il était fort étonné qu’un homme si sage ne se fût point encore marié. Thalès fit semblant de ne l’avoir pas entendu, changea de discours sans que Solon s’en aperçut.
§ 25Cependant, il aposta un étranger17 qui, quelques jours après, se fit annoncer chez Thalès lorsqu’il était en conversation avec Solon, comme arrivant d’Athènes. Solon, curieux, lui demanda s’il n’y avait rien de nouveau lorsqu’il en partit : « Non, dit cet étranger ; je vis seulement en partant une grande cérémonie funèbre d’un jeune homme de condition qui était universellement regretté ».
§ 26« Ne l’avez-vous point ouï nommer ? reprit Solon. Oui, dit l’étranger, mais j’en ai oublié le nom. Ce que je sais, c’est qu’il passait pour un jeune homme de grande espérance, et ce qui les affligeait encore davantage, c’est qu’il était fils d’un de leurs habitants les plus estimés pour sa grande sagesse et qui était absent ».
§ 27Solon, rempli de crainte, dit à l’étranger en tremblant : « Le père ne s’appelait-il pas Solon ? Voilà justement le nom que je cherchais et que j’avais oublié ».
§ 28À ces mots, Solon tombe à terre comme un homme accablé de douleur, fait des cris et des lamentations qui faisaient pitié.
§ 29Thalès touché de l’état douloureux de son ami, pour faire cesser sa grande douleur, lui prit la main et, se mettant à sourire, lui dit : « Solon, je ris de l’effet de la tromperie que je vous ai faite. Cet étranger est mon voisin que j’ai aposté, et ce qu’il vous a dit d’Athènes n’est qu’une plaisanterie et une fable. Je vous en demande pardon. Ce n’était que pour vous persuader qu’il était plus heureux de n’avoir point d’enfants que d’en avoir, et qu’ainsi il était plus sage de vivre sans être marié ».
§ 30Solon revint dans le moment de son désespoir et de son trouble. Mais quand il fut remis il dit à Thalès : « Plus vous m’avez affligé, plus vous avez vu la grande perte que je faisais et par conséquent, le grand bonheur que je possédais. Ainsi, loin de me persuader de votre opinion, vous m’avez confirmé dans la mienne. Il s’ensuivrait de la vôtre que nos biens et que la vie elle-même ne serait pas un bien désirable quoique nous sachions qu’elle n’est pas durable »18.
§ 31Et à dire le vrai, cette raison de Thalès n’est pas suffisante pour ne se pas marier, mais cela n’empêche pas que Thalès n’ait pu avoir de bonnes raisons qui lui étaient particulières pour demeurer dans le célibat dans un pays où les esclaves concubines étaient permises et communes. Ainsi ce qui convient le plus au bonheur du plus grand nombre ne convient pas toujours également à quelques autres, selon les circonstances différentes des caractères différents. Ainsi Solon avait tort de blâmer la résolution de Thalès pour le non mariage, et Thalès avait tort de son côté de blâmer l’avis de Solon pour le mariage ; c’est qu’il en faut revenir à dire que, chacun pouvant choisir son parti selon ses goûts, il n’est pas juste de blâmer le goût des autres, comme nous ne voudrions pas qu’ils blâmassent le nôtre. Je vois tous les jours quantité de gens condamnés légèrement d’imprudence, mais c’est par des imprudents qui ne font point assez d’attention aux raisons, au caractère des condamnés.
§ 32Ce caractère des hommes différents est un composé de goûts différents et d’aversions différentes. Ces goûts et ces aversions sont plus ou moins grands dans les divers âges, et sont d’autant plus différents dans les hommes différents qu’ils sont d’une sensibilité plus ou moins grande pour les plaisirs et pour les déplaisirs19.
§ 33Solon apaisa dans sa patrie une grande sédition qui s’y était élevée, faute de bonnes lois20. L’intérêt des rentes et de l’argent prêté y était trop fort, les riches prêtaient leur argent aux pauvres au plus grand intérêt qu’ils pouvaient, et se servaient de la nécessité où étaient les pauvres pour augmenter cet intérêt et pour leur demander des conditions très onéreuses pour le paiement de ces intérêts, jusque-là même que les pauvres débiteurs promettaient de rendre leurs femmes et leurs enfants esclaves de ces impitoyables créanciers.
