PROJET POUR PERFECTIONNER L’ÉDUCATION
PRÉFACE
§ 1
Un des moyens les plus efficaces pour augmenter le bonheur des hommes, c’est de leur faire prendre insensiblement dans l’enfance et dans la jeunesse les habitudes qui sont les plus propres à leur faire éviter les maux que causent les injustices réciproques et à leur procurer les biens qui naissent naturellement d’une bienfaisance mutuelle ; c’est à cet usage que sont destinées les neuf ou dix années d’éducation qu’ils passent ordinairement dans les collèges publics.
C’est pour cela que j’ai toujours regardé l’éducation de la jeunesse, non seulement comme une partie principale du bon gouvernement, mais encore comme la base de la crainte et de l’espérance religieuse qui doivent dominer dans notre conduite ; c’est pour cela que j’ai ramassé depuis plusieurs années les vues les plus propres pour perfectionner tous les jours cette importante partie de la police humaine.
§ 3En général les hommes ressemblent un peu à vingt-sept ou vingt-huit ans à ce qu’ils ont été à dix-sept ou dix-huit ans, au sortir du collège. Ils ressemblent vieux à ce qu’ils ont été à vingt-huit ou trente ans : les objets, les affaires, les situations de fortune changent, mais les habitudes subsistent. Il est vrai que de dix en dix ans nous acquérons quelquefois de nouvelles habitudes, bonnes ou mauvaises ; mais dès que l’âge dans lequel les passions sont plus vives et les illusions plus grandes est passé, les habitudes raisonnables, les maximes de prudence que l’on a prises durant ces premiers dix ans d’exercices reprennent à la fin assez ordinairement le dessus dans les motifs de nos actions et commencent à régler notre conduite, soit pour notre propre bonheur, soit pour notre propre malheur, soit pour le bonheur, soit pour le malheur de ceux avec qui nous avons à vivre.
§ 4Ainsi il est de la dernière importance, tant pour les particuliers jeunes que pour leurs concitoyens futurs, c’est-à-dire pour l’État à venir, que la jeunesse prenne durant ces dix années d’éducation de fortes habitudes à la prudence et à la raison, pour choisir ce qui peut le plus contribuer à éviter les maux et à augmenter leurs biens ; et par conséquent il est absolument nécessaire que les écoliers prennent une habitude, la plus forte qu’il sera possible, pour l’observation de la justice, pour la pratique de la bienfaisance, pour la pratique de la patience et du pardon dans les injures, qui est la principale partie de la bienfaisance, et que l’esprit acquière l’habitude à l’application, qui est l’unique source de tous les grands talents propres à augmenter considérablement notre bonheur et le bonheur des autres.
§ 5Si l’on veut connaître avec sûreté quelles règles sont les plus importantes à pratiquer et à faire pratiquer dans les collèges, il est absolument nécessaire que ceux qui les dirigent aient toujours devant les yeux le but qu’ils doivent se proposer dans l’éducation de la jeunesse, et les moyens généraux les plus propres pour arriver à ce but. Il est même nécessaire que les directeurs de ces collèges connaissent le degré d’efficacité et de facilité de chacun de ces moyens généraux, afin qu’ils donnent dans le cours de l’éducation plus de temps et plus d’attention à les employer pour faire acquérir aux écoliers, à force de répétitions différentes, les habitudes qui leur sont les plus importantes, qu’à les employer pour leur faire acquérir des habitudes ou des connaissances incomparablement moins importantes, ce qui est le principal défaut de notre éducation présente.
§ 6J’exposerai donc dans la première partie le but général de l’éducation, qui est : [1°] de rendre l’enfant plus prudent, et par conséquent plus modéré, plus retenu, plus tempérant, accoutumé à délibérer ; 2° de le rendre plus juste ; 3° de le rendre plus bienfaisant et par conséquent plus patient dans les injures ; 4° de le rendre plus circonspect dans ses jugements, plus attentif à raisonner juste ; 5° de le rendre plus appliqué à cultiver sa mémoire et à la remplir des faits et des maximes les plus utiles dans la société. J’y examinerai donc ces cinq moyens généraux.
§ 7Je ferai dans la seconde partie plusieurs observations sur les moyens particuliers les plus commodes et les plus efficaces pour mettre en œuvre ces moyens généraux et pour faire acquérir aux enfants, au plus haut degré, les cinq habitudes les plus importantes.
§ 8Dans la troisième, je donnerai, par les réponses aux objections, les éclaircissements les plus nécessaires au sujet.
§ 9Rendre les hommes beaucoup plus vertueux et beaucoup plus heureux qu’ils ne sont, en perfectionnant de beaucoup l’éducation de la jeunesse dans tous les États chrétiens, est un très grand objet ; et comme c’est aux philosophes chrétiens à trouver par la méditation et à démontrer dans leurs écrits les vues les plus convenables et les moyens les plus simples et les plus efficaces pour y réussir, c’est à ceux qui ont part au gouvernement des États à les examiner, et s’ils se trouvent raisonnables, à les faire exécuter, soit promptement, soit peu à peu, selon les conjonctures qui seront plus ou moins favorables.
AVERTISSEMENT
§ 101° Je me sers dans cet ouvrage du mot bienfaisance que je crois ou nouveau, ou renouvelé1, et je m’en sers par les raisons que j’ai expliquées dans un discours pour perfectionner les langues, où je démontre qu’il est à désirer dans toutes les langues qu’il s’y forme des mots nouveaux quand ils sont nécessaires, ou pour abréger le langage, ou pour signifier certaines différences entre nos idées, ou certaines différences entre nos sentiments que d’autres mots n’expriment ni avec la même brièveté, ni avec la même clarté, ni avec la même précision2. Nous n’avons point dans notre langue d’autre mot qui exprime précisément l’action du bienfaisant, l’action de faire du bien, de faire plaisir, de procurer des avantages aux autres hommes.
§ 11Il est vrai que nous avons les mots amour ou charité envers le prochain, mais : 1° ce sont quatre mots pour un ; 2° le mot prochain peut avoir une signification trop restreinte ; 3° ces mots signifient bien le principe de l’action, mais non pas l’action même ; 4° quiconque voudra substituer dans cet ouvrage les quatre mots charité envers le prochain au mot bienfaisant sentira souvent qu’ils n’expriment point précisément la même idée que bienfaisance ; charité est équivoque, surtout entre les théologiens ; 5° le mot amour est encore plus équivoque3. Or pour éviter ces équivoques et pour se faire entendre précisément et clairement, il a fallu se servir d’un mot que l’usage n’eut point encore rendu équivoque ; et voilà le cas de la nécessité d’user d’un mot nouveau, surtout quand il est facile d’en deviner la signification et qu’il est dans l’analogie de la langue4 ; or on m’avouera que l’on devine aussi facilement la signification de bienfaisance, que l’on devine que la signification du mot médisance est l’action du médisant : on sent que médisance n’est pas plus dans l’analogie de la langue que bienfaisance.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
BUT DE L’ÉDUCATION
LE BUT DE LA BONNE ÉDUCATION EN GÉNÉRAL EST DE RENDRE LE BONHEUR DE L’ÉCOLIER, DE SES PARENTS ET DES AUTRES CITOYENS BEAUCOUP PLUS GRAND QU’IL NE SERAIT SANS UNE PAREILLE ÉDUCATION.
EXPLICATION DE CETTE DÉFINITION.
I
§ 12Inutilement on chercherait un autre but dans l’éducation des hommes que l’augmentation de leurs biens et la diminution de leurs maux ; ils sont portés dès leur naissance incessamment et comme invinciblement vers ce but, c’est-à-dire qu’ils sont portés par leur nature à chercher le plaisir et à éviter la douleur, et par conséquent, vers les objets qu’ils croient devoir leur procurer du plaisir et les exempter de la douleur. Or, comme il n’est pas possible de changer la nature des hommes, il ne s’agit que de bien diriger ce penchant invincible en diminuant leurs erreurs sur ce qu’ils prennent pour des biens et pour des maux, et particulièrement leurs illusions sur ce qu’ils prennent pour des maux futurs, les uns plus grands et plus durables, les autres moins grands et moins durables qu’ils ne sont en effet.
§ 13Leur penchant naturel vers le bonheur, vers le plaisir en général est bon ; leur aversion naturelle pour la douleur, pour le malheur en général est raisonnable.
§ 14Mais comme ils se trompent souvent dans les jugements qu’ils font sur la vraie valeur des objets par rapport à leur bonheur réel, on peut facilement, dès leur enfance, rectifier leurs jugements avec le secours de leurs réflexions sur leurs propres sentiments lorsque ces sentiments et ces réflexions sont souvent répétés.
§ 15Je sais bien que l’écolier ignore dans son enfance que l’augmentation de son bonheur dépend pour la plus grande partie de l’attention qu’il aura à diminuer les maux et à augmenter les biens de ceux avec qui il vivra, par l’observation de la justice envers les uns et par la pratique de la bienfaisance envers les autres. Mais c’est à cette ignorance que la bonne éducation supplée, et doit suppléer, par les bonnes habitudes que ses maîtres lui donneront.
II
§ 16Augmenter le bonheur de l’écolier, c’est augmenter le nombre et la grandeur de ses biens, et diminuer le nombre et la grandeur de ses maux, non seulement par rapport à la vie présente, mais encore par rapport à la vie future, pour laquelle il s’agit d’acquérir en cette première vie le plus de sûreté qu’il est possible, d’éviter une seconde vie très malheureuse, et d’en obtenir une très heureuse ; voilà ce qui regarde le bonheur personnel de l’écolier.
III
§ 17À l’égard de l’augmentation du bonheur des parents et des autres citoyens, qui peut venir des bonnes habitudes que l’enfant peut prendre dans le collège, cela ne regarde ordinairement que le bonheur de leur vie présente ; mais par la grande bonté du Créateur, il arrive que les habitudes à l’observation de la justice et à la pratique de la bienfaisance, le tout dans la crainte de déplaire à l’Être souverainement juste, et dans le désir de plaire à l’Être souverainement bienfaisant, sont en même temps les meilleurs moyens de contribuer à l’augmentation du bonheur des parents et des citoyens, et les moyens les plus propres pour assurer à l’enfant même sa première vie beaucoup plus tranquille et plus heureuse, et la seconde vie remplie de délices d’une durée infinie.
§ 18Cette vérité, qu’il y a une seconde vie pour punir les injustes et pour récompenser les bienfaisants, doit mettre une différence presque totale dans toute la conduite des hommes, et par conséquent dans leur éducation. De là il suit nécessairement que dans leur première jeunesse, et dans le reste de leur première vie, ils n’ont rien de plus important et de plus pressé à faire que d’acquérir des habitudes aux œuvres les plus vertueuses, pour s’assurer de plus en plus la béatitude de la seconde vie.
§ 19C’est particulièrement depuis la publication de l’Évangile que cette vérité s’est répandue, mais la raison humaine, qui la démontre à quelques hommes d’un esprit cultivé et supérieur, n’étant pas encore assez éclairée dans notre siècle pour le commun des autres hommes, et surtout dans les enfants pour leur faire sentir cette sublime vérité comme démonstration, ils peuvent, avec le secours de la foi, sucer cette vérité, comme on dit, avec le lait, en attendant qu’ils puissent la voir avec évidence comme bien démontrée avec le progrès des raisonnements concluants, c’est-à-dire avec le secours de la raison fortifiée et perfectionnée.
§ 20Quintilien, célèbre Romain, qui nous a laissé des observations si raisonnables sur l’éducation des enfants5, n’avait point encore découvert que ce qu’il y avait de plus important dans l’éducation des enfants était de leur apprendre à être justes et bienfaisants pour plaire à Dieu et pour en obtenir la vie éternelle. Il ne connaissait point cette vérité des deux vies, ou du moins il écrivait comme s’il ne l’eût point connue ; la raison humaine n’était pas encore assez éclairée de son temps pour la lui faire apercevoir. Ainsi il n’est pas étonnant qu’il n’en ait pas tiré pour l’éducation des enfants toutes les conséquences importantes que nous en devons tirer, nous dont la raison est devenue, depuis ce temps-là, beaucoup plus éclairée ; témoin les nouvelles démonstrations de l’existence de Dieu et de ses perfections, témoins les démonstrations de l’immortalité de l’âme et de l’indestructibilité de la matière6 ; démonstrations qui commencent à devenir communes à ceux qui font usage de leur raisonnement, et que l’on peut faire sentir peu à peu, et très fortement, aux jeunes étudiants si l’on s’y prend de bonne heure et lorsqu’ils commencent à distinguer les raisonnements solides et concluants des raisonnements frivoles et inconséquents.
§ 21Les hommes sensés, qui ont un peu médité sur cette matière, en viennent bientôt au point d’évidence qu’il leur paraît impossible que le monde puisse exister s’il n’existe en même temps une intelligence infiniment puissante, infiniment sage, infiniment bienfaisante, infiniment juste. Il leur paraît impossible que cet être existe, si juste, et si bienfaisant, s’il n’a destiné une vie malheureuse à certains hommes, qui étant nés avec une âme immortelle, deviennent heureux dans cette vie par leurs scélératesses, par leurs méchancetés, et par leurs autres injustices, et s’il n’a destiné une vie très heureuse aux gens de bien nés immortels, qui souffrent en cette vie, et souvent pour la vérité, pour la justice et pour la bienfaisance même.
IV
§ 22Mais il faut avouer que ces deux vérités sur l’Enfer et sur le Paradis n’ont été bien développées que depuis le christianisme ; qu’avant ce temps-là, les opinions des Grecs et des Romains sur les Enfers et sur les Champs-Élysées n’étaient que des opinions faibles et chancelantes, qui n’influaient presque point dans la conduite de leur première vie, et que les hommes du commun n’ont proprement commencé à en tirer un grand nombre de conséquences très raisonnables pour la conduite de la vie présente et pour imiter les perfections divines par l’observation de la justice, et par la pratique de la bienfaisance, que depuis l’Incarnation du fils de Dieu, et la publication de son Évangile.
V
§ 23Nos lois civiles ne sont pas encore arrivées au point de faire toujours punir suffisamment tous ceux qui commettent des injustices et de faire toujours récompenser suffisamment toutes les bonnes actions dès cette vie ; mais heureusement le christianisme est venu suppléer au défaut des lois humaines et nous a fait sentir qu’il était impossible que Dieu, juste comme il est, laissât des crimes impunis et de bonnes actions sans récompense, et qu’ainsi il était impossible qu’il ne préparât pas une seconde vie très malheureuse pour les injustes, et très heureuse pour ceux qui ont passé leur vie dans l’observation de la justice et dans la pratique de la bienfaisance. Or il est certain que la crainte de la punition et l’espérance de la récompense éternelle sont deux nouveaux ressorts très forts, deux puissants mobiles pour porter les hommes à éviter les vices et à pratiquer les vertus, particulièrement si ces habitudes de crainte et d’espérance, qui sont les principales bases de toute religion, sont continuellement fortifiées dès la première jeunesse par des exercices journaliers durant tout le cours d’une longue éducation.
CHAPITRE II
MOYENS POUR PROCURER LA BONNE ÉDUCATION
MOYEN GÉNÉRAL
HABITUDE À LA PRUDENCE CHRÉTIENNE
§ 24Le temps de l’éducation est proprement le temps de la vie destiné à dépouiller les enfants de leurs mauvaises habitudes et à leur en faire acquérir de bonnes ; or l’acquisition des bonnes détruit les mauvaises.
§ 25Les habitudes, les coutumes, c’est ce que les Latins appelaient mores, les mœurs, et il est de la dernière importance pour le bonheur de l’enfant, et de ceux avec qui il doit vivre, de lui donner dans son enfance de bonnes mœurs, de bonnes habitudes. Or les bonnes sont celles qui ne nuisent à personne, et qui font plaisir aux autres, abstine a malo et fac bonum7.
§ 26À force de voir, tantôt par notre expérience, tantôt par l’expérience des autres, tantôt par nos réflexions, tantôt par nos lectures, à force de voir les grands maux futurs attachés à l’injustice, il se forme en nous une habitude de sentiment de crainte salutaire, qui nous donne une aversion habituelle pour tout ce qui sent l’injustice.
§ 27Ensuite cette aversion habituelle nous donne un discernement fin pour reconnaître et pour sentir en toute occasion les plus petites et les plus délicates injustices ; et c’est ainsi que le cœur augmente la pénétration de l’esprit, en lui donnant une plus forte application sur certains objets, après que l’esprit a commencé à ébranler le cœur et à le mettre en mouvement par de simples réflexions.
§ 28Mais sans une longue habitude à se représenter les motifs de crainte, sans l’habitude à reconnaître les plus petites injustices, l’illusion des passions et de notre amour-propre mal entendu, et la force des mauvais exemples, l’emporteront toujours sur les lumières de la raison ; notre esprit s’occupera à justifier nos injustices ; et c’est ainsi que le cœur séduit l’esprit quand il n’est pas soutenu par une longue et ancienne habitude d’une crainte salutaire qui rappelle à son secours de puissants motifs capables de surmonter la force d’une passion naissante.
§ 29Nos entreprises et presque toutes nos actions sont des effets de nos habitudes et elles sont bonnes ou mauvaises à proportion que nos habitudes sont bonnes ou mauvaises ; presque tout est habitude en nous ; nos préjugés sont forts, nos opinions, nos maximes nous paraissent certaines à proportion qu’elles ont été soutenues et depuis longtemps répétées ; notre mémoire elle-même n’est forte et exacte, qu’à proportion de la grande répétition que nous faisons ou des faits, ou des raisonnements que nous retenons.
§ 30C’est avec le secours de l’habitude que nous apprenons les arts, les sciences, les langues. Et si l’on ne m’avait souvent et longtemps fait répéter et fait pratiquer les règles de la grammaire latine, je les aurais oubliées bientôt après les avoir connues.
§ 31On ne peut pas dire que ce ne soit une bonne habitude qu’une grande connaissance de la langue latine ; mais si pour avoir cette grande connaissance, il est nécessaire d’y employer un temps qui serait incomparablement mieux employé à acquérir une grande habitude à l’observation de la justice, ceux qui président à l’éducation font un très mauvais choix d’employer dix fois trop de temps à nous rendre savants dans la langue latine, et d’en employer dix fois trop peu à nous donner une grande habitude à la justice.
§ 32Pourquoi nous, qui avons étudié la langue latine, sommes-nous presque sûrs qu’en parlant ou en écrivant, nous ne pécherons presque jamais contre une des règles de grammaire latine : le verbe actif doit gouverner l’accusatif ? C’est que durant huit ou neuf ans d’éducation dans le collège nous avons vu cette règle observée dans nos écrits, dans les écrits des autres, en lisant nous-mêmes, en parlant, en écoutant parler les autres, et cela tous les jours, dix fois, vingt fois par jour ; c’est que nous avons été punis et que nous avons vu d’autres enfants punis pour ne l’avoir pas observée ; nous l’observons présentement presque sans y penser. Telle est la force d’une longue et fréquente habitude qui ne s’acquiert que par un nombre prodigieux de répétitions.
§ 33Quelle conclusion tirer de là ? C’est que si l’on exerçait les enfants tous les jours dix fois, vingt fois par jour, à pratiquer la grande règle de morale Ne faites jamais contre un autre, de peur de déplaire à Dieu, ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place, et qu’il fût à la vôtre, je dis qu’avec le secours de cet exercice fréquent dans chaque journée durant huit ou neuf ans, en différentes rencontres, nous observerions le reste de notre vie dix fois, vingt fois plus par jour cette règle de morale que nous ne l’observons envers nos parents, envers nos enfants, envers nos domestiques, envers nos voisins, et envers nos autres citoyens, tant dans nos actions que dans nos paroles ; et il arriverait que nous jugerions toujours sans hésiter qu’il y a beaucoup plus à gagner, à tout prendre, soit pour la première vie soit pour la seconde, à l’observer qu’à ne la pas observer.
§ 34On ne se contente pas de nous répéter la règle de grammaire, on nous la fait pratiquer tous les jours plusieurs fois, mais pour la règle de la justice, on se contente de nous la dire quelquefois.
§ 35D’où vient que nous sommes si clairvoyants et si en garde contre un solécisme au sortir du collège, et que nous commettons tant de grandes et de petites injustices, presque sans nous en apercevoir, et sans songer à les réparer ni à nous en corriger ? Il est facile de voir que cela vient de notre mauvaise éducation, parce que nos maîtres ont trop donné de temps à former en nous des habitudes d’un très petit prix et trop peu de temps à former en nous des habitudes de la plus grande importance.
§ 36Entre les habitudes que l’on doit acquérir dans le collège, il y en a une générale et quatre particulières, qui sont comme les principales parties de l’habitude générale qui est la prudence chrétienne.
§ 37L’écolier sera plus heureux à proportion qu’il aura acquis dans le collège plus d’habitude à la prudence chrétienne. Or cette vertu consiste à examiner les biens et les maux que peuvent produire telles ou telles actions, telles ou telles paroles, telles ou telles entreprises, telles ou telles omissions, tels ou tels talents, ce qui regarde non seulement les biens et les maux de la première, mais encore ceux de la seconde vie.
§ 38À proportion qu’il aura acquis plus d’habitude à consulter, à comparer, à balancer, à peser, à examiner le pour et le contre des partis opposés, qui sont à choisir avant que de rien résoudre, avant que de décider et de prendre aucun parti, il sera plus prudent. Or commencer à pratiquer l’examen, la suspension, la consultation avant toute décision, c’est le commencement de la prudence.
§ 39Ainsi bien discerner entre les biens et les maux, ceux qui sont les plus grands, les plus durables, et qui doivent être les suites de telles ou telles actions, de telles ou telles entreprises, c’est le but de la prudence.
§ 40Elle accoutume à remarquer, par des réflexions sur les expériences faites sur nous et sur les autres, qu’il y a de petits plaisirs qui coûtent trop cher par les grands maux, qui en sont inséparables.
§ 41Elle accoutume à remarquer par des réflexions, soit sur nos propres expériences soit sur les expériences des autres, qu’il y a de petits maux qu’il faut souffrir pour acquérir des biens incomparablement plus grands.
§ 42Elle accoutume à mesurer avec quelque exactitude les biens et les maux à venir, et à connaître les moyens d’acquérir les uns et d’éviter les autres.
§ 43Entre les plaisirs où l’homme est sensible, entre les biens qu’il peut acquérir, on doit compter la distinction entre ses pareils, l’estime distinguée, la considération distinguée ; mais comme les qualités qui donnent de la distinction sont plus ou moins utiles aux autres, plus ou moins vertueuses, plus ou moins louables, c’est à la prudence à faire discerner aux hommes les distinctions qui sont les plus précieuses des moins précieuses, c’est à elle à leur enseigner de combien les unes sont plus estimables que les autres8.
§ 44La prudence est ce que l’on nomme sagesse, bon esprit, connaissance de son plus grand intérêt ; c’est de toutes les connaissances la plus importante. Les très prudents sont très rares.
§ 45On est tempérant, juste, bienfaisant, appliqué, laborieux par prudence ; ainsi la pratique de la tempérance, ou la modération dans les plaisirs présents pour n’en pas payer trop cher les excès, est une partie de la prudence.
§ 46L’habitude à la prudence sert à l’homme, par diverses réflexions devenues familières, à diminuer les illusions des passions, qui nous font paraître certains biens et certains maux les uns beaucoup plus grands et plus longs, les autres beaucoup plus petits et plus courts qu’ils ne sont en effet ; et ces erreurs et ces illusions nous engagent par conséquent à choisir des partis très imprudents qui vont contre notre but puisqu’ils augmentent fort nos maux et diminuent fort nos biens.
CHAPITRE III
SECOND MOYEN
HABITUDE À LA JUSTICE
§ 47L’écolier sera plus heureux, lui, ses parents et ses citoyens, à proportion qu’il aura acquis plus d’habitude à juger que l’observation de la justice est incomparablement plus avantageuse que la pratique de l’injustice. Or qui ne voit que l’observation exacte et générale de la justice dans tous les citoyens est le fond du bonheur de toute société désirable ?
§ 48Il y a deux motifs pour pratiquer cette première règle de l’équité : 1° la crainte des punitions temporelles d’être méprisé, d’être haï, etc. 2° la crainte de déplaire à Dieu, et [celle] des punitions éternelles, tous motifs de prudence proposés à l’homme par la providence du Créateur pour le détourner de l’injustice.
§ 49Ces motifs, ces ressorts de nos actions se fortifieront par l’usage fréquent et journalier que l’on en fera faire à l’écolier durant les années de son éducation, et par les peintures vives et fréquentes des malheurs des injustes.
CHAPITRE IV
TROISIÈME MOYEN
HABITUDE À LA BIENFAISANCE
§ 50Plus les enfants acquerront au collège d’habitude à pratiquer la bienfaisance, plus ils seront heureux le reste de leur vie, et ils seront plus propres à contribuer au bonheur de ceux avec qui ils auront à vivre, ce qui est le but de la bonne éducation. Voici la règle : Faites du bien aux autres, comme vous voudriez qu’ils vous en fissent, supposé que vous fussiez à leur place et qu’ils fussent à la vôtre.
§ 51Il y a deux motifs pour pratiquer cette règle : 1° le désir des récompenses temporelles d’être plus estimé, plus aimé, plus désiré que les autres, etc., 2° le désir de plaire à Dieu, et d’obtenir des récompenses immenses et éternelles, tous motifs de prudence et de vrai intérêt. Ces motifs se fortifieront à proportion du nombre des actes répétés de bienfaisance, à proportion que ces bonnes actions seront louées et à proportion que les régents peindront vivement et souvent aux écoliers les récompenses magnifiques de la seconde vie.
§ 52Les discours de politesse, les actions de libéralité et surtout de patience et de pardon des injures sont les principales branches de la bienfaisance.
CHAPITRE V
QUATRIÈME MOYEN
HABITUDE AU DISCERNEMENT DE LA VÉRITÉ
§ 53Le bonheur de l’écolier, de sa famille et de sa patrie augmentera à proportion qu’il aura acquis plus d’habitude à bien discerner la vérité, ce qui peut se faire en quatre manières :
§ 541° Habitude à discerner les réalités des imaginations.
§ 55Le discernement pourra s’acquérir par différentes comparaisons des choses existantes aux choses purement possibles ou imaginaires.
§ 562° Habitude à discerner dans les propositions la certitude qui vient de l’évidence de la certitude, qui vient de l’habitude à juger dès l’enfance de la même manière, et de l’exemple de ceux qui nous environnent.
§ 57Ce discernement se facilitera : 1° par des comparaisons fréquentes avec des principes ou propositions évidentes par elles-mêmes ou du moins évidemment et inséparablement liées avec d’autres propositions évidentes par elles-mêmes ; 2° par montrer [sic] la force du préjugé de l’éducation et de l’exemple dans les fausses religions qui donnent de la certitude et une grande certitude à des propositions qui n’ont nulle évidence et dont l’erreur est même évidente.
§ 583° Habitude à la justesse du raisonnement, c’est-à-dire à juger sûrement que la conséquence est évidemment liée avec le principe.
§ 59Pour lui donner cette habitude, il faut lui faire souvent comparer les raisonnements faux et inconséquents avec des raisonnements dont la conséquence est évidente.
§ 604° Habitude à discerner les différents degrés de vraisemblance dans les propositions qui ne sont pas susceptibles d’une entière certitude.
§ 61Pour cet effet, il faut de fréquentes comparaisons entre proposition évidente et proposition obscure, entre mauvais raisonnements et démonstration, entre opinion plus et moins vraisemblable9.
CHAPITRE VI
CINQUIÈME MOYEN
MÉMOIRE EXERCÉE UTILEMENT OU HABITUDE À RETENIR DES FAITS, DES MAXIMES, ET DES DÉMONSTRATIONS DONT LA CONNAISSANCE EST IMPORTANTE AU BONHEUR
§ 62Ces écoliers augmenteront leur bonheur, celui de leurs parents et de leurs autres concitoyens, à mesure que, durant leur éducation, ils auront exercé plus utilement leur mémoire et acquis, par leur application et par des fréquentes répétitions, une connaissance durable et habituelle, c’est-à-dire une mémoire exacte d’un plus grand nombre de faits importants, de propositions, de raisonnements et de maximes propres à leur faire acquérir un jour, avec plus de facilité, les talents nécessaires pour mieux exercer leurs différentes professions, soit dans les emplois publics, soit dans la vie privée pour augmenter leur propre félicité, et la félicité de leur famille et de leur patrie.
RÉFLEXION
§ 63La justice, moyen plus important que la bienfaisance.
§ 64La bienfaisance, moyen plus important que la justesse d’esprit.
§ 65Justesse d’esprit, moyen plus important que les talents d’une grande mémoire utilement cultivée.
CHAPITRE VII
OBSERVATIONS GÉNÉRALES
SUR LES QUATRE PRINCIPALES HABITUDES
§ 66La justice et la bienfaisance embrassent tout ce qui peut commencer à perfectionner le cœur ou les sentiments ; la justesse de raisonnement et la mémoire embrassent tout ce qui peut commencer à perfectionner l’esprit.
§ 67Nous entendons ici par le cœur de l’homme tout motif, tout sentiment, tout ressort qui le fait agir. Il y en a quatre :
§ 681° Le sentiment de plaisir actuel soit corporel, soit spirituel, que l’on désire de faire durer.
§ 692° Le sentiment de douleur actuelle soit corporelle, soit spirituelle, que l’on désire de faire cesser.
§ 703° Le désir ou espérance d’un plaisir à venir que l’on veut obtenir, espérance, qui est elle-même un plaisir actuel.
§ 714° La crainte d’une douleur à venir que l’on veut éviter, qui est elle-même un sentiment désagréable et une douleur actuelle.
§ 72Il faut observer que la cessation subite de la grande douleur est un grand plaisir, et peut-être le plus grand des plaisirs ; il y a même des philosophes qui croient qu’il n’y a point d’autre plaisir positif que celui qui vient d’une cessation de peine et de douleur, mais cela ne me paraît pas exactement vrai10.
§ 73L’expérience nous apprend qu’il y a dans cette vie de grands maux à venir attachés à de petits plaisirs actuels, et de grands biens à venir attachés à de petits maux actuels ; voilà ce que les enfants ne savent pas faute d’expérience, voilà les erreurs principales dont il faut les garantir par des réflexions qu’on leur fera faire pour augmenter leur prudence.
§ 74Il n’y a personne qui ne sache d’un côté que ceux qui ont acquis une grande et longue habitude à la prudence, à la modération dans les plaisirs, à la tempérance, une grande habitude à l’observation de la première règle d’équité et à la pratique de la bienfaisance, et surtout à la patience et au pardon des injures, qui fait une partie principale de la bienfaisance, n’aient de grands avantages pour la conduite de la vie sur ceux qui n’ont point acquis de pareilles habitudes.
§ 75D’un autre côté, tout le monde convient que l’âge où il est le plus facile de faire prendre aux hommes de bonnes habitudes, c’est le temps de l’enfance et de la jeunesse, parce qu’alors leurs mauvaises habitudes ne sont pas encore trop fortes ; ils ressemblent aux jeunes plantes qu’il est facile de redresser quand elles ne font que commencer à se courber dans la pépinière.
§ 76Ce n’est pas qu’il n’y ait de jeunes arbres tellement disposés à la courbure, et d’une nature si forte, que tout l’art du jardinier ne peut [les] empêcher de devenir courbés ; mais ils le seraient devenus encore plus si le jardinier n’en avait pris aucun soin ; or souvent le précepteur n’a commencé à corriger son écolier que lorsqu’il était dans un âge déjà trop avancé ; car il y a certains enfants qui de bonne heure sont comme certains arbres trop fermes et trop résistants.
§ 77Ce que je veux insinuer par la comparaison des arbres du jardinier et de sa pépinière, c’est que le redressement des enfants dans les collèges doit se faire également par degrés insensibles, mais de bonne heure et par des exercices journaliers ; car ce sera de la répétition de ces exercices durant huit ou dix années que l’on pourra attendre la formation des fortes habitudes que l’homme gardera le reste de sa vie.
§ 78Qu’est-ce donc que les écoliers vont faire dans les collèges ? Ils y vont prendre des habitudes de sagesse et de vertu pour augmenter la droiture du cœur ; ils y vont prendre des habitudes d’application et d’attention pour augmenter la force et la justesse de l’esprit et pour exercer leur mémoire sur les connaissances les plus utiles.
§ 79Ces cinq moyens principaux sont pour ainsi dire eux-mêmes cinq autres fins subordonnées et particulières, où l’on se propose d’arriver dans l’éducation publique pour obtenir la fin générale et supérieure, qui est la grande augmentation du bonheur de l’enfant, de ses parents et de la patrie.
§ 80Nous allons les expliquer séparément dans le reste des chapitres de cette première partie : on mesurera plus facilement l’importance de chacun d’eux, et quand l’on en aura mesuré la différence importante, les maîtres se détermineront plus facilement et plus sûrement à former des statuts propres à faire mettre plus de temps aux exercices les plus importants, et par conséquent, moins de temps à faire acquérir aux enfants les habitudes les moins importantes ; et ce sera cette proportion qui mettra toujours une grande différence entre la bonne et la mauvaise, et entre la médiocre et l’excellente éducation.
