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RÉFLEXIONS SUR LA VIE DE SOCRATE ET DE POMPONIUS ATTICUS [•]
DEUX DES HOMMES LES PLUS SAGES ET LES PLUS HEUREUX DE L’ANTIQUITÉ

DISCOURS PRÉLIMINAIRE1

§ 1

Les hommes n’agissent, durant leur vie, que pour diminuer leurs maux, ou pour augmenter leurs biens.

§ 2

La crainte de la douleur, le désir du plaisir, voilà le seul ressort de toutes les actions des hommes.

§ 3

Chacun, pour augmenter son bonheur, prend différentes voies. Les uns soupirent après les emplois publics, les autres prennent la voie du commerce, d’autres la voie des armes, d’autres l’état ecclésiastique, d’autres prennent des charges à la cour. Les uns veulent vivre libres du soin du ménage ; d’autres veulent une femme et des enfants ; d’autres se contentent de la vie molle et paresseuse, et aiment mieux moins de plaisirs fort sensibles ; les autres aiment mieux plus souffrir, et sentir plus de plaisirs et plus grands. Les paresseux mettent une partie de leur bonheur à éviter les peines, leur vie approche un peu du sommeil, où l’on ne sent point de mal. Les tempéraments actifs sont pour ainsi dire plus vivants, et sont aussi, ou plus nuisibles, ou plus utiles à la société, que les paresseux.

§ 4

Je ne parle point à ceux qui cherchent la vie heureuse dans les emplois publics, j’en parlerai peut-être ailleurs. Je me borne ici à examiner la manière de se rendre des plus heureux dans la vie privée, dans la condition de ceux qui aiment mieux être gouvernés que de gouverner, et cela parce que c’est la vie la plus commune.

§ 5

Prétendre que la vie d’un homme peut être tellement heureuse qu’il n’y ait jamais rien à souffrir, ni du côté des sens, ni du côté de l’esprit, c’est une prétention chimérique.

§ 6

Le bonheur suprême, le souverain bonheur, la plus grande félicité de cette vie ne peut donc jamais supposer qu’un homme n’aura jamais rien à souffrir, mais seulement qu’il aura moins à souffrir que ses pareils, et qu’il goûtera plus de plaisirs, et qu’il les goûtera d’une manière plus sensible qu’eux. Ainsi l’on peut dire que nul siècle, nulle nation, nulle condition n’a jamais vu un homme exempt de toute souffrance ; mais que chaque condition, dans chaque royaume, dans chaque canton, a son premier heureux, son modèle de bonheur. Celui-là souffre moins de douleurs, moins de peines, et goûte plus de plaisirs et plus longtemps qu’aucun autre de sa condition, plus de jours remplis de divers sentiments agréables, et moins de choses désagréables à souffrir. Voilà le degré où le sage doit se borner, à l’égard du bonheur de cette vie. Une vie longue uniquement composée de jours tous remplis de grands plaisirs sans avoir rien à souffrir est une pure chimère, qui par la nature du plaisir même est absolument impossible.

§ 7

C’est que le plaisir ne se fait sentir que par la nouveauté ou la renouveauté des objets, et par la disposition nouvelle ou renouvelée de nos organes [•].

§ 8

La longue uniformité diminue et anéantit nos plaisirs.

§ 9

Outre la nouveauté, les plaisirs ne sont grands qu’à proportion qu’ils ont été longtemps et fortement désirés. Or ces désirs vifs et longs sont des peines vives et longues.

§ 10

Les réflexions que l’on fait sur la vie des hommes illustres ont cela de particulier, c’est qu’elles sont à la portée de beaucoup plus de lecteurs, elles sont beaucoup plus intéressantes, et infiniment plus utiles, que la plupart de celles que l’on peut faire sur des sujets de morale et de conduite spéculative, qui ne sont point attachés à un objet particulier : et voilà pourquoi j’estime beaucoup davantage la morale historique de M. Rollin que la morale abstraite et métaphysique de Sénèque et de nos moralistes modernes2.

§ 11

Nous voyons dans les écrits qui nous restent sur la vie des hommes illustres que [•] l’on s’est bien plus appliqué à nous peindre leur valeur, leur modération, leur prudence, leur habileté dans les affaires, leurs talents, leur génie pour la guerre, leur éloquence, leur crédit sur les esprits, leur puissance sur les peuples, qu’à nous représenter naïvement le fruit qu’ils ont tiré de leur fortune, de leur condition et de leurs qualités personnelles pour augmenter le bonheur de leur vie. Aussi en lisant les actions et les entreprises des hommes illustres, nous apprenons bien plus les moyens de faire du bruit comme eux dans le monde qu’à y vivre plus vertueux et plus heureux.

§ 12

Nous voyons assez l’idée que l’on avait de leur mérite et de leur puissance ; nous ne voyons jamais assez exactement l’idée que l’on avait de la grandeur de leur bonheur, et de combien ils étaient plus heureux que leurs contemporains, soit de même condition, soit de condition différente. Or nous verrons tout à l’heure combien la différence qu’il y a entre les conditions basses et pauvres, et les conditions élevées et riches, apporte peu de différence réelle entre le bonheur et le malheur des hommes.

§ 13

On nous a marqué soigneusement les plans des entreprises dont les hommes illustres sont venus à bout, rarement le plan de félicité qu’ils s’étaient proposé, et moins encore le degré de bonheur où ils sont arrivés par leurs travaux ; et cependant c’était ce plan de félicité qui était la véritable clef du chiffre de leur conduite, l’unique ressort de leurs actions, et ce qui pouvait donner une entière connaissance des moyens dont ils s’étaient servis pour passer leurs pareils en bonheur. C’était ce qui méritait le plus l’attention du lecteur, et ce qui pouvait le plus le porter à suivre leurs traces, sur ce qui leur avait le mieux réussi.

§ 14

Ce qui est de plus éclatant dans les emplois n’est pas toujours ce qui cause à l’esprit plus de tranquillité, plus de joie, plus de plaisirs purs et délicats. C’est souvent dans la vie de citoyen particulier que l’on reçoit les plus fréquentes et les plus solides satisfactions, et c’est ces vies de particuliers que les historiens ont presque toujours négligé d’écrire avec un peu de soin. Apparemment que ces historiens n’avaient ni assez de sagesse pour en voir l’importance, ni assez d’esprit pour nous dire ce qui pouvait nous être utile.

§ 15

Enfin il est aisé de voir qu’en nous peignant les hommes célèbres, ils ont plus visé à nous les représenter grands et dignes d’admiration que sages et dignes d’envie : et en cela ils ont plus désiré de célébrer la mémoire des morts que d’augmenter le bonheur des vivants.

§ 16

Il serait à désirer que ceux qui écrivent la vie de ces conquérants, de ces hommes qui ont fait dans le monde beaucoup plus de bruit que les autres, voulussent plus s’attacher à découvrir le point de bon esprit, et le point de bonheur où ils ont atteint, et à rechercher les causes de la grandeur de leur fortune. C’est que chacun est curieux de savoir si effectivement il y a plus de bonheur à attendre de la patience, de l’application et de la vertu que des richesses, de la faveur et de la fortune.

§ 17

Deux hommes dans l’Antiquité ont particulièrement attiré mon attention par leur bon esprit, et par la conduite sage qu’ils ont tenue pour se rendre plus heureux que leurs pareils : Socrate chez les Grecs, Pomponius Atticus quatre cents ans après chez les Romains. Le Grec d’une condition pauvre et très commune, le Romain très riche et d’une condition distinguée.

§ 18

Tous deux, dans une condition privée, ont commencé par chercher à mener une vie heureuse ; ensuite, pour y parvenir, ils ont mis en œuvre les qualités qui ont fait leur mérite et leur réputation ; j’en userai de même dans mon ouvrage. Je suivrai, dans ma peinture, cet ordre naturel qu’ils ont suivi dans leur conduite ; je dirai les plans de félicité qu’ils se sont faits, et la manière dont ils les ont exécutés.

§ 19

Cette étude m’a plu, elle m’a paru utile. Et qu’y a-t-il après tout de plus utile que d’étudier la sagesse dans les plus sages, et de voir en eux, comme dans un tableau, ce que peut pour la félicité le bon usage de la raison ?

§ 20

Il me semble que l’on ne sort guère de l’étude du caractère des grands hommes que plus calme, plus fort, et si je l’ose dire plus grand, plus indépendant, plus estimable, que l’on n’était : on y respire un air sain, qui donne à l’âme [•] le calme désirable, et cette précieuse tranquillité qui est la base du bonheur.

§ 21

Les plaisirs innocents, simples et naturels, qui sont les délices des âmes saines, se présentent en vain aux hommes agités de la fièvre des passions, ils n’y font nulle attention : ce sont des espèces de fous, de forcenés, qui ne sont occupés que de ce qu’ils souffrent, et qui ne soupirent qu’après la fin de leurs souffrances ; et comme ils ont toujours quelque place plus élevée, quelque degré de pouvoir à désirer avec violence, ils ont toujours quelque chose à souffrir.

§ 22

Ce ne sont point ici des spéculations abstraites sur la morale, qui, faute d’être attachées à un objet déterminé, font marcher le lecteur vers la vérité par un chemin escarpé dans un pays inconnu, et laissent toujours une espèce de crainte de tomber dans l’erreur et dans l’illusion. Ce ne sont point ici de ces raisonnements métaphysiques qui, après avoir fatigué l’esprit par trop d’attention, sortent bientôt après de la mémoire, parce qu’ils ne se trouvent liés à aucunes images sensibles et particulières qui les y puissent retenir.

§ 23

Ce sont ici à la vérité des réflexions, plutôt qu’une simple narration d’événements ; mais comme elles sont attachées à des faits particuliers, à des hommes que l’on prend plaisir à se représenter, cela fait que la vérité s’en fait sentir à ceux mêmes qui n’ont nulle habitude à méditer ; cela fait qu’elles entrent plus facilement dans l’esprit, par le secours de l’imagination ; cela fait que l’unité de l’objet les tient plus liées ensemble, qu’elles s’en soutiennent mieux les unes les autres, et qu’outre leur beauté particulière, elles ont encore la beauté du tout ensemble, et qu’elles peuvent faire sur l’esprit des lecteurs une impression plus vive, plus durable, et par conséquent plus utile.

§ 24

Dans les histoires vraies qui sont écrites sensément, nous puisons sans y penser des maximes importantes qui nous servent tous les jours, ou de préservatifs, ou de remèdes contre les malheurs où nous sommes sujets ; nous nous formons nous-mêmes des règles, qui nous conduisent à faire de notre condition le meilleur usage que nous en puissions faire pour augmenter notre bonheur.

§ 25

Tout [•] a été tenté par les Anciens pour se rendre plus heureux que leurs pareils : il n’est question que de les étudier, et de voir la conduite qu’ils ont tenue, le succès de leurs desseins, et le fruit des maximes qu’ils ont suivies.

§ 26

Plusieurs grands hommes ont écrit de la vie heureuse3. J’écris sur le même sujet, mais d’une manière différente. Je veux des exemples, et des exemples vrais. Je veux des réflexions, et des réflexions qui naissent des exemples. Il faut de l’histoire, car il faut plaire ; mais il faut que l’histoire soit utile, et qu’elle soit par conséquent comme le bloc de marbre qui reçoive sa plus belle forme de la justesse et de l’étendue des réflexions4.

§ 27

S’il est vrai que l’on ne saurait en trop de manières intéresser les hommes à suivre des maximes raisonnables, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que les petits ouvrages faits sur le plan qu’est fait celui-ci, où l’on voit que la vraie habileté et les sources du bonheur de toutes les conditions se trouvent uniquement dans [•] la pratique de la justice et de la bienfaisance, seraient les plus propres de tous à donner aux lecteurs de l’estime et du goût pour une conduite sensée et vertueuse ; et j’ose dire que regarder de ce point de vue les plus belles actions, les mœurs et la sagesse des Anciens, c’est tirer de leurs exemples et de leurs écrits la plus grande utilité que nous puissions en tirer.

§ 28

Il y a des vertus qui nous regardent nous seuls, qui ne visent qu’à notre propre bonheur, sans aucun égard au bonheur des autres : telle est la tempérance dans notre régime, et la prudence dans nos affaires. Il y en a d’autres qui visent à la vérité à l’augmentation de notre propre bonheur, mais c’est une sorte de bonheur qui nous doit revenir comme par réflexion du bonheur que nous procurons aux autres : telle est l’observation de la justice dans le commerce de la vie, telle est la bienfaisance, telle est surtout la patience [•] dans les injures, qui fait la plus grande partie de la bienfaisance ; car c’est faire du bien que de pardonner aux autres, les offenses que nous en recevons.

§ 29

Le juste rend exactement tout ce qu’il doit, et ne demande jamais rien au-delà de ce qui lui est dû. Il ne donne jamais aucun sujet de se plaindre ; et c’est un grand article pour éviter les désagréments de la société, parce que l’on rencontre souvent des gens injustes dans leurs prétentions.

§ 30

Le bon, ou le bienfaisant, va plus loin que le juste. Il donne du sien, de l’aveu même de ceux à qui il donne ; comme indulgent, comme patient, il demande moins qu’il ne lui est dû, de l’aveu même de ceux qui lui doivent ; non seulement il n’y a rien à perdre dans son commerce, mais chacun sent qu’il n’y a qu’à gagner ; il est ravi de pouvoir penser avec vérité qu’il fait plus pour ses parents, pour ses amis, pour sa patrie, pour sa femme, pour ses enfants, pour ses domestiques, pour ses voisins, et pour chacun des autres hommes, qu’ils ne font pour lui5.

§ 31

Plût à Dieu que Plutarque, dans ses vies et dans les comparaisons de ses hommes illustres, eût suivi un plan semblable à celui-ci ; et qu’il eût toujours constamment considéré les hommes par les côtés de leurs bonheurs et de leurs malheurs, par les côtés de leur raison, et de leurs passions qui les rendent fous, par les bons et les mauvais partis qu’ils ont pris [•] ! Mais ce qu’il n’a pas fait, d’autres pourront un jour l’exécuter [*]6.

§ 32

Il manquait alors un haut degré à la raison humaine pour nous consoler dans nos malheurs, dans les temps de dégoût, d’ennui, de chagrin, d’affliction, et par conséquent pour nous rendre la vie incomparablement plus heureuse. C’était une connaissance certaine de la toute-puissance, de la justice et de la bienfaisance infinie de Dieu, de la durée éternelle de notre esprit, et par conséquent [•] de l’espérance bien fondée d’une vie heureuse pour ceux qui auraient été plus ressemblants à l’Être parfait par la bienfaisance.

§ 33

Ils avaient aperçu quelque chose de ces vérités, mais fort obscurément, et comme au travers d’un nuage épais. Ainsi il n’était pas fort étonnant qu’ils tirassent peu de secours pour [•] leur bonheur de la faculté que nous avons de sentir beaucoup de plaisir par de grandes et de belles espérances.

§ 34

Il semble qu’il n’était pas difficile à Socrate de faire les mêmes méditations que Descartes fit plus de deux mille ans après, pour découvrir qu’aucune portion de matière, ni grande ni petite, ni solide ni liquide, ni ronde ni carrée, ni molle ni dure, ni en mouvement ni en repos, ni enfermée dans des canaux ni hors des canaux, ni opaque ni transparente, ni chair ni os, ni grossière ni déliée, ni trouée et poreuse ni non poreuse, ni divisible ni indivisible, ni feu, ni terre, ni air, ni eau, n’était capable ni de sentir la représentation d’aucune portion de matière, ni de sentir la douleur d’une brûlure, ni d’une piqûre, ni d’une égratignure, ni d’amertume, ni de chagrin, ni de crainte ; ni de sentir le plaisir des différents goûts, ni d’aucun chatouillement, ni le plaisir de l’admiration, ni le plaisir de l’espérance7.

§ 35

Il lui eût été facile de conclure qu’il y avait donc dans notre moi quelque autre chose que la matière qui sentait, que c’était par conséquent une substance qui sent, très distincte et très différente de cette machine pleine de canaux, pleine de liqueurs, qui fait une seconde substance dont est composé ce même moi.

§ 36

Comme il savait que les parties de nos corps ne périssent point, mais qu’après notre mort elles subsistent toutes et toujours dans le monde, mais que les unes s’échappent dans l’air, et que les autres deviennent des parties d’eau ou de terre : il ne devait pas attribuer une moindre durée à un esprit indivisible, à une substance qui est incomparablement plus parfaite qu’aucune portion de matière qui ne sent rien, et qui ne pense à rien.

§ 37

Ainsi la simple raison pouvait lui démontrer, comme à Descartes, l’immortalité de notre âme. Or Dieu sait quelles importantes conséquences il est facile d’en tirer, et entre autres l’espérance bien fondée d’une seconde vie éternelle et heureuse, destinée aux plus vertueux, à ceux qui ressemblaient le plus à [•] Dieu en perfections, et surtout en bienfaisance envers tout le monde. Voilà ce que les sages d’aujourd’hui tiennent de la raison, et ce que les ignorants de notre temps tiennent de la foi [•] des Écritures révélées et de la Tradition.

§ 38

Mais cette espérance forte et active, si importante à l’augmentation du bonheur même de cette vie, Socrate et Atticus en ont été privés ; aussi leur bonheur n’est-il pas comparable [•] au nôtre ; mais avec le secours de leur sagesse, ils ont été des plus heureux d’entre leurs contemporains, et c’est ce que nous allons examiner, pour profiter nous-mêmes d’une partie de leur sagesse, et même de leurs fautes.

SOCRATE

§ 39

Socrate8 vivait il y a environ deux mille deux cents ans parmi les Grecs, à peu près en même temps que Confucius, le Socrate des Chinois9. Il était fils d’un pauvre sculpteur [•], quelques-uns disent d’un potier, ou plutôt d’un sculpteur en terre, d’un faubourg d’Athènes ; sa mère était sage-femme. Il apprit dans la boutique le métier de son père ; mais comme il avait l’esprit naturellement vif et curieux, il entendait quelquefois des discours publics de certains savants illustres, tantôt sur diverses parties de la philosophie, tantôt sur l’éloquence qui était alors l’art le plus estimé, et il les entendait avec beaucoup [•] d’attention. Le plaisir qu’il ressentait à mesure que son esprit se trouvait éclairé de nouvelles lumières lui donnait un empressement inconcevable pour aller écouter ceux qui avaient le plus de réputation.