§ 34Ces pauvres familles s’étant multipliées et la dureté de leurs créanciers étant augmentée, ils étaient sur le point de former une sédition pour piller les riches et pour se délivrer de l’esclavage, et la république eût été entièrement bouleversée21.
§ 35Solon qui avait une grande réputation de sagesse, de zèle pour la patrie, de probité et d’équité fut invité par ses citoyens de trouver quelque remède à un mal si grand et si imminent. Ainsi, après y avoir bien pensé et écouté les raisons des parties, il marqua un jour d’assemblée du peuple pour y proposer les lois entre les créanciers et les débiteurs avec les raisons de ses lois22.
§ 36Grand nombre d’Athéniens lui proposèrent même de l’élire leur roi dans cette conjoncture, afin qu’il pût donner à ses lois l’autorité qui leur est nécessaire pour être observées.
§ 37Pour le déterminer à accepter la royauté, on lui citait de bons rois et entre autres Pittacus, sous le gouvernement duquel les Mytiléniens étaient des plus heureux23. Mais il ne voulut jamais d’autorité que celle de la persuasion. Ainsi le jour de l’assemblée venu, il proposa sa loi par laquelle il diminuait considérablement les intérêts qui avaient été tolérés jusque-là, et défendait que les créanciers pussent obliger leurs débiteurs à se rendre esclaves, ni leurs femmes, ni leurs enfants.
§ 38Comme les pauvres se virent ainsi fort soulagés par cette grande diminution d’intérêts, et comme les riches ne perdaient pas tous leurs capitaux, qu’ils en seraient à l’avenir plus sûrement et plus facilement payés et qu’ils n’auraient plus à craindre de sédition, ni d’être pillés par une multitude nombreuse de désespérés, la loi fut reçue d’abord avec peine de quelques riches, mais bientôt après avec joie de tous les deux partis.
§ 39Pour former cette loi avec le plus d’équité qu’il pourrait, il se représenta souvent comment il voudrait être traité par le législateur, tantôt se mettant à la place des riches créanciers, tantôt à la place des pauvres débiteurs, et c’est cette méthode qui lui aida le plus à trouver une sorte de milieu entre les uns et les autres pour en former sa loi.
§ 40Les avantages que les Athéniens en retirèrent leur furent si sensibles que, pour en marquer à Solon leur reconnaissance, ils lui donnèrent l’intendance des lois et de la police et le firent entièrement maître de disposer des emplois publics ordinaires, et d’en créer de nouveaux, et de confirmer et révoquer ceux qu’il voudrait et même d’abolir ou de réformer les ordonnances qu’ils avaient adoptées auparavant24.
§ 41Telle était la grande estime où Solon était dans Athènes et qu’il devait à ses grands talents, à la science de la politique et à l’observation exacte de la justice envers tout le monde, et à la pratique journalière de la bienfaisance envers ceux qui avaient besoin de lui.
§ 42Parmi ses lois, il en estimait une plus que les autres, c’est celle où il était permis à chaque citoyen de poursuivre la réparation qui est due d’une offense faite à son voisin ou à tout autre citoyen25.
§ 43Il établit à Athènes le Sénat de l’Aréopage composé de ceux qui y avaient été archontes. Il y établit aussi un Sénat de quatre cents, dans lequel se proposaient les lois nouvelles et où ces quatre cents sénateurs les examinaient avant de les proposer au peuple26.
§ 44Le Sénat de l’Aréopage avait ordre de s’informer et de punir par des amendes ceux qui n’avaient aucun métier et qui ne faisaient rien dans la ville27.
§ 45Solon, pour accoutumer les Athéniens à se passer de lui et à suivre cependant ses lois, quitta Athènes pendant dix ans. Il prit pour prétexte de voyager et de faire la marchandise, mais il alla en Égypte où il vit les plus habiles des philosophes de ce pays-là dans les matières du gouvernement et s’en alla ensuite dans l’île de Cypre où il fonda une ville avec le roi du pays, laquelle le roi nomma Soli, pour faire honneur à Solon28.
