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Accueil > Ouvrages en ligne > Archéologie médiévale 11 > 1re partie : Les fortifications de terre en Europe occidentale du X e au XII e s. (Colloque de Caen, octobre 1980)

Discussion du Rapport III

2Châteaux et pouvoirs de commandement2

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A. Retour sur le passé. – A1, A2, A3

M. BUR. – J’ai apprécié particulièrement la distinction qui vient en 2.1. entre la nature publique des droits exercés par les châtelains et l’origine souvent adultérine de la possession des dits droits. Il y a là une distinction extrêmement éclairante formulée pour la première fois, je pense, de manière aussi nette et aussi astucieuse, et cela m’a suggéré un exemple que je connais assez bien qui montre justement cette différence entre la nature publique des droits exercés et l’origine de ces droits. C’est quand un grand prince, tel qu’un duc ou un comte (je pense à ceux qui sont situés sur la frontière entre l’Empire et le Royaume et plus particulièrement à celui que je connais bien, le comte de Champagne) exerce tout naturellement des droits d’origine régalienne, les possède depuis longtemps et fort normalement et construit des châteaux chez son voisin l’Empereur. Alors là nous avons un exercice dont la nature est publique et dont l’origine est tout à fait illégale. Cet exemple est évidemment un exemple limite, mais il illustre parfaitement la distinction que vous avez faite et, d’ailleurs, ces châteaux construits chez le voisin ont suscité toutes sortes de procès qui se sont réglés au plus haut niveau entre le roi de France. l’Empereur, le duc de Lorraine, le comte de Champagne, donc tous les personnages qui détiennent des droits de nature publique, mais ils sont exercés souvent illégalement et chez le voisin.

Pierre BONNASSIE. – Le rapport d’André Debord a fait véritablement le point sur les recherches les plus actuelles et ceci dans la plus grande clarté. En ce qui concerne le retour sur le passé, le retour sur les querelles du passé, je crois que ce retour était nécessaire pour bien montrer que nous avons aujourd’hui dépassé ces querelles ou tout au moins que nous avons les moyens, je crois, de les dépasser. En effet, ce qui a entretenu la confusion pendant très longtemps entre, disons romantiques et légalistes, c’est le fait qu’on a mélangé des informations provenant de toutes les époques, des informations tirées de documents des IXe, Xe siècles, tirées de documents du XIe siècle, de documents du XIIe siècle, sans voir que dans l’intervalle le statut des forteresses et l’histoire des forteresses s’étaient considérablement modifiés, ce qui fait qu’aujourd’hui on peut donner raison, en établissant une chronologie assez fine, à la fois aux légalistes et aux romantiques. Pour les IXe, Xe siècles, personnellement, je donnerais raison à la thèse légaliste, car nous nous trouvons je crois, encore, dans une situation de droit public ; le droit de fortification est exercé par l’autorité publique ou du moins sous son contrôle, autorité publique c’est à dire, roi, comte, évêque, à la limite vicomte, etc. et le pouvoir de commandement sur les châteaux et le pouvoir de commandement, ce qui est plus important, à partir des châteaux, reste un pouvoir public. Par contre, au XIe siècle, il en va de façon tout à fait différente et je vous suis très reconnaissant d’avoir souligné ce qu’on peut bien appeler en effet le caractère révolutionnaire du XIe siècle. On parlait d’anarchie autrefois, c’est un mot qui ne nous convient plus tellement aujourd’hui, parlons plutôt de révolution ou de crise révolutionnaire et des violences qui ont marqué cette crise. Cette crise s’est produite à des dates différentes selon les lieux, a duré plus ou moins longtemps. En Normandie, par exemple, pendant la minorité de Guillaume, en Catalogne pendant le règne de Béranger Raymond Ier et la minorité de Béranger Raymond Ier c’est à dire disons entre 1020 et 1059, en Lombardie, je dirai à l’époque de la révolte des vavasseurs, en Champagne entre 1045 et 1065 ; cette crise révolutionnaire a duré l’espace d’une génération, quelquefois l’espace de deux générations, et ceci a suffi à modifier complètement la situation sociale et la situation des châteaux. Alors, pendant cette période qui est marquée par des coups de boutoir violents de la part de l’aristocratie et surtout de la nouvelle aristocratie, le pouvoir sur les châteaux échappe momentanément au prince, il y a appropriation généralement brutale des droits publics et par voie de conséquence des édifices publics et en même temps on voit se construire de nouvelles forteresses sans l’autorisation du prince ; on en a des exemples en Catalogne, des exemples en bien d’autres lieux. Par conséquent, pour cette période d’une ou deux générations, je serais tenté de donner raison aux tenants de la vieille thèse romantique. Et puis alors, on arrive à une troisième phase qui est celle de la remise en ordre, qu’on pourrait appeler de la normalisation féodale où on voit se recréer un nouvel ordre, une nouvelle légalité mais totalement différente de celle qui a existé aux IXe, Xe siècles puisqu’il s’agit maintenant d’un ordre de type pleinement féodal. Je crois qu’il faut serrer la chronologie si on veut comprendre quelque chose à l’histoire des forteresses à cette époque.

