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PROJET POUR MULTIPLIER LES COLLÈGES DE FILLES

§ 1

 [•] [•]Ceux qui ont lu les observations faites pour perfectionner l’éducation de nos collèges ont senti que, pour réussir davantage à cette importante entreprise, il était nécessaire de procurer aux écoliers une beaucoup plus grande augmentation des habitudes à [•] toutes les vertus et aux connaissances les plus utiles dans la société que l’on ne fait présentement ; ils conviennent des grands avantages que l’État en retirerait par l’augmentation du bonheur de la nation, et désirent que le roi établisse un conseil de l’éducation pour diriger les collèges des jeunes gens sur ce plan.

§ 2

 [•]Ceux qui ont fait quelques réflexions sur nos mœurs [•] savent les grands avantages que [•] les femmes douces, sages, intelligentes, laborieuses, prudentes, discrètes, complaisantes, procurent dans leurs familles, et surtout à leurs maris ; ainsi ils désireraient que le Conseil de l’éducation mît en œuvre les moyens les plus faciles et les plus efficaces pour multiplier et pour perfectionner tellement les collèges des filles que les jeunes écolières y prissent d’aussi fortes habitudes à ces vertus que les jeunes écoliers en prendraient de leur côté dans leurs collèges.

§ 3

 [•]Nous avons dans la plupart des villes des collèges destinés uniquement à l’éducation des jeunes garçons. Mais je ne connais en France qu’un collège uniquement destiné à l’éducation des jeunes filles, ce qui me paraît un grand défaut dans notre police [•] [•].

§ 4

 [•]Il est vrai que plusieurs couvents prennent des pensionnaires à élever ; mais comme ce n’est pas le but principal de l’institution de ces bonnes religieuses, il ne faut pas s’étonner si les moyens de procurer une excellente éducation aux filles sont si peu connus et si mal mis en œuvre dans ces couvents, et si, au sortir de ces maisons religieuses, elles sont si ignorantes des choses les plus communes et les plus importantes, si elles ont si peu [•] [•] d’intelligence, si peu d’usage de raisonner juste, et si peu de raison dans leur conduite, si peu d’habitude à la politesse, à la douceur, à l’indulgence, à la patience, à la discrétion, et aux manières vraies, gracieuses et prévenantes, en un mot si peu justes et si peu bienfaisantes.

§ 5

Je suppose [•] donc que le Conseil ait compris combien il serait utile à l’État que les femmes du monde fussent moins dissipées par le jeu et par les spectacles, et par conséquent plus appliquées à remplir leurs devoirs domestiques, plus occupées de lectures agréables et utiles, plus accoutumées aux ouvrages des mains, plus attentives à l’éducation de leurs [•] enfants [•] et de leurs domestiques, enfin d’une conduite plus propre à s’attirer de plus en plus la confiance et l’estime de leurs maris.

§ 6

Je suppose que ceux qui sont présentement à la tête du gouvernement aient compris qu’il serait facile de donner aux filles dans les dix ou douze années d’éducation dans des collèges comme Saint-Cyr [•] de longues et de fortes habitudes à la discrétion [•], à la politesse, à la patience des injures, à la lecture, à l’ouvrage des mains, et même les dernières années à tenir des registres de dépenses afin de pouvoir un jour soulager leur mari.

§ 7

Il est certain qu’une pareille éducation changerait fort les mœurs des femmes, il est certain que les vertueuses seraient alors le grand nombre, et que les dissipées seraient à la fin honteuses de leur petit nombre, il est certain que les maisons et les familles particulières seraient incomparablement mieux réglées, et qu’il en résulterait [•] [•] de grands avantages pour l’État.

§ 8

Je suppose que le Conseil [•] soit instruit que l’éducation que l’on donne au collège de Saint-Cyr soit beaucoup meilleure pour faire des femmes sages et vertueuses que l’éducation qu’on leur donne dans les couvents, et que, comme cet établissement est uniquement destiné à l’éducation des jeunes filles, on peut beaucoup plus facilement perfectionner les méthodes de cette maison [•] [•] que les méthodes des couvents qui dans leur origine n’ont point eu du tout pour but l’éducation de la jeunesse destinée à vivre dans le monde [•]. J’ai montré dans un ouvrage imprimé les grands avantages que de pareilles maisons religieuses affranchies du chant du chœur apporteraient à l’Église et à l’État1.