§ 40

Il eût bien voulu se trouver plus souvent à ces discours, et en raisonner quelque temps avec quelques-uns des auditeurs ; mais il était rappelé à son travail, et par ses parents, et par la nécessité où il était de gagner de quoi subsister.

§ 41

Il est vrai qu’il avait des avantages considérables, que n’avaient point les enfants des riches citoyens. L’un, que revenant à ces discours avec une soif d’apprendre, augmentée par l’attente de plusieurs jours, il apportait une tout autre attention que ceux qui avaient la liberté de les entendre tous les jours, et pénétrait par conséquent bien mieux le sens du discours de celui qui parlait. L’autre, que de retour chez lui, avec le secours d’une bonne mémoire, les pensées et les raisonnements de ces savants lui revenaient à l’esprit durant la journée, et même pendant son travail : ce qui lui donnait le loisir de remâcher pour ainsi dire, de digérer et de se rendre propre, par la méditation et par différentes applications, tout ce qu’il avait trouvé de bon et de vrai dans leurs discours.

§ 42

Avec cette sorte d’étude, et presque sans rien lire, il fit en peu d’années un progrès dont lui-même ne connaissait pas l’étendue ; et ce qu’il n’avait fait que [•] pour son seul plaisir ne laissa pas d’être dans la suite la cause de sa fortune. Car j’appelle fortune pour un artisan un petit revenu qui, le dispensant de travailler pour subsister, lui donne le [•] loisir nécessaire pour cultiver sa raison, et la raison des autres ; et de quoi vivre sans inquiétude, et plus commodément qu’il n’eût fait de son travail même.

§ 43

Voici comment [•] la chose se passa. Criton, riche citoyen d’Athènes, jeune homme d’esprit qui aimait les sciences et les beaux-arts, entra un jour par hasard pour éviter la pluie dans la boutique de Socrate, et s’arrêta à le voir travailler [•]. Il se mit à lui faire des questions sur son métier, auxquelles Socrate satisfit d’une manière à faire apercevoir qu’il avait plus [•] de connaissance que les gens de sa profession. Ses réponses lui attirèrent de nouvelles questions sur de nouvelles matières. Criton, surpris de la profondeur, de la netteté et de la vivacité de cet esprit, prenait un fort grand plaisir à l’entendre, il voulut dès lors être de ses amis ; il le venait voir souvent ; et quelque temps après, fâché de voir un homme de ce mérite assujetti à travailler pour subsister, il lui fit une donation, avec laquelle Socrate fut désormais entièrement maître de son loisir, et en état de cultiver son esprit par la lecture et par le commerce des gens d’esprit et des savants10.

§ 44

Il avait environ vingt-cinq à trente ans, lorsque ce changement arriva dans sa fortune ; il quitta donc [•] le métier de sculpteur, ou du moins il ne travailla plus que pour son plaisir ; et l’on ne fait mention d’aucun de ses ouvrages, si ce n’est des trois Grâces que l’on voyait encore longtemps après sa mort, derrière les murailles du château d’Athènes11.

§ 45

Son premier plan de félicité fut d’imaginer qu’il allait enfin satisfaire, tranquillement et à loisir, la grande inclination et la merveilleuse avidité qu’il avait pour les sciences : car il regardait encore alors avec admiration les savants illustres, et bornait son bonheur à jouir un jour de la même considération dont ils jouissaient ; il ne voyait rien de plus flatteur que la grande réputation que donnait l’éloquence [•] ; il croyait qu’il n’y avait rien de plus désirable que d’y parvenir.

§ 46

Il prenait aussi un plaisir infini à découvrir les causes de quelques phénomènes de la nature, qui lui paraissaient auparavant ou inexplicables, ou prodigieux. Il voyait dans les météores, dans les plantes, dans les animaux, dans les minéraux, dans le prodigieux éloignement des astres, et dans la régularité de leurs mouvements, un champ immense de choses curieuses à connaître. Voilà ce qui le détermina à se jeter, avec toute l’ardeur de la jeunesse, dans ces sortes de connaissances12. Il suivit donc avec grand soin les orateurs célèbres, les professeurs qui faisaient des leçons d’éloquence, et les plus fameux physiciens et astronomes de ce temps-là.

§ 47

Socrate passa ainsi quelques années de sa vie très agréablement, tandis qu’il apprenait avec facilité et en peu de temps ce qui avait été découvert avant lui avec peine durant plusieurs siècles ; mais quand il en sut autant que ses maîtres, et qu’il sentit la peine qu’il y avait à pénétrer plus loin qu’eux, il commença à comparer les sciences entre elles, par rapport à l’augmentation de son bonheur, et du bonheur de ses citoyens ; et il s’aperçut enfin qu’il s’était trompé en deux choses, dans son plan de félicité. La première, en s’imaginant qu’il satisferait toujours avec la même facilité le goût qu’il avait pour les nouvelles vérités. La seconde, en se persuadant qu’il suffisait d’être plus savant physicien, et plus éloquent que les autres, pour être plus heureux.

§ 48

Ce qui commença à le désabuser, c’est qu’en voyant de plus près ces hommes illustres pour l’éloquence, et pour la connaissance des causes naturelles, il vit que leur réputation, et leur considération, était bien moins étendue qu’il ne se l’était imaginé ; et qu’il y avait des gens d’esprit et de considération dans les affaires publiques, et dans le commerce du monde, qui sans être savants ne laissaient pas d’être fort aimés, fort estimés, et en grande considération ; et qui, par leurs talents et par leurs vertus, goûtaient, du moins autant que les gens de lettres, les plaisirs de la gloire. Il remarqua que les savants avaient leurs chagrins, leurs dégoûts, leurs envieux, leurs ennemis ; il les trouva la plupart occupés d’ambition, de jalousie, de haine ; enfin sujets aux mêmes maladies de l’âme et aux mêmes vices, et à peu près aussi mécontents de leur condition que les hommes du commun.

§ 49

Lui-même, parvenu à en savoir autant et plus que ses maîtres, observa que passé un certain point dans les sciences, où l’on trouve le champ de la curiosité défriché par ceux qui nous ont précédés, et que l’on parcourt avec autant de rapidité que de plaisir, parce qu’on le parcourt avec beaucoup de facilité, le reste est plein d’obscurités et de doutes, et si difficile à défricher que souvent la peine de la découverte passe le plaisir qui en revient.

§ 50

Il remarqua, d’un autre côté, que la possession de toutes ces connaissances qu’il avait tant désirées, et qu’il avait acquises avec tant de plaisir, lui était peu à peu devenue presque insensible ; que les sciences ne lui avaient produit de plaisir vif que dans l’acquisition même, et que désormais le plaisir de l’acquisition allait devenir plus rare pour lui : parce que les connaissances qu’il pouvait espérer au-delà de celles des savants de son temps allaient devenir pour lui fort lentes et fort pénibles.

§ 51

Son estime pour les sciences que l’on appelle curieuses commença donc fort à diminuer13 ; et au lieu de les regarder avec la vénération dont il les avait autrefois regardées, il se contenta de les mettre au nombre des autres amusements d’esprit qui sont du goût des honnêtes gens ; et sentit enfin après beaucoup de réflexions que les hommes les plus heureux étaient ceux qui avaient le moins à souffrir des autres, qui étaient les plus patients, et qui en étaient les plus aimés, les plus estimés et les plus recherchés, à cause de la douceur et de l’agrément qu’ils apportaient à leurs amis dans le commerce ordinaire de la vie, et à cause de l’utilité qu’ils apportaient à la république dans les fonctions des emplois publics14.

§ 52

Il vit que pour cet effet il fallait être juste envers tout le monde, et bienfaisant envers le plus grand nombre que l’on pouvait. Il comprit une grande vérité, c’est que chacun devait imputer la plupart des contradictions qu’il rencontrait dans le commerce beaucoup plus à ses défauts, à ses impatiences, à ses petites injustices, et au manque de bienfaisance qu’aux vices et aux défauts de ceux avec qui il avait à vivre.

§ 53

Ainsi il commença à s’examiner avec plus d’attention, sur ce qu’il devait aux autres, sur ce qui lui était dû, et sur ce qu’il pouvait faire de bien et de plaisir à sa femme, à ses enfants, à ses domestiques, à ses amis, à ses voisins, à ses citoyens, et même aux autres hommes.

§ 54

Il étudia [•] avec plus d’attention la science des bonnes mœurs, science beaucoup supérieure à l’éloquence, à la physique et à l’astronomie ; et comme elle regardait la meilleure méthode de contribuer à augmenter en même temps son propre bonheur et le bonheur des autres, il jugea dès lors que cette science était [•] seule digne de son application la plus sérieuse.

§ 55

On pourrait s’étonner comment ayant vu la grande utilité [•] des discours, et des traités de la morale, pour rendre les hommes plus heureux, il ne vit pas encore que des règlements politiques pour récompenser ceux qui auraient plus de vertus, et de plus grands talents utiles à la société, seraient bien plus importants au bonheur de la société que tous ces discours de morale15. Mais les plus grands esprits ont leurs bornes, et ils ne sont effectivement grands que par comparaison aux autres esprits de leur siècle [•].

§ 56

Il tira cependant un grand avantage des sciences qu’il avait étudiées, mais beaucoup moins des matières que l’on y traite, qui par elles-mêmes sont assez peu propres à former un homme sage, que par les habitudes à l’application, et par les méthodes avec lesquelles il les avait étudiées.

§ 57

Rien ne donne tant de force à l’esprit que l’application continuelle, durant plusieurs années. L’attention, et surtout une attention suivie, est à l’esprit ce qu’un long et fréquent exercice est au corps ; ils tirent l’un et l’autre de cette source [•] toute leur force.

§ 58

Or Socrate, avec la vivacité de la jeunesse qui n’entreprend rien qu’avec passion, excité par le plaisir de la curiosité et de la nouveauté, animé de l’amour de la gloire, piqué d’une louable émulation, avait apporté une attention toute particulière à l’étude de ces sciences curieuses, et s’était ainsi rendu l’esprit très étendu, très pénétrant, et tout propre à réussir parfaitement à toutes les choses où il pouvait s’appliquer.

§ 59

 [•]Il faut attendre de sa propre expérience, de la maturité de l’âge, et des occasions diverses du commerce des hommes, les connaissances nécessaires pour juger sainement de ce qui peut le plus contribuer au bonheur ou au malheur de chacun ; mais ce qu’on peut faire de mieux pour devenir plus sage et plus heureux que les autres, c’est en attendant cette maturité d’âge, et cette expérience des choses de la vie, d’acquérir d’un côté de la force et de la pénétration, et de multiplier ses diverses connaissances pour mettre l’esprit en état de choisir celles qui [•] méritent le plus notre attention, telles que sont celles qui regardent les mœurs douces et bienfaisantes.

§ 60

Tout cela se rangea ainsi par hasard, et tout naturellement, dans la vie de Socrate. Il employa toute l’ardeur de la jeunesse à exercer son esprit dans des sciences peu utiles mais difficiles, et il en rapporta un esprit tel qu’il eût pu le souhaiter, pour faire facilement de grands progrès dans la science qui enseigne à se bien conduire [•], et à bien conduire les autres, pour devenir plus heureux.

§ 61

La plus forte inclination de Socrate, la principale source de ses plaisirs [•] et de son bonheur, était d’exceller au-dessus de ses pareils, et d’exceller de beaucoup ; et cette même inclination faisait qu’il ne voulait exceller que dans ce qui était de plus excellent. Il avait beaucoup d’ardeur pour le plaisir de la distinction et de la gloire ; mais dès qu’il connut la différence des diverses espèces de gloire, il ne voulut plus que de la meilleure ; ainsi il n’était pas moins appliqué à bien discerner celle qui était du plus grand prix qu’à trouver les moyens de l’acquérir16.

§ 62

Les autres sortes de plaisirs furent pour lui toute sa vie peu sensibles, en comparaison de celui-là ; et en se livrant dans sa jeunesse à la passion pour la connaissance des causes naturelles et pour l’éloquence, il se livrait bien moins à la curiosité ou au simple désir d’apprendre quelque chose de nouveau qu’au désir qu’il avait d’acquérir par ce moyen un mérite éminent et une réputation distinguée.

§ 63

Ainsi dès qu’il eut reconnu que le mérite d’excellent orateur, d’habile astronome, de grand physicien n’était pas le mérite le plus estimable, et qu’il valait mieux pour soi, et pour les autres, être le plus juste et le plus bienfaisant, et par conséquent le plus patient, il se jeta tout entier dans l’étude et dans la pratique de la vertu ; et ne se soucia plus d’être savant, ni d’être estimé savant que dans la science des mœurs innocentes et vertueuses ; car il n’étudia que superficiellement la politique.

§ 64

Il ne songea plus qu’à avancer tous les jours dans cette science, et à devenir un des plus sages particuliers de son siècle. J’entends ici par le mot de sage : celui qui fait de sa condition tout ce qu’il en peut faire de mieux, soit pour son propre bonheur, soit pour le bonheur des autres ; et [•] ce fut ce qui le détermina à ne plus étudier que la morale.

§ 65

Sa sagesse croissait tous les jours ; et sa réputation, fruit de cette sagesse, croissait à mesure, et lui attirait souvent le plaisir d’être distingué sans crédit par les personnes du plus grand crédit.

§ 66

Il comprit de bonne heure que l’on ne peut chercher la gloire d’un prix médiocre sans perdre de vue et sans négliger celle qui est du plus haut prix ; mais on ne le vit jamais tenté d’acquérir par des emplois publics une nouvelle considération, content de celle que lui pouvait donner sa réputation ; ni d’autre réputation que celle que l’on peut tirer des discours sensés et des actions vertueuses.

§ 67

Il croyait qu’on pouvait être heureux dans toutes les conditions, que chacune a ses plaisirs, qu’il n’était question pour les sentir que d’avoir un esprit sain dans un corps sain, et de suivre la sage nature, qui prend elle-même le soin de nous les diversifier ; et qu’enfin la différence du plus ou du moins de bonheur qui se trouve entre les hommes ne venait pas du plus ou du moins d’élévation des conditions, mais de la manière dont chacun pouvait goûter la sienne, et que cela dépendait seulement de la bonne disposition de l’esprit, c’est-à-dire de la sagesse.

§ 68

Il jugea donc d’abord que sans sortir de sa condition, sans devenir ni plus riche, ni plus puissant par les emplois publics, il pouvait avec une grande application devenir un des plus sages, et par conséquent un des plus heureux hommes du monde, et en état de donner de bons conseils aux autres.

§ 69

Ainsi il se trouva tout d’un coup délivré de la dépendance, ou plutôt de l’esclavage où réduit le désir des places élevées dans la société ; et entièrement exempt des soins des affaires, des inquiétudes et des chagrins qui accompagnent partout ceux qui sont tourmentés de la soif des richesses : maladies fâcheuses et très communes pour acquérir celles qu’on ne possède point, qui sont cause que l’on n’est jamais assez tranquille pour goûter comme il faut celles que l’on possède.

§ 70

Non seulement il ne se donna aucun mouvement pour devenir plus riche, mais ce qui est assez surprenant, c’est qu’il refusa en divers temps des donations qui étaient considérables pour un homme de sa condition. Il faut qu’il ait cru que d’avoir le double, ou le triple du revenu qu’il avait, il n’en serait pas réellement plus heureux, et même qu’il était plus parfait de pouvoir s’en passer. Voici quelles furent les raisons qui le conduisirent à cette opinion, que je regarde comme une des plus importantes de la conduite de la vie.

§ 71

Il voyait que des choses de peu de valeur en elles-mêmes causent un grand plaisir à certaines personnes, tandis que des choses beaucoup meilleures ne causent à d’autres qu’un plaisir très médiocre ; que des viandes mal apprêtées, par exemple, font beaucoup plus de plaisir à un pauvre artisan qui a grand faim, que des mets exquis n’en font à un homme riche qui n’a point d’appétit, et qui est accoutumé tous les jours à faire grande chère.

§ 72

Il avait observé que l’habitude aux meilleures choses en émoussait peu à peu le sentiment, que la privation était nécessaire pour faire durer ce sentiment, et pour le rendre plus vif ; mais qu’il n’est pas toujours en notre pouvoir de nous priver de ces bonnes choses, tant qu’elles sont en notre dépendance ; et de là vient que les plus riches ne sont pas plus sensibles aux agréments ordinaires de leur condition que les moins riches aux agréments de la leur ; ainsi les personnes riches cherchent des plaisirs vifs, et n’en trouvant plus dans leur condition, à cause de l’habitude qui les fait disparaître, sentent vivement l’absence du plaisir, c’est-à-dire l’ennui.

§ 73

Ainsi il arrive que les uns se jettent follement dans des excès qui coûtent cher, et à leur santé, et à leur fortune ; et puis ne songent qu’à devenir plus riches et plus puissants, pour voir de nouveaux plaisirs : comme si dans l’état qu’ils désirent avec tant d’empressement, et qu’ils achètent avec tant de soins et de peines, ils ne devaient pas encore rencontrer cette pernicieuse habitude, qui fait sitôt évanouir les plaisirs que causent les objets qui nous sont trop fréquemment présentés ; et comme si dans ce nouvel état, ils ne devaient pas trouver incessamment de nouveaux désirs : nouveaux hôtes aussi fâcheux que les désirs attachés à l’état qu’ils veulent quitter17.

§ 74

À l’égard des incommodités et des désagréments attachés à chaque condition, il y croyait aussi une espèce d’équité, en ce que d’un côté, dans la condition des pauvres, l’habitude aux incommodités les leur rendait beaucoup moins sensibles ; au lieu que dans la condition des riches, l’habitude aux commodités et aux agréments leur rendait les incommodités de la nature, et les désagréments de la fortune, incomparablement plus sensibles.

§ 75

Ces réflexions qu’il faisait souvent et depuis longtemps, et dont il éprouvait tous les jours la vérité et la réalité, l’avaient enfin amené au point de regarder sans envie, et avec une parfaite indifférence, un état plus riche que le sien, et même de ne pas craindre de devenir plus pauvre.

§ 76

Ce n’est pas qu’il ne sût qu’il y a un intervalle de temps dans le passage de l’état pauvre à l’état riche, qui par sa nouveauté se fait sentir agréablement, et que le sentiment dure quelque temps avant que l’habitude l’ait fait évanouir.

