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OBSERVATIONS POUR RENDRE LA LECTURE DES HOMMES ILLUSTRES DE PLUTARQUE BEAUCOUP PLUS AGRÉABLE ET PLUS UTILE

§ 1

Entre tous les ouvrages des Anciens celui [•] que j’estime davantage, c’est le recueil des vies de Plutarque, parce que c’est celui dans lequel le lecteur peut prendre et fortifier avec plus de plaisir un plus grand désir d’être un jour distingué entre ses pareils comme très juste et très bienfaisant envers tout le monde.

§ 2

Or d’un côté peut-on jamais fortifier un désir plus important à l’augmentation de son propre bonheur et du bonheur de la société [•], et de l’autre peut-on jamais apporter trop de soin à perfectionner un ouvrage qui est déjà si propre à faire naître ce désir et à le fortifier ?

§ 3

Ainsi il m’a paru qu’il était à désirer que [•] de bons citoyens, de grands philosophes et de bons écrivains entreprissent de concert, et s’il est possible avec le secours des conférences, d’augmenter l’agrément et l’utilité de la lecture des vies des hommes illustres de tous les pays et de tous les siècles, à commencer par ceux de Plutarque ; il faudrait les écrire [•] pour nos contemporains à peu près comme Plutarque lui-même les eût écrites s’il avait vécu de notre temps, tant pour plaire aux lecteurs que pour leur être plus utile à eux et à leur patrie1.

§ 4

On peut donc prendre les Vies de Plutarque comme des mémoires anciens qui sont très dignes d’être conservés à la postérité tels qu’ils sont, et faire, pour ainsi dire, un ouvrage nouveau [•] qui soit beaucoup plus approprié à notre usage, et c’est pour cela que je me propose d’en donner ici un essai, tant pour faire mieux entendre mon idée sur ce sujet que pour encourager ceux qui me suivront à perfectionner les vies des hommes illustres que Plutarque et d’autres auteurs nous ont laissées [•].

 [•]L’AGRÉMENT DE CETTE LECTURE PEUT ÊTRE AUGMENTÉ

§ 5

Il y a beaucoup d’endroits de Plutarque qui, dans la traduction même, sont écrits avec beaucoup d’agrément, dans lesquels la narration est courte, claire, bien suivie, les images peintes avec justesse, avec vivacité, avec des couleurs convenables, des circonstances importantes bien décrites. Il y a des faits très intéressants [•] pour tous les lecteurs de tous les temps, bien racontés.

§ 6

Mais il faut avouer aussi que l’on y trouve beaucoup d’autres endroits où la narration est languissante, obscure, où ce qui a précédé est mis sans raison après ce qui a suivi, où les images sont les unes trop grandes, les autres trop petites, où les couleurs sont trop faibles, où l’auteur a mis quantité de faits trop peu intéressants pour les lecteurs d’aujourd’hui, les uns de très petite utilité, les autres qui ne viennent pas assez au sujet [•], ce qui fait perdre de vue l’homme illustre qu’il veut peindre, et auquel seul le lecteur veut donner toute son attention soit pour l’imiter, soit pour le louer [•], soit quelquefois pour en blâmer quelque entreprise.

§ 7

D’ailleurs comme Plutarque a omis dans quelques vies certains faits importants, et que nous avons perdu plusieurs de ses vies, des savants et des gens laborieux pourront y suppléer, et rendre ainsi leur ouvrage plus parfait de ce côté-là que le sien.

 [•]L’UTILITÉ DE CETTE LECTURE PEUT ÊTRE AUGMENTÉE

§ 8

Une des attentions les plus importantes qu’il faut avoir pour inspirer du goût pour [•] la vertu, et de l’horreur pour le vice, c’est de peindre vivement les diverses sortes de récompenses des actions vertueuses, l’admiration des peuples, la joie de la famille, la gloire des parents, la considération et les autres effets de la grande et belle réputation.

§ 9

Il faut de même, à l’égard des vices, en peindre avec soin tout le mépris qu’en a le peuple, la honte des parents, les effets de la mauvaise réputation, les grands malheurs qu’ils causent, etc.

§ 10

Il est vrai que Plutarque en plusieurs endroits a beaucoup d’attention à bien peindre ces diverses récompenses et ces diverses punitions, mais il est vrai aussi qu’en plusieurs autres il néglige ces sortes de peintures, et que l’on peut y ajouter plusieurs traits sans rien ajouter à l’histoire, parce qu’il est permis, après que l’on a exposé les causes, de peindre des effets qui en sont les suites naturelles, et comme nécessaires.

§ 11

Il y a quantité d’actions et d’entreprises sur lesquelles Plutarque fait des jugements très bons et très solides, mais il en a rapporté aussi beaucoup d’autres sur lesquelles il ne porte aucun jugement. Or c’est une omission très importante à laquelle je voudrais [•] qu’on suppléât par des notes judicieuses. Il ne faut pas se contenter de satisfaire la curiosité du lecteur, il faut encore tâcher de perfectionner sa raison par de sages observations morales et politiques.

§ 12

Je sais bien que les lecteurs habiles n’auront pas besoin de ces notes, mais il est peu de ces lecteurs, et la première fois qu’ils lisent Plutarque, il s’en faut bien qu’ils ne soient habiles, et puis des observations bien écrites sont toujours agréables et utiles, surtout à ceux qui commencent à s’instruire.

CURIOSITÉ EXCESSIVE PEU ESTIMABLE

§ 13

Il y a dans le monde un petit nombre de savants peu sensés qui estiment beaucoup les ouvrages de Plutarque [•] par le côté le moins estimable, c’est-à-dire par un grand nombre de faits de l’Antiquité [•] qu’il nous a conservés ; ils n’ont pas assez de sens pour estimer les choses à proportion de leur utilité, ils estiment beaucoup de petits faits de généalogie, de fables, de superstitions, d’erreurs populaires, de modes qu’il importe très peu de savoir pour [•] l’augmentation du bonheur de la société. Ils estiment peu au contraire des faits et des maximes qui sont de la plus grande importance pour rendre le lecteur plus vertueux et plus heureux.

§ 14

Ce qu’ils estiment le plus dans Plutarque, c’est l’antique le plus éloigné [•], le moins connu, le plus rare.

§ 15

Ce qu’ils regardent comme le plus estimable dans les entreprises [•], c’est le plus difficile. Ils confondent le beau avec le rare et le difficile. Ceux-là n’approuveront pas assurément mon dessein, mais ces curieux de bagatelles peuvent continuer à instruire le public de leurs découvertes qui sont d’une très petite utilité, qu’ils plaisent aux esprits superficiels, aux curieux frivoles, à la bonne heure ; mais qu’ils ne blâment pas ceux qui veulent plaire aux bons esprits qui n’ont qu’une curiosité sage, sensée, qui tend à l’augmentation du bonheur de la société2.

NÉCESSITÉ D’UN DISCOURS PRÉLIMINAIRE [•] POUR SERVIR DE RÈGLE POUR BIEN JUGER DU PRIX, DES QUALITÉS ET DES ACTIONS DES HOMMES

§ 16

Il manque à l’ouvrage de Plutarque un discours préliminaire, où l’on trouve des règles pour distinguer celui qui doit être appelé grand homme de celui qui ne peut être appelé qu’homme illustre, et pour mesurer avec sûreté la valeur de leurs différents talents et les degrés de leurs vertus.

§ 17

Les hommes ont tous du plaisir à être loués, à sentir qu’ils surpassent leurs pareils dans des qualités dignes de louanges, telles que sont toutes les qualités aimables et estimables ; et tous ceux qui désirent fortement la sorte de plaisir que donnent les louanges méritées désirent les plus grandes, et ces grandes louanges ne se doivent donner qu’aux qualités les plus aimables et les plus estimables. Mais comme peu de gens les connaissent, il faut un discours préliminaire pour en donner une connaissance exactement démontrée, et c’est ce que j’ai fait [•] il y a sept ou huit ans3.

§ 18

J’ai placé ce discours à la fin du Projet pour perfectionner l’éducation des collèges, et il y était bien placé puisqu’une des choses les plus importantes à enseigner aux écoliers, c’est la connaissance des qualités les plus aimables et les plus estimables4.

§ 19

 [•]Mais à dire la vérité, ce discours n’est pas moins nécessaire à la tête des Vies des hommes illustres (comme me dit un jour M. Falconet)5, puisqu’il contient les principes sur lesquels on peut juger avec sûreté entre les hommes illustres quels sont ceux qui sont effectivement les plus estimables, c’est-à-dire quels sont les grands hommes, et les plus grands hommes. Or c’est cette règle pour en bien juger qui manque à l’ouvrage de Plutarque [•] et qu’il faut suppléer ; il n’y a pour cela qu’à perfectionner mon discours, ou en faire un meilleur.

§ 20

J’ai cru quelque temps que les comparaisons entre deux grands hommes refroidissaient le désir que le lecteur pouvait avoir pris, en lisant leurs vies, de leur ressembler, et cela est vrai. Mais cela n’empêche pas que l’auteur ne puisse si bien faire ces comparaisons que le lecteur en tirera un grand profit, et en augmentera son désir pour les imiter6.

§ 21

 [•]On pourrait même renvoyer ces comparaisons aux observations morales et politiques que je suppose que les philosophes moraux et politiques mettront à la fin de chaque vie composée par l’historien. Je sais bien que le même homme peut avoir le talent de l’historien pour conter agréablement, et le talent du philosophe, mais communément il faut deux hommes pour deux pareils ouvrages.

§ 22

Tout ce qui peut augmenter dans le lecteur le goût ou la passion pour les louanges les plus raisonnables et les plus précieuses, telles que celles que méritent les grands bienfaits publics, doit être recueilli avec beaucoup d’attention par l’historien, et même un peu exagéré. Car le but de l’historien doit être de rendre ses lecteurs plus vertueux par l’espérance de pareils plaisirs que ceux que les grands hommes ont goûtés par leurs actions vertueuses :

  •  [•]Louanges de la part des parents,
  • De la part des personnes estimables,
  • Applaudissement du peuple aux fêtes publiques.
§ 23

 [•]Diverses manières de louer :

  • Les chansons,
  • Les poésies de différentes sortes,
  • Les triomphes,
  • Les tableaux,
  • Les statues,
  • Les médailles,
  • Les fêtes.
§ 24

L’historien [•] doit plutôt exagérer les difficultés surmontées par le grand homme que les diminuer.

§ 25

Il ne doit pas oublier le désir et l’espérance du Paradis dans les motifs de nos grands hommes ; il faut qu’il marque toute la force que le grand homme a tirée de ce motif [•] et les plaisirs qu’il sentait d’augmenter par ses grands bienfaits le fondement de son espérance.

§ 26

 [•]La raison pourquoi je demande des observations à la fin de chaque vie, c’est que d’un côté ces observations seront le principal profit de la lecture, et de l’autre, c’est que ces observations placées ailleurs qu’après ces vies ne feraient pas sur le lecteur la dixième partie d’impression qu’elles font au sortir de la lecture de la vie de l’homme illustre.

§ 27

L’historien doit être peintre, il tire de l’histoire et des mémoires les principaux traits, mais c’est à lui à y ajouter les couleurs convenables7.

§ 28

L’historien doit inspirer au lecteur de l’aversion pour toutes les injustices, et particulièrement pour les grandes. Ainsi il faut qu’il n’oublie rien des marques de mépris, de haine, d’aversion qu’ont reçues les méchants. C’est à lui à faire sentir combien les vices attirent des maux différents. C’est à lui à montrer les vices comme causes des mauvais succès, la paresse, la colère, les impatiences, la présomption, la sotte fierté, l’imprudence dans le choix des ministres, etc. C’est ainsi que l’historien démontre par des expériences combien il est important d’acquérir des talents par l’application d’observer la justice envers tout le monde, et de pratiquer la plus grande bienfaisance selon sa condition et ses talents8.

