CURR (Cultures des Révoltes et Révolutions)


Présentation :

Le projet CURR (Cultures des Révoltes et Révolutions) s’inscrit dans le renouvellement de l’étude des cultures politiques au sein des sciences humaines et sociales. Il propose d’analyser l’emploi des productions culturelles, entendues comme des prises de parole contestataires médiatisées par l’écriture, l’oralité et l’image, et les moyens de leur communication et de leur diffusion au cours des révoltes et des révolutions. Il se donne pour terrain d’observation les mouvements politiques collectifs qui marquèrent une rupture de la norme et de l’ordre établis dans les anciennes sociétés européennes tout au long du processus de construction de l’Etat moderne, de la fin du Moyen-Âge jusqu’au début du siècle des Lumières. L’usage du souvenir de ces révoltes par les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle conduit à prolonger l’analyse, pour ce versant mémoriel, jusqu’en 1799.

Les principales thématiques des productions culturelles nées des révoltes qui seront traitées au sein du projet CURR sont rassemblées dans six axes de recherche :
     mots et gestes de la révolte ;
     iconographie et révoltes ;
     propagande, communication, diffusion et circulation ;
     investissement et structuration de l’espace révolté ;
     narratologie de la révolte ;
     enjeux de la mémoire des révoltes et révolutions.


L’ambition est de jeter les bases d’une histoire culturelle du rejet collectif de la norme politique dans les sociétés européennes pré-industrielles, de contribuer à son analyse par une approche diversifiée des sources, de favoriser une meilleure connaissance des formes d’interruption politique et ainsi d’éclairer par l’expertise historique l’expression culturelle des phénomènes de révoltes et de révolutions.


Porté par deux unités mixtes de recherche et une équipe d’accueil, le projet CURR réunit 15 chercheurs français permanents. Ces 3 équipes (CRHQ, CERHIO, ERLIS) fédèrent la grande partie des membres du projet, auxquelles s’ajoutent 5 autres chercheurs de différentes universités. Ces historiens et civilisationnistes universitaires constituent le socle du projet CURR. Plusieurs collègues, docteurs, agrégés, et parfois émérites, travaillant sur les thématiques du programme, contribueront également à certains axes proposés. Par ailleurs, le projet s’effectue en relation étroite avec une quinzaine de chercheurs étrangers provenant de 7 pays d’Europe qui appartiennent à des centres universitaires dont les sujets de recherches sont proches du programme CURR. Conçu en France, le projet CURR se donne pour objectif de consolider et d’élargir ce réseau international, en associant des démarches pluridisciplinaires venues d’horizons géographiques différents et en proposant des réflexions collectives à diverses échelles. Il s’appuie pour cela sur un travail préliminaire entamé depuis deux ans et concrétisé à travers plusieurs journées d’études, colloques et séminaires internationaux, qui ont permis d’éprouver les hypothèses initiales de recherche, de constituer un premier réseau de chercheurs spécialistes de ces problématiques et de définir clairement les objectifs et les enjeux du projet soumis à l’ANR. Le projet CURR donnera lieu à des productions scientifiques de formats variés (séminaires et colloques, publications d’articles et d’ouvrages, participations à des revues en ligne, exposition et catalogue dans un cadre muséal, site internet, productions pédagogiques) en français et en d’autres langues qui auront pour ambition de renouveler, à l’échelle internationale, la réflexion problématique et les connaissances historiques quant à la compréhension politique et culturelle des révoltes et révolutions de l’Europe moderne.

