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LYCURGUE

AVERTISSEMENT

§ 1

Il y a deux manières d’écrire l’histoire des hommes illustres. La première est de viser à contenter la curiosité du lecteur par des événements surprenants, et de les lier tellement les uns aux autres que les premiers semblent produire les seconds, par le jeu des passions opposées des principaux acteurs. La plupart de nos bons historiens ne visent pas plus loin qu’à plaire ainsi au lecteur. Ils ne songent qu’à lui procurer du plaisir durant sa lecture. Ils ne songent point à lui procurer aucune utilité et ne se souviennent point du précepte d’Horace de mêler toujours l’utile à l’agréable pour arriver à être des auteurs agréables et estimables1.

§ 2

La seconde vise non seulement à l’agréable, mais elle embrasse encore l’utile et ne songe même à procurer du plaisir au lecteur que dans la vue de lui devenir plus utile, en lui faisant remarquer combien les vertus et les talents des acteurs principaux influent dans leurs événements malheureux, et combien ils sont magnifiquement récompensés des peines qu’ils ont prises dans leur jeunesse, soit pour acquérir des talents, soit pour pratiquer exactement la justice et la bienfaisance, soit pour avoir suivi constamment les maximes vertueuses.

§ 3

C’est que l’écrivain vertueux et bon citoyen doit sans cesse viser à rendre ses lecteurs plus vertueux et plus habiles et, comme il sait que les ressorts des actions des hommes, c’est, ou la crainte des punitions des maux, ou l’espérance des récompenses et la possession des biens, il ne saurait jamais trop appliquer son lecteur à la cause du bonheur de ses acteurs et à la cause de leurs différents malheurs, tant pour lui faire éviter les vices et les défauts que pour lui faire imiter les vertus des acteurs, pour en devenir plus heureux et pour en rendre ses compatriotes plus heureux.

§ 4

Je renvoie à Plutarque ceux qui veulent savoir l’important et les bagatelles inutiles pour ne rien laisser ignorer de ce qui regarde les contemporains de Plutarque2. Je ne travaille que pour les lecteurs curieux mais sensés qui se contentent de connaître, d’un côté, ce que ce grand homme a fait de fort utile pour sa patrie et ce qu’il y avait de beau et de grand dans son caractère et qui le fera toujours admirer, et de l’autre, ce qu’il y avait de défectueux dans ses opinions qui lui ont attiré des ennemis et des contradicteurs. Mon dessein est que le lecteur, en lisant cette vie, satisfasse d’un côté avec plaisir une curiosité raisonnable, et de l’autre, qu’il en devienne un peu plus sage, un peu meilleur estimateur des biens et des maux plutôt qu’un de ces savants de choses inutiles qu’il leur serait honorable d’ignorer.

§ 5

Voici donc ce qui m’a paru de plus digne d’être connu sur Lycurgue, et ce n’est pas la moitié de ce qu’en a écrit le bon Plutarque qui nous a ramassé beaucoup de faits très peu importants, surtout pour les lecteurs d’aujourd’hui3.

§ 6

Lycurgue vivait environ l’an 700 avant Jésus-Christ4 ; quelques-uns le font plus ancien ; il était le second fils d’un des deux rois de Sparte que d’autres nomment Lacédémone, une des plus considérables républiques de Grèce. Son étendue n’était alors que d’environ dix lieues carrées et ses habitants au nombre d’environ trois cent mille.

§ 7

On commence à le connaître dans l’histoire par une action très louable que voici. Le prince, son frère, l’un des deux rois héréditaires, vint à mourir et, à ce que l’on croyait alors, sans enfants. Ainsi il devenait roi par sa naissance. Car on ne savait pas alors que la reine veuve était grosse.

§ 8

Dès que cette veuve s’aperçut de sa grossesse, elle fit dire en secret à Lycurgue que s’il voulait lui promettre de l’épouser, elle savait bien les moyens de se délivrer de sa grossesse sans danger.

§ 9

Lycurgue eut horreur de l’injustice de cette proposition. Cependant, dans le dessein de sauver l’enfant de son frère, il fit semblant de désirer fort ce mariage, mais il dit en même temps à la confidente qu’il priait la reine de bien gouverner sa santé dans sa grossesse et surtout qu’elle se donnât bien de garde de hasarder sa vie par un accouchement forcé et non naturel, puisqu’il avait un moyen sûr de la défaire de cet enfant peu de jours après sa naissance sans qu’on pût jamais le soupçonner d’avoir aucune part à sa mort. C’est ainsi qu’il la trompa et qu’elle dut à cette sage tromperie le grand soin qu’elle eut de sa santé durant les sept ou huit derniers mois de sa grossesse.

§ 10

Il donna cependant ordre à ses plus fidèles officiers de se trouver sans faute à l’accouchement de la reine et leur dit que s’il venait une princesse, ils la donnassent aux femmes et à la nourrice, mais que s’il venait un garçon, ils ne manquassent pas de le lui apporter sur le champ quelque part qu’il fût.

§ 11

Elle accoucha d’un garçon que ses officiers lui portèrent dans le moment lorsqu’il était à souper avec plusieurs magistrats de la République. Il le prit avec empressement entre ses mains et leur dit avec un excès de joie : « Voilà notre roi ». Toute l’assemblée qui était fort nombreuse se leva et témoigna une grande joie de sa naissance et de la joie qu’il en avait, ce qui fit que Lycurgue le nomma sur le champ Charilaüs, comme qui dirait joie du peuple5. Il le donna à la nourrice et eut toujours grand soin de sa santé et de son éducation, et même il aurait toujours pris soin du gouvernement durant la minorité de son neveu si cette reine, offensée du mépris de Lycurgue, n’eût pas, de concert avec Léonidas, l’autre roi de Lacédémone, jaloux de la grande considération où était Lycurgue, pris soin de semer des bruits injurieux contre sa vertu.