§ 29

Outre les nouvelles vies de Plutarque écrites pour notre siècle, et accommodées à nos mœurs, travail où je demande le talent d’historien gracieux et intéressant, joint s’il est possible au talent de bon estimateur de la véritable valeur des actions humaines, je demanderais encore un autre travail qui regarde uniquement le philosophe moral et politique. Ce seraient des observations morales et politiques que l’on mettrait à la fin de chaque vie sur les faits que l’on viendrait de lire9. Peut-être faut-il deux hommes pour ces deux sortes de travaux, parce qu’il est rare que le même excelle dans l’agréable et dans le solide. Ce sont deux talents qui pourraient bien être fondés sur des habitudes, et par conséquent sur des organisations corporelles différentes, et en quelque manière opposées ; et c’est pour cela que j’ai voulu faire moi-même l’essai de ce second travail pour en donner une idée plus juste aux philosophes mes successeurs : car je me trouve sans talent pour être ni historien, ni poète, ni orateur.

§ 30

J’ai donc fait des observations sur Thésée et sur Romulus de Plutarque, sur Épaminondas, et sur Scipion qui sont de deux autres écrivains qui vivaient il y a cent soixante ans et qui ont tâché de suppléer à la perte que nous avons faite de ces deux vies que Plutarque avait écrites10 [•]. Peut-être en ferai-je encore quelques autres.

 [•]THÉSÉE

OBSERVATION I

§ 31

Nous appelons savantasses certains savants qui [•] ne connaissent point le vrai prix des connaissances humaines entre elles, ni des diverses parties de ces connaissances, et qui prennent pour précieux tout ce qui est ou rare, ou antique, ou difficile, sans être aucunement utile à la grande augmentation du bonheur de leurs concitoyens11.

§ 32

Ils sont curieux de tout ce qui regarde la connaissance de l’Antiquité, et les [•] choses les moins estimables des Anciens leur paraissent précieuses, et souvent, à proportion de leur rareté, ils s’égarent dans leur estime, faute d’avoir pris pour règle : Que rien n’est estimable qu’à proportion qu’il peut contribuer davantage à l’augmentation du bonheur des hommes. Or [•] qu’y font la grande rareté et la grande antiquité ?

§ 33

J’ai vu de ces [•] savantasses admirer beaucoup plus le travail de Plutarque sur la vie de Thésée que sur celle de Publicola, parce que celle de Thésée est pleine de ces connaissances de bagatelles qui regardent l’Antiquité la plus reculée, ils les regardent comme des monuments d’autant plus précieux qu’ils sont rares, mais à dire le vrai, il me semble que pour rendre la lecture de la vie de Thésée plus agréable et plus utile à nos jeunes gens, il faudrait en retrancher les trois quarts [•].

OBSERVATION II

§ 34

Thésée doit être regardé comme homme illustre pour les deux grands bienfaits qu’il a procurés à sa patrie, le premier et le principal, c’est d’avoir rassemblé [•] dans une seule enceinte, en une seule ville, et sous un même gouvernement les petites villes et les petits bourgs voisins d’Athènes. Les Athéniens en furent beaucoup plus difficiles à vaincre par leurs ennemis, et les perfectionnements du commerce, des arts, et des sciences en devinrent incomparablement plus faciles et plus fréquents.

§ 35

Le second bienfait, c’est d’avoir par la valeur affranchi sa patrie du fâcheux tribut de sept garçons et de sept filles que les Athéniens s’étaient engagés de donner tous les ans au roi de Crète, et qui étaient traités dans cette île comme des esclaves. On voit [•] dans la première entreprise qu’il fallait qu’il eût un esprit supérieur, une éloquence supérieure, et dans la seconde qu’il avait aussi un courage fort supérieur.

OBSERVATION III

§ 36

Il avait déjà donné des preuves de [•] ce grand courage quand il s’opposa au dessein de son aïeul12, qui voulait le faire passer du Péloponnèse à Athènes par mer, pour éviter le danger des voleurs que l’on trouvait par terre ; il tua plusieurs de ces chefs de voleurs qui étaient devenus célèbres dans le pays par leur force et par leurs mauvaises actions [•], il voulut que la réputation de brave le précédât à Athènes.

§ 37

Mais d’où lui vint cette résolution de préférer de combattre ces chefs de brigands au plaisir d’aller paisiblement par mer trouver le roi son père à Athènes ? C’est que dès sa plus tendre jeunesse il avait souvent entendu raconter et à sa mère, Éthra, et à Pitthée, son grand-père, les différents combats d’Hercule, son parent, avec toutes les circonstances qui [•] prouvaient son grand courage et sa grande aversion pour les injustices et pour les cruautés de ces chefs de brigands, et, d’un autre côté, tout retentissait des louanges d’Hercule pour avoir délivré le pays de pareils monstres ; et effectivement ce sont les grandes louanges publiques données [•] aux grandes entreprises et aux grands succès pour délivrer les hommes de grands maux, ou pour leur procurer de grands avantages, qui sont les moyens les plus efficaces pour inspirer aux jeunes gens une grande ardeur pour les grandes entreprises, et une grande constance pour en [•] lever les obstacles toujours renaissants13.

OBSERVATION IV

§ 38

Thésée était courageux, mais ce tempérament courageux, s’il n’est guidé par la raison, rend souvent le courageux très impatient, et bientôt très injuste [•] ; accoutumé à voir céder à la force lorsqu’elle est conduite par la justice, il ose demander que l’on cède à la force lors même qu’elle demande [•] l’injustice. Il parut donc injuste dans son gouvernement à ses propres sujets pour qui il avait si utilement travaillé. Il commanda des choses injustes, on lui désobéit, il s’en irrita, il punit en colère, c’est-à-dire en tyran, les désobéissants ; le peuple se souleva et le chassa d’Athènes.

§ 39

Il se réfugia chez Lycomède, roi de Scyros, mais ce prince instruit de ses injustices et de son caractère entreprenant, voyant d’ailleurs qu’il attaquait la fidélité de sa femme, le fit précipiter dans la mer, et sa fin malheureuse fut l’effet naturel de ses emportements injustes.

§ 40

Ce n’est pas que Thésée n’eût assez d’esprit pour connaître l’équité de cette règle : Ne faites point contre un autre, votre sujet, ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous s’il devenait votre roi.

§ 41

Il n’y a personne qui de sang-froid n’applaudisse à la beauté de ce précepte, mais un sang bouillant de colère ne permet pas à l’esprit de songer à autre chose qu’aux moyens de se venger d’une résistance que l’on croit injuste. Le sage Pitthée, son aïeul, n’avait pas eu assez d’attention à dompter, ou plutôt à diriger vers la justice dans l’enfance et dans la première jeunesse les mouvements de colère de son petit-fils, et de là il est arrivé que Thésée n’a été qu’homme illustre et non pas grand homme.

 [•]ROMULUS

OBSERVATION I

§ 42

Si Plutarque dans la Vie de Romulus s’arrête tant aux différentes traditions anciennes sur les commencements de Rome, c’est qu’il suppose que ses lecteurs en seront très curieux, au lieu qu’ils seraient bien plus curieux de connaître en détail les mœurs, les caractères [•], les opinions sur la divinité, sur l’immortalité, les premières lois, le degré de connaissance, des arts et des sciences de ces premiers habitants de cette ville si célèbre ; nous en sentirions bien davantage en quoi consiste le progrès de la raison universelle en comparant la raison des habitants de Rome du règne [•] de Corsini14 avec le degré de raison des habitants de Rome du règne de Romulus dans un intervalle de 2 436 ans, c’est-à-dire de 750 ans avant l’ère chrétienne et de 1 736 ans depuis15.

§ 43

Nous voyons bien que les sujets de Romulus étaient encore plus grossiers, plus impolis, plus barbares, plus sottement superstitieux que les sujets de [•] Corsini, mais faute de faits historiques en nombre suffisant, nous ne voyons pas assez de combien les anciens Romains étaient plus injustes, plus malfaisants que les Romains modernes, ni de combien la bienfaisance [•] est communément plus pratiquée dans la Rome de Corsini que dans la Rome de Romulus. Voilà pourtant les deux articles principaux du progrès de la raison universelle qui mérite le plus la curiosité des personnes sages, car il faut compter pour peu la curiosité de ces lecteurs qui ne sont en sagesse que des enfants.

§ 44

Mais j’estime la curiosité de ceux qui veulent connaître le progrès de la pratique de la justice et de la bienfaisance entre citoyens, et entre nations [•].

OBSERVATION II

§ 45

Il semble aux discours de quelques historiens que Romulus ait bâti ou fait bâtir la ville de Rome ; mais une ville où il y avait déjà au moins trois mille trois cents familles toutes établies avant Romulus pouvait être aussi ancienne que les villes voisines ; il est vrai qu’il l’a environnée de murailles, et qu’il y bâtit une forteresse, mais c’est apparemment pour cela qu’il en a été nommé le fondateur. Il faut être puissant monarque pour bâtir une ville de 3 300 maisons en si peu de temps ; il est difficile de démêler la vérité des anciennes traditions soit orales, soit écrites, toujours embellies par la fable16. Il n’y a proprement que les historiens contemporains qui méritent quelque croyance, et je ne sais s’il y a eu des écrivains de ce qui s’est passé à Rome que trois ou quatre cents ans après Romulus, ce qui rend la tradition orale trop longue pour n’être pas fabuleuse17.

OBSERVATION III

§ 46

Il est certain que Romulus rendit divers grands services à sa patrie par les fortifications de Rome, par toutes les victoires qu’il remporta, par un grand courage, par des talents distingués en ce temps-là pour la guerre, par la grande multiplication de ses citoyens, par l’établissement de ses colonies dans son voisinage, par l’établissement du Sénat, et surtout par cet esprit martial qu’il inspira ou qu’il fortifia beaucoup dans ses sujets. Ainsi c’est un homme illustre, et d’autant plus illustre qu’il est le premier grand bienfaiteur d’un peuple qui a été plus célèbre et plus longtemps célèbre qu’aucun peuple du monde. Il est vrai que les grands motifs de ses bienfaits n’étaient pas tant le désir de faire du bien que le désir de l’agrandissement de sa puissance ; aussi visait-il plus à se distinguer entre ses pareils par son grand pouvoir qu’à se distinguer par sa grande justice et par sa grande bienfaisance, et voilà pourquoi il n’est pas arrivé à mériter [•] le titre de grand homme.

OBSERVATION IV

§ 47

Ce défaut de justice et de bienfaisance fut même la cause de la fin la plus malheureuse qu’un roi puisse avoir, car s’il avait été très juste, très doux, très indulgent, très bienfaisant envers tous ou envers la plupart des membres de son conseil, il n’en aurait pas été tué et déchiré, et l’on ne peut pas s’empêcher de croire coupable [•] celui qui est ainsi condamné à la mort par une conspiration unanime des cent sénateurs qui faisaient tout le conseil du royaume.

§ 48

Il est pourtant vrai que [•] le peuple le regretta et que les sénateurs furent obligés de recourir à une fable pour le contenter en faisant semblant de croire que les dieux l’avaient enlevé parmi eux18.

OBSERVATION V

§ 49

Rien n’est plus sage pour un roi que de se choisir un conseil de gens sages, et d’avoir assez de docilité pour déférer à leurs avis, surtout quand [•] ils passent aux trois quarts des voix ; mais comment pourra-t-il choisir par lui-même les cent plus intelligents, plus laborieux et plus vertueux des citoyens de sa ville, s’il n’établit différentes classes, et différentes compagnies de trente personnes qui confèrent et qui vivent ensemble pour se mieux connaître les uns les autres, et s’il ne les interroge par la méthode du scrutin, afin qu’on lui indique les trois sujets les plus estimés de la compagnie ? Or on était encore bien éloigné alors d’user de cette admirable méthode que la raison humaine laisse encore inutile dans la plupart des États [•], et dans les occasions les plus importantes, faute d’être suffisamment perfectionnée19.

 [•]ÉPAMINONDAS

§ 50

Plutarque avait écrit la vie d’Épaminondas, mais malheureusement elle n’est point venue jusqu’à nous ; il est vrai qu’un auteur français du temps d’Amyot a ramassé et assez mal raconté divers événements de la vie de ce Thébain [•] épars dans divers auteurs, et telle est la beauté de la matière que tout informe qu’est ce recueil, et même dans son vieux langage, on ne laisse pas de le lire avec plaisir et avec utilité20.