§ 9

Je suppose encore que [•] le roi et son Conseil soient persuadés que le revenu de la plupart des communautés de [•] filles serait employé beaucoup plus utilement et plus chrétiennement à l’éducation des filles qu’aux pénibles exercices du chœur qui sont inutiles au prochain, et qu’ainsi il serait à souhaiter pour le bien public et pour l’avantage du christianisme que le roi ôtât à une partie des monastères [•] des filles la liberté d’y faire des vœux afin d’y établir après la mort des religieuses des collèges pour l’éducation des filles.

§ 10

Cela supposé, le Conseil souhaitera naturellement que les collèges de filles se multiplient dans le royaume et choisira pour cet effet les moyens les plus faciles et les plus efficaces pour provigner2 de proche en proche, et en peu de temps, le collège de Saint-Cyr, et c’est sur ces moyens que je vais faire quelques observations.

I

§ 11

Le collège de Saint-Cyr fut fondé par le feu roi Louis XIV pour y élever gratis deux cent cinquante filles de condition [•] qui n’ont pas le moyen de payer des pensions [•] ; plusieurs prennent [•] le parti de se faire religieuses, mais le but principal de cette éducation, c’est de leur inspirer des vertus propres pour se rendre dans le monde, elles et leurs familles, plus heureuses et vertueuses que les autres qui n’ont pas eu une semblable éducation [•].

II [•]

§ 12

Si [•] cette maison était avertie de préparer un nombre suffisant de religieuses pour établir à Paris dans deux ou trois ans un semblable collège afin d’y élever suivant leur méthode des filles qui paieraient pension, on pourrait dans ce temps-là y commencer un pareil collège [•] de pensionnaires.

III

§ 13

On sait que les pensionnaires ne sont pas à charge aux maisons religieuses et que le profit qu’y fait la maison sert à nourrir les religieuses qui en ont soin ; ainsi de ce côté-là le roi et l’État n’auront point besoin de fournir aucun nouveau revenu pour établir ces collèges, comme les maîtres de pension vivent eux et leurs domestiques et s’enrichissent même à la longue aux dépens de leurs pensionnaires3.

IV [•]

§ 14

Il est vrai qu’il faut des appartements pour loger ces maîtresses et ces pensionnaires ; mais, dès qu’il y aurait plusieurs communautés de filles dans Paris et dans les grandes villes de provinces auxquelles on aurait interdit depuis cinq ou six ans de recevoir de novices afin d’y établir des collèges de l’ordre de [•] l’éducation de Saint Cyr, il y aurait bientôt [•] un fonds pour nourrir et des appartements pour loger les maîtresses et les pensionnaires ; les anciennes religieuses [•] mourraient peu à peu, quelques-unes même [•] par zèle pour leur propre perfection choisiraient un ordre plus utile à l’Église, et par conséquent plus parfait que le leur, et deviendraient elles-mêmes religieuses de Saint-Cyr, maîtresses des différentes classes de pensionnaires, et les revenus de l’ancienne communauté demeureraient à la fin attachés [•] à une maison d’une institution nouvelle et [•] plus parfaite [•].

V

§ 15

Si le pape veut intervenir pour déclarer cette supériorité de perfection dans l’ordre de l’éducation, à la bonne heure ; sinon la chose peut s’exécuter par degrés avec la seule autorité du roi par [•] des règlements de police [•] chrétienne [•], mais purement civile.

VI

§ 16

Il sera bon d’avoir le consentement de l’abbesse et des religieuses [•] ; mais on peut s’en passer, et les laisser vivre doucement dans leur ancienne institution comme les bénédictins réformés ont laissé vivre les [•] [•] autres bénédictins et leur ont enfin succédé [•]4.