§ 12

Elle faisait entendre que l’oncle du mineur était bien sûr que son neveu mourrait bientôt. Il craignit alors que si le prince, son neveu, venait à mourir, on ne le soupçonnât d’avoir eu part à sa mort, et cette crainte le fit résoudre à voyager, pour s’instruire plus à fond dans les pays les mieux policés des principales parties de la science du gouvernement, jusqu’à ce que son neveu pût se marier et avoir des enfants, et profiter des lumières qu’il aurait acquises dans les pays étrangers pour augmenter la félicité des Spartiates.

§ 13

On le regretta fort à Lacédémone durant son absence, parce que l’on avait remarqué que, durant sa régence, qui n’avait duré que peu, il gouvernait avec tant de patience, de douceur, de justice et de sagesse que ceux qui lui obéissaient semblaient plutôt obéir à l’autorité de la raison et de la vertu qu’à l’autorité que donne la puissance royale.

§ 14

Sans sortir de la Grèce, où l’on parlait la même langue, il commença ses voyages par l’île de Crète, que nous nommons Candie6, pour y voir combien la vie frugale et la pauvreté volontaire des habitants leur procurait de véritables plaisirs, et ensuite il passa en Ionie où il remarqua combien le luxe, la prodigalité, la magnificence, la vanité causaient de soins, d’inquiétudes, d’injustices, de procès, de haines aux habitants et diminuaient ainsi leur véritable félicité.

§ 15

Cette comparaison qu’il fit des mœurs des Crétois avec les mœurs des Ioniens fut cause que, dans le choix qu’il fit des moyens pour rendre la vie de ses concitoyens la plus heureuse qu’il pouvait, il préféra la pauvreté volontaire et la frugalité des repas et la simplicité des meubles, à la prodigalité et à la magnificence des Ioniens, et qu’il songea dès lors à faire de la frugalité et de la modération dans la dépense un article principal des lois de Lacédémone.

§ 16

Il ne lui vint jamais à l’esprit qu’il pouvait peut-être trouver des préservatifs et des remèdes suffisants contre la vanité et les abus du luxe et des richesses par l’observation de la justice et par la pratique de la bienfaisance. Ainsi il préféra très imprudemment, pour sa patrie, la pauvreté volontaire et vertueuse, à la richesse et à la dépense vertueuse7. Il méprisa les agréments, les commodités, la puissance et les autres avantages des richesses pour ses concitoyens et demeura persuadé qu’un homme, et par conséquent un peuple, ne pouvait pas être vertueux et riche, qu’il fallait que le particulier fût pauvre pour être vertueux, juste, digne de louanges et par conséquent pour être heureux.

§ 17

Il est vrai que dans le gouvernement de sa république, il tira tout ce qu’on peut tirer de la pauvreté volontaire et de la vertu pour le bonheur de ses compatriotes, mais il n’essaya jamais ce qu’il aurait pu tirer des richesses unies à la vertu comme faisaient quelques Athéniens, pour rendre leur vie heureuse.

§ 18

Il fit connaissance en Ionie avec Thalès, un des sept sages de Grèce et habitant de Milet, qui avait trouvé moyen avec des poésies sages et vertueuses que l’on chantait d’éloigner ses concitoyens de la discorde ; il l’engagea même un jour de venir à Lacédémone pour l’aider de ses conseils8.

§ 19

Lycurgue avait déjà vu à Lacédémone quelques morceaux des poésies d’Homère qui vivait deux ou trois cents ans avant lui. Ainsi il désirait fort d’avoir tous ses ouvrages et, comme il était en Ionie dans le pays natal de ce poète, il eut soin de les copier lui-même et de les porter à Sparte.

§ 20

Platon n’en aurait pas fait autant, lui qui voulait abolir la poésie dans la République sans autre raison sinon que les poètes de son temps abusaient de la poésie pour plaire au peuple injuste et pour le corrompre en le flattant dans ses passions et dans ses mœurs injustes et vicieuses ; mais il ne songeait pas que les poètes vertueux, comme était Thalès, sont désirables dans un État. Et qui est-ce, de nos jours, qui voudrait bannir de France les poésies vertueuses et surtout le poème vertueux de Télémaque de M. de Fénelon, archevêque de Cambrai9 ? Qui est-ce au contraire qui ne voudrait pas les voir perfectionner tous les jours ?

§ 21

Pour rendre ses voyages plus utiles à sa patrie, il fit durant plusieurs années différentes observations, tant sur les lois qu’il serait important d’abroger à Sparte, que sur celles qu’il serait nécessaire d’y faire recevoir pour diminuer les malheurs et pour augmenter le bonheur de ses concitoyens. Il en composait un recueil avec les motifs de chaque article, lorsqu’il reçut des députés des Spartiates ses concitoyens pour le prier de revenir à Lacédémone. Les deux rois même de cette république le désiraient, parce qu’ils espéraient que sa présence leur procurerait plus d’autorité et plus de crédit sur le peuple qu’ils n’en avaient alors.

§ 22

Il retourna donc enfin à Lacédémone après plusieurs années d’absence, et comme il était persuadé qu’un peuple n’est plus heureux qu’un autre qu’autant qu’il y a plus de bons règlements et de bons établissements bien observés, il songea à faire agréer peu à peu ses projets aux citoyens les plus habiles et qui avaient la réputation d’aimer plus que leurs pareils le bien public. Il avait une éloquence fort persuasive et comme il avait médité ces matières plus profondément qu’aucun d’eux, il vint à bout d’en persuader vingt-huit des plus gens de bien de la ville et des plus accrédités dont il forma, dans la suite, de concert avec les deux rois, le Sénat ou le conseil de la république de Lacédémone, qui, en comprenant les deux rois, était composé de trente personnes.

§ 23

Ce conseil, après avoir résolu quelque règlement, le proposait au peuple, et pour passer en force de loi, il fallait que le peuple, assemblé dans la place publique, l’approuvât à la pluralité des voix de chaque tribu.

§ 24

Je ne sais pas quel était le département et le pouvoir de chacun de ces deux rois, mais je les regarde comme les deux ministres généraux héréditaires et présidents du conseil de la République, chargés de faire exécuter les lois et les ordonnances de l’État, chacun dans son département.