CHAPITRE VIII
EXPLICATION DU PREMIER MOYEN GÉNÉRAL
HABITUDE À LA PRUDENCE CHRÉTIENNE
§ 81Toutes les habitudes bonnes et mauvaises commencent dans l’enfance, se fortifient durant la jeunesse, et gouvernent ensuite les hommes dans le cours de leur vie, les uns bien, selon la raison et leurs intérêts réels et véritables, les autres mal, selon les accès de leurs passions et de leur folie, contre leurs intérêts réels, mais selon leurs intérêts apparents tels que les leur représentent leurs passions.
§ 82Il semble que dans l’enfance on ne puisse rencontrer que de l’imprudence, à cause du défaut d’expérience des choses qui produisent le plus de plaisir ou de douleur, et faute de connaître tant par l’expérience que par la réflexion quels sont les plaisirs et les maux les plus durables ; cependant ils11 ne sont pas tout à fait incapables de faire des réflexions et des comparaisons tant sur leurs propres expériences que sur les expériences de leurs camarades qui sont heureux ou malheureux, joyeux ou souffrants ; ils ne sont pas même incapables de recevoir les craintes qu’on veut leur inspirer quand les maux leur sont peints vivement et quand ils ont confiance à celui qui leur parle ; ainsi ils ne sont pas entièrement incapables de tout examen, de toute délibération et de suspendre quelquefois leurs résolutions.
§ 83Or c’est particulièrement dans l’habitude à la suspension, dans l’habitude à l’examen, dans l’habitude à la délibération, à la consultation, dans l’habitude à comparer les biens et les maux, attachés aux partis opposés, que consiste l’habitude à la prudence, comme c’est dans l’habitude à la non-suspension, au non-examen, à la non-comparaison, que consiste l’habitude à l’imprudence.
§ 84Ceux qui ont plus de sensibilité ont moins de facilité à suspendre leur résolution et à examiner le bon et le mauvais des deux partis opposés ; ils sont pour ainsi dire emportés par la grandeur et par la force de leur sentiment ; leur âme en est toute occupée ; il ne leur reste aucune place pour aucun sentiment, ou de crainte, ou de désir, qui puisse les forcer à examiner la grandeur ou des maux ou des biens qui suivront telle résolution. Ainsi plus l’enfant a de sensibilité au dessus de son camarade, plus il a de disposition à l’imprudence.
§ 85Les physiciens disent que cette sensibilité est grande à proportion que les fibres des membranes sont plus ou moins tendues dans les uns que dans les autres ; et effectivement, dans les parties du corps où il y a tumeur et plus de tension dans les membranes, il y a aussi plus de sensibilité12.
§ 86Ce n’est pas que ces caractères si sensibles ne puissent acquérir quelques degrés de prudence, mais toutes choses égales, ils n’en acquerront jamais tant que les caractères médiocrement sensibles, car pour les caractères trop peu sensibles et presque stupides, il ne faut en attendre ni talents ni vertus.
§ 87Les caractères très sensibles ont une imagination plus vive, plus abondante, ils content mieux, ils sont pour l’ordinaire les plus agréables dans le commerce de la vie quand ils veulent plaire, et les plus désagréables, quand ils veulent déplaire, et toujours les plus imprudents et les moins capables de donner, et surtout de recevoir de bons conseils.
§ 88La passion est une espèce de fièvre de sentiment. Or il y a dans les fièvres des accès plus forts les uns que les autres, et plus dans certains hommes que dans les autres.
§ 89La classe des très sensibles n’a que de petits intervalles de raison, la classe des médiocrement sensibles a de plus longs intervalles de raison, où ils peuvent faire usage de l’examen.
§ 90Dans l’âge mûr, depuis trente ans jusqu’à cinquante, le même homme a les intervalles de sensibilité plus courts et les intervalles de raison plus longs qu’il n’avait à quinze ans. De là, on peut conclure que notre raison ne croît guère qu’à proportion que notre sensibilité diminue.
§ 91La prudence dans l’écolier peut s’exercer par les réflexions qu’on lui fait faire sur des maux que lui causent les choses malsaines qu’il a mangées avec plaisir, ou les choses saines qu’il a mangées avec excès, les excès dans ses amusements, les excès dans l’application, les maux que produisent, soit à lui, soit à ses camarades, les impatiences, les réponses aigres, brusques, impolies, la paresse, etc. Or plus le régent emploie de temps par jour à ces exercices, plus il augmente dans ses écoliers leur habitude à la prudence.
§ 92La modération dans les plaisirs, dans les désirs, la justice, la politesse, la prévenance, la libéralité, la patience dans les injures, l’habitude à raisonner juste, l’habitude à orner sa mémoire des choses utiles, toutes les vertus et tous les talents, peuvent être regardés comme les enfants13, ou comme des effets de la prudence ou de l’amour-propre bien entendu, parce que toutes les vertus et tous les talents servent à diminuer nos maux et à augmenter nos biens pour cette vie, et à nous assurer le bonheur de la vie future.
§ 93La prudence, c’est-à-dire la connaissance de nos intérêts réels et de nos plus grands intérêts nous inspire la crainte salutaire des tourments éternels et le désir vif des délices du Paradis ; et comme cette prudence des enfants de Dieu, que nous devons, ou à une raison très éclairée, ou à la foi habituelle, nous enseigne que le meilleur moyen pour obtenir le Paradis, c’est d’être camarade juste et bienfaisant, fils juste et bienfaisant, père juste et bienfaisant, mari juste et bienfaisant, voisin juste et bienfaisant, citoyen juste et bienfaisant pour plaire à Dieu, il se trouvera toujours que les hommes les plus désirables dans la société seront les plus prudents, et les plus sûrs d’obtenir le bonheur éternel. La prudence, qui agit pour éviter les maux et obtenir les biens de la seconde vie, est proprement la prudence chrétienne et la prudence la plus estimable.
§ 94Il faudra faire remarquer à l’écolier l’état où la colère met un homme, en lui ôtant, pour le moment, toute sorte de raison et de prudence, toute faculté de bien juger, de bien examiner ; et on lui montrera, le plus souvent que l’on pourra, cette situation d’esprit, cet état, dans lui-même et dans les autres, comme dans un miroir : on lui fera sentir que c’est une fièvre et une folie passagère dans les accès de laquelle il faut bien se garder de prendre des résolutions ; on lui fera faire la comparaison de cet état à l’état calme et modéré dans lequel on écoute avec plaisir la raison, c’est-à-dire ses intérêts.
§ 95Il est certain que ces réflexions que l’on fait faire aux enfants ne leur font pas grande impression quand elles ne sont pas assez fréquentes et quand on ne leur montre pas d’enfants ou d’autres personnes en colère ; mais il est certain que, quand elles sont répétées tous les jours, et que, quand on leur expose souvent devant les yeux quelque homme, quelque enfant emporté, et pour ainsi dire ivre de colère, et qui a perdu l’usage de la raison, quelque autre enfant malade puni de quelque excès d’intempérance où il s’est jeté, on a augmenté peu à peu leur habitude à la prudence. Ces miroirs de colère leur manquent quelquefois, mais ils leur manquent bien moins que les fréquentes réflexions sur ces miroirs. Chacun à son tour devient miroir pour son camarade.
§ 96J’approuve fort la méthode des anciens Lacédémoniens, qui montraient à leurs enfants un esclave ivre pour l’exposer ainsi à leurs moqueries et à leurs mépris14. Il faudrait leur exposer devant les yeux des gens de la lie du peuple, ivres de colère ; pareils spectacles seraient incomparablement plus instructifs que les plus belles leçons de morale sur la colère et sur l’ivrognerie.
§ 97Si quelqu’un meurt de quelque maladie causée par quelque excès, par quelque désobéissance, etc., il faut que tous les écoliers le voient mort, et qu’en le voyant, le régent leur fasse faire réflexion sur cet excès et sur les malheurs et les enchaînements de malheurs qui y étaient attachés. Voilà des leçons importantes de prudence qui font de grandes impressions. Il ne faut pas les laisser échapper sans que les yeux, en considérant le mort, aient le loisir de contribuer à graver profondément dans l’imagination les grands malheurs joints à l’imprudence, à l’intempérance, à l’impatience, etc., afin qu’il se forme en eux une aversion habituelle pour ces vices.
§ 98Le principal usage de la raison, c’est de bien conduire l’homme vers l’augmentation des biens les plus grands et les plus solides et vers l’exemption ou la diminution des maux les plus grands et les plus durables. Or cet usage de la raison est perdu dans l’intervalle de la fièvre et de l’enivrement de la passion ; souvent un petit plaisir passager nous cause une grande et longue douleur ; souvent une petite peine passagère nous causerait un plaisir grand et durable ou l’exemption d’un très grand malheur. Or on ne saurait rien voir de tout cela tant que dure la passion.
§ 99Le régent, le précepteur, qui peut punir l’écolier qui ne fait pas ce qu’il lui a prescrit, doit pourtant, autant qu’il est possible, lui faire sentir la raison du précepte ou du commandement. Cela ne se peut faire que peu à peu et avec des répétitions ; mais il ne perd pas son temps parce que chaque écolier pourra s’accoutumer à croire qu’il est de son intérêt d’obéir pour son bonheur à venir et de faire telle chose qui lui est commandée, ou de s’abstenir de telle autre qui lui est défendue. Ainsi il se conduira peu à peu par les règles de la prudence qui veut que l’on travaille avec peine dans l’enfance et dans la première jeunesse pour recueillir abondamment des satisfactions et des plaisirs dans le cours de la vie.
§ 100L’éducation est proprement la saison où l’homme sème pour le reste de la vie. S’il ne sème rien que de mauvais grain, s’il ne prend que de mauvaises habitudes, il ne recueillera que des chagrins, et malheur à lui et à ceux avec qui il aura à vivre. Si ses régents ont semé en lui et fortifié de bonnes habitudes, et surtout l’habitude de souffrir sans se plaindre, sans murmurer, sans désir de vengeance, il sera sujet à beaucoup moins de malheurs, et heureux ceux avec qui il sera en commerce.
§ 101Ainsi pour rendre aux enfants le temps de leur éducation plus supportable et même agréable, il est à propos de leur montrer souvent que quand ils seraient les maîtres de choisir leurs occupations et leur manière de vivre, s’ils étaient prudents et s’ils connaissaient leurs intérêts réels, s’ils voulaient se rendre la vie présente d’un côté moins malheureuse, et de l’autre plus heureuse, et obtenir le Paradis dans la seconde vie, ils devraient par prudence choisir les mêmes exercices qui leur sont commandés et où ils s’occupent tous les jours ; et quoique la plupart ne s’en occupent d’abord que par la crainte de la punition, il est certain que l’opinion qu’ils prendront peu à peu dans la suite, qu’ils ne sauraient rien faire de plus avantageux pour leur bonheur, leur fera faire leurs exercices incomparablement mieux et avec plus de plaisir que lorsqu’ils ne les font que pour obéir et par la crainte de la punition ; et c’est augmenter ainsi en même temps leur bonheur présent et leur raison présente.
§ 102Pour leur faire aimer leur état, il est bon de leur peindre de temps en temps les avantages qu’ils trouveront au sortir du collège sur leurs pareils qui n’auront pas eu le bonheur d’avoir une éducation réglée et suivie et qui seront devenus inappliqués, paresseux, sans talents, impatients, fainéants, méprisés et méprisables.
§ 103Il faut leur faire faire souvent attention que les plus paresseux, les plus désobéissants, les plus inappliqués, les plus impatients d’entre leurs camarades sont les plus imprudents et par conséquent les plus malheureux. Ainsi il faut leur faire remarquer précieusement tous les exemples des maux que produit l’imprudence, ou plutôt leur faire remarquer qu’elle est la cause de la plupart des maux de la vie.
§ 104La prudence ne regarde que l’augmentation du bonheur du prudent ; la bienfaisance regarde l’augmentation du bonheur des autres ; et voilà pourquoi cette vertu est digne de louanges, parce que le bienfaisant donnant plus qu’il ne doit, demandant moins qu’on ne lui doit, mérite une récompense. Or d’un côté la reconnaissance publique de celui qui reçoit le bienfait, et de l’autre les louanges de la part de ceux qui en sont les témoins, font une partie de cette récompense.
§ 105Il n’y a proprement que le bienfaisant de louable ou, du moins, c’est lui qui est le plus digne de louange ; car quelle reconnaissance, quelle louange pourrait-on devoir à celui qui n’agit que pour lui-même pour augmenter le nombre de ses plaisirs et qui par les succès de ses entreprises se paie, pour ainsi dire, par ses mains des peines qu’il a prises ?
§ 106Après les plaisirs des sens, ce sont les plaisirs de la gloire et de la distinction entre ses pareils, qui contribuent le plus à augmenter le bonheur de l’homme.
§ 107Après les douleurs des sens, ce sont les douleurs et les chagrins de la honte et des distinctions méprisantes entre pareils, qui contribuent le plus à l’augmentation du malheur.
§ 108Mais les hommes se trompent souvent et lourdement en prenant pour distinction précieuse une distinction qui n’est d’aucun prix. Ils cherchent à paraître riches, par exemple, au lieu que, dans les richesses, il n’y a que le bon usage qu’on en fait qui en soit louable. Ils prennent souvent des choses pour honteuses : par exemple, la pauvreté. Il est vrai qu’elle est incommode et fâcheuse, mais elle n’est nullement criminelle, nullement honteuse ; il n’y a dans la pauvreté que le mauvais usage qui en soit honteux.
§ 109Or en quoi consiste le bon usage des richesses ou d’un grand revenu ? C’est d’être bon aux autres ; car un riche qui ne dépense rien pour les autres, ou qui ne dépense que pour ses plaisirs, ne fait aucun bon usage, aucun usage louable de ses revenus15. Il n’y a de louable que ce qui est vertueux, et il n’y a de vertueux que les œuvres de bienfaisance, qui tendent à augmenter les biens et à diminuer les maux des autres.
§ 110Le pauvre, qui souffre sa pauvreté sans murmurer, qui ne fait aucune bassesse pour en sortir, qui est doux, poli, officieux, qui donne du sien à quelqu’un plus pauvre que lui, celui-là fait un bon usage de sa pauvreté, et sa pauvreté lui est véritablement glorieuse.
§ 111Mais comme ces vérités sont combattues par un reste de barbarie et d’ignorance de nos pères qui ont pris sottement les grandes richesses et le grand pouvoir pour quelque chose de fort glorieux, et comme le bas peuple est encore dans cette erreur pernicieuse, on ne saurait démontrer ces vérités aux enfants en trop de manières et trop souvent, tant par des exemples que par des réflexions.
§ 112Ainsi à eux permis de désirer les richesses et le grand pouvoir ; mais qu’ils sachent que s’ils veulent être distingués avantageusement entre les riches et les puissants, ce ne peut être qu’à condition de faire un usage louable de leurs richesses et de leur pouvoir, c’est-à-dire à condition de multiplier leurs présents et leurs bienfaits envers le plus grand nombre de familles, et des plus malheureuses.
§ 113Il faut donc que, dans l’éducation, le régent s’attache à rectifier tous les jours les idées des écoliers sur la distinction et à leur faire discerner avec justesse la distinction la plus précieuse de la moins précieuse ; j’ai parlé amplement de ces différentes espèces de distinctions dans un discours séparé16.
§ 114Des maximes qui y sont démontrées, il suit que la prudence, quand elle n’est pas bienfaisante, est à la vérité une chose souhaitable pour soi-même, comme le grand revenu, le grand pouvoir, mais que ce n’est point proprement une vertu digne de nos louanges, parce qu’il n’y a rien d’estimable, rien de vertueux, rien de louable, que le bon usage que l’on fait de ces qualités, soit extérieures soit intérieures, pour rendre les autres et moins malheureux et plus heureux17.
§ 115Dieu punit les injustices de chaque homme, ou dès cette première vie selon les règles de sa providence et par le ministère des autres hommes offensés et vindicatifs, ou dans la seconde vie selon les règles de sa justice.
§ 116Dieu récompense les bienfaits de chaque homme, ou dès cette première vie selon les règles de sa providence et par le ministère des autres hommes reconnaissants, ou dans la seconde vie selon les règles de sa bonté.
§ 117Ces deux maximes sont certaines et faciles à démontrer à quiconque a assez de raison pour sentir la nécessité de l’existence d’un Être tout puissant infiniment sage, juste et bienfaisant.
§ 118Les régents ne sauraient trop répéter ces deux maximes aux écoliers, et leur en faire voir d’un côté l’observation ordinaire par les expériences des événements anciens et par les expériences des événements journaliers ; et de l’autre, ils ne sauraient trop leur en faire sentir la nécessité dans l’ordre d’une providence sage et juste, surtout par rapport à la seconde vie.
§ 119La même prudence qui conseille d’éviter la grande punition que mérite l’injustice conseille aussi de tâcher d’obtenir la grande récompense que mérite la bienfaisance.
§ 120Il faut de la prudence partout, et par conséquent de la prudence qui regarde non seulement la diminution des maux, et l’augmentation des biens de cette vie, mais encore l’exemption des maux terribles et l’acquisition des biens immenses de la seconde vie.
§ 121L’écolier s’accoutume assez, et d’assez bonne heure, et assez facilement, à avoir pour principe de ses actions son amour-propre et son intérêt particulier ; mais ce qu’il doit retirer d’une bonne éducation c’est de perfectionner cet amour-propre et de le rendre plus éclairé, et par conséquent vertueux et religieux18.
§ 122Sur quoi il est à propos de remarquer que la quatrième habitude, pour connaître la vérité et pour bien raisonner, et la cinquième habitude, pour acquérir des talents, ont toutes deux pour but l’augmentation de notre bonheur et sont aussi deux moyens que la prudence humaine et religieuse de l’écolier emploie pour augmenter son bonheur en cette première vie et pour s’assurer la félicité de la seconde. Car il est évident que plus un homme acquiert de talents utiles aux autres, plus il a de pouvoir d’exercer sa bienfaisance envers ses citoyens, et cela pour obtenir le Paradis et pour plaire davantage à Dieu qui aime le plus ceux qui lui ressemblent le plus par le grand désir de bien faire et par le grand nombre et l’importance des bienfaits.
§ 123Ainsi l’on peut dire que la meilleure éducation des enfants est une pratique perpétuelle que leur conseillera leur amour-propre, vertueux et religieux, c’est-à-dire une pratique de la prudence la plus sublime dans la crainte de déplaire à Dieu et dans le désir de lui plaire, et que les quatre habitudes que je vais expliquer, ne sont que les quatre principaux moyens pour arriver à cette sublime prudence des enfants de Dieu ; et telles sont les habitudes que l’on doit prendre dans une sainte et sublime éducation.
CHAPITRE IX
EXPLICATION DU SECOND MOYEN
HABITUDE À LA JUSTICE CHRÉTIENNE
§ 124Il faut faire souvent remarquer aux enfants que les hommes qui ont une plus grande habitude à observer la justice n’offensent personne, sont moins offensés, et sont par conséquent moins malheureux que les autres, au lieu que, communément, les plus injustes, les méchants se font beaucoup d’ennemis et sont les plus malheureux. Cela se fera sentir par les comparaisons entre l’écolier patient et juste, et entre l’écolier impatient et injuste, et leur faisant remarquer que la plupart des malheurs qui arrivent à l’injuste sont causés par son injustice, ainsi presque tous les exemples de malheurs deviennent des exemples précieux et des expériences importantes.
§ 125Quand le régent, quand le précepteur, ne trouvera point dans sa classe d’exemples de malheurs causés par l’injustice, il en empruntera des autres classes. Mais pour faire des impressions plus profondes, il faut aux hommes, et surtout aux enfants, qu’ils soient aidés par les sens ; il faut qu’ils connaissent, il faut qu’ils voient les malheurs et les malheureux, et s’il se peut, dans leur affliction. C’est ce qui nous est présenté par nos sens qui fait le plus d’impression sur nous.
§ 126Il faut souvent faire remarquer à l’écolier qu’il a deux moyens pour connaître si ce qu’il a dit, si ce qu’il a fait, est injuste. Le premier, c’est lorsque quelqu’un s’en plaint et s’en trouve offensé, le second, c’est se demander à soi-même : Voudrais-je qu’un autre en fît, ou en dît autant contre moi ?
§ 127Il faut donc que sur chaque plainte que le régent reçoit, il commence par faire convenir l’offenseur, devant six ou sept de ses pareils, qu’il a effectivement tort, qu’il a commis une injustice, qu’il serait fâché qu’un autre en usât ainsi à son égard et qu’il doit réparer le chagrin qu’il a causé.
§ 128Alors c’est à l’offensé à user de générosité et à demander que l’offenseur ne soit point puni, et à le tenir quitte de toute réparation. Il est à propos de faire remarquer à l’offensé qu’il est de son intérêt de pardonner aux autres leurs fautes, afin qu’en récompense ils lui pardonnent un jour les siennes, et c’est même un conseil de prudence.
§ 129Mais à dire la vérité, tout pardon est quelque chose de plus que la justice : c’est une véritable bienfaisance ; car enfin c’est faire un bien, un plaisir, que l’on ne doit pas : nous allons en parler plus au long dans l’article suivant.
§ 130Ne pas s’acquitter de ce que l’on doit à ses maîtres, à ses parents, à ses supérieurs, à ses camarades, à ses pareils, à ses inférieurs et à tous les autres hommes, c’est faire des injustices.
§ 131Il faut pour l’instruction de l’écolier lui faire lire une liste détaillée de chacun de ses devoirs exposés avec ordre et marquer les cas les plus importants, pour leur apprendre à distinguer la différente grandeur des différentes injustices19. Voilà ce qui doit faire une grande partie de leurs leçons et de leurs répétitions journalières.
§ 132Il faut que le régent accompagne toujours les préceptes et les corrections de deux motifs :1° la punition temporelle, qui est la suite naturelle de l’injustice : haine, mépris, mauvaise réputation ; 2° la punition éternelle et certaine, si on ne répare pas les injustices, et si en compensation on ne pratique pas souvent la bienfaisance.
§ 133Les préceptes, les conseils, les corrections auront d’autant plus de force que les enfants sentiront qu’il s’agit de leur propre malheur et leur propre bonheur, et qu’ils verront que les méchants et les injustes sont ordinairement ou haïs ou méprisés dès cette vie, et qu’il est encore de la justice divine qu’ils soient punis dans l’autre, lorsque le nombre et la grandeur de leurs bienfaits ne surpassent pas à la mort le nombre et la grandeur de leurs injustices, et que le mal emporte le bien dans la balance du juge souverainement juste.
§ 134Il est vrai que ces moyens pour procurer aux écoliers une forte habitude à la justice, par les différents exercices et par les différentes réflexions qu’on leur fera faire tous les jours, demandent de la part du régent et des précepteurs beaucoup de peines, d’attention à les voir jouer, manger, étudier ensemble, à s’informer de leurs disputes, de leurs démêlés et à leur répéter incessamment la même règle, et surtout les mêmes motifs sous différentes manières, sous différents exemples ; car d’un côté, sans de fréquentes répétitions, il ne faut point espérer de fortes habitudes, et d’un autre côté, il faut de la diversité dans les manières, dans les exemples, dans les réflexions pour empêcher que les écoliers ne s’aperçoivent des répétitions.
§ 135C’est par un nombre presque innombrable de coups de marteau qu’un orfèvre vient à bout de bien faire un vase d’argent, mais il a la consolation de voir au bout d’une heure, au bout d’un jour un effet visible de tous ses coups de marteau, au lieu que le précepteur n’a pas cette consolation ; cela me fait penser qu’il est difficile qu’il y ait pour lui un ressort, un motif suffisant pour se donner toutes ces peines, si ce n’est la considération qu’il sera d’autant plus récompensé dans la vie future, qu’il aura formé un plus grand nombre d’hommes justes et bienfaisants, et par conséquent, procuré un plus grand nombre de bonnes œuvres sans en recevoir presque aucune récompense en ce monde. Voilà pourquoi je préfère pour régents ceux qui ont plus de religion, et pour l’ordinaire, ce sont les religieux liés par les vœux de l’obéissance qui ont plus de religion que les autres20 ; mais je crois qu’il faut encore imaginer des récompenses de distinction et d’agrément dans cette vie même pour les religieux mêmes [sic] qui réussissent le mieux dans leurs emplois.
CHAPITRE X
EXPLICATION DU TROISIÈME MOYEN
HABITUDE À LA BIENFAISANCE CHRÉTIENNE
§ 136On ne se plaint point de l’homme juste, il ne fait aucun tort, il rend tout ce qu’il doit à tout le monde, il s’acquitte de tous ses devoirs, mais on le loue du bienfaisant, on le trouve digne de récompense. Et la première récompense, c’est la louange ; il donne du sien qu’il ne doit pas, il fait plus qu’il ne doit, il va au delà de ses devoirs. Aussi la bienfaisance, si petite qu’elle soit, est[-elle] une vertu bien plus digne de louanges que n’est la tempérance et la justice.
§ 137Il y a plusieurs manières d’exercer la bienfaisance : souffrir des injustices, des injures sans se plaindre, pardonner les injures après qu’on s’en est plaint, faire de petits présents selon son pouvoir, la manière de les faire, les politesses, les prévenances, les petits soins, les petites attentions à faire plaisir, les marques singulières d’estime, d’affection, de respect au-delà de ce qui est dû, les bons offices, les éloges fondés, les aumônes, les services à ses pareils, à ses inférieurs, mais surtout la patience et le pardon.
§ 138De là il suit que pour devenir plus en état de procurer plus de bienfaits à ses parents, à ses amis, à sa patrie, il est à propos d’acquérir plus de talents, chacun dans son emploi ; il est à propos d’acquérir plus de revenu, plus de crédit par ses soins et par son travail.
§ 139Il faut que les régents fassent des listes de toutes les sortes de bienfaisances dont un écolier peut faire des exercices journaliers.
§ 140La patience que l’on a sans se plaindre d’une offense que l’on reçoit est bien plus louable que le pardon que l’on accorde de l’offense après que l’on s’en est plaint.
§ 141Ainsi l’habitude à la patience est de toutes les parties de la bienfaisance la plus importante pour l’augmentation de son propre bonheur et du bonheur des autres. C’est la vertu dont il est plus facile aux écoliers de trouver l’occasion de faire tous les jours différents actes, et par conséquent, dont ils peuvent plus facilement acquérir une forte habitude, et c’est aussi l’habitude qui me paraît beaucoup plus précieuse que toutes les autres, que l’on peut acquérir dans la meilleure éducation.
§ 142La patience est d’autant plus louable que l’injure est plus grande ; et l’offense est d’autant plus grande que l’offensé se l’est moins attirée ; ainsi le pardon de l’injure est un bienfait d’autant plus grand qu’il lui serait plus facile de se plaindre de l’injure et d’en obtenir une vengeance proportionnée.
§ 143Les plus grands hommes sont les plus patients.
§ 144Les hommes du meilleur commerce sont les plus patients.
§ 145Les plus patients dans le commerce sont les plus heureux.
§ 146Toutes ces propositions sont faciles à prouver par les expériences journalières et par l’histoire, qui ne devrait être qu’un journal des vices punis et des vertus récompensées ; et, à dire le vrai, l’histoire doit être intéressante et agréablement écrite, mais pour être plus utile, elle ne devrait être que le récit des expériences passées, fait principalement pour rendre les lecteurs futurs plus prudents et plus vertueux, et par conséquent plus heureux21.
§ 147L’histoire particulière ne devrait être qu’un recueil agréable d’observations de morale22, fait à peu près pour perfectionner la santé de l’âme, dans le même dessein que l’on fait des recueils d’expériences et d’observations de chimie, de médecine, de chirurgie pour faire faire des progrès dans les méthodes qui servent à conserver et à réparer la santé du corps.
§ 148L’histoire générale des États devrait être une collection d’expériences faites pour montrer les règlements qui ont bien ou mal réussi, et les raisons de leur bon ou mauvais succès pour perfectionner la raison de ceux qui doivent avoir part un jour au gouvernement de l’État ; mais ces collections doivent être agréables à lire23.
§ 149Il y a une sorte de patience qui est de s’accoutumer à la peine que l’on ressent dans le travail et dans l’application et cela, parce que, à intelligence égale, l’écolier le plus patient, le plus laborieux, le plus constant dans le travail devient bientôt supérieur et se distingue bientôt entre ses pareils par ses talents.
§ 150Les plus impatients dans le travail sont les moins propres à se distinguer par leurs talents.
§ 151La plus grande habitude à ces deux sortes de patience, c’est, à mon avis, le sublime de l’excellente éducation.
§ 152C’est particulièrement pour la patience sans plainte qu’il faut établir des prix chaque mois, et les plus grands prix d’honneur à la pluralité des voix des pareils.
§ 153Quels hommes que les Lacédémoniens du siècle de Léonidas en comparaison des Athéniens et des autres Grecs ! Et cependant quels hommes que les Athéniens mêmes en comparaison des Perses de ce siècle-là ! Or toute la supériorité des Lacédémoniens sur les Athéniens venait de leur supériorité de patience ; et où l’avaient-ils acquise, cette patience ? C’était dans leurs collèges ; c’était à qui serait le plus patient : témoin ce jeune écolier qui se laissa manger une partie du ventre par un petit renard sans crier dans une occasion où il crut de son devoir et de son honneur de cacher le renard et de ne pas faire de bruit24.
§ 154Outre ces prix, qui marquent aux enfants l’état que l’on fait ou d’un talent ou d’une vertu, il faut toujours joindre l’espérance et la prédiction que cet enfant qui remporte le prix sera un jour à telle place dans le monde et remplacera tel homme d’une si grande vertu et d’un si grand crédit, qu’il remplacera un tel ministre, un tel saint sur la Terre ; car il faut citer l’homme vertueux quand il y en a en place, et il y en a quelquefois dans les États même mal policés ; sinon il faut prendre des modèles chez les Anciens, chez les morts : Solon, Épaminondas, Socrate, Aristide chez les Grecs, et Scipion, Caton, Agricola, Trajan, etc., chez les Romains, et parmi nous Saint-Louis, du Guesclin, Bayard, le chancelier de l’Hospital, Achille de Harlay, Descartes, Turenne, Lamoignon, Catinat, Vauban25. Il faut encourager les jeunes gens en leur disant qu’ils obtiendront comme eux une vie délicieuse et éternelle.
§ 155En fait de promesses, de récompenses et de motifs, il ne faut jamais omettre ce qu’il y a d’immortel en nous ; et depuis que la raison plus éclairée nous a découvert que nous étions des êtres immortels et qu’il y avait un Être juste, bienfaisant, tout puissant, ce serait une grande folie de ne pas mettre en œuvre, dans toutes les occasions, ces vérités si précieuses, les plus importantes de la vie, et de ne pas faire tout l’usage possible de ces merveilleuses découvertes. Il me semble qu’il nous serait désormais honteux de vivre comme si nous n’étions que matière, comme si nous n’étions qu’une machine, comme si toute notre personne devait s’anéantir et comme si nous n’avions pas une fortune immense à espérer de l’Être infiniment bienfaisant, dont nous tenons déjà l’indestructibilité de notre âme et la durée infinie de ses connaissances, de ses sentiments, c’est-à-dire l’immortalité de ce moi, qui connaît, qui sent, qui raisonne, qui espère, et qui est si différent d’une pierre, d’un arbre, d’un huître, d’un chien, etc.26.
§ 156Il est bon de faire estimer aux enfants les récompenses temporelles, mais il faut les accoutumer à estimer incomparablement davantage les récompenses éternelles et leur inspirer de la religion de plus en plus, et tantôt la religion pleine de crainte pour engager les tempéraments durs et sensuels à l’observation de la justice et à ne point faire de mal, tantôt la religion pleine d’espérance pour engager les tempéraments plus modérés à faire des actions de bienfaisance chrétienne.
§ 157Cela sera facile si on leur fait des peintures de plaisirs à leur portée plus grands que ceux qu’ils connaissent, et qu’on leur dise, après ces peintures, que ceux qu’ils auront seront encore dix fois, cent fois, mille fois plus grands, et que tous ces grands hommes, qu’on leur cite souvent, jouissent actuellement des plus grandes joies pour avoir été les plus grands bienfaiteurs envers les hommes en général, et envers leurs compatriotes en particulier, et envers le plus grand nombre de familles de ces compatriotes.
§ 158Il faut leur répéter tous les jours et plusieurs fois par jour que ces joies et ces plaisirs renaissent et augmentent tous les jours, et qu’ils n’auront aucune fin, que cent millions d’années ne font pas une heure, une minute, une seconde, un clin d’œil de l’éternité ; voilà la meilleure manière d’augmenter tous les jours en eux ce qu’il y a de plus important dans la religion et de les accoutumer à ne séparer jamais l’idée de la bienfaisance de l’idée du Paradis.
§ 159Il faut leur faire remarquer souvent que les plus grands saints qui ont le plus grand degré de bonheur en Paradis sont ceux qui, par leurs ouvrages, par leurs peines et par leurs travaux, ont procuré au plus grand nombre de familles de plus grands bienfaits, tant pour cette vie que pour la vie future, que la plus sûre manière de plaire à l’Être parfait et de lui plaire beaucoup, c’est de l’imiter en ce qui est en notre pouvoir, que nous ne saurions mieux l’imiter qu’en imitant sa bienfaisance envers le plus grand nombre d’hommes, et que par conséquent le moyen le plus sûr pour obtenir le Paradis, c’est d’être bienfaisant envers les hommes par le désir de lui plaire. Voilà le capital27 de la bonne religion et le meilleur usage que l’on en puisse faire.