Contexte

Les études sur les révoltes et les révolutions dans les sociétés anciennes appartiennent à un genre qui n’a cessé de se développer depuis le début du XIXe siècle car ces contestations forment l’un des éléments constitutifs les plus sensibles des identités nationales ; elles incarnent aussi les aspirations sociales de diverses orientations politiques qui n’ont cessé, depuis, de s’exprimer. L’instrumentalisation de cette thématique pose problème pour l’historien car elle contribue largement d’une part à consolider des sentiments identitaires et d’autre part à affermir des critères de mise à l’écart de groupes n’appartenant pas au projet politique et culturel de transformation. Ces deux éléments trouvent leur écho dans l’évolution de l’historiographie des révoltes et révolutions, depuis la révolte de Cola di Rienzo face à la papauté en Avignon et à l’aristocratie romaine (1347-1352) ou celle des Hussites de Bohème contre les Allemands jusqu’à la Fronde en France et la Glorieuse Révolution en Angleterre. L’exhumation du souvenir de ces ruptures politiques qui ont favorisé la cohésion communautaire par l’exclusion de groupes dits exogènes, demeure d’actualité pour de nombreux pays ou régions européennes, du Kosovo à la Catalogne par exemple, et dans les parties du Maghreb et du Machrek du monde musulman au cours des récentes « révolutions arabes ».


Une des tâches du programme CURR est d’étudier la fécondité des productions culturelles engendrées par les ruptures politiques violentes et collectives et de s’interroger sur les mécanismes générateurs de cette sédimentation dans le temps et dans l’espace, dans le cadre de l’Europe moderne.
En les désignant sous le nom de « révoltes et révolutions », nous entendons porter notre attention sur les événements contestataires au travers desquels s’exprime une volonté de rupture politique avec l’ordre en place, qu’il s’agisse d’un retour mythique à « l’âge d’or » (ce que d’aucuns ont qualifié de « conservatisme révolutionnaire ») ou d’une aspiration à un changement de régime politique. Les deux termes de révolte et de révolution sont conjointement et indifféremment employés dans ce programme, d’abord parce que la production historique n’a pas opéré de caractérisation précise et exacte pour les rendre opératoires ; ensuite parce que leur caractère intrinsèquement polémique se traduit par une indifférenciation de leur usage chez les historiens eux-mêmes, comme le soulignent les cas de la « révolte de Masaniello » à Naples en 1647-48, de la « révolution anglaise des années 1640 » ou de la « Glorieuse Révolution ».


Afin d’éviter de retomber dans le débat sur la qualification des événements par les historiens eux-mêmes (la désignation de l’action par les protagonistes fait en revanche partie du champ étudié), nous préférons retenir le fait qu’ils se définissent par une interruption collective et violente de la norme politique. Bien souvent, la capacité des révoltes à produire une argumentation politique par le texte, la parole ou l’image, permet de distinguer ces contestations politiques des simples émeutes et tumultes momentanés et sans prolongement politique. Les révoltes et révolutions que nous nous proposons d’étudier mêlent plusieurs groupes sociaux et la dimension collective offre un panorama ouvert des révoltes, ce qui exclut les révoltes nobiliaires et les conjurations du champ de notre étude. Ces postulats conduisent à écarter une grande partie de la marginalité sociale et des pratiques uniquement protestataires que Jean Nicolas avait par exemple incluses dans la Rébellion française. Le terme même de rébellion souligne l’enjeu de la qualification et de la dénomination des ruptures de la norme établie puisqu’il met en cause d’autres notions comme celle de fidélité. Le combat des mots renvoie à la production du discours des révoltes et révolutions. Nous pensons que l’association des deux termes – révolte et révolution – dans une perspective d’analyse des productions culturelles propres aux phénomènes révolutionnaires devrait ouvrir des perspectives nouvelles de recherches.

 

 

Décloisonner l’histoire des révoltes et des révolutions

Les productions culturelles des révoltes et des révolutions apparaissent et se transforment au cours des mouvements collectifs de contestation. Elles sont soit volontairement construites (manifestations, chansons, images, informations manuscrites ou imprimées, périodiques, etc.), soit spontanément utilisées par les révoltés et relèvent de l’immédiateté (mots d’ordre, cris, gestes, discours), toujours dans le but de se doter d’armes politiques de combat. L’étude de la médiatisation des contestations s’entend donc ici dans un sens large qui s’applique à un répertoire varié de productions culturelles inscrites dans le champ même de l’action politique.
Les apports méthodologiques de l’histoire culturelle pour analyser ces objets autorisent l’examen de leurs conditions de réalisation, les circuits de leur diffusion nationale et internationale, les phénomènes de transferts et d’appropriation, les modalités de réceptions différenciées, et les divers usages qui en ont été faits.