VII

§ 17

De cette manière, la maison de Saint-Cyr deviendrait en peu d’années chef d’ordre, et d’un grand ordre très utile à la société chrétienne [•].

VIII

§ 18

Comme il faut une protection perpétuelle et constante pour un pareil établissement [•], il serait à propos de former à Paris un bureau de conseillers d’État pour procurer [•] [•] [•] le perfectionnement et l’augmentation du nombre des collèges de filles ; le roi y renverrait toutes les oppositions qui interviendraient, et ce bureau travaillerait perpétuellement à perfectionner de jour en jour les règlements de ces collèges de religieuses.

OBJECTIONS

§ 19

Il se présente toujours des obstacles contre les établissements nouveaux, quoique très avantageux à la nation, et les plus conformes à la perfection et à la bienfaisance chrétienne ; mais on peut espérer qu’ils ne seront pas insurmontables : 1° si le Conseil se trouve bien persuadé de la grande utilité de celui-ci ; 2° s’il y a un bureau établi exprès pour examiner les raisons des opposants, pour en régler les contestations [•] et pour travailler à perfectionner les bons règlements de ces collèges ; ce n’est pas l’affaire d’un jour, mais il faut commencer [•].

OBJECTION I

§ 20

La communauté de Saint-Cyr, quoique très nombreuse et très bien composée, pourra à peine donner par an trois ou quatre religieuses de cet ordre pour l’établir dans un seul monastère ; ainsi votre établissement ira bien lentement.

RÉPONSE

§ 21

1° Il ira lentement, mais enfin il avancera tous les ans, et ne serait-ce rien si en vingt ans il y avait vingt collèges de filles bien peuplés et bien dirigés dans les principales villes du royaume ?

§ 22

2° La maison de Saint-Cyr se trouvant obligée de former des religieuses pour les établissements recevrait aussi plus de professes et de novices de l’ordre de l’éducation, et les choisirait parmi les plus propres de celles qui seraient prêtes à sortir de la maison et qui voudraient embrasser l’état religieux.

§ 23

3° Les maisons établies pourraient fournir elles-mêmes au bout de dix ou douze ans des religieuses pour les établissements nouveaux.

§ 24

4° Ce sont les grands collèges qui sont les mieux dirigés ; or si on les divise par douze classes depuis six ans jusqu’à dix-huit, qu’on les mette environ quinze à chaque classe, un tel collège sera d’environ cent quatre-vingts pensionnaires, et c’est assez si l’on veut qu’elles soient toutes bien exercées le long du jour par leurs trois maîtresses, et je ne sais s’il faudrait plus de trois [•] [•] collèges à Paris, et il n’en faudrait qu’un dans chaque grande ville du royaume.

OBJECTION II

§ 25

Il se peut bien faire que le Conseil trouve dans Paris deux ou trois communautés, par exemple les Ursulines5, qui recevront sans opposition les religieuses de Saint-Cyr, et qui en adopteront volontiers les statuts et les méthodes pour l’éducation des filles, mais communément toutes les autres s’y opposeront.

RÉPONSE

§ 26

1° C’est toujours beaucoup de trouver d’abord deux ou trois communautés qui sentent la grande utilité [•] de la méthode de Saint-Cyr, chez qui l’on puisse établir des collèges.

§ 27

2° Le Conseil peut défendre les jeunes pensionnaires à certains couvents, parce qu’elles n’y sont pas assez bien élevées pour vivre dans le monde, et c’est ainsi que peu à peu les collèges deviendront plus peuplés de pensionnaires [•].

§ 28

3° On peut négocier [•] tout doucement avec les opposantes, et avec succès, surtout si l’on commence par établir un bureau de l’éducation, et si le bureau emploie de bons religieux pour négociateurs.

§ 29

4° Ainsi il arrivera que celles qui se seraient opposées d’abord faute d’instruction suffisante viendront à désirer comme un état plus doux, plus agréable, et cependant plus parfait et plus utile, l’ordre de l’éducation ou de Saint-Cyr.

