SUR LE GRAND HOMME ET SUR L’HOMME ILLUSTRE [•] [•]
[•] [•] [•] [•]La grande puissance, le grand savoir, les grands talents peuvent se rencontrer dans un homme très méchant. Alors on pourra dire de lui : « Il est fameux, il a fait beaucoup de bruit, c’est un homme célèbre, c’est un fameux scélérat ». Mais on ne dira jamais : « C’est un homme illustre » et, encore moins, « C’est un grand homme ». C’est que les seules qualités intérieures de l’esprit utilement employées pour la patrie font l’homme illustre et, quand elles sont accompagnées des qualités estimables du cœur, c’est-à-dire de la vertu, elles font non seulement l’homme illustre, mais encore le grand homme.
§ 2Ce sont ces grands hommes qui méritent notre estime, nos louanges et notre respect [•] intérieur, car, pour [•] le respect extérieur, c’est le partage de l’homme puissant, de l’homme qui est dans une place élevée. L’estime est due à la personne, le respect extérieur est dû à la place [•]1.
§ 3C’est pour cela que, dans l’éducation de la jeunesse, il vaut beaucoup mieux pour l’avantage de la société employer plus de temps à former les jeunes gens à la grande vertu par divers exercices qu’à les former aux grands talents, parce que ces talents sont quelquefois nuisibles à la patrie sans une grande vertu.
SOLON, ÉPAMINONDAS, ALEXANDRE [•] [•]
§ 4Chaque nation a ses grands hommes. Nous sommes portés naturellement à les comparer entre eux, et nous ne saurions bien discerner lequel est le plus grand qu’en [•] les comparant les uns aux autres. Il faut donc comparer :
1° La grandeur de leurs talents [•] et de leur courage pour surmonter les grandes difficultés.
§ 62° La grandeur de [•] l’ambition [•] vertueuse, c’est-à-dire la grandeur de leur zèle pour procurer le bien public.
§ 73° La grandeur des avantages [•] ou des bienfaits qu’ils ont procurés, ou aux hommes en général, ou à leurs concitoyens en particulier.
§ 8Épaminondas paraît le plus grand homme d’entre les capitaines grecs ; il est vrai qu’Alexandre a fait plus de bruit par ses conquêtes, mais les difficultés qu’il a surmontées étaient, à tout prendre, moins grandes que celles qu’a surmontées Épaminondas. Or c’est la grandeur des difficultés surmontées qui prouve la grandeur des talents [•], la grandeur du courage et la grandeur de la constance.
§ 9D’ailleurs ce qui est décisif dans la comparaison de ces deux hommes, c’est que les entreprises d’Alexandre n’avaient pour motif rien de louable, puisqu’il n’agissait que par ambition pour son propre intérêt, pour son propre agrandissement [•], pour son propre plaisir : motif qui n’a rien de véritablement grand, et qui est souvent injuste, au lieu qu’Épaminondas avait pour motif principal de ses entreprises le plaisir qu’il trouvait à procurer le salut et les grands avantages de ses concitoyens, motif très vertueux et par conséquent très louable. Aussi Épaminondas procura-t-il plus d’avantages à sa patrie qu’Alexandre à la sienne.
§ 10Ainsi Épaminondas est grand homme, et Alexandre n’est qu’un conquérant, un guerrier, un capitaine célèbre, un roi d’une grande réputation entre les rois. En un mot ce n’est [•] au plus qu’un homme illustre, et [•] moins illustre par ses grands bienfaits envers la Grèce, sa patrie, que par ses grands succès2.
§ 11Il est permis de n’avoir pour motif de ses desseins que ses intérêts particuliers lorsqu’il n’y a rien d’injuste ; il est même permis d’avoir ses plaisirs pour motif lorsqu’il n’y a rien que d’innocent et de conforme à la bienséance. Agir uniquement pour ses intérêts, pour augmenter sa fortune, ou ses plaisirs, c’est le train ordinaire du commun des hommes ; mais ce qui n’est que permis n’a rien de distingué, rien de vertueux, et par conséquent ne mérite aucune louange.
§ 12Les entreprises qui ne sont ni louables ni vertueuses, parce qu’elles n’ont point pour motif l’intérêt des autres, ou l’intérêt public, peuvent avoir quelquefois une grandeur apparente par les grands succès, telles que celles d’Alexandre : les grandes difficultés qu’il a surmontées excitent notre admiration et prouvent ou le grand courage ou les grands talents. Ainsi les grands succès des entreprises difficiles peuvent bien rendre un homme très illustre, très célèbre, mais, sans motif vertueux, elles ne sauraient jamais en faire un grand homme.
§ 13Telle est la règle que nous dicte la raison. Or quelle grande augmentation de bonheur résulta-t-il des conquêtes d’Alexandre, soit pour les Macédoniens, soit pour les républiques grecques, soit pour le genre humain ?
§ 14Celui qui surmonte de grandes difficultés mérite notre admiration, mais il ne mérite pas toujours notre estime et nos louanges. Nous admirons un excellent danseur de corde, nous regardons avec étonnement ces Indiens superstitieux qui font des abstinences et des macérations corporelles qui semblent surpasser les forces de la nature ; ils font des choses extrêmement difficiles, nous en admirons la difficulté, mais cette admiration n’est pas jointe à une grande estime de leur [•] caractère3, au lieu que nous accordons l’admiration, la grande estime et la bienveillance à ceux qui, comme Épaminondas, viennent à bout d’entreprises qui d’un côté sont très difficiles, et de l’autre très avantageuses à leur patrie.
§ 15Si j’avais un Grec à comparer à Épaminondas, ce serait Solon4, qui surmonta de grandes difficultés par ses grands talents, par sa grande constance, et qui, avec des motifs parfaitement vertueux, rendit de grands services à sa patrie, en lui faisant approuver des lois sages et salutaires.
SCIPION, CÉSAR, SYLLA [•] [•]
§ 16
Entre les Romains, c’est Scipion, vainqueur d’Hannibal, qui nous paraît surpasser les grands hommes romains : César n’exécuta rien de si difficile que Scipion, il n’eut jamais d’Hannibal à surmonter.
César [•] augmenta la puissance de Rome, mais Scipion, en augmentant la puissance de la république, sauva les Romains de la servitude des Carthaginois ; il affermit la liberté intérieure de la République romaine et augmenta sa puissance de toute la puissance de [•] la [•] puissante république de Carthage.
§ 18À l’égard des motifs de César, il ne travaillait que pour sa propre élévation et pour augmenter sa propre puissance, au lieu que Scipion, dans ses entreprises [•] [•], cherchait encore plus l’honneur et le plaisir de rendre de grands services à sa patrie, en lui conservant toute sa liberté au-dedans et en augmentant de beaucoup son pouvoir au-dehors, qu’il ne cherchait à augmenter sa propre grandeur.
§ 19Il est vrai que César, en travaillant pour lui dans les conquêtes des Gaules, rendit de grands services [•] à la république ; mais dès qu’il se sert des forces et de l’autorité que [•] les Romains lui avaient [•]confiées, pour en renverser le gouvernement et pour s’en rendre lui-même le tyran, je n’arrête plus mes yeux sur les services qu’il a rendus, je les arrête désormais uniquement sur sa trahison. Il ne me paraît plus qu’un [•] [•] scélérat ambitieux, célèbre par ses grands talents, qui cachait de très injustes intentions en rendant des services à sa patrie.