§ 25

J’imagine de même que les éphores, qui furent établis cent trente ans après Lycurgue, étaient un conseil suprême de cinq personnes choisies par les sénateurs pour commander aux rois mêmes, en certaines occasions, de la part de la République, surtout lorsqu’il y avait de la division entre eux.

§ 26

Et à cette occasion la femme de Théopompe, un des rois de Lacédémone qui avait établi ce conseil des éphores, lui ayant reproché d’avoir ainsi diminué la puissance royale future de leur fils : « Il est vrai, lui dit Théopompe, mais ç’a été pour rendre cette même puissance plus tranquille et plus durable »10.

§ 27

La plupart des établissements politiques ont des avantages et des inconvénients. On ne peut juger s’ils sont véritablement utiles que par la comparaison. Un philosophe étranger étant à Athènes dit un jour à Solon : « Je reviens de la place publique où j’ai été fort édifié de voir d’habiles gens qui proposaient de bonnes lois à faire, et fort surpris de voir que c’était au peuple ignorant à en décider »11.

§ 28

Plutarque, qui était plutôt philosophe moral que philosophe politique, ne nous a pas suffisamment instruit des motifs des lois de Lycurgue, tant on y trouve de choses qui semblent contraires au sens commun, de sorte qu’il est étonnant qu’une pareille constitution ait jamais pu durer cinq cents ans, si ce n’est par l’extrême faiblesse et pauvreté des voisins de Sparte12.

§ 29

Par exemple, quel avantage pour sa durée peut jamais espérer une république de la loi qui permet de filouter, de dérober finement, en comparaison d’une loi contre les filous et contre les autres fins dérobeurs ? Il est bien plus aisé de croire Plutarque mal instruit que de croire qu’un homme estimé très sage comme Lycurgue ait pu donner une loi aussi extravagante, et que toute une ville l’ait reçue avec applaudissement13.

§ 30

Peut-être que Lycurgue, qui recommandait tant la frugalité et qui était si ennemi du luxe, permettait de dérober finement les meubles peu utiles et de pur luxe, mais il eût fallu qu’il les eût spécifiés lui-même par sa loi, autrement il eut constitué le dérobeur juge et partie, ce qui aurait été très injuste, et en ce cas Plutarque aurait dû en faire mention, d’autant plus que cette loi favorable aux filous est directement contraire à la première loi fondamentale de toute société : ne faites jamais contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous14.

§ 31

Il n’y avait, dans toute l’étendue de la république de Lacédémone, qu’environ quarante mille chefs de familles, et dans la ville et son territoire qu’environ dix mille, parmi lesquels il y avait beaucoup de pauvres en terres et peu de riches qui avaient beaucoup de terres. Il proposa de faire des lots égaux et de partager toutes les terres également entre tous les citoyens, et ce qui est de surprenant, il en vint à bout, parce que le peuple décidait et que les pauvres citoyens étaient beaucoup plus nombreux et plus forts que n’étaient les riches. Je ne laisse pas d’être fort étonné que cette loi ait passé et qu’elle ait été exécutée sans guerre civile.

§ 32

Au reste, cette égalité de terre et de richesse entre citoyens, cette espèce d’impossibilité où était un citoyen de devenir plus riche que son voisin, si ce n’est par la supériorité de son grand travail, sans faire aucun commerce, loin de pouvoir enrichir et fortifier la République, tendait à ôter de ce côté-là l’émulation et à diminuer l’industrie et les travaux et, par conséquent, à diminuer les forces et les richesses de la République. Ainsi cet établissement et celui des tables publiques de quinze chefs de familles15, chacune prouve, à la vérité, la force de l’éloquence et la grande réputation de vertu de Lycurgue, mais l’établissement de cette grande frugalité ne prouve point du tout la grandeur de sa sagesse et de sa prévoyance16.

§ 33

Aussi aucune République, aucun peuple n’a jamais depuis suivi ces deux établissements d’égalité de revenu et de tables communes. Cela montre qu’ils ne sont pas dictés, ni l’un ni l’autre, par l’Auteur de la raison universelle ; ils ont bien pu convenir pour quelque temps à une petite République, mais jamais pour longtemps à une grande ville, à une grande République.

§ 34

Il faut à la vérité bannir le libertinage, le luxe ou les abus des richesses et de la liberté, mais, dans les grands États, il est sage et important de laisser aux citoyens le plus de liberté innocente qu’il est possible et les moyens de s’enrichir et de devenir inégaux en revenus par l’inégalité de leur travail et de leur industrie, et les moyens d’exercer avec plaisir leur libéralité envers les pauvres17.

§ 35

Cette contrainte des Lacédémoniens sur les tables publiques où régnait la grande frugalité déplut un jour si fort à la plupart des citoyens qu’il s’éleva une sédition dans laquelle Lycurgue lui-même fut attaqué si vivement qu’Alcandre, jeune homme, le blessa si fort à l’œil qu’il le perdit.

§ 36

Il est vrai que le public fâché de sa blessure voulut punir Alcandre, mais Lycurgue s’y opposa, demanda sa grâce, le retint chez lui où il eut le loisir d’éprouver lui-même la douceur et la modération de celui qu’il avait si cruellement offensé, et fut si touché de sa faute que d’impatient, de colère et de turbulent qu’il était, il devint si doux, si modéré, si patient que ses camarades ne reconnaissaient plus son caractère.

§ 37

Dans ces tables publiques, il y avait une sorte de potage que l’on appelait brouet noir dont les Lacédémoniens faisaient grand cas. Un roi de Pont voulut en juger par lui-même. Il acheta exprès un cuisinier de Sparte estimé pour y réussir, mais à l’essai il trouva ce mets si mauvais qu’il en gronda fort ce cuisinier. « Il n’y manque qu’une chose, dit le cuisinier, c’est qu’il faudrait le manger sur le bord de l’Eurotas (rivière de Lacédémone) » pour signifier que c’était la grande faim des Lacédémoniens qui leur faisait trouver ce mets délicieux18.