§ 77

Ce n’est pas qu’il ne sût aussi qu’il y a de même un intervalle dans le passage de l’état riche à l’état pauvre, qui par sa nouveauté se fait sentir fort désagréablement, et que le sentiment dure jusqu’à ce que l’habitude l’ait diminué, et enfin anéanti.

§ 78

Mais il voyait qu’en prisant trop les plaisirs ou les déplaisirs de ce passage, on les achetait communément trop cher, et que l’on devenait sujet à une infinité de craintes et d’agitations, qui gâtent extrêmement le reste de la vie ; et comme il voyait plus de grandeur d’âme et de perfection à tirer son bonheur de l’augmentation de sa raison que de l’augmentation de son revenu, il aima mieux suivre la modération, qui tient l’âme saine, libre et courageuse, que de se laisser aller aux désirs de nouvelles richesses, qui ne produisent le plus souvent que plus de penchant à la mollesse et à l’oisiveté.

§ 79

Mais sa grande raison pour aimer mieux son état qu’un état plus riche, c’est qu’il croyait qu’il y avait plus de grandeur et de perfection à pouvoir vivre heureux et content avec peu qu’à vivre également heureux au milieu des plus grandes richesses18. Or il aimait surtout à marcher par les voies les plus parfaites, et il avait un plaisir très sensible, quand il pouvait se rendre témoignage à lui-même, dans les partis qu’il prenait, qu’il ne pouvait rien faire de plus raisonnable et de plus louable que ce qu’il faisait ; et quand il pouvait penser que sur ce qui regarde la vertu, non seulement personne ne le passait, mais que peu de gens pouvaient l’atteindre. C’était là l’ambition propre de Socrate : « Que cet homme, disait-il, soit beaucoup plus riche que moi, pourvu que je sois beaucoup plus juste, et beaucoup plus bienfaisant que lui ».

§ 80

Voici encore un article considérable où Socrate s’éloigna du chemin ordinaire que les hommes du commun prennent pour augmenter leur bonheur.

§ 81

Tous les jeunes gens qui se sentent quelques talents, voyant les respects qu’on rendait aux magistrats ; le pouvoir qu’ils avaient de s’enrichir, et d’enrichir leurs amis et leurs parents ; l’opulence, les commodités, l’abondance dans lesquelles ils vivaient : ces jeunes gens ne pouvaient pas s’empêcher de regarder cet état comme le plus heureux de tous ; et en l’estimant tel, ils pouvaient encore moins s’empêcher de le désirer ardemment, et de faire tous leurs efforts pour y parvenir ; l’opinion populaire, l’exemple, les discours ordinaires, les maximes les plus communes, tout les y portait.

§ 82

Socrate avait couru comme eux la même carrière. Il aurait aspiré aux premières charges de la république, s’il avait été persuadé qu’il suffisait d’avoir du pouvoir pour être estimé des gens de bien ; s’il n’eût fallu pour être utile à ses concitoyens qu’être bon citoyen, et avoir de la capacité pour les affaires publiques. Mais il voyait que pour obtenir alors les emplois, il fallait faire des bassesses, et devenir flatteur des plus puissants.

§ 83

Il savait le prix de la liberté, et qu’il fallait y renoncer, attendu la corruption générale de ceux qui étaient dans des emplois semblables, et sans le concert desquels il ne pouvait presque rien faire pour le bien public ; désespérant d’ailleurs de faire changer de maximes à des gens qui avaient de vieilles habitudes contraires, il ne crut pas pouvoir être assez utile à sa patrie dans les emplois pour lui sacrifier inutilement sa liberté et son loisir ; il crut même qu’il serait plus utile au public, s’il travaillait à former la jeunesse à la vertu, pour faire remplir à l’avenir plus dignement les emplois publics dans la génération suivante19. Cette vue était sage par rapport à ce temps de corruption, et elle s’accommodait fort à son goût, qui était de jouir de sa liberté, et de n’avoir d’occupations utiles à la société que celles qu’il choisissait.

§ 84

Ce qui le confirma dans l’éloignement qu’il avait pour briguer les emplois publics, c’est qu’en examinant de près ces hommes que le peuple prévenu regardait comme les plus heureux, après s’être convaincu que leurs jours n’étaient ni plus exempts de chagrins et d’inquiétudes, ni plus remplis de plaisirs et d’amusements que les siens : santé, tranquillité, liberté, gaieté, comme en tout cela il les passait de beaucoup, il ne regarda jamais la magistrature comme une augmentation de bonheur, telle que la voient ceux qui sont dans l’illusion de l’ambition des places. Ainsi il aima mieux augmenter sa sagesse et son bonheur par ses réflexions que d’augmenter inutilement son crédit par les emplois publics. Il préféra le projet d’être utile par ses maximes, par ses conseils et par sa conversation aux jeunes gens, c’est-à-dire aux magistrats futurs, au projet de travailler sans succès dans la compagnie de magistrats corrompus, qui en dirigeant les affaires publiques ne se soucient que de leurs intérêts particuliers.

§ 85

Apparemment que s’il fût né riche, il ne se serait pas fait pauvre, et qu’il ne se serait pas dépouillé de certains emplois considérables, s’il s’y était trouvé ou porté ou établi par les avantages de la naissance ; mais il pensait que de vouloir changer son état à un autre qui paraissait beaucoup meilleur, il n’y avait qu’à perdre pour lui, en ce que les plaisirs du passage ne valaient pas la servitude, les peines et les soins nécessaires pour arriver à ce changement, et que de condition à condition il n’y avait rien à gagner. Il se tint donc constamment à ce point de félicité, où toujours content de sa condition il n’en souhaita point d’autre. Il fut pourtant élu épistate, qui était ou le premier magistrat, ou l’un des plus considérables magistrats de la république ; mais ce fut à soixante-trois ans, et même cette magistrature ne durait que trois mois20.

§ 86

La principale partie de la science du bonheur, c’est la connaissance de la durée du plaisir et de la douleur. Socrate étudia particulièrement la nature du plaisir et de la peine. L’expérience lui apprit que les choses qui nous causent le plus de plaisir et d’agrément cessent de nous en causer, dès qu’elles se présentent à nous trop longtemps de suite, que l’habitude émousse peu à peu notre sentiment ; que tels que les hommes sont faits, rien ne leur est sensible que ce qui les met dans un état différent de celui où ils étaient ; qu’il faut des objets différents, ou que les mêmes se présentent sous des faces différentes, ou du moins qu’ils ne se présentent que dans des intervalles assez éloignés ; que la nouveauté et la diversité étant les principales sources du plaisir, elles doivent être les bases du bonheur de la vie ; que les objets sont plus ou moins nouveaux, et qu’ils font plus ou moins d’impression sur nous, selon que nous nous sommes plus ou moins accoutumés à eux, ou à d’autres objets qui leur ressemblent ; que la plus grande raison pourquoi la jeunesse est plus sensible aux plaisirs, c’est que les objets qui causent du plaisir, dont le nombre est assez borné, sont bien plus nouveaux aux jeunes gens qu’aux personnes d’un âge plus avancé, et les organes des sens mieux disposés ; enfin que le plus grand secret pour mieux goûter la vie, dans la nécessité où nous sommes de rencontrer souvent les mêmes objets, c’était d’en faire une espèce de cercle le plus étendu que l’on peut, et de les disposer tous de manière qu’ils s’aidassent mutuellement à se faire sentir, soit par leur diversité, soit par des privations interrompues.

§ 87

Aidé de ces considérations, il souffrait avec moins de peine ce qu’il pouvait y avoir d’incommodités dans sa condition : parce qu’il savait que sans ces souffrances, il n’aurait pas si bien goûté le plaisir des commodités. De même, loin de se jeter, comme certains esprits extrêmes, dans une vie particulière retirée et trop uniforme, où bientôt après ils languissent d’ennui, il choisit de mener la vie la plus commune, comme la plus diversifiée, et comme la plus conforme à la nature ; et ce qu’il y ajouta ne fut que pour la diversifier davantage.

§ 88

Il était né assez heureusement pour avoir du goût pour tout ; mais ce qui était de plus heureux en lui, c’était une espèce d’équilibre qui était entre ses goûts, qui faisait qu’il n’était jamais emporté trop violemment d’un même côté : cet équilibre le mettait toujours en état de réparer aisément la perte d’un plaisir par d’autres plaisirs qui se présentaient. Cette multiplicité et cet équilibre de goût le sauvèrent toute sa vie du ridicule des passions, de l’injustice qui les accompagne, et des malheurs qui les suivent ; et quoiqu’il eût beaucoup travaillé à devenir sage, il devait bien plus sa sagesse à cette heureuse naissance, à cet équilibre, et à cette variété de goût, qu’à tout son travail.

§ 89

Une des parties de la vie de Socrate dont j’aurais été plus curieux d’être informé, c’est sa vie domestique, les motifs qui le déterminèrent à se marier, l’habileté avec laquelle il évitait ou adoucissait les petits chagrins et les embarras que donne le détail du ménage, quels étaient les plaisirs et les déplaisirs que lui causaient sa femme et ses enfants, quelle était la manière dont il se gouvernait avec ses parents et avec ses voisins. Car enfin la vie domestique pour les gens qui ne sont ni à l’armée, ni à la cour des princes, ni fort employés pour le public, est plus de la moitié de la vie. C’est donc du domestique, et de la manière dont on s’y conduit, qu’on doit attendre plus de la moitié de son bonheur21 ; mais cette partie de la vie de Socrate nous est assez inconnue, ses amis ne nous en ont conservé que peu de traits.

§ 90

Quoique Socrate eût épousé une femme qui était assez souvent de mauvaise humeur, qui grondait, et qui criaillait sans grand sujet, il ne paraît point qu’il se repentît de l’avoir épousée ; et un jour Alcibiade, témoin de ses criailleries, lui dit : « Que ne la répudiez-vous, que ne la renvoyez-vous chez ses parents ? » Socrate lui dit en riant : « Vos oies ne crient-elles jamais ? - Elles crient assurément, répondit Alcibiade. - Pourquoi donc ne les vendez-vous pas ? dit Socrate. - C’est, répondit Alcibiade, que malgré cette incommodité, il vaut encore mieux en avoir que de n’en avoir pas. - Voilà où j’en suis à l’égard de Xanthippe, dit Socrate ; elle n’est pas toujours de mauvaise humeur, et j’aime encore mieux telle qu’elle est vivre avec elle que de vivre sans elle »22.

§ 91

Les magistrats d’Athènes, après une grande peste, permirent de prendre deux femmes pour repeupler la ville : Socrate en épousa une seconde nommée Myrto, ou Mitro, fille d’Aristide23. Il ne nous reste rien de son caractère, sinon qu’elle était souvent en discorde avec Xanthippe, et que l’exemple et les discours de Socrate ne les guérirent ni l’une ni l’autre de leur impatience.

§ 92

Les petits désagréments domestiques servaient à lui faire mieux goûter les agréments qu’il trouvait dans le monde : de même il se servait utilement des petits désagréments du monde pour mieux goûter les agréments domestiques.

§ 93

Au reste je croirais sans peine que le domestique de Socrate ne lui était pas si agréable que le commerce du monde : la beauté de l’esprit, qui est de si peu d’usage dans le domestique, lui faisait une espèce de revenu journalier de louanges, d’applaudissements et de distinction flatteuse, qui lui laissait beaucoup de goût pour le monde et pour la conversation. Aussi Xénophon, qui était de ses amis particuliers, dit qu’il demeurait peu chez lui24 : il allait dès le matin aux lieux destinés à la promenade, de là il se rendait à la place environ l’heure que l’on s’y assemblait ; c’était là que l’on se trouvait pour parler ou des affaires publiques, ou de nouvelles ; il retournait chez lui, ou chez quelqu’un de ses amis, manger un morceau, et le reste du jour il allait aux endroits où se rencontrait d’ordinaire la meilleure compagnie.

§ 94

Il n’apportait jamais dans la conversation un esprit inquiet, et distrait par des vues qui partagent l’attention, et qui transportent les personnes distraites partout où elles ne sont point, et presque jamais là où elles devraient être. Comme il avait beaucoup d’éloquence naturelle, d’étendue et de pénétration d’esprit, c’était lui qui parlait le plus souvent, et qu’on écoutait le plus volontiers.

§ 95

Il lisait peu, soit parce qu’il avait beaucoup lu dans sa jeunesse, soit parce qu’il n’y avait de son temps que peu de choses à lire, et particulièrement sur la science de la société, pour laquelle seule il avait beaucoup de curiosité.

§ 96

La vivacité de son esprit et l’ardeur de son tempérament ne lui permettaient pas de prendre plaisir à écrire ; mais il aimait à méditer, et pour cela il faisait quelquefois de longues promenades solitaires, où il tournait et retournait à loisir le sujet de sa méditation de tous les côtés, et sans le perdre de vue : c’était là proprement la seule étude qu’il faisait, et c’était aussi de là qu’il tirait la force de son esprit, et cette grande supériorité qu’il avait sur les autres esprits.

§ 97

Il y avait je ne sais quoi d’ardent, et même d’opiniâtre, dans sa manière de méditer ; il ne lâchait jamais prise que son esprit ne fût satisfait, et il était moins aisé à satisfaire qu’un autre. On dit qu’étant à l’armée, il lui arriva de demeurer près de vingt-quatre heures sans s’asseoir, sans se coucher, sans dormir, et sans manger : uniquement occupé à trouver, en se promenant, quelque éclaircissement sur un sujet fort obscur et fort intéressant.

§ 98

Tout le monde n’est pas capable d’une attention si longue et si suivie ; mais aussi il n’y a, à proprement parler, d’esprits excellents que ceux qui en sont capables, et qui par une longue habitude commencée dès la jeunesse en ont acquis la facilité.

§ 99

Les plus grands agréments de la vie de Socrate, ceux qu’il sentait tous les jours, et tout le long du jour, lui vinrent de sa réputation ; aussi devint-elle si grande que l’oracle de la Grèce le plus révéré prononça ce vers célèbre :

§ 100

Socrate est des mortels le meilleur, le plus sage25.

§ 101

Chacun, dans Athènes, se faisait un grand plaisir de l’entendre, et un grand honneur d’être estimé de lui : les plus riches, les magistrats les plus accrédités ou l’aimaient s’ils étaient vertueux, ou le craignaient comme censeur s’ils étaient injustes et corrompus.

§ 102

Athènes avait alors un grand nombre d’habitants. C’était la ville la plus considérable de Grèce, le pays du monde où les hommes de ce siècle-là étaient les plus vaillants, les plus polis, les plus spirituels et les plus savants. Ainsi il n’est pas surprenant qu’un homme fort sensible à la gloire, admiré des étrangers, et si distingué dans son pays, ait passé une vie des plus agréables26.

§ 103

La gloire dans la plupart de ceux qui sont riches est de tous les sentiments le plus fort et le plus durable ; il est de tous les âges, de tous les sexes, de tous les caractères ; le désir de la gloire se mêle partout ; lui seul, à la longue, prend le dessus des autres passions27.

§ 104

L’amour même, qui est un sentiment si vif et si puissant, tire sa plus grande force, et sa plus grande durée, de l’estime. Faites combattre la honte contre l’amour, il ne tient guère, ou ne tient pas longtemps.

§ 105

Il n’est pas honteux, ni de chercher à se rendre heureux, ni de se servir de la gloire pour se rendre heureux. Or s’il est vrai que la gloire est le goût le plus agréable et le plus fort que nous ayons, s’il est vrai que nous ne puissions sentir de plaisir et nous trouver heureux que par nos goûts, il est certain que Socrate était très sensé de mettre le goût de sa gloire en œuvre pour se rendre heureux, et de lui donner le rang qu’il mérite entre les autres goûts.

§ 106

Il est vrai qu’il est honteux d’être glorieux. C’est qu’il y a une différence infinie entre s’attacher à la bonne gloire, et rechercher la vaine gloire ou les glorioles28 ; entre chercher la considération et la distinction par des voies justes, simples, sensées, honnêtes, et la chercher par des voies injustes, fausses, insensées et malhonnêtes.

§ 107

Socrate ne disconvenait pas qu’il n’y eût pour les débauchés quelques plaisirs dans les excès ; mais il croyait que ces plaisirs devenaient trop chers dans la suite ; qu’ils amenaient après eux de longs repentirs ; et que ceux qui ne gardaient point de modération dans les plaisirs des sens ne sentaient jamais le bonheur de la gloire, se trouvaient presque toujours exposés au malheur de la honte et du mépris.

§ 108

Il ne mit jamais sa gloire à se retrancher aucun des plaisirs innocents qu’il pouvait goûter dans sa condition, mais bien à y établir des bornes, et des bornes même un peu austères, et telles que les plaisirs présents ne pouvaient nuire aux plaisirs à venir29. Socrate avait ainsi trouvé le secret de se faire guider par la raison même dans la route du bonheur, c’est-à-dire dans le chemin des plaisirs innocents de sa condition.

§ 109

Il paraît par les ouvrages de Platon et de Xénophon que Socrate, vers la cinquantième année de son âge, n’était pas si vif sur la réputation, et qu’il songea beaucoup plus depuis à pratiquer la justice et la bienfaisance, par le plaisir qu’il sentait à faire beaucoup mieux que ses pareils, sans autre témoignage que celui de sa conscience, sans se beaucoup soucier du plaisir d’en être loué et applaudi : et ce fut de ce sentiment noble, désintéressé, et de la plus sublime vertu humaine, que Xénophon et Platon furent les plus charmés30.

§ 110

Jusque-là il n’avait été ambitieux que pour passer les autres en réputation d’homme habile et de bon citoyen ; il ne fut depuis ambitieux que pour être véritablement ce qu’il avait tant désiré de paraître31 ; il devint ainsi plus indépendant de l’opinion des autres, et cette indépendance ne servit pas peu à augmenter son bonheur.

§ 111

Il y avait à Athènes certains savants, dont les uns faute de justesse d’esprit croyaient savoir beaucoup de choses qu’ils ne savaient pas en effet, et dont ils n’avaient qu’une connaissance très superficielle. Les autres par vanité cherchaient à en imposer aux ignorants, et à se faire croire bien plus habiles qu’ils n’étaient ; ils se servaient pour cela de manières de parler particulières et obscures, avec lesquelles ils faisaient souvent plus respecter leur ignorance que les vrais savants avec leur simplicité n’eussent pu faire admirer leur savoir : on les appelait sophistes32. Socrate, blessé de l’impertinence des uns et de l’effronterie des autres, se plaisait à les charger partout où il les trouvait ; il n’avait point de meilleures armes que l’ironie, et une manière fine de faire douter des choses qu’il donnait comme indubitables.