§ 20Il est si vrai [•] qu’à tout prendre il mérite beaucoup plus d’être blâmé que d’être loué que, s’il avait été tué à Pharsale où il fit périr tant de Romains et que Pompée devenu vainqueur eût rendu au Sénat son ancienne autorité et au peuple la liberté des suffrages [•], comme avait fait Sylla, il est certain que Cicéron, Hortensius, Caton, et les autres bons citoyens n’eussent fait aucune difficulté [•] de mettre César vaincu et puni en parallèle avec Catilina [•] ; avec cette différence qu’ils eussent trouvé que, si César avait rendu à la république de plus grands services que Catilina, il lui aurait causé aussi de beaucoup plus grands malheurs, de sorte que son nom fût venu jusqu’à nous chargé de la même exécration que le nom célèbre de Catilina [•] qui [•], de son côté, ne manquait pas de grands talents mais qui manqua de succès dans sa détestable entreprise.
§ 21César eut pour but de [•] se rendre maître du gouvernement, et par conséquent de bouleverser la république [•] en lui ôtant sa liberté, il réussit dans cette horrible entreprise. Catilina forma un semblable dessein et y succomba. En bonne foi, qui de nous oserait conclure du succès de César que c’est un grand homme, tandis que l’autre, uniquement faute de succès, n’est qu’un scélérat exécrable ?
§ 22Or qui ne voit qu’ils ne sont effectivement tous deux que [•] des hommes très injustes qui avaient de grands talents, mais qui les employèrent mal, à mal faire, et qui [•] sacrifiaient [•] injustement et sans scrupule les plus grands intérêts de l’État à leur intérêt particulier, et que par conséquent ils sont dans le fond tous deux dignes de la haine et de l’exécration publique ?
§ 23Et il ne faut pas croire que César se soit rendu maître de la république seulement de peur que Pompée ne s’en emparât le premier ; car, s’il avait eu pour premier motif le salut et la grande augmentation du bonheur de sa patrie, n’aurait-il pas, en rentrant dans Rome, victorieux de la tyrannie de Pompée, n’aurait-il pas, dis-je, rendu à ses concitoyens la liberté des suffrages pour le choix des magistrats et des ministres de l’État ? N’aurait-il pas restitué la souveraine autorité [•] au Sénat et au peuple ? N’aurait-il pas, de concert avec Caton et avec les autres gens de bien, perfectionné la méthode [•] du scrutin dans les élections, surtout pour les principaux emplois ? N’aurait-il pas travaillé avec eux à fermer ainsi pour toujours aux scélérats futurs les voies de la corruption des suffrages qu’il avait lui-même mises en usage pour arriver aux emplois publics ?
§ 24C’était là l’unique voie de se faire la plus belle et la plus grande réputation qu’un homme de bien eût pu désirer. C’était pour lui l’unique voie pour arriver à ce titre [•] suprême de grand homme où il [•] ne pouvait arriver que par la voie de la vertu ; mais il n’eut [•] jamais assez de lumière ni l’esprit assez pénétrant et assez juste pour [•] connaître en quoi consiste la plus aimable et la plus estimable supériorité de l’homme ; il n’eut pas l’âme assez grande pour sentir [•], comme Caton, que la qualité essentielle aux grands hommes, c’est de viser à [•] la joie et à l’honneur d’augmenter de beaucoup à leurs propres dépens le bonheur de ses concitoyens ; il prit à gauche5, il suivit la route ordinaire des ambitieux du commun, qui, au lieu de sacrifier à la véritable grandeur qui est [•] immuable et éternelle, ne sacrifient qu’à la [•] grande puissance, qui n’est qu’une grandeur extérieure, brillante, mais fausse [•], passagère et digne de mépris, en comparaison de la grandeur que forme le bon usage du grand pouvoir par la pratique de la justice et de la bienfaisance.
§ 25Je suppose dans le temps de César un riche commerçant dans Rome, qui [•] [•], pour enrichir sa famille, s’est exposé à de grands périls et qui a surmonté de grands obstacles, tant par son grand esprit que par son grand courage ; il est parvenu à une fortune éclatante, sans faire aucune injustice à personne : nous ne le mettrons ni parmi les grands hommes, ni même parmi les hommes illustres de la République [•], parce qu’il n’a point procuré de grands bienfaits à ses concitoyens, mais seulement à sa famille. Or il a du moins pour lui de n’avoir rien fait qui soit blâmable dans la conduite de sa vie, il n’a rien à se reprocher, il a fait en grand ce que le commun des bons marchands de la République faisaient en petit : il a fait une grande fortune mais sans offenser ni l’État, ni les particuliers. Au lieu que César, en acquérant plus de biens, plus de pouvoir que le marchand, renverse le gouvernement de sa nation, et [•], par les guerres civiles, lui cause une infinité de grands malheurs.
§ 26Pour juger du prix réel de ce grand conquérant et de ce grand commerçant, il n’y a qu’à songer qu’aucun bon citoyen n’aurait souhaité la mort du grand commerçant, au lieu que tous les gens de bien eussent fort souhaité que César, ce grand capitaine, ne fût jamais venu au monde. Or pourrait-on prendre pour grand homme celui que ni les hommes en général, ni sa patrie [•], ni les gens de bien en particulier ne sauraient regretter ?
§ 27Ceci paraîtra [•] [•] sans doute un paradoxe étonnant à tous les lecteurs prévenus sottement dès leur enfance par de sots pédants en faveur de César, et plutôt en faveur de ses grands talents [•] et de son grand pouvoir qu’en faveur de sa grande vertu ; mais je parle hardiment quand je parle pour la justice et pour le bien public. Si j’attaque leurs anciens préjugés, il leur est permis d’attaquer, ou mes principes, ou les conséquences que j’en ai tirées [•].
§ 28Je crois bien que Sylla, premier tyran de la république, s’empara de l’autorité souveraine, de peur que Marius, son ennemi, autre homme très dangereux, ne s’en emparât lui-même. Mais enfin, après avoir vécu pendant sa dictature avec les sentiments d’un tyran, et après avoir, en homme du commun, exercé plusieurs années le pouvoir tyrannique, il comprit enfin qu’il ne pourrait jamais être digne du titre de grand homme, ni même d’un homme illustre, auquel il avait aspiré dès sa plus tendre jeunesse, s’il ne se soumettait aux lois fondamentales de l’État ; il comprit qu’il ne passerait que pour un scélérat illustre tant qu’il demeurerait seul [•], malgré les lois, en possession de toute la puissance de la république. Ainsi, il prit sagement le parti d’abandonner cette puissance [•] souveraine et de rendre à ses concitoyens la liberté des suffrages [•] pour remplir les [•] emplois publics ; pour devenir grand homme, il quitta sa grande puissance qu’il avait injustement usurpée, il se fit simple citoyen, soumis aux magistrats, protégé seulement par les lois, et mourut en grand homme, grand bienfaiteur de sa patrie.
CATON [•]
§ 29
Je ne vois parmi les Romains que le dernier Caton que l’on puisse mettre en parallèle avec Scipion ; je me souviens d’un endroit où Salluste parle du caractère de Caton ; en voici le sens :
« Il ne disputa jamais avec les plus ambitieux à qui arriverait par des voies [•] cachées et artificieuses à la première place de la république, mais il disputa toujours ardemment avec les meilleurs citoyens, à qui rendrait, par des voies droites et simples, de plus importants services à la patrie »6.
§ 31Salluste, par ce seul trait, nous fait sentir le grand sens de Caton, qui, au travers des préjugés de presque tous les Romains [•] de son temps, qui mettaient alors la grandeur la plus précieuse à devenir les plus puissants [•] dans l’État, voit clairement que la puissance seule n’est point une véritable grandeur et que la supériorité la plus estimable n’est effectivement que dans l’excellent usage de la grande puissance et des grands talents employés pour la plus grande utilité publique.