§ 160Tels sont les ressorts que le régent doit tous les jours fortifier par des exercices continuels dans les âmes de ses écoliers ; c’est ainsi qu’ils acquerront l’habitude à la patience et aux autres parties de la bienfaisance de leur état ; c’est ainsi qu’ils s’accoutumeront à n’agir hors du collège que par les deux genres de motifs et de ressorts, craintes et espérances, qui les auront fait agir dans le collège même ; c’est ainsi qu’ils acquerront l’habitude de connaître les différentes sortes et les différents degrés d’injustices et de bienfaisances ; c’est ainsi qu’ils acquerront l’habitude de n’être point injustes tant par la crainte de la honte et de la mauvaise réputation que par la crainte de déplaire à Dieu et d’être par conséquent condamnés à l’Enfer.
§ 161C’est ainsi qu’ils acquerront l’habitude à la patience et aux autres parties de la bienfaisance, tant par le désir de jouir dès cette vie du plaisir de la distinction la plus précieuse que par le désir de plaire à l’Être souverainement bienfaisant, et par conséquent d’être reçus dans le Paradis.
§ 162C’est ainsi qu’ils seront portés comme naturellement à éviter les injustices et à faire, pour plaire à Dieu, tout ce qui peut le plus servir à augmenter leur propre bonheur et le bonheur de leurs parents et de leurs autres concitoyens, ce qui est le but le plus sage et en même temps le plus vertueux et le plus saint qu’ils puissent jamais se proposer.
CHAPITRE XI
EXPLICATION DU QUATRIÈME MOYEN
HABITUDE AU DISCERNEMENT DE LA VÉRITÉ
§ 163Ce n’est pas assez d’avoir donné à l’écolier l’habitude à suspendre sa résolution jusqu’après l’examen du bon et du mauvais des partis opposés lorsqu’il est question d’agir ; ce n’est pas assez de lui avoir donné des habitudes propres à diriger les sentiments de son cœur, c’est-à-dire ses désirs et ses craintes, à proportionner la grandeur de ses craintes à la grandeur des maux redoutés, tant pour éviter de faire des injustices que pour être porté à faire des actions de bienfaisance ; il faut encore lui donner l’habitude à la suspension, pour ne point décider si telle proposition est vraie ou fausse ou douteuse avant d’avoir examiné si elle a la même évidence28 des propositions qui sont évidentes pour tout le monde. Il faut lui donner l’habitude à examiner et à suspendre son jugement avant que de juger, avant que d’affirmer, avant que de nier, et cela de peur de prendre imprudemment l’erreur pour la vérité. Ainsi l’examen avant que de juger est encore une partie de la prudence.
§ 164Il faut donc faire acquérir à l’écolier des habitudes propres à diriger les opérations de son esprit pour acquérir de grands talents utiles à lui-même, à sa famille et à sa patrie ; il faut par conséquent lui faire acquérir l’habitude à raisonner juste et à se connaître non seulement en propositions évidentes de différentes natures, mais encore en raisonnements justes et en conséquences justes ; il faut lui enseigner à distinguer les preuves solides des preuves frivoles et apparentes, à distinguer dans les preuves les différents degrés du vraisemblable ; c’est qu’il faut qu’il fasse usage tous les jours dans le monde, et presque à chaque heure, de la justesse du raisonnement, soit dans la conversation, soit dans la lecture, soit dans les affaires ; il faut qu’il sépare à tout moment le vrai du faux, et ce qui est démontré de ce qui ne l’est pas encore et qui reste douteux pour lui.
§ 165Il faut encore qu’il ait contracté l’habitude de démontrer, de prouver avec clarté aux autres, soit en parlant soit en écrivant, ce qu’il s’est démontré à lui-même ou dans la lecture ou dans la méditation, ce qui est une habitude à une sorte d’éloquence. Il faut lui enseigner à narrer par écrit avec justesse, avec précision, avec grâce, ce qu’il a ouï, ce qu’il a vu, ce qu’il a lu. Il faut qu’il apprenne à écrire ses preuves et à les arranger ; il faut qu’il écrive ses récits dans sa langue maternelle : ce sont deux espèces de composition où il faut l’accoutumer en lui faisant remarquer les fautes, ou contre l’ordre, ou contre la justesse.
§ 166Il y a une différence infinie entre un esprit qui raisonne toujours juste et un autre qui raisonne souvent de travers. Or si les régents, dans chaque classe, et les précepteurs, dans chaque chambre, prennent soin de montrer souvent des raisonnements justes et des raisonnements faux, l’esprit de l’enfant s’accoutumera facilement à discerner les raisonnements faux et inconséquents des raisonnements vrais et conséquents. Il n’est question que de deux choses : proportionner les exemples à la portée des esprits, selon leur âge, et multiplier les exemples sur des objets différents.
§ 167Mais à dire la vérité, ce qu’il y a de plus important à observer dans ces exemples de faux raisonnements, c’est de prendre ceux qui mènent à des erreurs de pratique et à des pratiques injustes contraires à l’augmentation du bonheur de la société.
CHAPITRE XII
EXPLICATION DU CINQUIÈME MOYEN
HABITUDE DE LA MÉMOIRE POUR RETENIR LES FAITS, LES DÉMONSTRATIONS, DES ARTS ET DES SCIENCES
§ 168La mémoire utilement exercée est une bonne habitude qui sert infiniment à acquérir des talents, et les talents servent beaucoup à augmenter notre propre bonheur et le bonheur des autres.
§ 169Les enfants apprennent facilement des faits curieux et utiles, mais ils les oublient encore plus facilement quand on ne leur fait pas répéter souvent et longtemps ce qu’ils ont appris, et particulièrement ce qui n’a point passé par leurs sens. C’est la nature des hommes, et surtout des enfants.
§ 170De là il est aisé de conclure :1° qu’entre les choses que l’on peut enseigner aux enfants, il faut choisir les plus utiles et celles dont ils peuvent faire le plus d’usage le reste de leur vie, parce qu’ils les oublient s’ils n’en font un grand usage ; et alors c’est autant de temps perdu : faire des vers grecs, des vers latins, temps perdu pour presque tous les écoliers.
§ 1712° De là il suit qu’il faut leur apprendre particulièrement les commencements des arts et des sciences dont ils doivent faire plus d’usage dans le cours de leur vie.
§ 1723° De là il suit qu’il faut répéter, mais en abrégé, dans la classe supérieure, ce que l’on a appris plus au long dans la classe inférieure.
§ 1734° De là il suit qu’il faut apprendre un peu de tous les arts et de toutes les sciences dans chaque classe.
§ 1745° De là il suit qu’il faut lier le plus qu’il est possible les faits, les maximes, les démonstrations, les arts, les sciences qu’on leur enseigne les uns aux autres, afin que la chose rappelée en rappelle d’autres, qui y ont été liées.
§ 175Par exemple, il faut lier autant que l’on peut les faits de chronologie, d’histoire, de géographie ; il faut lier la géométrie à la mécanique, la mécanique à la physique, la physique à la médecine, à la chimie, à l’anatomie ; il faut lier perpétuellement ce qui est nouvellement connu à l’anciennement connu.
§ 176Plus un homme a d’habitude à lier ainsi ses idées, plus il a de facilité à s’en bien servir, plus il rend son esprit solide, ferme, fort, constant, lumineux, propre à démontrer et à éclairer les autres.
§ 1776° Il faut tant qu’on le peut faciliter, fixer et soutenir les idées des enfants par diverses choses sensibles si l’on veut qu’ils retiennent mieux ce qu’ils apprennent. C’est une maxime à laquelle on ne fait pas assez d’attention dans leur éducation ; notre manière d’enseigner est trop abstraite. Je trouve moi-même mes écrits trop abstraits et trop dénués d’exemples sensibles pour le commun des lecteurs. C’est un effet de ma paresse.
§ 1787° Il faut que le régent se fasse une idée juste de la portée de l’esprit d’un enfant, et il faut, s’il est possible, qu’il s’abaisse aux allures, aux idées enfantines de celui qui a le moins d’intelligence de toute sa classe ; il faut qu’il tourne et retourne ce qu’il leur enseigne de diverses façons jusqu’à ce qu’il voie par leurs réponses qu’il n’y a personne qui ne l’entende ; car s’il ne s’est pas fait entendre, c’est un temps perdu, et pour lui et pour ses écoliers qui ne l’ont point entendu.
§ 179Les écoliers n’avancent pas quand ils ne suivent pas le régent et ils n’ont garde de le suivre quand il leur demande de monter, pour ainsi dire, les degrés quatre à quatre. C’est à lui à diviser même chaque degré afin qu’ils le montent avec plus de facilité. Je sais bien que cela n’est pas aisé, mais il est cependant absolument nécessaire pour un prompt et grand succès.
§ 1808° Il y a ici une observation à faire sur l’éducation, c’est que dans les huit premières années depuis huit ans jusqu’à seize, les enfants qui sont destinés à cinq ou six professions différentes ne laissent pas d’avoir besoin de plusieurs connaissances qui sont communes à toutes ces différentes professions.
§ 181Mais comme il y a dans ces huit premières classes un certain nombre d’écoliers destinés à différentes professions, il est à propos que dans un collège complet et universel29 il y ait, s’il se peut, des professeurs particuliers pour chaque profession particulière, qui reçoivent des collèges non complets qui n’ont que les huit premières classes communes tous ceux qui, au sortir de ces huit premières classes, veulent étudier plus particulièrement dans des classes particulières, et durant deux ou trois ans, les matières des professions particulières auxquelles ils sont destinés. Par exemple, pour la profession ecclésiastique, il sera à propos d’enseigner dans les classes particulières quelque chose de la langue grecque et de la langue hébraïque et d’y enseigner encore plus de latin que dans les classes communes.
§ 1829° Les écoliers dans les classes des professions particulières doivent surtout continuer à fortifier tous les jours, par divers exercices, les habitudes à la prudence, à la justice, à la bienfaisance, à l’évidence des propositions et à la justesse du raisonnement. C’est l’objet principal de l’éducation : les talents ne servent de rien et sont même nuisibles à la société s’ils ne sont toujours accompagnés des habitudes vertueuses.
§ 183On peut dire même qu’il est incomparablement plus important pour l’augmentation du bonheur de l’écolier, du bonheur de ses parents, et du bonheur de la société, qu’il ait acquis durant ses dix ans d’éducation les habitudes nécessaires pour devenir fils, frère, mari, maître, supérieur, inférieur, voisin, citoyen juste et bienfaisant, qu’il n’est important qu’il ait acquis beaucoup de connaissances et de talents au-dessus de ses pareils. C’est que les connaissances et les talents eux-mêmes ne sont désirables, non plus que les grands revenus et le grand pouvoir, qu’à proportion du bon usage que l’on en fait pour augmenter son propre bonheur et le bonheur des autres ; et il n’arrive que trop souvent que le mauvais usage de ces grands talents, de ces grands revenus, de ce grand pouvoir dans les injustes, sert à augmenter leur propre malheur et le malheur des parents et des citoyens ; et c’est ce qui montre combien les habitudes à la justice et à la bienfaisance sont plus importantes aux hommes que toutes les autres habitudes.
CHAPITRE XIII
ÉDUCATION DOMESTIQUE
§ 184Il est évident que le précepteur ou le gouverneur d’un enfant doit avoir dans l’éducation domestique le même but et employer autant qu’il pourra les mêmes moyens généraux que nous venons d’expliquer pour l’éducation publique des collèges ; mais, à dire le vrai, il s’en faut beaucoup que l’éducation domestique ait tous les avantages de l’éducation publique30.
§ 1851° Ordinairement, le précepteur ou le gouverneur, quoique habile, arrive tout neuf à son métier, il n’a nulle expérience des enfants, il n’a point vécu avec des précepteurs anciens qui pourraient le guider, il n’a pu par son expérience se faire une idée assez juste ni de la portée de leur esprit, ni des degrés de leurs passions ; il n’a nulle expérience des différentes méthodes les plus commodes et les plus efficaces pour les encourager et pour les intimider lorsqu’il le faut.
§ 186On trouve au contraire dans les collèges des hommes expérimentés dans tout ce qui regarde les enfants, qui ont une idée bien plus juste de l’ignorance de leurs disciples, de leurs illusions, de leurs différentes passions ; ils ont déjà fait l’essai durant plusieurs années des différentes méthodes les plus propres à corriger les enfants de leurs défauts et les anciens précepteurs du collège servent de guides aux nouveaux.
§ 1872° Par les jeux du volant, du ballon et autres exercices, les enfants ont dans les collèges plus de faculté pour y conserver leur santé que dans l’éducation domestique où il y a moins de facilité, où il n’y a ni camarades, ni émulation suffisante à qui jouera le mieux ; il n’y a pas non plus l’exemple d’obéissance pour faire cesser ces jeux à point nommé.
§ 1883° Les médecins des collèges, soit religieux, soit séculiers, ayant plus d’expérience des enfants, savent mieux les gouverner dans leurs maladies que les médecins ordinaires des hommes faits, ce qui n’est pas un médiocre avantage.
§ 1894° Dans l’éducation publique, le désir de se distinguer en bien entre pareils est un très puissant motif pour exciter les enfants à la modération, à l’obéissance, à l’application, à la patience. Or dans l’éducation domestique, il n’y a point de pareils et par conséquent, elle manque du puissant motif de l’émulation ; quatrième avantage de l’éducation des collèges sur l’éducation domestique.
§ 1905° Dans l’éducation publique, la crainte de la honte et du mépris ou de la distinction en mal est une douleur très sensible et un autre puissant ressort pour corriger les enfants et les empêcher de devenir paresseux, désobéissants, mutins, brutaux, impatients, inappliqués, menteurs, etc. Or ce puissant ressort manque visiblement dans l’éducation domestique où il n’y a point de pareils ; cinquième avantage très considérable.
§ 1916° La pratique de la justice entre pareils est une des plus importantes habitudes que l’on puisse prendre dans l’éducation : ne faites point, ne dites point contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît, qu’il dît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place, et qu’il fût à la vôtre, et cela de peur de déplaire à Dieu.
§ 192Cette règle est la plus importante de toutes les règles pour la conduite de la vie. On a tous les jours à la pratiquer entre camarades, entre pareils ; et sans la pratique journalière, point de forte habitude. Or la plus grande partie de cette pratique, et surtout l’exemple des pareils, manque là où manquent les camarades et les pareils ; sixième avantage de l’éducation publique.
§ 1937° La pratique de la politesse, de la prévenance, l’habitude à souffrir avec douceur et avec patience les injures, les offenses, l’habitude à pardonner des offenses, des imprudences, de petites colères de ses pareils, sont des pratiques et des habitudes très importantes par rapport au reste de la vie, si l’on veut obtenir le titre précieux et distinctif de fort honnête homme et d’homme d’un commerce désirable.
§ 194Ces pratiques sont continuelles dans l’éducation des collèges où l’on vit avec un grand nombre de pareils ; ces pratiques ne sont pas si fréquentes dans l’éducation domestique où il n’y a point de pareils et par conséquent ces habitudes à la vertu ne peuvent être que très faibles ; car l’habitude ne se fortifie que par une grande répétition des mêmes actes et des mêmes exemples ; septième désavantage très important dans l’éducation domestique.
§ 1958° Dans l’éducation publique, l’exemple des malheurs et des punitions que s’attirent les enfants imprudents, paresseux, impatients, menteurs, inappliqués, rend les autres camarades plus sages et plus prudents. Ces exemples sensibles augmentent la prudence de l’écolier. Or dans l’éducation domestique où il n’y a point de camarades, il n’y a point d’exemples de punitions et de malheurs arrivés à des camarades par leur imprudence ; huitième désavantage.
§ 1969° Il est impossible de voir son camarade loué, récompensé publiquement pour son obéissance, pour son application, pour sa patience, pour sa générosité sans concevoir un nouveau désir d’obtenir pareille récompense. Or dans l’éducation domestique l’enfant n’a ni le secours des bons exemples de ses camarades, ni le secours de leurs récompenses pour être porté à les imiter ; neuvième désavantage de l’éducation domestique.
§ 19710° Dans l’éducation publique, on voit parmi ses pareils quantité de raisonnements faux qui sont remarqués et tournés en ridicule. La crainte d’être moqué augmente l’attention de l’écolier et cette attention augmente tous les jours la justesse de son esprit et de ses expressions.
§ 198Or dans l’éducation domestique il n’y a point de pareils qui raisonnent mal et dont on se moque. Il y a dans l’éducation publique plus d’occasions de remarquer les raisonnements conséquents et de les distinguer de ceux qui ne le sont pas ; dixième désavantage.
§ 199On ne peut pas empêcher les écoliers de se moquer quelquefois des défauts et des fautes des uns des autres ; et en ce cas la moquerie est une sorte de punition très propre à corriger de la présomption et de la vanité. Cette correction se peut facilement pratiquer et se pratique journellement entre camarades et pareils, elle ne se pratique point là où il n’y a point de pareils ; onzième désavantage.
§ 20011° La contestation, la dispute entre camarades aiguise l’esprit, le rend plus juste, fait faire des efforts pour montrer la vérité, souvent sert à détromper d’opinions fausses et l’on retient mieux ce qui nous a été contesté, ou ce que l’on a appris par la contestation ; ces avantages ne se trouvent point là où il n’y a point de camarades : douzième désavantage.
§ 20112° Ces prix que l’on donne publiquement à la fin de chaque année, dans l’assemblée générale du collège, en présence des étrangers, au son des tambours, des timbales et des trompettes, est une très belle invention et une sorte de triomphe public très bien inventé ; mais il n’a pas été jusqu’à présent aussi bien dirigé qu’il pourrait l’être puisqu’il faudrait un prix pour le plus juste et le plus bienfaisant et que ce prix pour les sentiments du cœur fût le triple des autres prix qui se donnent aux productions de l’esprit ; troisième avantage de l’éducation des collèges.
§ 202Je conviens qu’avec un précepteur habile un enfant dans l’éducation domestique pourra faire plus de progrès du côté de l’esprit et de la mémoire ; mais que lui servira ce progrès s’il est plus fier, plus vain, plus présomptueux, plus impatient, plus querelleur, plus défiant, plus menteur, plus incomplaisant, plus impoli, plus indiscret, plus méprisant, moins sociable qu’il n’eût été s’il eût été élevé au collège où il y a beaucoup de pareils qui s’entrecorrigent, et s’entrepolissent journellement et nécessairement les uns les autres dans leur commerce, à peu près comme des cailloux raboteux se polissent et s’arrondissent dans la mer par leur frottement journalier et réciproque ?
§ 203Je crois que les chambrées ne doivent point être moins nombreuses que de six et plus nombreuses que de huit, compris le préfet ou répétiteur31. Un répétiteur ne suffirait pas à plus grand nombre pour faire les répétitions et pour veiller à entretenir la paix, le silence et surtout l’innocence. D’un autre côté, si le nombre était plus petit, il n’y aurait pas suffisamment de quoi faire naître l’émulation, ni assez d’exemples de punitions et de récompenses.
§ 204De là il serait aisé de démontrer que les enfants des rois et des princes, pour être beaucoup mieux élevés, devraient suivre l’exemple du grand Cyrus qui profita si bien des avantages de l’éducation publique32 ; et peut-être que quelque Salomon, roi pacifique et pacificateur de l’Europe, fera un jour bâtir pour ses enfants et pour les princes de son sang et pour sa principale noblesse un collège dans le voisinage de son palais, pour les faire jouïr jeunes de tous les avantages des exercices publics, en conservant dans son collège le gouverneur et le précepteur et autres officiers choisis de ses enfants ; mais je fais plutôt des vœux que je ne donne de conseils33.
§ 205De ces considérations un homme sensé conclura facilement que l’éducation que l’enfant prend dans les chambres communes de sept à huit écoliers est de beaucoup plus préférable à celle qu’il prendrait à beaucoup plus grands frais dans une chambre particulière.
§ 206Peut-être qu’avec un excellent précepteur, qui est un domestique très rare, l’esprit d’un enfant croîtra un peu davantage au collège dans une chambre particulière34 et avancera plus du côté des talents ; mais il y a sûrement beaucoup plus à perdre pour lui du côté des talents, des mœurs et des habitudes à la vertu, qui sont les plus importantes au bonheur ; car que sert l’esprit, que servent les talents à l’homme impatient, insociable, injuste, menteur, fourbe, escroc, impoli ?
§ 207Il perdrait du côté de l’émulation, du côté de l’habitude à la discipline, à la règle, du côté de l’habitude à la patience, à la politesse, à la véracité, à la discrétion, toutes habitudes que les écoliers prennent dans les chambres communes.
§ 208Il y perdrait du côté des exemples de justice, de douceur et d’autres vertus récompensées par les louanges publiques du préfet commun ; il y perdrait du côté des fautes de paresse, d’opiniâtreté, d’impatience, de colère punies par des blâmes, par des reproches ou par des ridicules publics donnés par le préfet de la chambre commune35.
§ 209L’enfant de la chambre commune s’accoutume plus à la vie dure, à vivre avec égalité, et à ne distinguer ses camarades et à n’en être distingué que par des qualités estimables et aimables, au lieu que l’enfant de la chambre particulière est plus sujet à être gâté par les respects et par les complaisances de ses domestiques ; il a plus ses aises et s’accoutume à la mollesse et à la vanité. En un mot, l’éducation des chambres particulières a une partie des désavantages de l’éducation domestique.
§ 210Ce que l’on pourrait faire en considération d’un prince du sang qui travaillerait dans une chambre commune, ce serait d’y mettre un préfet mieux choisi, un domestique de plus et des camarades choisis parmi les plus vertueux, mais toujours chambre commune pour lui procurer le long du jour le grand avantage d’une émulation perpétuelle.
CHAPITRE XIV
ÉDUCATION DES FILLES
DANS LES COLLÈGES COMME SAINT-CYR, OU DANS LES MONASTÈRES
§ 211Le but de l’éducation des filles est le même que le but de l’éducation des garçons ; les cinq moyens généraux, ou les cinq principales habitudes, sont également propres pour réussir dans l’éducation des filles, il ne s’agit que d’en faire l’application, mais il faut avouer que jusqu’ici ceux qui gouvernent les États n’ont pas imaginé combien les collèges des filles étaient nécessaires et combien leur bonne éducation importe à la grande augmentation du bonheur de la société.
§ 212Nous les négligeons dans notre police comme si elles ne devaient pas faire la moitié des familles, comme si une mère de famille qui, par sa bonne éducation, est devenue prudente, douce, patiente, laborieuse, intelligente, gracieuse, économe, modeste, juste, bienfaisante, occupée des soins de la première éducation de ses enfants, et de la règle de son domestique, ne contribuait pas incomparablement davantage à l’augmentation du bonheur de sa famille qu’une autre qui, à cause de sa mauvaise éducation, devient vaine, fière, impatiente, oisive, joueuse, dépensière, d’une humeur aigre, dissipée, incomplaisante et uniquement occupée de ses amusements.
§ 213Il est donc plus à propos que chaque État donne plus d’attention que par le passé à l’éducation des filles ; il nous manque bien des choses pour faire de bons collèges de filles.
§ 214Il serait à souhaiter qu’il n’y eût de couvents de filles et de couvents d’hommes que ceux qui par leur institution sont les plus utiles au prochain36 sur les deux principaux articles : 1° les uns pour administrer les hôpitaux, 2° les autres pour administrer les collèges.
§ 215En général, quand l’éducation des garçons sera bien rectifiée, il sera aisé d’en comprendre beaucoup de choses pour rectifier celle des filles.
§ 216Ces personnes bien élevées de l’un et l’autre sexe se trouveront à la tête de toutes les familles un peu considérables de l’État, soit dans les campagnes, soit dans les villes, soit dans la ville capitale, soit à la Cour. Or ce seront ces chefs de familles, qui auront passé leur première jeunesse dans les collèges, qui, par leurs exemples et par leurs discours, instruiront sans y penser leurs domestiques qui deviendront eux-mêmes pères et mères de familles, parmi le peuple, et qui donneront ensuite la première éducation à leurs enfants.
§ 217C’est ainsi que la lumière et la raison passeront, quoique lentement, mais incessamment, de familles riches au bas peuple qui n’a pas les moyens d’aller chercher cette augmentation de raison dans les collèges. Ainsi la raison du peuple croîtra plus promptement à mesure que la raison de la jeunesse riche se perfectionnera dans les collèges et dans les couvents ; le peuple aura ainsi dans un grand royaume cinq ou six cent mille chefs de familles bien élevés dont il apprendra que, pour éviter les malheurs et pour obtenir les biens tant de la vie présente que de la vie future, il ne s’agit que d’imiter Dieu dans sa bienfaisance.
§ 218Si le fameux collège de Saint-Cyr37 était perfectionné, il est évident qu’il serait de l’utilité publique qu’on y reçût des externes riches, d’abord en petit nombre jusqu’à ce que l’on eût donné ordre à l’augmentation des logements, des meubles, et du nombre des régentes des nouvelles classes, des gouvernantes des chambres. On prendrait ensuite un plus grand nombre d’externes, et peut-être qu’un jour ce serait un collège de cinq cents filles, et que les princesses accompagnées de leurs gouvernantes y seraient beaucoup mieux élevées que partout ailleurs par les raisons que j’ai dites en faveur de l’éducation des collèges contre l’éducation domestique38.
§ 219Ce serait un grand avantage pour un grand royaume que de posséder un pareil modèle d’éducation. Je ne désespère pas de faire un mémoire exprès pour montrer d’un côté combien une meilleure éducation de femmes augmenterait le bonheur de la société, et de l’autre, pour donner quelques moyens de réussir à cette éducation39. Mais dans la crainte où je suis de n’avoir pas le loisir d’exécuter mon dessein, il m’a paru qu’il valait mieux en dire ici quelque chose que de n’en rien dire du tout.
CHAPITRE XV
CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
§ 220Jusqu’ici je n’ai fait proprement que montrer le but où nous devions tendre dans l’éducation des garçons et des filles ; je n’ai fait qu’exposer et expliquer aux ministres d’État et aux administrateurs des collèges les cinq moyens généraux, ou les cinq habitudes les plus propres pour arriver à ce but. J’ai regardé comme une chose capitale de donner à chacun de ceux qui auront, à l’avenir, une sorte d’inspection sur l’éducation de la jeunesse cinq règles avec lesquelles ils puissent juger avec sûreté s’ils vont au but par la ligne la plus droite, ou s’ils s’en écartent en donnant plus d’heures à fortifier les habitudes les moins importantes, au lieu de les employer à fortifier les habitudes les plus importantes.
§ 221Jusqu’ici je n’ai prétendu démontrer autre chose sinon que, si le gouvernement de notre nation regardait comme une affaire de la plus grande importance le soin de mieux faire élever les enfants dans les collèges et dans les couvents qu’ils n’y sont élevés, ils deviendraient en peu de temps, en hommes et en femmes, les modèles des autres nations de l’Europe et par conséquent du reste de la Terre, tant pour l’acquisition au plus haut degré de beaux sentiments de cœur que pour l’acquisition au plus haut degré des belles qualités d’esprit.
§ 222Ces observations générales et spéculatives devaient précéder les observations moins générales et de pratique qui doivent composer la seconde partie.
SECONDE PARTIE
OBSERVATIONS MOINS GÉNÉRALES ET DE PRATIQUE
OBSERVATION I
NÉCESSITÉ D’UN BUREAU POUR L’ÉDUCATION
§ 223Il faut un bureau perpétuel pour diriger perpétuellement l’éducation de la jeunesse sous la direction du ministre qui aura dans son département la police générale de l’État40.
§ 2241° L’établissement de ce bureau est un moyen général pour perfectionner l’éducation, et il est général parce qu’il renferme tous les autres moyens particuliers qui sont et qui seront proposés dans chaque règne.
§ 2252° Les régents qui auront plusieurs années d’expérience, et qui se seront distingués dans leur profession, pourront donner à examiner au principal officier du collège leurs observations pour perfectionner la pratique de l’éducation et les principaux officiers donneront à examiner au bureau celles de ces observations qu’ils approuveront.
§ 226Mais il est visible qu’il faut un bureau, un conseil, qui soit le centre de ces observations, et qui ait le pouvoir de les rectifier et ensuite de les autoriser par des statuts, afin de perfectionner tous les jours cette partie de notre police et de faire observer autant qu’il sera possible l’uniformité dans tous les collèges du royaume pour les pratiques qui auront été démontrées comme les meilleures41.
§ 227Cette matière est si importante, pour la félicité des hommes en général et de chaque nation en particulier, que je crois que les membres de ce conseil, qui seront choisis par scrutin42 au nombre de dix ou douze, ne doivent guère, surtout dans les commencements, avoir d’autres affaires à régler ; ils seront les premières années assez occupés à former et à rectifier les statuts, à faire perfectionner tous les ans les livres de chaque classe, à augmenter les fonds de collèges, à soutenir ceux qui demanderont la nouvelle méthode et à faire récompenser ceux qui travailleront le plus utilement à ce grand établissement.
OBSERVATION II
RÉPÉTITIONS JOURNALIÈRES POUR FACILITER LES CINQ HABITUDES
§ 228Il est à propos que le régent ne passe point de jour, s’il est possible, sans faire pratiquer à quelques-uns de ses écoliers en présence des autres quelques actes des quatre premières habitudes, ou du moins qu’il ne leur fasse faire quelques réflexions et quelques observations sur chacune d’elles.
§ 229Si je recommande tant ces quatre premières habitudes qui concernent la mémoire, les langues, les arts et les sciences, c’est qu’à l’égard de la cinquième, nos régents en ont fait jusqu’ici le capital43 de l’éducation ; ainsi ils n’ont garde de l’oublier.
§ 230La répétition des actes et des réflexions forme peu à peu l’habitude et ces répétitions, quand elles sont fréquentes, diversifiées, accompagnées de choses qui tombent sous les sens, et lorsqu’elles durent plusieurs années, forment peu à peu des habitudes qui passent insensiblement en nature.
§ 231Si nous voulions examiner ce qui cause en nous ces penchants que nous appelons naturels, ces aversions que nous appelons naturelles, nous verrions qu’elles influent extrêmement sur notre conduite et qu’elles ne sont fortes qu’à proportion de la répétition des actes.
§ 232Notre éducation s’est tournée malheureusement presque tout entière à l’exercice de notre mémoire vers l’accroissement de la connaissance des langues, des arts et des sciences, sans songer44 que la vertu est incomparablement plus importante pour le propre bonheur du vertueux et pour le bonheur de ses concitoyens. Il est vrai qu’il faut plus d’esprit dans les régents pour bien exercer le cœur sur les différentes vertus que pour bien exercer l’esprit sur les différentes connaissances ; mais ils pourront en venir à bout tantôt par des histoires où l’on peindra avec force les actions vertueuses et avec horreur les actions méchantes et injustes ; tantôt par des fictions où l’on représentera, par des espèces de scènes, certains traits d’histoire ; tantôt en faisant exercer la patience, la justice, la générosité des écoliers, et en donnant des louanges publiques à ceux qui ont mieux fait que les autres et en blâmant publiquement les turbulents, les menteurs, les brutaux.
§ 233Il faut les exercer particulièrement sur la première règle de l’équité naturelle : ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez pas qu’il fît contre vous, supposé que vous fussiez à sa place, et qu’il fît à la vôtre, et cela de peur de déplaire à Dieu.
§ 234Il faut que le régent, qui a reçu des plaintes, apprenne à l’offensé qu’il valait mieux souffrir sans se plaindre, et cependant qu’il reprenne l’offenseur et, quand l’offense est considérable, qu’il la fasse juger par sept de leurs camarades en sa présence et conformément à cette première règle.
§ 235Cette leçon est toute des plus importantes dans l’usage ; ainsi l’on ne saurait trop la répéter et la faire trop souvent pratiquer dans l’enfance et dans la première jeunesse.
§ 236Il faut inventer surtout les récompenses honorables pour honorer et louer les actions de vertus les plus difficiles et les plus utiles aux autres, telles que sont les actions de patience dans les injures.
§ 237Il faut faire remarquer en toutes manières aux enfants que ceux qui excellent dans la justice et dans la bienfaisance sont encore plus dignes de louanges que ceux qui excellent en mémoire et en intelligence. Ainsi il faut donner les places de la classe par rapport à la vertu ; il faut que ces places durent au moins trois quarts plus que celles qui se donnent à la gloire qui naît de la supériorité d’intelligence.
§ 238Les défauts les plus communs, ce sont les impatiences, les injures, les menteries, les médisances, les petites calomnies ; ces défauts ne sauraient être trop exactement remarqués dans leur naissance et trop fortement réprimés par les maîtres ; et ces leçons qui regardent la conduite des uns à l’égard des autres sont incomparablement plus importantes que des leçons qui regardent les langues, les sciences et les arts ; et à dire le vrai, quel plaisir me fait à moi l’écolier supérieur en mémoire ou en intelligence ? Mais je n’en dirai pas de même de l’écolier mon camarade supérieur en douceur, en politesse, en complaisance, en libéralité, en patience ; ces vertus dans mon camarade me font grand plaisir le long des mois, le long des années.