§ 112

À force de combattre ces sortes de gens par ses doutes spirituels, en les mettant toujours dans l’obligation de prouver leurs opinions, il s’était lui-même si bien accoutumé à douter de la plupart des choses qui passaient pour certaines parmi les savants qu’on l’accusait d’être tombé dans un doute un peu outré sur toutes choses ; et l’on citait sur cela ce mot fameux qui était de lui : Je ne sais bien qu’une chose, qui est que je ne sais rien33 ; mais il faut observer qu’il n’était question alors que de sciences qui étaient en vogue, telles qu’étaient les diverses parties de la physique, et jamais des choses qui regardent la conduite de la vie34. Or en parlant de la physique, il n’avait pas de tort de demeurer dans le doute : puisque nous qui sommes bien plus éclairés qu’ils n’étaient en ce temps-là dans la connaissance des causes des effets de la nature, nous pourrions bien encore avec raison parler sur ces choses avec la même modestie que Socrate en parlait35.

§ 113

Mais jamais il n’a apporté un esprit douteux et incertain dans la morale. Il ne douta jamais s’il fallait être équitable et bienfaisant [•], aussi sa conduite ne se ressentait point de cette incertitude. Il était constant, égal, ferme dans ses résolutions, juste envers tout le monde, bienfaisant envers ceux avec qui il avait à vivre, il agissait en cela sur des principes de la dernière certitude. Mais dans les partis douteux, lorsqu’il était question de juger, de choisir entre deux partis, de se déterminer et d’agir, le plus vraisemblable lui tenait lieu du certainement vrai, le meilleur [•] en apparence lui tenait lieu du meilleur en effet36. Il ne cherchait point de certitude où il n’y en avait point ; il prenait son parti sur ce qu’il avait alors de lumières ; et il eut en certaines rencontres regardé l’inaction comme une plus grande faute que [•] l’erreur et que le mauvais choix.

§ 114

Il y a bien des occasions où le pire parti, c’est de n’en point prendre ; mais quand il n’était point pressé de juger, il avait la force et la constance de tenir longtemps son jugement suspendu entre le pour et le contre : qualité d’esprit fort rare et cependant nécessaire pour devenir très habile, mais si pénible qu’elle est bientôt abandonnée par ceux mêmes qui l’estiment le plus dans les autres. Et effectivement n’a-t-on pas vu, vers le milieu du dernier siècle, Descartes, le plus grand physicien et le plus grand géomètre qui eût encore été sur la terre, faire profession comme Socrate de douter de toutes les choses douteuses, et commencer par là à philosopher, se lasser ensuite de cette manière de juger modeste et retenue37 ? Et il est vrai que c’eût été trop de peine de ne juger de rien, dans tout le cours de sa vie, que la règle de la certitude et de l’évidence à la main ; il eût été même trop pénible d’avoir à marquer presque chacun de ses jugements à des coins ou de vraisemblable, ou d’incertitude tous différents. Nul homme n’est capable d’une assez forte attention et d’une assez longue persévérance dans ce pénible exercice.

§ 115

Pour éviter pareille peine, Descartes retomba bientôt dans le train ordinaire de la nature. Et nous voyons qu’il a parlé très souvent d’un ton affirmatif, de choses fort obscures et assez incertaines ; et après avoir rejeté, avec facilité et avec succès, toute prévention pour les sentiments des autres, il n’a pu se garantir de la prévention qu’il avait pour lui-même et pour ses propres opinions38.

§ 116

Pour revenir à Socrate, il tirait deux avantages de cette manière douteuse et modeste, avec laquelle il avait accoutumé de parler. Le premier, c’est que loin de choquer et de rebuter personne par un ton décisif, chacun avait avec lui liberté entière de proposer son avis, sans jamais craindre une contradiction vive et qui sentît l’aigreur. L’autre, c’est [•] que ne s’étant point fait garant d’une opinion, il ne se trouvait point engagé d’honneur à la soutenir si elle était fausse, et se trouvait par conséquent toujours en état de profiter sans honte des lumières des autres, et de rendre sans peine à la vérité, même méprisée et rebutée, l’hommage qui lui était dû39.

§ 117

Cette habitude à ne pas prononcer [•] légèrement lui conserva, jusque dans la vieillesse, une grande attention pour bien comprendre les opinions des autres, et pour se bien mettre à leur point de vue : qualité très rare et très précieuse, à laquelle il devait le progrès continuel qu’il faisait dans l’étude de la sagesse.

§ 118

Il avait une manière de convaincre ceux avec qui il disputait, qui lui était particulière, et qui tenait encore du doute qu’il affectait dans ses discours : c’était de faire des questions qui se succédaient les unes aux autres, et qui étaient tellement enchaînées entre elles qu’en répondant aux premières qui étaient claires et faciles, on se trouvait disposé à répondre conséquemment aux suivantes qui en dépendaient ; et après y avoir répondu, on se trouvait encore obligé de répondre en conformité aux dernières : de sorte que celui qu’il attaquait, passant insensiblement d’une connaissance à une autre, se trouvait d’une opinion différente de celle dont il avait été. La plupart des dialogues qui nous restent de lui, dans Xénophon et dans Platon, sont de cette espèce40.

§ 119

Ses repas étaient de viandes fort communes, mais comme il ne mangeait jamais que lorsqu’il avait grand faim, il les faisait toujours très bons. Un jour quelqu’un le rencontrant le soir fort tard, qui se promenait à grand pas devant sa maison, lui dit : « Que faites-vous là, Socrate ? - Je fais deux choses, répondit-il, j’examine une question, et je fais une sauce pour mon souper » : c’est-à-dire que par sa longue promenade il augmentait son appétit41. Le proverbe La meilleure sauce est l’appétit était connu dans ce temps-là ; et cette espèce de sauce, je veux dire l’appétit, que j’appellerais volontiers la sauce de Socrate, a cet avantage sur les sauces de nos cuisiniers, c’est qu’elle coûte peu, et qu’elle est très saine ; au lieu que les sauces de nos bons cuisiniers coûtent beaucoup, font trop manger, produisent la mauvaise santé et le besoin de nos médecins42. Et à cette occasion, je placerai ici un mot de Fonseca [•], habile médecin juif de Constantinople, que le Grand Seigneur avait envoyé à Paris pour une commission, vers 171543. Il avait raisonné de médecine, avec nos plus habiles médecins. « En quel état, lui demandai-je, trouvez-vous notre médecine ? - Je la trouve, me dit-il poliment, fort perfectionnée ; mais je vous avouerai que ce n’est pourtant pas en même proportion que votre cuisine ». Par ce mot, il nous fit sentir que dans un État bien policé, il serait à souhaiter que le progrès de l’art de la médecine, destinée à guérir les maladies, fût toujours proportionné aux progrès de l’art de la cuisine, qui en faisant trop manger fait naître trop grand nombre de maladies.

§ 120

Je reviens à Socrate : personne ne fut d’une humeur plus facile et plus égale, tantôt enjouée, tantôt sérieuse, selon les occasions ; jamais ni triste ni chagrine, son humeur était conforme aux objets et aux conjonctures ; ainsi elle était diversifiée selon les divers objets, mais les mêmes objets lui faisaient toujours à peu près la même impression, et voilà en quoi consistent l’égalité et l’uniformité.

§ 121

Cette égalité et cette facilité d’humeur venaient en partie d’une santé égale et d’une bonne constitution. Il ne fut jamais malade, et ne sortit point d’Athènes dans un temps auquel presque tous les Athéniens qui restaient mouraient de la peste, ou en devenaient malades. Il devait cette santé robuste aux exercices qu’il faisait, et surtout à sa sobriété, qu’il mesurait par sortir toujours de table avec appétit44.

§ 122

On dit qu’il apprit [•] non pas à jouer des instruments, mais quelque chose de la manière d’en jouer, et même quelque chose des règles de la danse, lorsqu’il avait près de cinquante ans45 : parce qu’il voulait savoir quelque chose de tous les exercices de la jeunesse, pour pouvoir être plus utile aux jeunes gens ; et comme il leur conseillait, pour ne point se laisser emporter aux extravagances et aux excès ordinaires de leur âge, d’entretenir commerce avec des personnes sages et [•] âgées, de même il croyait que les personnes avancées en âge devaient emprunter du commerce des jeunes gens un peu de gaieté et de joie, qui leur est si nécessaire pour résister à la mélancolie d’un âge avancé.

§ 123

Il allait même assez souvent aux spectacles, il aimait la tragédie, l’on dit qu’il avait travaillé aux pièces sérieuses d’Euripide46.

§ 124

La plupart des hommes sont dans l’erreur sur l’idée qu’ils se font de la félicité de la vie.

§ 125

1° Ils imaginent une vie plus remplie de plaisirs qu’elle ne peut être.

§ 126

2° Ils imaginent ces plaisirs encore plus grands qu’ils ne sont en effet.

§ 127

3° Ils n’imaginent ni la diminution, ni la fin prochaine de ces plaisirs : comme si les causes de nos plaisirs n’étaient jamais sujettes au changement, et comme s’il était dans notre nature d’être toujours également sensible pour les mêmes objets.

§ 128

4° Ils n’imaginent point de maux, point de désagréments, ou bien ils ne les imaginent ni si grands, ni en si grand nombre qu’ils sont en effet : comme s’il était possible que tout arrivât toujours précisément dans la nature comme nous le souhaitons ; comme s’il nous était possible de ne trouver jamais aucune contradiction, nous qui sommes nécessairement opposés, en goûts et en projets, les uns aux autres.

§ 129

5° Ils imaginent les maux futurs ou comme plus grands qu’ils ne sont, ou bien ils imaginent comme futurs ceux qui ne sont que possibles.

§ 130

Ce défaut de lumière vient, ou du peu d’expérience, comme dans les jeunes gens ; ou de faute de réflexions sur ses propres expériences ; ou de ce que l’on a trop de sensibilité pour ce qui plaît : car alors l’âme uniquement occupée de ce qu’elle sent, ou de ce qu’elle imagine d’agréable, n’a pas assez de force pour tourner, ni pour arrêter l’esprit de tous côtés ; et l’on voit les biens d’autant plus grands que l’on n’aperçoit point les maux auxquels ils sont nécessairement attachés.

§ 131

De sorte que l’on peut dire que plus on est sensible, plus on a d’esprit pour voir tout ce qui peut être conforme à ce que l’on sent, mais que l’on a moins d’esprit pour voir du côté opposé : c’est un esprit fort propre à nous exagérer ce que nous sentons, et ce que nous imaginons ; mais par cette même raison, fort peu propre à nous faire peser exactement le pour et le contre, et à nous faire juger sainement de la véritable valeur des choses que nous craignons, et de celles que nous désirons.

§ 132

Ces erreurs produisent une certaine inquiétude d’esprit qui fait que l’on ne se trouve jamais bien, ou jamais assez bien dans sa condition : on veut toujours être ailleurs, où l’on imagine plus de plaisir, ou moins de mal ; et j’ai vu souvent des personnes, et surtout des femmes, qui avaient d’ailleurs de l’esprit, être dans la meilleure condition qu’elles pouvaient avoir, dégoûtées de leur état, passer ainsi une partie de leur vie fort ennuyeusement.

§ 133

Socrate fut toujours exempt de ce dégoût, et de cette inquiétude. Les illusions de l’imagination ne l’emportèrent jamais dans son esprit, sur le vrai de l’expérience. Il n’imagina point de situation exempte de toute sorte de peines, ni la félicité que les hommes peuvent attendre en cette vie plus grande qu’elle n’est en effet : aussi fut-il toujours content de sa condition.

§ 134

Chaque âge a ses plaisirs, et son degré de félicité. Socrate dans sa vieillesse, loin d’être dégoûté de la vie, se trouvait fort content de voir que par sa santé, par son humeur, et par la vigueur de son esprit, il était des plus heureux de son âge, et ne connaissait personne dans aucune condition si heureux que lui.

§ 135

Après avoir longtemps médité sur la manière dont il pouvait être le plus utile à sa patrie, il crut qu’il ne pouvait rien faire de mieux que de s’appliquer à former les jeunes gens à la pratique de la justice et de la bienfaisance, et surtout à la pratique de la patience, qui est une partie de la bienfaisance47 : persuadé qu’il était bien plus aisé d’inspirer des sentiments vertueux à des âmes qui n’avaient point encore d’habitudes contraires que d’en détruire d’anciennes, et de rebâtir sur leurs ruines.

§ 136

Il y avait cependant des choses qui étaient beaucoup plus importantes pour le bonheur de la société que n’était son projet d’enseigner la morale. Tels sont les bons règlements, les bons établissements nouveaux, et le perfectionnement des anciens ; mais son esprit me paraît, de ce côté-là, fort inférieur à celui de Solon. Il ne s’était pas assez appliqué à cette matière, et ce qu’il en dit dans la République de Platon n’est pas suffisamment approfondi. Aussi la République de Platon a-t-elle toujours passé plutôt pour un recueil de choses désirables que pour un recueil de moyens praticables48.

§ 137

Il disait que l’établissement le plus avantageux que l’on puisse procurer aux enfants, c’était une éducation sage et vertueuse ; qu’il n’était question que de les rendre heureux ; qu’ils le pouvaient devenir dans une fortune très petite, pourvu que de bonne heure on leur eût inspiré de la modération dans leurs désirs, et des sentiments d’honnêteté dans leur conduite. Il soutenait que sans cela quelques richesses qu’on leur laissât, ils deviendraient, ou avares, pour ne pouvoir modérer le désir d’amasser, ou prodigues, pour ne pouvoir modérer le plaisir de dépenser [•], qu’ils trouveraient toujours qu’ils auraient trop peu ; que dans cette situation ils vivraient toujours dans une espèce de soif et d’inquiétude, qui les empêcherait de jouir des biens et des honneurs qu’ils ont, pour songer toujours avec inquiétude à en acquérir de nouveaux : ce qui est une situation d’esprit très commune et assez malheureuse49. Mais cette erreur de l’imagination, cette sorte d’agitation inquiète, qui trouble quelquefois la société [•], par la turbulence de certains esprits qui sont aux premières places, est utile à la société, même dans les esprits des conditions communes, parce qu’elle les excite à surmonter leurs pareils en application et en travail ; et le bonheur de la société ne peut augmenter que par l’augmentation de travail des citoyens.

§ 138

Socrate se trouvait donc, tous les jours, aux lieux où s’assemblait la jeunesse d’Athènes pour les exercices ; et là il choisissait ceux qui lui paraissaient avoir plus de disposition à devenir de grands hommes, faisait amitié avec eux, et leur insinuait agréablement et insensiblement, par ses discours et par son exemple, des motifs raisonnables pour les actions ordinaires, et leur donnait des vues pour faire plus que leurs camarades, ou pour mieux faire les mêmes choses, c’est-à-dire d’une manière plus noble et plus aimable.

§ 139

Il ne faut pas s’imaginer que la raison seule, dénuée de goût et d’inclination, portât Socrate à une occupation si raisonnable. Il est certain qu’il se plaisait avec les jeunes gens, et plus avec ceux qui avaient de la beauté et de l’esprit, qu’avec les autres ; mais cela, dans toute la simplicité et l’innocence, que donnent une pudeur délicate et une extrême pureté de mœurs.

§ 140

Loin de se défendre de prendre plaisir à voir les personnes d’une figure aimable, il en faisait gloire ; il laissait à la beauté du corps, et aux agréments de l’esprit, le droit de lui plaire, parce qu’ils n’avaient pas le pouvoir de l’enivrer. Il avait du plaisir à voir les belles personnes, et les personnes spirituelles. Il cherchait à leur plaire, mais il cherchait encore plus à leur être utile, et à les rendre plus sages et plus heureuses. Ainsi loin de songer à cacher [•] ses sentiments, il les laissait voir à qui voulait. Cette conduite simple et naturelle, toute louable qu’elle était, ne laissa pas de servir de fondement à une des calomnies dont ses envieux et ses ennemis tâchèrent de le noircir50.

§ 141

L’accusation que l’on forma contre lui, et sur laquelle il fut condamné à la mort, contenait deux chefs : l’un qu’il corrompait les jeunes gens, l’autre qu’il tenait des discours contre la religion.

§ 142

Xénophon, dans son Apologie, le justifie fort bien sur le premier point ; mais il était difficile de paraître exempt de toute corruption à des juges qui étaient aussi corrompus, et qui ne pouvaient pas s’imaginer que la vertu de Socrate pût être aussi éloignée de leurs vices qu’elle l’était en effet51.

§ 143

À l’égard de l’accusation sur la religion, quoi qu’en puisse dire Xénophon, il n’est guère vraisemblable qu’un homme qui avait l’esprit si élevé au-dessus du reste des Grecs [•] pensât sur la nature des dieux, sur leur puissance, sur leur goût pour le nombre des sacrifices, sur l’efficacité de leurs cérémonies religieuses, et sur les autres points de l’extérieur de la religion, de la même manière que les enfants, les femmelettes et les ignorants d’Athènes52 ; il n’est guère vraisemblable que sur des matières qui lui étaient si importantes, il n’eût plus pensé, et plus profondément pensé, que des bourgeois [•] et des magistrats, occupés de toute autre chose ; et qu’ayant autant médité ces matières, il n’ait vu beaucoup d’erreurs dans les opinions, de ridicule et de folie dans leurs craintes et dans leurs espérances superstitieuses, et beaucoup d’extravagances dans la croyance qu’ils avaient de la grande efficacité de leurs cérémonies les plus sacrées.

§ 144

Or cela supposé, il est bien difficile de croire que lui, qui était si peu timide et si sincère, se soit toujours si bien tenu sur ses gardes qu’il ne lui soit jamais échappé dans ses paroles, dans ses tons, dans ses sourires, quelque chose qui ait découvert ses véritables sentiments, ou qui les ait fait deviner aux autres.

§ 145

Ce qu’on peut penser sur cela de plus raisonnable en sa faveur, c’est que s’il lui était échappé quelque chose sur ces matières, ce n’a jamais été qu’avec ses amis particuliers, avec qui il semble qu’il lui était permis de penser tout haut. Mais peut-être qu’il fut trompé sur leur discrétion : et il y a bien de l’apparence que ses amis, persuadés de la vérité de ses opinions quoique singulières, les redisaient quelquefois inconsidérément, qu’ils les citaient même pour s’autoriser eux-mêmes, et que sans y penser, ils portaient témoignage contre leur ami, et lui établissaient parmi le peuple une réputation d’homme qui avait des opinions particulières sur la religion du pays, tel que fut le sujet du procès [•] qu’on lui suscita.