§ 46Je comprends que la peine que Solon avait à répondre tous les jours aux objections de ceux qui voulaient changer quelque chose à ses lois lui fit trouver désagréable son séjour à Athènes, mais je m’imagine qu’en demeurant dans cette ville il aurait pu profiter de plusieurs de ces objections pour perfectionner son ouvrage, mais qu’il n’eut pas assez de patience pour sacrifier ses peines à l’augmentation du bonheur de sa patrie ; c’est que la patience du plus vertueux et du plus bienfaisant a ses bornes29.
§ 47On raconte que Solon, étant allé voir Crésus qui l’en avait sollicité, étant arrivé à la cour et voyant plusieurs seigneurs magnifiquement vêtus qui marchaient séparément vers lui avec grand bruit, environnés d’une foule d’esclaves, de gardes et de courtisans, il les prit tous, les uns après les autres, pour Crésus, jusqu’à ce qu’il fut conduit auprès de ce prince, qui, pour se faire voir avec plus de pompe et de majesté, avait ce jour-là sur lui tout ce qu’on peut imaginer de plus précieux et de plus rare.
§ 48Ses habits étaient d’un drap de pourpre de diverses couleurs, brodé d’or, et où la délicatesse de l’art disputait avec la richesse de la matière et où les pierres précieuses étaient semées avec profusion.
§ 49Solon fut longtemps devant lui sans donner aucune des marques d’admiration que Crésus avait attendues, et sans même dire la moindre parole qui sentit la surprise. Au contraire, il fit connaître qu’il méprisait cette vanité, cette fausse gloire, cette gloriole30 comme une petitesse d’esprit et comme une bassesse de courage qui n’estimait beaucoup que ce qui était peu estimable.
§ 50Crésus commanda qu’on lui montrât tous ses trésors, et qu’on lui fit voir la somptuosité et la magnificence de ses appartements et de ses meubles, chose fort inutile. Car pour juger de la personne de Crésus, Solon n’avait pas besoin de voir ses beaux meubles.
§ 51Quand il eut tout vu, on le ramena à Crésus qui lui demanda s’il avait jamais vu d’homme plus heureux que lui. Solon répondit qu’il n’en avait pas vu de plus riche, mais qu’il en avait vu de plus heureux, et que c’était un simple bourgeois d’Athènes nommé Tellus qui avait été un fort homme de bien, qui avait laissé après lui des enfants généralement estimés de tout le monde, et qui après avoir été toute sa vie à couvert de la nécessité était mort en combattant glorieusement pour sa patrie31.
§ 52Crésus le prenait déjà pour un fou et pour un homme grossier de ne pas mesurer le grand bonheur par la grande abondance de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, et de préférer la vie et la mort d’un simple bourgeois à une si grande puissance et à un empire si florissant.
§ 53Il ne laissa pourtant pas de lui demander encore si, après ce Tellus, il avait connu un autre homme dont le bonheur fut égal au sien. « J’ai connu encore, répondit Solon, des personnes plus heureuses : Cléobis et Biton, deux frères qui avaient été durant leur vie un modèle parfait d’amitié fraternelle, et qui avaient eu pour leur mère tant d’amour et de respect, qu’un jour de fête solennelle, comme elle devait aller au temple de Junon, ses bœufs tardant trop à venir, ils se mirent eux-mêmes au joug et traînèrent le char de leur mère qui était ravie et dont tout le monde vantait le bonheur d’avoir porté de tels enfants. Après le sacrifice, ils allèrent se coucher, mais ils ne se relevèrent pas le lendemain, et terminèrent leur vie par une mort douce, tranquille, au milieu d’une très grande gloire qui n’aura point de fin ».
§ 54« Hé quoi, reprit Crésus, transporté de colère, tu ne me compteras donc point parmi les plus heureux ? » Solon qui ne voulait ni le flatter, ni l’aigrir davantage, lui dit avec douceur : « Roi de Lydie, Dieu nous a donné à nous autres Grecs toutes choses dans la médiocrité ; surtout il nous a fait présent d’une sorte de sagesse ferme, mais simple et populaire, qui n’a rien de royal ni d’éclatant et qui, connaissant que la vie des hommes éprouve un nombre infini de vicissitudes et de changements, ne nous permet ni de nous glorifier des biens dont nous jouissons nous-mêmes, ni d’admirer dans les autres une félicité qui peut n’être que très passagère, et n’avoir par conséquent presque rien de réel. Car l’avenir est pour chaque homme un tissu d’accidents tout divers qui ne peuvent être prévus de personne, et celui-là nous paraît seul heureux de qui Dieu a continué la félicité jusqu’au dernier moment de sa vie. Mais pour celui qui vit encore et qui flotte au milieu des écueils sur cette mer orageuse, son bonheur nous paraît aussi incertain et aussi mal assuré que la couronne aux Jeux olympiques pour celui qui combat encore et qui n’a pas encore vaincu ». Solon se retira après ces paroles qui ne firent qu’affliger Crésus sans le corriger32.