§ 38

La nuit, à la fin de ce repas public, il n’était pas permis de se faire éclairer dans la rue pour retourner chez soi.

§ 39

Un autre établissement de Lycurgue et qui n’a jamais été suivi d’aucun État, c’est qu’il défendit qu’aucune loi fut écrite, mais seulement connue par tradition, par coutume et par pratique. Mais ce qui est bon pour une petite république, pour une petite ville comme Lacédémone, serait impraticable pour un État dix fois, vingt fois plus grand. Il semble qu’il ne voulait pas que sa république fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni assez riche pour exciter les puissances voisines à en faire la conquête, et effectivement une ville si pauvre, défendue par de si vaillants hommes, devient inattaquable.

§ 40

À l’égard de la défense d’écrire les lois, il est certain que l’écriture est un moyen de plus pour les faire connaître, et elles ne sauraient être trop connues et de trop de citoyens, et même dans les procès, c’est un moyen de plus que les juges ont pour connaître de quel côté est la justice19. Cela prouve que Lycurgue pouvait bien être le plus sage des Grecs de ce temps-là, mais non pas des Grecs ses successeurs.

§ 41

De là il suit que nous ne saurions croire, nous qui avons adopté comme raisonnables les coutumes et les bienséances de la pudeur, qu’un sage, à moins d’être encore lui-même un peu barbare, ait approuvé et établi la coutume de faire lutter publiquement les jeunes filles toutes nues et de les faire exercer dans cet état à la course et à lancer le javelot dans les fêtes publiques en présence des hommes, des garçons et des deux rois, et cela, dit Plutarque, « pour donner des enfants plus robustes et plus vigoureux »20.

§ 42

Il faut que nos mœurs se soient bien perfectionnées de ce côté-là depuis ces spectacles, puisque cette coutume nous paraît aujourd’hui si barbare et la loi si peu digne d’un sage législateur, si ce n’est d’un législateur de barbares.

§ 43

Pour exciter les jeunes garçons aux talents, à la bravoure et à l’obéissance, Lycurgue faisait chanter par les plus belles filles nues devant eux des chansons à la louange des citoyens morts et les plus vertueux, et à l’honneur des filles et des femmes distinguées par leur chasteté et à la honte et au mépris de celles qui ne s’étaient pas bien gouvernées et de ceux qui avaient manqué de courage. Voilà en vérité un étrange moyen pour exciter les femmes à se distinguer dans les talents et dans les vertus convenables à leur sexe.

§ 44

Ce qui est encore plus étonnant, c’est que Plutarque, homme sensé, dit à l’égard de ces jeunes filles toutes nues qu’il n’y avait rien là « contre la pudeur, parce que tout le monde savait qu’à Sparte toutes les femmes étaient des modèles de chasteté et de vertu »21. Il est bien surprenant qu’un sage de ce temps-là approuve ces sortes de spectacles.

§ 45

Il est vrai que si l’on se servait de belles et jeunes personnes habillées modestement pour chanter agréablement dans les fêtes publiques les louanges des grands hommes, les sages d’aujourd’hui, loin de désapprouver cette coutume, souhaiteraient au contraire que ce fût une de nos cérémonies dans nos fêtes publiques de faire ainsi honneur aux hommes distingués par leurs talents et par leurs vertus, et de faire chanter les louanges des femmes vertueuses et des grands bienfaiteurs de la patrie par les personnes les plus aimables du pays.

§ 46

C’est qu’il est de la sagesse du bon gouvernement d’employer ainsi la force du plaisir que l’on trouve à les entendre, à faire admirer et aimer encore davantage la sagesse et la vertu.

§ 47

Il paraît que Lycurgue regardait l’éducation de la jeunesse comme un des principaux points de ce gouvernement militaire qu’il voulait établir à Lacédémone, non pour envahir les autres républiques de la Grèce, mais pour la conserver plus longtemps contre les tyrans injustes et pour attirer toujours en temps de guerre la première place aux Lacédémoniens sur tous les autres peuples de la Grèce, et c’était là que se bornait alors, et que se borna longtemps depuis, l’ambition de Sparte.

§ 48

Effectivement, leur éducation était assez dure et toute tournée à la hardiesse dans les entreprises, à la patience des soldats dans les incommodités, à la constance dans les souffrances, à l’égalité, à l’adresse et à la force du corps, et surtout à être beaucoup plus exercés à la discipline et à la grande obéissance que n’était l’éducation de la jeunesse des autres républiques.

§ 49

C’était avec ce secours qu’il procura effectivement à ses concitoyens cette première place dans les combats des Grecs contre les étrangers, ce qui dura plusieurs siècles. Ils commandaient presque toujours toutes les troupes de la nation, quoique plusieurs de leurs alliés eussent plus de troupes qu’eux.

§ 50

Mais ce projet était petit et laissait les Grecs eux-mêmes en proie aux divisions et aux guerres entre républiques et républiques, au lieu de viser par un grand projet à ne faire de tous les Grecs qu’une république tranquille au dedans et invincible au dehors.

§ 51

Les républiques grecques depuis Lycurgue nous ont, à la vérité, donné par l’assemblée des Amphictyons ou députés à Delphes une première idée de société de toutes les républiques de Grèce pour leur conservation mutuelle dans l’état où elles se trouvaient par la possession actuelle, mais il y manquait un arbitrage perpétuel composé de leurs députés pour juger à la pluralité des voix les différends entre république et république, et l’autorité nécessaire pour faire exécuter toujours exactement provisionnellement leurs jugements par une supériorité suffisante de troupes toujours prêtes à faire obéir les parties condamnées par les arbitres22.

§ 52

Faute de cet article essentiel d’arbitrage, les Amphictyons n’ont pas empêché les guerres entre les Grecs. La raison universelle qui avait fait quelque progrès chez eux dans le siècle de Platon cessa bientôt d’en faire de nouveaux en Grèce à cause des guerres civiles entre les Grecs et à cause des guerres étrangères.