§ 32Il nous montre Caton capable de sentir que l’honneur que procurent les grandes places vaut incomparablement moins que l’honneur de passer pour le meilleur, ou pour un des meilleurs citoyens [•], et que celui qui n’est point grand bienfaiteur des hommes ne saurait jamais être grand homme.
§ 33Il nous peint l’ardeur et le courage de Caton pour chercher toujours la vertu, c’est-à-dire la plus grande utilité publique ; et, du même trait, Salluste nous fait remarquer la bassesse et, pour ainsi dire, la vulgaireté7 des [•] opinions, des sentiments et des motifs du grand César et du grand Pompée, qui, jugeant de la vraie grandeur [•] [•] et de la vraie supériorité de l’homme avec aussi peu de discernement qu’en jugeait le vulgaire, préféraient la grande puissance, c’est-à-dire la sorte de grandeur que donnent les grands emplois, à la véritable grandeur et à la grande estime des connaisseurs, qui résulte, non des grands talents, mais de l’emploi des grands talents pour la plus grande utilité de la patrie8.
§ 34Il est certain que la vertu paraît encore un peu plus mâle, plus ferme et plus respectable dans Caton. Son zèle pour le bien public paraît en lui encore un peu plus ardent et plus constant que dans Scipion. Mais, en récompense, les services effectifs que Scipion rendit à sa patrie sont beaucoup plus importants que tous ceux que leur rendit Caton ; la vertu dans Scipion paraît plus douce et plus aimable, de sorte que, si j’avais à [•] donner la préférence à un des deux, mon tempérament indulgent me ferait, je crois, pencher pour Scipion.
DESCARTES [•]
§ 35
Nous regardons avec justice Descartes, ce fameux philosophe du siècle passé [•], mort en 1650, non seulement comme le plus grand physicien et comme le plus grand géomètre qui eût paru [•] jusqu’à lui dans le monde ; mais nous le regardons encore comme un grand homme : c’est que, par une [•] prodigieuse étendue d’esprit, par une justesse de raisonnement surprenante pour son temps, par une grande ardeur pour le travail et par une grande constance pour la méditation [•], par un courage d’esprit extraordinaire, qui le portait sans cesse avec ardeur à surpasser en raison les plus grands génies de l’Antiquité et à juger lui-même leurs jugements par une lumière supérieure à la leur, il a surmonté de très grands obstacles pour perfectionner dans les hommes leur manière de raisonner, non seulement dans la physique, mais encore dans toutes les autres connaissances humaines.
Ce n’est pas de ses grandes découvertes dans les sciences dont je lui sais plus de gré ; c’est d’avoir mis ses successeurs en état d’y en faire sans cesse d’incomparablement plus utiles que [•] celles qu’il nous a laissées9.
§ 37Pour juger de la grandeur de son génie, il n’y a qu’à faire attention à la multitude de connaissances plus exactes et plus vraisemblables qu’il a acquises depuis le point où il a trouvé [•] dans les auteurs de son temps la géométrie et la physique, jusqu’au point où il les a laissées. Il nous a donné plus de connaissances vraisemblables sur la physique en vingt ans que les sectateurs de Platon, d’Aristote et d’Épicure n’avaient fait en deux mille ans.
§ 38Mais le point principal, c’est le grand avantage qu’il a procuré à la raison humaine ; on ne raisonnait presque point [•] avec solidité ni avec justesse, c’est-à-dire conséquemment, avant Descartes. Nos connaissances n’avaient presque aucune liaison entre elles ; on n’y voyait presque rien de systématique, presque rien qui fît corps, et dont les parties fussent liées les unes aux autres pour former quelque chose de solide.
§ 39Il y a diverses espèces de vraisemblances ; il y a même des degrés différents dans la même espèce. Or avant lui nous confondions et les espèces différentes et les différents degrés de vraisemblance ; et cette confusion était une source inépuisable d’erreurs [•], de disputes et de mauvais raisonnements ; nous avions quantité [•] [•] d’orateurs et d’agréables discoureurs, nous n’avions point de solides [•] démontreurs10 : il n’y avait que les géomètres qui connussent ce que c’est que démontrer.
§ 40Avant lui le sens de la démonstration, le sens de la conséquence juste [•], ce sens qui met une si grande différence entre homme d’esprit et homme d’esprit, ce sens si précieux n’était presque point exercé [•] que dans la géométrie ; on prenait pour principes des propositions très obscures, très équivoques, très fausses, et même nous tirions mal nos conséquences des principes vrais.
§ 41Nous confondions encore la certitude qui [•] nous vient tantôt de l’habitude de juger souvent et longtemps de suite de la même manière, tantôt de la multitude [•] de ceux qui soutiennent nos opinions, avec la certitude qui nous vient de la grande évidence : ainsi [•] d’un côté les préjugés de l’enfance, et de l’autre, le grand nombre de ceux qui avaient la même opinion, étaient pour nous des principes si certains qu’ils nous paraissaient évidents. Personne n’examinait presque rien de ces préjugés, ni de ces opinions.
§ 42Nous marchions en aveugles [•], appuyés les uns sur les autres et nous n’avancions point sur une ligne droite du côté des sciences, dans le chemin de la vérité ; nous ne faisions proprement que des cercles et nos cercles étaient même de petite étendue11.
§ 43Il y a plus : c’est que faute d’un certain sens spirituel nécessaire pour discerner par nous-mêmes la vérité, nous étions réduits à nous citer les uns les autres et à citer même des Anciens de deux mille ans, nous qui, aidés de leurs lumières et des lumières de soixante générations, devions avoir incomparablement plus de connaissances et de lumières que ces Anciens [•] qui vivaient dans l’enfance de la raison humaine12. Nous en étions venus à ce point d’imbécillité que, pour connaître ce qu’il fallait penser sur telle matière, nous ne disputions plus du fond de la question, mais de quel sentiment, de quelle opinion était Aristote, ou tel autre homme sujet comme nous à l’ignorance et à l’erreur ; nous avions des yeux et nous ne voyions point13 ; il nous a appris à ouvrir les yeux et à en faire usage ; et voilà ce que nous [•] devons à ses grands travaux et à ses grands talents.
§ 44S’il ne nous a laissé que peu ou point de véritables démonstrations dans la physique, c’est que la matière jusqu’ici n’en est encore guère susceptible ; mais il nous a enseigné les moyens d’approcher [•] toujours du plus haut degré de vraisemblance, et même de la démonstration. Ainsi, guidés désormais par sa méthode, nous examinons nos idées pour les bien distinguer entre elles, pour les ranger et pour les lier par le raisonnement ; nous définissons plus exactement nos termes pour éviter les équivoques ; nous commençons à faire usage de cette méthode pour former des démonstrations arithmétiques dans ce qui regarde la politique, objet le plus important de toutes les connaissances humaines14.
§ 45Il avait pour son entreprise un motif vertueux, il ne cherchait ni les revenus ni les grands emplois ; il ne souhaitait que la gloire précieuse de rendre un très grand service à la société en général, en perfectionnant la raison humaine. Son motif est donc très louable ; on voit assez que son entreprise était très grande et qu’il faut qu’il ait surmonté, par son grand courage et par son grand génie, de très grandes difficultés pour y réussir, et il y a réussi. Il a rendu aux hommes en général un service très important. Ainsi le voilà grand homme sans contestation, et l’un des plus grands hommes qui aient jamais été [•]. Nous regrettons seulement qu’il n’ait pas fait ses efforts et tourné son grand génie du côté de la plus utile de toutes les sciences, c’est-à-dire vers la politique, vers la science du gouvernement des États.