§ 51

 [•]C’est ce qui me fait souhaiter que quelqu’un de nos bons écrivains entreprenne d’écrire ce morceau d’histoire, et le rende digne d’être imprimé un jour dans une nouvelle édition des Vies de Plutarque.

§ 52

 [•]Mais cette lecture m’a fait penser, comme je viens de dire, à une autre sorte d’ouvrage que l’on pourrait ajouter à la fin de chaque vie des hommes illustres de tous les siècles, et de toutes les nations. Ce serait un recueil d’observations, les unes morales, les autres politiques, particulièrement lorsqu’il est question de matières qui méritent le plus notre attention, pour augmenter par leurs exemples notre propre bonheur et celui de la société humaine. Il faut des observations qui puissent servir aux lecteurs pour leur faire mieux retenir les faits historiques les plus importants, et pour leur faire faire les réflexions les plus intéressantes sur ces faits historiques21.

§ 53

 [•]Cette méthode serait beaucoup plus facile, plus agréable et plus persuasive que la méthode abstraite de nos moralistes ordinaires, qui ne peuvent parler de la vertu qu’en termes généraux et abstraits22.

§ 54

Leur méthode est à la vérité plus commode pour les auteurs, mais elle fatigue fort l’attention de la plupart des jeunes lecteurs, et d’ailleurs les meilleures maximes de morale, faute d’application à des faits particuliers, et faute d’exemples qui aient réussi et augmenté la fortune et la gloire des acteurs, ne font pas une impression assez profonde sur l’esprit pour [•] rendre les lecteurs ni plus vertueux, ni plus habiles pratiques23.

§ 55

J’espère même que cette [•] nouvelle méthode pour enseigner la morale et la politique ira de siècle en siècle en se perfectionnant à mesure que la raison humaine elle-même se perfectionnera.

 [•]CAUSES GÉNÉRALES DU GRAND MÉRITE, DE LA GRANDE FORTUNE ET DE LA GRANDE RÉPUTATION D’ÉPAMINONDAS

§ 56

En lisant la vie d’Épaminondas, j’admire combien il faut que d’heureux hasards se rassemblent en même temps, soit du côté de la nature, soit du côté de la fortune, pour former un grand homme, un grand bienfaiteur de sa patrie.

§ 57

1° Il est heureux de naître dans une maison où l’on se souvienne des vertus et des talents distingués des ancêtres, où le père et la mère soient distingués par [•] la vertu, surtout lorsque les enfants ne s’en estiment pas davantage, mais s’en croient au contraire plus obligés à se distinguer comme ces ancêtres entre leurs pareils.

§ 58

2° Il faut être assez heureux pour ne naître ni fils unique ni même fils aîné : c’est que le fils le plus aimé de ses parents travaille moins pour s’en faire estimer.

§ 59

3° Il vaut mieux naître d’un tempérament modéré et moins fort que robuste et impétueux, l’enfant en est plus doux et plus docile. Or plus il a de la docilité, plus il a de facilité à profiter promptement des connaissances et des vertus de ses maîtres.

§ 60

4° Il faut naître dans une famille qui ne soit ni pauvre ni riche [•] : c’est que l’on acquiert dans la médiocrité plus facilement les habitudes à la patience, au travail, à l’application, et l’on sait que c’est la supériorité dans ces habitudes [•] qui donne la supériorité dans les talents, l’opulence au contraire jette souvent dans l’oisiveté, dans la fainéantise, dans les amusements, et même dans la débauche. D’un autre côté la pauvreté nous ôte le secours des maîtres [•], et la bonne éducation.

§ 61

5° Il faut être assez heureux pour rencontrer [•] des maîtres, des précepteurs aimables qui aient plus de talents, et surtout plus de vertus que les autres.

§ 62

6° Il faut naître avec un esprit ouvert, ou d’une facile intelligence. Mais l’article le plus important de tous, c’est de naître avec une disposition spirituelle qui fasse sentir à l’enfant beaucoup plus de plaisir à être approuvé, loué, distingué, applaudi [•] qu’à ses pareils. Il faut qu’il naisse avec le sens de la gloire, le sens de la distinction qui soit plus fort en lui, et cependant plus délicat que dans ses compagnons. C’est la grandeur [•] de ce plaisir qui peut seule nourrir en lui une grande passion pour surpasser ses pareils dans les qualités qu’il verra les plus estimées [•] et les plus louées dans les autres.

§ 63

7° De là il suit qu’il faut qu’il soit assez heureux pour être guidé par un sage [•] afin de distinguer la gloire de la gloriole24, et afin de discerner toujours finement ce qu’il y a effectivement de plus et de moins estimable dans les actions des grands hommes, malgré les préjugés du vulgaire qui, faute de savoir que la grande [•] affaire consiste dans la grande bienfaisance, soit à l’égard de ses proches, soit à l’égard du plus grand nombre de familles, se contente souvent de mettre la grande gloire dans les grandes difficultés surmontées, ou dans la grande puissance, comme si la grande puissance malfaisante n’était pas au contraire très blâmable, très odieuse et très détestable.

§ 64

8° Il ne faut pas être connu trop jeune [•] pour homme de mérite, afin d’avoir plus de loisir d’acquérir dans la vie retirée et solitaire différentes connaissances générales et particulières, et de longues habitudes à la vertu, acquisitions que l’on ne peut faire ni si facilement, ni à un si haut degré dans le tumulte, et dans l’embarras des emplois publics [•].

§ 65

9° Il faut plutôt naître dans une république que dans une monarchie : c’est qu’il y a [•] dans les républiques plus d’émulation entre pareils pour acquérir une supériorité de mérite national25, et lorsqu’il s’agit de choisir des sujets qui doivent remplir les emplois vacants, les électeurs y écoutent moins la faveur et la parenté que la réputation de mérite national.

§ 66

Je parle ici des monarchies telles qu’elles sont encore aujourd’hui, mais non des monarchies futures dans lesquelles, pour exciter davantage aux grands talents et aux grandes vertus, les souverains auront établi grand nombre de classes dans chaque profession, grand nombre de compagnies de trente dans chaque classe, et la méthode du scrutin entre trente pareils perfectionnée par les commissaires [•], car alors le mérite national sera plus grand dans tous les sujets et le mérite distingué plus sûrement connu, et plus sûrement récompensé que dans les républiques d’aujourd’hui, dans lesquelles la méthode du scrutin perfectionné n’est pas encore établie26.

§ 67

10° Du côté de la fortune il faut des occasions pour mettre en œuvre avec éclat les talents et les vertus du grand homme pour l’augmentation du bonheur de sa patrie, car les hommes particuliers peuvent bien avoir de grands talents et de grandes vertus, mais sans ces occasions favorables [•] qui dépendent de la fortune, ils ne sauraient devenir illustres et grands bienfaiteurs de leur patrie, ni par conséquent de grands hommes qui aient fait preuve publique de grande supériorité de mérite national.

§ 68

Tels furent les différents avantages qu’Épaminondas tira des différentes conjonctures de sa naissance et de sa fortune27.

§ 69

Polymnis, son père [•], homme juste, passait à Thèbes pour avoir eu des ancêtres très riches et très illustres par leurs talents, par leurs grands emplois et par leurs vertus ; il avait un fils aîné dont l’histoire ne dit rien, apparemment parce qu’il n’y avait rien à en dire, et parce qu’étant l’aîné, il [•] ne se distingua d’aucun côté entre ses pareils.

§ 70

La nature donna à Épaminondas un tempérament modéré nécessaire pour avoir l’esprit docile, et il fut assez heureux que Lysis, philosophe pythagoricien, homme très vertueux, exilé d’Italie par cabale [•], vînt se réfugier à Thèbes et devînt son précepteur, ce qui montre que si Polymnis ne fut pas riche par proportion à sa naissance illustre, il avait du moins assez de bien pour donner des maîtres et une éducation convenable à ses enfants28.

§ 71

Épaminondas apprit quelque chose de la musique et un peu à jouer des instruments, et je dirai à cette occasion qu’il me semble que ce devrait être un article de notre éducation, non pas un article principal, mais du moins aussi utile au bonheur de la société que sont les règles pour la poésie [•]. On peut bien abuser des meilleures choses, mais on peut aussi en certains cas faire un très bon usage des connaissances qui paraissent les moins utiles ; chanter, par exemple, agréablement avec une belle voix, chanter les grands bienfaits procurés à la patrie par les grands hommes pour encourager les jeunes gens à les imiter : ne serait-ce pas un excellent usage de la poésie, de la voix et de la musique29 ? Je regrette de n’avoir point appris un peu de musique, un peu d’algèbre, et je ne regrette point de n’avoir point appris à faire des vers.

§ 72

Nous naissons tous avec du goût pour les louanges qui nous distinguent entre nos pareils, et je croirais bien qu’il y a dans notre cerveau quelque organe destiné à nous faire goûter plus ou moins cette sorte de plaisir spirituel que l’Être bienfaisant semble nous avoir donné pour contribuer davantage à augmenter le bonheur de la société entre les hommes30.

§ 73

Ce qui me ferait croire qu’il y a en nous un sens corporel, un organe destiné à cette fonction, c’est que nous en avons un pour la mémoire, autre fonction très spirituelle, et que nous voyons dans les frères, dans les enfants, dans les hommes de même âge et de même éducation, une grande différence dans le goût pour être estimés [•] avec une distinction marquée par les louanges ; il y a de même une grande différence dans l’étendue de la facilité et dans la durée de la mémoire des hommes de même âge par la différence des organes de la mémoire.

§ 74

Ce n’est pas que l’esprit, par sa nature, pour sentir du plaisir ou de la douleur et pour se souvenir, ne soit très indépendant de toute machine corporelle. Mais ce sont les lois que le Créateur a établies dans l’union de deux substances si différentes pour en composer un homme.

§ 75

Or Épaminondas avait naturellement le sens de la gloire et de la distinction et plus fort, et mieux disposé que Caphisias, son frère aîné, et que la plupart des autres Thébains ses contemporains ; et il est visible que ce fût ce goût dominant, cette passion honnête, cette ambition vertueuse qui lui donna les forces nécessaires pour surmonter de beaucoup en travail, en application, et par conséquent en talents et en vertus les plus illustres de ses pareils au grand avantage de sa patrie.

§ 76

La grande passion pour la gloire est à la vérité nécessaire pour former un grand homme, mais elle ne suffit pas si l’esprit n’est guidé par la raison pour discerner facilement dans les différentes occasions de la vie la distinction louable de la fausse gloire, et de toutes ces petites glorioles31 dont les âmes vulgaires n’ont pas de honte de se parer.

§ 77

N’est-il pas ridicule, par exemple, de se croire plus estimable que son voisin pour avoir une table délicate, un grand nombre de valets bien habillés, de beaux chevaux bien enharnachés, et pour posséder des palais, des meubles, des tableaux, des habits, des voitures magnifiques [•], si l’on n’a pas d’autres qualités pour être estimés32. Or ne faut-il pas laisser aux petits esprits du commun ces vaines parures que donnent les richesses, qui peuvent bien éblouir les paysans, le peuple, et les autres ignorants, mais qui ne rendent personne plus estimable aux yeux des connaisseurs [•].

§ 78

Épaminondas eut le bonheur d’être désabusé dès sa jeunesse par le philosophe Lysis du peu de valeur de toutes ces glorioles, il apprit à n’estimer beaucoup que les qualités, les entreprises et les actions fort estimables, c’est-à-dire fort vertueuses, et toujours dirigées par la raison vers la plus grande utilité du public et des particuliers.

§ 79

Il n’entra dans les emplois publics qu’après quarante ans, mais il avait toujours employé jusque-là son temps à l’étude de la science du gouvernement, et surtout à la pratique des vertus, pour pouvoir être un jour plus utile à sa patrie, lorsque l’occasion s’en présenterait.

§ 80

Comme il vivait dans une république, les grands emplois se donnaient à la pluralité des voix, et par conséquent plus souvent à la réputation de mérite national qu’à la parenté des riches, et à la recommandation des grands.