§ 53

Heureusement ce projet merveilleux et pacifique d’arbitrage perpétuel a été inventé pour les souverains d’Europe par le plus sage, le plus juste et le plus grand de nos rois, il y a plus de cent trente ans23. Je l’ai éclairci de nos jours, il le sera toujours de plus en plus dans la suite et il arrivera qu’un de ses descendants, le Salomon de son siècle, aura l’honneur de l’exécuter pour la plus grande félicité non seulement de la France mais encore de tous les souverains et de tous les habitants de l’Europe et du reste de la Terre24.

§ 54

Lycurgue avait introduit dans l’éducation des jeunes Lacédémoniens l’étude de la musique : ils apprenaient à jouer de divers instruments. Il pourrait bien en être de la musique comme de la poésie. Elle est ou utile ou nuisible aux mœurs et au bonheur des hommes selon le bon ou le mauvais usage qu’ils en font, et selon que la bonne ou la mauvaise police25 gouverne les mœurs des citoyens, tant par la récompense des poètes et des musiciens vertueux dans leurs ouvrages, que par la punition de ceux qui ne visent qu’à plaire au plus grand nombre des citoyens en achevant de corrompre leurs mœurs.

§ 55

Le jour que le peuple et le Sénat élisaient un des trente sénateurs, il y avait dans la salle du repas public deux portions à son souper ; il en gardait une pour la donner à celles des femmes ou des filles qu’il estimait et qu’il aimait le plus. Alors toutes les femmes de ses amies attendaient dans l’antichambre de la salle; et lorsqu’il avait nommé la préférée, toutes les autres allaient la reconduire chez elle en chantant et en dansant ; c’était un grand jour de fête.

§ 56

Ce que l’on remarque dans toutes les coutumes de Lacédémone instituées par Lycurgue, c’est qu’il croyait que le plaisir de la distinction entre ses pareils pour les talents et pour la vertu étant bien mis en œuvre suffisait non seulement pour rendre les hommes heureux, mais encore pour bien policer les États26 ; et à dire le vrai, plus j’y pense, plus je trouve qu’il pourrait bien avoir raison et qu’il ne nous manque autre chose pour une bonne police et un bon gouvernement que de tourner si bien nos règlements du côté des honneurs publics que nous fassions toujours trouver du plaisir et de grands plaisirs pour ceux qui se distinguent en talents et en vertus utiles aux autres.

§ 57

On ne connaissait guère à Lacédémone que le plaisir de l’honneur public, tant on y estimait peu les autres plaisirs. Un Lacédémonien avait refusé un présent considérable qu’on lui offrait pour ne point aller un jour combattre aux Jeux olympiques. Il y alla, combattit avec succès et fut couronné. Celui qui lui avait offert le présent lui dit : « Te voilà bien avancé avec ta couronne de laurier. - Oui, dit le Lacédémonien, c’est qu’elle me donne l’honneur de combattre toujours devant la personne du roi. Il est vrai que c’est la place la plus périlleuse, mais n’est-elle pas la plus honorable et la plus importante à la patrie ? »27.

§ 58

Quand Lycurgue eut vu ses lois et ses règlements bien établis et bien confirmés par un usage de plusieurs années et que la forme de son gouvernement était telle qu’il l’avait désirée, charmé du succès de ses lois, il sentit un redoublement de plaisir quand il put penser que ses règlements et ses établissements politiques pouvaient durer, s’observer et se conserver, pour ainsi dire, eux-mêmes en bon état. Ainsi il ne songea plus qu’aux moyens de rendre encore plus durable l’observation de ses lois.

§ 59

Il fit donc pour cet effet assembler tout le peuple et lui représenta que la police qu’il avait établie lui paraissait suffisante dans tous ses chefs pour rendre la ville heureuse, en rendant les citoyens vertueux, il ajouta qu’il y avait pourtant encore un point qui était le plus essentiel et le plus important, mais qu’il ne pouvait le leur communiquer avant que d’avoir consulté l’oracle d’Apollon, qu’ils devaient donc observer ses lois sans y rien changer ni altérer, jusqu’à ce qu’il fût de retour de l’oracle de Delphes et qu’alors, il exécuterait ce que le dieu lui aurait ordonné. Ils promirent tous qu’ils ne changeraient rien à ses lois durant son absence, et qu’ils les observeraient toujours exactement jusqu’à son retour. Ils le prièrent seulement de hâter ce retour.

§ 60

Avant que de partir, il fit jurer les deux rois, les sénateurs et ensuite tous les citoyens qu’ils maintiendraient la forme du gouvernement qu’il avait établie jusqu’à son retour.

§ 61

Quand il fut arrivé à Delphes, il fit un sacrifice à Apollon et, après le sacrifice, il lui fit demander si ses lois étaient bonnes et suffisantes pour rendre les Spartiates heureux et vertueux. Apollon lui répondit qu’il ne manquait rien à ses lois, et que pendant que Sparte les observerait, elle serait la plus glorieuse et la plus heureuse cité du monde, et qu’il ne manquerait rien à sa félicité.

§ 62

Lycurgue fit écrire cette réponse et cette prophétie divine et l’envoya aux Spartiates et, après avoir fait un second sacrifice, il embrassa son fils et tous ses amis et, pour ne dégager jamais les Lacédémoniens du serment qu’ils lui avaient fait d’observer exactement ses lois jusqu’à son retour, il se déroba et passa secrètement en Crète et y mourut quelque temps après en s’abstenant de manger. Ainsi il ne retourna plus à Lacédémone afin de tenir toujours les Lacédémoniens liés par leurs serments.

§ 63

Il était encore persuadé qu’après avoir fait de beaux établissements, sa mort volontaire mettrait le comble à son bonheur et assurerait à ses citoyens la durée de tous les biens qu’il leur avait procuré pendant sa vie, puisqu’elle les obligerait à garder toujours ses ordonnances.