§ 55Ésope, celui qui a fait de si belles fables, était alors à la cour où il avait été appelé par Crésus, qui le traitait avec beaucoup d’agréments. Il fut fâché du mauvais accueil que Solon avait reçu de ce prince et lui dit par forme d’avis : « Solon, il faut ou n’approcher point des rois, ou ne leur dire que des choses qui leur soient agréables. Dis plutôt, répondit Solon, qu’il faut, ou ne point approcher d’eux, ou leur dire des choses qui leur soient utiles ». Et cette réponse marque la supériorité de la sagesse de Solon sur celle du fameux Ésope.
§ 56Ainsi Crésus eut toujours depuis beaucoup de mépris pour Solon, jusqu’à ce qu’ayant été défait en bataille par Cyrus, sa ville capitale prise, lui-même fait prisonnier et étant déjà monté, lié et garroté sur le bûcher, où il allait être brûlé au milieu des Perses et à la vue de Cyrus même, il s’écria par trois fois de toute sa force : « Ô Solon, Solon, Solon ».
§ 57Cyrus étonné lui envoya demander quel homme ou quel dieu c’était que Solon, qu’il réclamait seul dans ce malheur inévitable ? Crésus répondit sans rien déguiser : « C’est un des sages de Grèce que j’avais fait venir auprès de moi, non pas pour l’écouter et pour apprendre de lui les choses dont j’avais si grand besoin, mais afin qu’après avoir été le spectateur et le témoin de ma grandeur et de mes richesses il allât remplir la Grèce du bruit de ma félicité. Mais je trouve aujourd’hui ma vie plus malheureuse que je n’ai jamais éprouvé de bonheur dans la jouissance des faveurs de la fortune, au lieu que ses revers me plongent dans des malheurs très réels et dans des calamités très véritables ; et c’est ce que devinait, ce semble, fort bien ce sage grec. Car prévoyant ce qui pouvait m’arriver aujourd’hui sur l’état où je me trouvais alors, d’attendre à juger de ma vie que j’en eusse vu la fin, et de ne pas confondre sottement le présent avec l’avenir dont je n’avais nulle sûreté ».
§ 58Quand on eut fait ce rapport à Cyrus, ce prince beaucoup plus sage que Crésus et qui voyait les paroles de Solon confirmées par ce grand exemple, non seulement délivra son ennemi, mais l’honora pendant qu’il vécut. Ainsi on peut dire que la sagesse de Solon servit en cette occasion à sauver la vie à l’un de ces deux rois et à procurer un grand honneur à l’autre33.
§ 59Pendant son absence, les Athéniens furent presque toujours divisés entre eux. Lycurgue, l’Athénien, était à la tête de ceux de la plaine ; Mégaclès, fils d’Alcméon, était chef de ceux de la côte et Pisistrate avait pris sous sa protection ceux de la montagne, auxquels s’était jointe la multitude des ouvriers d’Athènes qui vivaient de leurs bras et qui en voulaient le plus aux riches34.
§ 60La ville observait cependant en gros les lois de Solon, mais il n’y avait pas un de ses habitants qui ne fut pour la nouveauté et qui ne souhaitât de voir changer la face du gouvernement, non pas dans la vue de rétablir l’égalité, mais dans l’espérance que ce changement les mettrait au dessus de leurs adversaires.
§ 61Les choses étaient en cet état quand Solon y retourna. Il s’attira aussitôt le respect et la vénération de tout le monde, mais, à cause de son grand âge, il n’avait plus la force ni la vivacité nécessaire pour agir et pour parler en public. C’est pourquoi s’abouchant en particulier avec chacun des chefs des trois partis, il tâchait de terminer leurs différends et de les remettre bien ensemble.