§ 81

Ce que j’entends par mérite national, c’est un assemblage des qualités, des talents, et des vertus les plus importantes pour rendre de plus grands services à sa nation, chacun selon l’emploi qu’il tient [•] du bien public33.

§ 82

Ce terme de national est pour distinguer cette espèce de mérite général des autres espèces de mérites particuliers : car un homme peut avoir par distinction le mérite d’être bon maître, bon mari, bon père de famille, agréable convive, avoir une belle voix, bien chanter, bien jouer des instruments sans avoir de mérite national distingué ni pour la guerre, ni pour la magistrature.

§ 83

Il y a communément dans les républiques, lorsque l’ambition vicieuse ne les a pas entièrement corrompues par l’intérêt particulier, il y a, dis-je, plus d’amour pour la patrie et pour la bienfaisance envers le public que dans les monarchies ordinaires. Ainsi il n’est pas étonnant que les [•] grands hommes y soient plus grands et plus nombreux qu’ailleurs.

§ 84

Il est vrai que si dans une monarchie le monarque, lorsqu’il s’agit de l’élection aux emplois supérieurs, faisait suivre la méthode du scrutin entre trente pareils, il pourrait exciter l’amour de la patrie dans son royaume, et le porter à un aussi haut degré qu’il ait jamais été à Sparte [•]34. Mais la grande utilité, et la praticabilité de cette méthode n’est encore connue que de quelques philosophes politiques ; il faudra peut-être attendre plusieurs siècles pour la voir bien établie et bien perfectionnée dans les monarchies et même dans les républiques. On ne doit attendre ce grand avantage que des grands progrès de la raison humaine, qui seront longtemps retardés par [•] divers grands obstacles.

§ 85

Enfin Épaminondas, pour devenir illustre, et pour faire connaître la grandeur de ses talents et de ses vertus, eut le bonheur de rencontrer une occasion qu’il n’aurait pas trouvée dans le siècle précédent où les Lacédémoniens se piquaient d’être plus justes que les autres peuples à l’égard de leurs voisins.

§ 86

Leur grande justice jointe à leur grande valeur leur avait attiré insensiblement une supériorité d’estime et d’égards de la part des républiques leurs voisines. Mais ces déférences que ces républiques voisines rendaient volontairement à leur vertu, ils les prétendirent peu à peu [•] avoir de droit cent ans après, ce qui était très injuste, comme ils l’eussent trouvé eux-mêmes si une autre république avait prétendu la même supériorité sur eux.

§ 87

La république de Thèbes était amie et alliée de la république de Sparte, et même les Thébains avaient combattu cinq ans auparavant dans une guerre pour les Lacédémoniens. Épaminondas et Pélopidas, son ami, y avaient été fort blessés, mais les Lacédémoniens devenus plus puissants en devinrent moins justes envers leurs voisins.

§ 88

Thèbes consentait à l’égalité, mais les Lacédémoniens prétendirent sur Thèbes une supériorité [•] qui ne leur était point due, et comme ces républiques ne furent point assez sages pour préférer la voie de l’arbitrage à la voie des armes pour terminer leur contestation, la guerre s’alluma lorsque Épaminondas était à l’âge de quarante ans, et devint très funeste aux deux partis, mais beaucoup plus funeste à Lacédémone injuste [•].

§ 89

Il est vrai qu’il y avait encore quelquefois en Grèce de ces assemblées générales des Amphictyons composées des députés des républiques de la Grèce qui s’assemblaient à Delphes pour les affaires communes de la nation. Ces députés réglaient les contingents de chaque république pour les dépenses communes des guerres communes. Ils décidaient aussi quelquefois les différends qui étaient entre deux républiques, mais seulement lorsque toutes deux se soumettaient à leur arbitrage35.

§ 90

Il manquait à [•] cette assemblée le pouvoir et la volonté d’empêcher par l’autorité, c’est-à-dire par la grande supériorité de force, deux États contestants de prendre la voie pernicieuse des armes, et pour les contraindre de s’en tenir à la voie raisonnable de l’arbitrage des [•] autres puissances souveraines non intéressées dans la contestation.

§ 91

Or de ce côté-là on voit que la raison humain a été plus de quinze cents ans à faire un pas de plus, et seulement parmi les souverains allemands ; car [•] il est établi parmi eux que nul État souverain ne pourra prendre les armes, ni user d’hostilité contre un autre État d’Allemagne, pour aucune sorte de contestation sous peine d’être déclaré ennemi de tous les autres [•], et la contestation est décidée souverainement à la pluralité des voix des députés ou Amphictyons dans la Diète ou assemblée générale des États souverains qui composent l’Empire germanique36.

§ 92

Dieu sait quand la raison humaine aura fait assez de progrès chez les souverains d’Europe pour établir un semblable arbitrage permanent entre eux tous dans une Diète perpétuelle européenne, pour y terminer sans guerre tous les différends présents et futurs entre les souverains d’Europe [•].

CAUSES DES SUCCÈS D’ÉPAMINONDAS DANS CE QUI REGARDE LA GUERRE

§ 93

Ce qui contribua le plus à faire connaître les grandes qualités de l’esprit et du grand courage d’Épaminondas, ce furent les grands succès qu’il eut dans les guerres où il commandait les Thébains, ses compatriotes, contre les Lacédémoniens, qui jusque-là avaient passé pour [•] le peuple le plus vaillant et le mieux discipliné, commandé par les meilleurs capitaines de la Grèce, et qui était plus puissant par ses alliances qu’aucun autre peuple de la nation des Grecs, et surtout en comparaison des Thébains qui passaient pour beaucoup inférieurs en tout.

§ 94

Aussi n’avons-nous proprement à examiner que les causes qui produisirent en faveur des Thébains une [•] révolution de puissance si surprenante, et des succès si peu vraisemblables et par conséquent si étonnants.

SUPÉRIORITÉ DE SANTÉ QU’IL DEVAIT À LA SUPÉRIORITÉ DE SA SOBRIÉTÉ
SUPÉRIORITÉ D’ESPRIT QU’IL DEVAIT À SON APPLICATION CONTINUELLE

§ 95

Une santé forte qu’il devait à sa perpétuelle sobriété, et à ses exercices corporels qu’il avait continués jusqu’à quarante ans, jointe à une taille avantageuse, lui donna une supériorité de force corporelle plus grande qu’à ses pareils : ses exercices fréquents le rendaient capable d’une plus grande et plus longue fatigue que les autres généraux, et il semblait qu’il eût prévu dès sa première jeunesse qu’il aurait besoin, pour surmonter ses rivaux, de cette sorte de supériorité37.

§ 96

Mais on pouvait attendre beaucoup plus de la supériorité de son esprit, et comme il avait appris de Lysis que l’on n’acquérait cette sorte de supériorité que par la supériorité d’une application suivie, personne n’était si appliqué à ses études et si longtemps de suite que lui, et il tenait encore de sa grande sobriété l’avantage de se pouvoir appliquer à toutes les heures sans faire tort à sa santé.

SUPÉRIORITÉ D’AMBITION VERTUEUSE ET DE DÉSIR DE PLAIRE À DES PARENTS VERTUEUX

§ 97

Si Épaminondas travailla avec beaucoup plus d’ardeur, d’application et de constance qu’aucun de ses pareils à l’étude et à la pratique de l’art militaire : c’est 1° qu’il avait vu lui-même la grande considération que s’étaient attirée plusieurs illustres Thébains par leurs grands succès.

§ 98

2° C’est qu’il avait plus qu’aucun de ses pareils un goût dominant, une passion vive pour les surpasser de beaucoup dans des entreprises honorables, c’est-à-dire qui fussent en même temps et fort difficiles, et fort utiles à sa patrie.

§ 99

3° C’est qu’il avait appris de la philosophie que les entreprises les plus honorables étaient celles qui effectivement se trouvaient les plus capables de procurer de grands bienfaits aux hommes en général, et à sa patrie en particulier, sans en prétendre de plus grandes récompenses que l’honneur d’y avoir mieux réussi que personne.

§ 100

4° C’est qu’il se faisait un grand plaisir de plaire beaucoup par ses succès à des parents qu’il estimait et qu’il aimait beaucoup, et dont il était fort aimé.

SUPÉRIORITÉ D’APPLICATION À ÉTUDIER DIFFÉRENTES PARTIES DE L’ART MILITAIRE DURANT LA PAIX

§ 101

Épaminondas avait vu dans sa jeunesse et avait ouï nommer souvent les plus illustres capitaines qui avaient commandé les troupes thébaines avec les plus grands succès. Il avait été témoin des grands honneurs qu’on leur rendait en public par reconnaissance des grands services qu’ils avaient rendus à la patrie. Il savait qu’ils n’étaient pas la plupart nés de parents si nobles et plus riches que lui, mais qu’ils s’étaient élevés par degrés, et par la supériorité de leur courage et de ces talents distingués qui ne s’acquièrent que par une application longue et constante.

§ 102

Cette considération lui fit espérer de les atteindre en mérite national, et même de les surpasser par son grand travail et par sa grande attention. Ainsi il s’appliqua particulièrement dans ses études à connaître mieux que les autres tous les détails de l’art et de la discipline militaire au point où ils étaient alors, afin d’être un jour en état, lorsque l’occasion s’en présenterait, de mettre mieux en œuvre que ses pareils ce qu’il aurait mieux étudié qu’eux, et pour se perfectionner davantage dans la spéculation et dans la pratique. Il saisit avidement l’occasion du secours que les Thébains envoyèrent aux Lacédémoniens, afin de voir de plus près ce que les officiers des Lacédémoniens avaient pu inventer de ce côté-là au-dessus des autres Grecs, et son ambition ne le laissa pas en repos, jusqu’à ce qu’il eût inventé lui-même plusieurs moyens de perfectionner encore mieux qu’eux divers points de la discipline militaire.

§ 103

Si je dis qu’il ne cherchait dans ses entreprises d’autre récompense que l’honneur d’y avoir réussi pour le bien public, c’est que dans son siècle la raison n’était pas encore assez éclairée pour faire espérer fortement aux hommes d’autres récompenses que des récompenses temporelles et passagères, une récompense éternelle [•], digne d’un côté d’une substance immortelle, et de l’autre digne de l’Être souverainement bienfaisant qui aime à récompenser largement ceux qui, pour l’imiter et pour lui plaire [•], pratiquent mieux que les autres la bienfaisance envers le plus grand nombre de familles ; l’espérance d’une pareille récompense était encore alors au-dessus de la raison humaine de son pays [•].

§ 104

Les philosophes n’avaient point encore [•] appris que le corps qui peut être en repos et en mouvement, qui est divisible, impénétrable, capable de diverses figures, était une substance toute différente de la substance qui sent douleur et plaisir, qui compare plaisir à plaisir, douleur à douleur, qui a des idées [•], qui calcule, qui fait des raisonnements, et qui étant plus parfaite que la matière, doit être par sa nature du moins aussi durable que cette substance matérielle38.

§ 105

La raison n’avait point encore démontré qu’il était impossible que l’Être parfait ne fût pas souverainement juste pour punir dans la seconde vie, dans les substances libres, les actions injustes, et [•] souverainement bienfaisant pour récompenser après la première vie les actions bienfaisantes des justes qui y avaient été malheureux. Ainsi on peut dire qu’Épaminondas, à cause du degré d’ignorance de son siècle, n’avait pas, pour tenter et pour exécuter les belles entreprises [•], un si puissant ressort que nous avons dans le nôtre, c’est-à-dire une si forte espérance, qui est immense par sa durée39.

§ 106

Ce n’est pas que dès ce temps-là [•] les philosophes de concert avec le peuple ne regardassent l’opinion de l’immortalité de l’âme comme vraisemblable. Mais cette opinion encore fort faible n’excitait pas encore dans les esprits [•] une espérance assez forte de la béatitude pour influer dans leur conduite, et pour être un ressort suffisant pour leur faire exécuter des entreprises difficiles.