§ 239Les enfants ne retiennent les faits des langues, des arts et des sciences qu’à force de répétitions faites en différentes manières et en différents temps. Ainsi il faut leur faire répéter en abrégé en un jour ce qu’ils ont appris en une semaine ; il faut qu’ils répètent en un autre jour mais plus en abrégé, et quelquefois par questions et réponses, le capital45 de ce qu’ils ont appris en quatre semaines.
§ 240Il faut surtout que les choses nouvelles qu’ils apprennent tiennent autant qu’il est possible à celles qu’ils ont anciennement apprises, afin qu’ils aient occasion de s’en renouveler la mémoire.
§ 241Il faut que le même qui interroge en public soit lui-même interrogé par le répondant, et que la dispute les réveille et imprime les choses plus profondément dans la mémoire.
§ 242Comme il faut, dès la plus basse classe, donner les premières idées de toutes les connaissances, il arrivera souvent qu’en avançant de classe en classe, on répètera dans la plus haute classe quelque chose de ce qui a été enseigné dans toutes les classes précédentes.
OBSERVATION III
RÉPÉTITION DES MOTIFS
§ 243Pour rendre les enfants attentifs, il faut que chaque jour ils entendent quelque chose des motifs de leurs exercices ; il faut qu’ils comprennent peu à peu que c’est ou pour les rendre ou plus heureux, ou moins malheureux, soit en cette vie soit en l’autre ; il faut leur expliquer ces motifs, les leur faire sentir en cent manières différentes, souvent en passant, souvent exprès, car les enfants, non plus que les hommes, ne font rien que pour augmenter leur bonheur ou présent ou à venir.
§ 244La différence de la conduite d’un enfant du collège à ce même enfant devenu homme, c’est que dans l’enfance, faute d’expérience, il fait trop de cas du plaisir présent et de la peine présente ; il fait trop peu de cas des plaisirs et des peines à venir. Or c’est cette erreur, cette illusion qu’il faut corriger peu à peu dans les enfants, en fortifiant en eux, par de fréquentes répétitions, les motifs les plus puissants et les plus raisonnables des actions humaines.
§ 245Mais le point principal est de lier par la répétition leurs idées les plus importantes. Il faut par exemple leur représenter souvent que Dieu étant l’auteur de leurs plaisirs actuels, il est juste de l’en remercier comme de bienfaits actuels qu’ils reçoivent actuellement ; il faut lier ainsi insensiblement l’idée du bienfait à l’idée du bienfaiteur, l’idée du plaisir à l’idée de l’auteur du plaisir, afin que par reconnaissance ils cherchent pour lui plaire les occasions de faire plaisir aux autres, et qu’ils puissent lier étroitement l’idée du Paradis à toutes les actions de bienfaisance. C’est la liaison étroite de ces idées qui est proprement le point le plus important de l’éducation.
OBSERVATION IV
IL NE FAUT PAS TROP D’ÉCOLIERS POUR UN RÉGENT
§ 246Je n’ai pas assez d’expérience des collèges pour savoir combien un maître peut exercer d’écoliers pour les bien exercer tous et pour leur faire faire un grand progrès en peu de mois, mais j’ai du penchant à croire qu’il ne saurait en bien exercer qu’environ cinquante ou soixante dans sa classe ; il faut même encore dans chaque chambre un répétiteur ou précepteur ou préfet.
§ 247Ces répétiteurs donneront même quelquefois la commission aux plus habiles écoliers d’exercer et de faire répéter les moins habiles46.
§ 248Il faut dans un collège nombreux plusieurs régents d’une même classe, et par conséquent plusieurs salles d’exercices, ou plutôt il faut quelquefois partager un même collège en deux surtout si chaque classe est de plus de six vingt47.
§ 249Il faut laisser deux ans dans la même classe les esprits lents et peu intelligents, afin qu’ils ne perdent pas leur temps dans une classe supérieure où ils n’entendraient presque rien.
OBSERVATION V
AMOUR POUR LA DISTINCTION PRÉCIEUSE
§ 250Ceux qui ont eu inspection48 sur les collèges ont bien aperçu combien le désir de surpasser ses pareils et d’être plus estimé qu’eux pouvait faire faire des efforts soit d’application, soit de patience aux écoliers pour mieux réussir que les autres ; et c’est pour cela que dans la plupart des collèges on a si sagement inventé la différence des places dans les classes et même des noms honorables d’empereurs, de consuls, etc., noms de supériorité et d’honneur49.
§ 251Mais il me paraît que le ressort de l’émulation peut être beaucoup perfectionné en multipliant les distinctions : 1° quant à la forme, 2° quant au discernement entre la gloire moins précieuse et la gloire la plus précieuse, en mettant de la différence entre les marques de distinction et de supériorité. Par exemple, il vaut beaucoup mieux surmonter ses camarades en patience, en justice, en générosité, en bienfaisance difficile qu’en intelligence difficile. Il faut de même préférer la justice à l’amitié, etc. Aussi faut-il faire remarquer ces différents prix aux enfants par la différence que les régents mettront entre les différentes marques d’honneur.
§ 252Il serait bon que, le dernier mois de chaque année, les écoliers de la même classe choisissent par scrutin entre eux : 1° le plus juste, qui craint le plus d’offenser ; 2° le plus bienfaisant qui pardonne le plus généreusement ; et que le régent choisisse : 3° l’esprit le plus juste et le plus intelligent, 4° la mémoire la plus sûre et la plus étendue ; qu’ils aient chacun une marque extérieure sur leur habit qui dure tout ce dernier mois jusqu’au scrutin du mois suivant. Il pourrait même quelquefois arriver que le même écolier ait les quatre marques d’honneur.
§ 253Il y aurait aussi tous les autres mois quatre prix semblables ou marques d’honneur : deux pour les deux principales qualités du cœur, justice et bienfaisance, et deux pour les deux principales qualités de l’esprit, justesse et mémoire. On les porterait tout le mois.
§ 254Le scrutin se ferait devant le régent et devant deux précepteurs ou préfets de chambre, qui interdiraient de voix active et passive50 quiconque aurait cabalé ou fait cabaler, si la cabale était suffisamment attestée devant les trois commissaires51.
§ 255Le scrutin des prix de la fin de l’année s’ouvrira sur le théâtre même52 afin que le secret soit gardé jusque-là, et nul écolier ne dira de quel avis il a été, ni n’interrogera sur cela son camarade, sous une peine suffisante qui sera publiée.
§ 256Les prix du dernier mois de la fin de l’année seront la même fleur, mais brodée plus en grand que les autres mois. On marquera ainsi aux enfants, par la différence de l’or d’avec l’argent, combien les belles qualités du cœur sont préférables aux belles qualités de l’esprit.
§ 257Je ne fais qu’indiquer quelques détails de récompenses honorables, d’autres suppléeront aux autres et perfectionneront ceux-ci. Je les trouve beaucoup plus importants qu’ils ne paraissent, puisque ce seront les ressorts d’un très grand progrès que feront chaque année tous les écoliers de tous les collèges du royaume dans les talents et dans les vertus.
§ 258C’est l’examen qui fait croître l’esprit, et les efforts dans l’exercice rendent l’esprit plus ouvert et plus fort. Or sans émulation nuls efforts ; on tombe au contraire dans la paresse, dans le dégoût, dans la langueur.
§ 259L’esprit humain a un avantage, c’est qu’il ne vieillit pas tant que le corps et qu’il se fortifie même toujours un peu du moins quant à la justesse, dont l’habitude se fortifie par la répétition des raisonnements justes et par de nouvelles conclusions que nous tirons de temps en temps de nos réflexions.
§ 260Nous avons à réprimer les passions pour les plaisirs des sens, dont l’excès est si préjudiciable à l’homme et à la société. Nous avons, pour en arrêter la fougue, la crainte de la honte et l’esprit de la louange. Ainsi on ne saurait trop, pour l’utilité publique, augmenter dans l’éducation des enfants leur goût pour les louanges, on ne saurait trop augmenter en eux l’aversion pour la honte par les différentes punitions honteuses, pourvu qu’on fortifie à mesure en eux le discernement pour connaître la bonne gloire, qui tend toujours à l’utilité des autres, et pour la distinguer de la mauvaise gloire de l’homme vain, qui ne tend qu’à son utilité particulière.
§ 261Il faut par conséquent leur donner une règle pour discerner les actions fort blâmables d’avec celles qui sont moins blâmables.
§ 262Cette règle, c’est le plus ou le moins de préjudice ou de déplaisir qu’en souffrent les autres et le plus grand nombre des autres.
§ 263De même, la règle pour distinguer les actions les plus vertueuses des moins vertueuses, c’est le plus ou le moins de plaisir et d’utilité qui en résulte pour les autres et pour le plus grand nombre des autres, en supposant égalité dans les motifs, et dans les difficultés surmontées53.
§ 264Peut-être que l’on trouvera à propos de donner quelquefois durant une semaine une marque honteuse au plus impatient, au plus injuste, et cela au scrutin.
§ 265On donne tous les mois dans les collèges d’aujourd’hui les places distinguées pour les écoliers qui se distinguent par leur supériorité, ou en mémoire ou en intelligence. Je voudrais que ces places ne fussent occupées qu’une semaine par mois par ceux qui se distinguent du côté de l’esprit, et donner ces mêmes places pour trois semaines à ceux qui ont obtenu le prix de la justice, et le prix de la bienfaisance, et surtout par la patience qui fait une partie principale de la bienfaisance.
§ 266La supériorité d’intelligence serait décidée par le régent, mais la supériorité de vertu serait toujours décidée par la voix du scrutin entre les écoliers de la même classe.
§ 267Plus on est enfant, plus on agit par le sentiment présent, ou de plaisir, ou de peine, sans considérer les peines futures que produira le plaisir actuel, ni les plaisirs futurs que produira la peine présente : c’est cette considération que l’on appelle raison.
§ 268Plus la sensibilité est grande, et moins on a d’expérience, plus on agit par passion pour le présent, et moins on agit par raison pour l’avenir, c’est-à-dire par la considération des plaisirs que l’on se procurera ou des peines dont on se préservera.
§ 269Il faut donc pour gouverner les enfants avoir recours à la crainte des peines présentes pour les faire agir sans plaisir, et même contre leur goût, mais conformément à la raison et à leur intérêt réel.
§ 270Depuis sept ans jusqu’à douze, les enfants font vingt fois plus d’actions par la crainte des peines présentes que par raison, c’est-à-dire que par la crainte des peines éloignées et incertaines, ou par l’espérance des plaisirs éloignés et douteux. Ils ont encore trop peu d’expérience pour juger que c’est leur application présente et pénible qui doit leur procurer un jour beaucoup d’agréments.
§ 271Depuis douze ans jusqu’à dix-huit, la raison s’est fortifiée, mais la crainte des punitions contribue fort encore dans l’écolier à lui faire faire dix fois plus d’actions raisonnables que l’espérance de la récompense, et surtout à l’égard des caractères indociles et dont la sensibilité est ou trop grande ou trop petite.
§ 272Il faut diverses espèces de punitions selon le caractère des écoliers : aux uns qui aiment la société, ce sera la prison ; aux autres qui craignent la honte, ce sera un reproche public, un ridicule public, une marque publique honteuse durant quelques jours ; ce sera de même une louange publique donnée par leur régent qui sera regardée comme une grande récompense.
OBSERVATION VI
DIRIGER LA CURIOSITÉ VERS LA PLUS GRANDE UTILITÉ
§ 273Le désir d’apprendre, le désir des connaissances nouvelles, le désir de connaître plus de faits, plus de parties des arts et des sciences est un goût naturel, qu’on appelle curiosité ; mais quand on désire ces connaissances nouvelles dans l’espérance d’être distingué de ce côté-là entre ses pareils, ce n’est plus simple curiosité, c’est pur désir de distinction.
§ 274On m’a parlé d’un homme qui savait quatorze langues, et d’un autre qui savait prononcer et écrire le Pater en vingt-deux langues ; si ces gens-là s’en croient beaucoup plus estimables, ils se trompent lourdement ; cela prouve au contraire que le temps qu’ils auraient pu employer à apprendre des connaissances utiles, ils l’ont employé follement à retenir des mots et des phrases très inutiles54.
§ 275Il est très à propos que le régent excite la curiosité de ses écoliers pour certaines connaissances quelques jours avant que de les leur enseigner, mais c’est particulièrement en leur en montrant la grande utilité, soit par rapport à eux, soit par rapport au bien public.
§ 276Une curiosité immodérée pour les choses rares et peu utiles est un vice et un ridicule, car c’est mettre un haut prix à des connaissances de très peu de valeur.
§ 277La curiosité, pour être estimable, doit donc être mesurée par l’utilité et non par la rareté des connaissances que l’on veut acquérir ; j’en ai parlé dans un mémoire séparé55.
OBSERVATION VII
DIFFÉRENCES DES PUNITIONS ET DES RÉCOMPENSES
§ 278Je demande que par les degrés que l’on mettra entre les différentes récompenses, et entre les différentes punitions, on fasse connaître évidemment aux enfants la différence entre les fautes, la différence entre les bonnes actions, la différence entre les divers talents. Cela demanderait un grand détail que d’autres feront un jour mieux que je ne pourrais faire.
§ 279Les enfants ont assez de raison pour voir ce qui est convenable, ce qui est plus ou moins estimable. Ainsi on peut leur faire entendre peu à peu, dès onze ou douze ans, les raisons des différences de ces punitions et de ces récompenses et des autres statuts de la discipline du collège.
§ 280J’observerai encore une chose importante sur la louange et sur le blâme : il faut autant qu’il est possible, lorsqu’on blâme l’enfant de quelque chose, le louer un peu de ce qu’il a fait de louable. De même lorsqu’on le loue, il faut le blâmer un peu de ce qu’il a fait de blâmable ou de moins louable ; cela lui prouve que ce n’est pas par humeur, par chagrin, par vengeance, par prévention, mais par raison qu’on juge de ses actions ; cette pratique lui donne beaucoup plus d’attention pour mériter les louanges raisonnables et pour éviter ce qui est blâmable.
§ 281Blâmer en public les actions très blâmables et en particulier les actions moins blâmables, comme sont les imprudences ; il faut faire sentir, et souvent, aux enfants les différents degrés du louable et du blâmable, et c’est un des points les plus importants de l’éducation.
§ 282Si l’on use quelquefois et avec appareil de la peine du talion, on fera plus sentir aux enfants offenseurs la grandeur de l’offense.
§ 283Nous n’avons pas assez inventé de degrés de punitions pour les différents degrés de fautes ; et cependant c’est par ces différents degrés de punitions que l’on fait mieux sentir aux enfants le degré de grandeur dans les imprudences où ils tombent et dans les injustices qu’ils commettent. Il faut que les punitions aient leurs degrés comme les récompenses ; ainsi il faut un appartement de correction, une prison dans un collège, et un préfet exprès56 de cet appartement, homme habile pour faire mettre à profit le temps de la correction. Nous n’avons pas encore mis en œuvre autant que nous le pourrions le ressort de la honte, du mépris, du ridicule entre pareils.
§ 284Le préfet de l’appartement de correction aura soin de faire comprendre autant qu’il pourra à l’enfant le degré d’imprudence ou d’injustice de la faute pour laquelle il est puni, et cela par rapport à son vrai intérêt et à la justice qu’il doit aux autres. Il faut employer ce temps d’ennui dans la prison à le remettre doucement dans la voie de la raison. Je ne sais s’il ne serait pas à propos que l’écolier y fût gouverné et dirigé par deux préfets d’un caractère opposé, le premier un Rhadamanthe sévère et austère, le second ferme mais qui ait des manières douces.
§ 285Degrés de fautes : 1° oubli, 2° imprudence, 3° désobéissance formelle, 4° opiniâtreté, 5° injustice, et puis degrés de tort et d’injustice.
OBSERVATION VIII
LES MINUTIES EN GRAND NOMBRE ET NÉCESSAIRES POUR ARRIVER À UN BUT IMPORTANT DEVIENNENT ELLES-MÊMES IMPORTANTES
§ 286Il faudra pour les punitions, pour les récompenses, et pour la discipline des écoliers entrer dans beaucoup de minuties.
§ 287En général, tous les arts, toutes les sciences sont composées de petites parties ; il y a beaucoup de minuties, de petites minuties, et cependant sans ces minuties, sans ces petites minuties, point d’arts, point de sciences.
§ 288Il est bien aisé de se moquer du sérieux que l’on apporte ou à l’observation, ou au commandement des minuties ; les esprits superficiels ne voient pas que c’est de l’observation du détail de ces minuties que dépend originairement la grande perfection d’un grand art, d’un art très important. L’art de la guerre n’est-il pas composé de petites parties ? Dans le détail de l’infanterie, par exemple, dans le détail de la cavalerie, dans le détail des fortifications, dans le détail des vivres, etc. Les ignorants ne voient pas dans l’éducation l’importance des minuties ; et cependant de l’éducation d’un enfant dépend le bonheur ou le malheur du reste de sa vie, et de l’éducation de tous les enfants d’un royaume dépend le bonheur ou le malheur futur du royaume entier.
§ 289Si quelqu’un raillait les financiers et les sous-fermiers de ramasser sérieusement des sous, de petites pièces de cuivre, et s’ils ne ramassaient effectivement que les sommes de cent francs et au-dessus, ils ne ramasseraient pas le quart des revenus du roi. Presque toutes les tailles, presque tout le revenu des aides, presque tout le revenu de la gabelle, presque tout le revenu des entrées se paient, dans leurs sources, en très petites parties de cuivre et d’argent, mais en grand nombre ; et c’est le nombre prodigieux de ces très petites parties, de ces petites minuties, qui forment la principale force de l’État. Une minutie qui devient source de quelque talent, de quelque défaut considérable pour un grand nombre d’hommes importants n’est plus une minutie.
§ 290Une minutie qui est seule n’est qu’une minutie de peu de considération ; mais si vous négligiez cinq cent mille minuties de cette espèce, cette négligence devient très considérable. Or l’esprit superficiel ne voit la minutie que comme minutie dans un enfant, et ne la voit pas comme source nécessaire d’un grand talent, d’un grand vice ; il ne voit cette minutie que dans trois ou quatre sujets et dans un collège ; et son esprit n’est pas assez grand, sa vue n’est pas assez étendue pour voir cette même minutie en trois ou quatre cent mille sujets dans l’État.
§ 291Dans l’éducation, il y a des minuties qui tiennent le même rang que tiennent, dans les finances, les deniers, les sous, les livres, les pistoles : une pistole est une minutie, une somme de cent pistoles n’est plus une minutie, un sou est une grande minutie, deux millions de sous ne sont plus une minutie.
OBSERVATION IX
ÉMULATION ENTRE COLLÈGES
§ 292Il est très important d’exciter l’émulation entre particuliers, et par conséquent, il est très important d’exciter l’émulation entre société et société, entre corps et corps, entre collège et collège. Reste à trouver les moyens de pouvoir faire la comparaison du succès de l’éducation d’un collège d’un ordre au succès d’éducation d’un collège d’un autre ordre ; cela ne m’a pas paru aisé à trouver, surtout à l’égard des habitudes vertueuses qui sont les habitudes les plus importantes. Quelqu’un plus habile que moi les trouvera.
OBSERVATION X
MÊME RÉGENT POUR LA MÊME CLASSE
§ 2931° Le point principal dans l’éducation, c’est de perfectionner les méthodes, en les rendant plus claires, plus abrégées, plus faciles, plus proportionnées à chaque classe. Or il paraît que le même homme qui s’applique le long de l’année à étudier la portée d’esprit d’une certaine classe, d’un certain âge, fera plus de bonnes remarques en dix ans sur la manière d’enseigner aux esprits de la même portée, que s’il ne revenait dans la même classe que huit ou dix ans après pour y passer un an.
§ 2942° Il est vrai qu’un bon régent, ou de physique ou de politique, serait bon régent de la classe de neuf à dix ans ; mais souvent un bon régent de cette classe de dix ans ne serait pas bon régent de la classe de quinze à seize ans.
§ 2953° Il paraît que les écoliers et le régent redoublent d’attention, les uns pour acquérir l’estime du nouveau régent, et l’autre pour plaire aux nouveaux écoliers, ce qui tourne au profit des uns et des autres.
§ 2964° Si par l’expérience on trouve qu’il sera plus utile aux écoliers que ce soit le même régent qui les conduise durant les quatre premières classes, j’y souscris, mais jusqu’ici je crois que l’expérience confirmera mon opinion.
OBSERVATION XI
DIVERSITÉ DANS LES SUJETS À ENSEIGNER
§ 297Plus les enfants ont de plaisir lorsqu’ils apprennent, plus ils retiennent, et plus leur intelligence fait de chemin sans se lasser. Or plus les régents diversifient les matières, plus ils procurent de plaisir aux écoliers.
§ 298Cela me fait croire que dans les plus basses classes, on peut leur apprendre quelque chose de général et de superficiel de tous les arts, de toutes les sciences, dont ils apprennent davantage dans la classe supérieure. Cette méthode sert non seulement à procurer la diversité si agréable à l’homme, mais elle sert encore à la répétition insensible, si importante aux enfants pour fortifier leur mémoire et pour mieux lier leurs idées.
OBSERVATION XII
ARTS DIFFÉRENTS DANS LE COLLÈGE
§ 299Il devrait y avoir, dans l’enceinte du collège, des outils de différentes sortes d’arts les plus nécessaires à la société, ou plutôt, il faudrait autour du collège des boutiques d’ouvriers, car il est aussi digne de la curiosité des hommes de connaître les arts principaux que les principales sciences57. Ainsi il en faudrait pour les moulins, pour la boulangerie, pour la tisseranderie, pour l’imprimerie, pour l’horlogerie, pour la navigation, pour l’agriculture, pour le jardinage. Il faut avoir des instruments de musique, de mathématique, etc. Les enfants aiment toutes ces choses et demandent à comprendre l’usage de tout ce qu’ils voient. Ainsi il faut un homme exprès qui fasse mouvoir ces différentes machines à mesure qu’on les leur montre.
§ 300On peut les mener dans les salles, ou dans les greniers, ou dans les jardins aux heures de recréation et leur faire mouvoir à eux-mêmes quelques-uns des instruments, et un autre jour dans une autre salle, ou bien leur apprendre quelque chose de nouveau du même métier ; car comme il a fallu beaucoup d’esprit pour avoir inventé tous ces instruments, aussi y a-t-il beaucoup à profiter pour l’intelligence à en connaître l’usage et à en comprendre la grande utilité.
§ 301Il ne faut pas que les enfants sortent du collège sans savoir quelque chose des arts les plus communs, et même sans savoir quelque chose des remèdes les plus communs et des manières de se guérir des petites blessures, et sans connaître quelque chose de la procédure et de la jurisprudence dont ils auront tant besoin.
OBSERVATION XIII
PARTAGER LES EXERCICES DES CLASSES
§ 302Le plus difficile dans la pratique, c’est de partager les exercices de chaque année et de chaque mois des huit ou neuf classes communes, et même les exercices de chaque semaine, en sorte que tout cet espace soit rempli autant qu’il est possible non seulement des pratiques vertueuses qui regardent le cœur, mais encore des connaissances les plus utiles qui regardent l’esprit.
§ 303Je voudrais bien voir un projet d’une pareille tablature58 pour y faire mes observations ; je voudrais voir dans ce projet les exercices de telle et telle classe pour telle semaine, de tel mois, sur telle et telle habitude, et par conséquent, sur telle vertu, sur telle science, sur tel art, etc.
§ 304Voici dans l’observation suivante les choses principales sur lesquelles il faut former ce partage.
OBSERVATION XIV
SUJET POUR LES EXERCICES JOURNALIERS, SUR LES QUATRE PREMIÈRES HABITUDES
§ 305Il y a des exercices journaliers ; il y a des exercices qui ne sont que semainiers ; la tablature pour chaque classe les distinguera les uns des autres ; c’est un essai de pareille tablature divisée par mois, par semaine, par jours que je serais fort aise de voir formée par quelque grand esprit éclairé par l’expérience des collèges quand même ce ne serait qu’une ébauche.
§ 3061° Il faut un peu de temps par jour pour les exemples des malheurs arrivés aux imprudents soit par intempérance, soit par désobéissance, soit par colère. Les histoires fourniront ces exemples, mais ceux qui seront tirés des écoliers du collège feront beaucoup plus d’impression.
§ 3072° Un peu de temps par jour pour les exercices qui doivent servir à discerner la gloire de la vanité, la distinction la plus précieuse de la moins précieuse, sur le vrai et faux ridicule, sur le plus ou moins honteux… Ces instructions, ces exemples, ces pratiques seront différentes selon les différentes classes et selon le mois de chaque année.
§ 308Il y aura de ces exercices qui se feront en public, c’est-à-dire en pleine classe où l’on a plus d’attention ; ce seront particulièrement les exercices qui regardent la justice et la bienfaisance qui sont les habitudes les plus importantes ; il y aura d’autres exercices qui se feront dans la chambre : par exemple pour apprendre à bien écrire, à bien chiffrer, à bien calculer. Il y aura quelque répétition le soir de ce qui a été dit le jour en classe.
§ 3093° Un peu de temps de chaque jour pour les exercices qui doivent faire connaître toutes les injustices, tous les différents degrés d’injustice et particulièrement sur les motifs qui doivent faire éviter les injustices ; liste des injustices ; exemple des malheurs causés par les injustices pris dans l’histoire ancienne et moderne.
§ 3104° Un peu de temps de chaque jour pour les exercices de bienfaisance, disputes, scènes, lectures, récitations, listes sur les parties de la bienfaisance, exemples de la bienfaisance récompensée.
§ 3115° Un peu de temps de chaque jour pour exercer surtout la patience envers ses pareils, principale partie de la bienfaisance, malheurs causés par l’impatience, récompenses de la patience.
§ 3126° Un peu de temps par semaine pour juger les délinquants et les coupables de certaines injustices.
§ 3137° Un peu de temps par mois pour juger par scrutin celui qui doit avoir la place de plus juste.
§ 3148° Exercices journaliers de religion : 1) sur la crainte et sur l’espérance religieuse ; 2) vérités spéculatives à croire, formule de profession de foi et explication ; 3) injustices à éviter, de peur de déplaire à Dieu et d’être condamné à l’Enfer ; 4) bienfaisance à exercer, et surtout actes de patience religieuse et de pardon des injures, pour plaire à Dieu et pour obtenir le Paradis ; montrer ces actes préférables de beaucoup aux longues prières et aux cérémonies religieuses, à cause de la plus parfaite imitation de Dieu pardonnant et bienfaisant.
§ 3159° Exercices des scènes vertueuses selon les différentes classes : faire écrire et répéter quelques endroits de ces scènes dans la chambre.
§ 31610° Lecture des romans vertueux : en faire conter et écrire quelques endroits dans la chambre.
§ 317Je mets au nombre des romans vertueux, politiques et moraux Les Voyages de Télémaque de M. Fénelon, archevêque de Cambrai59 ; il faut que ces romans soient les uns pour les basses classes, les autres pour les hautes ; il faut qu’ils contiennent plus souvent des vertus récompensées et des vices punis.
§ 31811° Lecture des vies des grands hommes ou des grands saints60, appropriées à chaque classe : en conter, en écrire quelques endroits, leurs réponses ; quelque chose de propre à former une scène où l’on fasse parler le principal personnage avec action après la peinture ou le récit qui amène une situation intéressante où le spectateur soit ému de crainte. Les scènes font toute autre impression que les récits simples.
§ 31912° Exercices journaliers : 1) pour les propositions évidentes ; 2) pour les propositions plus ou moins vraisemblables ; 3) pour les propositions douteuses ; 4) exemples des raisonnements justes et des raisonnements inconséquents ; exemples de l’ordre, exemple du désordre dans les propositions.
§ 32013° Ce qu’il y a de plus important dans la connaissance que l’écolier peut acquérir des propositions vraies ou des vérités des propositions fausses ou des erreurs des bons raisonnements ou des démonstrations des mauvais raisonnements ou des sophismes, c’est de connaître combien chacune de ces vérités et de ces démonstrations est plus précieuse, plus désirable l’une que l’autre, et combien chaque erreur et chaque fausse démonstration est plus pernicieuse, plus haïssable l’une que l’autre.
§ 321Or tout cela ne doit se mesurer que par rapport à l’augmentation de son propre bonheur et du bonheur de ses concitoyens, qui est le but de l’être bienfaisant.
§ 322Et de là on voit que c’est une grande faute pour le maître d’enseigner la connaissance d’un fait, d’une vérité, d’une démonstration, d’une science peu utile, tandis que l’écolier pourrait employer le même temps, la même application à en apprendre une autre cent fois plus utile, en supposant qu’il s’en faut plus des trois quarts qu’il n’ait le temps de tout apprendre ce qui a quelque utilité.
§ 323Il faut de même observer qu’il y a des erreurs peu préjudiciables dont il importe peu de détromper l’écolier, tandis que l’on néglige de les détromper d’erreurs cent fois plus importantes.
§ 324À propos d’erreurs et de mensonges, il faut montrer aux écoliers que les romans vertueux ne sont ni erreurs ni mensonges, puisqu’ils ne sont point donnés comme vérités ni comme des faits existants ou qui aient existé, mais seulement comme des faits vraisemblables qui sont purement possibles et dont les peintures et les narrations sont utiles à bien arranger nos idées, à nous faire bien juger de la valeur des actions et à nous inspirer du désir de pratiquer la vertu et de l’horreur pour nous éloigner du vice61.
§ 325Il faut de même avoir attention à faire bien juger les écoliers, le long du jour, de la valeur des actions entre elles et des qualités entre elles, soit des écoliers, soit des hommes faits, et même sur la valeur de toutes les choses qui se présentent à comparer, et toujours par la règle de la providence de Dieu, qui veut que nous tendions toujours pour lui, non seulement à l’augmentation de notre bonheur, mais encore à l’augmentation du bonheur de nos proches et du bonheur de nos concitoyens.
§ 326Tous ces exercices regardent les quatre plus importantes habitudes et doivent par conséquent emporter chaque jour au moins quatre heures de cinq, ou huit heures de dix62 que l’écolier passe, ou avec son régent dans la classe, ou avec son préfet dans la chambre. Or cette réflexion démontre combien dans la pratique nos régents s’éloignent du but de la meilleure éducation, eux qui de dix heures d’étude nous en font passer sept ou huit au latin, au grec, à faire des vers latins, et à nous dicter une rhétorique ou une logique presque inutiles, eux qui nous enseignent si peu des arts et des sciences plus utiles que les langues.
OBSERVATION XV
SUJETS POUR LES EXERCICES JOURNALIERS SUR LA CINQUIÈME HABITUDE
§ 327Il ne doit y avoir qu’environ deux ou trois heures par jour employées tant dans la classe que dans la chambre aux exercices de cette cinquième habitude. Ainsi à peine y aura-t-il huit quarts d’heure employés à huit sortes d’arts, de sciences ou de langues différentes ; mais comme il y aura de ces exercices que l’on ne reprendra que de deux jours l’un63 pour les varier davantage, le régent pourra souvent employer une demi-heure à les fortifier. En général, il y aura du temps pour leur apprendre beaucoup plus de choses qu’ils n’en apprennent présentement depuis sept ans jusqu’à seize accomplis.
§ 328Il ne faut point de classes destinées à la rhétorique, à la logique, à la physique, aux mathématiques, aux langues, mais il faut enseigner toutes les semaines quelque chose de toutes ces connaissances dans chaque classe.
SUITE DES EXERCICES JOURNALIERS
SUR LA CINQUIÈME HABITUDE
LANGUES, ARTS, SCIENCES
§ 3291° Exercices pour mieux lire et pour mieux écrire dans les deux plus basses classes de sept à huit ans, et de huit à neuf ans dans la chambre.
§ 3302° Exercice pour l’arithmétique, et pour compter avec les jetons dans la chambre.
§ 3313° Exercice pour une partie de la géographie proportionnée à chaque classe.
§ 3324° Dans la troisième classe, ou dans la classe de neuf à dix ans, exercice de la grammaire sur la langue maternelle, et un commencement de rhétorique ou de règles de bien parler.
§ 3335° Dès la quatrième classe de dix à onze ans, exercice de la langue latine.
§ 3346° Dès la cinquième classe de onze à douze ans, exercice de la composition française ; exemple du beau en différents genres, exemples et observations sur le défectueux, un peu plus de rhétorique et de physique.
§ 335
7° Dès les premières classes, quelque chose de l’anatomie en figures de cire64, quelque chose de médecine surtout pour la conservation de la santé65.
8° Quelque chose du curieux et de l’utile de l’astronomie du calendrier, le tout proportionné aux différentes classes.
§ 3379° Quelque chose dans chaque classe des effets naturels et des causes physiques sur les effets de l’imagination, sur les songes66, sur les plantes, chimie, mécanique, selon les différentes classes, et plus dans les hautes classes.
§ 33810° Quelque chose de la géométrie spéculative et pratique, et de la navigation, du nivellement et de la boussole.
§ 33911° Partie de la politique, partie de la finance et du commerce, et moins dans les basses et plus dans les hautes classes.