Ce travail sur les productions culturelles a été souvent présenté comme difficile à cause du manque de sources provenant des acteurs des révoltes, qu’ils soient issus des élites sociales ou surtout du peuple. Or, des sources existent qui demeurent principalement employées dans des recherches monographiques, à l’échelle locale, provinciale ou plus rarement nationale : un de nos objectifs est de permettre leur confrontation. Les études récentes sur la littérature et l’usage social de l’écrit démontrent que l’analphabétisme n’invalide pas du tout le recours massif aux textes et qu’il est donc nécessaire de refuser la dichotomie entre une culture populaire et une culture des élites : la dialectique entre le peuple et certaines élites agit de façon dynamique dans les productions culturelles. De ce fait, tous les matériaux devront être investis dans le programme de recherches – gravures, histoires, mémoires, chansons… – car ils constituent autant de pratiques qui s’inscrivent dans la contestation ; ils permettent de recenser et d’évaluer ces volontés de rupture politique avec un ordre établi. Qu’elles soient dessinées, proclamées ou rédigées, les productions culturelles issues de la révolte sont, par leur nature, appelées à circuler, à se transmettre, à se modifier et se réemployer lorsque les événements le commandent à nouveau. Elles résident au cœur de la construction politique des communautés. L’analyse des réactivations des révoltes et révolutions à travers de tels objets conduit à une réflexion sur le rôle de la mémoire comme moteur de l’action révolutionnaire.

Depuis la fin du Moyen-Âge, les crises politiques essuyées par les principautés européennes esquissent des alternatives collectives de transformation violente de l’ordre établi, en Angleterre (les Lollards), en Italie (Cola di Rienzo), en Bohème (hussisme), en Languedoc (les Tuchins), voire en Castille avec ce que d’aucuns ont qualifié de « révolution trastamare ». Nous prolongerons l’étude de ces révoltes et révolutions jusqu’à la jonction du XVIIe siècle finissant avec les débuts du XVIIIe siècle. Ces bornes chronologiques correspondent pour le terminus ad quem à l’émergence de nouveaux acteurs sociaux, de nouveaux vecteurs de communication et de nouveaux champs politiques. Cette limite, autour des années 1680-1750, possède pour points de repère factuels la Glorieuse Révolution anglaise et la publication De l’esprit des lois de Montesquieu puisque, après les années 1750, le terme de révolution s’est modifié pour adopter un sens proche de celui qu’on lui attribue actuellement.

Cette chronologie correspond à un double choix : tout d’abord, celui de montrer que la “crise de la conscience européenne” donne naissance à d’autres catégories intellectuelles et politiques car elle développe la pensée critique et politique à partir de Bayle, Locke, Montesquieu et des théorisations anglaises.

En second lieu, l’extension de la sphère privée au siècle des Lumières change les conditions d’exercice de l’action politique. Ces éléments sont inégalement présents en Europe et ils imposent des nuances importantes, dont le programme devra tenir compte selon la pénétration des idées politiques ou l’extension de la sphère publique. Cette diversité de situations et les nuances qui en découlent expliquent la plasticité chronologique que nous proposons d’adopter dans notre programme.
Par ailleurs, et uniquement dans la partie du projet qui porte sur la mémoire des révoltes et révolutions, nous faisons le choix d’une chronologie élargie à l’ensemble du XVIIIe siècle en incluant la période révolutionnaire jusqu’en 1799, car le souvenir de révoltes anciennes génère dans ce cadre de nouvelles productions culturelles.

D’un point de vue géographique, notre enquête entend couvrir plusieurs aires culturelles européennes : le royaume de France bien entendu, en intégrant les solides acquis de l’histoire locale et régionale, mais aussi l’espace méditerranéen catholique, l’espace anglo-saxon, le monde germanique, le monde russe orthodoxe, le domaine magyar. Là encore, ce n’est pas l’exhaustivité qui est visée, mais la recherche d’une diversité dans les sondages pour nous permettre de disposer d’échantillons suffisamment nombreux en faisant appel aux meilleurs spécialistes internationaux qui viendront compléter notre réseau. Toujours d’un point de vue spatial, nous avons choisi d’exclure le domaine colonial de nos études à cause de ses spécificités sociales et de la dualité colons/indigènes, qui limite fortement les approches comparatives.