MOTIFS [•] DE CEUX QUI NE SONT QUE DES HOMMES ILLUSTRES [•] [•]
§ 46On voit tous les jours des hommes qui mettent toute la force de leur esprit, toute leur ardeur et toute leur constance à surpasser leurs pareils dans des bagatelles très difficiles à la vérité, mais dans le fond très peu utiles à la grande augmentation du bonheur de leur patrie : il semble qu’ils n’ont en vue que de disputer ou d’esprit ou de mémoire, en prouvant qu’ils peuvent dans leurs entreprises surmonter de plus grandes difficultés que leurs pareils, et arriver par ce chemin à une plus grande distinction15 ; mais ils ne s’avisent pas de disputer d’utilité d’entreprises, ce qui est cependant un vrai manque de discernement et d’étendue d’intelligence : car, avant que d’entreprendre de disputer [•] de pénétration d’esprit, ne vaudrait-il pas mieux disputer de discernement sur le choix de la matière où l’on veut employer cette pénétration ? Ne faudrait-il pas commencer par choisir la matière la plus importante pour l’augmentation du bonheur des citoyens, au lieu de choisir celles qui sont incomparablement moins utiles ?
§ 47D’autres, avec de grands talents, ont travaillé sans relâche avec des efforts continuels et incroyables et ont surmonté effectivement des difficultés étonnantes, mais uniquement pour faire une fortune éclatante et pour être grands, du moins aux yeux du vulgaire qui ne mesure la grandeur des hommes que par la grandeur de leur puissance, c’est-à-dire par la grandeur des richesses et des places ; mais, comme ces hommes [•] petits et vains se bornaient petitement et bassement à leur intérêt particulier [•] et l’intérêt de leur famille, sans se soucier du bien public, comme leur motif n’était ni grand, ni louable, ni vertueux, il n’est pas surprenant que le connaisseur ne les regarde pas comme de grands hommes, quelques talents qu’ils aient possédés, quelques succès qu’ils aient eus pour obtenir les plus grands revenus et les premières places d’un État.
§ 48Les gens de bien les regardent au contraire comme des âmes très petites, très basses, très communes, qui n’ont eu pour motif que la grandeur de la place, et non pas l’acquisition des grandes qualités que demanderait la grande place [•] [•] ; et comme ces ambitieux du commun ont laissé follement la vraie gloire que donnent les grands talents lorsqu’ils sont utilement employés au bien public pour courir après la vanité, comme ils ont manqué d’esprit dans le point le plus essentiel de la vie, c’est-à-dire dans le choix du but qu’ils doivent se proposer [•], il n’est pas étonnant qu’on les regarde comme très méprisables.
§ 49Les historiens exposent à nos yeux une foule de ces petits hommes et de ces hommes du commun qui achetaient follement des places et des dignités honorables par une conduite très déshonorante, c’est-à-dire par des flatteries honteuses, par des lâchetés, par des perfidies, et par de noires calomnies [•]. Mais qui voudrait, par exemple, donner la moindre louange à Séjan ou à Tigellin, les ministres les plus autorisés du plus grand empire du monde16 ? Ils ont surmonté avec beaucoup d’esprit et avec une ardeur incroyable de très grandes difficultés, soit pour arriver à la place de ministre général et de favori, soit pour s’y maintenir, je le veux ; mais était-ce par des motifs vertueux qu’ils les ont surmontés ? Et d’ailleurs qu’ont-ils fait de grand pour l’utilité de l’Empire après qu’ils sont arrivés à ces premières places ?
§ 50Nous faisons naturellement des comparaisons entre les hommes de même métier et de même profession ; nous en trouvons qui, à force d’avoir surmonté de grandes difficultés, sont parvenus à exceller de beaucoup entre leurs pareils : ils sont grands dans leur profession, et nous disons un grand poète [•], un grand musicien, un grand comédien, un grand peintre, un grand orateur, un grand jurisconsulte, un grand médecin, un grand géomètre, un grand astronome, un grand sculpteur, un grand architecte, parce qu’en surmontant de grandes difficultés par leur travail et par la pénétration de leur esprit, ils se sont fort distingués entre leurs pareils.
§ 51Mais le titre de grand homme tout court ne convient proprement qu’aux grands génies de deux espèces de professions illustres et importantes au public.
§ 52L’une de ces professions regarde la grande augmentation du bonheur des hommes en général : telle est la profession des [•] grands philosophes spéculatifs, appliqués à perfectionner considérablement celles des connaissances humaines qui sont les plus importantes au bonheur des hommes et à démontrer un nombre de vérités très importantes [•].
§ 53Heureusement pour le bien public, dans la profession de ces philosophes spéculatifs qui cherchent des vérités très importantes, un grand génie, avec une méditation profonde et constante, peut surpasser de beaucoup ses concurrents dans les grands bienfaits qu’il procurera au public et devenir grand homme, sans avoir besoin ni de naissance illustre, ni de grand pouvoir, ni de grand crédit, ni de grands revenus, ni d’emplois publics.
§ 54L’autre profession illustre et importante est cultivée par des génies plus praticiens que spéculatifs, plus occupés de l’action que de la méditation ; elle regarde la grande augmentation du bonheur, moins en faveur des hommes en général, qu’en faveur d’une nation [•] particulière, moins l’augmentation du bonheur de leur postérité que le bonheur de leurs contemporains. Et telle est la profession et l’emploi des rois quand ils ont, comme [•] avait [•] Henri le Grand, assez d’inclination pour la gloire et assez d’aversion pour la fainéantise, pour préférer, dès leur première jeunesse, le travail et l’honneur de bien gouverner à la [•]vie molle et voluptueuse, et quand ils ont, comme lui, la force d’esprit nécessaire pour tenir eux-mêmes avec fermeté et avec constance le timon du gouvernement.
§ 55Tel est encore l’emploi des ministres, l’emploi des généraux d’armées et des premiers magistrats des provinces, parce que, dans ces professions, ils peuvent rendre, par leurs grands talents et par leur grande application [•], un nombre prodigieux de services journaliers à [•] leurs contemporains.
§ 56Or, comme les génies spéculatifs [•], tels que Descartes, peuvent se distinguer entre leurs pareils par la grande utilité de leurs découvertes, les génies praticiens occupés à réduire en pratique les vérités démontrées, ou par les spéculatifs, ou par l’expérience, peuvent de même se distinguer beaucoup entre leurs pareils par les grands avantages qu’ils procurent à leur patrie, les rois entre les rois, les ministres entre les ministres, les généraux entre les généraux, les premiers magistrats entre les premiers magistrats ; mais s’ils n’ont que des motifs très communs et méprisables dans leur conduite [•], quelque grands que soient leurs talents et leurs succès, ce ne seront au plus que des hommes illustres ; au lieu que, si [•] leurs motifs sont grands et vertueux, ils passeront les hommes illustres et seront reconnus par leurs contemporains et dans la postérité comme de grands hommes [•].
§ 57Point de grand homme : I. Sans un grand motif ou grand désir du bien public.
§ 58II. Sans de grandes difficultés surmontées, tant par la [•] grande constance d’une âme patiente et courageuse, que par les grands talents d’un esprit juste, étendu et fertile en expédients.
§ 59III. Sans de grands avantages procurés au public en général, ou à sa patrie en particulier.