§ 62Il espérait même d’abord y réussir, d’autant plus qu’il semblait que Pisistrate goûtait volontiers ses propositions, car Pisistrate était un homme qui avait les manières douces, polies, insinuantes ; il était même secourable envers les pauvres, sage et modéré envers ses ennemis, mais fort ambitieux et savait si bien imiter et contrefaire les bonnes qualités qu’il n’avait pas, qu’on était persuadé qu’elles étaient dans un plus haut degré en lui qu’en ceux qui les avaient naturellement, de sorte qu’on le croyait le plus traitable et le plus honnête de tous les hommes, le plus zélé pour la justice et l’ennemi le plus déclaré de ceux qui voudraient changer l’état présent de la république ou machiner quelques nouveautés. C’est par là qu’il trompait le peuple.
§ 63Mais Solon, qui connaissait le fond de son caractère, eut bientôt découvert le but où il tendait par ses déguisements et par ses artifices. Il ne rompit pourtant pas avec lui, il tâcha seulement de l’adoucir et de le ramener toujours à la raison par ses remontrances. Il disait même souvent en parlant de lui que si on pouvait lui ôter cette ambition démesurée et cette envie effrénée de dominer, il n’y aurait pas d’homme plus vertueux ni un meilleur citoyen dans Athènes35.
§ 64Un jour, Pisistrate, qui s’était un peu blessé lui-même et ensanglanté tout le visage, se fit porter sur la place dans un chariot et excita tellement la populace et les autres citoyens en leur faisant entendre que c’étaient leurs ennemis qui l’avaient mis en cet état, et qu’il était la victime de la république, que la plupart, déjà touchés de pitié, commençaient à témoigner leur indignation par leurs cris, lorsque Solon, s’approchant de Pisistrate, lui dit : « Fils d’Hippocrate, tu représentes mal l’Ulysse d’Homère. Car tu t’es déchiqueté pour tromper les citoyens, et lui, il ne le fit que pour tromper ses ennemis »36. Le tumulte continuait cependant toujours et la populace était prête à prendre les armes, lorsqu’on trouva à propos d’assembler le conseil.
§ 65D’abord, Ariston37 y demanda qu’on accordât cinquante gardes à Pisistrate pour la sûreté de sa personne, mais Solon se levant s’y opposa de toute sa force et dit plusieurs choses qu’il écrivit dans ses vers : « Vous ne regardez qu’aux paroles douces et flatteuses de cet homme qui vous séduit. Chacun de vous en particulier a pour ses propres affaires toute la finesse du renard, et tous ensemble vous n’êtes que des têtes sans cervelle, gens stupides et grossiers ».
§ 66Mais voyant que tous les pauvres prenaient le parti de Pisistrate et faisaient grand bruit, et que les riches se retiraient saisis de crainte, il sortit de l’assemblée en disant qu’il avait montré plus de sens que les premiers qui ne connaissaient pas les menées de Pisistrate, et plus de courage que les derniers qui, les connaissant, n’avaient pas eu la force de lui résister et de s’opposer à sa tyrannie en s’opposant à l’établissement de sa garde.
§ 67Le peuple ayant donc autorisé la proposition d’Ariston, il ne s’amusa pas à disputer sur le nombre des gardes, il lui en laissa tranquillement prendre à ses gages tant qu’il voulut, et tant qu’enfin il se rendit maître de la citadelle, et ce fut alors que la ville se trouva fort étonnée et fort troublée de se voir ainsi assujettie.
§ 68Mégaclès s’enfuit sur l’heure avec les autres Alcméonides. Pour Solon, quoiqu’il fût déjà fort vieux et qu’il n’eût personne qui le secondât, il ne laissa pas d’aller sur la place et de parler aux citoyens pour leur reprocher leur lâcheté et leur imprudence, et pour les exhorter et les encourager à ne pas abandonner leur liberté. Il leur dit en cette occasion ce mot qui a été depuis si célèbre : « Avant ce jour, il était plus facile d’étouffer la tyrannie encore naissante, et présentement qu’elle est formée et établie, il est plus honnête et plus glorieux de l’abolir ». Mais voyant que la peur empêchait tout le monde de l’entendre, il se retira dans sa maison, prit ses armes, les jeta dans la rue, en disant : « J’ai défendu autant que j’ai pu les lois et ma patrie », et se tint en repos.
