Histoire culturelle de l'Europe

Louise Sampagnay, "Dirk Weissmann, Les Langues de Goethe : essai sur l'imaginaire plurilingue d'un poète national, Paris, Kimé, 2021"

Compte-rendu

1Par cette nouvelle monographie, Dirk Weissmann, professeur d’études germaniques à l’Université Toulouse Jean-Jaurès, poursuit son travail de recherche sur le plurilinguisme en littérature. Même au-delà de la seule germanistique, il s’agit peut-être de l’aspect le moins exploré des études plurilingues, lesquelles sont davantage développées dans les champs de la psycholinguistique, de la sociolinguistique et de la didactique des langues. La question de l’imaginaire des langues, plus philosophique, peut paraître secondaire malgré les travaux d’Édouard Glissant, de Lise Gauvin et de Marie Dollé1. Jusqu’à Dirk Weissmann, elle a d’ailleurs été largement ignorée par les germanistes, à tort comme cet essai semble le démontrer.

2En effet, l’imaginaire des langues n’a rien d’un de ces « détours littéraires » gratuits, titre de la collection où paraît l’essai de Dirk Weissmann aux éditions Kimé. L’auteur identifie d’ailleurs ce sujet comme central : chez Goethe, concepteur de la Weltliteratur (littérature mondiale, p. 71), la pratique de plusieurs langues « dépasse de loin le seul paradigme de la traduction » ; elle permet de comprendre le monde : « Aussi, donnez-moi des langues, anciennes et modernes, / Pour que je puisse comprendre les affaires et les histoires des peuples2. »

3Adolescent et jeune adulte, Goethe a en effet écrit des poèmes en anglais et en français, un « roman polyglotte » (p. 92), des pièces de théâtre en français et un livret d’opéra en italien, beaucoup de ces écrits ayant été détruits par Goethe lui-même, comme il le rappelle dans sa correspondance de jeunesse où abondent de longs passages hétérolingues3. Cette manifestation du plurilinguisme dans son œuvre, simplement thématisée ou concrètement effective, ne fait pas de Goethe un de ces écrivains translingues sur lesquels a travaillé Kellman (p. 20) : l’allemand reste la langue d’écriture principale des œuvres qui nous sont parvenues. En outre, il n’est nullement question d’affirmer que cette dimension plurilingue fait de lui « un meilleur écrivain, voire un homme moralement supérieur ». Dirk Weissmann souhaite avant tout que sa « relecture contribue à rapprocher son œuvre de nos préoccupations actuelles sur le plan des politiques, pratiques et représentations linguistiques » (p. 202). Il s’agit dès lors de rappeler avec force l’exophonie (p. 92) de la créativité dramaturgique, poétique, romanesque, autobiographique mais aussi théorique de Goethe.

4Dès le titre (Les langues de Goethe : essai sur l'imaginaire plurilingue d'un poète national, nous soulignons le premier et le dernier mot), clin d’œil aux glossonymes périphrastiques que le français réserve à la langue allemande (« la langue de Goethe »), le retour au plus emblématiquement « national » des poètes allemands se fait avec autant de malice que d’érudition. La forme choisie par Dirk Weissmann est celle de l’essai ; sans négliger les apports heuristiques sur un sujet méconnu dans lequel l’œuvre de Goethe n’est jamais inscrite, ce genre permet de renouveler l’écriture de la recherche elle-même. Les premières et dernières lignes sont en effet écrites sous la forme d’un dialogue entre « l’auteur » et « son autre (le lecteur implicite) » (p. 11-23 ; p. 193-202). Cette « scène est imaginaire » prévient Dirk Weissmann entre parenthèses sous trois citations en exergue – symboliquement, ce sont là les premiers mots de l’ouvrage émanant de la plume du chercheur. En une dizaine de pages, la saynète inventée réussit pourtant avec virtuosité à combiner état de la recherche rigoureux et introduction à l’intégralité de la production littéraire et philosophique goethéenne.