§ 60En un mot, il faut que le grand homme soit grand bienfaiteur [•] des hommes en général par des découvertes très importantes bien démontrées, ou grand bienfaiteur d’une nation en particulier, soit par une conduite sage et vertueuse durant une longue suite d’années, soit par des règlements et des établissements très importants, soit par de grands avantages remportés sur les ennemis de la nation : voilà véritablement ce qui constitue le grand homme.
§ 61Plus le bienfait est grand, durable, étendu à un plus grand nombre de familles et difficile à procurer, plus aussi celui qui le procure se distingue [•], même entre les grands hommes.
HENRI LE GRAND [•] [•]
§ 62De là on voit que, si Henri IV, roi de France, eût exécuté son projet si fameux et si sensé pour rendre la paix perpétuelle et universelle entre les souverains chrétiens, il aurait procuré le plus grand bienfait qu’il soit possible, non seulement à ses sujets, mais encore à toutes les nations chrétiennes, et même, par une suite nécessaire, au reste de la terre : bienfait auquel toutes les familles vivantes et futures eussent participé durant tous les siècles à venir, bienfait qui enferme l’exemption des maux immenses et innombrables que causent les guerres civiles et étrangères, bienfait qui eût produit tous les biens qui résultent nécessairement d’une paix universelle et inaltérable [•] [•], tel qu’eût été la grande augmentation des richesses qu’apporte le grand commerce non interrompu et le grand progrès de la raison universelle dans le gouvernement intérieur des États ; s’il eût exécuté, dis-je, ce merveilleux projet, il eût été sans comparaison le plus grand homme qui ait été, et qui sera jamais17.
§ 63Il est visible qu’un pareil bienfait surpasse infiniment les bienfaits dont la République romaine était redevable à Scipion, parce que Scipion ne procurait de grands avantages qu’à sa patrie, parce qu’il ne les lui procurait qu’aux dépens des nations voisines, et parce qu’il ne laissait point de moyens propres pour prévenir [•] ni les guerres étrangères, ni les guerres civiles, au lieu que Henri le Grand, par son excellent projet, eût préservé la France, sa patrie, pour tous les siècles à venir, de toutes les guerres civiles et étrangères ; et il l’en préservait sans qu’il en coutât rien aux autres nations, et sauvait en même temps toutes les familles de toutes les autres nations, non seulement des périls, mais encore des malheurs inconcevables et effectifs de toutes les guerres possibles.
§ 64Il aurait même exécuté ce beau projet si, dès la première ou seconde année qu’il le forma, il avait connu la vérité d’une proposition que j’ai démontrée depuis dans les trois tomes du Projet de paix perpétuelle. La voici : Pour rendre l’établissement de la Diète européenne, ou l’arbitrage européen, très solide, il n’est pas nécessaire que les souverainetés qui doivent composer la République européenne soient égales, ou presque égales en étendue ou en puissance, comme le croyait ce prince, mais il suffit qu’elles y entrent toutes en l’état qu’elles se trouvent à présent, en prenant, d’un côté, pour point fixe et immuable la possession actuelle [•] [•] ou les droits acquis par les derniers traités, et de l’autre, en convenant que pour terminer les différends entre eux, la Diète européenne, par son autorité et par sa grande supériorité de force, empêcherait tout agresseur de prendre la voie de fait et déciderait toujours les différends par la pluralité des suffrages : différends qui ne pourraient plus être que de très petite importance, attendu la convention de la conservation en entier de chaque État selon la possession actuelle18.
§ 65Les souverains auraient [•] reçu des équivalents infiniment avantageux pour l’abandonnement de toutes leurs prétentions réciproques ; et ces équivalents si avantageux étaient les avantages immenses qui auraient résulté de l’impossibilité de faire la guerre avec succès, du retranchement de la plus grande partie des dépenses de la guerre et de la perpétuité de la paix.
§ 66Au reste ce prince a toujours eu l’honneur de la plus importante invention [•], de la plus utile découverte qui ait paru sur la terre pour le bonheur du genre humain ; et l’exécution de cette grande entreprise peut bien être réservée par la Providence au plus grand homme de sa postérité.
CHARLES QUINT [•]
§ 67
Charles Quint, par le grand nombre de guerres qu’il entreprit et des succès qu’il eut dans ses entreprises, régna avec éclat ; il surmonta même durant sa vie de grandes difficultés, tant par son esprit que par son courage ; c’est ce qui le fait fort distinguer entre les rois et entre les empereurs, soit ceux qui l’ont précédé, soit ceux qui l’ont suivi [•].
Mais faute d’avoir toujours eu pour but dans ses entreprises d’être voisin juste et bienfaisant, faute d’avoir été exact observateur de ses promesses, faute d’avoir toujours eu pour but, à l’exemple de Louis XII, d’augmenter le revenu de ses sujets, comme un père est occupé d’augmenter le revenu de ses enfants, et pour avoir au contraire fort souvent diminué leur revenu par ses grands subsides, dans le dessein d’augmenter le sien propre par ses conquêtes [•] [•], cet empereur, pour avoir borné ses bienfaits à ses courtisans avides, aux dépens de ses peuples, comme en usent les rois du commun [•], est parvenu à la vérité, par les grandes difficultés qu’il a surmontées, au titre de roi illustre [•], d’empereur illustre ; on peut avec justice l’appeler Charles l’Illustre19 ; mais de là au grand homme, c’est-à-dire au grand bienfaiteur, ou des hommes en général, ou de ses sujets en particulier, il y a encore un espace prodigieux.
§ 69Pour le malheur de ses sujets et de ses voisins, il [•] n’apprit point dans son éducation et ne connut pas dans le reste de sa vie de quelle importance lui était, pour parvenir au glorieux titre de grand homme, de pratiquer plus constamment l’équité [•] envers tout le monde et la bienfaisance envers ses sujets [•] ; on sent même, en lisant son histoire, qu’il avait peu de zèle pour [•] augmenter le bonheur [•] des nations de l’Europe, et qu’il n’eût jamais tenté de surmonter tant et de si grandes difficultés, s’il n’avait eu pour objet et pour motif que l’honneur de leur procurer beaucoup de biens et de procurer durant son règne une parfaite tranquillité à toute l’Europe.
GRANDES PLACES, GRANDES QUALITÉS [•]
§ 70Ce n’est ni la grande place, ni la grande puissance qui fait le grand homme. Les empereurs, les rois, les ministres peuvent être des hommes très médiocres [•], des hommes très méprisables, et même des scélérats très odieux, témoin Tibère, témoin Néron, témoin Séjan [•].
§ 71Il y a des hommes qui ont dans leur succès de l’éclatant, du brillant pour le vulgaire, mais, au fond, si ce n’est rien de vertueux, ce n’est rien de digne de louanges. Le peuple prend souvent les faux diamants pour les vrais ; mais approchez Épaminondas d’Alexandre, approchez Scipion de César, approchez Trajan de Charles Quint, approchez le vrai du faux ; le peuple, même [•] grossier et ignorant, en sent bientôt la différence, il est bientôt désabusé et ne saurait plus s’y méprendre.
§ 72L’histoire nous a conservé la mémoire de [•] plusieurs généraux, de plusieurs ministres, qui se sont fort distingués entre leurs pareils ; ils ont rendu de grands services à leur nation en surmontant de grandes difficultés, mais comme ils vendaient leurs services le plus cher qu’ils pouvaient à leurs princes [•], à leur patrie, et qu’ils voulaient de [•] grandes dignités et de grandes fortunes, ils cherchaient moins l’honneur que les honneurs. Ainsi ce sont des hommes illustres, j’en conviens, mais peut-on jamais regarder comme de grands hommes ceux qui n’ont jamais eu rien [•] que de petit, de bas et de vulgaire dans leurs motifs [•] ?