§ 64

Il ne se trompa pas dans sa conjecture. Sparte fut la ville de Grèce la plus célèbre et la mieux policée l’espace de plus de trois cents ans qu’elle observa les lois de Lycurgue, personne n’y ayant fait le moindre changement considérable. Car l’institution des éphores, bien loin de diminuer l’observation de ces lois, ne servit qu’à les rendre plus fermes, parce que les éphores ayant été établis en apparence pour défendre la liberté du peuple contre le Sénat, elle fortifia en effet l’aristocratie, c’est-à-dire le parti des rois et des sénateurs en le rendant plus équitable et par conséquent plus durable28.

§ 65

Mais il est vrai que, sous le règne d’Agis, l’or et l’argent commencèrent à se glisser dans Sparte et, avec ces richesses, l’avarice, l’ambition, l’injustice et même la mollesse. Lysandre, un de leurs rois29, incapable de se laisser éblouir et corrompre par l’or et par l’argent, remplit cependant sa patrie des richesses immenses des victoires qu’il avait remportées en Asie, et renversa ainsi les lois de Lycurgue qui, pendant qu’elles avaient été florissantes, avaient fait paraître Lacédémone une ville aussi bien réglée que la famille d’un homme recommandable par sa religion et par sa sainteté.

§ 66

En effet, ces lois avaient fait en sorte que, semblable à Hercule qui seulement avec sa peau de lion et sa massue parcourait le monde et le purgeait de voleurs et de tyrans, Sparte de même, avec une simple petite bande de parchemin où était écrit un ordre et que l’on nommait scytale et avec une méchante cape d’armes, donnait, pour ainsi dire, la loi à toute la Grèce qui se soumettait volontairement à son empire30. Elle dissipait les tyrannies et les injustes dominations dans les républiques, terminait à son gré les guerres entre les Grecs et calmait les séditions le plus souvent sans remuer un seul bouclier.

§ 67

Elle envoyait aux républiques qui étaient prêtes à se combattre un seul ambassadeur qui ne paraissait pas plutôt que tous les peuples soumis se rangeaient autour de lui comme les abeilles autour de leur roi, tant la justice de cette république et son bon gouvernement imprimaient de respect à toutes les autres républiques31.

§ 68

« C’est pourquoi, dit Plutarque, je m’étonne qu’on ait osé dire que les Lacédémoniens savaient obéir, mais qu’ils ne savaient pas commander, et qu’on ait loué ce mot du roi Théopompe qui, ayant entendu dire à quelqu’un que Lacédémone ne subsistait que parce qu’elle avait des rois qui savaient bien commander, répartit : “Dites plutôt parce qu’elle a des citoyens qui savent bien obéir aux rois” ». Et Plutarque ajoute, « c’est que les peuples ne savent bien obéir qu’à ceux qui savent bien commander, l’obéissance des sujets dépend de la réputation de prudence et de vertu des princes qui les gouvernent, comme la perfection de l’écuyer consiste à savoir rendre les chevaux doux et obéissants, la perfection des rois consiste à savoir rendre leurs sujets vertueux et soumis à la raison »32.

§ 69

Non seulement les autres Grecs obéissaient volontiers aux Lacédémoniens, mais, dans les occasions pressantes, ils leur demandaient instamment de leur donner de leurs citoyens pour les commander ; ils ne demandaient aux Lacédémoniens ni argent, ni vaisseaux, ni troupes, mais un seul Spartiate qui pût commander leurs armées et, quand ils l’avaient obtenu, ils lui rendaient une entière obéissance avec toutes sortes d’honneurs et de respects.

§ 70

C’est ainsi que les Siciliens obéirent à Gyllipe, les Chalcidiens à Brasidas et tous les grands d’Asie à Lysandre, à Callicratidas et à Agésilas, considérant ces hommes en particulier comme d’excellents correcteurs et réformateurs des peuples vers lesquels Sparte les envoyait, et ils regardaient toujours la ville de Sparte comme la maîtresse des autres dans l’art de vivre et de bien gouverner ; tel était l’effet naturel d’une vertu sublime33.

§ 71

« Platon, Diogène, Zénon et plusieurs autres, dit Plutarque, ont bien écrit sur le gouvernement, mais ils n’ont laissé que des paroles et des discours, au lieu que Lycurgue n’a laissé ni discours ni paroles, mais il a fait voir en effet une république inimitable et a confondu ceux qui disent que le véritable sage, comme les philosophes le définissent, ne subsiste point. Car il leur a montré une ville entière toute parfaitement sage, et, par là, il a justement surpassé la gloire de tous ceux qui ont fondé des États et des républiques parmi les Grecs. C’est pourquoi Aristote écrit qu’il n’a pas reçu tous les honneurs qui lui étaient dus, quoiqu’on lui ait rendu tous les plus grands qu’on puisse jamais rendre aux hommes, car on lui a élevé un temple et, tous les ans, on lui fait encore un sacrifice, dit Plutarque, comme à un dieu »34.

§ 72

Pour ce qui est du lieu où mourut Lycurgue, Timée prétend avec Aristoxène qu’il finit ses jours en Crète. Ce dernier ajoute même que les habitants de l’île montrent son tombeau dans le territoire de Pergame près du grand chemin. On dit qu’il laissa un fils unique appelé Antiorus qui, étant mort sans enfants, fut le dernier de sa race35.

§ 73

Aristocratès, fils d’Hipparque, écrit que, Lycurgue étant mort en Crète, ses hôtes firent brûler son corps et jetèrent les cendres dans la mer, comme il les en avait expressément chargés, de peur que si elles étaient un jour rapportées à Sparte, les Lacédémoniens ne prétendissent qu’il y était retourné et, se croyant quittes du serment qu’ils lui avaient fait, ne changeassent la forme du gouvernement qu’il avait établie36.

§ 74

Je suis étonné que Lycurgue ait eu quelque confiance au serment de ses citoyens qui ne pouvait pas s’étendre plus loin que leur vie. Je suis étonné aussi que les Lacédémoniens, ses successeurs, avec le secours des lumières qu’il leur avait laissées, ne pussent pas à leur tour penser mieux et plus loin que lui, deux cents ans après, sur plusieurs de ses règlements.