5Le « lecteur implicite » auquel s’adresse explicitement Dirk Weissmann ne connaît peut-être de Goethe que son statut de « poète national ». C’est de cette figure fantasmatique que le germaniste fait partir sa réflexion. L’enjeu, ambitieux, semble bien être le suivant en effet : inviter un public francophone à découvrir la vie et l’œuvre de Goethe sous un angle généralement méconnu des études littéraires, celui de la multiplicité des langues. Cet aspect est caractéristique de notre condition « post-monolingue » telle qu’elle est définie par Yasemin Yildiz4. Ce lectorat potentiel dépasse celui des seuls germanistes, mais aussi les seuls spécialistes de littérature à la découverte de l’œuvre littéraire et poétique du penseur allemand, mais aussi à ses essais plus théoriques voire philosophiques, réputés plus difficiles d’accès. Dirk Weissmann ne s’y est pas trompé : l’approche plurilingue a ceci d’accessible qu’elle permet au lecteur de prendre la mesure du caractère central de la question pour notre condition « post-monolingue » (p. 23, d’après le concept de Yasemin Yildiz). Le lecteur de Dirk Weissmann habite un monde dont les cultures se globalisent et où les phénomènes migratoires et les contacts langagiers s’intensifient. L’auteur met cette « condition post-monolingue » en résonance avec la « condition plurilingue » (p. 57) qu’il identifie dans la biographie, l’autobiographie et l’œuvre de Goethe. Cette apparente démocratisation n’empêche pas l’ouvrage de représenter un travail de pointe sur le plurilinguisme en littérature, susceptible d’enrichir le cheminement intellectuel de tout germaniste – en littérature, en traductologie et en linguistique bien sûr, mais aussi en histoire des idées ou en civilisation.

6L’ouvrage, en effet, est lui-même transdisciplinaire ; un simple aperçu de sa structure permet de le constater. Il s’articule en huit chapitres, selon une architecture fluide puisque chacun d’entre eux est divisé en quatre sous-parties égales, dont les titres laissent chaque fois entrevoir un propos inattendu et apéritif. Partant de la leçon de langue du Second Faust (chapitre 1), Dirk Weissmann propose une analyse stylistique et linguistique retraçant « les langues sous la langue » (p. 32) de ce morceau de bravoure faussement monolingue. Le curseur est ainsi placé au cœur de la philosophie du langage et de l’imaginaire des langues, tout en partant d’éléments hétérolingues concrets et aisément identifiables dans les textes.

7Les chapitres suivants mêlent systématiquement éléments biographiques et littéraires, en revenant d’abord aux origines de la « passion polyglotte » du jeune Goethe (chapitre 2), entre apprentissage des langues et premiers écrits en langues étrangères, notamment le français, l’italien et l’anglais (chapitres 3 et 4, « traduire et être traduit » ; « le plurilinguisme à l’œuvre »). Le chapitre 5 (« les langues de Mignon ») propose une bonne synthèse de la question de la Bildung dans l’œuvre de Goethe (notamment dans Wilhelm Meister) en la replaçant dans le champ de la philosophie du langage des Lumières (Herder mais aussi Rousseau, l’une des sources du premier, comme le rappelle à juste titre l’auteur).

8Le chapitre 6 est consacré à la place du français, « langue de cour, langue du cœur » (p. 137) mais qui deviendrait selon Dirk Weissmann « comme une seconde langue maternelle » (p. 134) pour Goethe. Le chapitre 7 présente le « triangle » persan-allemand-arabe caractérisé par les occurrences hétérolingues dans le Divan occidental-oriental, dont les dimensions pluri-scripturale et plurilingue sont analysées. Le chapitre 8 à lui seul est représentatif du travail monumental et d’une grande précision qu’a dû représenter la rédaction de cette monographie pour Dirk Weissmann, puisque les nombreuses maximes de Goethe sur la langue sont rassemblées et pensées en un tout cohérent. Celui-ci est lui-même le reflet des analyses développées tout au long des sept chapitres précédents, et qui exploraient le plurilinguisme thématisé ou manifeste chez Goethe. Le portrait que dresse Dirk Weissmann du moins classique des classiques de Weimar est celui d’un auteur sceptique vis-à-vis de tout purisme langagier, comme le résume une des nombreuses citations qui enrichissent l’argument : « la puissance d’une langue ne consiste pas à rejeter l’étranger mais à l’engloutir5 ».