§ 73Il est vrai que les grands hommes, en cherchant la plus grande utilité publique [•], ne laissent pas d’avoir encore pour motif le plaisir que procure la gloire de faire beaucoup plus que leurs pareils, soit pour le bonheur des hommes en général, soit pour le bonheur de leur nation en particulier : c’est que [•] l’homme, si grand qu’il soit, ne cesse pas pour cela d’être homme, c’est-à-dire d’être un être qui désire le plaisir, le bonheur ; ainsi c’est une nécessité que l’homme, comme créature raisonnable, cherche le plaisir ; c’est toujours, ou l’espérance de quelque sorte de plaisir, ou la crainte de quelque mal qui est le premier ressort de ses entreprises [•].
§ 74Ces grands hommes cherchaient donc le plaisir de la distinction dans l’augmentation du bonheur des autres ; ils cherchaient [•] le plaisir que procure la gloire, mais c’était de la gloire la plus précieuse, c’est-à-dire de la gloire la plus utile à la patrie et la moins intéressée pour leur intérêt particulier ; ils couraient avec ardeur vers cette gloire qui produit de si grands avantages à la société, et la seule digne de notre respect et de notre admiration : ainsi, plus ils aimaient [•] le plaisir de la bonne gloire et de la distinction la plus précieuse, plus ils étaient estimables et dignes de louanges.
§ 75Il est [•] à propos d’observer que l’on peut être illustre dans tel art, dans telle profession, sans être homme illustre tout court : Lully, par exemple, a été illustre dans la musique, mais on ne dira jamais, quand on voudra parler avec justesse, que c’était un homme illustre tout court ; c’est qu’il ne travaillait que pour sa fortune, et que sa profession n’était pas illustre, c’est-à-dire du nombre de celles où l’on puisse rendre des services très importants à la patrie.
§ 76Plutarque, avec son sens exquis, n’aurait jamais commis la faute grossière d’un de nos écrivains qui a mis très imprudemment parmi les hommes illustres tout court, et côte à côte de feu M. de Turenne, des poètes illustres, des astronomes, des jardiniers, des graveurs illustres, qui n’étaient ni de grands hommes, ni même des hommes illustres tout court20. Ce n’étaient que des hommes habiles dans une profession qui n’était pas des plus utiles au bien public, et la plupart n’avaient pour motif de leurs entreprises que l’augmentation de leur fortune.
§ 77L’homme [•] qui n’a aucun grand talent, mais qui a une justice, une bienfaisance distinguées parmi ses pareils, ne laisse pas d’être très estimable par sa vertu ; les marques de bienveillance et d’estime qu’il reçoit de ceux qui le connaissent sont pour lui une sorte de revenu de plaisirs [•] que donne la distinction précieuse de la vertu. Or ces plaisirs sont très sensibles pour les âmes vertueuses, mais s’il [un tel homme] n’a pas de talents distingués par leur utilité, il ne peut jamais passer pour homme illustre.
§ 78Il y a donc une grande distance entre homme illustre dans une profession non illustre, et homme illustre tout court, c’est-à-dire dans une profession illustre et importante à la société.
§ 79Il y a de même une grande distance entre homme illustre [•] tout court et grand homme. Le grand homme est toujours illustre, mais l’homme illustre n’est pas toujours grand homme, et, si l’on y veut faire attention, les bons esprits de tous les temps et de toutes les nations n’ont [•] [•] pas eu d’autre idée de la différence qui est entre le grand homme et l’homme illustre : elle s’est transmise de siècle en siècle jusqu’à nous.
DIFFÉRENCE ENTRE [•] LES GRANDS HOMMES [•]
§ 80L’homme qui n’est qu’illustre par ses grands talents et par ses grands succès dans les affaires publiques vend le plus cher qu’il peut ses services au public, au lieu que le grand homme, pour [•] les grands bienfaits qu’il procure au public avec de grandes qualités, avec de grands talents acquis avec beaucoup de peines, se contente du plaisir que lui donnent les louanges et l’honneur d’être plus grand bienfaiteur public que ses pareils.
§ 81De même ce qui fait la grande différence entre [•] deux grands hommes, c’est lorsque l’un espére obtenir le Paradis dans la vie future par ses bienfaits, tandis que l’autre est borné pour sa récompense aux plaisirs de la gloire et des honneurs de la vie présente ; et il y a effectivement une grande différence d’élévation entre les motifs de l’un et les motifs de l’autre dans leurs entreprises.
§ 82Car supposant leurs entreprises égales en utilité pour l’augmentation du bonheur des hommes en général, ou de leurs concitoyens en particulier, supposant entre eux les peines égales pour y réussir : celui qui n’est que grand homme ne songe point à travailler pour plaire à [•] l’Être bienfaisant [•] et pour en obtenir le Paradis. Il ne songe pas à concourir au but de l’Être souverainement sage et bienfaisant, il ne songe qu’au plaisir [•] qu’apporte la gloire et seulement dans la vie présente.
§ 83Au lieu que celui qui est grand homme [•], lorsqu’il se gouverne par un motif plus grand, plus élevé, travaille pour plaire à Dieu, pour imiter cet Être infiniment bienfaisant [•], et pour [•] obtenir les plaisirs éternels, seuls [•] proportionnés à l’âme immortelle ; or il faut avouer que le motif de [•] plaire à Dieu et d’obtenir le Paradis est beaucoup plus élevé que celui [•] de nos grands hommes anciens qui ne connaissaient point encore assez ce qu’ils doivent espérer du suprême bienfaiteur des hommes.
§ 84Je ne disconviens pas que le désir de plaire à Dieu [•] par les œuvres de bienfaisance pour obtenir le Paradis ne soit un désir [•] très intéressé, mais en même temps très sage et très sensé ; c’est un intérêt très saint, très vertueux, très agréable à Dieu, très bien entendu et très conforme aux ordres [•] de l’Auteur de la nature qui est si bienfaisant qu’il nous invite, par les grandes récompenses de la seconde vie, à l’imiter par [•] notre bonheur présent et par des actions de bienfaisance envers tout le monde dans notre première vie.
§ 85Or, dans le plan de cet Être bienfaisant, qui a pour but de nous rendre [•] justes, bienfaisants et fort heureux dès cette première vie, et pour nous faire mériter une seconde vie incomparablement plus heureuse, que pouvait-il faire de plus sage que de nous donner, d’un côté [•], comme Créateur, la liberté d’éviter le mal et de faire le bien, c’est-à-dire le pouvoir de nous abstenir des injustices et de pratiquer [•] des œuvres de bienfaisance ? Et, de l’autre, que pouvait-il faire de plus efficace, pour nous détourner des injustices, que de nous menacer des peines terribles de la seconde vie ? Que pouvait-il faire de plus fort pour nous engager à devenir très bienfaisants que de [•] promettre aux bienfaisants des récompenses immenses et éternelles ?