§ 107

Mais Lysis avait extrêmement fortifié dans Épaminondas le grand respect, la grande estime et la grande reconnaissance qu’il avait pour son père et pour sa mère, gens très vertueux. Or le grand désir qu’il avait de leur plaire et d’en être estimé était pour lui un puissant motif. De sorte qu’après sa grande victoire de Leuctres il avouait que le plus haut degré de sa joie venait de ce que son père et sa mère avaient assez vécu pour y prendre part. Ce sentiment est très noble et très vertueux, et il est heureux pour Épaminondas de devoir une partie de ses grands succès à un motif si digne de louanges [•].

DÉFAUT DE JUGEMENT DE L’HISTORIEN SUR LES ACTIONS D’ÉPAMINONDAS [•]

§ 108

On voit bien que celui qui a écrit la vie d’Épaminondas l’écrit moins en historien qu’en panégyriste, et en cela il mérite moins de croyance dans tous les éloges qu’il fait de ce grand homme ; il y a même des actions si mal contées qu’elles peuvent être interprétées au désavantage de ce grand capitaine.

I

§ 109

On ne voit point de justice, par exemple, dans l’ordre que donne Épaminondas à un bourgeois riche de Thèbes de payer six cents écus à un autre Thébain, car ce bourgeois riche, pour avoir fait des profits injustes dans les affaires publiques, ne devait être condamné à cette somme que par des juges bien informés de sa contravention, et seulement en faveur du trésor public, et non en faveur d’un particulier quoique homme de vertu et pauvre40.

§ 110

Si l’historien voulait nous faire passer l’ordre d’Épaminondas pour juste, il fallait nous rapporter des circonstances qui nous en eussent montré la justice.

II

§ 111

Après la mort de Lysis, ses amis, qui étaient devenus riches en Sicile, envoyèrent Théanor à Thèbes pour rembourser Polymnis, père d’Épaminondas, de ce qu’il pouvait avoir dépensé pour l’entretien de Lysis.

§ 112

Épaminondas refuse ce remboursement, et l’historien veut faire honneur de ce refus généreux au seul Épaminondas, au lieu que l’honneur en est dû tout entier au père de famille. Si l’historien voulait que tout l’honneur en tombât sur le seul Épaminondas, il fallait que les circonstances du fait fussent contées autrement41.

III

§ 113

L’historien dit que dans un jour où tous les Thébains étaient en fête et en joie, Épaminondas seul parut dans sa ville sérieux et en habit négligé, et comme on lui eut reproché ce sérieux, il dit que pour laisser les autres se réjouir en sûreté, il fallait bien qu’il y eût quelques citoyens occupés de la sûreté et des affaires du public. Mais l’historien ne marque pas quel emploi public avait alors Épaminondas, ainsi il laisse soupçonner que c’était plutôt par humeur contredisante que par désir du bien public qu’il montrait un extérieur austère42.

IV

§ 114

L’historien, pour louer sa sobriété, dit qu’il passa tous les articles au maître d’hôtel qui avait pris soin d’un repas dont il était avec ses camarades, excepté l’article de l’huile qu’il ne lui passa qu’en leur reprochant d’avoir pu dépenser tant d’huile. Or il est bien permis et même louable à quelqu’un d’être sobre et économe sur l’huile, mais il ne sied bien à personne de faire des reproches aux autres sur l’excès d’une pareille dépense, lorsqu’ils n’en doivent compte à personne43.

V

§ 115

Il avait fait mettre un soldat en prison pour une faute ; Pélopidas, homme de grande considération et son ami particulier, lui demanda quelques jours après la liberté de ce prisonnier, il le refuse. La maîtresse d’Épaminondas lui demande la même grâce, il la lui accorde44.

§ 116

Or supposé que le soldat ait commis une faute contre la discipline militaire, c’est-à-dire contre le service de la patrie, et que la loi ordonne pour cette faute un mois de prison au pain et à l’eau, et que la peine ne soit pas trop grande pour la faute, Épaminondas faisait une action injuste en faisant une grâce, soit en considération de son ami, soit en considération de son amie, parce que ce n’est pas à lui à remettre ce qui est dû au public ; tout ce qu’il pouvait faire, c’était de commuer la peine, par exemple, en une amende pour le Trésor public, mais il faut toujours que l’offense publique soit réparée.

§ 117

Si c’eût été une faute d’un de ses domestiques envers lui, il pouvait la lui pardonner sans injustice sur la prière de son ami, ou de son amie, mais l’historien a tort de vouloir le justifier envers Pélopidas en disant que c’était une si petite grâce qu’elle ne valait pas la peine d’être demandée par un homme de cette considération. Car pourquoi lui serait-il permis, d’un côté, de demander une grande grâce à son ami, et pourquoi lui aurait-il été défendu de l’autre de lui en demander une petite ?

VI

§ 118

On voit bien qu’Épaminondas blâmait avec raison l’injustice des Lacédémoniens de vouloir usurper une sorte de supériorité sur les autres républiques du Péloponnèse, mais cet exemple des Lacédémoniens justifiait-il les Thébains de leur injustice dans la supériorité qu’ils avaient usurpée sur les petites républiques de la Béotie ? Et à dire la vérité, il ne seyait pas bien à un philosophe si équitable de se charger de justifier sur cela sa république et de prétendre que les Thébains ne pouvaient être usurpateurs injustes, tandis que les Lacédémoniens ne renonceraient pas à une pareille usurpation45.

SENTIMENTS D’ÉPAMINONDAS

I

§ 119

Le roi de Perse lui envoya par Diomédon une grande somme d’or comme par présent : « Dites à votre maître, lui dit Épaminondas, que si c’est dans la vue de me faire entreprendre quelque chose d’utile à ma patrie, je n’ai pas besoin d’or pour m’y porter avec ardeur, et que si c’est pour quelque entreprise contraire au service de mes concitoyens, quelque riche qu’il soit, il ne l’est pas assez pour m’y engager ».

§ 120

Il eut même la précaution de renvoyer à Athènes cet ambassadeur avec des gardes, afin [•] qu’il ne pût pas corrompre quelque autre Thébain homme de crédit46.

§ 121

Épaminondas pouvait lui dire aussi la même chose que le consul romain dit aux ambassadeurs des Samnites qui lui apportaient aussi des présents : « Celui qui vit de si peu - en leur montrant les racines de son dîner - et qui est cependant très content n’a pas besoin de tout votre or ; remportez-le »47. Mais Épaminondas dit la véritable raison d’un pareil refus, ce que ne fit pas le Romain [•].

II

§ 122

Trois scélérats [•], avec le secours des Lacédémoniens à qui ils avaient livré la citadelle de Thèbes, s’étaient emparés du gouvernement civil sous la protection de Lacédémone, et ce fut apparemment un des sujets de guerre entre ces deux républiques. Pélopidas, Thébain qui s’était réfugié à Athènes, désirant d’affranchir sa république de ces trois tyrans, conspira contre leur vie, et assembla environ cinquante conjurés. Comme il voulait faire entrer Épaminondas, son ami, dans la conjuration : « Je ne saurais, dit Épaminondas à celui qui la lui proposait, je ne saurais me résoudre à être complice d’une conspiration, où je prévois qu’il y aura beaucoup de citoyens tués sans avoir été condamnés par des juges suivant les lois ». La conspiration ne laissa pas de réussir, les trois scélérats furent tués, et la citadelle qu’on appelait la Cadmée fut rendue par capitulation aux Thébains48.

§ 123

Il y a dans le sentiment d’Épaminondas un grand respect pour le gouvernement présent quoique usurpé, quoique tyrannique, et j’approuve fort son sentiment qui tend à supporter patiemment quelques petits maux d’une domination injuste [•], plutôt que d’exposer ses concitoyens aux grands maux que causent souvent les conspirations, et les révoltes qui ont une apparence de justice.

§ 124

Il ne blâma point cependant la conspiration de Pélopidas : c’est que Pélopidas était dans un cas très différent de lui, parce que ces tyrans l’avaient injustement condamné à la mort. Ainsi il n’attaquait leur vie que pour sauver la sienne, au lieu qu’Épaminondas n’avait rien à craindre. Or il était permis à Pélopidas de repousser la violence par la violence.

§ 125

De là il suit qu’il y aurait beaucoup moins de conspirations à craindre contre le gouvernement présent des États, si chaque conspirateur ne les entreprenait que pour sauver sa vie.

§ 126

En général le tyran n’a point de conspirations à craindre de la part des sages, mais ils ne sont pas nombreux. Il a au contraire toujours beaucoup à craindre de la part des fous qui sont en grand nombre, et de là il suit que les sages tirent quelquefois de grands avantages du grand nombre des fous [•], et de leurs folies.

III

§ 127

Il fut accusé devant le peuple, lui et les cinq autres béotarques49 de l’armée des Thébains, d’en avoir retenu le commandement dans le Péloponnèse cinq mois de plus que ne portait leur commission.

§ 128

Il convint du fait, mais il dit à ses juges que s’il y avait quelque faute punissable dans leur conduite, lui seul devait être puni, parce que lui seul avait montré à ses cinq cobéotarques, ou collègues, que si le peuple avait su la grande utilité qui lui reviendrait de cette prolongation, et le grand dommage de la non-prolongation, il aurait prolongé le commandement, et qu’ils auraient été punissables s’ils n’avaient pas en cette occasion interprété ainsi la volonté du peuple, et tout de suite il exposa à ses commissaires cinq grands avantages que lui et ses camarades avaient ainsi procurés à leur patrie durant ces cinq mois, et les grands préjudices qu’ils lui auraient causés s’ils n’avaient [•] prolongé leur commandement. Alors ces commissaires se levèrent en se moquant des accusateurs, qui dans cette accusation n’avaient pas consulté les intentions des législateurs et les vrais intérêts de la nation50.

§ 129

Il est pourtant très à propos que dans les républiques il y ait quelquefois de pareilles accusations aussi mal fondées, excitées par la jalousie, pour éviter d’autres contraventions à la loi qui seraient très dangereuses dans des ambitieux injustes. Ainsi on peut dire que de la malice des envieux, qui est un vice honteux, le public tire quelquefois de grands avantages.

IV

§ 130

 [•]Il fut tué à la bataille de Mantinée qu’il gagna, et, en mourant, il conseilla à sa patrie d’accepter les conditions de paix que proposaient les Lacédémoniens, lui qui jusque-là les avait toujours fait rejeter : c’est que, son ami Pélopidas étant mort, il ne voyait dans Thèbes aucun homme capable de bien conduire ni la guerre, ni la négociation. Aussi les Thébains retombèrent-ils bientôt dans le mépris où ils étaient avant le crédit de ces deux grands hommes51.

§ 131

Telle est la grande différence que met dans un État un grand génie, accompagné d’un grand courage, à la tête des affaires publiques, en comparaison de ce que peuvent faire les génies médiocres et médiocrement vertueux qui se succèdent dans le ministère ; mais il faut convenir qu’il est rare que tant d’heureux hasards se rencontrent pour former un grand homme et pour le faire connaître tel à ses concitoyens.

§ 132

Ce bonheur sera toujours très rare dans les États tandis que l’on n’y établira point la méthode du scrutin perfectionné52.

SUPÉRIORITÉ DE MÉRITE ENTRE GRANDS HOMMES

§ 133

Entre les grands hommes, je préfère aux grands capitaines les grands magistrats, les grands ministres qui ont rendu à leur patrie et aux autres nations d’aussi grands services [•] par le perfectionnement des lois, et par des établissements salutaires : c’est que non seulement la patrie profite des bonnes lois et des bons établissements, mais encore les nations voisines de proche en proche, par le désir et la disposition qu’ont tous les hommes pour imiter ce qu’ils trouvent avantageux, au lieu qu’à l’égard du mérite, et du prix des grands bienfaits que les généraux d’armée ont procuré à leur patrie, il faut en déduire [•] les grands maux qu’ils ont causés aux nations voisines, qui faisaient partie de la société humaine et du genre humain.

§ 134

Voilà pourquoi je préférerai toujours de beaucoup les grands rois [•], les grands ministres pacifiques aux grands généraux53.