§ 146

Ce procès fameux fut un procès de cabale, et la cabale eut tant de crédit que les juges, à la pluralité, condamnèrent à mort le plus sage et le plus homme de bien de la Grèce. Mais d’où vint une si formidable cabale ? Il fallait que Socrate se fût fait ou beaucoup d’ennemis, ou du moins des ennemis bien ardents et bien puissants : puisque de cinq cents juges, ils eurent le crédit d’en gagner plus de deux cent cinquante.

§ 147

Pour parler franchement, je ne vois rien qui puisse excuser entièrement Socrate. Celui qui se fait beaucoup d’ennemis, et des ennemis vifs, a tort. L’habile homme évite d’offenser, de peur de la vengeance. L’homme de bien évite d’offenser, par la seule crainte de faire souffrir aux autres ce qu’il ne voudrait pas en souffrir, supposé qu’il fût à leur place, et qu’ils fussent à la sienne.

§ 148

La cause de cette haine vive que quelques-uns de ses concitoyens conçurent contre lui, c’est qu’il s’était moqué d’eux, il raillait agréablement et finement ; et comme les railleries piquantes ne manquent jamais d’applaudissement, il trouvait grand nombre de personnes qui faisaient gloire de redire ses bons mots : cela le confirma dans le penchant qu’il avait à la plaisanterie, et à l’ironie ; cette conduite lui attira beaucoup d’ennemis déclarés, et beaucoup d’autres qui étaient d’autant plus dangereux qu’ils ne faisaient pas semblant d’avoir été offensés.

§ 149

Son esprit moqueur paraissait jusque dans sa patience. Un homme en colère lui donna un grand coup de pied, Socrate ne dit rien. Quelqu’un qui en avait été témoin lui conseilla d’en porter sa plainte au juge. « Si un âne m’avait donné un coup de pied, repartit-il, voudriez-vous que je lui fisse un procès, et que je le citasse devant le juge53 ? »

§ 150

Il n’épargnait ni les bourgeois ni les magistrats, qui lui donnaient prise par leurs vices et par leurs injustices. Anitus, homme fort riche et fort avare, devint son accusateur, et son plus puissant ennemi. Socrate se moquait publiquement de son avarice à l’égard de ses enfants. Critias, qui avait été son disciple, et qui était devenu par usurpation un des principaux administrateurs de la république, se trouva aussi fort offensé de ses discours, qui étaient d’autant plus piquants qu’ils étaient fondés sur la vérité.

§ 151

Ceux qui étaient les plus exposés à ses railleries étaient certains mauvais professeurs de philosophie, quelques maîtres de rhétorique impertinents, ces sophistes dont j’ai parlé, et entre autres les poètes comiques qui favorisaient les vices, au lieu d’en donner de l’éloignement.

§ 152

On peut dire, pour excuser Socrate, qu’il cherchait à corriger les vices et les défauts, en jetant du ridicule sur les hommes et sur les ouvrages qui le méritaient. Mais on peut répondre que la moquerie irrite. Et qui est-ce qui se corrige par les avis de ceux contre qui on est irrité ?

§ 153

Il est vrai qu’il est utile que les vices soient punis, et que c’est une manière de les punir que de se moquer de ceux qui en ont. Il faut faire quelques exemples, j’en conviens. Mais outre qu’il vaut beaucoup mieux porter les hommes à souffrir patiemment et à pardonner qu’à punir : c’est que je doute qu’un honnête homme doive accepter dans sa ville l’emploi de moqueur public, bien loin de s’en charger sans en être prié.

§ 154

L’esprit, l’attention, la vertu elle-même, tout a ses bornes dans les plus grands hommes : et Socrate, le plus sage de la Grèce, ne le fut pas assez sur cet article. Il ne put résister à l’esprit de moquerie. Et ce seul défaut fut cause qu’il finît une vie des plus heureuses par une mort qui à la vérité fut très odieuse pour ses parties et pour ses juges, mais cependant malheureuse pour lui, pour sa famille, pour ses amis et pour sa patrie.

§ 155

Après qu’il eut été condamné à la mort, un de ses amis vint lui dire que s’il voulait sortir de prison, et se sauver en Thessalie, il n’avait qu’à le suivre. Le geôlier était gagné, et tout le reste préparé pour cela. Il le refusa constamment, et ne se laissa point fléchir aux larmes de ses amis. Il leur dit que ce serait enfreindre les lois que de ne vouloir pas subir le jugement des magistrats quoique injuste dans le fond ; et qu’il aimait beaucoup mieux mourir que de violer les lois et désobéir aux dieux, en désobéissant à ceux qui sont destinés pour faire observer les lois54.

§ 156

Voilà une morale d’une grande sévérité. Elle marque une grande fermeté d’âme. Mais peut-être que Socrate lui-même l’aurait trouvée outrée, s’il n’avait pas eu soixante-douze ans, et s’il eût espéré beaucoup d’années pleines de santé et d’agrément. Aussi dans les premiers jours de sa prison, après sa condamnation, ses amis le pleurant, il leur dit pour les consoler : « Que pour ce qui le regardait, il avait bien pesé et bien examiné lequel lui était le plus avantageux, de mourir, ou de vivre encore quelques années ; et qu’il avait trouvé que les forces du corps et de l’esprit étant prêtes de lui manquer, il était plus à propos qu’il mourût, que de traîner encore quelque temps une vie ennuyeuse et méprisable »55. Pour moi je crois que comme il pouvait toujours se représenter à ses juges, il aurait encore mieux fait de fuir, et de leur épargner par sa fuite la honte d’avoir commis une injustice si énorme.

§ 157

Tout le monde sait que Socrate, après sa condamnation, fut trente jours à attendre une mort certaine, avec une tranquillité et une fermeté héroïques, vivant et discourant dans sa prison avec ses amis comme à son ordinaire. Il dit qu’il ne croyait pas pouvoir mieux se préparer à la mort qu’en faisant, durant ses dernières heures, les mêmes choses qu’il avait crues bonnes à faire, et qu’il avait faites durant tout le temps de sa vie56.

§ 158

Après avoir bu la coupe de ciguë ou de poison que lui présenta le bourreau, et s’étant promené quelque temps dans la chambre pour faire agir le poison, il se jeta sur un petit lit, et dit tout haut à Criton, son ancien ami : « Au moins n’oubliez pas de sacrifier un coq à Esculape, comme nous lui avons promis », et un moment après il expira. Il savait mieux que personne ce qu’il devait penser d’Esculape, de sa divinité, et du sacrifice du coq57 ; mais il crut qu’il était d’un honnête homme d’éloigner autant qu’il pouvait ce soupçon qu’on avait voulu donner de lui, qu’il avait des sentiments différents de ceux du peuple sur les matières de religion, et de marquer de la soumission pour des opinions autorisées par les lois.

§ 159

Les Athéniens revinrent bientôt de leur emportement honteux, et de l’horrible injustice qu’ils venaient de commettre contre le plus homme de bien de la Grèce. Ils exilèrent Anitus et Mélitus, ses accusateurs. Ils firent des sacrifices publics pour apaiser la colère des dieux. Ils lui élevèrent des statues dans les places publiques, et eurent toujours depuis sa mémoire en grande vénération58.

§ 160

Tel fut cet homme si célèbre dans Athènes, et depuis dans le reste de l’univers. Tel fut l’art qu’il employa pour se faire, dans une fortune pauvre et obscure, une vie sage, sensée, heureuse, et une réputation désirable qui ne finira jamais [•].

ATTICUS

§ 161

Titus Pomponius Atticus, qui vivait il y a dix-sept cent soixante ans, était chevalier romain d’ancienne famille59. Son père, homme fort riche, et qui avait toute sa vie aimé les lettres, prit un soin extrême d’élever son fils dans les mêmes inclinations. La nature fit encore plus en lui que l’éducation. Il avait une mémoire prodigieuse, une grande curiosité, et une merveilleuse facilité à comprendre et à retenir tout ce que ses maîtres voulaient lui enseigner.

§ 162

Il était d’une figure fort agréable, le son de sa voix plaisait par sa douceur ; ce qu’il disait, ce qu’il faisait, était accompagné de tant de grâces qu’en présence de ses camarades on n’avait presque d’attention que pour lui. Aussi en étaient-ils tous jaloux, et de là naissait une émulation qui leur donnait de l’ardeur pour l’égaler ; et comme ils ne pouvaient l’atteindre, cette jalousie eût sans doute dégénéré en haine, s’il n’eût pas toujours eu envie de leur plaire. Il était né avec un avantage bien considérable : c’était une heureuse disposition à goûter ce qu’il y avait d’aimable dans ceux qu’il voyait, et un grand désir de leur plaire.

§ 163

Ce désir d’en être approuvé lui faisait faire volontiers toutes les avances, et l’empêchait de sentir la plupart de leurs défauts. Il devait à la nature les dispositions qu’il avait à l’amitié, et à l’amitié une partie de sa complaisance et de sa douceur. La jalousie de ses camarades ne put tenir longtemps devant ses manières douces et insinuantes, et il fit bientôt ses amis de ceux qui lui portaient le plus d’envie. De ce nombre était Torquatus, le fils du grand Marius, et Cicéron, si fameux par son éloquence. Ils n’eurent jamais pour personne une amitié si pleine de confiance, si tendre et si constante que pour Pomponius.

§ 164

Il était encore très jeune quand il perdit son père. Bientôt après il courut risque d’être enveloppé dans l’affaire de Sulpicius, tribun du peuple, son allié, qui fut tué dans une sédition populaire60.

§ 165

La mort de Sulpicius dont il pouvait espérer de l’appui, les troubles que causaient dans Rome les factions de Sylla et de Cinna lui firent juger qu’il ne pouvait pas y vivre sans devenir bientôt suspect à l’un ou à l’autre parti, et par conséquent sans s’attirer des ennemis qui ne le laisseraient jamais jouir paisiblement de sa fortune. Ces considérations jointes au plaisir qu’il trouvait à l’étude le déterminèrent à s’éloigner de Rome, et à s’en aller demeurer à Athènes, où l’éloquence et la philosophie fleurissaient encore plus qu’en aucune autre ville du monde. Et afin de n’être pas obligé de retourner souvent à Rome pour mettre ordre à ses affaires, il emporta avec lui une grande partie de ses effets, dont il se fit à Athènes un revenu très considérable61.

§ 166

Voici le plan de vie que se fit Pomponius : 1° de demeurer à Athènes, jusqu’à ce que les troubles de Rome fussent entièrement apaisés, et le calme entièrement rétabli ; 2° de donner cependant une partie de son loisir au goût qu’il avait pour l’étude, et au commerce des savants ; et l’autre, à voir et à cultiver ce qu’il y avait à Athènes de plus considérable et de plus aimable parmi les plus honnêtes gens de la ville62 ; 3° de ménager tellement son bien qu’en faisant une dépense honnête, il eût toujours de quoi assister ses amis sans s’incommoder, et sans avoir besoin d’en être assisté ; 4° enfin, pour perspective il se proposait de retourner un jour vivre à Rome dans l’opulence, et de paraître parmi les Romains l’esprit orné des connaissances les plus curieuses et les plus agréables que possédaient les Grecs.

§ 167

Il s’appliqua d’abord également à l’éloquence et à la philosophie ; mais comme il ne songeait point à augmenter sa fortune par l’éloquence, la philosophie prit le dessus, et conserva toujours depuis sa supériorité. Il trouvait dans les belles-lettres un grand amusement, mais dans la philosophie il trouvait le même amusement et plus de [•] solidité.

§ 168

Il est vrai qu’il y a deux parties dans la philosophie : l’une composée de spéculations curieuses sur toutes les matières que l’entendement humain peut pénétrer, et celle-ci n’est proprement qu’un amusement, non plus que l’étude des belles-lettres ; mais l’autre, composée de réflexions sages et sensées sur les devoirs ordinaires de la vie [•], sur les lois civiles, sur les règlements politiques, est non seulement amusante, mais encore infiniment utile, soit pour augmenter son propre bonheur, soit pour augmenter le bonheur des autres.

§ 169

Ce fut à cette philosophie, c’est-à-dire à la science de la société, c’est-à-dire à la morale et à la politique, que Pomponius s’attacha le plus ; et ce fut aussi de cette partie de la philosophie qu’il tira plus de patience, plus d’inclination pour la justice et pour la bienfaisance, plus de consolation dans les malheurs, et plus de calme pour mieux goûter dans sa condition les agréments ordinaires de la vie63.

§ 170

L’amour des lettres ne lui ôtait rien de la connaissance exacte qu’il devait avoir de ses affaires domestiques, personne n’y avait plus d’ordre et plus d’intelligence. Il eut toute sa vie une industrie singulière, et à bien faire valoir ses revenus, et à les dépenser honorablement et avec libéralité. La dépense ordinaire de sa maison était médiocre. Il aimait mieux avoir un ordinaire plus petit, et avoir davantage à mettre en extraordinaire. Il savait qu’il n’y a que ces extraordinaires qui fassent, pour ainsi dire, sentir l’opulence ; et que les plus grandes richesses, mises en dépenses ordinaires, deviennent peu à peu, par l’habitude, presque insensibles.

§ 171

Il aimait la propreté dans sa maison, et rien n’y manquait pour la commodité, mais rien n’y était magnifique. Il faut que les riches optent entre la magnificence, qui est une branche de la gloire mal entendue, et la bienfaisance, qui procure la gloire la plus précieuse64. Atticus opta toujours pour la bienfaisance [•].

§ 172

Marius Torquatus, son camarade, accablé par le crédit de ses ennemis, fut déclaré ennemi de la république, condamné à la mort, tous ses biens confisqués, il se sauva, il se cacha. Atticus se trouva en état de lui envoyer beaucoup d’argent, et avec ce secours rien ne lui manqua dans son malheur65.

§ 173

Il y eut une grande disette de blé à Athènes, pendant qu’il y était : comme il avait beaucoup d’argent et de crédit, il fit venir aussitôt une quantité prodigieuse de froment, il en vendit une partie moins cher aux gens riches ; et ce qu’il gagna sur les riches il le distribua libéralement aux pauvres. Ainsi par son économie, sans se ruiner, il procura un grand avantage aux Athéniens66.

§ 174

Cicéron, obligé de fuir de Rome, poursuivi par ses ennemis, eut recours à Pomponius, qui lui envoya sur-le-champ deux cent cinquante mille sesterces, ou vingt-deux mille onces d’argent67.

§ 175

Son économie lui donna toujours les moyens d’assister ses amis dans leurs besoins, et de se passer de leur secours dans ses affaires.

§ 176

Le célèbre Sylla, qui gouverna la république avec tant d’autorité, retournant d’Asie à Rome, passa quelques jours à Athènes. Il y vit Pomponius et prit tant de plaisir à sa conversation savante, agréable et polie, qu’il voulait toujours l’avoir auprès de lui. Il parlait grec si aisément, si correctement, et le prononçait si bien qu’on l’eût cru né à Athènes : et à l’égard de sa langue naturelle, il la parlait avec une élégance et une justesse qu’il était facile de remarquer, même dans la conversation. C’était quelque chose de délicieux de lui entendre réciter quelques endroits des comédies latines, et des tragédies grecques68.

§ 177

Il était souvent avec les premiers de la ville, mais il était affable à tout le monde. Il avait même une certaine bonté, qui le rendait prévenant, civil, et attentif pour les petits bourgeois : de sorte que ses manières ne lui avaient pas moins acquis le cœur du peuple que l’amitié des grands69. Il voulait que tous ceux qui avaient affaire avec lui s’en retournassent contents de lui.

§ 178

Sylla, charmé des qualités de ce jeune homme, désirant d’en faire son ami particulier, fit ce qu’il put pour lui persuader de retourner à Rome avec lui. Mais Pomponius s’en excusa sagement. Et après lui avoir marqué le regret qu’il avait d’être sitôt séparé du premier magistrat de la république, pour qui il avait autant de respect et d’inclination : « Je vous demande en grâce, lui dit Pomponius, de ne me point mener contre des gens qui sont cause que je me suis exilé de mon pays, de peur d’être engagé, si je fusse demeuré avec eux, à servir contre vous »70. Sylla fut touché de la justice et de l’honnêteté de ses sentiments. Il ne le pressa plus, il le loua même du parti de neutralité qu’il prenait ; et pour lui témoigner combien il était content de lui, il lui fit porter, avant son départ, tous les présents que la ville d’Athènes lui avait faits.

§ 179

Les affaires se brouillèrent plus que jamais à Rome, et demeurèrent plusieurs années en cet état. Pomponius, éloigné de l’orage, goûtait cependant les douceurs d’une vie tranquille dans une ville agréable, où il était extrêmement aimé et considéré.

§ 180

Les Athéniens avaient pris tant de confiance en lui qu’ils lui communiquaient les plus importantes affaires de leur ville. Il était du Conseil, il allait à leurs assemblées, et leur rendait ce qu’il pouvait de services, et par ses conseils, et par le crédit qu’il avait à Rome. Enfin pour lui témoigner leur reconnaissance, ils résolurent de lui élever une statue, comme à leur libérateur ; mais il s’y opposa, tant qu’il fut à Athènes. Quand il fut parti, ils lui en élevèrent une, et à Pilia, sa femme, dans les lieux les plus augustes71.

§ 181

Il devait à la fortune de lui avoir donné pour patrie la ville qui commandait à toutes les autres villes du monde ; mais il ne devait qu’à son bon esprit, et à sa bonne conduite, d’être devenu les délices d’une ville qui surpassait toutes les autres, et Rome elle-même, par son antiquité, par la politesse et par le savoir de ses habitants.

§ 182

Ce fut pendant le séjour que Pomponius fit à Athènes qu’il épousa Pilia. Cornelius Nepos, à qui nous devons la plus grande partie de ce qui nous reste de la vie d’Atticus, ne nous a rien dit de ce mariage, ni des qualités de Pilia. Il est tombé dans la même faute où sont tombés quantité d’historiens qui, sans faire réflexion combien importe au bonheur un domestique doux et paisible, négligent de peindre des qualités d’autant plus estimables qu’elles sont moins éclatantes72.