§ 86La voie des menaces et des promesses, de la crainte et de l’espérance pour conduire les êtres libres est tellement marquée par l’Auteur de la nature [•] que de vouloir introduire une autre voie, exempte de la crainte de l’Enfer et de l’espérance du Paradis, que Dieu nous montre incessamment, c’est, ce me semble, s’écarter des voies de la Sagesse éternelle et de la Providence pour courir après [•] un fanatisme déraisonnable et insensé, c’est prétendre être plus sage que Dieu même, l’Auteur de notre sagesse [•]21. Au reste, il est certain que quiconque ajoute au motif des plaisirs présents de cette vie que produit la bienfaisance un autre motif puissant, tel qu’est une grande espérance d’une continuation éternelle du plaisir et une grande augmentation de ces mêmes plaisirs, un motif si puissant de plus doit augmenter de beaucoup les forces du grand homme pour les grandes entreprises et pour surmonter les peines et les difficultés qui se rencontrent lorsqu’il s’agit de procurer aux hommes de très grands avantages ; et ce motif de plus, cette espérance de plus ne peut jamais être regardée que comme une perfection de plus de la nature humaine.
§ 87De là il suit que le grand homme qui a le bonheur [•] d’espérer le Paradis dans ses grandes entreprises peut encore plus facilement devenir grand bienfaiteur, car puisque le simple désir d’être honoré des hommes en cette vie est pour lui un motif, un ressort déjà assez puissant pour le rendre constant à surmonter les grandes difficultés des grandes entreprises, il les surmontera certainement avec beaucoup plus de facilité et de force quand, à ce ressort, il en ajoutera encore un autre, qui est le motif [•] de l’espérance, non seulement de plaire à Dieu [•], mais encore d’en obtenir le Paradis, c’est-à-dire un bonheur très grand, très sensible et infiniment durable.
§ 88Il ne peut pour cela manquer au grand homme que l’habitude à songer à la vie future ; car je parle aux grands hommes d’aujourd’hui qui vivent dans un siècle où notre raison est suffisamment éclairée sur [•] l’immortalité de notre esprit, sur les attributs de Dieu, et particulièrement sur sa justice, sur sa profonde sagesse, sur sa toute-puissance et sur sa suprême bienfaisance envers les hommes : car cette bienfaisance divine demande nécessairement des hommes qui tâchent de l’imiter et, par conséquent, qui soient justes et bienfaisants les uns envers les autres.
§ 89Or le grand homme n’est-il pas conduit naturellement, sans peine et par son intérêt même, à cette habitude religieuse et chrétienne dans laquelle consiste l’essentiel de la pratique de la religion la plus parfaite ? Le grand homme [•] des Anciens peut n’être pas grand saint ; mais le grand [•] [•] homme d’aujourd’hui qui emploie longtemps de grands [•] talents, un grand génie et un grand pouvoir à faire du bien au public est toujours grand homme et grand saint.
§ 90De là il suit qu’il est évident que le [•] saint qui sera beaucoup plus grand bienfaiteur des hommes, et par conséquent plus semblable à l’Être souverainement bienfaisant, est par conséquent bien moins saint que celui qui est destiné à soulager réellement les pauvres et les malades, ou à enseigner réellement aux enfants dans les collèges ou aux ignorants dans les campagnes.
§ 91Les uns ne font que désirer [•] dans leurs prières la pratique de la bienfaisance, ce qui est peu utile, et aux pauvres et aux malades, et aux enfants et autres ignorants. Les autres, en suivant la voie de la Providence ordinaire, ne se contentent pas de désirer que le bien se pratique : ils le pratiquent eux-mêmes, ils pratiquent la bienfaisance envers ceux qui en ont le plus de besoin, et même envers ceux dont ils sont persécutés, ce qui met une grande différence de supériorité de sainteté dans leur institution22.
§ 92Je dis que ces désirs de bienfaisance, qui sont marqués dans les prières, sont peu utiles aux pauvres, parce que celui qui prie ne doit pas s’attendre que sa prière produira un miracle, c’est-à-dire un renversement de l’ordre de la Nature et des règles de la Providence ordinaire, ce qui est une présomption ridicule et même blâmable, en ce que la prudence chrétienne conseille toujours de préférer aux voies miraculeuses les voies ordinaires et communes de la Providence23.
§ 93Enfin, il est visible par l’expérience journalière qu’une aumône d’un écu vaut beaucoup mieux pour une pauvre famille qu’un mois, qu’un an de désirs et de prières de [•] pieux fanatiques qui ont la présomption de croire qu’ils opéreront des miracles par la seule vertu de leurs prières.
§ 94Les [•] grandes peines que souffrent les derviches chez les Turcs sont des marques de la grandeur de leurs désirs ; mais des peines qui ne produisent aucune utilité aux autres ne sont que des effets des opinions insensées qu’ils ont de Dieu qu’ils font sottement semblable aux hommes imparfaits qui veulent être priés, au lieu de croire que le Créateur nous gouverne par des voies et des règles sages qu’il ne nous fait ordinairement connaître que par nos expériences24.
§ 95De là il suit que, tout le reste étant égal du côté de la charité [•] bienfaisante, la grande sainteté se mesure par la grandeur des bienfaits réels et par la grande utilité réelle qu’un saint a procurés à ses concitoyens pour plaire à Dieu, bienfaits qu’un autre saint ne leur a pas procurés, ni si grands, ni en si grand nombre, quoi qu’avec motif égal de charité bienfaisante.
[•]OBSERVATION SUR L’ÉDUCATION [•]
§ 96Il y a des vérités dans la géométrie dont tout le mérite consiste à éclaircir des difficultés que les autres géomètres n’ont pu éclaircir : ces grandes difficultés prouvent à la vérité la force, l’étendue et la justesse de leur esprit ; mais qu’est-ce que cette preuve importe à l’augmentation du bonheur de la société ? Et cependant telles sont quantité de vérités très difficiles, et jusqu’ici très inutiles, que l’on a démontrées dans quelques sciences. Or ces grands génies n’eussent-ils pas été plus dignes de louanges s’ils avaient surpassé leurs pareils [•] en proposant et en résolvant des problèmes de politique, et en faisant ainsi des découvertes non moins difficiles pour la réputation d’esprit, mais beaucoup plus utiles pour le bonheur de la société ?
§ 97Les personnes sensées ne sauraient voir ces grands efforts d’esprit [•] des grands génies, comme Descartes, Newton, Leibniz, sans dire : « Quel dommage pour la patrie que ces esprits sublimes n’aient pas tourné ces mêmes efforts du côté des découvertes les plus utiles [•] de la politique ! Quel dommage, par exemple, que Newton ne se soit pas appliqué de bonne heure à la science du gouvernement des États dans laquelle il n’y a pas de moindres difficultés à éclaircir et dans laquelle la moindre découverte est vingt fois, mille fois plus utile que les plus belles découvertes qu’il ait faites dans la partie purement curieuse25 des sciences qu’il a cultivées. Quel dommage qu’il n’ait pas eu autant de sagesse et de discernement que de pénétration d’esprit [•] pour juger du peu d’importance de ses entreprises et de la grande importance de celles qu’il aurait pu se proposer ! Car la sagesse ne consiste-t-elle pas à estimer les choses, les vérités, les découvertes à proportion qu’elles sont importantes à l’augmentation du bonheur [•] des hommes ?
§ 98[•]Cette différence de valeur entre l’homme illustre dans tel art, dans telle profession, dans telle science, et homme illustre tout court, la différence entre homme illustre et grand homme, entre grand homme et grand saint, sont des vérités très importantes à enseigner pour l’augmentation du bonheur des hommes, surtout si, durant l’éducation, on a grand soin de la faire passer en habitude par divers exemples journaliers dans l’esprit des enfants durant les neuf ou dix années de collège.