OBSERVATIONS SUR LA VIE DE SCIPION

AVERTISSEMENT

§ 135

Les deux hommes de l’Antiquité que j’ai vus les plus estimés par les connaisseurs anciens, tant pour leurs talents dans la guerre que pour leurs vertus domestiques et publiques : ç’a été Épaminondas chez les Grecs, et le grand Scipion chez les Romains.

§ 136

Je croirais volontiers qu’une des causes de ce sentiment universel a été le récit que les historiens leurs contemporains ont faits de leurs actions, et surtout leurs vies [•] écrites par le célèbre Plutarque.

§ 137

Je serais moins étonné de ce que cette supériorité de réputation dure encore parmi les connaisseurs modernes, si ces vies de Plutarque, le meilleur estimateur des Anciens, eussent passé jusqu’à nous, les faits qu’il nous eût racontés, joints à son autorité, eussent été en droit de nous persuader.

§ 138

Mais [•] ces preuves nous manquent, et je vois cependant que communément on met ces deux hommes beaucoup au-dessus des autres, soit pour leurs talents par rapport à leurs siècles, soit pour leurs vertus.

§ 139

Nous admirons, et avec raison, les grands talents des généraux [•] dans la guerre, la grande valeur et la discipline des soldats de Lacédémone. Or Épaminondas a su former des soldats, et il a su vaincre les capitaines et les soldats de cette république, preuve suffisante de la supériorité de ses talents.

§ 140

Nous admirons, et avec grand fondement, les grands talents du fameux Hannibal qui a formé ses officiers et ses soldats, et qui a vaincu les meilleurs capitaines, et les meilleurs soldats romains. Or Scipion a su vaincre ce formidable Hannibal, même dans son propre pays : préjugé [•], mais non pas preuve démonstrative de la supériorité de Scipion sur Hannibal, du côté même des talents pour la guerre.

§ 141

Si je dis que ce n’est pas une preuve démonstrative, c’est qu’il faut rabattre la supériorité des officiers et des soldats romains pour la valeur et pour la discipline sur les officiers et les soldats d’Hannibal, mais [•] Scipion les surpassait en vertu.

§ 142

Je ne doute pas que Philippe, père d’Alexandre, n’eût sur ce qui regarde la guerre autant de talents qu’Épaminondas, mais avait-il au même degré les mêmes vertus que ce Thébain ?

§ 143

Je ne doute pas que César n’eût au même degré que Scipion des talents pour la guerre, mais avait-il au même degré les mêmes vertus ?

§ 144

Voilà pourquoi je désire au Thébain et au Romain des historiens dignes d’eux.

§ 145

Donatus Accia[iu]olus54 fit, il y a plus de deux cents ans, en latin, la vie d’Hannibal et de Scipion, mais il est aisé de voir par la traduction de Charles de l’Écluse que les talents d’Accia[iu]olus sont bien au-dessous de ceux de Plutarque, et qu’il ne nous remplace pas cet historien philosophe55 ; et je ne sais pourquoi ceux qui donnent le sujet des prix pour les ouvrages qui excelleront au jugement de l’Académie française56 ne s’avisent point de donner des prix à ceux qui écriront le mieux la vie d’Épaminondas et de Scipion, ni pourquoi les académiciens eux-mêmes ne s’en avisent pas.

§ 146

Pour aller vers le but que nous nous proposons d’instruire les jeunes lecteurs des moyens les plus efficaces de se distinguer entre leurs pareils, nous suivrons la même méthode que nous avons suivie dans les observations sur Épaminondas, parce que nous ne saurions en suivre une qui puisse être plus utile, et pour eux, et pour le public.

§ 147

Cette méthode [•] est fondée sur la nature de l’homme ; il cherche en tout et toujours invinciblement le bonheur, c’est-à-dire le plaisir, et à faire cesser [sic] la douleur ; il faut donc, pour le faire agir, lui montrer toujours [•] le plaisir en perspective dans l’avenir. Or cette méthode consiste à lui montrer toujours dans les entreprises qu’on veut lui inspirer, d’un côté, les biens, les plaisirs qu’elles lui procureront, et de l’autre, les moyens qui ont réussi pour surmonter les grandes difficultés qui se rencontrent dans les grandes entreprises. Ces moyens généraux : c’est la supériorité d’application, de prévoyance, d’ardeur, de courage et de constance.

CAUSES PRINCIPALES DE LA GRANDE RÉPUTATION ET DES GRANDS SUCCÈS DE SCIPION

§ 148

1° Il eut le bonheur à dix-sept ans de se trouver dans un combat de cavalerie contre les troupes d’Hannibal, et d’arriver assez à propos pour délivrer son père [•], qui, étant environné d’ennemis, était prêt à succomber sous le nombre57.

§ 149

2° Après la bataille de Cannes lorsque la plupart des Romains désespéraient de voir rétablir les affaires de la République, il se trouva dans son quartier à souper parmi plusieurs jeunes officiers ses pareils, parmi lesquels un d’eux proposa de tout quitter et d’abandonner l’Italie. Cette proposition, qui commençait à plaire à quelques-uns, lui parut si lâche et si honteuse que sur-le-champ [•] il tira l’épée, et la tenant à la main et tout en colère : « Pour moi, dit-il tout haut, je jure par ce que nous avons de plus sacré que je n’abandonnerai jamais la patrie, et je tue tout à l’heure quiconque refusera de faire pareil serment ». Alors [•] émus d’un sentiment de gloire de cet exemple de générosité, ils firent tous de bonne grâce ce même serment, et contribuèrent ensuite à raffermir le courage ébranlé de leurs autres camarades58.

§ 150

3° C’était le jeune homme de l’armée le mieux fait, de la plus belle taille, de la plus agréable représentation, le plus adroit dans ses exercices, le plus robuste dans les travaux de la guerre, qui avait le plus de politesse, qui parlait avec le plus de grâce. De sorte que tout le monde lui connaissant de la valeur, de l’esprit, et des sentiments élevés, chacun à l’envi cherchait à faire valoir dans Rome ce qui était en lui de plus estimable, et dans les assemblées [•] on se le montrait, et on cherchait à le voir comme un jeune homme de la plus grande espérance59.

§ 151

Cette faveur populaire fut si marquée que ses amis lui conseillèrent de demander l’emploi d’édile curule, quoiqu’il n’eût pas l’âge requis par les lois, il le demanda, et l’obtint60.

§ 152

Il n’avait que vingt-quatre ans lorsqu’on reçut à Rome la nouvelle que son père et son oncle, qui commandaient en Espagne, avaient été tués dans deux batailles. Ses parents et ses amis lui conseillèrent de demander ce commandement [•]. Il se montra à toutes les tribus avec tant de grâce qu’il obtint tous les suffrages. Cependant comme quelques sénateurs [•] représentèrent qu’il était trop jeune, et qu’il fallait dans cette place un général plus expérimenté, la décision commençant à être douteuse, il monta à la tribune, et parla si éloquemment des devoirs de cette place, avec une confiance si noble, et cependant si modeste et toujours pleine de grâce, que sa nomination fut confirmée comme par acclamation61.

§ 153

Sur quoi on peut remarquer le grand pouvoir de l’éloquence et des grâces extérieures, car il y avait sûrement parmi les Romains dix autres officiers aussi braves et d’un aussi grand esprit qui avaient vingt ans plus d’expérience que lui, et qui par cette seule considération avaient un mérite national plus grand et plus sûr que lui. Cependant il leur fut préféré par le peuple contre les règles de la prudence ordinaire qui vise toujours à la plus grande utilité de la patrie. Ceux qui cherchaient à justifier cette préférence du peuple romain eurent besoin des grands succès de ce jeune commandant, pour montrer que le peuple ne s’était pas trompé dans ses espérances, et les grands succès de Scipion excusèrent à la vérité l’injustice et l’imprudence du peuple, mais ils ne les justifièrent pas entièrement, et voilà pourquoi je [•] ne saurais blâmer l’avis de Fabius Maximus qui s’opposa à ce choix où l’on ne suivait pas les règles ordinaires de la prudence humaine62.

§ 154

La conjoncture de la mort du père et de l’oncle de Scipion, tués dans le service de la patrie, ne lui donnait pas personnellement plus de mérite national, mais elle ne laissa pas de contribuer à lui rendre le peuple favorable, et il se servit habilement, dans son discours au peuple, des pertes qu’il venait de faire, pour marquer que le désir de se venger des Carthaginois se joignait au désir de venger sa patrie63.

§ 155

De sorte que l’on peut dire qu’il devait cette prompte et grande élévation beaucoup plus aux dons de la nature et aux faveurs de la fortune qu’à la grandeur des talents et des vertus qu’il commençait à acquérir.

§ 156

Dès qu’il fut en possession de son commandement en Espagne, il se conduisit avec tant de politesse et de déférence envers les vieux officiers et surtout envers Marcius, lieutenant général des forces de la République, et qui pouvait espérer lui-même le commandement général, qu’il gagna entièrement son amitié, et qu’il ne songea qu’à contribuer par ses soins à affermir la fortune du jeune général64. C’est ainsi que par sa douceur, par sa complaisance, et par ses attentions il vint à bout d’adoucir ses pareils et ses rivaux, et d’en faire ses amis au grand avantage du service de l’État.

§ 157

Il eut aussi bientôt le bonheur de rencontrer une belle occasion de concilier aux Romains, par une action vertueuse et éclatante, l’affection de la nation espagnole, au grand préjudice des Carthaginois qui partageaient alors l’Espagne avec eux. Ce fut au siège de Carthagène ; il la prit d’assaut. Ainsi tous les citoyens, par l’usage de la guerre de ce temps-là, pouvaient être traités d’esclaves.

§ 158

On lui amena parmi les esclaves une jeune fille avec sa mère, riche et honorée dans sa ville. La fille était d’une beauté charmante, on crut d’abord qu’il la garderait pour sa part du butin, mais ayant appris par sa mère qu’elle était fiancée à Lucceius, jeune et riche seigneur espagnol qui l’aimait passionnément, il n’hésita pas à les consoler en les assurant qu’il se chargeait de les faire mener [•] en toute sûreté à Lucceius65. Sur-le-champ il donna les ordres nécessaires, et montra ainsi à la nation espagnole, par cette rare et bienfaisante modération, ce qu’elle devait attendre du traitement des Romains en comparaison du traitement qu’ils réservaient des Carthaginois, et voilà comment il [•] sacrifia courageusement ses plus grands plaisirs aux grands intérêts de sa patrie66.

§ 159

Or est-il étonnant qu’étant aimé à l’adoration de ses officiers, de ses soldats et des Espagnols, et qu’étant brave, laborieux et vigilant, il ait battu les Carthaginois dans toutes les rencontres, et qu’il les ait enfin chassés d’Espagne ? N’est-ce pas l’effet naturel de l’inclination et de l’estime qu’un jeune héros sait inspirer par ses qualités estimables et aimables à ceux avec qui il a à [•] vivre ?

§ 160

Aussi eut-il la satisfaction de voir que ses officiers employèrent toujours volontiers leurs talents, leurs travaux et souvent leur vie pour son élévation. Or cette inclination des troupes est un furieux avantage que l’on ne trouve que dans la jeunesse, et sur lequel le vieux Fabius n’avait garde de compter lorsqu’il s’opposa, non seulement au choix qu’on fit de Scipion pour commander en Espagne, mais encore au pouvoir que le peuple romain lui donna de porter la guerre quelques années après à Carthage même, pour obliger les Carthaginois à délivrer l’Italie d’Hannibal et de ses troupes en les rappelant [•] à Carthage67.

§ 161

Ce projet de Scipion était grand, mais c’était sa grandeur même qui le rendait suspect d’impossibilité à Fabius Maximus et à plusieurs sénateurs : c’est que ne comptant que sur ce qu’ils voyaient ordinairement pratiquer à Rome, ils ne pouvaient pas s’imaginer que tout ce qu’il fallait assembler de troupes, de munitions et de vaisseaux pût jamais être prêt pour le temps qu’il fallait. Ils ne savaient pas ce que peut l’amour de tout un peuple et de toute une armée quand on fait les mettre en œuvre par de bons officiers qui se portent avec ardeur à l’exécution d’une belle entreprise. Fabius vit avec surprise que ce qui était impossible selon les règles ordinaires fut exécuté avant le temps marqué par une diligence qui tenait du prodige en ce que c’était une diligence publique68.