§ 75

Il est vrai que Lycurgue était, pour ainsi dire, à la tête de la raison humaine, mais la raison universelle était encore alors comme dans l’enfance en comparaison du degré où cette raison humaine universelle se devait trouver vingt ou trente siècles après37. Car telle qu’elle est seulement aujourd’hui, elle nous démontre qu’elle peut toujours sans cesse faire des progrès fort sensibles, de siècle en siècle, dans toutes les sciences et, par conséquent, dans la science du gouvernement, soit par de nouvelles découvertes bien démontrées, soit par de nouveaux effets d’expériences38.

§ 76

Cela arriverait dans peu, surtout si l’on mettait en œuvre dans ce siècle le projet de Henri le grand39 pour anéantir la guerre et pour terminer sans violence, mais par la crainte d’une violence supérieure les contestations entre nation et nation, entre souverain et souverain, par le jugement d’arbitres qui, unis par leur intérêt réciproque, seraient incomparablement plus puissants que la partie perdante, et suffisamment intéressés pour la conservation des avantages de la tranquillité de l’Europe à les empêcher d’entrer dans des guerres qui retardent infiniment les progrès de la raison universelle.

§ 77

Cette opinion peu raisonnable de Lycurgue, que les hommes ne pouvaient jamais trouver rien de plus utile à un État que ses établissements, n’empêche pas, ni qu’il n’ait été effectivement le plus grand philosophe moral et politique de son temps, ni qu’il n’ait été un des hommes les plus vertueux qui ait jamais été, ni qu’il n’ait procuré par ses travaux de très grands avantages à la nation grecque en général et à sa patrie en particulier.

§ 78

Cette fausse opinion, qu’il avait donné les meilleures lois que l’on puisse jamais imaginer, n’empêche pas qu’il ne mérite d’être honoré, lui et Solon, comme les deux plus grands hommes de leur siècle.

§ 79

Cela me fait penser que Lycurgue eût été encore plus grand et plus sage de mourir tranquillement à Lacédémone en travaillant continuellement lui-même à perfectionner, tous les ans, son ouvrage et en invitant ses successeurs à le perfectionner par des démonstrations nouvelles.

§ 80

Au reste, il faut avouer que les Grecs ne virent jamais un homme si juste et qui aima davantage à faire observer la justice, ni qui eût plus d’éloquence pour persuader40 la pratique de la vertu et en même temps plus de modération et de patience pour vaincre ses ennemis par des bienfaits ; et si nous avons des hommes plus éclairés que lui, quoiqu’il fût des premiers génies de son siècle, je doute que nous en ayons d’aussi vertueux, d’aussi estimables et qui aient procuré d’aussi grands bienfaits à leur patrie qu’il en procura à la sienne.