9La liberté formelle que permet le genre de l’essai facilite la lecture d’un texte rédigé dans une langue agréable et parfaitement rythmée, du niveau phrastique jusqu’à son architecture générale. Cette souplesse générique n’empêche en rien de contribuer à enrichir les travaux sur le plurilinguisme littéraire ainsi que la recherche goethéenne. Le projet de cette monographie consacrée à Goethe semble répondre au récent ouvrage d’Anne-Marie Thiesse de 2019, La Fabrique de l’écrivain national6. Le rôle de figure de proue d’une Weltliteratur plurilingue, assigné par Dirk Weissmann à Goethe, est résumé avec force au cœur du chapitre 5, peut-être le plus riche :

Au lieu d’adopter la « convention d’homogénéisation7 » observable dans la quasi-totalité des œuvres de son temps (et au-delà) en campant un univers fictionnel purgé de la réalité fictionnelle réelle du monde, Goethe différencie les langues grâce à la diégétique et crée ainsi un multilinguisme latent aux multiples implications.

10L’ouvrage est aussi une entrée en matière pour quiconque s’intéresse à la philosophie du plurilinguisme, voire à celle du langage : les références à Barbara Cassin où à Jacques Derrida abondent, sans jamais basculer dans la cuistrerie absconse.

11Le seul regret que l’on pourrait émettre concerne le paradoxal monolinguisme des nombreuses citations de Goethe « par souci d’économie et de lisibilité » (p. 203). On souhaite en tout cas la réalisation de ce que Dirk Weissmann appelle de ses vœux : que change l’attitude morose envers « les études germaniques et la littérature allemande en France, y compris en ce qui concerne les auteurs les plus canoniques » (p. 202). Cet essai ambitieux, à l’approche originale et au contenu nécessaire semble pouvoir y parvenir, tant ce changement peut être renouvelé par l’approche plurilingue et pluriculturelle de tout « auteur canonique » imaginé comme figure tutélaire d’une langue et d’une identité nationales, alors qu’il se situe en réalité « entre les langues ».

12Louise Sampagnay

13ERLIS

14Université de Caen Normandie

Notes

1 Édouard Glissant, Lise Gauvin, L’Imaginaire des langues, Paris, Gallimard, 2010. Marie Dollé, L’Imaginaire des langues, Paris, l’Harmattan, 2002.

2 Johann Wolfgang von Goethe, Venezianische Epigramme, Hamburger Ausgabe vol. 1, Munich, Beck, éd. Erich Trunz, 1948-1981, p. 178, cité par Dirk Weissmann, Les langues de Goethe : essai sur l'imaginaire plurilingue d'un poète national, Paris, Kimé, 2021, p. 65.

3 Dirk Weissmann s’appuie notamment sur le travail de Myriam Suchet (p. 23) suite à Rainier Grutman (p.17).

4 Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue, The Postmonolingual Condition, New York, Fordham University Press, 2012, cité par Dirk Weissmann, op. cit., p. 23.

5 Johann Wolfgang von Goethe, Maximen und Reflexionen, Hamburger Ausgabe vol. 12, Munich, Beck, éd. Erich Trunz, 1948-1981, p. 508, cité par Dirk Weissmann, op. cit., p. 173.

6 Anne-Marie Thiesse, La Fabrique de l’écrivain national. Entre littérature et politique, Paris, Gallimard, 2019, cité par D. Weissmann, op. cit., p. 11.

7 « Homogenizing convention » telle qu’elle est conceptualisée par Meir Steinberg, « Polylingualism as Reality and Translation as Mimesis », Poetics Today, vol. 2, n° 4, 1981, p. 221-239, ici p. 223, cité par Dirk Weissmann, op. cit., p. 116.

Pour citer ce document

, «Louise Sampagnay, "Dirk Weissmann, Les Langues de Goethe : essai sur l'imaginaire plurilingue d'un poète national, Paris, Kimé, 2021"», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Langues et religions en Europe du Moyen Âge à nos jours, compte-rendus de lecture,mis à jour le : 09/05/2022,URL : http://www.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=2389