§ 183

Les troubles de Rome apaisés, Atticus résolut d’y retourner. Ses affaires, ses amis, le désir de revoir ses parents, et de se retrouver après un long exil volontaire dans la capitale de l’univers, l’envie de connaître ceux qui avaient ou la plus grande réputation de mérite, ou le plus grand crédit dans la république, et d’en être connu, le plaisir que l’on imagine dans une nouvelle vie : toutes ces choses l’y rappelaient. Il quitta donc enfin Athènes, cette ville qu’il regardait comme une autre patrie. Son départ fut marqué par la tristesse et par les larmes des Athéniens, et son absence leur causa un regret très sensible ; mais le nom d’Atticus, ou d’Athénien, lui [•] demeura, pour avoir été si longtemps citoyen d’Athènes73.

§ 184

Il trouva à Rome Hortensius et Cicéron, ses premiers amis, tous deux en grande réputation pour l’éloquence74. Il se lia encore plus particulièrement avec eux, et sut si bien user de la confiance qu’ils avaient pour lui que, quoiqu’ils eussent incessamment à partager une chose aussi précieuse que la gloire de l’esprit et de l’éloquence, et dont on est si jaloux, ces deux grands orateurs n’eurent jamais à se plaindre des discours l’un de l’autre, et demeurèrent toujours fort unis.

§ 185

Il avait un oncle fort vieux extrêmement riche nommé Cécilius75, d’une humeur insupportable à tout le monde. Atticus se gouverna avec lui avec tant de précaution et de retenue qu’il ne lui causa jamais aucun chagrin, et qu’il se conserva toujours parfaitement bien dans son esprit ; ses soins furent bien récompensés. Cécilius, en mourant, lui laissa environ cent fois cent mille sesterces, c’est environ huit cent mille onces d’argent de notre monnaie76.

§ 186

Accoutumé à une vie simple, douce, tranquille, il résolut de [•] n’en point changer, mais seulement d’ajouter à sa manière de vivre certaines commodités et certains agréments que donnent le séjour d’une aussi grande ville que Rome et l’opulence que lui apportait la riche succession de Cécilius.

§ 187

Il regardait la considération comme un grand avantage, mais il ne voulut point de celle que l’on ne peut ni acquérir, ni conserver sans beaucoup d’assiduité, de travail, de soin et d’inquiétude. Ainsi il déclara de bonne heure qu’il ne voulait point d’emplois publics, il comprit bien que son crédit en serait beaucoup moindre ; mais il aima mieux en récompense avoir plus de loisir, plus de liberté, plus de tranquillité, et choisir lui-même ses occupations.

§ 188

Avec les richesses et les talents qu’il avait, il ne lui eût pas été plus difficile qu’à Cicéron, son ami, de parvenir aux grands emplois de la république, et même au consulat ; mais jamais il ne voulut prendre la route des emplois publics. Sa grande raison, c’est qu’à cause de l’extrême corruption des mœurs, il croyait qu’il était presque impossible à un homme de bien d’exercer ces emplois avec justice, sans se faire une infinité d’ennemis très redoutables, et il craignait surtout d’offenser personne, et de se faire des ennemis : ainsi loin de briguer aucun emploi, on lui offrit la préture, et il la refusa77.

§ 189

Au lieu du crédit que donnent les emplois, il jouissait sans peine du crédit de ceux qui occupaient ces emplois. Il eut pour amis tout ce qu’il y avait à Rome de gens distingués par leur mérite, par leur naissance, par leurs talents, et par leur grand pouvoir. Son humeur douce, gaie, toujours égale, un génie fertile, orné, gracieux, délicat, sa grande discrétion, des manières remplies de simplicité et de politesse, un esprit éloigné de toute partialité, une équité délicate : tout cela lui servait infiniment à s’attirer des amis, mais il savait encore mieux se les conserver que se les acquérir. Jamais il ne leur était à charge, il avait toujours de l’argent à leur service ; et comme il était devenu très habile dans les affaires, il leur était encore plus utile par ses conseils, et par les soins qu’il prenait de leurs procès, que par les grandes sommes qu’il leur prêtait dans leurs nécessités78.

§ 190

Cela joint à un procédé droit, uniforme et sans aucune inégalité, à une exactitude extrême dans ses paroles, à une grande attention à marquer de la reconnaissance de ce qu’on avait fait pour lui, et un oubli entier de ce qu’il faisait pour les autres : il était difficile que ses amis ne fussent toujours contents de lui, et n’eussent toujours en lui une extrême confiance79.

§ 191

Personne n’eut de plus grandes affaires, et en plus grand nombre, à soutenir pour ses amis, et personne n’y eut plus de succès. C’était un de ces esprits sages, modérés, constants et de suite, qui à la longue font plus goûter la raison et la justice que les autres.

§ 192

Je vois par le nombre des affaires où il s’employait pour ses amis que ce n’était pas tout à fait par paresse qu’il ne briguait pas les emplois publics, mais seulement par prudence : assez paresseux et sans action là où l’ambition seule fait agir, diligent et vigilant là où l’amitié était son ressort80.

§ 193

Complaisant avec ses amis, mais toujours retenu, il entrait dans tous leurs goûts, jamais dans leurs passions, et par conséquent jamais dans leurs partis. L’amitié lui donnait du penchant à approuver ; mais l’équité, ou plutôt une bonté naturelle arrêtait son approbation, dès qu’il sentait la moindre injustice, ou dans les discours, ou dans la conduite de ses amis. Ses manières étaient toutes simples, toutes aisées ; mais cependant à cause de l’estime que l’on faisait de sa vertu, on ne se laissait jamais aller avec lui à aucun excès de liberté : de sorte qu’il était difficile de distinguer si ses amis avaient pour lui plus de respect que d’amitié81.

§ 194

Il était extrêmement sur ses gardes pour n’offenser personne, soit par son procédé, soit par ses discours. On l’offensa plusieurs fois, il aurait souvent pu s’en venger impunément, jamais il ne prit le parti de la vengeance, il aimait mieux oublier les injures ; et par cette conduite sage et sans affectation il vivait sans ennemis, et se faisait des amis de ceux qui, faute de connaître son caractère, et en le prenant pour tout autre qu’il n’était, avaient cherché à lui nuire et à lui déplaire82.

§ 195

Il avait hérité de son père de vingt fois cent mille sesterces, c’est-à-dire plus de cent quatre-vingt mille onces d’argent, il en vivait noblement. La succession de son oncle, qui valait cinq fois autant, lui fit augmenter certaines dépenses de commodité et d’agrément ; mais de celles qui ne sont que pour le faste, il n’en fit aucune. Il ne voulut jamais, ni augmenter son train, ni avoir de plus beaux meubles, ni faire de grands bâtiments dans ses terres. Il semble qu’il ait craint la magnificence, comme un écueil où conduit la fausse gloire, et où s’abîment les plus grandes richesses, sans que personne regrette les magnifiques83.

§ 196

On ne le vit jamais avide de gain, courir aux bons marchés et aux ventes publiques, comme tant d’autres qui avaient de l’argent comptant à placer. Il ne fit point de nouvelles acquisitions, il se contenta d’augmenter un peu celles qu’on lui avait laissées ; il ne fit point bâtir, mais il rajusta, il embellit ses maisons de campagne84.

§ 197

Il avait une maison agréable dans Rome, plutôt par le beau bois où elle était située que par la beauté du bâtiment : il ne voulut jamais y faire d’autres dépenses que de la bien entretenir85.

§ 198

On remarquait cependant certains articles où il faisait plus de dépense que les autres gens de sa condition : il voulait que ses débiteurs fussent plus doucement traités86 ; que ses esclaves et que ses autres domestiques se trouvassent mieux chez lui qu’ailleurs ; que sa femme et sa fille eussent plus de commodités et d’agrément que les autres de leur condition87.

§ 199

Il se plaisait à faire des présents, et surtout aux gens de lettres qui n’étaient pas riches ; il prêtait souvent à ses amis, toujours sans intérêt, souvent en pure perte ; il comptait ces sortes de pertes parmi ses dépenses annuelles et nécessaires88.

§ 200

Les Romains ne faisaient, à proprement parler, qu’un repas : ils mangeaient un morceau le matin, et se mettaient à table vers les cinq ou six heures du soir ; il est vrai que ce repas était fort long, il durait ordinairement bien avant dans la nuit.

§ 201

Atticus, qui avait un grand nombre d’amis de toutes sortes d’états et de caractères, avait soin de les rassembler souvent, et de les assortir de manière qu’ils fussent tous en pleine liberté, et fort aises de se trouver ensemble : il ne voulait point de ces compagnies nombreuses, où, quoiqu’il n’y ait que des personnes de mérite, chacun se trouve obligé à trop d’égards, et se trouve ainsi dans la contrainte, dans un lieu où l’on ne se rassemble que pour être plus en liberté.

§ 202

Sa table était bonne et même délicate, mais ce n’étaient point des viandes ni des liqueurs fort recherchées : son but était de faire qu’on mangeât avec plaisir et sainement, et non pas avec excès ; que l’on pût goûter la bonne chère sans diminuer la santé, qu’il regardait comme la base du bonheur89 ; il ne voulait de la table qu’une conversation plus libre, plus gaie, plus longue, plus diversifiée, plus animée ; il évitait comme ennuyeux les grands repas où il y avait trop de convives, ou de convives qui ne se connaissaient pas.

§ 203

Personne n’était mieux servi, aussi personne n’avait un plus grand ordre dans sa maison. Plusieurs de ses esclaves et de ses affranchis étaient habiles dans les sciences et dans les beaux-arts ; quelques-uns savaient jouer des instruments ; et jusques aux moindres domestiques de sa chambre, tous savaient lire et écrire à merveille ; et chacun d’eux excellait dans les choses qui étaient de son emploi et de son métier. Ils étaient tous chez Atticus beaucoup plus heureux qu’ils n’eussent été ailleurs ; mais en récompense ils contribuaient plus que les domestiques ordinaires à lui faire sentir agréablement la douceur d’être bien servi90.

§ 204

Comme la plupart de ses amis avaient du goût pour les lettres, il ne se passait guère de repas qu’on n’y lût quelque pièce d’éloquence ou de poésie, ou quelque morceau nouveau d’histoire bien écrit ; ce qui servait de matière à la conversation, et d’occasion aux conviés de montrer leur esprit et leur savoir91.

§ 205

Quelquefois ses gens jouaient des instruments, quelquefois il leur faisait jouer des scènes de comédies : ce qu’ils faisaient avec beaucoup de grâce, et même aussi bien que les meilleurs comédiens.

§ 206

Il trouvait ainsi le secret de cultiver agréablement ses amis, de se lier plus étroitement et plus familièrement avec eux, et d’éviter, par le secours d’une table sagement dirigée, une humeur trop sérieuse, qui est d’ordinaire aussi importune pour soi-même que fâcheuse pour ceux avec qui l’on a à vivre.

§ 207

Il aimait à diversifier sa vie, en faisant de temps en temps quelque séjour à la campagne ; et ce séjour était lui-même diversifié par les lieux et les pays différents, où il avait des maisons de plaisance92. C’était là qu’il se plaisait à écrire des choses utiles à ses concitoyens. Et comme il avait une connaissance parfaite de l’histoire ancienne, et une grande vénération pour la vertu des anciens Romains, il composa plusieurs ouvrages sur ce sujet. Son but était, en représentant leurs talents et leurs vertus, de rendre les lecteurs imitateurs de leur mérite. Il fit sur ce plan un livre de l’origine de la magistrature romaine, l’histoire généalogique des cinq ou six plus illustres maisons de Rome, des Juniens, des Marcels, des Scipions, des Fabiens. Il composa des vers à la louange de tous les hommes illustres romains, où le caractère de chacun était peint vivement avec des traits fins et délicats : mais en si peu de paroles qu’on ne pouvait assez admirer la justesse, la netteté, et la précision de l’esprit de l’auteur93.

§ 208

Telle était la vie que menait Atticus, quand les divisions d’entre Pompée et César commencèrent à éclater.

§ 209

Il y avait dans le gouvernement de la République deux puissances à peu près égales, qui se contrebalançaient l’une l’autre, le Sénat et le peuple. Le Sénat était composé de la noblesse, et il y avait plus de trois mille sénateurs : il décidait des affaires étrangères, des emplois, des provinces, de la paix et de la guerre, des alliances avec les princes voisins ; les deux conseils y présidaient tour à tour94.

§ 210

Le peuple était composé de l’ordre des chevaliers, des marchands, des ouvriers, et de toutes les familles libres de la ville, qui faisaient plus de quatre cent mille hommes, sans les femmes et les enfants. À la tête du peuple étaient huit ou dix tribuns. Le peuple décidait des finances, des levées extraordinaires, et avait la principale autorité dans l’abolition des lois anciennes, et dans l’autorisation des lois nouvelles, dans la distribution, l’aliénation ou le recouvrement des terres des domaines qui appartenaient à l’État.

§ 211

Un sénateur ne pouvait point être tribun, à moins qu’il ne se fût fait adopter par une famille du peuple.

§ 212

Le Sénat, plus uni, empiétait de temps en temps sur les droits du peuple ; mais quand il y avait à la tête du peuple quelque tribun hardi, entreprenant, autorisé, il ne lui était pas difficile de faire un soulèvement, et faisait ainsi les armes à la main rendre en un jour par le Sénat ce qu’il avait usurpé en plusieurs années. Mauvaise constitution d’un État : elle doit toujours produire des divisions dangereuses ; aussi fut-elle enfin la cause de la ruine de la République romaine95.

§ 213

Sylla, après avoir vaincu Marius qui était à la tête du parti du peuple, avait enfin soumis le peuple au Sénat. Pompée, né riche et d’une maison illustre, avait toujours été attaché à Sylla. Il profita du crédit qu’il eut auprès de ce dictateur pour se faire des amis ; et ensuite il employa leur crédit pour se faire donner divers commandements d’armée, où sans expérience et sans de grands talents pour la guerre, mais avec le secours de lieutenants habiles, il eut dès sa jeunesse les succès les plus heureux qu’il pouvait désirer. Il avait un talent merveilleux pour faire valoir dans le Sénat tout ce qu’il faisait. Il affectait d’être toujours entièrement dévoué pour les intérêts du Sénat contre le peuple. Il marquait, en toutes occasions, qu’il était ami vif et ardent : de sorte que non seulement ses amis, mais encore le corps du Sénat, croyant agir pour leurs intérêts en l’élevant, chacun semblait conspirer à lui procurer beaucoup plus d’honneurs, de déférences et d’autorité qu’à pas un autre du Sénat. Il profita si bien de cette disposition, et de diverses conjonctures qui arrivèrent, qu’il se trouva assez de crédit pour donner l’exclusion des grands emplois à ceux qui n’étaient pas attachés à lui, et bientôt après pour y placer ses créatures.

§ 214

César, plus jeune, mais également ambitieux, voyant que la première place était prise dans le parti du Sénat, dédaignant de dépendre de Pompée, résolut de relever le parti du peuple, et de se mettre à la tête. Il se fit adopter par une famille du peuple, se fit élire tribun, fit beaucoup de largesses ; et après avoir acquis beaucoup de réputation dans le métier de la guerre, ne craignit point de se déclarer hautement, en toutes occasions, pour le parti du peuple contre le Sénat.

§ 215

Son but ne fut pas d’abord de ruiner l’autorité du Sénat, mais de se trouver en état de balancer le crédit de Pompée ; et, s’il était possible, de faire que le Sénat n’eût plus de ces hommes trop autorisés, qui sans prendre le nom de chef en deviennent en effet les maîtres.

§ 216

César avait beaucoup d’esprit et d’éloquence ; il se piquait d’être bon ami, et il l’était en effet, mais non pas tant par politique, comme Pompée, que par vraie inclination ; et l’on peut dire que César avait réellement plusieurs qualités dont Pompée n’avait que les dehors. Son crédit devint si grand que Pompée, craignant d’en être accablé, résolut, malgré sa fierté, de lui demander sa fille en mariage : moins pour contracter avec lui une liaison durable que pour avoir le temps et les occasions de s’établir ; de manière que César redevînt dans sa dépendance. César ne fut pas longtemps à s’apercevoir de son peu de sincérité, et à pénétrer ses desseins pleins d’artifice. Ainsi leur alliance ne leur ôtant point leurs soupçons réciproques, engagés d’ailleurs dans des partis si opposés, Pompée ne pouvant souffrir d’égal, César ne pouvant souffrir de supérieur, leurs divisions éclatèrent : de sorte que chacun d’eux ne voyant plus de sûreté que dans la ruine de son ennemi, ils firent prendre les armes aux Romains contre les Romains, sous prétexte qu’il s’agissait du salut de l’État, et de garantir la république d’un tyran qui la voulait soumettre à ses lois96.

§ 217

Atticus avait soixante ans, César plus de cinquante, lorsque cette guerre civile s’alluma. Tous les citoyens, tous les gouverneurs des provinces prirent parti selon leurs divers intérêts. L’Empire romain, le plus vaste empire qui ait jamais été, fut embrasé en un moment. Ce fut en cette occasion où Atticus eut besoin de toute sa prudence pour choisir le parti le plus sage, et de toute sa fermeté pour s’y tenir constamment.

§ 218

Ni le parti de César ni le parti de Pompée ne lui paraissaient justes. Ils étaient trop ambitieux, leurs desseins n’étaient pas conformes aux vrais intérêts de la république. D’ailleurs il paraissait également dangereux de se déclarer pour l’un ou pour l’autre. Dans la parfaite incertitude des événements, il n’y avait de raison à prendre parti, sinon pour ces gens qui, rongés d’ambition, ou accablés de dettes, voulaient sortir de leur malheureuse situation, ou s’élever en profitant de la ruine du parti opposé.

§ 219

Atticus, qui était fort éloigné de toute ambition, ne voulut point se déclarer, ni pour Pompée, ni pour César : c’est qu’il avait des amis intimes dans l’un et l’autre parti, contre lesquels il ne voulait point combattre. Il assistait également de son bien les uns et les autres, selon qu’ils en avaient besoin. Aussi, avec leur crédit, il fit en sorte que Pompée ne s’offensa point de le voir demeurer neutre ; et que cette neutralité plut même tant à César qu’il renvoya libre son neveu, fils de Quintus Cicéron, et Quintus Cicéron lui-même, son beau-frère, qui avaient été pris à la bataille de Pharsale. Après cette victoire, César, pour faire subsister son armée, imposa de grandes taxes sur les plus riches de Rome ; il se souvint du procédé honnête et modéré d’Atticus, et l’en exempta97.