1.L’utile dulci (Horace, Art poétique, v. 343), le mélange de l’utile et de l’agréable, a été théorisé par le P. Rapin dans ses Réflexions sur la poétique de ce temps et sur les ouvrages des poètes anciens et 
modernes [1674] (Elfrieda Theresa Dubois [éd.], Paris – Genève, Minard – Droz, 1970, p. 24-25) ; Saint-Pierre reprend une conception rhétorique de l’histoire héritée de l’humanisme, leçon de morale et leçon politique, offrant des cas concrets à imiter ou à éviter, qui prévalait à l’époque en France (voir Béatrice Guion, Du bon usage de l’histoire. Histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, H. Champion [Lumière classique], 2008, p. 37-41 ; 122-145 ; et l’introduction de Gérard Ferreyrolles aux Traités sur l’histoire (1638-1677), La Mothe Le Vayer, Le Moyne, Saint-Réal, Rapin, Gérard Ferreyrolles et al. [éd.], Paris, H. Champion, 2013, p. 80-98), conception qu’il expose dans son Discours sur la manière d’écrire l’histoire (ca 1717): voir l’Introduction à Écrire l’Histoire de Giulio Talini.
2.Sur la critique de l’érudition, voir Plutarque, § 13-15 ; voir aussi Livres, § 63.
3.Saint-Pierre, qui s’appuie sur la traduction par Dacier de « Lycurgue » dans Les Vies des hommes illustres de Plutarque (abrégé en « Lycurgue »), vise en particulier les premières pages rapportant les diverses traditions concernant les origines du personnage (Paris, M. Clousier – N. Gosselin – A. U. Coustelier, 1721, t. I, p. 181-185).
4.Saint-Pierre ne suit pas le calcul de Dacier dans sa note infrapaginale qui situe Lycurgue « neuf cents ans avant notre Seigneur » (« Lycurgue », p. 183).
5.Voir « Lycurgue », p. 187 : « II le nomma Charilaus [note en manchette : Joie du peuple] à cause de la joie que témoignaient tous les assistants [« Χαρίλαον ὠνόμασε διὰ τὸ τοὺς πάντας εἶναι περιχαρεῖς » (3, VI)].
6.Précision qui souligne le souci pédagogique de cette réécriture de Plutarque : Candie était le nom francisé donné à l’île par la république de Venise (Candia) et utilisé en 1740 (Louis Moréri, Le grand dictionnaire historique, Amsterdam - Leyde - La Haye - Utrecht, P. Brunel et al. – S. Luchtmans et C. Haak – P. Gosse et al. – E. Neaulme, 1740, t. II, p. 74, art. « Candie »).
7.Adversaire du luxe, Saint-Pierre n’en défend pas moins l’abondance vertueuse dont la Hollande serait un exemple : voir Carole Dornier, « Luxe, économie politique et utilitarisme chez l’abbé de Saint-Pierre », in Contre le luxe (XVIIe-XVIIIe siècles), Élise Pavy-Guilbert, Françoise Poulet (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2021, p. 339-350.
8.Thalès, ou Thalètas, ne désigne pas le célèbre mathématicien, mais un poète lyrique originaire de Gortyne en Crète. Dans une note, le traducteur Dacier souligne que Plutarque se trompe en faisant de ce Thalès un des sept sages de Grèce qui vivait du temps de Crésus et de Solon (« Lycurgue », p. 189). Sur le rôle apaisant des odes de ce Thalès, voir ibid., p. 190.
9.Saint-Pierre plaide pour l’usage, dans l’éducation, de la fiction narrative et de ce qu’il appelle les romans vertueux, dont les Aventures de Télémaque (1699) constituent un modèle ; voir les « Observations de M. l’abbé de Saint-Pierre sur la beauté des ouvrages d’esprit », Mercure de France, juin 1726, p. 1317 ; Éducation, § 317 ; Observation pour rendre les romans et les spectacles plus utiles, in OPM, 1733, t. VII, p. 9 ; Lawrence Kerslake, « Les Observations sur l’éloquence de l’abbé de Saint-Pierre », Dix-huitième siècle, no 31, 1999, p. 318-319 ; « Sur Télémaque », in OPM, 1737, t. XII, p. 245 et suiv.
10.Voir « Lycurgue », p. 200.
11.Le propos attribué à Anacharsis est emprunté à la Vie de Solon de Plutarque (V, 6) : voir la réécriture de Saint-Pierre dans Solon, § 23.
13.Sur l’incitation au vol dans l’éducation spartiate, voir « Lycurgue », p. 232-233.
14.Sur la Règle d’or, fondement du droit et de la morale chez Saint-Pierre, voir Carole Dornier, La monarchie éclairée de l’abbé de Saint-Pierre. Une science politique des Modernes, Liverpool, Liverpool University Press (Oxford University Studies in the Enlightenment ; 11), 2020, p. 150-153.
15.Il s’agit des phidities : voir Plutarque, Lycurgue, X ; XII (trad. de Dacier, p. 210-211).
17.Dans Économie, Saint-Pierre préconise de consacrer un dixième de ses revenus à cette libéralité.
18.Voir « Lycurgue », p. 213.
19.Dans son Mémoire pour diminuer le nombre des procès (1725, § 43 et suiv.), Saint-Pierre insiste sur la nécessité d’un droit écrit.
20.Voir « Lycurgue », p. 218.
21.Voir Plutarque, Lycurgue, XIV, 7 (trad. de Dacier, p. 219-220).
22.Sur les Amphictyons, comparés à la société européenne en faveur de la paix imaginée par Saint-Pierre, voir Paix 1, § 179.
23.Il s’agit d’Henri IV, à qui Saint-Pierre prête l’intention d’avoir voulu réaliser le projet d’une paix européenne permanente grâce à des institutions interétatiques, d’après les Mémoires de son ministre Sully : voir Paix 1, § 13.
24.Sur Salomon, figure du roi sage et pacificateur, voir Chemins, § 3 ; à propos du défunt duc de Bourgogne, « nouveau Salomon, nouveau roi pacifique » : Paix 3, § 762.
25.Police : « Lois, ordre et conduite à observer pour la subsistance et l’entretien des États et des sociétés. En général il est opposé à barbarie » (Furetière, 1690, art. « Police ») ; sur le rôle de la musique et de la poésie sur les mœurs, voir Spectacles, § 35.
26.Selon son habitude, l’abbé de Saint-Pierre interprète et juge les hommes politiques du passé à partir de ses propres idées, comme ici, d’après le rôle bénéfique qu’il attribue à l’émulation pour augmenter le bien public : voir l’Introduction à Distinction, § 5-8.
27.Voir « Lycurgue », p. 247.
28.Voir « Lycurgue », p. 263-266.
29.Agis, roi de 427 à 400 av. J.-C., commandait l’armée qui s’empara de la forteresse de Décélie en 414 av. J.-C., pendant la guerre du Péloponnèse, et ravagea à plusieurs reprises le territoire d’Athènes. Plutarque a consacré une de ses Vies à Lysandre, non pas roi mais navarque, magistrat qui commandait la flotte, et vainqueur de la guerre du Péloponnèse. Voir « Lycurgue », p. 266.
30.Sur cette comparaison, voir « Lycurgue », p. 267 ; la scytale était un bâton autour duquel on écrivait sur des papyrus les messages confiés aux ambassadeurs.
31.Voir « Lycurgue », p. 267.
32.Voir Plutarque, Lycurgue, XXX, 3-4. Saint-Pierre modifie significativement la traduction d’André Dacier : « … l’obéissance des sujets dépend de l’habileté des princes ; […] la perfection des rois consiste à savoir rendre leurs sujets soumis et souples » (« Lycurgue », p. 268).
33.Plutarque, Lycurgue, XXX, 5 (trad. de Dacier, p. 268-269). Les noms cités sont ceux de chefs militaires spartiates qui aidèrent des Grecs à lutter contre les Athéniens.
34.Les trois philosophes qui ont écrit sur le gouvernement, fondateurs d’écoles, respectivement l’Académie, l’École cynique et le Portique (stoïcisme), n’auraient produit, selon Plutarque, que des cités idéales ; voir « Lycurgue », p. 270-271.
35.Timée de Tauroménion (356-260) est l’auteur d’une histoire de Sicile et de Grande Grèce des origines jusqu’à la mort de Pyrrhus (272), en trente-huit livres, très utilisée par Plutarque ; Aristoxène de Tarente, élève d’Aristote, connu comme théoricien de la musique, avait écrit des biographies de philosophes et divers traités ; voir « Lycurgue », p. 273.
36.Aristocratès (IIe ou Ie siècle) était l’auteur d’une Histoire des Spartiates ; voir « Lycurgue », p. 273-274.
38.En partisan des Modernes, Saint-Pierre est convaincu des progrès de la raison et du perfectionnement qu’on peut apporter aux institutions : voir Gouvernement, § 675.
39.Voir § 53.
40.Persuader quelque chose, au sens de conseiller (Furetière, 1690, art. « Persuader »).