§ 99La raison, c’est que les hommes ont naturellement un désir vif et constant d’être distingués entre leurs pareils [•] par la distinction la plus estimable : or n’est-il pas alors de la dernière importance pour l’augmentation du bonheur de la société, et pour contribuer à effectuer les vues [•] du Créateur sur les hommes libres, de faire en sorte que, dès leur jeune âge, leurs régents leur aient appris à mépriser les distinctions vaines, passagères, frivoles, et à n’estimer que les seules distinctions précieuses, solides, durables que procurent les talents les plus utiles à la société, et la pratique des vertus propres à éviter l’Enfer et obtenir le Paradis.
§ 100Or comme les génies supérieurs peuvent songer dès leur première jeunesse à devenir de grands hommes et de grands saints [•], ne faut-il pas de bonne heure leur montrer dans toutes leurs classes le chemin le plus court pour y arriver ? Ainsi une vérité de morale qui multiplie dans les États les grands hommes, les grands bienfaiteurs de la patrie, les grands imitateurs de Dieu, souverain bienfaiteur des hommes, n’est-elle pas infiniment plus avantageuse à la société chrétienne [•] que d’autres vérités stériles, puisqu’elle n’a pour but que l’augmentation [•] de son bonheur, tant dans la première vie que dans la seconde ?
AUTRES ÉCLAIRCISSEMENTS [•] [•]
I
§ 101Un particulier peut être grand du côté de l’esprit et du côté de la vertu ; mais s’il n’est connu que de peu de personnes, tels que ses parents, amis, voisins, domestiques, par les bienfaits qu’ils en reçoivent, on peut bien dire de lui : « C’est un grand esprit, il est fort vertueux » ; mais s’il n’est pas connu par de grands bienfaits envers le public, l’usage de notre langue ne nous permettra point de l’appeler ni homme illustre, ni grand homme tout court.
§ 102Si ce particulier a des talents pour plaire au public, nous pouvons bien lui donner le nom de poète illustre, de grand poète, de grand orateur, d’orateur illustre, de grand musicien, de grand géomètre, de grand architecte, de grand peintre, de peintre illustre, de grand sculpteur.
§ 103Mais apparemment que l’usage de notre langue veut que, pour être homme illustre et grand homme, il faut avoir procuré quelque grand bienfait au public : aussi tels sont tous les hommes illustres de Plutarque, et Plutarque lui-même, qui, quoique dans une condition privée, a procuré au public par la grande utilité de ses écrits, et particulièrement par le recueil des vies des hommes illustres, non seulement à ses contemporains, mais encore à leurs successeurs dans toutes les nations et dans tous les siècles de très grands bienfaits ; ainsi il a mérité le titre de grand homme.
II
§ 104Un particulier avec un esprit médiocre peut avoir une grande vertu, être bon mari, bon père de famille, bon maître, bon ami, bon voisin, c’est-à-dire très juste et très bienfaisant envers tous ceux qui l’environnent, et le tout dans la vue de plaire à Dieu ; il pourra ainsi être très saint ; mais comme ses bienfaits ne sont pas grands, et ne s’étendent pas sur [•] un grand nombre de familles, notre langue ne l’appellera jamais ni homme illustre, ni grand homme, ni grand bienfaiteur des hommes.
III
§ 105Les grands talents qui procurent de grands avantages au public suffisent pour faire un homme illustre, surtout quand, avec ses talents, il surmonte de grandes difficultés ; mais, pour être grand homme, il faut qu’aux grands talents il ajoute une grande vertu et de grands bienfaits envers le public.
IV
§ 106Un particulier, ou simple religieux, ou simple chef de famille, peut être très saint, mais un évêque, un instituteur26 d’un ordre très utile au public, un écrivain qui écrira très bien des choses très importantes [•] soit pour la vie présente, soit pour la vie future, peut être un très grand saint par les grands bienfaits qu’il procurera au public ; c’est qu’alors il sera et grand homme et grand saint.
OBJECTION
§ 107Je vois bien par le bon usage de la langue, et par votre définition de l’homme illustre et du grand homme, que nul ne peut espérer d’arriver à ces beaux titres s’il ne parvient à être grand bienfaiteur des hommes en général, ou de sa nation en particulier.
§ 108D’un autre côté, il semble que l’on ne peut parvenir à être grand bienfaiteur de sa patrie sans se trouver dans les grands emplois de l’État, ce qui ne dépend souvent ni de la grandeur de l’esprit, ni de la grandeur du courage, ni de la grandeur de la vertu [•], mais très souvent uniquement de la fortune.
§ 109Vous savez que, dans les États où les grades des commençants27 ne se donnent qu’à prix d’argent, et où les principaux emplois dans la guerre et dans le Conseil ne se donnent qu’à ceux des acheteurs qui sont ou parents, ou amis des ministres, des favoris, ou des favorites, tous [ces] moyens ne dépendent point de l’homme, ni de la grandeur de son esprit, ni de son application à contribuer selon ses talents à la plus grande utilité publique.
§ 110Or il est bien triste pour le particulier, et encore plus pour sa patrie, lorsqu’il a un assez grand génie et une assez grande vertu pour être grand bienfaiteur de sa patrie, et lorsqu’il est réellement grand homme aux yeux de Dieu, de n’être pas grand aussi aux yeux des hommes, et cela faute d’être en place pour leur procurer de grands bienfaits.
RÉPONSE
§ 1111° Il est vrai que, dans un État, c’est un très grand défaut, et très opposé à la nature, de ne pas ouvrir la porte aux pauvres, qui, n’ayant pas les moyens de rien acheter, pourraient cependant devenir [•] dans les grands emplois de grands bienfaiteurs de la patrie par les grands talents qu’ils ont reçus de l’Auteur de la nature du côté de la grande intelligence, et qui, par leur propre travail, ont perfectionné leurs grands talents et acquis une grande habitude à la vertu ; mais ce vice de gouvernement et le défaut du choix des meilleurs sujets peuvent se corriger [•] et se corrigeront par l’établissement de la méthode du scrutin perfectionné, et c’est une porte qui s’ouvrira [•] nécessairement à la suite des siècles au grand mérite national par le progrès de la raison universelle [•] qui produira nécessairement à la longue les meilleurs règlements et les plus salutaires établissements dont la grande utilité aura été démontrée dans la science pratique et spéculative du gouvernement des États28.
§ 1122° Il y a encore une autre porte ouverte pour les pauvres et pour les particuliers qui ont [•] cultivé la science du gouvernement mais qui n’ont ni moyens d’acheter des emplois publics, ni patrons, ni grands emplois, ni grande puissance. Ils peuvent devenir de grands bienfaiteurs des hommes en général, et de leur patrie en particulier, et par conséquent de grands hommes : témoins Socrate et Platon, témoin Plutarque, témoin Descartes [•].
§ 113La science du gouvernement religieux des États, qui regarde l’augmentation du bonheur des hommes, tant dans la vie présente que dans la vie future, est certainement la plus importante de toutes les sciences ; cependant elle a été jusqu’ici, faute de discernement, assez négligée ; or, celui qui, animé par une grande ambition de procurer aux hommes de grands avantages pour plaire à Dieu et pour en obtenir le Paradis, secouru par un grand génie, démontrera des projets très importans et en plus grand nombre, sera à la vérité moins grand bienfaiteur que le prince ou le ministre qui les exécutera ; mais comme il sera la source de ces bienfaits, il sera cependant un grand bienfaiteur des hommes en général et de sa patrie en particulier, et par conséquent il sera sûrement, et grand homme et grand saint, sans aucune grande place de la fortune et sans aucun grand emploi public. Ce qu’il fallait démontrer.