§ 220

César, devenu le maître par la mort de Pompée, donna le calme à l’empire, pendant quatre ou cinq ans qu’il vécut ; mais Brutus et Cassius, à la tête de plusieurs conjurés, ayant tué César, en entrant dans le Sénat, une nouvelle guerre civile recommença, plus furieuse que la première. Auguste, l’héritier de César, et tous les premiers officiers de César, entre lesquels fut Antoine, formèrent un parti ; les principaux sénateurs, et ceux qui voulaient rétablir l’État républicain, en formèrent un autre. Brutus et Cassius se mirent à la tête du parti républicain.

§ 221

Il n’y eut alors aucun citoyen qui ne se trouvât dans un extrême danger de perdre ses biens et sa vie.

§ 222

Heureusement pour Atticus, Brutus était de ses amis particuliers : ainsi tant qu’il fut maître dans Rome, Atticus n’eut rien à craindre, mais les affaires changèrent bien de face. Auguste et Antoine gagnèrent la bataille de Philippes, Brutus et Cassius y furent tués. Ainsi Antoine, ennemi juré de Cicéron, le proscrivit : c’est-à-dire le condamna à la mort comme criminel d’État, et il fut tué. Atticus, l’ami intime de Brutus et de Cicéron, fut aussi mis sur la funeste liste des proscrits ; mais Antoine, se souvenant de la manière généreuse dont Atticus en avait usé en son absence envers Fulvie, sa femme, dans ses malheurs, et dans le temps même que les affaires de son parti paraissaient désespérées, il effaça de sa main le nom d’Atticus, et bientôt après lui envoya dire qu’à sa considération il avait aussi effacé de la liste Gellius, son ami, qui s’était caché avec lui durant la proscription98.

§ 223

Dans ces temps malheureux Atticus sauva et cacha tous ceux qui voulurent se retirer dans ses terres en Épire, de quelque parti qu’ils fussent : car le même parti était tantôt vaincu, et tantôt vainqueur. Aucun de ces malheureux ne s’y retira sans avoir par ses ordres toutes sortes de secours, et toute la sûreté qu’ils eussent pu désirer de leurs plus fidèles amis. C’était bonté naturelle ; mais cette bonté lui donna dans la suite plus d’amis, plus de protecteurs, plus de réputation, plus de sûreté que la plus grande habileté n’eût su faire. Il passait dans Rome pour homme d’une probité si entière et si délicate que les partis les plus animés avaient en lui une égale confiance99.

§ 224

Sa fortune et son humeur, dans les temps calmes, lui suffirent pour le rendre heureux ; mais dans les temps de trouble, il eut encore besoin de toute sa vertu, de toute sa prudence, et de toute la réputation qu’il avait acquise.

§ 225

Le calme succéda à cette furieuse tempête. Auguste et Antoine devinrent les maîtres, et gouvernèrent ensemble l’empire : Auguste l’Occident, à Rome ; Antoine l’Orient, à Alexandrie, où il était enivré des charmes de Cléopâtre, reine d’Égypte, qui l’y avait retenu. Atticus, dans cet intervalle, entretenait un commerce de lettres et de littérature avec les deux empereurs, sans qu’aucun d’eux l’ait jamais soupçonné d’avoir aucune partialité pour son compétiteur.

§ 226

À la fin ces deux rivaux, qui avaient tous les jours quelque chose à démêler sur les bornes qu’ils avaient mises entre eux dans leur gouvernement, se brouillèrent ouvertement, et terminèrent enfin leurs différends par la fameuse bataille navale d’Actium. Antoine fut vaincu, il s’enfuit en Égypte, il s’y tua peu de jours après, et laissa ainsi Auguste maître paisible et absolu de l’empire.

§ 227

Auguste, de retour à Rome, ne songea plus qu’à gouverner avec douceur. Comme il aimait les gens de lettres, il voulait connaître particulièrement Atticus. Il goûta si bien son esprit qu’il se passait peu de jours qu’il ne s’entretint sur toutes sortes de sujets d’érudition.

§ 228

Agrippa était alors le favori, il pouvait prétendre aux premières alliances de Rome, il demanda la fille d’Atticus et l’épousa. Atticus devint ainsi d’un grand crédit, sur la fin de sa vie : il ne s’en servit cependant jamais pour augmenter ses richesses, mais souvent pour rendre de bons offices, et pour procurer des bienfaits à ses amis, et aux personnes dont il connaissait le mérite.

§ 229

Quand Auguste était à quelque maison de campagne hors de Rome, il écrivait souvent à Atticus, il lui écrivait même de Rome pour lui demander compte de ses occupations philosophiques, quelquefois sur quelque plaisanterie dont ils avaient la clef, ou sur quelque point d’antiquité, ou sur de petits ouvrages de poésie, qui faisaient entre eux les liens du commerce d’esprit qu’ils avaient100.

§ 230

Il vécut dans une grande santé. Il fut trente ans entiers sans prendre aucun remède. Sa manière de vie réglée ; ses occupations exemptes des chagrins que causent souvent ou un domestique fâcheux, ou le mauvais état des affaires, ou une ambition vive et mécontente, ou une avarice inquiète, ou une vanité outrée et mal entendue ; le commerce continuel avec des personnes qui lui plaisaient : tout cela avait fort contribué à lui donner une santé ferme et égale. Cette même santé avait de même contribué à lui donner cette humeur si désirable, qui lui faisait sentir agréablement les petits plaisirs journaliers qui se présentent presque sans cesse à ceux qui possèdent une âme saine dans un corps sain.

§ 231

À soixante-dix-sept ans il fut attaqué d’une maladie, qui au commencement parut peu de chose aux médecins. Ils le traitèrent pendant trois mois, mais sans aucun succès. Les douleurs augmentèrent, il essaya divers remèdes pour les faire diminuer, rien ne lui réussit. Cela lui fit prendre une résolution digne de sa fermeté. Après une mauvaise nuit, il envoya dès le matin chercher Agrippa, son gendre, et deux de ses amis particuliers. Ils arrivèrent ensemble, et en arrivant, il leur dit : « Vous savez tout le soin, toute l’attention, que j’ai pris, depuis que je suis malade, à chercher et à suivre exactement tous les meilleurs conseils que j’ai pu trouver pour recouvrer ma santé. Vous êtes témoins que je n’y ai rien négligé. J’ai, ce me semble, sur cela satisfait à l’amitié que je vous dois. Ce qui me reste à faire, c’est de songer à me satisfaire moi-même sur ce que je me dois. Les aliments que l’on me donne depuis quelques jours ne m’ont prolongé la vie que pour prolonger mes douleurs, et pour les rendre plus aiguës. Je souffre, je souffre même beaucoup ; et comme c’est sans espérance de voir finir mes douleurs qu’en finissant moi-même de vivre, j’ai résolu de hâter la fin de mes douleurs. Je vous ai envoyé chercher, non pour délibérer avec vous sur ce que j’avais à faire, mais seulement pour vous dire ma résolution, et pour vous prier de ne me point demander que j’en prenne d’autre ; vous augmenteriez ma peine, et vous l’augmenteriez en vain »101.

§ 232

Il leur tint ce discours d’une voix ferme, et avec un air si calme et si assuré que l’on eût dit qu’il eût parlé d’une affaire ordinaire.

§ 233

Agrippa et ses deux amis en furent si touchés qu’ils fondaient en larmes. Ils le prièrent en vain de prendre encore ce jour-là quelque nourriture. Il fut deux jours sans manger, la fièvre le quitta, les douleurs cessèrent presque entièrement. Sa famille le pressa alors, avec beaucoup d’instance et de tendresse, de changer de résolution, et de voir, en reprenant quelques aliments, si la santé ne reviendrait pas sans douleur. Mais le reste d’une vie caduque et sujette à des infirmités douloureuses lui parut trop peu de chose. Il ne fut point ébranlé, et le cinquième jour après qu’il eut cessé de manger, il cessa de vivre et de souffrir.

§ 234

Son humeur était si aimable, son esprit si aisé que jeune il plaisait infiniment aux vieux : Sylla et ses contemporains ne se plaisaient avec personne tant qu’avec lui ; et devenu vieux, il était le meilleur ami du jeune Brutus, et ensuite d’Auguste qui était fort jeune.

§ 235

Il eut le bonheur de voir croître sa fortune, sa réputation et son crédit, à mesure qu’il vieillissait. Plusieurs l’instituèrent leur héritier sans parenté, mais par amitié, et sur l’estime qu’ils faisaient de son mérite.

§ 236

Enfin personne, à son âge, ne fut plus regretté : parce que personne à cet âge ne fut jamais ni [•] plus aimé, ni plus aimable.

COMPARAISON DE SOCRATE AVEC ATTICUS

§ 237

Il y avait plus d’ardeur, plus de force, dans le tempérament de Socrate.

§ 238

Plus de douceur, plus de mollesse, plus de lenteur, dans celui d’Atticus.

§ 239

Atticus, né modéré, était également éloigné de la paresse et de la grande activité.

§ 240

Socrate, avec un peu d’impétuosité naturelle, avait besoin de vertu pour se tenir dans la modération et pour ne pas tomber quelquefois dans l’excès.

§ 241

La raison de Socrate tirait plus de secours des lumières de l’esprit ; celle d’Atticus tirait presque toute sa force de son heureux tempérament.

§ 242

L’âme de Socrate, plus exercée, était plus propre à surmonter de grandes difficultés. Il avait souvent la peine de combattre ses penchants, et toujours la gloire de les vaincre.

§ 243

Atticus n’avait ni cette peine ni cette gloire. Il suivait presque toujours ses inclinations raisonnables, modérées, toujours justes. Il trouvait chez lui moins à combattre, et dans les autres moins de contradictions. Il se pliait plus facilement aux temps, aux lieux, aux conjonctures, aux personnes ; et savait encore mieux éviter les difficultés que les surmonter. Il tenait sa modération de son tempérament ; Socrate la tenait de sa patience, de son travail et de son ardeur pour la vertu.

§ 244

Tous deux avaient un courage ferme dans le péril mais la fermeté de Socrate était vive et entreprenante ; au lieu que la fermeté d’Atticus se bornait à prendre froidement son parti et à s’y tenir constamment.

§ 245

Socrate, plus sensible, souffrait plus et mettait plus de force à se calmer ; mais en récompense il était plus sensible à la joie.

§ 246

Atticus, moins sensible au mal, se calmait avec moins de peine ; mais le plaisir se faisait sentir chez lui moins vivement et durait moins longtemps.

§ 247

Socrate, zélé pour le bien public, reprenait les vices et les défauts, sans craindre de se faire des ennemis.

§ 248

Atticus ne comptait point de convertir le monde ; il aimait mieux souffrir doucement les défauts des autres que de prendre la peine de les corriger.

§ 249

La nature avait donné à Atticus une figure noble et gracieuse, de beaux yeux, un regard doux, un sourire fin, le son de la voix touchant : avantages qui prévenaient tellement en sa faveur qu’on se trouvait dans ses intérêts dès la première fois qu’on le voyait, et sans qu’il eût besoin de faire preuve de mérite, ni de faire marcher sa réputation devant lui. On se trouvait tout disposé à goûter ses manières, à entrer dans ses sentiments, à faire valoir, et même à exagérer les qualités estimables que l’on apercevait en lui. Il eut le grand avantage dans sa jeunesse d’être longtemps porteur de ces lettres de recommandation que donne la nature, en donnant la beauté ; et dans un âge plus avancé, il avait dans la physionomie une certaine dignité naturelle, qui fait naître l’inclination et qui attire le respect de tous ceux dont on est regardé.

§ 250

Socrate n’avait pas reçu de la nature un pareil présent ; au contraire, il était laid ; mais pour réparer sa laideur, la nature lui avait donné la beauté et même les grâces de l’esprit : ses reparties vives, et pleines de sel ; ses peintures gaies, naïves, riantes ; ses narrations faciles, et intéressantes ; des saillies réjouissantes ; des bons mots dits à propos ; des discours sages, sublimes et sensés ; la justesse, la propreté de ses expressions ; une éloquence, tantôt douce, tantôt forte, toujours naturelle, toujours persuasive ; d’ailleurs un désintéressement parfait, et une grandeur de courage qui lui était particulière. Tout cela lui attirait bientôt, de ceux qui avaient le bonheur de l’écouter, une admiration extrêmement flatteuse.

§ 251

Socrate pouvait trouver plus aisément des admirateurs, Atticus plus aisément des amis. On désirait d’être estimé de Socrate et de devenir l’ami d’Atticus.

§ 252

Personne ne sentit jamais moins les incommodités de la pauvreté que Socrate puisqu’il ne voulut pas recevoir de donations.

§ 253

Jamais personne ne sentit mieux, et plus longtemps, les agréments de l’abondance qu’Atticus.

§ 254

Lorsqu’on voyait Socrate content et gai dans sa pauvreté, on croyait facilement que l’on pouvait être heureux sans être riche ; il apprenait aux pauvres à se passer de richesses.

§ 255

Atticus, modéré dans sa dépense, apprenait aux riches à se conserver sages et vertueux dans l’abondance.

§ 256

Avec des vues plus élevées, Socrate cherchait à rendre ses amis philosophes, et à diminuer leurs malheurs en augmentant leur philosophie.

§ 257

Avec des idées plus communes, Atticus songeait à soulager ses amis dans leurs maux, par des secours que lui fournissaient ses grandes richesses et sa grande économie.

§ 258

L’un prêtait de l’argent, l’autre donnait du courage pour s’en passer.

§ 259

Les amis de Socrate tenaient plus à lui par l’estime et par l’admiration.

§ 260

Les amis d’Atticus tenaient plus à lui par goût, par inclination, par sympathie.

§ 261

Socrate voulait de la gloire, et en voulait beaucoup.

§ 262

Atticus se contentait de la distinction entre ses amis et eût peut-être pu s’en passer sans être malheureux.

§ 263

Un prince paresseux eût suivi sans peine les conseils d’Atticus.

§ 264

Un roi avide de la belle gloire aurait plus trouvé son compte avec Socrate.

§ 265

L’esprit de Socrate était plus hardi, plus élevé, plus original.

§ 266

Celui d’Atticus plus poli, moins occupé à faire des découvertes qu’à jouir tranquillement de celles qui étaient faites.

§ 267

Tous deux aimaient, et leurs amis, et leur patrie. Socrate était plus occupé à faire du bien à sa patrie et au genre humain, Atticus plus attentif à faire plaisir à ses amis.

§ 268

Socrate avait plus de disposition à mourir hardiment, Atticus à mourir tranquillement. Socrate était d’une si grande austérité sur l’observation des lois qu’il aima mieux mourir que de se sauver après qu’il eut été condamné.

§ 269

Atticus croyait que les lois étaient faites pour les hommes, et non pas les hommes pour les lois, et n’eût jamais fait aucun scrupule d’éviter, par la suite, une mort injustement ordonnée.

§ 270

On peut faire deux réflexions utiles sur la vie de ces deux hommes illustres.

§ 271

La première, c’est que quoiqu’ils aient passé une longue vie beaucoup plus heureusement que leurs pareils et leurs contemporains, cependant ce n’a pas été sans avoir eu quelques chagrins et quelques peines à souffrir : Socrate dans son domestique ; Pomponius dans ses biens et dans ses amis, durant les diverses révolutions de la république.

§ 272

Socrate finit sa vie assez désagréablement, ce semble, durant le procès criminel que lui suscitèrent injustement ses ennemis. Pomponius souffrit beaucoup de sa mauvaise santé la dernière année de sa vie : apparemment, pour n’avoir pas été si tempérant que Socrate.

CONCLUSION [•] MORALE [•]

§ 273

Or de là nous pouvons conclure [•] 1° qu’une vie heureuse, dans laquelle il n’y ait rien à souffrir, n’est en effet qu’une pure chimère, qu’ainsi c’est folie d’en attendre une pareille ; et que la plus heureuse est celle où l’on a moins à souffrir, et moins longtemps que ses pareils [•].

§ 274

2° Que nous avons dans la théologie naturelle, et dans la religion de notre siècle, une connaissance certaine de plusieurs vérités très consolantes, qui n’étaient point encore [•] établies dans la théologie naturelle du temps de Socrate et d’Atticus. Primo, que l’âme est une substance très distinguée de la substance du corps, et beaucoup plus parfaite, et par conséquent aussi durable que le corps [•], et par conséquent immortelle. Secundo, que Dieu est un Être très parfait, et par conséquent très juste et très bienfaisant. Tertio, que par conséquent il est impossible que l’âme fort bienfaisante ne soit pas fort heureuse dans la seconde vie102.

§ 275

Or ces hommes si célèbres, qui n’avaient encore qu’une connaissance fort grossière et fort incertaine de ces vérités, n’en tiraient aucune consolation dans leurs maux. Ainsi de ce côté-là, nous pouvons facilement être beaucoup plus heureux qu’ils n’ont été [•].

§ 276

Et il faut avouer que la grande espérance d’une vie délicieuse et immortelle, destinée aux bienfaisants par l’Être souverainement bienfaisant [•], outre un plaisir réel et journalier, donne souvent de nouvelles forces dans les entreprises de bienfaisance publique ; et qu’elle ôte presque entièrement [•], et le désir inquiet de vieillir beaucoup, et la crainte fâcheuse d’une mort prochaine. Or Socrate, quoiqu’un des hommes les plus heureux et les plus vertueux qui aient jamais été, fut privé durant sa vie, par l’ignorance de son siècle, d’un si agréable et si précieux ressort des actions humaines.

RÉFLEXION POLITIQUE

§ 277

Je suppose que le bon gouvernement ait en vue de rendre l’éducation des collèges plus vertueuse, en y faisant employer à peu près la moitié des heures de l’éducation à démontrer plusieurs vérités importantes aux bonnes mœurs, et à faire pratiquer aux écoliers plus fréquemment des actions de justice et de bienfaisance.

§ 278

Les professeurs auront besoin d’ouvrages classiques de morale, pour faire lire dans les basses et hautes classes. Or celui-ci, et d’autres semblables et meilleurs, peuvent servir pour l’âge de treize ou quatorze ans103.

§ 279

C’est au Conseil de l’éducation à faire composer tous ces différents ouvrages, et à les faire perfectionner au-moins tous les dix ans, par des prix proposés et distribués suivant le jugement par scrutin de l’Académie de morale104.