§ 30

5° L’important quant à présent, c’est de perfectionner le collège de Saint-Cyr, et de préparer de loin les moyens d’en établir de semblables.

OBJECTION III

§ 31

Si quelques-unes de ces religieuses viennent à s’ennuyer de leur profession, quel remède ?

RÉPONSE

§ 32

1° Cet inconvénient regarde tous les ordres de religieuses [•] [•], et cependant ces maisons subsistent, ces religieuses se guérissent, donc il y a des remèdes contre ces maladies d’esprit ; on en fera usage dans l’ordre de Saint-Cyr comme dans les autres ordres.

§ 33

2° La variété, la diversité et [•] [•] l’occupation journalière sont des préservatifs contre l’ennui, et il y en a plus dans cette profession que dans aucune autre : les trois régentes d’une même classe de quinze ou vingt filles se relaient, elles ont le plaisir de voir tous les jours le progrès de leurs leçons et de leurs soins selon la différence des caractères de leurs écolières, elles ont un grand nombre de différents exercices, et les exercices de l’année suivante seront différents et plus agréables que ceux de cette année [•] [•].

§ 34

3° Une religieuse qui aura fait deux cours de douze ans chacun pourra demander à se reposer et à servir seulement à la place des régentes qui tomberont malades, ou à servir dans les autres emplois de la maison.

§ 35

4° Comme l’abbesse de Saint-Cyr aura sous sa direction plusieurs collèges, elle pourra changer quelquefois ses régentes et les faire passer d’un collège à un autre tant pour la plus grande utilité publique que pour la plus grande satisfaction [•] de la religieuse particulière. Tout cela prouve que les religieuses des collèges seront beaucoup moins sujettes à la maladie de l’ennui qui vient de l’uniformité de vie que les autres religieuses.

§ 36

5° J’ai démontré ailleurs que, pour le plus grand bonheur des religieux et des religieuses et pour l’utilité de l’Église, il serait à propos que leurs engagements ne fussent que de dix ans pour les hommes, et de cinq ans pour les filles qui n’ont pas quarante ans6, afin, d’un côté, de n’ôter pas à la société chrétienne les avantages du mariage et, de l’autre, afin de préparer un remède à la maladie de l’ennui ; or nous pouvons toujours établir pour l’avenir un règlement de police [•] civile si raisonnable et si salutaire [•] [•].


1.La Maison royale de Saint-Louis, école destinée aux jeunes filles de la noblesse pauvre, fut créée en 1686 à Saint-Cyr par Louis XIV à la demande de Mme de Maintenon. Philippe d’Orléans et Louis XV confirmèrent l’existence de l’établissement par lettres patentes ; voir Dominique Picco, « La perception de l’éducation reçue à Saint-Cyr (1686-1719) », Dix-septième siècle, vol. IV, no 249, 2010, p. 729-746 ; l’ouvrage imprimé mentionné est le Projet pour rendre les établissements des religieux plus parfaits (1733), qui insiste sur la nécessité de faire servir les religieux aux œuvres d’éducation et d’assistance aux pauvres et aux malades : voir Établissements, § 14.
2.Provigner : emprunté au vocabulaire de la viticulture au sens de marcotter, ce verbe signifie aussi au sens figuré multiplier (voir Académie, 1718, art. « Provigner »).
3.Sur le coût important de l’éducation des filles dans les monastères, ses variations selon les établissements et sur la rentabilité du pensionnat pour les communautés, qui représente environ un quart de leurs ressources, voir Martine Sonnet, L’éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Cerf, 1987, p. 44-56.
4.Sur les bénédictins réformés, voir l’Introduction à Bénédictins, § 1.
5.Les Ursulines qui ouvrent un premier couvent à Paris en 1610 font figure de congrégation pilote en matière d’éducation féminine ; elles administrent dans la capitale deux établissements, l’un rue Saint-Jacques et l’autre rue Sainte-Avoye. Elles offrent un pensionnat payant et un externat gratuit destiné aux pauvres : voir Martine Sonnet, L’éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Cerf, 1987, p. 27-28, 39.