De fait, la diversité des aires culturelles étudiées suppose une méthodologie comparative respectueuse des règles de la contextualisation historique. La réflexion sur des sources de natures différentes pour interroger l’émergence d’une culture politique impose des analyses adaptées à la diversité des sociétés anciennes : il ne peut être question d’utiliser le même schéma pour tous les espaces quand les évolutions dans certains domaines peuvent diverger, à l’image du servage entre les principautés d’Europe occidentale et celles d’Europe orientale. De même, on ne peut juger de la même manière la fonction de l’iconographie des révoltes dans les mondes méditerranéens et dans les sociétés anglo-saxonnes. Par cette enquête d’ordre méthodologique, les interrogations collectives doivent mener à la confrontation des notions qui en sont issues, comme la place de l’identité communautaire, du sacré ou de l’oubli dans les productions culturelles nées des révoltes et révolutions. Le programme CURR se donne pour objectif de recomposer un panorama des réalisations des révoltes et révolutions en opérant par comparaisons géographiques et en discernant de possibles évolutions, convergentes ou divergentes, à l’échelle de l’Europe. Ces éléments déboucheront sur une réflexion pour penser la pluralité des voies qui mènent à la rupture collective de la norme politique, à la diversité des processus de légitimation et des modes d’expression, ou encore aux usages de la mémoire des révoltes et des révolutions.


Un panorama pourra aussi être esquissé, dépassant les frontières nationales, pour mettre en valeur la diversité et la richesse des principaux types de productions culturelles des révoltes et révolutions selon des critères multiples : nature des revendications (visée religieuse, politique, économique…), origines socio-culturelles des producteurs (monde de la robe, petit peuple ou plèbe, ecclésiastiques, monde de l’artisanat, des campagnes…), contexte politique et institutionnel d’émergence (royaumes, villes métropoles, républiques commerçantes...), modalités d’évolution (irruption, disparition et transformation des supports culturels). Ainsi, le projet CURR vise à analyser les principaux éléments d’ordre culturel développés lors des révoltes et les révolutions tout en ayant à l’esprit les différences de terrains, la diversité de durée de ces expériences et leurs spécificités sociales, économiques et religieuses. De fait, les analyses devront tenir compte des variations de temps, d’espace et de substrat des diverses révoltes et révolutions dans les sociétés européennes anciennes. Un des points méthodologiques majeurs – et un des paris de ce projet – se situe dans la capacité à moduler les approches en suivant des analyses multiscalaires (de la micro-histoire à l’analyse globale), dans le but de hiérarchiser et de structurer les données et les résultats d’enquêtes.

Une autre ambition de ce projet réside dans le décloisonnement des recherches sur le plan méthodologique. L’association de plusieurs champs – « civilisationniste » et historien – favorise des approches diversifiées tout en profitant de connaissances et de savoir-faire pluridisciplinaires. Le projet vise à intégrer également des chercheurs en histoire de l’art et en art du spectacle, en particulier pour l’étude de l’iconographie des révoltes.

Un décloisonnement géographique complète cette volonté de décloisonnement disciplinaire, par l’organisation, dans le cadre du projet CURR, de manifestations scientifiques non seulement en France mais également en Grande-Bretagne, en Espagne, en Allemagne et en Italien, avec l’appui d’institutions françaises à l’étranger comme la Maison française d’Oxford et la Casa de Velázquez et la collaboration avec des universités étrangères (Université Pablo de Olavide à Séville, Université de Constance en Allemagne, Hertford College d’Oxford en Angleterre, Université de Teramo en Italie…).