§ 34012° Partie de la jurisprudence moins dans les basses classes, plus dans les hautes.
§ 34113° Partie de l’art militaire moins dans les basses, plus dans les hautes.
§ 34214° Partie de l’histoire générale, partie de la chronologie par les principales époques, etc.
§ 34315° Partie de l’économique : vendre, acheter, tenir des livres de compte ; un peu de connaissance des vingt ou trente principaux arts, visite des manufactures.
§ 34416° Exercices du corps, pour les faire avec grâce et avec adresse ; quelque chose de la danse, monter à cheval, faire des armes.
§ 34517° Quelque chose de la musique et des instruments.
§ 34618° Quelque chose du dessin et de la peinture, faire des plans, arpenter.
§ 347Il y a plusieurs choses à apprendre qui ne sont que pour les dernières classes communes, et d’autres qui ne sont que pour les premières classes ; mais tout cela sera distingué dans la tablature et dans les instructions de chaque classe qui seront perfectionnées de temps en temps par le conseil de l’éducation sur les divers mémoires et les diverses expériences des officiers principaux des collèges. Il faut, autant qu’il sera possible, que ces sages instructions dispensent les principaux de n’avoir besoin pour régents que de sujets d’un mérite médiocre67 ; c’est que l’excellent est trop rare ; il faut un grand génie pour construire une belle machine ; il ne faut qu’un génie médiocre pour la conserver en mouvement.
OBSERVATION XVI
NUL JOUR DE CONGÉ, NULLES VACANCES POUR LES ÉCOLIERS, MAIS SEULEMENT POUR LES RÉGENTS
§ 348En supposant que l’éducation soit fort diversifiée et que l’attention soit fort soulagée par la diversité et par la grande facilité de la méthode de diviser tout ce qui est à enseigner dans les plus petites parties, comme on divise la nourriture des petits animaux en très petits morceaux et des oiseaux en petites miettes, en supposant que les régents aient trouvé le secret de faire monter les enfants à chaque habitude par les plus petits degrés, et en mêlant un peu d’historique et de sensible au spéculatif, un peu de dispute, un peu de déclamation, un peu de scènes durant chaque séance, l’instruction ne paraîtra presque aux écoliers qu’un amusement ou qu’un jeu continuel et diversifié tandis qu’elle sera assez pénible pour le régent.
§ 349D’ailleurs, outre les heures de jeux et de divertissement, on leur donnera les jours de congé, ou à la place des jours de congé, la connaissance des arts et des expériences, soit au-dedans, soit au-dehors du collège, et ce jour-là les parents pourront passer une heure ou deux avec les écoliers, soit chez eux, soit au collège.
§ 350En supposant, d’un autre côté, que la discontinuation des exercices soit très préjudiciable aux écoliers, je suis d’avis qu’il n’y ait jamais aucun jour entier sans exercice, si ce n’est pour le régent. Ainsi il faut dans le collège quelques régents et quelques précepteurs de supplément, qui, instruits de la méthode et de la tablature du régent et du précepteur ou préfet de chambre ordinaire, continuent tous les jours les exercices différents. Ainsi il ne faut nulles vacances, car deux mois de vacances font la sixième partie du temps de l’éducation, et c’est une grande perte, sans compter le dégoût des exercices et les mauvaises habitudes que les enfants prennent hors du collège avec les valets : il faut que les régents soient faits pour les écoliers et non pas les écoliers pour les régents.
§ 351S’il y a un collège de douze cents écoliers, il en faudrait faire deux. Mais il est vrai qu’il faudrait que l’État y entretînt des régents et des préfets de chambre, et des régents et des précepteurs de chambre de supplément.
§ 352Je comprends bien que les parents mal avisés, surtout les mères, voudront avoir leurs enfants quelques semaines avec eux à la campagne et qu’on ne les leur refusera pas ; mais afin que ces congés soient aussi courts qu’il sera possible, il aura fallu montrer aux parents quel tort ils font à leurs enfants, et combien ils en retardent l’avancement par ces vacances.
OBSERVATION XVII
SUR LES LANGUES
§ 3531° Il me paraît que la connaissance des langues n’est guère utile qu’autant que les langues peuvent servir au commerce des marchandises ; car pour ce qui regarde les sciences et les arts, nous avons très souvent de meilleurs ouvrages en notre langue, soit originaux, soit de traduction, que dans les langues anciennes et étrangères ; et si l’État donne des pensions et des gratifications seulement à neuf ou dix traducteurs, à mesure qu’ils traduiront les ouvrages des Anciens et des étrangers, il y en aura bientôt vingt autres qui, dans le dessein de devenir pensionnaires de l’État, travailleront plus que les pensionnaires mêmes aux traductions. Nous avons présentement tous les bons auteurs grecs et latins assez bien traduits pour notre usage, et dans cent ans, il y aura d’autres traductions encore meilleures que les nôtres.
§ 354À l’égard du commerce des marchandises, quelques-uns de nous ont besoin de savoir les langues vivantes de nos voisins et n’ont nul besoin des langues mortes de nos Anciens68. Il faut donc se borner dans les premières classes à la simple traduction du latin ; mais à l’égard des ecclésiastiques, des médecins et des magistrats, c’est à eux, dans leurs écoles particulières, à s’y exercer davantage et à y apprendre, les uns du grec, les autres de l’hébreu ; car pour les huit ou neuf classes de l’éducation générale et commune à tous les enfants, ils n’ont besoin que d’entendre le latin avec un peu de facilité ; et un jour viendra même que nous sentirons que nous aurons moins besoin de savoir les langues mortes que le malabarais ou l’arabe69.
§ 355Or si dans nos huit ou neuf premières classes communes à toutes les professions, compris les deux où l’on enseignera plus de physique et de politique, nous diminuons les trois quarts du temps que l’on emploie présentement au latin, et si tout s’y enseigne en langue vulgaire, il est évident que ce temps épargné pourra être employé à enseigner des choses incomparablement plus utiles, soit pour les mœurs, soit pour les arts, soit pour les sciences, et que tout s’enseignera avec beaucoup plus de facilité et d’agrément, tant pour les maîtres que pour les écoliers, que si on continuait à faire les leçons en latin.
§ 3562° Nous avons bien plus besoin de savoir ou un peu d’anglais, ou un peu d’hollandais, ou un peu d’espagnol, ou un peu d’allemand, tant pour la négociation des affaires étrangères que pour le commerce des marchandises, que nous n’avons besoin du latin.
§ 3573° Comme il est bien plus facile d’enseigner l’anglais aux Français en se servant de la langue française, il me paraît ridicule que ceux qui nous enseignent le latin nous parlent latin, au lieu de nous parler français.
§ 358Il est ridicule d’enseigner les arts et les sciences dans une langue étrangère ; car c’est une folie visible que d’avoir plus d’attention à enseigner des langues que les choses mêmes, puisque ce n’est que pour apprendre plus facilement les choses mêmes, c’est-à-dire les arts, les sciences, et les faits anciens, que l’on apprend les langues anciennes70.
§ 3594° Il ne faut pas prétendre apprendre parfaitement aucune de ces langues au collège, mais seulement en apprendre un peu, sauf à s’y perfectionner avec le secours du dictionnaire à mesure que l’on en aura besoin chacun dans sa profession. Il vaut bien mieux que les régents enseignent des choses à leurs écoliers que des mots qui ne donnent nulle idée nouvelle, nulle connaissance nouvelle. Il est ridicule de passer beaucoup de temps à n’enseigner à fond à cinquante ou soixante écoliers une langue, dont pas un ne fait usage, que pour l’entendre et non pour écrire durant le cours de leur vie, tandis que l’on peut employer ce même temps à perfectionner ces enfants dans des connaissances dont ils font usage tous les jours : histoire, géographie, chronologie, physique, arts mécaniques, arts libéraux, musique, anatomie, médecine, chimie, jurisprudence, morale, religion, politique, arts militaires, navigation, géométrie, arithmétique.
§ 3605° On peut, en enseignant les langues aux enfants, choisir certains morceaux d’éloquence, certains endroits de quelques sciences ou de quelques arts curieux et utiles, afin que la beauté du sujet les invite à bien entendre ce qu’ils lisent ; et on leur apprendrait ainsi en même temps et des mots et des choses.
§ 3616° Avant que d’enseigner les langues ou mortes ou vivantes, il est à propos d’enseigner à l’écolier sa langue naturelle par règles de grammaire, les genres, le masculin, le féminin, le substantif, l’adjectif, le verbe, le temps, l’adverbe, etc., parce qu’il apprendra facilement les observations de grammaire de sa langue, et quand il y sera accoutumé, il apprendra beaucoup plus facilement la grammaire du latin à cause de l’analogie et de la ressemblance qu’il y a entre les grammaires.
§ 362Je tiens ces deux dernières observations du R. P. de Tournemine, jésuite, qui est du nombre de ceux qui désirent fort dans l’État un conseil autorisé à perfectionner l’éducation publique71.
§ 3637° Ainsi les écoliers apprendraient la langue maternelle par règles dès la troisième classe de dix à onze ans, car je nomme première la plus basse classe, et ils commenceraient à apprendre à traduire un peu de latin dans la quatrième classe jusqu’à la dernière, dans laquelle on enseignera ce qu’il y a de plus élevé dans les arts et dans les sciences, car mon avis est que l’on enseigne aux enfants, dans les huit ou neuf classes, quelque chose de tous les arts et de toutes les sciences, mais le plus aisé dans les plus basses classes, et le plus difficile de ces arts et de ces sciences dans les plus hautes.
OBSERVATION XVIII
VIES DES GRANDS HOMMES, DES GRANDS SAINTS
§ 364J’ai vu des enfants qui, dès douze ou treize ans, prenaient un très grand plaisir à lire la Vie des hommes illustres de Plutarque et de quelques autres auteurs ; tel était un de mes frères qui employait avec joie l’argent de son mois destiné à ses menus plaisirs à prendre à louage de pareils livres. Ainsi je crois : 1° que l’on devrait mettre la vie des grands hommes et des hommes illustres entre les mains des enfants de treize ans, mais il faudrait les écrire exprès pour eux, et pour la portée de leur intelligence. 2° Il faudrait, surtout dans les hautes classes, leur faire bien remarquer la grande différence qui est entre grand homme et homme illustre, entre grand homme et grand saint72. 3° Il faudrait les accoutumer à les comparer par parties et en total, et à disputer sur les comparaisons ; rien n’est plus propre qu’une pareille lecture à donner de l’élévation à l’âme des enfants et à leur inspirer plus de désir d’acquérir des talents et des vertus utiles à la patrie.
§ 365On fait lire quelquefois aux enfants la vie de quelques hommes illustres, mais il faudrait que ce fût : 1° pour leur faire remarquer les motifs des entreprises ; 2° les difficultés des entreprises ; 3° les talents, le courage, la constance nécessaire pour surmonter ces difficultés ; 4° la grande utilité et le grand succès de ces entreprises ; 5° les fautes et les défauts de ces hommes illustres ; 6° les degrés différents d’estimable dans leurs actions. Au lieu de ces observations, on s’amuse à leur faire faire des observations sur l’élégance de la langue, sur l’éloquence de l’écrivain, sur des figures de rhétorique, sur la chronologie, sur la géographie, sur les généalogies et sur d’autres sujets incomparablement moins utiles ; les régents perdent de vue le principal but de l’éducation pour occuper leurs écoliers à des bagatelles.
OMISSIONS
§ 3661° M. Coffin, principal du collège de Beauvais, a fait imprimer deux tomes d’excellentes collections en latin, l’un des histoires et des passages de l’écriture, l’autre des histoires et des passages des auteurs profanes, qui peuvent inspirer des sentiments vertueux, on devrait les faire entrer dans la pratique de l’étude journalière des hautes classes73.
§ 3672° Parmi ces exercices, je compte les prières communes que l’on fera aux diverses heures du jour. Les régents dans leurs réflexions appuieront souvent sur le passage du Pater : dimitte nobis sicut et nos dimittimus74.
§ 3683° J’ai lu avec plaisir les observations de M. Rollin, et surtout les beaux passages des auteurs éloquents qu’il cite75. Il me semble que les régents de diverses classes peuvent en faire un très bon usage pour donner à leurs écoliers l’idée de la vraie éloquence, s’ils leur montrent les mêmes pensées écrites d’une manière plate, sèche et commune, car c’est particulièrement la comparaison qui rend les différences plus sensibles.
§ 369Ceci doit être mis au nombre des exercices journaliers dont j’ai déjà parlé Observation XVII76
OBSERVATION XIX
VRAI ET FAUX RIDICULE, DEGRÉS DU RIDICULE
§ 370Une des grandes peines où les hommes soient sujets, c’est le chagrin que cause la moquerie, surtout quand elle est fondée ; mais comme souvent elle est très mal fondée, il faut donner à l’écolier, par divers exemples, l’habitude de discerner le vrai ridicule du faux ridicule, afin qu’il sache éviter la moquerie bien fondée77, et mépriser et même se moquer de ceux qui ne connaissent pas ce qui est véritablement ou méprisable ou ridicule. J’ai fait quelques observations sur ce sujet78.
OBSERVATION XX
TABLATURE, INSTRUCTION ET LIVRES CLASSIQUES
§ 371Je voudrais que le bureau fît composer et perfectionner de temps en temps les tablatures79 de chaque classe, qui contiendraient les instructions, les pratiques, les lectures, les scènes, les réflexions jour pour jour que l’on ferait dans chaque classe et dans chaque chambre partagée, par mois, par semaines, et souvent par jour de chaque semaine, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin.
§ 372Je commencerais dans ces climats l’année collégiale au premier de mai, à cause des petits enfants qui commencent la première classe.
§ 373Cette première classe serait depuis sept ans jusqu’à huit. La seconde depuis huit ans jusqu’à neuf. La troisième depuis neuf ans jusqu’à dix. La quatrième, où l’on apprendrait sa langue maternelle par règles, depuis dix ans jusqu’à onze. La cinquième, où l’on commencerait à apprendre du latin, depuis onze jusqu’à douze. La sixième depuis douze ans jusqu’à treize. La septième depuis treize jusqu’à quatorze. Et la huitième depuis quatorze jusqu’à quinze. La neuvième, commune à tous les écoliers, depuis quinze jusqu’à seize ans.
§ 374On suppose que les enfants de sept ans aient déjà appris un peu à lire et à écrire avant que d’entrer au collège.
§ 375Ce livre de tablature pour chaque classe serait partagé en douze tomes pour les douze mois. Chaque classe aurait son livre imprimé, et le bureau de l’éducation aurait soin de rectifier ces livres à toutes les éditions, et de faire observer dans l’État le plus d’uniformité qu’il serait possible dans la méthode de l’éducation des collèges, en supposant que, par les diverses expériences, le bureau serait instruit de la meilleure de celles qui seraient connues alors.
OBSERVATION XXI
RENVOI À LA CLASSE INFÉRIEURE
§ 376On ne gouverne les hommes, et par conséquent les enfants, que par l’appât du plaisir présent ou prochain, ou par la crainte de la douleur présente ou prochaine, ou par l’espérance du plaisir plus éloigné bien vivement peint, ou par la crainte de la douleur éloignée bien vivement peinte.
§ 377La douleur et le plaisir ne se peignent point vivement pour ceux qui n’en ont rien senti ; il faut que la peinture, pour être vive, soit proprement une réminiscence des sentiments, des plaisirs ou des douleurs que l’enfant a déjà sentis.
§ 378L’enfant prend divers plaisirs dans l’étude : 1° en voyant, en découvrant, quelque chose de nouveau ; 2° en espérant que cette connaissance stérile en plaisir, d’elle-même, lui procurera tel plaisir dont il a l’idée, comme peut-être le plaisir de la gloire d’avoir surpassé ses camarades ; c’est le plaisir de l’émulation qui est le plaisir qu’ils trouvent dans les jeux d’adresse, où il y a quelque louange, quelque distinction à espérer.
§ 379L’enfant étudie quelquefois par crainte de la punition ; et alors l’étude est bien moins bonne que l’étude que fait faire le plaisir.
§ 380Il étudie quelquefois par crainte de la honte d’être surmonté80 par son camarade.
§ 381Quand un enfant n’avance point, ne fait aucun progrès dans aucune des cinq habitudes, c’est une preuve d’inapplication ; et l’inapplication vient de défaut ou de plaisir actuel, ou de défaut de peine actuelle, défaut de désir du plaisir à venir ou défaut de crainte de douleur future.
§ 382Quand l’enfant demeure derrière, il faut au bout de trois mois le remettre à la classe d’où il avait monté ; il ne faut pas attendre la fin de l’année parce qu’il perdrait le temps qu’il ne pourrait pas suivre les autres. C’est une manière de piquer les écoliers et d’augmenter leur application par la crainte d’être du nombre des renvoyés.
§ 383Renvoyer ainsi à la classe inférieure, c’est un moyen d’égaler à peu près les esprits tardifs aux esprits avancés, et un moyen d’empêcher les esprits tardifs de perdre leur temps dans une classe trop forte pour eux.
OBSERVATION XXII
PRATIQUE DES VERTUS RELIGIEUSES
§ 384Il faut simplifier les instructions sur la religion : 1° il faut enseigner ce qu’il faut croire en détail, et cela est contenu dans l’ancien formulaire du Credo, et croire en général comme la société des fidèles de la communion romaine du concile de Trente81.
§ 3852° Il faut enseigner ce qu’il est nécessaire d’éviter de peur de déplaire à Dieu, et d’être condamné à l’Enfer ; telles sont principalement les injustices surtout quand elles ne sont pas réparées.
§ 3863° Il faut enseigner ce qui est nécessaire de faire pour plaire à Dieu, et pour obtenir le Paradis ; telles sont principalement toutes les œuvres de bienfaisance, et entre autres les actes de patience, qui contrebalancent nos injustices, et qui, en vertu de la promesse et de la grâce de Dieu, le Fils, notre Rédempteur, nous donne un droit à une vie délicieuse et éternelle. Voilà en substance tout l’essentiel de la religion.
§ 387Il faut faire remarquer aux enfants que les longues prières et les cérémonies sont de bonnes œuvres, qui ont leur mérite et leur efficacité pour le salut, mais que souffrir patiemment des injures et pardonner par le désir de plaire à Dieu est ce qu’il y a de plus agréable à Dieu, et cela : 1) parce que le degré de peine que l’on souffre montre le degré du désir de plaire à Dieu, 2) parce qu’il revient de notre pardon de grands avantages à ceux qui nous ont offensés ; 3) parce que nous ne saurions jamais ressembler davantage à Dieu qu’en pardonnant les offenses, puisqu’il nous pardonne tous les jours tant d’offenses ; 4) parce que Dieu doit toujours être le modèle de la perfection humaine et que le culte le plus agréable qu’on puisse lui rendre, c’est de tâcher de lui ressembler par la bienfaisance qu’il ne cesse de nous recommander et qu’il ne cesse d’exercer envers nous et surtout en nous pardonnant dès que nous nous repentons.
§ 388Or avec ces principes saints et sublimes, on n’a point à craindre que la vraie dévotion et la véritable religion dégénère jamais en fanatisme, en superstition, en pharisaïsme, en quiétisme82, différentes espèces de folie, qui font que l’homme superstitieux suppose le culte le plus parfait dans des pratiques bien moins parfaites, et imagine des péchés où il n’y en a point et n’en voit point où il y en a de très grands : tels étaient les empereurs païens qui n’imaginaient point de péchés dans les injustices et dans les cruelles persécutions qu’ils faisaient souffrir aux anciens chrétiens par zèle pour leurs opinions, pour leurs prétendues vérités, et pour faire rendre à Dieu le culte abominable fondé dans la persécution des hommes ; tel était l’aveuglement, tels étaient les excès où les conduisait le fanatisme, faute de savoir que la perfection et que le culte le plus parfait consistaient à imiter la bienfaisance divine envers tous les hommes qui sont de bonne foi dans diverses ignorances et quelquefois dans diverses erreurs.
§ 389On peut dire en général que, quand on croit que les principales pratiques de religion consistent dans la pratique de la justice de peur de déplaire à Dieu, et dans la pratique de la bienfaisance pour plaire à cet Être souverainement parfait et pour l’imiter de la meilleure manière qu’il soit en notre pouvoir, on ne saurait jamais avoir trop de crainte de l’Enfer et trop de désir du Paradis, c’est-à-dire trop de religion soit pour son propre bonheur, soit pour le bonheur de la société. Ainsi c’est particulièrement dans l’habitude plus ou moins grande de crainte des douleurs de la seconde vie, et dans l’habitude plus ou moins grande d’espérance des plaisirs immenses et éternels, que consiste le plus ou le moins de religion de chaque homme, de chaque écolier.
§ 390Or il n’y a personne qui ne convienne que la religion divine, et même les simples religions humaines, qui enseigneraient ces vérités, ne soient très désirables pour rendre cette première vie très heureuse, suivant l’intention de l’Être bienfaisant83.
§ 391De là on voit que l’éducation qu’on a donné jusqu’ici aux enfants n’a pas été à beaucoup près assez religieuse, c’est-à-dire assez pleine de craintes, de punitions, et d’espérances de récompense après la mort, au lieu que l’on ne saurait jamais inspirer aux enfants trop de religion, c’est-à-dire de crainte de faire le mal et trop de désir de faire le bien.
§ 392Les pharisiens, qui étaient proprement ceux qui se piquaient de dévotion et de perfection parmi les juifs, se trompaient lourdement en croyant l’observation des cérémonies et les longues prières des moyens aussi efficaces pour plaire à Dieu que l’observation continuelle de la justice et la pratique journalière de la bienfaisance84.
§ 393Cela vient de ce qu’ils n’avaient pas l’idée de Dieu comme d’un Être souverainement juste et bienfaisant, mais comme d’un homme très imparfait, qui aime qu’on le loue toujours et qu’on lui fasse beaucoup de révérences, de compliments, de sacrifices ; et si l’on y prend garde, ce qu’il y a de mauvais dans les religions humaines ne vient que de ce que les superstitieux font Dieu semblable à l’homme imparfait. Ainsi tout fanatisme, toute superstition vient de la fausse idée de l’Être parfait.
§ 394S’ils avaient eu de Dieu une idée assez noble, assez élevée, ils auraient senti que les cérémonies et les longues prières ne pouvaient lui plaire qu’autant qu’elles pouvaient avoir d’efficacité pour leur faire acquérir l’habitude à observer la justice et la bienfaisance envers tout le monde. Or il n’y a personne qui ne voie que cette efficacité des longues prières et des diverses cérémonies est très petite en comparaison de la pratique même de ces deux vertus religieuses.
§ 395C’était cette erreur qui faisait le fond et la source de leur fanatisme et de leurs diverses superstitions qui, loin de les porter à l’observation de la justice et à la pratique de la bienfaisance, les portaient souvent à l’injustice ; témoin leurs persécutions contre les chrétiens qui avaient compris le peu d’efficacité dont étaient leurs sacrifices, leurs longues prières et leurs autres nombreuses cérémonies, en comparaison de la pratique de la charité, qui comprend la justice et la bienfaisance pour plaire à Dieu.
OBSERVATION XXIII
COLLÈGES COMPLETS
§ 396C’est proprement au sortir de la dernière classe commune à tous les écoliers que chacun s’applique uniquement aux connaissances plus particulières de la profession qu’il a choisie. Or j’appelle collège complet celui où sont non seulement les huit ou neuf classes communes pour commencer à donner des idées générales nécessaires dans toutes les professions, mais où l’on trouve encore des classes particulières pour les cinq professions particulières que nous connaissons85.
§ 397Ceux qui sortiraient de la dernière classe commune des différents petits collèges non complets, ou de Paris ou des provinces, viendraient peupler les classes particulières que l’on entretiendrait dans les collèges complets.
§ 3981° La classe où l’on enseignerait la négociation, le commerce et les finances86.
§ 3992° La classe de la magistrature où l’on enseignerait les lois de l’État et les règles de la jurisprudence.
§ 4003° La classe de la guerre de terre et de mer, où l’on enseignerait les fortifications, la navigation, les exercices militaires87.
§ 4014° La classe du clergé pour apprendre ce que les ecclésiastiques doivent enseigner aux peuples de spéculation et de pratiques nécessaires pour le salut.
§ 4025° La classe de la médecine, anatomie, chirurgie, chimie, botanique.
§ 403Il faut dans ces classes particulières joindre toujours aux connaissances de la profession les pratiques, les maximes, les histoires, les exemples de l’injustice punie, et de la bienfaisance récompensée ; il faut y joindre des réflexions qui servent à perfectionner le discernement sur la bonne gloire, sur la gloire frivole. On n’a pas, jusqu’à présent, fait assez d’attention que le grand génie qui n’a point de droiture, c’est-à-dire qui ne va point à la justice, à la bienfaisance et à la plus grande utilité publique, fait beaucoup moins de bien à sa partie, que pareil génie, et même qu’un moindre génie, qui a plus de droiture. Souvent même ces grands génies, lorsqu’ils n’écoutent que leur intérêt particulier, causent de grands maux à leur patrie ; tels furent autrefois Catilina, César, Spartacus, tels ont été les hérésiarques dans l’Église.
§ 404Si je demande que ces classes de professions particulières se trouvent dans le même collège, c’est qu’il est dangereux que les écoliers qui en sortiront ne se débauchent et ne se puissent plus assujettir aux heures de travail et à la discipline du collège et qu’ils perdent ainsi, faute de répétitions suffisantes, ce qu’ils ont acquis d’habitudes sur les quatre points principaux de l’éducation.
OBSERVATION XXIV
FORMATION D’UN COLLÈGE
§ 405Si un prince voulait ériger un collège complet, il serait à propos que, quelques années auparavant, il composât un conseil, tant pour guider l’architecte que pour diriger les régents futurs et pour leur faire à tous disposer leur travail et leurs fonctions88 ; mais en attendant, chacun des collèges particuliers peuvent profiter de ces réflexions ; c’est ici proprement un canevas tout tracé, sur lequel gens plus habiles que je ne suis, dans les détails des collèges, peuvent travailler et perfectionner ainsi cet ouvrage par de nouvelles observations.
§ 406S’il y avait à Paris trois ou quatre collèges complets où l’on reçût trente ou quarante pauvres pensionnaires gratis aux dépens du roi et de l’État, mais d’un excellent esprit et d’un excellent naturel, que l’on choisirait dans chaque collège de cinq cents écoliers tour à tour à la pluralité des voix des régents, ce choix, ce gratis89 mettrait dans les collèges de province une grande émulation parmi les écoliers pauvres, soit nobles, soit non nobles : cette méthode peuplerait les collèges complets, dans les hautes classes, d’excellents esprits, et beaucoup plus disciplinables.
§ 407J’appelle ici pauvre l’enfant qui ne peut pas espérer cinquante onces d’argent de revenu de patrimoine.
§ 408À l’égard de la dépense nécessaire pour perfectionner les collèges des grandes et des petites villes, chaque souverain peut permettre à chaque ville de lever un tribut sur l’entrée des boissons, des bestiaux, ce qui se pratique déjà pour les hôpitaux90.
§ 409Les collèges où la tête de la nation prend de fortes habitudes vertueuses et religieuses pour augmenter le bonheur de toute la nation mérite, ce me semble, du moins autant que les hôpitaux ; car enfin, que fait le gouvernement en permettant à toutes les villes de semblables octrois, sinon de leur permettre d’employer partie du revenu des habitants à l’ouvrage le plus important pour le bonheur de la nation ? Je propose encore d’autres moyens d’augmenter les revenus des collèges et des hôpitaux dans un mémoire séparé91, mais la plupart ne sont praticables que dans les États catholiques romains, où l’Église et l’État peuvent conspirer et employer de concert leur autorité à faire employer aux œuvres les plus saintes, les plus pieuses, les plus édifiantes, aux œuvres les plus utiles aux fidèles morts et vivants, les revenus donnés par ces mêmes fidèles à l’Église, puisqu’ils n’ont jamais eu d’autre intention que de procurer en plus grand nombre les œuvres les plus utiles à eux et à l’Église, et les plus agréables à Dieu pour en obtenir de plus grandes récompenses, ad perfectiorem dei cultum, seu ad majorem totius ecclesiæ utilitatem92.
OBSERVATION XXV
ACCOUTUMER LES ÉCOLIERS À JUGER LES COUPABLES
§ 410Une des choses qui éloignera le plus les écoliers de commettre des fautes considérables contre la justice, c’est de les accoutumer à juger entre eux les délinquants en présence et sous la présidence du régent ; l’appareil sérieux du jugement, le choix de sept juges parmi les pairs ou pareils du coupable, le discours ou rapport du régent, tout cela leur donnera une nouvelle attention, et les éloignera davantage de pareilles fautes et leur fera faire beaucoup plus de réflexions sur leur propre conduite, ce qui augmentera en eux l’habitude à la prudence et à la justice.
OBSERVATION XXVI
PRÉSERVATIF CONTRE LES ILLUSIONS ET CONTRE LES MAXIMES CONTAGIEUSES DU MONDE CORROMPU
§ 411Ceux qui s’enivrent ou d’ambition pour les places élevées, ou de la sorte de considération que donne la dépense, ou des illusions de l’amour, ou des charmes de la table, ou du plaisir du jeu, tous ont des maximes qui leur sont propres ; ce sont des propositions où il y a un peu de vérité et beaucoup d’illusion. Or il est à propos, surtout dans les dernières classes, de développer aux écoliers ce qu’il y a de vrai et ce qu’il y a de faux, de réel, d’illusoire dans ces propositions dont ils font durant une partie de leur vie la base de leur conduite, afin que lorsqu’ils entreront dans le monde, ils puissent plus facilement voir en quoi se trompe chacune de ces personnes ivres qu’ils rencontrent et éviter ainsi les malheurs que produisent les mauvais exemples.
§ 412Les illusions de ces diverses passions sont d’autant plus séduisantes qu’elles sont accompagnées de quelque réalité ; l’homme est sujet à trois ou quatre différentes ivresses ; mais il a des intervalles de raison et c’est dans ces intervalles qu’il pourra faire usage des sages préceptes et des vérités salutaires dont il aura entendu parler dans les bons collèges durant son éducation.
§ 413En général, il faut prévenir l’écolier prêt à sortir du collège sur les mauvais exemples, sur les maximes fausses et séduisantes qu’il va trouver dans le monde corrompu ; il faut lui en faire des peintures dans les dernières classes et lui montrer ce qu’il y a d’illusoire sur la durée des plaisirs, et ce qu’il y a de réel sur les malheurs où précipitent ces sortes d’ivresses et ces fausses propositions. Tels doivent être les préservatifs contre l’air corrompu, contre les maladies contagieuses de l’âme.
OBSERVATION XXVII
SUR L’ATTENTION QUE L’ON DOIT AVOIR POUR LES ENFANTS AVANT QU’ILS ENTRENT AU COLLÈGE
§ 414La bonne éducation du collège détruira à la longue les mauvaises habitudes prises par les enfants avant l’âge de sept ans, et cela par la pratique des bonnes ; mais cependant il est vrai qu’ils feraient en moins de temps un plus grand progrès dans les bonnes, si dans la première enfance on ne leur en avait pas laissé prendre de mauvaises.
§ 415Voici donc quelques réflexions pour perfectionner l’éducation que l’on peut donner aux enfants avant l’âge de sept ans accomplis, qui est l’âge où ils ont communément assez de santé et de force pour soutenir la vie du collège.
§ 416Dès trois ou quatre ans, les enfants peuvent commencer à lire, à écrire, à bien prononcer ; et comme à cet âge ils commencent à juger et qu’ils se ressouviennent mieux de certains événements de l’âge de trois ou quatre ans, on peut penser que, lorsque cet âge est arrivé, il est temps de commencer à donner quelque culture et quelque exercice à leur raison naissante.
§ 417On a tort d’abandonner, comme l’on fait, ce premier âge à des femmes ignorantes ou à de simples domestiques ou à des maîtres à lire et à écrire qui ne savent rien de plus que leur métier.
§ 418Il faut surtout commencer à réprimer, à blâmer, à punir les premiers commencements des vices, et à louer devant eux les vertus et particulièrement l’obéissance qui doit être la vertu particulière de l’enfance.
§ 419Les princes et les grands seigneurs ont les moyens d’attacher à leurs enfants de quatre ans des précepteurs sages, habiles, raisonnables qui peuvent, pour ainsi dire, diriger les femmes et les domestiques qui environnent l’enfant, de manière que tous conspirent au même but et que les discours et les exemples des uns ne détruisent pas ce que les autres ont semé de bon dans l’esprit de l’enfant. Mais comme je parle pour le plus grand nombre qui n’ont pas assez de revenus pour bien payer un homme de mérite auprès d’un enfant de quatre ans, j’adresse mes réflexions aux pères et aux mères pour en instruire les domestiques qui auront soin de leurs enfants, sur quoi je ferai seulement trois remarques principales :
I
METTRE EN ŒUVRE LE DÉSIR DES LOUANGES
§ 420Les enfants désirent d’être loués et il les faut louer pour s’en faire aimer et pour les diriger par ce plaisir vers la vertu ; mais il faut bien prendre garde à ne les louer que pour des choses vraiment louables, et jamais sur leurs habits, sur leur figure, sur les richesses, sur la noblesse de leurs parents, sur les beaux équipages, etc.