§ 69Ses amis lui conseillaient de prendre la fuite, il ne voulut pas seulement les écouter, et il demeura chez lui à faire des vers pour reprocher aux Athéniens leurs fautes : « Si vous vous êtes attiré cette calamité par votre peu de courage, leur disait-il, ne vous en prenez point aux dieux, c’est vous-mêmes qui avez élevé vos tyrans en leur donnant des gardes, et c’est ce qui vous a fait tomber dans cet esclavage si honteux »38.
§ 70Ceux qui l’entendaient ne cessaient de l’avertir que le tyran le ferait mourir s’il venait à apprendre qu’il tînt ces discours, et lui demandaient sur quoi il se fiait pour parler avec tant d’audace et de témérité. Il leur répondit : « Sur ma vieillesse ». Mais Pisistrate, après avoir tout soumis, sut si bien l’adoucir en lui témoignant beaucoup de bienveillance, en lui faisant toute sorte d’honneurs, en l’appelant souvent près de sa personne et en suivant ses avis, que Solon à la fin devint son conseil, et approuvait la plupart des choses qu’il faisait, et exécutait celles qui méritaient d’être exécutées.
§ 71Aussi Pisistrate observait-il presque toutes les lois de Solon et les faisait observer à ses amis, jusque-là même qu’ayant été accusé d’un meurtre devant la cour de l’Aréopage, quoiqu’il fut le maître absolu dans la ville, il se présenta modestement pour se défendre et pour se justifier. Mais l’accusateur abandonna sa poursuite, et Solon, voyant qu’il gouvernait selon les lois de la justice, le loua comme bon roi, mais n’approuva jamais qu’une royauté juste et personnelle.
§ 72Pisistrate fit aussi plusieurs lois et entre autres celle-ci : que ceux qui auraient été estropiés à la guerre seraient nourris aux dépens du public. Héraclide dit pourtant que Solon avait déjà fait ordonner la même chose en faveur de Thersippe, et que Pisistrate ne fit que la renouveler et la rendre générale. Théophraste raconte encore que la loi contre les paresseux n’était pas de Solon mais de Pisistrate, qui rendit par ce moyen la ville plus paisible et la campagne mieux cultivée39.
§ 73Pour Solon, après avoir commencé d’écrire en vers l’histoire ou plutôt la fable de l’île Atlantique qu’il avait apprise des sages de la ville de Saïs en Égypte et qui concernait particulièrement le gouvernement des Athéniens, il s’en lassa tout d’un coup, non pas, comme dit Platon40, à cause de ses autres occupations, mais plutôt parce qu’il était affaibli par la vieillesse et que ce long travail lui fit peur, il ne songea qu’à jouir de sa tranquillité. « Je vieillis, dit-il, en apprenant toujours. Je ne fais plus la cour qu’à Vénus, à Bacchus et aux Muses qui sont les seules sources de tous les plaisirs des mortels ».
§ 74Platon s’empara dans la suite de cette île Atlantique, comme d’une belle terre abandonnée et qui lui appartenait en quelque manière à cause de sa parenté avec Solon, et se piquant de l’achever et de l’embellir, y fit une entrée superbe, une enceinte magnifique et des cours d’une singulière beauté41. Il n’y a ni histoire, ni fable, ni œuvre poétique qui soit si magnifiquement ornée, mais parce qu’il commença cette histoire trop tard, il mourut avant que de l’achever, laissant à ses lecteurs un regret d’autant plus sensible pour ce qui manque à cet ouvrage, que le peu qu’ils en ont leur fait un très grand plaisir. Car comme dans Athènes le temple de Jupiter olympien est le seul qui n’est pas fini, tout de même la sagesse de Platon, parmi tant d’autres beaux écrits qui en sont sortis, n’a laissé d’imparfait que le seul discours sur l’île Atlantique42.