§ 162

Scipion aborda donc en Afrique, malgré les troupes ennemies, et les Carthaginois furent si étonnés de cette audace que par le conseil d’Hannibal lui-même qui voyait plus loin qu’eux, ils n’eurent point de honte de demander la paix aux Romains : c’est qu’il savait mieux que Fabius tout ce que peut un jour de bataille un jeune général brave et adoré de ses troupes. Il semblait [•] qu’il devinait le désastre où il allait tomber. Les deux généraux conférèrent et ne purent convenir des conditions de paix. La bataille se donna. Scipion en sortit victorieux. L’armée d’Hannibal fut entièrement défaite, et Carthage forcée d’accepter les conditions les plus dures de la part de son vainqueur69.

§ 163

Cet événement fait penser que Rome n’aurait jamais eu un si grand succès si le peuple romain avait choisi un vieux général plus habile, aussi brave et plus expérimenté que Scipion, comme le conseillait sagement Fabius Maximus. Ainsi on peut conclure que la grande imprudence du peuple romain causa le plus grand bonheur de la République, à moins qu’on ne veuille soutenir que le peuple romain, avec une prudence divinement inspirée, savait que pour l’intérêt de la patrie, il vaut mieux qu’un général soit fort aimé de ses troupes que fort expérimenté.

§ 164

Alexandre, jeune, vaillant, aimable, surmonta comme Scipion les plus grandes difficultés, mais les difficultés [•] cessant, il cessa d’être aimable et estimable. Il devint homme du commun couvert des plus méprisables défauts, au lieu que Scipion eut le bonheur d’avoir toujours à combattre l’envie et les envieux70. Ainsi la prospérité n’eut ni le loisir, ni les occasions nécessaires pour le corrompre. Il eut toujours dans le Sénat, pour exercer quelqu’une de ses vertus, le secours d’une suffisante contradiction, et il eut ainsi l’avantage de mourir grand homme, et le plus grand homme des Romains.

§ 165

Après Carthage soumise, quand il fut question à Rome de nommer un général pour combattre les nombreuses forces d’Antiochus qui avait Hannibal dans son armée, il était naturel que les Romains nommassent le vainqueur d’Hannibal, mais il fut exclu par la cabale de ses envieux, qui s’appuyaient sur une maxime vraie, mais dont ils faisaient une application injuste : que pour conserver un État républicain, il ne faut pas donner trop d’autorité à un même homme, de peur qu’il ne prenne envie au peuple de lui offrir la royauté, et à lui de l’accepter.

§ 166

Dans ces circonstances il déclara que si le peuple nommait son frère cadet, il le suivrait volontiers comme son lieutenant ; sa proposition fut acceptée [•], et il eut ainsi la satisfaction de faire un grand plaisir à son frère, et de rendre un grand service à sa patrie dans la victoire complète qu’ils remportèrent contre Antiochus71.

§ 167

À son retour à Rome il eut la joie de voir l’admiration et la reconnaissance du peuple et des grands, mais il jugea qu’il était raisonnable de calmer les inquiétudes de plusieurs bons républicains qui ne connaissaient pas à quel point il aimait la République et le gouvernement républicain. Il déclara qu’il voulait aller passer le reste de sa vie comme simple particulier à la campagne, sans se charger d’aucune affaire, et par conséquent sans aucune autorité, et effectivement il se retira à Literne, petit bourg sur le bord de la mer près de Gaète, à trente lieues à l’Orient de Rome, où il s’occupait des petits amusements du ménage, de la lecture, et de la conversation avec des gens de lettres72.

§ 168

Cependant ses envieux voyaient avec chagrin que la réputation de sa valeur, de sa capacité, de son zèle pour la patrie, et surtout de sa modération ne faisait que croître tous les jours dans son absence, et sous le prétexte spécieux de travailler à ruiner la réputation d’un homme aussi dangereux pour la sûreté du gouvernement républicain, ils gagnèrent deux tribuns du peuple qui entrèrent dans leurs fausses vues, et qui l’accusèrent, lui et son frère, de n’avoir pas rendu bon compte de tout l’argent qu’Antiochus leur avait livré pour mettre au Trésor public de la République.

§ 169

Ainsi il [•] vint à Rome pour défendre son frère, et pour se défendre lui-même. Cette affaire fit grand bruit. Son frère tenait un registre prêt pour discuter ses comptes devant l’Assemblée du peuple. Mais Scipion, indigné de se voir accusé de friponnerie, déchira le registre73, et le jour de l’assemblée se présenta à la tribune devant le peuple, et là, comme tout le monde s’attendait qu’il allait parler pour sa justification, et pour celle de son frère : « Messieurs, dit-il, je me souviens qu’à pareil jour qu’aujourdui les dieux se servirent de moi pour vous donner une victoire décisive contre Hannibal. Or si vous voulez m’en croire, avant que de rien entreprendre, nous irons dans le moment au Capitole leur en rendre grâces ». Toute l’assemblée applaudit et battit des mains ; en même temps il descendit, marcha vers le Capitole, et fut suivi de tout le peuple, et des accusateurs mêmes, qui n’osèrent s’en dispenser74.

§ 170

Les plus honnêtes gens croyaient bien qu’il pouvait bien y avoir eu quelque négligence dans [•] le compte ou la distribution de l’argent d’Antiochus, mais personne ne soupçonna jamais les Scipions d’en avoir profité, et Gracchus, l’un des tribuns accusateurs75, fut depuis si persuadé de leur innocence, et de la modération de Scipion, qu’il se déclara son défenseur [•] lorsqu’on voulut remuer cette affaire qui tourna entièrement à l’honneur des Scipions vainqueurs d’Antiochus76.

§ 171

Cette confiance d’un homme de bien, d’un bon citoyen qui ne saurait croire que l’on puisse jamais l’accuser d’avoir pillé le trésor de sa patrie, qui déchire [•] sa justification et qui ne daigne pas répondre à ses accusateurs, est un degré de confiance où la vertu médiocre ne saurait jamais atteindre, et qui à l’égard des connaisseurs porte avec elle sa parfaite justification.

§ 172

On lui reproche et avec raison la mauvaise conduite de Pleminius, un de ses lieutenants en Sicile [•], dont les vexations furent réprimées, et lui destitué. Il pouvait être accusé injustement, mais si, à la première plainte, Scipion eût suffisamment approfondi l’accusation, on n’eût jamais pu accuser le supérieur ni d’imprudence de choisir si mal ses inférieurs, ni de négligence à les punir quand ils sont coupables77.

COMPARAISON ENTRE ÉPAMINONDAS ET SCIPION

§ 173

Ce qui est de plus important au lecteur dans les comparaisons entre des grands hommes, c’est de pouvoir juger :

§ 174

1° Lequel des deux fut le plus sensible au plaisir de la [•] distinction.

§ 175

2° Lequel connut mieux la distinction la plus précieuse.

§ 176

3° Lequel eut plus de talents nationaux plus importants au bonheur public, et au plus haut degré.

§ 177

4° Lequel connut mieux la plus grande utilité publique.

§ 178

5° Lequel eut plus de zèle pour cette utilité publique.

§ 179

6° Lequel procura de plus grands bienfaits, soit à la société humaine en général, soit à sa patrie en particulier.

§ 180

Ce qui nous manque pour faire une comparaison exacte et juste, ce sont des faits en nombre suffisant et bien circonstanciés, ce sont des pièces de comparaison, et comme nous ne saurions juger que sur ce qui nous reste de ces grands hommes, il n’est presque pas possible de juger avec quelque certitude lequel, à tout prendre, est le plus grand et le plus estimable.

§ 181

Tous deux moururent dans un âge peu avancé vers cinquante-cinq ans78. Mais Scipion avait presque achevé sa carrière lorsque Épaminondas entrait dans la sienne.

§ 182

Scipion, général à vingt-quatre ans79, trouva des soldats tout disciplinés, des officiers tous formés, mais ayant de la nature et de la jeunesse l’avantage de se faire plus aimer, il eut le bonheur de tirer beaucoup plus de services [•] des uns et des autres que n’aurait fait un général plus estimé qu’aimé.

§ 183

Épaminondas ne commanda qu’à quarante ans80, et il fallut qu’il formât lui-même et soldats et officiers. Il plaisait par la douceur, et se faisait admirer par ses travaux, par son habileté, par son activité, par ses talents, par sa tempérance, par sa modération et par les autres vertus ; mais c’est tout ce qu’il pouvait faire avec tous ses talents et avec toutes ses vertus acquises depuis plusieurs années [•], de surmonter les difficultés que Scipion surmontait en ne faisant pour ainsi dire que se montrer.

§ 184

De là il me paraît que la vertu d’Épaminondas a été plus éprouvée, et qu’il a eu besoin de plus d’esprit et de talents que Scipion.

§ 185

Il est vrai qu’il fallait que Scipion fût plus grand général puisqu’il vainquit Hannibal, le vainqueur des meilleurs généraux romains, mais les soldats romains et leurs officiers valaient mieux que ceux des Carthaginois, au lieu que les généraux, les soldats et les officiers des Lacédémoniens étaient les meilleurs de tous les Grecs, et que les Thébains jusqu’à Épaminondas n’étaient presque pas connus en comparaison.

§ 186

À l’égard des bienfaits qu’ils procurèrent à leur patrie, il est vrai que Scipion eut le bonheur de faire plus pour les Romains qu’Épaminondas pour les Thébains, mais c’est qu’Épaminondas fut tué dans la bataille où il remporta la victoire. Scipion a été plus heureux, mais qui oserait dire qu’il a été plus grand et plus estimable ?

§ 187

Scipion goûta une gloire plus brillante et plus étendue, mais Épaminondas fut plus sensible [•] au plaisir que donne la gloire la plus précieuse que Scipion.

§ 188

Tous deux fort estimables et fort aimables, Scipion paraît encore plus aimable, Épaminondas encore plus estimable.

§ 189

Qu’on propose à un souverain deux hommes de ces deux caractères, tous deux à l’âge de quarante ans pour remplir la place de ministre général, lequel croyez-vous qu’il choisirait ? C’est celui-là que vous croyez le plus grand homme.