 

Etat de la recherche


Passé le XIXe siècle, dans les entités nationales les plus importantes en Europe, les sciences humaines et sociales se sont intéressées à la légitimation ou la disqualification des ruptures politiques par l’étude du contenu des programmes des révoltés, en fonction des questions politiques qui se posaient aux sociétés contemporaines. Ainsi, la préfiguration des aspirations sociales a fait l’objet d’études minutieuses pendant plus d’un demi-siècle ; l’origine et le milieu des protagonistes de ces mouvements ont correspondu aux interrogations sur les attentes que pouvaient porter différents groupes sociaux. Cela répondait à des schémas idéologiques en vue de donner une interprétation socio-politique aux événements révolutionnaires où les notions de bourgeoisie et de prolétariat (« en gestation ») trouvaient leur place. Parmi les historiens pionniers, Georges Pagès s’est intéressé aux révoltes du premier XVIIe siècle, qu’il a tenté d’interpréter par le biais de l’analyse de la vénalité des offices. Il y souligna l’attirance et l’ascension de la bourgeoisie vers les sommets du pouvoir politique. Dans les années cinquante, ces problématiques ont trouvé de nouvelles expressions dans les débats animés qui opposaient les partisans des thèses marxistes aux défenseurs de la société occidentale établie, soit par les questions posées autour des notions de « classes et d’ordres », dont les historiens ont débattu autour des thèses de Roland Mousnier et de Boris Porchnev, soit au cours des débats sur l’idée d’une « Révolution atlantique » (Robert R. Palmer 1959-1964, Jacques Godechot 1963). Ces discussions des années 1950-1960 ont permis de mettre en valeur d’autres révolutions que la Révolution française et de s’interroger sur le sens à donner aux révoltes d’Ancien Régime (Eric Hobsbawm, 1959). A la suite de ces recherches, une inflexion a été donnée dans l’étude des révoltes et des révolutions grâce au recours aux sciences sociales. Les apports d’Erik Neveu (1996) ont permis de délimiter les théories du « comportement collectif » et ceux du sociologue Ted Gurr (1976) ont souligné par la notion de « frustration relative » les limites de l’obéissance et de la désobéissance, de l’ordre et du désordre. La sociologie des mouvements sociaux à la suite de Charles Tilly (1986) insiste sur la diversité de la notion d’action collective, selon l’idée que chaque mouvement possède sa propre histoire, ses mots d’ordre, ses moyens d’action, sa capacité d’agir. Cet intérêt pour les mouvements collectifs est présent pour le cas français (Georges Rudé 1982, Daniel Roche 1989) et s’est diversifié avec les approches historiques des foules londoniennes (Tim Harris 1987). D’autres apports sont cruciaux pour les historiens des révoltes et des révolutions dans les sociétés anciennes, en particulier les travaux provenant de l’anthropologie historique. Qu’il s’agisse des questionnements sur la foule, sur l’usage de la violence, sur l’emploi de mythes ou encore de l’anthropologie du corps – et plus généralement de l’anthropologie politique portant sur les rituels sociaux – on assiste bien à un enrichissement fécond des perspectives historiques sur les révoltes grâce à ces emplois de notions issues des sciences sociales. Les travaux de Peter Burke sur la révolution napolitaine de 1647 (1983) et ceux de Lynn Hunt sur la Révolution française (1984) en constituent de précieux témoignages. A partir de ces mutations apparues dans les années 1970 et qui se sont développées dans les années 1980, les questionnements se sont modifiés et les centres d’intérêts se sont déplacés des programmes et des acteurs sociaux vers les pratiques et les rituels propres aux actions révolutionnaires.


Les abondants travaux réalisés autour des commémorations du bicentenaire de la Révolution française ont confirmé ces orientations et les ont enrichies, en dépit de certaines présentations réductrices des débats animés en France autour de Michel Vovelle (1993) ou de François Furet (1978) ; non qu’il n’y ait pas eu des divergences politiques, historiques et méthodologiques, mais l’essentiel des apports des travaux historiques souligne une semblable diversification des démarches pour aborder la complexité des événements révolutionnaires. En outre, les thématiques de l’opinion publique (Keith Michael Baker 1993), des médias (Pierre Rétat 1989) et de la culture (Jean-Luc Chappey 2009, Gérard Gengembre, etc.) sont progressivement apparues dans ce champ d’études. De plus en plus, elles justifient le recours à une histoire culturelle pour étudier le phénomène révolutionnaire. La richesse de cette histoire culturelle pour la Révolution française apparaît au regard de l’ampleur des travaux d’auteurs comme Mona Ozouf (1976), Lynn Hunt (1984), Antoine de Baecque (1988), etc.