§ 75Solon vécut encore plusieurs années après que Pisistrate son cousin se fût emparé du gouvernement, et passa ses jours fort tranquillement, occupé à concilier les différends de ses concitoyens, à louer ce qui était louable dans le gouvernement de Pisistrate, à justifier plusieurs fautes par la liaison qu’elles avaient avec de grands avantages, et à excuser ainsi ou à diminuer les fautes qui pouvaient être diminuées par la considération des biens qu’il procurait à la république. C’est qu’il avait pour maxime qu’un bon citoyen doit travailler à rendre le gouvernement public le moins fâcheux et le plus agréable qu’il est possible à ceux qui sont gouvernés43.
COMPARAISON DE LYCURGUE AVEC SOLON
§ 76Ces deux hommes étaient à peu près contemporains. Lycurgue un peu plus âgé, de sorte que Solon a pu profiter des lumières de Lycurgue, mais ils bâtissaient leurs républiques sur des fondements fort différents. Lycurgue bâtissait sur l’égalité de revenus entre les citoyens et par conséquent sur une sorte de pauvreté volontaire, et sur les qualités les plus honorables, telles qu’étaient la constance dans la patience, le courage supérieur, la force et l’agilité du corps supérieure. Voilà où tendaient les exercices de l’éducation de la jeunesse. Il ne paraît pas qu’il fit grand cas de la supériorité des lumières de l’esprit : aussi les jeunes gens n’avaient-ils que peu ou point d’exercices de l’esprit, et cela pouvait suffire pour résister et pour vaincre des républiques à peu près semblables, mais non pas pour résister à une république, à un souverain dix fois plus puissant.
§ 77Les hommes de son temps étaient tellement accoutumés à abuser de leurs richesses, ils étaient tous si injustes et si peu bienfaisants qu’il crut qu’il était plus court et plus sage pour vivre plus heureux, de vivre de peu et de s’accoutumer au travail et à se passer de peu, que de se livrer à amasser de nouveaux revenus pour avoir de nouvelles commodités.
§ 78Je sais bien qu’il était fort honorable pour celui qui avait hérité de vivre pauvrement, comme si son revenu n’était pas augmenté de moitié, et de donner son superflu aux pauvres qui avaient eu des malheurs ; mais il était difficile que tous les habitants aimassent mieux tout le long du jour le plaisir de donner et d’être honoré, que le plaisir de goûter les commodités des richesses.
§ 79Il fallait que les habitants plus riches que les autres fussent toujours en combat avec eux-mêmes pour résister aux commodités qui se présentaient à eux, pour avoir toujours l’honneur de conserver toujours cette précieuse égalité, et pour éviter la honte de goûter plus de commodités et de petits plaisirs que leurs concitoyens ; et c’est un phénomène extraordinaire que Lacédémone ait subsisté trois ou quatre générations en suivant les lois de Lycurgue.
§ 80À l’égard de Solon, il est vrai qu’il faisait cas de la pauvreté volontaire, mais il croyait que l’on pouvait et que l’on devait rechercher les richesses par le travail et par le commerce, et que pour faire vivre les habitants d’une ville dans les richesses, et cependant plus heureusement que dans la pauvreté, ils n’avaient besoin que de bonnes lois bien observées, et ces bonnes lois ne sont que la pratique des quatre vertus principales, la tempérance dans les plaisirs, la prudence dans le choix des meilleurs partis, et surtout la pratique perpétuelle de la justice, pour ne faire rien contre un autre que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, et la pratique de la bienfaisance, en faisant tous les jours quelque chose pour les autres comme vous voudriez qu’ils fissent pour vous44.
§ 81Solon, pour faire régner la justice, ne songea qu’à établir des lois qui pussent la faire connaître presque à tout le monde dans chaque procès, et des juges qui, autorisés par la force de l’État, eussent le pouvoir de la faire observer par les injustes.
§ 82Ce tribunal de l’Aréopage était d’autant moins suspect de faire des injustices qu’il était composé de ceux qui avaient eu assez bonne réputation de capacité et de probité pour avoir été élus archontes par la pluralité des voix des citoyens.
§ 83Je croirais volontiers Lycurgue plus courageux et en un sens plus vertueux que Solon, mais je croirais Solon plus humain, plus indulgent, d’une humeur plus douce et plus sociable que Lycurgue, tous deux d’un esprit égal, mais Lycurgue plus estimable, et Solon plus aimable.