1.Sur l’utile dulci, voir Lycurgue, § 1, note 1.
2.La condamnation de l’érudition et des savoirs inutiles est un leitmotiv chez Saint-Pierre à propos de l’écriture de l’histoire et des programmes d’éducation : voir Éducation, Observation VI ; Livres, § 63.
3.Sur les différentes versions du Discours sur le grand homme et sur l’homme illustre, paru pour la première fois en 1726, voir l’Introduction à Grand homme, Note sur l’établissement du texte.
4.Il s’agit de la deuxième édition parue dans les Ouvrages sur divers sujets (1728) : voir l’Introduction à Grand homme, Note sur l’établissement du texte.
5.Sur ce rôle de préface aux Vies de Plutarque que pourrait jouer le discours Sur le grand homme et sur l’homme illustre, voir Grand homme, § 2, var. ; Camille Falconet (1671-1762), ami de Fontenelle, était un érudit et médecin, membre de l’Académie royale des inscriptions et belles lettres.
6.Saint-Pierre a hésité sur l’utilité morale des parallèles entre hommes illustres à la manière de Plutarque : voir les différences entre le texte de base et les variantes, dans le passage « Ne point faire de comparaisons » de Vie des hommes illustres.
7.Sur la métaphore de la peinture à propos de la narration, voir Thémistocle et Aristide, § 11, note 4.
8.Après l’Observation sur le genre historique (BPU Neuchâtel, ms. R175), Saint-Pierre a composé un Discours sur la manière d’écrire l’histoire rédigé sans doute entre 1713 et 1717 qui ne sera cependant pas publié : voir l’Introduction à Écrire l’Histoire de Guilio Talini. Voir aussi le Projet d’histoire universelle morale (BPU Neuchâtel, ms. R167) ; le Projet pour établir des annalistes de l’État (OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1733, t. IV, p. 226-254) ; la Proposition : les bons historiens sont les meilleurs précepteurs d’une nation (BPU Neuchâtel, ms. R208, n. p.).
9.Sur la finalité de ces observations, voir Écrire l’Histoire, § 104 ; sur les débats au sujet des sentences et des réflexions dans l’histoire au XVIIe siècle, voir Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion (Lumière classique), 2008, p. 177-209 ; sur le jugement qui doit compléter la narration historique, chez Le Moyne et Rapin, voir l’introduction de Gérard Ferreyrolles aux Traités sur l’histoire (1638-1677), La Mothe Le Vayer, Le Moyne, Saint-Réal, Rapin, Gérard Ferreyrolles et al. (éd.), Paris, H. Champion, 2013, p. 63-67.
10.La Vie d’Épaminondas et la Vie de Scipion l’Africain par Plutarque sont perdues. Sur la biographie de Scipion ajoutée aux Vies des hommes illustres de Plutarque traduites par Jacques Amyot, voir plus bas, § 148 ; une vie d’Épaminondas d’après Cornelius Nepos apparaît en 1583, dans l’édition des Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, publiée à Genève par Simon Goulart (Genève, chez Jérémie des Planches, p. 722-733).
11.Le terme savantasse ou sçavantas est attesté dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) et dans l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie française : « Terme d’injure qui se dit d’un homme qui affecte de paraître savant, mais qui n’a qu’un savoir confus ».
12.Il s’agit du grand-père de Thésée, Pitthée, fils de Pélops et père d’Éthra, mère du héros : sur cet épisode, voir Plutarque, Thésée, VI, 7.
13.Voir Plutarque, Thésée, VI, 8-9.
14.Lorenzo Corsini (1652-1740) était pape depuis 1730, sous le nom de Clément XII, au moment de la rédaction de ces Observations. Prospero Lorenzo Lambertini (1675-1758) lui succèdera sous le nom de Benoît XIV (voir § 42, var. 46).
15.Sur les calculs de Tarutius, mathématicien et astrologue, pour déterminer la date de la naissance de Romulus (771 av. J.-C.) et la fondation de Rome (754 av. J.-C.), voir Plutarque, Romulus, XII, 3-6.
16.Plutarque invitait ses lecteurs à ne pas suspecter la véracité de l’histoire de la fondation de Rome, malgré son caractère fabuleux (Romulus, VIII, 9). Saint-Pierre s’inscrit au contraire dans un courant d’« invalidation cartésienne de l’histoire » (Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion [Lumière classique], 2008, p. 55-60), rejoignant ainsi Fontenelle (De l’origine des fables, in Œuvres, Paris, B. Brunet, 1742, t. III, p. 281-282, 295-296 ; id., Sur l’histoire, in Œuvres, 1758, t. IX, p. 365) et Lévesque de Pouilly (« Dissertation sur l’incertitude de l’Histoire des quatre premiers siècles de Rome » [15 décembre 1722], Mémoires de littérature tirés des registres de l’Académie royale des inscriptions et belles-Lettres, Paris, Imprimerie royale, 1729, t. VI, p. 14-29).
17.Saint-Pierre partage avec Le Moyne la conviction que seuls les historiens témoins des événements qu’ils racontent, ou ayant recueilli le récit de témoins, sont fiables (Écrire l’Histoire, § 31) ; voir Pierre Le Moyne, De l’Histoire, in Traités sur l’histoire (1638-1677), La Mothe Le Vayer, Le Moyne, Saint-Réal, Rapin, Gérard Ferreyrolles et al. (éd.), Paris, H. Champion, 2013p. 307-308 ; Jean-Pierre Guicciardi, « Préhistoire de l’histoire : la dialectique de la vérité et de l’erreur dans quelques “artes historicae” (fin XVIIe-XVIIIe siècle) », L’Histoire au XVIIIe siècle, colloque d’Aix-en-Provence, 1-3 mai 1975, Aix en Provence, Édisud, 1980, p. 14.
18.Voir Plutarque, Romulus, XXVII, 6-8.
19.Saint-Pierre juge le passé à la lumière de ses projets politiques, comme le remarque Joseph Drouet dans son édition des Annales politiques (1658-1740) de l’abbé (Paris, H. Champion, 1912, Introduction, p. XXII-XXV). Sur la méthode du scrutin perfectionné, voir Gouvernement, Troisième Discours.
20.Il s’agit de la vie d’Épaminondas d’après Cornelius Nepos, attribuée à Emilius Probus, grammairien qui aurait vécu sous Théodose, parue dans l’édition des Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, publiée à Genève par Simon Goulart (Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 722-733, en ligne).
21.Voir plus haut, § 11-12 ; § 21 ; § 29.
22.Sur la topique de l’histoire comme philosophie par l’exemple et enseignement concret, voir Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion (Lumière classique), 2008, p. 41-62.
23.Emploi substantivé de l’adjectif pratique au sens de : « Versé, qui a grande habitude à faire » (Académie, 1694).
24.Sur ce terme de gloriole, voir Distinction, § 9.
25.Sur cette expression de mérite national, récurrente chez l’abbé de Saint-Pierre, voir Titres, § 16.
26.Voir plus haut, § 49.
27.Sur les différents épisodes de la vie d’Épaminondas, voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 723-733.
28.Lysis et Archippos furent, d’après Jamblique et Plutarque, les seuls pythagoriciens ayant échappé à l’incendie allumé par les hommes de Cylon qui pourchassèrent l’élite pythagoricienne qui avait gouverné les cités de la Grande-Grèce au Ve siècle av. J.-C. : voir Les présocratiques, Jean-Paul Dupont avec Daniel Delattre, Jean-Louis Poirier (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1988, p. 64-65, 490, 516.
30.Sur cet organe du plaisir d’être loué, voir Distinction, § 17.
31.Sur ce terme de gloriole, voir Distinction, § 9.
34.Voir plus haut, § 49, note 19.
35.Les paragraphes qui suivent renvoient aux idées du Projet de paix perpétuelle. Sur les Amphictyons, comme préfiguration d’un arbitrage européen, voir Paix 1, § 179 ; Anti-Machiavel, § 86, note 30.
37.Voir, de Saint-Pierre, ses Observations sur la sobriété, in OPM, Rotterdam, J. D. Beman, 1735, t. X, p. 418-435 ; Socrate et Atticus, § 119.
40.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 724G.
41.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 723G-H.
42.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 725A.
43.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 724H.
44.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 730F.
45.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 725F-726D.
46.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 724D-E.
47.Ce consul est Manius Curius Dentatus, trois fois consul en 290, 275 et 274 av. J.-C., modèle de vertu frugale. Saint-Pierre transforme une citation empruntée aux Vies illustres du pseudo-Aurelius Victor : « Un jour, les ambassadeurs samnites lui offrirent de l’or, tandis que, de ses propres mains, il faisait cuire des raves à son foyer : “J’aime mieux, leur dit-il, manger ces racines dans mes plats de terre, et commander à ceux qui ont de l’or”. » (XXXIII, 7, Ugo Bratelli [trad.]).
48.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 725D-E.
49.Béotarque : magistrat fédéral béotien ; sur ce terme grec, dont la forme francisée n’est pas attestée dans les dictionnaires du XVIIIe siècle, voir Paul Roesch, Thespies et la confédération béotienne, Paris, E. de Boccard, 1965, p. 44.
50.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 730A-B.
51.Voir Vies d’Épaminondas, de Philippus de Macédoine, de Dionysus l’aisné, & d’Octavius Cæsar Auguste : recueillies des bons auteurs, Simon Goulart (éd.), Genève, chez Jérémie des Planches, 1583, p. 732G-733B.
52.Voir plus haut, § 49.
53.Sur la supériorité de la gloire acquise par les acteurs de la paix, voir Distinction, § 165.
54.Donato Acciaiuoli (1429-1478), humaniste florentin, est l’auteur des Vitae Hannibalis et Scipionis (1467).
55.La vie de Scipion composée en latin par Donato Acciaiuoli, traduite en français par Charles de l’Écluse (1526-1609), se trouve ajoutée aux Vies des hommes illustres de Plutarque dans la traduction d’Amyot (Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 87-150 [2e pagination]).
56.Allusion aux prix d’éloquence et de poésie décernés tous les ans par l’institution depuis 1671 ; le modèle plutarquien de la biographie et son perfectionnemment sont une des missions dévolues à l’Académie des bons écrivains par Saint-Pierre : voir Bons écrivains, § 3.
57.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 88-89.
58.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 89.
59.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 91.
60.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 90.
61.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 90.
62.Plutarque a laissé une biographie de Quintus Fabius Maximus Verrucosus, plusieurs fois consul avant et pendant la deuxième guerre punique, dictateur en 217 av. J.-C. Saint-Pierre mêle ici deux épisodes de la vie de Scipion : l’opposition des sénateurs à confier à un homme si jeune le commandement de l’expédition d’Espagne (« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 91) et celle de Fabius Maximus à son plan de porter la guerre sur le sol africain : voir plus bas, § 160.
63.Tite-Live, XXVIII, 43, 10-12.
64.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 92-93. Lucius Marcius Septimus, après la mort des deux Scipions, le père et l’oncle de l’Africain, et la perte probable de l’Espagne par les Romains, parvint à mettre en déroute deux camps carthaginois (Tite-Live, XXV, 37-39).
65.Saint-Pierre reprend le nom de « Luceius » à la traduction de Charles de l’Écluse (« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 96), probable déformation de Allucius, nom donné par Tite-Live (XXVI, 50). L’anecdote est devenue un thème pictural, « la continence de Scipion », qui a inspiré Bellini, Van Dyck, Poussin, Le Moyne…
66.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 95-96.
67.C’est à son retour d’Espagne que Scipion, élu consul, propose d’aller combattre les Carthaginois chez eux, projet auquel s’oppose le vieux Fabius Maximus : voir « Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p.110 ; Plutarque, Fabius Maximus, XXV, 2-3 ; voir aussi les discours des deux hommes au Sénat, opposant la prudence du vieillard à l’ardeur du jeune homme, dans Tite-Live (XXVIII, 40-45).
68.Tandis que le Sénat n’accorde pas de troupes fraîches à Scipion, en l’autorisant néanmoins à recruter des volontaires, Fabius, opposé à l’attribution des fonds nécessaires à la guerre, tente d’empêcher ce recrutement (Plutarque, Fabius Maximus, XXV-XXVI ; voir « Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 111-112 ; Tite-Live, XXVIII, 45, 13-21 ; 46, 1.
69.Allusion à la bataille de Zama et à ses suites : voir « Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 125-128.
71.Voir « Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 131-132 ; l’épisode, exemple du sens de l’intérêt public, est évoqué dans Polysynodie, § 247 ; Minist. Aff. étr., § 492.
72.Le départ de Scipion pour Literne a lieu, selon Tite-Live (XXXVIII, 50-52) et l’auteur de « Scipion l’Africain » (in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 137-139), après sa mise en accusation pour concussion. L’orthographe du texte de Saint-Pierre, Linterne, corrigée ici, reproduit celle de la traduction d’Acciaiuoli par Charles de l’Écluse.
73.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 139.
74.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 138.
75.Tiberius Sempronius Gracchus (ca 210-ca 150) est le père des Gracques ; il a épousé la fille de Scipion l’Africain (« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 140-141).
76.« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 139.
77.Légat de Scipion en Sicile, Quintus Pleminius fut accusé par les habitants de Locres de vexations ; le Sénat envoya des ambassadeurs en Sicile qui reconnurent l’innocence de Scipion mais soulignèrent sa trop grande clémence envers Pleminius (« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 113-115).
78.Scipion serait mort à cinquante-quatre ans (« Scipion l’Africain », in Plutarque, Les Vies des hommes illustres, Paris, M. de Vascosan, 1567, t. VI, p. 142). La datation de la bataille de Mantinée (362 av. J.-C.), au cours de laquelle mourut Épaminondas, celle pendant laquelle il sauva Pelopidas (399 av. J.-C.), l’exil de Lysis de Tarente à Thèbes, permettaient de fixer approximativement la durée de sa vie, entre cinquante et soixante ans.
79.Voir plus haut, § 152.
80.Voir plus haut, § 79.