Aussi, le projet CURR propose d’analyser les mouvements sociaux et politiques durant les révoltes et les révolutions en prenant en compte les dimensions culturelles qui leur ont permis d'extérioriser la révolte et la révolution.

Il s’agit d’une démarche d’histoire culturelle des acteurs sociaux des soulèvements. Une autre série de préoccupations rapproche le projet des travaux engagés par Roger Chartier (1990, 1996), dont l’étude sur les origines culturelles de la Révolution française avait démontré l’importance de la notion de culture politique pour cette dernière. Au sein de ce courant, les travaux sur la culture écrite offrent de nombreuses contributions sur l’usage de l’écriture, sur l’emploi de l’oralité, sur la diffusion des informations au sein des mouvements de contestation politique (voir Fernando Bouza 1999 ou Mario Infelise 2002).L’application de ces approches aux sources écrites issues des mouvements révolutionnaires n’est cependant pas encore très abondante en dépit des recherches déjà anciennes de Christian Jouhaud (1985), de Steven Justice (1993), ou des études d’Hubert Carrier (1989 et 2005). Quant à l’usage des images pour étudier ces mouvements, il demeure très limité dans les analyses existantes sur les révoltes d’Ancien Régime malgré les analyses de Peter Burke (2001), de Paolo Thea (1998), de Maurice Pianzola (1962), de Martin Warnke (1986) ou d’Annie Duprat (2002) sur le caractère performatif des images. Les sources orales ne sont pas mieux représentées dans les travaux des historiens : les recherches de Philippe Joutard (1977) sur les légendes orales liées à la guerre des Camisards dans les Cévennes, celles de Michel Nassiet (1990) et d’Éva Guillorel (2010) sur les chansons bretonnes liées aux révoltes d’Ancien Régime ou encore les travaux de Guy Beiner sur la construction de la mémoire irlandaise en 1798 (2006), font figure d’exception. Néanmoins, plusieurs études proposent de nouvelles pistes et posent de nouvelles questions sur les moyens d’expression des révoltes et des révolutions, sur les acteurs et leurs relations avec la société. Ainsi, Francesco Benigno a-t-il réalisé une mise en regard – “les miroirs de la révolution” – des mouvements de révoltes politiques au milieu du XVIIe siècle avec la Fronde et la révolte napolitaine (1999).

Dernièrement à travers des mémoires et journaux de contemporains, Alain Hugon a recherché les traces laissées par la révolution dite de Masaniello, en partant des événements politiques pour identifier ensuite les sédimentations successives de l’événement, à travers leurs manifestations culturelles et mémorielles (2011). Gauthier Aubert vient de soutenir en 2012 une habilitation portant sur les révoltes de 1675 en France, autour du papier timbré, des Bonnets rouges et de la Guyenne, offrant une lecture nouvelle des événements. Dernièrement, Sophie Vergnes a soutenu un doctorat à Toulouse sur les Frondeuses (2012). Enfin, Joana Fraga après avoir publié plusieurs articles, prévoit de soutenir sa thèse sur les rites et cultures des révolutions de Portugal, de Catalogne et de Naples en juillet 2013.

A l’issue de cet état des recherches, le problème des objets culturels des révoltes et révolutions dans les sociétés anciennes en Europe demeure. Ces productions ne peuvent être séparées des cultures politiques en général, saisies dans leur globalité temporelle et spatiale. Toutefois, elles nécessitent un traitement particulier du fait des rythmes propres aux secousses révolutionnaires et aux cloisonnements que connaissent les sociétés anciennes.

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