1.Cette partie liminaire rappelle que les Réflexions sur les cas particuliers de Socrate et d’Atticus s’inscrivaient dans un Discours sur la vie heureuse, thématique en vogue dans les premières décennies du XVIIIe siècle, traitée dans les cercles fréquentés par Saint-Pierre : Bernard de Fontenelle, ami de Saint-Pierre, a publié en 1714 un court texte intitulé Du bonheur (in Digression sur les Anciens et les Modernes et autres textes philosophiques, Paris, Classiques Garnier, 2016, Sophie Audidière et al. [éd.], p. 715-740) ; Claude Buffier fait paraître en 1726 un Traité de la société civile et du moyen de se rendre heureux ; Louis-Jean Levesque de Pouilly publie ses Réflexions sur les sentiments agréables en 1736 : voir Robert Mauzi, L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle [1979], Paris, A. Michel, 1994, p. 222-249 ; Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 235-236.
2.Sur Charles Rollin, voir Éducation, § 368, note 75, et Éducation des pensions, § 74. Sur la critique du stoïcisme et du moralisme augustinien, voir l’Introduction à Distinction, § 9.
3.Platon, Épicure, Sénèque, auteur d’un De vita beata, étaient des références récurrentes dans les traités sur le bonheur. Dans la Cité de Dieu, Augustin mentionnait l’inventaire fait par Varron dans un ouvrage perdu des opinions multiples sur la béatitude (XIX, 1). Saint-Pierre s’écarte ici d’une conception philosophique de la vie heureuse qui puisait dans l’Antiquité mais aussi dans Descartes (Les Passions de l’âme) et dans Malebranche (voir Robert Mauzi, L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle [1979], Paris, A. Michel, 1994, p. 14-18), au profit d’un enseignement par l’exemple : voir Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion (Lumière classique), 2008, p. 32-79.
5.La Règle d’or, qui chez Saint-Pierre vaut pour la morale et pour la religion, se décline en expression négative (« Ne faites pas à autrui… ») et positive (« Faites à autrui… »), ajoutant aux devoirs de la justice ceux de la bienfaisance : voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 150-153.
6.Les Réflexions morales et politiques sur la vie de Charles XII, roi de Suède, dont il est question dans la note de l’auteur, sont parues dans le tome IX des OPM (Rotterdam, J. D. Beman, 1734, p. 297-377).
7.Allusion au dualisme cartésien qui s’exprime dans les Méditations métaphysiques (1641), affirmant la distinction entre états mentaux relevant de l’activité de l’esprit et états physiques se réalisant dans le corps.
8.Si les sources concernant la biographie de Socrate sont multiples (Platon, Xénophon, Aristophane, Aristote, Cicéron, Plutarque…), Saint-Pierre, peu intéressé par les recherches érudites, a pu consulter la partie des Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce consacrée au philosophe (II, 5) et la Vie de Socrate (3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699) d’un de ses confrères à l’Académie française, François Charpentier (1620-1702), parue d’abord à la suite de sa traduction des Mémorables de Xénophon et que l’abbé semble parfois démarquer (Les Choses mémorables de Socrate, Paris, Vve Camusat – P. Le Petit, 1650).
9.La philosophie chinoise était connue en France par La morale de Confucius, philosophe de la Chine ([Jean de Labrune], Amsterdam, P. Savouret, 1688), traduction abrégée de l’ouvrage des pères jésuites Philippe Couplet, Christian Herdtrich, Prospero Intorcetta et François de Rougemont, Confucius Sinarum philosophus (Paris, D. Horthemels, 1687) ; voir Thierry Meynard, « La première traduction des Entretiens de Confucius en Europe : entre le li néoconfucéen et la ratio classique », Études chinoises, vol. XXX, 2011, p. 173-192. Sur l’appellation « Socrate des Chinois », voir Fénelon, Dialogues des morts (1691-1696), VII, « Confucius et Socrate » (abbé Drioux [éd.], Paris, J. Lecoffre, 1849, p. 51).
10.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 15. Cet épisode est à rapprocher de la générosité de Saint-Pierre à l’égard du mathématicien Pierre Varignon, d’après Fontenelle : « Toujours plus touché de son mérite, il [Saint-Pierre] résolut de lui faire une fortune qui le mît en état de suivre pleinement ses talents et son génie » (in Œuvres, Paris, M. Brunet, 1742, t. VI, p. 185-186).
11.Pausanias, Le Tour de la Grèce, I, 22 ; François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 15-16.
12.À rapprocher du goût du jeune Saint-Pierre pour les sciences naturelles : « Il étudia la chimie sous M. Lémery, l’anatomie sous M. Du Verney, tous deux de l’Académie des sciences, et voyait souvent le père Malebranche et les plus habiles dans les sciences naturelles » (Annales de Castel, § 18) ; voir aussi OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XIII, Préface, p. 3.
13.« On appelle les sciences curieuses, celles qui sont connues de peu de personnes, qui ont des secrets particuliers, comme la chimie, une partie de l’optique, qui fait voir des choses extraordinaires avec des miroirs et des lunettes… » (Furetière, 1690, art. « Curieux »).
14.Sur cette relativisation par Socrate des sciences de la nature par rapport à l’étude de l’homme et à la connaissance de soi-même, voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 38-43.
15.Sur la réorientation des intérêts intellectuels de l’abbé, des sciences de la nature, vers la morale, puis vers la politique, voir OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1737, t. XIII, Préface, p. 3-4 ; Annales de Castel, § 23-29.
16.Saint-Pierre attribue à Socrate les idées qu’il développe dans son Projet pour mieux mettre en œuvre le désir de la distinction entre pareils, voir l’Introduction à Distinction.
17.La crainte de la satiété, le plaisir de la nouveauté expriment une conception de l’âme comme mouvement, caractéristique des Modernes : voir Distinction, § 37 ; voir aussi les Réflexions sur la poétique (ca 1690) de Fontenelle (in Œuvres, Paris, M. Brunet, 1742, t. III, p. 131).
18.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 44-45, 75-79.
19.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 58-59, 119-120. Sur les justifications de Socrate pour s’être abstenu de participer à la vie politique, voir Platon, Apologie de Socrate, 31c-32e.
20.Sur cette fonction exercée par Socrate, voir Platon, Apologie de Socrate, 32a-32c ; l’épistate (intendant) était celui qui, parmi les dix présidents du Sénat, était chargé pendant un seul jour « des clefs de la forteresse et du trésor de la république » : voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 122-127.
22.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 26.
23.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 25. Selon des sources démenties par Plutarque (Vie d’Aristide, XXVII, 3-4), Socrate aurait recueilli Myrto, petite-fille, et non fille, d’Aristide : veuve et pauvre, elle ne pouvait subvenir à ses besoins ; sur cette seconde épouse, voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 26 ; Athénée, Deinosophistes, XIII, 2.
24.Xénophon, Les Choses mémorables de Socrate, François Charpentier (trad.), Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 6.
25.François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 93-94.
26.Voir la défense par Saint-Pierre des villes capitales dans l’Introduction à Capitale, § 2.
27.Saint-Pierre rattache la sagesse de Socrate à son désir d’acquérir l’estime de ses contemporains, conformément à son Projet pour mieux mettre en œuvre le désir de la distinction entre pareils.
28.Sur ce terme de gloriole, néologisme forgé par l’auteur, voir Distinction, § 9.
29.Formule récurrente chez Saint-Pierre, qui la prête ailleurs à Épicure : voir Gouvernement, § 732 ; Grande douceur, § 13 ; Dauphins, § 113.
30.Sur la modestie de Socrate, voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 83-84. Sur son désintéressement, son sens de la justice, voir Platon, Apologie de Socrate, 29a-33b ; Phédon, 118a ; Xénophon, Apologie de Socrate, 34.
31.Sur le précepte de Socrate, « il faut être réellement ce qu’on veut paraître », voir Xénophon, Les Mémorables, I, 7 ; II, 6.
32.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 63-64.
33.Traduction du célèbre apophtegme : « … ἐγὼ δέ, ὥσπερ οὖν οὐκ οἶδα, οὐδὲ οἴομαι [τι εἰδέναι] » (Platon, Apologie de Socrate, 21d).
34.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 83-85.
35.Argument d’un partisan des Modernes soulignant l’augmentation des connaissances et les progrès de la raison : voir Grand homme, § 42.
36.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 84-85.
37.Allusion au doute cartésien, d’abord sélectif dans le Discours de la méthode, puis s’étendant aux sens, aux préjugés (Principes de la philosophie), voire à toutes nos connaissances (Méditations métaphysiques).
38.Sur l’idée que Descartes lui-même doit être dépassé, voir Grand homme, § 36.
39.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 87-88.
40.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 88-93.
41.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 80, d’après Cicéron, Tusculanes, V, 34.
42.Voir, de Saint-Pierre, ses Observations sur la sobriété, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 418-435.
43.Daniel ben Abraham de Fonseca (ca 1668-ca 1740), juif marrane né au Portugal, échappa à l’Inquisition par une conversion au catholicisme et devint prêtre ; il aurait étudié la médecine à Bordeaux. Il passa en 1702 à Constantinople et devint le médecin de l’ambassadeur de France, Ferriol. Jouant un rôle diplomatique, épousant la cause de la France, il s’y lia à Voltaire et finit sa vie à Paris : voir D. Gershon Lewental, « Fonseca, Daniel de », in Encyclopedia of Jews in the Islamic World Online, Norman A. Stillman (éd.), Leyde, Brill, 2010.
44.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 23-24, 117-118.
45.Voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 5, 32.
46.Voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 5, 18.
48.Les projets de l’abbé de Saint-Pierre, surtout le Projet de paix perpétuelle, ont été rapprochés par ses détracteurs de la République de Platon, comme système impraticable : voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 337-339.
49.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 44-45.
50.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 58-63.
51.Xénophon, Apologie de Socrate, 16.
52.Xénophon, Apologie de Socrate, 11-13.
53.Voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 5, 21.
54.Voir Platon, Criton, 52a-c.
55.Voir François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 165.
56.La mort en philosophe de Socrate, dialoguant avec ses amis et disciples, est l’objet du Phédon de Platon.
57.Sur le sacrifice d’un coq à Asclépios (« Esculape »), demandé à Criton, voir Platon, Phédon, 118a.
58.Voir Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 5, 43 ; François Charpentier, La Vie de Socrate, 3e éd., Amsterdam, E. Roger, 1699, p. 168.
59.Titus Pomponius Atticus (fin 110–31 mars 32 av. J.-C.) fut l’ami et le correspondant de Cicéron. Lié aux deux hommes, ayant eu accès à leur correspondance, Cornelius Nepos (ca 100-25 av. J.-C.) composa, avant Suétone et Plutarque, une « histoire des grands hommes » (De viris illustribus), dédiée à Atticus. La biographie de ce dernier se trouve dans les Vies des grands capitaines (25), dont il existait, au moment de la rédaction de Socrate et Atticus, des éditions en latin et des traductions françaises (de Jean de Vignancour, de Jean Claveret, de Jean Henry, d’Antoine Le Gras…). L’abbé de Saint-Pierre s’appuie sur cette source, tout en utilisant la correspondance de Cicéron. Une traduction en six volumes des Lettres de Cicéron à Atticus par l’abbé Mongault, hôte de madame de Lambert et appartenant à la maison d’Orléans, comme l’abbé de Saint-Pierre, était parue en 1714 (Paris, F. Delaulne).
60.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, II.
61.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, II.
62.L’abbé s’éloigne ici de son modèle pour prêter à Atticus une ambition proche de la sienne qui était d’étudier et de côtoyer savants et hommes de lettres en s’installant dans la capitale (Annales de Castel, § 18).
63.Si l’on ne trouve rien dans la biographie de Cornelius Nepos qui accrédite ce goût d’Atticus pour la philosophie politique et morale, il doit être rapproché de ce que l’abbé dit de lui-même : Annales de Castel, § 26-29.
64.Sur la bienveillance et la bienfaisance d’Atticus et de ses amis d’après Cornelius Nepos et la correspondance de Cicéron, voir Marita Bianay, Atticus et ses amis : étude sur une politique de l’ombre au dernier siècle de la République, thèse de doctorat en histoire ancienne, université Paul-Valéry – Montpellier III, s/d É. Perrin-Saminadayar, 2014, p. 173-175. Saint-Pierre interprète la modération et la bienveillance d’Atticus selon des notions qui lui sont chères (bienfaisance et vraie gloire) et exprime au passage sa condamnation du luxe : voir Luxe.
65.Saint-Pierre semble confondre ici le fils de Marius, Caius Marius, dit « le jeune », et un autre condisciple d’Atticus, Lucius Torquatus. Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, II.
66.Cf. Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, III.
67.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, IV.
68.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, IV.
69.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, III.
70.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, IV. Saint-Pierre traduit approximativement : « Noli, oro te, inquit Pomponius, adversum eos me velle ducere, cum quibus ne contra te arma ferrem, Italiam reliqui ».
71.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, III.
72.Saint-Pierre montre ici qu’il n’utilise pas une seule source. Le nom de Pilia a été mal orthographié dans le texte de Cornelius Nepos (25, III, « Phidiae »). L’épouse d’Atticus est connue par les lettres de Cicéron : voir Marita Bianay, Atticus et ses amis : étude sur une politique de l’ombre au dernier siècle de la République, thèse de doctorat en histoire ancienne, université Paul-Valéry – Montpellier III, s/d É. Perrin-Saminadayar, 2014, p. 26-29 et Lettres de Cicéron à Atticus, Nicolas-Hubert Mongault (trad.), Paris, F. Delaulne, 1714, t. II, p. 207, 269 ; t. III, p. 71, 279, 299… Sur les idées de Saint-Pierre concernant le mariage, voir l’Introduction à Mariage.
73.Sur l’origine de ce surnom, voir Cicéron, De la veillesse, I, 1.
74.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, V.
75.Quintus Caecilius, oncle maternel d’Atticus, était prêteur à intérêt, protégé de Lucullus ; voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, V ; sur d’autres sources, voir Marita Bianay, Atticus et ses amis : étude sur une politique de l’ombre au dernier siècle de la République, thèse de doctorat en histoire ancienne, université Paul-Valéry – Montpellier III, s/d É. Perrin-Saminadayar, 2014, p. 20-24.
76.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, V.
77.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, VI.
78.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, IV. Cicéron, dans son traité De l’amitié s’adresse à Atticus « son ami le plus aimé » (I, 5) et célèbre sa sagesse dans sa correspondance.
79.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, V.
80.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XV.
81.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XV.
82.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XI.
83.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIV.
84.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIII.
85.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIII.
86.Intransigeant sur le devoir d’honorer ses dettes, Atticus refusait aussi les intérêts abusifs : voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, III.
87.D’après la correspondance de Cicéron, la fille d’Atticus reçut l’enseignement d’un précepteur et fit un prestigieux mariage (Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XII) ; elle et sa mère, malades, firent l’objet d’une grande attention : voir Marita Bianay, Atticus et ses amis : étude sur une politique de l’ombre au dernier siècle de la République, thèse de doctorat en histoire ancienne, université Paul-Valéry – Montpellier III, s/d É. Perrin-Saminadayar, 2014, p. 27, 32-34.
88.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XII : le biographe mentionne l’aide apportée au poète Calidus.
89.La sobriété et la modération d’Atticus, forme de sagesse relevée par Cornelius Nepos (25, XIII), viennent confirmer les idées de Saint-Pierre exprimées dans ses Observations sur la sobriété (OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 418-446).
90.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIII ; sur l’attachement de ses esclaves à Atticus, d’après les lettres de Cicéron, voir Marita Bianay, Atticus et ses amis : étude sur une politique de l’ombre au dernier siècle de la République, thèse de doctorat en histoire ancienne, université Paul-Valéry – Montpellier III, s/d É. Perrin-Saminadayar, 2014, p. 224-225.
91.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIV.
92.Ces possessions se trouvaient surtout en Épire (Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIV).
93.Voir Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XVIII. La liste des magistrats romains, avec leur généalogie, est connue sous le nom de Liber annalis (47 av. J.-C.). Les gentes mentionnées sont les Junii (« Juniens »), celle des Claudii Marcelli (« Marcels »), des Fabii (« Fabiens ») et des Æmilii auxquels appartenaient les Cornelii Scipiones (« Scipions »).
94.Comme plus haut, à propos des repas à Rome (§ 200), ce paragraphe et ceux qui suivent rappellent que les vies des hommes illustres s’adressent d’abord à des élèves de collèges dont on complète à la fois l’instruction morale et les connaissances (voir plus bas, § 277-279 ).
95.Le passage de la monarchie à la république et la création des institutions de ce gouvernement républicain sont décrits par Vertot, ami de l’abbé de Saint-Pierre, dans son Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la République romaine (Paris, F. Barois, 1719). L’idée que la perte de la République romaine est due à ses divisions était à l’époque de Saint-Pierre un lieu commun comme le remarquait Montesquieu dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence [1734] (in Œuvres complètes, t. II, Françoise Weil, Cecil Patrick Courtney [éd.], Oxford – Naples, Voltaire Foundation – Istituto italiano per gli studi filosofici, 2000, p. 156). Bossuet parlait de « la jalousie perpétuelle du peuple contre le Sénat » (ibid., note 20).
96.L’abbé de Saint-Pierre utilise sans doute Plutarque dans ces portraits de Pompée et de César, non seulement leur biographie, mais peut-être aussi celle de Caton d’Utique, dans laquelle se dessine une image moins flatteuse des deux hommes. Leur rivalité est aussi évoquée par Appien dans son Histoire romaine (Livre II).
97.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, VII.
98.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, IX-X.
99.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XI.
100.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XIX-XX.
101.Cornelius Nepos, Vie des grands capitaines, 25, XXI.
102.La théologie naturelle, alliant science et religion, s’est développée dans les milieux protestants britanniques à partir des lectures de Robert Boyle (1627-1691) : voir Sabine Kraus, « L’aristotélisme christianisé dans la théologie naturelle des XVIIe et XVIIIe siècles », in L’animal : un objet d’étude, Judith Förstel, Martine Plouvier (dir.), Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2020, en ligne ; sur l’auteur le plus influent de ce courant, William Derham (1657-1735), voir Éducation des filles, § 104, note 19. Saint-Pierre suggère, avec la référence à la théologie naturelle, une conception de la nature, résultat providentiel d’un dessein rationnel, héritée de l’Antiquité, à laquelle manque la croyance en l’immortalité de l’âme, moteur de la justice et de la bienfaisance.
104.Sur cette académie de morale, voir Instruction du peuple, § 5.