§ 4211° Quand ils se repentent d’avoir mal fait et qu’ils prennent la résolution de se corriger, il faut les louer.
§ 4222° Il faut les louer quand ils obéissent de bonne grâce, et il faut leur faire entendre qu’on ne leur commande que pour leur procurer des plaisirs à venir.
§ 4233° Il faut les louer quand ils ont mieux réussi à leur étude un jour qu’un autre, mais surtout louer en cela leur prompte obéissance, dans un âge où ils ne peuvent pas encore connaître par eux-mêmes ce qui leur est plus utile pour les rendre un jour plus heureux.
§ 4244° Il faut les louer quand ils ont dit la vérité, malgré le désir d’être loués pour chose qu’ils n’ont point faite, ou malgré la crainte d’être réprimandés pour le mal qu’ils ont fait.
§ 4255° Il faut les louer quand ils ont tâché de rendre plaisir pour plaisir, honneur pour honneur, politesse pour politesse, ce qui est justice.
§ 4266° Il faut les louer beaucoup quand ils ont pardonné des offenses.
§ 4277° Il faut les louer quand ils ont fait des prévenances de politesse qu’ils ne devaient point, ce qui est bienfaisance.
§ 4288° Il faut les louer quand ils ont marqué de soulager les pauvres, les malheureux ; enfin il faut les louer sur tout ce qui est vertueux.
II
METTRE EN ŒUVRE LA CRAINTE DE LA HONTE
§ 429La même providence qui fait sentir du plaisir aux enfants dans les louanges pour les attirer vers la vertu, leur fait sentir de la douleur à être haïs, moqués et méprisés ; c’est une espèce de frein avec lequel il faut les empêcher de tomber dans les vices ; mais les domestiques mal élevés eux-mêmes les blâment souvent de très petites fautes, et d’un ton fort élevé, et ne leur disent presque rien des plus grandes.
§ 430Il faut donc garder les termes, les tons et les manières du plus grand mépris :
§ 4311° pour les éloigner de l’impénitence et de l’opiniâtreté dans le mal,
§ 4322° pour les éloigner de la désobéissance,
§ 4333° pour les éloigner du mensonge,
§ 4344° pour les éloigner de la colère, et de l’injustice,
§ 4355° pour les éloigner de l’impolitesse,
§ 4366° pour les éloigner de la vengeance,
§ 4377° pour les éloigner de l’ingratitude.
§ 438Il faut bien prendre garde d’employer les mêmes tons pour de petites fautes d’imprudence.
III
METTRE EN ŒUVRE LE PLAISIR D’ENTENDRE CONTER DES HISTOIRES DANS LESQUELLES ILS SE PLAISENT À ÊTRE AGITÉS DE LA CRAINTE ET DE L’ESPÉRANCE
§ 439La même providence a donné aux enfants un grand plaisir à entendre conter ; et je vois avec peine que nous n’avons point encore de contes propres à intéresser les enfants et à les conduire insensiblement par des peintures vives à estimer, à louer les talents et les vertus à proportion de leur grandeur, à mépriser et haïr les actions vicieuses à proportion qu’elles sont haïssables.
§ 440J’espère que quelques bons citoyens, philosophes moraux, qui auront le talent de bien conter et de bien peindre, nous donneront un jour des recueils de petits romans vertueux ; la plupart de nos papiers bleus, de nos contes de fées, de nos contes ou arabes ou persans sont plus propres à donner de fausses idées, soit des vices, soit des vertus, soit même de ce qui est vraiment méprisable et vraiment ridicule qu’à en donner des idées justes93 ; dans ces écrits, le vrai, le bon y sont trop mêlés de faux et de mauvais.
§ 441Je voudrais que les bons auteurs de ces recueils fussent si bien récompensés qu’il fût permis à tout libraire de les réimprimer, perfectionnés ou augmentés, avec simple permission du magistrat, mais toujours sans aucun privilège exclusif afin qu’ils fussent à si bon marché que chaque famille en peut avoir plusieurs à bon marché [sic].
§ 442Alors on donnerait pour récompense aux enfants un ou deux contes sur lesquels on raisonnerait devant eux avec exclamation de la beauté des actions fort vertueuses et avec des tons d’horreur sur toutes les actions criminelles ; car les enfants entendent bien mieux l’expression des tons que la signification des paroles, et les tons font grande impression sur eux.
§ 443Il faut surtout que les domestiques évitent de leur faire des contes d’esprits, de revenants, de sorciers, de magiciens94 ; en fait de fables, il ne leur en faut conter que de vertueuses et d’utiles. On peut emprunter les noms anciens de l’histoire, pourvu qu’il n’y ait rien de contraire aux caractères des principaux personnages ; il ne faut jamais rien conter qui puisse leur faire craindre les fantômes ou les autres imaginations qui ont, durant le calme de la nuit, une force suffisante pour les effrayer.
OBSERVATION XXVIII
DOMESTIQUES DU COLLÈGE
§ 444Je voudrais que les domestiques les plus importants des collèges qui sont gouvernés par des religieux fussent aussi religieux laïcs, en habit court et choisis entre les domestiques les plus laborieux, entre les plus patients, entre les plus attentifs, et surtout entre les plus silencieux pour le service des écoliers. Ils ne pourraient donner que de bons exemples et de bonnes maximes aux enfants, au lieu que les domestiques séculiers, qui ne songent qu’à sortir du collège, font souvent tout le contraire.
§ 445Les religieux qui renoncent à la richesse, et même à la propriété, qui sont accoutumés à vivre très sobrement, très frugalement, et à une très petite dépense, me paraissent, pour gouverner les collèges, préférables aux séculiers qui s’attachent moins au collège, parce qu’ils envisagent souvent de le quitter un jour, et négligent le bien public pénible pour ne songer qu’à leur bien particulier95. Mais cependant il faut quelques collèges séculiers, et beaucoup plus des réguliers pour entretenir entre eux une émulation très avantageuse au public.
OBSERVATION XXIX
RÉGENTS NON ASSUJETTIS AU BRÉVIAIRE
§ 446Je suis du nombre de ceux qui approuvent fort les statuts des religieux de la Charité par lequel les supérieurs et les religieux peuvent n’être pas prêtres, et par conséquent ne sont pas assujettis à passer deux heures par jour à réciter le bréviaire96. Il est certain que ces deux heures employées à consoler, à instruire, à soulager de pauvres malades, sont bien plus utilement employées que s’ils les employaient simplement à réciter le bréviaire ou à faire des prières pour obtenir de Dieu que ces pauvres malades fussent consolés et soulagés par d’autres97.
§ 447Je suis par conséquent de l’avis de ceux qui approuvent fort le statut des Jésuites, par lequel leurs régents et leurs préfets de chambre dans leurs collèges peuvent n’être point dans les ordres, ni par conséquent obligés à réciter les prières et lectures du bréviaire ; il n’y a personne qui ne voie que passer deux heures de plus par jour à former les jeunes gens à la vertu, en supposant degré de charité égal, est une action beaucoup plus méritoire et plus agréable à l’Être bienfaisant, que de passer ces deux heures à réciter comme par habitude de très longues prières. C’est qu’un pareil emploi de sept cent trente heures par an est incomparablement plus utile à l’Église, et à l’éducation des fidèles, que l’emploi du bréviaire. Or Dieu, cet Être souverainement bienfaisant, ne nous recommande-t-il pas toujours la plus grande utilité des fidèles, comme l’occupation la plus parfaite, et par conséquent comme la plus sainte ? Soyez parfaits, soyez bienfaisants comme le Père céleste est bienfaisant98.
OBSERVATION XXX
SUR LE PROJET DE TABLATURE
§ 448Ceux d’entre les esprits de la première classe qui voudront bien s’appliquer à former une tablature99 entière d’un collège complet ne peuvent être que d’excellents citoyens, qui, dans un temps où il n’y a nulle récompense à espérer ou du moins nulle récompense promise, ne laisseront pas de donner leur loisir à cet important travail. On peut dire même que travailler pour procurer un grand bienfait à la société humaine dans la vue de plaire à l’Être qui est souverainement bienfaisant envers les hommes, et dans la vue de se distinguer entre les citoyens bienfaisants, est l’entreprise d’un grand homme et d’un grand saint.
§ 449Ces bons citoyens dans leur travail pour former la tablature d’un collège s’attacheront seulement aux exercices qui peuvent fortifier les quatre dernières habitudes de la justice et de la bienfaisance par rapport aux qualités de l’esprit.
§ 450C’est que ces quatre habitudes sont les quatre principales parties de la prudence chrétienne, et que la prudence conseille à l’écolier de devenir juste, bienfaisant, bon raisonneur, et d’enrichir sa mémoire de tout ce qu’il y a de plus important dans les arts et dans les sciences les plus utiles à la société.
§ 451La tempérance ou la modération dans les plaisirs de la table et du jeu se pratique assez au collège presque sans y penser.
§ 452Il faut dans les occasions leur répéter la maxime de prudence connue même par les anciens païens. La voici : Usez sans excès des plaisirs innocents du temps présent que vous procure l’auteur de la nature, de peur que les excès ne diminuent excessivement les plaisirs dont vous auriez pu jouir dans le temps à venir. Les Latins exprimaient ainsi cette maxime : Sic præsentibus voluptatibus utaris, ut futuris non noceas100.
§ 453Les philosophes païens, qui n’avaient qu’une prudence bornée à cette vie, n’envisageaient que la perte de la santé que causent les excès du jeu, de la table et des autres plaisirs corporels ; ils n’avaient pour objet que la perte des plaisirs de cette vie passagère ; mais la prudence chrétienne va incomparablement plus loin : elle fait craindre encore qu’en perdant l’usage de la raison par les excès des plaisirs, elle ne perde la jouissance des plaisirs immenses de la vie future.
§ 454Plus nous avons présents les bons motifs de notre conduite, plus nous avons de prudence chrétienne. Ainsi les régents et les préfets de chambre ne sauraient trop souvent les mettre devant les yeux de l’écolier au commencement, au milieu et à la fin de leur journée, dans les exercices des quatre habitudes, en lui montrant et en lui faisant sentir la liaison de certains plaisirs défendus avec certains maux, avec certaines peines, avec certains malheurs, et la liaison qui est entre certains travaux, certaines peines, avec les plaisirs de la distinction, et surtout avec la possession éternelle du souverain bonheur.
§ 455Les enfants des basses classes doivent dormir plus longtemps que ceux des hautes classes : il faut pour le dormir, pour le manger, pour les jeux, etc., environ douze ou quatorze heures ; supposons qu’il en reste dix à employer en exercices pour les quatre habitudes, moitié en particulier dans la chambre commune sous les yeux du préfet ou répétiteur, moitié en public dans la classe sous les ordres du régent ; cela peut varier selon les saisons.
§ 456Communément l’exercice de la chambre comprend trois choses : 1° la répétition de ce qui a été enseigné dans la classe précédente, 2° la préparation pour répondre aux questions qu’on fera à l’écolier dans la classe, 3° l’étude de certaines sciences : arithmétique, calcul, géométrie, géographie, dessin, musique.
§ 457Ce qu’il est important de remarquer, c’est que le même morceau d’histoire lu dans la classe peut servir à exercer les quatre habitudes ; le régent y peut faire sentir : 1° l’injustice des uns, 2° la justice et la bienfaisance des autres, 3° les punitions, effets naturels du vice, 4° les récompenses, effets naturels de la vertu, 5° les faux raisonnements de l’injuste, les bons raisonnements des justes et des bienfaisants, 6° la composition de l’auteur, son éloquence, ses fautes contre l’éloquence, 7° exercice de la mémoire en faisant raconter le fait à deux ou trois écoliers, qui tâcheront à l’envi à le raconter avec moins de fautes, 8° fournir des réflexions au régent pour exciter davantage les sentiments de haine et d’aversion dans l’écolier pour l’injustice, 9° il peut en former quelques scènes et apprendre aux écoliers à les réciter avec l’action convenable et à les bien déclamer, et ce sera à qui déclamera le mieux, et avec plus de force.
§ 458Et à cette occasion je dirai qu’il ne faut jamais faire faire à l’écolier le rôle d’injuste et de méchant ; c’est au régent ou au préfet à faire ce rôle ; il faut que l’écolier puisse aimer à bien faire son rôle, et par conséquent il faut que son rôle soit aimable. Il faut empêcher que dans l’envie de réussir en jouant avec action, il ne s’affectionne aux maximes du méchant homme, du scélérat, du menteur, du fourbe.
§ 459Mais il faut toujours observer que les heures qui s’emploieront par ce trait d’histoire à faire entrer, dans l’esprit de l’écolier, les motifs et les sentiments de vertu qui tendent à rectifier les sentiments de son cœur soient en plus grand nombre que les heures qui seront employées à perfectionner les qualités de son esprit et à cultiver sa mémoire, et cela par la règle qu’il faut toujours que l’écolier donne plus de temps à acquérir les habitudes les plus importantes à son propre bonheur et au bonheur des autres, qu’à acquérir des habitudes beaucoup moins importantes.
§ 460Mais ce même trait d’histoire pourra faire la matière de quelques instructions sur la géographie, sur la chronologie, sur la jurisprudence, sur l’art militaire, etc., dont le régent aura occasion de parler, toutes choses qui serviront à imprimer davantage, et l’histoire, et les maximes de prudence, qui y seront démontrées.
§ 461Ce même endroit de l’histoire peut être conté d’une manière plus longue, avec plus de circonstances sensibles pour les basses classes ; car il faut secourir l’imagination des enfants par un plus grand nombre d’images sensibles et faire toujours parler les personnages ; il ne leur faut pas tant de réflexions générales qu’ils ne sont pas encore en état d’entendre.
§ 462Cela me fait penser que, pour inspirer aux enfants plus d’application aux sciences dont on veut leur donner les premières leçons, il faut y mêler autant qu’il sera possible quelque chose de la vie de ceux qui y sont devenus illustres, et leur en enseigner diverses parties à propos de divers traits d’histoires dont les sentiments et les mœurs soient l’objet principal.
§ 463De ce que je viens de dire, on peut comprendre que je penche à faire des principaux endroits de l’histoire le principal fonds de la tablature pour tout ce qu’il y a de spéculatif dans l’éducation.
§ 464Mais le point principal, c’est ce qu’il y a de pratique, c’est-à-dire l’exercice de la justice des écoliers entre eux, l’exercice de la politesse, de la patience et des autres parties de la bienfaisance dans leurs actions, dans leurs jeux, dans leurs discours ; et cela toujours bien lié, bien enchaîné avec les plus puissants motifs. Et de là on voit que le préfet de chambre, qui sera bon observateur de ce qu’ils feront de bien et de mal entre eux, peut leur être beaucoup plus utile dans la chambre que le régent même dans les exercices de sa classe.
§ 465Les enfants ont un grand plaisir à entendre des histoires où les méchants sont punis et les vertueux récompensés : il faut donc suivre cette indication de la nature et leur donner de pareilles histoires. Mais il y a un inconvénient, c’est que les vraies histoires nous fournissent peu d’exemples et souvent ils ne sont ni assez proportionnés aux écoliers ni assez embellis dans les originaux par les circonstances intéressantes ; et cela me fait penser qu’outre les vraies histoires, il faut encore nécessairement composer pour les enfants des romans vertueux et en faire pour toutes les classes.
§ 466Je crois de même qu’il serait à propos de leur faire jouer des scènes vertueuses et d’en composer exprès à la portée des plus basses classes ; il faut employer la fiction et la vérité pour faire aimer la vertu et pour faire haïr le vice101, mais il faut avoir soin de donner aux enfants la fiction pour fiction, et la vérité pour vérité, c’est au bureau à faire bien payer ceux qui composeront les meilleurs romans vertueux pour les différentes classes.
OBSERVATION XXXI
ROMANS VERTUEUX
§ 467Au lieu de faire lire aux écoliers des préceptes, des listes sèches de vices et de vertus qu’ils liraient avec dégoût, il faut mettre en roman les actions vertueuses, les discours d’un jeune homme vertueux et cela en contraste avec les discours d’un écolier vicieux, qui fait toutes les fautes et qui a tous les défauts connus parmi les écoliers.
§ 468Peindre ces défauts d’un grand nombre de côtés et dans différents points de vue qui fourniront les situations que l’auteur du roman fera naître.
§ 469Peindre toujours ces défauts avec des couleurs qui les rendent odieux, méprisés et punis.
§ 470Peindre ces défauts pour la portée des deux plus basses classes.
§ 471Les peindre dans leur naissance avec toutes leurs mauvaises excuses.
§ 472Peindre ces mêmes défauts pour les autres classes supérieures, en peindre l’accroissement en choses plus importantes.
§ 473La liste des défauts, des actions vicieuses et des discours vicieux servira au romancier à ne rien omettre de ces peintures, à les ranger de manière que l’on voie comment les défauts naissent les uns des autres.
§ 474Peindre ces vices dans leurs excès hors du collège.
§ 475Peindre les actions et les discours de l’homme fautif et ses excuses, de manière qu’il soit impossible à l’écolier fautif de n’y pas reconnaître ses fautes, ses défauts, ses excuses, ses prétextes. Et il faut que ces peintures soient si naïves et tellement faites d’après nature que ce soit un bon miroir où chacun puisse facilement se reconnaître lui-même, tandis qu’il y reconnaît la plupart de ses camarades.
§ 476Observer la même méthode à l’égard des actions vertueuses et des discours vertueux et surtout leurs motifs, et exposer souvent les récompenses de ce monde et de la seconde vie.
§ 477Il faut souvent faire rencontrer le vertueux prudent avec le vicieux imprudent ; il faut souvent leur voir prendre des partis opposés dans pareilles conjonctures avec des raisons très opposées.
§ 478Je ne dis pas que de pareils romans soient faciles à bien faire, mais je soutiens qu’il sera facile de les perfectionner tous les cinq ans, si l’on donne le soin à un philosophe chrétien de composer le canevas des pensées, et si l’on charge un homme d’une imagination féconde et bon écrivain, de bien mettre en œuvre les observations du philosophe.
§ 479Pour faire un opéra, il faut ordinairement deux hommes qui s’entendent, un poète et un musicien : c’est qu’il est rare de trouver un excellent musicien dans un excellent poète, comme il est difficile de trouver un agréable romancier dans un philosophe profond.
§ 480Je demande plusieurs tomes pour une seule classe pour pouvoir en lire un chapitre tous les deux jours ; et un autre jour on lirait des traits historiques un peu embellis et accommodés au théâtre.
§ 481Voilà de ces livres classiques dont les auteurs doivent être récompensés de pensions par l’avis du conseil de l’éducation, à proportion de la grande utilité de leurs ouvrages102.
OBSERVATION XXXII
HABIT UNIFORME
§ 482J’ai observé que dans certaines communautés religieuses, les filles pensionnaires et les écoliers pensionnaires ont des habits uniformes. Il faut compter pour beaucoup d’accoutumer les enfants à n’estimer que peu les distinctions extérieures qui viennent des richesses, de la grande dépense, de la magnificence et autres distinctions de pure vanité, et qui ne peuvent produire qu’une gloire vaine et frivole ; il faut les accoutumer au contraire à n’estimer que la considération et la distinction qui viennent des qualités distinguées ou de l’esprit ou du cœur. Or cette uniformité, cette simplicité dans les habits peut y contribuer. Je ne parle point ici des princes du sang royal, s’il y en avait dans le grand collège103 ; il est du bon ordre d’accoutumer les enfants au respect et à la soumission qui est nécessaire pour maintenir dans les monarchies l’autorité royale et par conséquent la tranquillité publique.
§ 483À l’égard des écoliers qui, pour les qualités distinguées du cœur ou de l’esprit, auraient mérité des distinctions, il suffirait que sur leur habit uniforme, ils portassent quelque marque extérieure qui les distinguât entre leurs pareils.
§ 484Cette observation paraîtra peut-être une minutie, mais à la considérer de près, elle ne mérite pas, ce me semble, d’être négligée. Tout ce qui peut diminuer dans les enfants leur goût pour la distinction frivole, et augmenter leur goût pour la gloire la plus précieuse est plus important qu’on ne s’imagine104.
OBSERVATION XXXIII
TROIS CONSIDÉRATIONS PROPRES POUR INSPIRER LA PRATIQUE DE LA PATIENCE ET DE L’INDULGENCE
§ 485Le motif le plus élevé que l’on puisse avoir pour souffrir sans se plaindre les insultes, les injures des supérieurs, des pareils, des inférieurs, et les négligences des domestiques, est sans doute le motif d’imiter Dieu qui nous pardonne si souvent nos fautes ; mais il y a encore trois autres motifs humains qui ne sont pas à négliger :
§ 4861° Si vous cherchez à vous venger, en quoi serez-vous plus parfait que celui qui vous a offensé ? Or ne cherchez-vous pas à surpasser vos pareils en vertu comme en talents ? Ne vaut-il pas beaucoup mieux même les surpasser en vertus qu’en talents ? À quoi servent les talents sans vertu sinon à se faire plus haïr ?
§ 487Rien n’est si commun que le sentiment de vengeance ; il est si commun que si les brutes ont des sentiments, elles ont celui de la vengeance. Or vous, qui voulez-vous distinguer entre vos pareils encore plus du côté du cœur que du côté de l’esprit ? Voulez-vous n’avoir que des sentiments semblables aux sentiments des plus vils animaux et des hommes les plus méprisables ? Est-ce penser noblement que de penser comme les hommes les plus méprisables de la lie du peuple, qui n’ont eu aucune éducation ?
§ 4882° On ne nous offense presque jamais volontairement que nous n’ayons les premiers offensé. Au moins par imprudence, ou parce que les offenseurs ne connaissent pas nos bonnes intentions. Faites crédit à celui qui vous a offensé et qui est en quelque sorte votre débiteur, puisqu’il vous doit une réparation. Donnez-lui loisir de connaître vos bonnes intentions et combien vous êtes éloigné d’avoir voulu l’offenser. Il reviendra pour vous ; il sentira même de la reconnaissance de votre conduite douce, patiente et pleine d’indulgence ; il s’apercevra qu’il vous avait pris pour tout autre que vous n’êtes ; et en voyant que vous cherchez encore à lui faire plaisir, il sera très fâché de vous avoir offensé ; il cherchera à son tour à vous faire plaisir et sera le premier à chanter vos louanges et à estimer votre vertu. C’est ainsi que vous serez récompensé au double de lui avoir fait crédit et de lui avoir pardonné.
§ 489On conseillait un jour à Socrate, qui venait de recevoir une insulte, de se venger en lui disant qu’il lui serait facile de mortifier l’offenseur impunément, et c’est précisément par votre raison d’« impunité, répondit-il, que je n’ai garde de suivre votre conseil ».
§ 490Vous serez bien plus porté à pardonner quand vous songerez que le plus souvent l’offense que vous recevez n’est qu’une vengeance du déplaisir que vous avez causé par quelque parole imprudente, par quelque négligence, par quelque inattention que l’on aura interprétée comme un mépris. Quelquefois même, vous offensez par vos bons succès, par vos talents bien employés, qui vous attirent des louanges, qui blessent toujours les envieux ; car alors vous aurez beaucoup moins à pardonner quand vous verrez vous-même par vos réflexions que vous avez été, sans y penser et très innocemment, le premier offenseur.
§ 4913° Pourquoi êtes-vous en colère contre votre domestique ? C’est que vous attendiez trop de son esprit, de son attention et de son affection. Attendez-vous à moins, il ne vous fâchera plus dans ce qu’il fait de mal et vous surprendra souvent agréablement en lui voyant faire ce à quoi vous ne vous attendiez pas.
§ 492C’est d’un côté votre faute d’avoir pris une idée trop avantageuse de son intelligence et de son affection ; cette idée lui a nui dans votre esprit ; rabattez-en la moitié, vous vous attendrez à moins ; il ne fera alors presque plus de fautes que vous osiez lui imputer, comme vous n’imputez pas comme faute à votre chien de ne pas faire ce qui passe le chien105. Vous serez de même très content de votre domestique, vous lui épargnerez des reproches pleins d’aigreur, et vous vous épargnerez des mouvements de colère, quand vous n’attendrez de lui que ce que vous en devez attendre.
§ 493S’il a peu d’affection pour vous, c’est encore moins sa faute que la vôtre, puisque c’est votre faute si vous ne lui en inspirez pas davantage. L’affection est un sentiment agréable ; ainsi votre domestique ne demanderait pas mieux que d’en sentir, mais on ne s’en donne point, on la reçoit du maître. Ainsi , presque toujours, c’est votre faute quand vos domestiques n’en ont pas autant que vous le souhaiteriez.
§ 494Voilà comment, en faisant justice aux autres, et en prenant sur vous la part que vous devez prendre de la source des négligences de vos domestiques et de la cause des offenses que vous recevez quelquefois des autres hommes, vous diminuerez beaucoup leur tort, et par conséquent votre douleur, votre ressentiment, votre colère ; telles sont les trois considérations raisonnables qui tendent à rendre la société beaucoup moins désagréable ; tels sont les motifs qu’il sera facile d’inspirer peu à peu aux enfants de douze ou quinze ans par toutes les manières dont les sentiments s’inspirent aux hommes : lectures, réflexions, scènes vertueuses, exemples, exhortations, etc.
OBSERVATION XXXIV
OCCUPATION AU SORTIR DU COLLÈGE
§ 495Dans notre forme de gouvernement, il y a un grand défaut pour les jeunes gens de seize ou dix-sept ans qui, au sortir du collège, vont demeurer dans des maisons particulières sans discipline, sans exercices journaliers de la justice et de la bienfaisance que nous avons tant recommandées pour l’éducation de la jeunesse ; ce sont des jeunes gens destinés au clergé, à la magistrature, à la guerre, à la médecine, etc.106. Voilà pourquoi j’opine que la plupart demeurent toujours enfermés dans les collèges pour continuer les études de leurs professions particulières en continuant la même discipline, pour fortifier par la pratique, par les exemples et par les préceptes l’habitude à s’éloigner des vices et à la pratique des vertus.
§ 496Sans la continuation des exercices pour ces deux vertus, il est difficile qu’ils ne se débauchent et ne se corrompent les uns les autres et ne perdent en partie le principal fruit de leur éducation ; et c’est pour cela que je fais incomparablement plus de cas de l’éducation des écoliers pensionnaires que des écoliers externes. Je suis même persuadé que les exemples des externes mal disciplinés nuisent aux pensionnaires et affaiblissent peu à peu l’effet de la bonne discipline, mais c’est un mal nécessaire, et si les pensionnaires y perdent, les externes y gagnent.
§ 497Il est à souhaiter pour l’État que les écoliers qui au sortir du collège retournent habiter avec leurs familles soient en même temps employés chacun dans sa profession et mis en commerce avec des personnes plus âgées, de l’exemple et de l’expérience desquelles ils puissent commencer à profiter ; mais le point principal est de leur donner une occupation journalière au moins de quatre ou cinq heures par jour ; et je vois avec peine que notre police n’a pas encore assez pourvu à cette occupation, du moins pour certaines professions, par exemple pour le clergé et pour les gens de guerre.
§ 498Pour le bonheur de la vie, la plupart des hommes ont besoin d’une occupation de devoir durant quelques heures par jour. Voilà pourquoi j’approuve fort la méthode nouvellement inventée pour les jeunes magistrats de leur donner entrée dans les compagnies pour rapporter, pour écouter, pour dire leur avis, mais de différer de compter leur voix jusqu’à vingt-cinq ans.
§ 499Il est certain que si tous les collèges des garçons et des filles étaient établis sur ce modèle dans tous les États chrétiens, il se trouverait, après trois ou quatre générations, un très grand changement en bien dans le monde riche et bien élevé et peu à peu dans le peuple même qui emprunterait ses maximes de conduite des riches, qui auraient eu une éducation très sage et très vertueuse.
§ 500Ceux qui ont été élevés dans les collèges font plus de cent mille chefs de famille en France. Or quelle différence pour nos mœurs si, dans vingt ou trente ans, il y avait dans notre nation cent mille chefs du peuple tous fort accoutumés à la pratique journalière de la justice et de la bienfaisance !
§ 501Jusqu’à ce temps-là, il faut compter que les jeunes gens qui sortiront d’un pareil collège rencontreront dans le monde où ils entreront beaucoup de maximes injustes, imprudentes, déraisonnables et contraires à celles qu’on leur aura enseignées ; mais cette déraison diminuera de génération en génération, et ceux qui vivront dans cent cinquante ans auront l’avantage de vivre dans une société beaucoup plus raisonnable, plus juste, plus vertueuse, incomparablement plus tranquille, plus agréable, et plus remplie des hautes espérances d’une immortalité délicieuse.
§ 502Si l’on suit dans les États chrétiens la forme de gouvernement approuvée autrefois par le dauphin Bourgogne, père du roi, que j’ai éclaircie107, et qui assurera aux citoyens des récompenses proportionnées à leurs talents, à leurs services, à leurs travaux, et à leurs vertus, les jeunes gens bien élevés au sortir du collège n’auront plus à combattre contre les mauvaises mœurs des personnes plus âgées qu’ils trouveront dans le monde, car il n’y aura plus de mauvaises mœurs que parmi des hommes sans talents, sans emploi public et sans aucune considération. Et comme ces jeunes gens verront les talents honorés et la vertu respectée même par le peuple, ils n’auront, s’ils veulent valoir quelque chose, nulle peine à suivre les traces des grands hommes, ou s’ils ne valent rien, ils tomberont avec les fainéants et la classe du bas peuple dans un honteux mépris.
TROISIÈME PARTIE
OBJECTIONS
OBJECTION I
§ 503Ces vues sont sages et judicieuses, mais nous n’avons point de bureau autorisé à les examiner, à les rectifier, à les augmenter et à former des statuts pour perfectionner nos collèges : les ministres, quelques bonnes intentions qu’ils aient ne peuvent, faute de loisir, former ces statuts sans le secours d’un bureau.
§ 504Je vois d’ailleurs que pour mieux instruire notre jeunesse, et en moins de temps, il faudrait dans chaque collège plus de dépense pour le nombre des régents et des répétiteurs ou préfets des chambres ; il faut différentes salles pour la même classe, il faut des régents de supplément, il faudrait des pensions pour les professeurs et pour les administrateurs qui se distingueraient entre leurs pareils. Or où prendre les revenus nécessaires, s’il n’y a pas un bureau qui, étant bien informé, ne marque pas ce qui manque de revenu à tel ou tel collège ?
§ 505Les collèges eux-mêmes sont des corps composés de professeurs et d’officiers principaux qui se contrarient souvent dans leurs opinions et qui n’ont aucune dépendance les uns des autres ; ils ne voudront jamais s’assujettir à rien changer à leur routine. Ainsi je ne vois pas que, ni par l’autorité de l’État, ni par la persuasion, vous puissiez espérer de perfectionner l’éducation de la jeunesse.
§ 506Les collèges sont même entre les mains des universités et de compagnies religieuses puissantes et jalouses les unes des autres. Ce que l’une adoptera, l’autre ne voudra pas l’adopter. Or qui règlera ces contestations avec une autorité suffisante, s’il n’y a un bureau établi pour régler les affaires des collèges ? Ainsi je vois que vos vues, quoique avantageuses pour la nation, et même pour toutes les nations rencontrant dans toute l’Europe pareils obstacles, demeureront entièrement infructueuses.
RÉPONSE
§ 5071° Des vues sages et utiles au public, quand elles sont une fois à mettre en pratique, quand elles sont bien éclaircies par la réponse à toutes les difficultés, n’ont plus besoin, pour fructifier, que de rencontrer des circonstances favorables dans certains gouvernements ; de sorte que si ces vues sont suffisamment démontrées, on peut assurer qu’elles ne demeureront pas toujours inutiles.
§ 5082° Si quelque prince établissait un collège dans le voisinage de son principal séjour sur un plan semblable, pour y élever les princes de son sang et plusieurs de ses sujets, les autres collèges suivraient bientôt le même plan. Or il n’a guère d’ouvrages à faire qui puissent plus contribuer à rendre son nom glorieux dans la postérité.
§ 5093° Je sais bien que ce plan est encore informe, mais un prince, avant que d’établir et de bâtir un collège, ne peut-il pas le faire rectifier dans diverses assemblées du conseil de l’éducation selon les avis des plus habiles officiers principaux qu’il destinera à gouverner son collège ?
§ 5104° Ce qui ne se fera pas parmi nous peut se faire chez nos voisins et passer ensuite chez nous par imitation ; car les nations empruntent sagement les unes des autres les inventions utiles à la société. L’homme est un animal imitant, parce qu’il est animal raisonnable.
§ 5115° À l’égard des fonds pour les nouvelles dépenses nécessaires pour perfectionner les collèges, l’État peut y suppléer sur les avis du bureau de l’éducation, et il y a plusieurs moyens très commodes et très faciles pour unir peu à peu de grands revenus aux collèges et aux hôpitaux, sans rien exiger des peuples, surtout parmi les nations catholiques. Je les marquerai dans un mémoire séparé108.
§ 512Il est vrai qu’il n’y a point encore dans l’État de bureau autorisé pour veiller à perfectionner l’éducation, mais un bureau qui n’est pas encore formé et qui serait si avantageux, ne peut-il pas se former pour ainsi dire en une heure ?
OBJECTION II
§ 513Je soutiens contre votre opinion qu’un bon régent peut suffire pour enseigner cent écoliers.
RÉPONSE
§ 5141° Les personnes expérimentées que j’ai consulté disent qu’un bon régent ne peut bien enseigner que cinquante ou soixante écoliers. Ainsi un collège de dix classes contiendrait six cents écoliers. Il faut remarquer que pour avoir soixante écoliers dans les dernières classes, il faut qu’il y en ait plus de quatre-vingts dans les premières.
§ 5152° Il ne s’agit pas de former des collèges peu utiles qui coûtent peu à l’État et où les écoliers pour la plupart perdent leur temps ; il s’agit de former de bons collèges où les écoliers avancent tout autant qu’il est possible vers les vertus et vers les talents les plus utiles à l’État. Il faut par conséquent supposer une dépense nécessaire en nombre de salles, en nombre de régents et de précepteurs de chambre à proportion du nombre des écoliers. Or l’on a vu que c’est une des dépenses les plus importantes pour la grande augmentation du bonheur de l’État.
OBJECTION III
§ 516Je conviens que pour les deux plus hautes classes générales, il faut que ce soit toujours le même régent qui fasse la même classe et qui enseigne les mêmes matières parce qu’il apprendra mieux avec le temps ce qu’il faut ou ajouter ou diminuer à ses leçons pour perfectionner la méthode d’enseigner. Mais pour les basses classes, il semble qu’il serait plus utile aux écoliers que le même maître conduisît les mêmes écoliers durant les six premières années dans six classes différentes.
RÉPONSE
§ 5171° Comme les livres et les instructions classiques pour chaque classe seront imprimés, il sera facile à chaque régent de continuer la même méthode du régent de la classe inférieure ; car il est à propos que la méthode du collège, et même de tous les collèges, soit uniforme, sauf à chaque régent de donner ses observations au principal officier pour perfectionner la méthode générale, et sauf au principal de les communiquer au bureau de l’éducation.
§ 5182° Le régent, au bout du premier mois, connaîtra bientôt le degré d’intelligence de chacun de ses cinquante écoliers ; il le pourra même savoir par la liste et les notes du dernier régent qu’ils auront quitté. Ainsi il saura bientôt comment il doit encourager les uns et piquer les autres.
OBJECTION IV
§ 519Il faut des jours de relâche pour les écoliers, il leur faut des jours de congé.
RÉPONSE
§ 5201° Pourvu qu’ils aient des heures de jeux, d’exercices, pourvu qu’ils n’aient point des exercices trop longs et trop uniformes et que leurs exercices soient suffisamment variés et même quelquefois un peu contrastés, ils seront toujours agréablement occupés, et loin de désirer la cessation de ces exercices agréables, ils en désireront toujours la continuation. Quand les écoliers en désirent la cessation, c’est une preuve que la méthode du collège n’est pas assez bonne ; la bonne méthode est semée de petits plaisirs.
§ 5212° À l’égard des régents, je demande pour eux des jours de congé ; et c’est pour cela que je demande des régents de supplément qui soient accoutumés à la méthode générale. On pourra prendre ces régents de supplément parmi les préfets des chambres surnuméraires.
§ 5223° Il faut donner aux écoliers, pour récompense de leur application à certaines matières, l’étude de quelque chose d’agréable, qui leur serve de délassement utile. Ainsi ils auront leur journée partagée en heures d’application, quelquefois une pénible, et, par récompense, en heures de divertissements utiles109.
OBJECTION V
§ 523La proposition d’un bureau perpétuel, tant pour former ce bel établissement que pour le soutenir et le perfectionner, me paraît un moyen général très sensé et très efficace. Je l’adopterais avec plaisir si j’étais ou roi ou ministre général ; mais les rois, les ministres, comme les autres hommes, pour avoir tout l’honneur d’un pareil établissement qu’ils ne sauraient former tous seuls, auront de la peine à établir un bureau pour faire la grosse besogne, et la plus difficile. Ainsi pour leur faire mieux goûter ce projet, je ne parlerais point du tout de former un pareil bureau.
RÉPONSE
§ 5241° Si un prince, si un ministre général goûte ce plan, il songera à l’exécuter ; alors s’il croit pouvoir se passer d’un bureau perpétuel, la proposition de s’en servir pour en recevoir du soulagement ne le rebutera pas de l’exécution. Au contraire, il sera bien aise qu’elle ait été faite publiquement, afin de montrer au public qu’avec son seul génie et son seul travail il peut sans aucun secours en venir à bout.
§ 5252° Il y a des rois et des ministres généraux qui, à cause de la multitude des bons établissements, les veulent faire sans perdre du temps durant leur règne pour se rendre plus recommandables dans la postérité. Or il est visible que pour ceux-là, qui sont le plus grand nombre, ils seront fort aises qu’on leur ait ouvert l’avis de se faire aider dans l’exécution d’un si vaste projet par un bureau perpétuel.
OBJECTION VI
§ 526Cet ouvrage sent un peu trop la dévotion et la prédication ; il semble que l’auteur veuille faire de tous les écoliers autant de religieux, et cela ne convient pas à la société.
RÉPONSE
§ 527Il est vrai que tout ce que je bâtis sur l’espérance d’une vie délicieuse et sur la crainte d’une vie très malheureuse après la mort pourrait bien ne pas plaire à certaines personnes du monde, d’ailleurs honnêtes gens et gens d’esprit, mais qui n’ont fait jusqu’ici presque aucun usage ni de cette crainte salutaire, ni de cette espérance consolante, qui est le fonds solide de toute religion tant soit peu raisonnable. Mais ils n’oseraient, s’ils ont de la raison, soutenir que cette crainte et cette espérance d’une seconde vie ne soit en même temps très raisonnable et très utile, même à la société humaine qu’ils souhaitent voir tous les jours plus parfaite. Ainsi qu’ils s’en prennent à leur indolence sur ce chapitre, et qu’ils ne me fassent plus de reproches, puisque j’ai parlé conséquemment à des principes très raisonnables qu’ils admettent.
§ 528Mon but est de rendre les hommes plus religieux, mais non pas d’en faire des religieux. C’est que plus ils seront religieux, plus ils seront vertueux et heureux, et plus leur nation en sera heureuse.
OBJECTION VII
§ 529Des religieux m’ont fait une objection toute opposée : ils m’ont dit qu’il n’y avait pas assez d’onction, assez d’air de dévotion dans mon ouvrage, et que toutes les sociétés protestantes peuvent adopter ce que je dis de la religion.
RÉPONSE
§ 5301° Je n’ai pas visé à faire un livre de dévotion, mais à donner à ceux qui gouvernent les États et à ceux qui gouvernent les collèges des vues pour perfectionner l’éducation. Je ne prêche pas, je démontre. Or celui qui démontre ne vise qu’à instruire l’esprit et qu’à persuader ceux qui président à l’éducation ; celui qui prêche n’a pour but que d’imprimer des sentiments et de remuer le cœur. Or je n’ai point visé à l’éloquence de l’onction.
§ 5312° N’est-il pas vrai que nous ne différons point des protestants sur la morale chrétienne, c’est-à-dire sur les injustices qu’il faut éviter, et sur les bienfaits qu’il faut pratiquer ?
§ 5323° J’ai prétendu donner un modèle d’éducation qui puisse servir à toutes les nations chrétiennes et former partout des hommes d’un commerce désirable qui puissent se tolérer mutuellement et vivre ensemble dans l’observation de la justice et dans la pratique d’une bienfaisance mutuelle pour plaire à Dieu et pour obtenir le Paradis. Or n’est-il pas évident que cette première vie n’en sera que plus tranquille et plus heureuse ?
OBJECTION VIII
§ 533Il semble que vous n’estimez guère les instituts religieux qui n’ont pas pour but principal, ou de secourir les pauvres et les malades dans les hôpitaux, ou d’instruire la jeunesse et les ignorants dans les collèges, de la meilleure méthode pour éviter l’Enfer et pour obtenir le Paradis110.
RÉPONSE
§ 534Je n’ai garde de ne pas estimer des instituts111 qui tendent à inspirer une observation plus exacte de la justice chrétienne que celle qu’observent les gens du monde ; mais n’est-il pas raisonnable que l’Église et l’État estiment beaucoup davantage les instituts soit ecclésiastiques, soit religieux, qui tendent au même degré d’observation de la justice chrétienne envers tout le monde, et qui par dessus tendent à la pratique de la bienfaisance chrétienne, et à devenir beaucoup plus utiles aux pauvres malheureux et à ceux qui ignorent les sentiers de la vertu ? N’est-il pas raisonnable de souhaiter que les instituts les moins parfaits et les moins utiles ne se multiplient dans un État chrétien qu’à proportion qu’ils sont utiles à la société chrétienne, et que les instituts les plus utiles se multiplient aux dépens de ceux qui sont dix fois moins utiles, et à proportion de l’utilité dont ils sont aux fidèles112 ? N’y a-t-il pas des degrés différents de sainteté et de perfection dans les voies du salut ? Et n’est-il pas de la plus grande sagesse du gouvernement civil et du gouvernement ecclésiastique de favoriser davantage les instituts qui tendent à imiter davantage l’Être bienfaisant ?
OBJECTION IX
§ 535Le premier but de votre projet sur l’éducation est de diriger l’amour-propre et la prudence de l’enfant pour lui former un discernement juste, pour le garantir de plus de maux, et pour lui procurer plus de biens. Or il me semble que le premier but de l’éducation devrait être de donner aux écoliers la connaissance de Dieu et de la religion.
RÉPONSE
§ 5361° Si vous y prenez garde, dans le premier but, qui est d’augmenter la prudence chrétienne de l’écolier, je dis qu’il faut qu’il sache qu’il y a deux vies. Or peut-on lui parler de deux vies sans lui faire connaître Dieu comme juste, comme punisseur des crimes, et comme récompenseur des actions de bienfaisance ? Or n’est-ce pas l’essentiel de la religion ?
§ 5372° L’enfant sait et sent qu’il jouit de la vie présente, il veut y être heureux et, s’il se peut, plus heureux que ses pareils, c’est-à-dire y souffrir moins de maux, y goûter plus de biens et plus grands, tel est l’amour-propre. Voilà le premier ressort des actions humaines, vous ne sauriez vous empêcher de vous servir de ce premier ressort, de ce premier mobile pour le conduire113 !
§ 5383° Il faut ensuite qu’il sache qu’il y a une seconde vie, plus de cent millions de fois plus longue, et qui sera ou beaucoup plus heureuse ou beaucoup plus malheureuse que la première, selon qu’il aura été ou injuste ou bienfaisant114 ; et alors voilà le second ressort des actions des hommes, qui s’unit avec le premier ressort, qui est le désir du bonheur de la vie présente. Or n’est-il pas vrai que si les deux ressorts peuvent conspirer ensemble, ils en seront beaucoup plus forts ?
§ 539Or heureusement, par la force des habitudes de l’éducation, ces deux ressorts, tous deux fondés dans la raison la plus pure et la plus sublime que nous tenons de Dieu, peuvent s’unir tellement dans la conduite des hommes mûrs que l’un ne s’oppose jamais à l’autre, et que l’un serve à l’autre et lui prête plus de force pour l’observation de la justice, de peur de déplaire à Dieu, punisseur des injustes, et pour la pratique de la bienfaisance dans la vue de plaire à Dieu, récompenseur des bienfaisants.
§ 540Il est évident que cette seconde vie est nécessaire pour punir les injustes qui n’auront pas été suffisamment punis dans cette vie, et nécessaire pour récompenser largement les bienfaisants qui n’auront pas été suffisamment récompensés dans la vie présente ; il est évident, dis-je, que la connaissance de cette seconde vie doit entrer dans les premières maximes de la prudence, et cela prouve que la prudence humaine la plus sublime est la même que la prudence chrétienne la plus commune.
§ 541Or grâce à la divine providence, cette prudence chrétienne, cet amour-propre si bien entendu, si éclairé, soit pour la vie présente, soit pour la vie future, conspirent par l’observation de la règle d’équité et par la pratique de la règle de bienfaisance à rendre d’un côté la société présente la plus heureuse qu’il soit possible par la voie de la vertu, à donner, de l’autre, la plus grande assurance qu’il soit possible à l’écolier d’être garanti de l’Enfer et d’obtenir le Paradis.
§ 542Donc ce but qui est d’augmenter la prudence et de corriger l’amour-propre de l’écolier, embrassant la connaissance de Dieu récompenseur, étant nécessairement le premier mobile des actions humaines, doit être le premier but de l’éducation. Or n’est-ce pas le plan que j’ai suivi ?
OBJECTION X
§ 543Vous dites à la vérité qu’il faut former dans les enfants l’habitude à ne point faire d’injustice ni en actions ni en paroles, de peur de déplaire à Dieu et d’être condamné à l’Enfer, qu’il faut former en eux l’habitude aux actions de bienfaisance pour plaire à Dieu et pour obtenir le Paradis ; mais vous ne demandez point qu’on forme en eux l’habitude de l’amour de Dieu ni l’habitude de l’humilité chrétienne.
RÉPONSE
§ 5441° Ne point faire d’injustices renferme toute défense de faire toute sorte de mal aux autres. Or quand c’est de peur de déplaire à Dieu, n’est-ce pas amour de Dieu uni à la justice pratique ? Faire du bien aux autres pour plaire à Dieu, n’est-ce pas amour de Dieu uni à la bienfaisance pratique ?
§ 5452° Consentir à ne pas demander aux autres qu’ils nous rendent à la rigueur ni tous les égards, ni toute l’estime, ni toute l’attention, ni toute la reconnaissance, ni toutes les louanges qu’ils nous doivent, consentir sans peine qu’ils nous méprisent plus qu’ils ne doivent, ou qu’ils ne nous estiment pas autant qu’ils doivent, et qu’ils nous le marquent, soit par des paroles, soit par des actions, les traiter par rapport à soi-même avec plus d’égards qu’ils ne méritent, et cela par esprit de bienfaisance pour plaire à Dieu, créateur et rédempteur, n’est-ce pas humilité et humilité chrétienne ? N’est-ce pas honnêteté, prévenance, politesse chrétienne ? Et tout cela, n’est-il pas renfermé sous le genre de bienfaisance chrétienne qui est la troisième habitude à former dans les enfants ?
§ 546Et il faut bien observer que l’humilité chrétienne ne demande pas que l’on fasse de soi-même de jugements faux et trop désavantageux de son propre mérite comparé au mérite d’un autre, mais elle demande que nous traitions cet autre par esprit de bienfaisance, comme si nous le croyions d’un mérite beaucoup plus grand qu’il n’est en effet par rapport au nôtre ; et alors nous sommes plus que justes envers lui, et c’est tout ce que demande l’humilité chrétienne, qui ne peut jamais être fondée sur aucune fausseté. Or cette humilité ne fait-elle pas partie de la bienfaisance chrétienne ?
OBJECTION XI
§ 547Il est vrai qu’il serait à souhaiter que l’on s’attachât dans tous les collèges à augmenter tous les ans la partie de ce plan qui regarde les pratiques journalières des écoliers, pour fortifier en eux les habitudes à la justice et aux différentes vertus qui font partie de la bienfaisance, et surtout à la patience. Mais où trouver d’habiles gens qui veuillent se donner la peine d’inventer des pratiques conformes à un plan si utile, où en trouver même qui soient assez autorisés pour les mettre en exécution dans leurs collèges ? Il suffit de la contradiction de quelque régent opiniâtre pour arrêter toute leur exécution dans un collège. Or cependant, sans exécution, c’est un plan agréable à lire, mais très inutile pour la société.
RÉPONSE
§ 5481° Ce plan ne consiste pas en une seule pratique, mais en plus de cent cinquante nouvelles pratiques que l’on pourra inventer pour fortifier les cinq habitudes. Or pourquoi serait-il impossible d’en introduire dans un collège tantôt une, tantôt une autre ? Les professeurs eux-mêmes se formeront peu à peu sur ce plan, et dans moins de cinquante ans, il y aura dans les collèges d’excellents régents propres à élever leurs écoliers sur le plan le plus parfait.
§ 5492° Pourquoi serait-il impossible que le conseil de l’éducation établît pour règle, dans chaque collège, qu’un statut pour une pratique approuvée par les trois quarts des régents et autres officiers des collèges sera exécutée par provision par ceux-mêmes qui sont d’avis contraire ?
§ 5503° Pourquoi serait-il impossible par la même autorité d’établir, dans une université, un conseil de dix ou douze hommes choisis au scrutin pour approuver aux trois quarts des voix celles des pratiques proposées qui paraîtront faciles et utiles ? Pourquoi les universités d’Oxford, de Cambridge, de Leyde, etc., ne formeraient-elles pas pareils conseils ?
§ 5514° Pourquoi serait-il impossible que les religieux de France, d’Italie, d’Espagne, etc., qui ont des collèges, formassent entre eux, dans la ville principale, un conseil d’éducation pour aviser aux moyens de réduire peu à peu en pratique, par petites parties, ce qu’il y a de bon dans ce plan, et pour choisir, aux trois quarts des voix, celles qui paraîtraient les plus faciles et les plus importantes ?
§ 5525° Pourquoi serait-il impossible au gouvernement de chaque État de former un conseil d’éducation de dix ou douze conseillers : 1° pour examiner et autoriser en certaines occasions certains bons statuts généraux, et pour les rendre uniformes dans tous les collèges ; 2° pour unir à certains collèges de nouveaux revenus provenant d’anciennes fondations beaucoup moins utiles à la société, en conservant dans ces unions la mémoire des fondateurs ; 3° pour procurer à certains collèges des bienfaits de la part du roi ou de la république, soit privilèges, soit gratifications, soit revenus fixes ; 4° pour perfectionner les statuts sur l’administration du temporel ; 5° pour récompenser ceux qui donneraient les meilleurs mémoires pour perfectionner l’éducation ; 6° pour récompenser ceux qui feraient de meilleurs ouvrages, ou historiques, ou scéniques, ou dogmatiques115, pour les diverses classes des écoliers.
§ 5536° Toutes ces choses ne sont nullement impossibles avec le temps et avec le secours des conjonctures des ministres qui auront le bonheur de se connaître en réputation précieuse ; et il arrivera que les pratiques excellentes passeront insensiblement d’un collège à un autre, d’une nation à une autre.
§ 5547° Ce qui est de vrai, c’est que l’on ne commence point à bâtir sans quelque espèce de plan, et que sans plan, on ne songera point à perfectionner cette importante partie de la police humaine. Ainsi il est toujours très utile que les bons citoyens qui président à l’éducation, et que les ministres zélés pour le bien public qui connaissent l’importance des collèges, aient un pareil plan d’éducation devant les yeux, et c’est le but que je me suis proposé en y travaillant.
OBJECTION XII
§ 555L’ouvrage est bon et solide, mais il y a beaucoup de négligences dans le style ; il serait à souhaiter qu’il fût écrit d’une manière vive et oratoire. On n’aime point ces primo et ces secundo, cela fait languir le style, et d’ailleurs vous entrez dans des minuties de collèges qui n’intéressent point le lecteur.
RÉPONSE
§ 5561° Chaque matière a un style qui lui est propre, la géométrie, la physique, la théologie, la politique ont leur style, leur éloquence ; il ne s’agit en politique que de démontrer et de faire sentir à l’esprit la force de la démonstration, il ne s’agit pas dans ces matières d’exciter dans le cœur des sentiments de haine ou d’inclination, de crainte ou d’espérance. Il faut de la clarté dans les idées, il faut de l’arrangement et de l’ordre dans les propositions, il faut de la justesse dans les raisonnements, il faut donc des primo et des secundo. Tout cela est assez sec, j’en conviens, mais c’est le style convenable à la matière didactique. Si l’on y employait des exclamations, des interrogations, des descriptions fleuries, des antithèses fréquentes, des métaphores, des allusions fines, des ironies malignes, toutes ces figures qui font ailleurs un effet si agréable seraient ici très déplacées.
§ 5572° Je n’ai eu pour but dans cet ouvrage que de parler à ceux qui se mêlent de l’éducation des enfants, qui, par conséquent, s’intéressent fort à tous les détails qui peuvent contribuer à la bonne pratique de l’éducation ; ces détails, je l’avoue, sont des minuties qui n’intéressent en rien le commun des lecteurs. Mais ici je n’écris que pour ceux qui demandent ces détails et qui en demanderaient encore volontiers davantage. Mon dessein a été de leur montrer, dans un plan nouveau d’éducation, d’un côté, les diverses fins principales qu’ils doivent se proposer et qu’ils ne se proposent point comme principales, et de l’autre, de leur indiquer quelques moyens dont ils peuvent se servir pour y arriver, et dont ils ne se servent point encore. Mon but n’a point été de plaire aux lecteurs oisifs qui ne sont que curieux. Or si le plan que j’expose est jugé beaucoup meilleur que celui que nous suivons, si les moyens que je propose sont jugés convenables, si en conséquence il se fait dans les collèges quelques changements propres à perfectionner l’éducation de la jeunesse, j’ai atteint le but que je me suis proposé.
§ 558C’est au philosophe bon citoyen à approfondir les sujets les plus importants, et à démontrer clairement l’importance du but, et ensuite la convenance et l’efficacité des moyens ; c’est à l’orateur, au bel esprit, à orner, à polir, ou ses propres inventions, ou les inventions des philosophes ; ce sont, pour ainsi dire, deux métiers qui demandent deux hommes différents : le premier vise davantage à être utile qu’a plaire, à procurer au lecteur des avantages durables qu’à lui procurer des plaisirs présents, mais de peu de durée ; le second cherche plus à plaire dans le moment qu’à être utile pour l’avenir. J’ai opté pour le premier, c’est-à-dire pour être utile. Ainsi ne cherchez point dans mes ouvrages les arguments du second.
§ 559Les étrangers reprochent à la plupart de nos meilleurs écrivains de ne viser qu’au brillant de l’esprit, qu’au bel esprit, et non au bon esprit. Ce reproche n’est pas sans quelque fondement, mais il me semble que peu à peu nous nous accoutumons à estimer moins le brillant pour estimer davantage le solide. Notre raison va en croissant, surtout depuis vingt à trente ans : on commence à demander aux beaux esprits qu’ils joignent l’utile à l’agréable, et qu’ils préfèrent le plus utile au moins utile116. Le mal est que la plupart n’ont pas encore des idées bien justes de la plus grande utilité publique, mais ils commencent à devenir plus raisonnables.
OBJECTION XIII
§ 560Les fonctions des régents et des préfets des chambres sont des fonctions très pénibles. Or vous ne songez pas assez à récompenser dans votre plan ces officiers du collège à proportion de leurs services distingués.
RÉPONSE
§ 5611° Ceux qui en font les fonctions n’ont pas moins de peine dans le vieux plan qu’ils auraient dans le plan nouveau ; et cependant ils se trouvent déjà bien payés, les religieux par les motifs de religion, les séculiers par les appointements.
§ 5622° Dans le nouveau plan, ils auraient plus de satisfaction : 1) à cause du progrès plus sensible de leurs écoliers, 2) à cause du progrès plus important, 3) à cause du plus de solidité et de patience de la part des enfants, 4) à cause d’une plus grande variété dans les exercices.
§ 5633° Je conviens que pour soutenir l’émulation entre officiers pareils au grand avantage du public, il faut imaginer des distinctions pour ceux des régents et des préfets de chambre qui se distinguent, soit par leur assiduité, soit par leurs talents, et cela à la pluralité des voix des pareils. Mais le conseil de l’éducation ordonnera ces distinctions. L’activité, l’ardeur, la ferveur se ralentissent bientôt, et les esprits tombent bientôt dans l’indolence, dans la paresse, dans la langueur, lorsque la récompense est égale entre le paresseux et le laborieux, entre le grand génie et le médiocre.
OBJECTION XIV
§ 564Il est vrai que vos préfets de chambre pourront suppléer quelquefois aux régents qui auront congé ou qui seront malades, mais qui suppléera à ces préfets qui ont eux-mêmes besoin de jours de congé ?
RÉPONSE
§ 565Je conviens qu’il faut toujours des régents de supplément et des précepteurs de supplément et que, pour faire beaucoup avancer les enfants, il ne faut pas qu’ils discontinuent leurs exercices. Mais aussi je suppose que, sur les représentations du conseil de l’éducation, les revenus de chaque collège augmenteront.
OBJECTION XV
§ 566Votre plan peut convenir aux enfants de quatorze ou quinze ans, mais il est trop élevé pour les enfants de sept ou huit ans.
RÉPONSE
§ 5671° Ce plan n’est point fait pour les écoliers, mais pour ceux qui sont proposés à leur éducation.
§ 5682° Il n’y a point d’enfants de sept ans à qui on ne puisse faire comprendre qu’il est de son intérêt que les autres observent le commandement de la justice, ne faites point contre un autre, etc. Il n’y en a aucun à qui on ne puisse faire comprendre qu’un des moyens d’obtenir des autres qu’ils soient justes envers lui, c’est d’être de son côté juste envers eux.
§ 569Il n’y en a pas un à qui on ne puisse faire comprendre que les injustes s’attirent des maux dès cette première vie, et qu’ils seront très punis durant un temps infini dans la seconde vie.
§ 570Il n’y en a pas un à qui on ne puisse faire comprendre que faire du mal, c’est causer de la peine à un autre, qu’il ne voudrait pas que cet autre lui causât à lui-même.
§ 571Or cependant, voilà ce qu’il y a de plus difficile et de plus important à faire entendre dans ce nouveau plan. Ces instructions peuvent être entendues de cet enfant de sept ans par des choses très sensibles, et dès la première fois ; et par conséquent, il les entendra encore mieux quand on les lui répètera souvent et lorsqu’il les entendra souvent répéter aux autres et en diverses manières.
§ 572Non seulement il connaîtra bientôt ce qui est mal moral, mais par la même raison, il connaîtra bientôt ce qui est bien moral, et par conséquent le précepte abstenez-vous du mal, et faites le bien, et cela pour obtenir le Paradis.
§ 573Il n’y a point d’enfant de sept ans qui n’ait déjà quelque idée de l’Enfer et du Paradis, choses encore plus difficiles à se bien représenter.
§ 574Je sais bien que toutes ces choses se conçoivent plus clairement à mesure que la raison croît, mais cela ne prouve pas que dès sept ans les enfants ordinaires ne puissent en concevoir quelque chose, quoiqu’obscurément. Aussi les méthodes pour enseigner doivent-elles être différentes et proportionnées aux âges différents.
OBJECTION XVI
§ 575Il paraît que vous bâtissez votre édifice de l’éducation sur l’ancienne distinction du cœur et de l’esprit. Je conviens avec vous que l’homme n’agit que par sentiment, ou de plaisir actuel pour le faire durer, ou de douleur actuelle pour la faire cesser, que l’espérance d’un plaisir futur, ou regardé comme futur, est elle-même un plaisir actuel, que la crainte d’une douleur future, ou regardée comme future, est elle-même une douleur actuelle. Je conviens que suivant votre distinction, ce qu’il y a de plus important à bien diriger dans les enfants, ce sont leurs sentiments, puisque de ces sentiments dépendent leur bonne ou mauvaise conduite, leurs bonnes ou mauvaises actions, leur bonheur et leur malheur.
§ 576Vous avez raison de dire que la prudence ou leur amour-propre bien dirigé les empêchera de décider trop promptement, leur fera quelquefois prendre conseil, les rendra justes et bienfaisants pour leur propre intérêt, que cette prudence les portera à suspendre leur jugement dans les choses qui ne sont pas évidentes, à raisonner juste, à cultiver leur mémoire, et à la remplir de faits et de démonstrations les plus utiles pour acquérir divers talents propres à se distinguer entre leurs pareils.
§ 577Tout cela est vrai, mais il me semble que vous auriez pu faire votre plan encore plus simple, en disant qu’il n’y a proprement à perfectionner dans les enfants que l’intelligence qui comprend la connaissance du bien et du mal. Je suis de l’avis de ceux qui disent omnis peccans est ignorans117. Si nous prenons de mauvais parties, c’est parce que nous ne voyons pas assez clairement qu’ils sont mauvais, et combien ils sont mauvais ; celui qui a dit video meliora proboque, deteriora sequor118 ne voyait qu’obscurément tout le bon du parti qu’il ne prenait pas ; il ne faisait que soupçonner, il ne voyait que très imparfaitement tout le mauvais du parti qu’il prenait, autrement, il ne l’aurait jamais pris, c’était un imprudent, mais il n’était imprudent que faute de bien voir et de voir clairement tout le bien et tout le mal qui était à considérer dans chacun des deux parties, c’est-à-dire faute d’une intelligence assez étendue et assez éclairé. Et de là je conclus qu’il n’y a que l’intelligence, et surtout l’intelligence du bon et du mauvais, qui soit à perfectionner dans les enfants et que le cœur suivra toujours l’esprit, quand l’esprit sera suffisamment éclairé sur le bon et sur le mauvais des partis opposés.
RÉPONSE
§ 5781° Notre dispute n’est proprement que de nom, car ce que j’appelle prudence vous l’appelez intelligence du bon et du mauvais de chaque parti, ce que vous appelez perfectionner l’esprit des enfants, je l’appelle perfectionner leur raison ; nous sommes jusque-là, dans le fond, de même avis, mais nous parlons, nous nous exprimons différemment.
§ 5792° Pour perfectionner l’esprit des enfants, vous convenez qu’il faut surtout leur montrer, et leur bien montrer, combien il leur importe d’être justes pour éviter divers malheurs, combien il leur importe d’être bienfaisants, et surtout patients dans les injures, combien il leur importe de bien juger, de bien raisonner, d’apprendre beaucoup de faits sur les arts et sur les sciences.
§ 5803° Nous sommes accoutumés à reconnaître en nous la faculté qui ne fait que voir, et que l’on appelle esprit, intelligence, entendement, et de la distinguer très sensiblement de la faculté qui sent ou plaisir ou douleur, qui veut, qui hait, qui désire, qui craint, qui se porte à agir, et que l’on appelle le cœur ou la volonté, quoique ce ne soit que la même âme. Or cette distinction n’est-elle pas bien fondée ? Et n’y a-t-il pas beaucoup d’occasions où l’âme ne fait que voir sans aucun désir, sans aucune crainte ni sans être portée à aucune action ? Telle est la situation de l’âme qui voit une vérité arithmétique, une vérité géométrique, à laquelle elle est déjà accoutumée. Or, comme il y a bien des occasions où l’âme voit un malheur futur attaché presque toujours à une action injuste, et où elle le craint en même temps assez pour s’en éloigner, et quelquefois ne le voit pas assez grand et assez certain pour l’empêcher d’en vouloir courir les risques, afin d’obtenir un bien qui s’y trouve attaché, et qui est moindre en lui-même et moins durable que l’esprit ne le voit alors, l’esprit n’est pas alors assez éclairé pour exciter une crainte suffisamment grande du malheur qui est à craindre, et pour diminuer le désir du bonheur que l’on se propose en voyant qu’il sera réellement beaucoup moins grand, beaucoup moins durable, qu’il ne paraît à l’esprit troublé et obscurci, ou par la simple ignorance, ou par quelque passion.
§ 581L’intelligence, qui est assez éclairée pour rendre l’âme sensible au désir ou à la crainte, à proportion que le bien est désirable, ou que le mal est à craindre, n’est rien de différent de la prudence ou de la raison ; et c’est cette raison qu’il s’agit uniquement de cultiver et de perfectionner dans les enfants durant le temps de leur éducation. Ainsi nous convenons du fond, quoique peut-être nous ne convenions pas entièrement des termes ; mais pour les termes, j’ai suivi l’usage commun et les distinctions communes pour me faire plus facilement entendre.
§ 5824° Si vous disiez que, pour perfectionner la raison des enfants, ils n’ont pas besoin d’acquérir aucune habitude à faire l’examen des partis opposés que demande la prudence, ou à consulter les prudents avant que d’agir, qu’il n’est pas nécessaire qu’ils se soient souvent arrêtés à délibérer ou à consulter avant que de se déterminer, et qu’il leur suffit, pour être fort prudents, d’avoir une fois bien vu clairement qu’il est nécessaire que l’examen ou le conseil précède la résolution, je serais alors d’avis entièrement contraire au vôtre, non seulement quant aux termes, mais encore réellement quant au fond, car il faut avoir acquis par différents malheurs l’habitude à examiner.
§ 583Si vous disiez que pour rendre les enfants fort justes, et d’une justice ferme et constante, il n’est pas nécessaire de leur mettre tous les jours devant les yeux cette première règle d’équité : ne faites point contre un autre, etc., qu’il n’est pas nécessaire de leur faire faire tous les jours l’application de cette règle, qu’il n’est pas nécessaire de les louer en certains cas, lorsqu’ils ont surmonté une grande peine pour observer la règle, qu’il n’est pas nécessaire qu’ils voient tous les jours dans leurs camarades cette règle observée et récompensée par des louanges, qu’il n’est pas nécessaire qu’ils voient tous les jours les infracteurs de cette loi souffrir la honte, et les autres peines d’une injustice que leur a fait faire leur impatience et leur colère ; si vous disiez que pour les rendre constamment justes, il suffit qu’ils aient une bonne fois vu bien clairement combien il est prudent d’être juste, combien de maux l’injustice entraîne après elle, qu’ils n’aient pas acquis l’habitude à se représenter tous les motifs de la pratique de la justice, je vous dirais que je ne suis point de votre avis, et qu’outre cette démonstration qu’ils ont eue, il faudrait encore une grande et longue habitude pour leur faire voir toujours de quel côté est la justice dans toutes les occasions où ils se sentent intéressés, et tous les inconvénients de l’injustice ; je vous dirais que ce n’est pas connaître les hommes qui sont faciles à se fâcher et à s’enivrer de vin, de colère, d’ambition, d’avarice, d’amour, et qui cessent de voir clairement de quel côté est la justice et toutes les suites fâcheuses de l’injustice dès qu’ils sont enivrés de quelque passion ; je vous dirais que votre système pourrait peut-être convenir aux esprits purs, que je suppose sans passions et sans besoin de bonnes habitudes, mais non aux hommes qui ont à compter avec les effets que les objets font sur eux par l’entremise des sens, et qui ne subsistent, pour ainsi dire, que de leurs diverses habitudes.
§ 584Je vous dirais la même chose sur les trois autres objets de l’éducation : il faut des répétitions journalières, il faut même des exemples journaliers pour acquérir des habitudes, et sans habitudes et de longues habitudes, rien ne reste, ni dans l’esprit, ni dans la volonté, au lieu qu’avec le secours des habitudes, tout y reste, tout y devient comme naturel ; c’est l’arbre qui était né courbé qui devient droit par l’art de l’agriculture, c’est l’arbre qui sans le secours de ce même art eût porté de mauvais fruits, et qui en porte de bons avec l’invention de la greffe et de la culture119.
§ 585On peut juger de ce que pourra l’habitude au bien qui aura été prise dans nos collèges par le grand effet que produit l’habitude à l’erreur dans les fausses religions humaines. Quelle quantité prodigieuse d’absurdités, d’impertinences, d’extravagances, d’erreurs, de faussetés, d’ignorances grossières, un homme habile, sensé, désintéressé et non prévenu, ne trouve-t-il pas dans l’Alcoran des mahométans ? Or que produit en eux la longue habitude de l’éducation, et les nombreux exemples, je dis même parmi plusieurs de ceux qui ont d’ailleurs du bon sens et des connaissances ? Cette habitude d’éducation fait que les choses absurdes leur paraissent sensées, que les impertinences leur paraissent convenables, que les extravagances leur paraissent raisonnables120.
§ 586Je suppose ce qui est vrai, que les précepteurs et les régents, à force de montrer tous les jours et plusieurs fois par jour les malheurs que causent dans cette vie, et que causeront dans la seconde vie les injustices aux injustes, et surtout telles et telles injustices, ils121 parviendront à lier tellement l’idée d’injuste avec l’idée de malheureux qu’ils ne pourront presque plus regarder toutes les injustices qu’avec une espèce d’horreur.
§ 587Alors à force de cette multitude de preuves et de représentations de ces maux nécessairement attachés à l’injustice, il se formera dans l’écolier une espèce de jugement habituel qui excitera le sentiment d’horreur : c’est ce que j’appelle habitude à haïr, à fuir tout ce qui se présente sous la forme de l’injustice, à peu près comme on hait, comme on fuit tout ce qui se présente sous la forme d’un crapaud ou d’un serpent.
§ 588Je sais bien que le sentiment d’horreur suppose un jugement précédent, que la chose dont on a horreur est regardée comme cause prochaine d’un grand mal ; mais ce n’est pas un simple jugement spéculatif, c’est un jugement de sentiment et un jugement habituel, une manière habituelle de juger telle ou telle action digne d’horreur comme devant bientôt produire de beaucoup plus grands maux qu’elle ne produira de grands biens.
§ 589Quand l’écolier a contracté l’habitude de regarder ainsi toute injustice comme un grand mal qu’il doit soigneusement éviter, il n’a plus besoin ni de se représenter tous les maux que causerait l’injustice, ni de se rappeler toutes les preuves qu’on lui a apportées à diverses reprises des malheurs que l’injustice a causés. Ainsi cette heureuse habitude supplée au défaut de notre imagination, de notre mémoire, et conduira l’écolier aussi sûrement et aussi constamment vers la justice que s’il était doué d’une intelligence supérieure à toute intelligence humaine.
§ 590Telle est la force de l’habitude à craindre ce qui est véritablement digne d’horreur, et à désirer beaucoup ce qui est véritablement très désirable. Or vous conviendrez que cette habitude à sentir, à juger par sentiment, est quelque chose de fort différent et de bien plus efficace que ce que l’on appelle jugement d’intelligence et de pure spéculation, auquel cependant il semble que vous attribuez tant d’efficacité.
§ 591Il me semble donc que vous êtes de mon avis dans le fond sur mon plan d’éducation, mais si pour résister aux passions qui obscurcissent l’intelligence vous n’admettez pas la nécessité des cinq habitudes que je propose, je ne dois pas être du vôtre.
OBJECTION XVII
§ 592Pour mettre bien en pratique toutes vos observations, pour imaginer les meilleurs moyens de les faire pratiquer journellement et facilement aux enfants, il faudrait des régents de classe et des préfets de chambre d’un esprit excellent, et nous n’avons presque personne de semblable.
RÉPONSE
§ 5931° Je suppose que ces régents et ces préfets de chambre auront dans peu d’années leur tablature toute formée, dans laquelle leurs fonctions principales seront toutes tracées pour chaque mois, pour chaque semaine, et même souvent pour chaque jour, par rapport à tout ce qu’ils auront à faire pratiquer aux enfants de leur classe, soit pour rectifier leurs sentiments, soit pour éclairer leur esprit. Ainsi ils n’auront qu’à suivre cette tablature. Or pour la suivre, il ne faut qu’un esprit médiocre, et seulement une routine, ainsi il ne faut que peu d’esprit et peu d’habileté pour la suivre.
§ 5942° À la bonne heure que, parmi ces régents, il se trouve quelquefois des esprits supérieurs propres à donner de bons avis pour perfectionner un jour cette tablature dans une pratique plus aisée ; mais les esprits du commun suffiront pour exécuter les pratiques et les méthodes que les esprits supérieurs auront inventées, et qui auront été approuvées par le conseil de l’éducation ; car je m’imagine que toutes ces tablatures et ces méthodes pourront se perfectionner tous les dix ans par de bonnes observations, mais heureusement il ne faudra que des hommes d’un esprit médiocre pour les mettre en exécution.
§ 5953° Je conviens qu’il faut du temps pour avoir ces tablatures, ces canevas, ces méthodes, ces traits d’histoire, ces romans vertueux, ces petites scènes dans une perfection convenable, mais de bons esprits y travailleront. On la commencera et les succès des commencements sur certaines parties de ce projet donneront courage de perfectionner le reste, surtout si ceux qui gouvernent les États établissent chez eux un conseil d’éducation.
OBJECTION XVIII
§ 596Si on suit votre plan, on enseignera partie de toutes les sciences, et partie de tous les arts dans toutes les classes ; savoir les parties les plus faciles dans les plus basses, et les parties les plus difficiles dans les plus hautes, afin qu’au sortir des classes communes, l’écolier, avant que d’entrer dans les classes de professions particulières, sache déjà un peu de tout ; et c’est proprement l’acquisition de la cinquième habitude que vous recommandez ; et comme vous recommandez quatre fois davantage l’acquisition et la pratique des quatre autres habitudes, il se trouvera que cet écolier sera d’autant moins exercé dans la cinquième sur les langues, sur les arts et sur les sciences, qu’il aura été plus exercé dans les quatre autres. Ainsi il saura moins de tout en suivant votre plan, et en sortant des classes communes, qu’il n’en sait présentement dans le plan de l’éducation d’aujourd’hui.
RÉPONSE
§ 5971° Dans le nouveau plan, il n’y a ni jours de congé, ni vacances, ainsi il y a un quart plus de temps pour l’éducation, et par conséquent pour les arts, pour les sciences, et pour les langues.
§ 5982° La grande variété de choses à apprendre pour les cinq habitudes journalières fera qu’ils n’auront pas besoin d’heures de pur délassement.
§ 5993° À la bonne heure que l’écolier sache moins de latin, pourvu qu’il en soit plus prudent, plus juste, plus bienfaisant, et qu’il raisonne plus juste ; c’est le principal but de ce nouveau plan qui donne plus de temps au plus important pour le bonheur de l’enfant, et pour le bonheur de la société, qu’au moins important.
§ 6004° Je conviens que jusqu’à ce que la tablature de chaque classe soit faite par mois et par semaine, ou soient employés ces différents exercices, on ne peut pas bien voir jusqu’où l’enfant saura de chaque art, de chaque science, mais il est certain du moins qu’il saura beaucoup plus de tout ce qui lui est important pour son propre bonheur et pour le bonheur de sa nation.
§ 6015° J’ai déjà marqué qu’à l’occasion d’un morceau d’histoire où l’on exercera la droiture du cœur et la justesse de son esprit, on ne laissera pas d’exercer encore la mémoire sur des faits qui regardent les arts et les sciences. Ainsi il sortira du collège aussi instruit par rapport à l’esprit et beaucoup plus disposé à la pratique de la vertu, ce qui est d’une beaucoup plus grande importance que toutes les connaissances de l’esprit.
OBJECTION XIX
§ 602Il y a assez d’histoires instructives, sans qu’il soit besoin de donner aux enfants des romans vertueux.
RÉPONSE
§ 6031° La plupart des histoires ne sont pas accommodées ni proportionnées à l’esprit des enfants et si on voulait les y accommoder et en faire de petites scènes, de petits dialogues, n’en ferait-on pas de petits romans ?
§ 6042° Les comédies sérieuses ne laissent pas d’inspirer des sentiments vertueux à l’auditeur, quoiqu’il sache que ce ne sont que des fictions.
§ 6053° Dès qu’il est permis de feindre des circonstances et des scènes dans ce que nous avons d’historique pour mieux faire entrer la vertu dans l’âme de l’écolier, pourquoi, selon le besoin, ne pas feindre quelquefois les faits principaux pour mieux réussir au même dessein ?
§ 6064° En général, pour faire plus d’impression sur l’esprit des enfants, il faut des scènes, il faut du dialogue, et en langue maternelle. Or pareil dialogues ne sont-ce pas fictions ? Alors on peut regarder ces fictions utiles, comme des échafaudages, qui, peu utiles par eux-mêmes, n’ont pas laissé d’être fort utiles à construire un bel édifice très utile.
OBJECTION XX
§ 607Si tous les jours vous répétez les mêmes histoires, les mêmes préceptes aux enfants et aux mêmes heures sur la prudence, sur la justice, sur la bienfaisance, sur la justesse du raisonnement, vous les ennuierez des préceptes mêmes de la vertu.
RÉPONSE
§ 608Il y aura naturellement dans l’exercice de ces quatre habitudes au moins la même variété qui se trouve dans l’exercice de la cinquième qui a pour objet d’enseigner quelque chose des langues, des arts et des sciences, parce que chacune de ces quatre vertus a, comme la cinquième, un nombre prodigieux de subdivisions. Ainsi on peut dire que ce ne seront presque jamais, ni les mêmes exemples, ni les mêmes faits, ni les mêmes louanges, ni les mêmes blâmes, ni les mêmes scènes : toutes les instructions iront bien aux quatre mêmes fins, c’est-à-dire à augmenter les quatre mêmes habitudes, mais les routes seront toutes diversifiées, et ce sera cette diversité prévue par le régent, et non prévue par les écoliers, qui en fera le charme ; et d’ailleurs des répétitions éloignées ne s’aperçoivent point ou plaisent même, loin de déplaire, parce qu’elles soulagent et facilitent la mémoire qui allait se perdre.
OBJECTION XXI
§ 609Pourquoi n’avez-vous pas suivi la division des philosophes anciens pour les vertus lorsqu’ils ont dit qu’il y avait quatre vertus cardinales : prudence, justice, force, et tempérance122 ?
RÉPONSE
§ 610Je trouve que cette division n’est pas juste, ce qui est une faute essentielle dans une division, car : 1° ni la force, ni l’ardeur, ni le courage, ni la constance ne sont pas [sic] proprement des vertus, mais des manières d’être de la vertu ; l’amour de la justice du bien public est courageux, ardent, constant ; ces modes ou manières d’être conviennent à toutes les vertus.
§ 6112° La tempérance n’est qu’une partie, n’est qu’un effet de la prudence, qui est du nombre de ces prétendues vertus cardinales.
§ 6123° Comme le but de l’éducation est de diriger cette inclination invincible que nous avons pour le plaisir, et cette aversion invincible pour la douleur, que nous appelons amour-propre, et comme cette direction est proprement ce que l’on nomme prudence, il a fallu tout rapporter en un sens à la prudence, ensuite il a fallu examiner qui sont les habitudes les plus importantes pour diminuer nos maux, augmenter nos biens, et pour porter la prudence au plus haut point.
§ 613J’en propose quatre, auxquelles toutes les autres se rapportent, deux pour le cœur ou pour les sentiments, savoir justice et bienfaisance, et deux pour l’esprit, savoir justesse de raisonnement et culture de la mémoire sur les choses les plus utiles, qui sont les arts et les sciences beaucoup plus que les langues, lesquelles ne sont utiles, elles-mêmes, qu’autant qu’elles contribuent à nous enseigner les arts et les sciences.
§ 614Ce sont les quatre parties principales de la prudence, qui devient vertu chrétienne quand nous la pratiquons pour plaire à l’Être souverainement bienfaisant, Auteur de la nature et de la grâce, et qui n’est que vertu humaine quand le motif en est purement humain, c’est-à-dire lorsqu’il ne s’étend qu’à la considération des biens et des maux de notre vie présente.
OBJECTION XXII
§ 615Dans l’article de l’habitude à la prudence, vous faites entrer l’habitude à l’examen du bon et du mauvais, du bon et du meilleur, du mauvais et du plus mauvais, comme partie de la prudence. Pourquoi n’y faites-vous par entrer l’examen du vrai et du faux, du certain et du vraisemblable, du plus ou du moins vraisemblable, du plus ou du moins douteux ?
RÉPONSE
§ 616J’ai dit en quelque endroit que je regardais la prudence comme la vertu générale, qui regarde l’intérêt propre ou l’amour-propre, et que l’on devait regarder les quatre autres habitudes comme les quatre principaux moyens de bien régler son amour-propre sur ses plus grands intérêts.
§ 617Mais si vous y avez pris garde, j’ai regardé aussi ces quatre habitudes subordonnées, non seulement en tant qu’elles doivent être avantageuses à l’enfant, mais encore en tant qu’elles doivent être avantageuses à ses parents et au reste de ses concitoyens. Et en conséquence, j’ai cherché à distinguer les deux habitudes propres à perfectionner les sentiments du cœur, des deux autres habitudes propres à perfectionner les lumières de l’esprit. Or avec ces considérations, la place que j’ai donnée à la quatrième habitude me paraît fondée en raison suffisante pour ne pas confondre connaissance du bon et du mauvais, qui nous fait désirer l’un, et qui nous fait fuir l’autre, avec la connaissance du vrai et du faux, du certain et du douteux, du plus ou du moins vraisemblable, lorsque cette connaissance n’intéresse que notre curiosité et lorsqu’elle ne contribue que peu à augmenter notre bonheur et à diminuer nos malheurs.
OBJECTION XXIII
§ 618Sous quelle habitude placez-vous la probité, la compassion, l’indulgence, l’humanité, la discrétion ?
RÉPONSE
§ 619Quand on veut y penser, on trouve que toutes les actions louables se rapportent à ne point faire de mal, point de tort, point d’injustice aux autres, et principalement à leur procurer des plaisirs, des biens, des avantages, présents et futurs.
§ 620Or dans ce sens, l’exacte probité est une exacte justice dans le commerce.
§ 621La compassion regarde les secours que l’on donne à ceux qui souffrent ; si ces secours sont dus, c’est justice, s’ils ne sont pas dus, c’est bienfaisance.
§ 622L’indulgence pour les fautes et pour les défauts des autres est de même quelquefois justice, et le plus souvent bienfaisance.
§ 623L’humanité est quelquefois compassion, quelquefois indulgence. La discrétion, quand elle regarde les choses que les autres veulent être cachées, est de même quelquefois une action de justice quand on doit le secret, quelquefois une action de bienfaisance quand on ne le doit pas.
§ 624On peut dire en général qu’il y a dans l’homme des qualités de cœur et d’esprit simplement estimables, qui ne regardent que son propre bonheur et son pur amour-propre, lorsqu’il ne s’embarrasse point de procurer le bonheur des autres ; telle peut être la tempérance, l’habileté dans les affaires, l’économie, la bravoure, l’application. Quand celui qui les a n’a pour but que d’augmenter son propre bonheur sans songer à augmenter le bonheur des autres, ces qualités sont estimables pour lui, mais elles ne sont ni aimables, ni vertueuses, ni dignes de louanges et de récompenses tant qu’elles ne regardent que lui.
§ 625Si l’homme fait usage de ces qualités non seulement pour lui, mais encore pour procurer l’augmentation du bonheur des autres, alors elles sont plus qu’estimables, elles sont encore aimables, vertueuses, dignes de louanges et de récompense : celui-là par exemple, qui ferait peu de dépense pour pouvoir assister davantage les pauvres, aurait une économie vertueuse et digne de louange123.
§ 626Mais il y a des qualités qui par leur nature sont non seulement estimables, mais encore très aimables et très louables ; par exemple, le pardon des injures, l’indulgence, la douceur, la patience sans murmure, la prévenance, la politesse, la complaisance, la discrétion, la libéralité, toutes qualités qui sont des espèces de bienfaisance. Car on ne saurait pratiquer ces qualités qu’il n’en résulte des avantages pour les autres, et des avantages qui sont au-delà de la justice qu’on leur doit ; et ainsi ces qualités sont par elles-mêmes non seulement estimables, mais encore aimables et dignes de louanges. C’est l’amour-propre bien dirigé, c’est l’amour-propre vertueux, qui nous rend le plus semblable à l’Être bienfaisant, en quoi consiste la plus grande perfection des hommes, et le culte le plus parfait de la divinité.
§ 627La justice elle-même est estimable et aimable, mais elle n’est pas si aimable ni si vertueuse que la bienfaisance, qui va plus loin que la justice pour procurer l’augmentation du bonheur des autres.
§ 628On peut donc dire que toutes les qualités estimables du cœur sont comprises sous ces deux genres : justice, qui a pour but de ne causer aucun mal, aucun tort à personne, et bienfaisance, qui a pour but non seulement de faire justice, et de rendre tout ce qui est dû, mais encore de donner ce qui n’est pas dû.
OBJECTION XXIV
§ 629Vous demandez que chaque jour de l’éducation, le cœur de l’écolier soit du moins aussi exercé par la crainte et par l’espérance que l’esprit par le raisonnement et par la mémoire ; nous savons déjà les méthodes pour exercer l’esprit, mais nous sommes peu instruits de la valeur et de l’efficacité des méthodes propres à inspirer de l’aversion pour le mal, et de l’inclination pour le bien, de l’aversion pour les injustices et l’inclination pour les œuvres de bienfaisance.
RÉPONSE
§ 6301° Les lectures historiques, 2° les réflexions philosophiques que l’on fait faire aux écoliers sur les actions de justice, d’injustice, de bienfaisance ; 3° les représentations théâtrales de ces actions, 4° des discours vertueux [et] les peintures vives des orateurs des malheurs causés par les vices et des grandes récompenses procurées par les vertus124, sont les quatre principales méthodes que l’on doit employer pour fortifier les habitudes à la justice et à la bienfaisance. Or il est visible qu’avec le temps, ces méthodes se perfectionneront très sensiblement, parce que d’habiles gens en verront la grande importance, et s’appliqueront par conséquent à les perfectionner les unes après les autres et s’appliqueront davantage à perfectionner les plus efficaces.
§ 631Je sais bien que les occasions imprévues pour ce qui regarde le perfectionnement des sentiments du cœur font beaucoup plus d’impression sur l’esprit des enfants que les exemples prévus par le régent et marqués dans la tablature, mais je suis persuadé qu’outre ces occasions imprévues qui font plus d’impression à cause de la surprise, il ne faut pas négliger de prévoir ce qui doit chaque jour exciter dans l’écolier les sentiments de crainte pour l’éloigner de l’injustice, et les sentiments d’espérance pour lui faire naître le désir de faire des actions de bienfaisance.
§ 632Il faut donc de la préparation pour perfectionner le cœur, de la même manière qu’il faut de la préparation dans le régent pour perfectionner l’esprit. Il ne faut pas tout attendre du hasard et il faut que le régent et le préfet de chambre préparent leurs matières pour inspirer les habitudes à la vertu : lectures historiques, réflexions philosophiques, petites scènes, passages écrits oratoirement ou en épigrammes ou comme bons mots ; autrement, presque toutes les heures de l’éducation se trouveront insensiblement employées à ne faire que perfectionner l’esprit de l’enfant, ce qui est retomber dans les grands inconvénients de notre éducation présente qu’il s’agit de rendre beaucoup meilleure par rapport aux sentiments et aux motifs qui doivent nous faire agir le long du jour.
OBJECTION XXV
§ 633Il semble que l’auteur à l’égard du motif des entreprises louables voudrait que l’on adoptât pour formule au plus grand bien des hommes pour plaire à l’Être bienfaisant. Or pourquoi ne pas adopter une formule déjà connue à la plus grande gloire de Dieu ?
RÉPONSE
§ 6341° Dans le fond, le but est le même puisque ce que l’on entreprend, soit pour l’utilité de ceux que Dieu aime, soit pour la gloire de Dieu, a toujours pour but de plaire à Dieu.
§ 6352° Cette expression l’Être bienfaisant sert à nous porter, et à la reconnaissance qui est charité ou amour, et à l’imitation qui est le culte le plus parfait.
§ 6363° Par cette expression, à la plus grande gloire de Dieu, il semble que l’on veuille insinuer que Dieu nous demande plutôt de le louer que de l’imiter ; cependant il est sûr que le culte le plus parfait, c’est l’imitation.
§ 6374° Le défaut des ignorants, c’est de faire Dieu semblable aux hommes imparfaits, qui désirent des distinctions et des louanges ; ils devraient bien plutôt porter les hommes à devenir semblables à l’Être parfait, dont la plus grande perfection est d’employer sa sagesse infinie et sa toute-puissance à faire du bien à des êtres libres et immortels.
§ 638Il est vrai que les hommes aiment la gloire, mais nous sentons qu’il serait plus parfait d’aimer la bienfaisance qui mérite la gloire que d’aimer la gloire même, qui n’est qu’une récompense des bienfaits.
§ 639Or dans une pareille formule du but que l’on doit se proposer, convient-il d’user d’expressions qui peuvent porter les ignorants à croire que l’Être parfait nous ressemble dans le goût que nous avons pour la gloire et pour les louanges ? Ce goût est en nous une sorte d’imperfection qui, à la vérité, est utile à la société par les besoins que nous avons les uns des autres, les uns de bienfaits et les autres de louanges, mais si l’on y prend garde toujours besoins, et par conséquent imperfections.
§ 640Telles sont les raisons qui me font préférer cette formule pour le but de nos actions au plus grand bien des hommes, pour plaire à l’Être bienfaisant.
OBJECTION XXVI
§ 641Dans votre plan, il semble que plus les collèges sont peuplés d’écoliers, plus ils sont désirables à cause du plus grand nombre d’exemples de punition des vices, et de récompense des vertus et des talents. Mais il y a un inconvénient, c’est que le préfet principal du collège aura trop d’affaires pour donner ordre à toutes. Ainsi il arrivera dans un grand collège beaucoup plus de désordres que dans un petit, comme il arrive plus de désordres dans une grande ville que dans une petite.
RÉPONSE
§ 642Quand un collège est deux fois trop nombreux, il n’y a qu’à en faire deux collèges ; les neuf classes communes à soixante écoliers chacune, l’une portant l’autre125, font cinq cent quarante, et les cinq classes des cinq professions particulières à soixante chacune feraient trois cents, et celles où il faudrait étudier deux ans feraient le double, de sorte qu’un collège complet aurait plus de mille écoliers. Or en supposant un nombre suffisant de bons précepteurs et des punitions et des récompenses suffisantes, il n’y aura point de désordre à craindre ; le bon ordre dépend de la bonne discipline, et du nombre suffisant de bons officiers des collèges.
OBJECTION XXVII
§ 643Il y a une tablature pour les collèges des Jésuites, imprimée à Anvers sous le titre de Ratio studiorum ; je vois bien que vous en demanderiez une semblable par rapport à votre plan, surtout par rapport aux habitudes de la justice et de la bienfaisance, mais n’attendez pas ce travail d’un particulier.
RÉPONSE
§ 644J’ai lu le Ratio studiorum imprimé à Anvers en 1635126. C’est un ouvrage excellent par rapport au vieux plan d’éducation que les Jésuites avaient trouvé tout établi dans les universités et dans lequel nos ancêtres paraissent avoir beaucoup plus visé à perfectionner l’esprit et à cultiver la mémoire qu’à perfectionner l’habitude à la pratique de la justice et de la bienfaisance pour augmenter son bonheur. On peut dire qu’ils ont perfectionné ce vieux plan à peu près autant qu’il était perfectionnable en ce temps-là où l’on croyait encore que le grec et le latin étaient des moyens fort importants pour augmenter de beaucoup son propre bonheur et le bonheur de ses compatriotes.
§ 645Plût à Dieu que d’aussi bons esprits que ceux qui ont compilé et formé, il y a cent ans, cette espèce de tablature pour toutes les classes des collèges, employassent autant d’application à [en] former une pour l’exécution du nouveau plan dans lequel on vise bien moins à augmenter les lumières de l’esprit qu’à en faire un excellent usage pour augmenter le bonheur des hommes.
§ 646Mais pourquoi ce qui s’est déjà fait avec succès par nos prédécesseurs, plus ignorants que nous, pour perfectionner un ancien plan très défectueux, ne pourrait-il pas se faire par leurs successeurs plus éclairés qu’eux pour exécuter un plan nouveau qui est incomparablement plus beau et plus utile ? Ils ont trouvé le moyen de diviser l’étude ou l’habitude du latin en cinq ou six classes ; pourquoi ne trouverait-on pas le secret de diviser l’étude ou l’habitude à la justice et à la bienfaisance pour plaire à Dieu dans toutes les classes par des répétitions journalières mais diversifiées ?
§ 647Pourquoi plusieurs particuliers, chacun de leur côté, ne voudraient-ils pas travailler à faire la division des discours, des histoires, des scènes, des lectures, des exemples, des louanges, des blâmes, des motifs qui peuvent conspirer à former l’habitude aux actions de justice et de bienfaisance ? Pourquoi chaque université ne pourrait-elle pas, par ses députés, former une petite congrégation qui choisirait ce qu’il y aura de meilleur et de plus praticable dans ces divers essais de tablatures, pour en former une tablature générale, surtout si les auteurs de ces tablatures ont soin de motiver chacune des règles qu’ils proposeront ? Ainsi l’exécution est, à la vérité, difficile, mais pourquoi la regarderait-on comme impossible ?
§ 648Il est bon même de remarquer que cette tablature des collèges des Jésuites n’a pas été d’abord portée à un si haut point de perfection ; témoin l’ouvrage même de ce Ratio studiorum de l’édition de 1635 qui en suppose d’autres bien moins parfaites, et c’est ce qui prouve que les ouvrages humains doivent toujours se perfectionner avec le secours des nouvelles démonstrations, et surtout avec le secours des expériences et des nouvelles réflexions sur les expériences.
OBJECTION XXXVIII
§ 649Les princes seront mieux élevés dans la maison paternelle par des gouverneurs et par des précepteurs habiles et d’une grande réputation de vertu que dans les collèges127.
RÉPONSE
§ 6501° Rien n’empêche qu’ils n’aient au collège ces mêmes gouverneurs et précepteurs habiles et vertueux.
§ 6512° Ces précepteurs peuvent être très habiles et très vertueux, sans être habiles précepteurs. Au contraire comme ils sont ordinairement nouveaux dans le métier de précepteur, ils y font plusieurs fautes qu’ils ne feraient pas s’ils pouvaient commodément conférer dans le collège avec des précepteurs qui ont autant d’esprit qu’eux, et qui ont vingt ans d’expérience de plus sur l’éducation des enfants, afin de les conduire quelquefois par les plaisirs et par des espérances, quelquefois par des craintes salutaires, vers les qualités vertueuses et vers les talents les plus utiles. Ils seraient excellents précepteurs dans une seconde éducation, mais ils ne sont que médiocres dans la première, surtout s’ils élèvent le prince dans la maison.
§ 6523° Il y a un très grand nombre de vérités importantes, dans la conduite de la vie, que les princes apprendraient par le commerce des camarades vertueux et spirituels, qu’ils ne sauraient apprendre parmi des domestiques ; et surtout ils apprendront bien mieux dans le collège en quoi consiste la justice et l’injustice, et ils verront bien mieux, par les punitions des injustices des écoliers, combien l’injustice est odieuse et combien la justice exacte est aimable. Or l’amour pour la justice, n’est-ce pas la plus importante vertu d’un prince, et surtout d’un prince destiné à gouverner ?
§ 653Les camarades écoliers sont bien moins flatteurs que les hommes faits, et les princes ont besoin qu’on leur montre souvent les actions et les qualités par lesquelles ils puissent se faire aimer et se faire véritablement estimer, et la conduite qui mène naturellement à se faire haïr et mépriser. Or les camarades enfants disent aux princes la vérité avec beaucoup moins de déguisement.
§ 6544° Les punitions et les récompenses des autres écoliers, qui sont fréquentes, apprendraient au prince ce qui est véritablement louable et plus louable, et ce qui est véritablement blâmable et plus blâmable : il n’a pas ce grand avantage dans l’éducation domestique.
§ 6555° Le prince connaîtra dans sa classe, et même dans les autres classes supérieures et inférieures, par les différentes marques d’honneur, les écoliers qui ont de la supériorité sur les autres du côté de la vertu et du côté de l’intelligence et tâchera un jour de les élever et de les approcher de lui pour son propre avantage ; et chacun d’eux pour mériter son estime travaillera à l’envi pour réussir à ses exercices.
§ 6566° Les princes élevés dans la maison paternelle ne savent pas si bien les règles d’honnêteté, de politesse et les autres règles de bienséance.
§ 6577° Ils sont plus longtemps craintifs, timides, sauvages, trop retirés, craignant et fuyant la bonne compagnie.
§ 6588° Les enfants parlent beaucoup plus ensemble qu’avec les grandes personnes dont ils n’entendent presque pas le langage.
§ 659Or l’habitude à parler, et à parler à propos, est d’autant plus nécessaire à une personne que sa place est plus élevée.
§ 660C’est aux princes à donner le prix aux choses ; leurs exemples, leurs discours sont des espèces de lois pour leurs sujets, et pour en être mieux servis, ils ne sauraient mettre un trop haut prix à la vertu et aux talents les plus utiles.
OBJECTION XXIX
§ 661Il paraît que vous n’estimez guère les avantages que l’on peut tirer du grec, du latin et des auteurs profanes qui ont écrit dans ces langues.
RÉPONSE
§ 662Ce n’est pas que je n’estime la connaissance de ces langues, mais il est vrai que j’estime incomparablement davantage la crainte d’être injuste, et le désir d’être bienfaisant, et que je préfèrerai toujours de beaucoup de fortifier, dans les enfants, l’habitude à la pratique de ces vertus que l’habitude à la profonde connaissance de ces langues, qui ne nous apprennent plus rien de fort important que nous ne puissions facilement avoir, et même plus parfait, dans notre langue, à cause des traductions et à cause du grand progrès qui est arrivé dans les arts et dans les sciences depuis les Anciens128.
§ 663Or personne ne disconviendra de la maxime qu’entre deux avantages que l’on peut procurer aux enfants, il faut préférer le plus grand, et les faire appliquer à l’acquisition des habitudes à proportion qu’elles doivent être plus utiles à eux, à leur famille, et à leur patrie.
OBJECTION XXX
§ 664Vos principes sont bons, vos conséquences en sont bien tirées, mais vous en tirez trop. Vous ne laissez pas assez de quoi en tirer à vos lecteurs. Vous proposez promptement tout ce que l’on devrait faire pour avancer promptement vers la perfection ; cela fait que vous donnez prise aux esprits superficiels qui se choquent aisément de la nouveauté, quoique appuyée dans le fond de la raison ; il leur est aisé de jeter une apparence de ridicule sur des observations très sensées et très raisonnables.
RÉPONSE
§ 665Je travaille pour le bien public et même pour les hommes futurs, et je ne crains point d’être en butte aux faux ridicules, pourvu que les personnes raisonnables puissent un jour profiter de certaines conséquences qui auraient peut-être été longtemps à tirer par la même crainte que les autres auront du faux ridicule. Le bon citoyen laisse plaisanter les faux plaisants, et marche son train ordinaire vers la plus grande utilité publique ; il ne craint pas, non plus que Fabius, d’essuyer les plaisanteries mal fondées de ses concitoyens, pourvu qu’il puisse leur procurer de grands avantages129.
§ 666Il me semble qu’il est difficile de mieux louer un citoyen courageux que le fut le grand Fabius par ce vers d’Ennius :
Non ponebat enim rumores ante salutem130.