B. État de la question. – B1, B2, B3

W. JANSSEN. – Je voudrais seulement poser une question, qui résulte en quelque sorte de mon ignorance de l’histoire du droit français : peut on, dans l’Ouest, parler de l’existence d’un droit public, au sens d’un ordre public, ou n’est ce pas le droit du prince, le droit que le prince exerce aux IXe-Xe siècles de sa propre autorité ? Peut on alors parler d’un ordre de droit public ou plutôt n’est ce pas le combat d’un prince contre les autres ?

A. DEBORD. – Je crois qu’il faut séparer, à l’Ouest du Rhin, IXe et Xe siècles. Au IXe siècle, le prince est en butte à des difficultés grandissantes, intérieures, extérieures aussi parce que c’est une période d’invasions, mais malgré ces difficultés extrêmes il exerce toujours des droits publics, comme le rappelait Bonnassie tout à l’heure ; au Xe siècle il y a la constitution des principautés qu’on appelle territoriales. À cet égard, d’ailleurs, je ne suis pas d’accord (je l’ai dit dans le rapport et plus longuement dans un autre travail) avec les définitions habituelles depuis J. Dhondt des principautés territoriales. Il me semble qu’il y a principauté territoriale s’il y a contrôle effectif du territoire : le duc d’Aquitaine Guillaume le Grand est un grand prince, il a des rapports avec l’Empereur, mais ce n’est pas un prince territorial, parce qu’il n’a pas le contrôle effectif du territoire aquitain ; le comte d’Angoulême, par exemple, est son client, son ami intime, mais il ne tient pas son comté de lui, pas plus que de très nombreux châteaux aquitains ne sont tenus de lui : il n’y a pas de duché d’Aquitaine mais un duc des Aquitains, c’est tout différent. Dans un tel contexte, le rapport des forces entre ce que j’appellerais volontiers la classe dominante des propriétaires fonciers et le prince a évolué de façon radicalement différente de la manière dont cela a pu se faire en Normandie par exemple.

A. DEBORD. – (en réponse à des intervenants, choqués par l’emploi du mot « révolution » à propos des transformations sociales du début du XIe siècle) : Je voudrais préciser quand même quelque chose. Le fait qu’un certain nombre, Bonnassie, moi même, W. Janssen aussi dans le texte qu’il m’avait envoyé pour ce rapport, emploie le mot « révolution », n’implique pas d’appréciation morale sur la nature des événements mais seulement la constatation d’un fait : il y a une révolution sociale, un point c’est tout.

M. DE BOUARD. – Concernant la première partie du thème n° 3, c’est à dire le retour sur le passé, nous sommes constamment amenés à jeter des ponts ou à recevoir des arrière ponts du thème 1. Vous parlez de révolution, je crois que le terme est, pour ma part, tout à fait fondé, bien employé et je pense que pendant la période où la thèse légaliste a dominé, au moins en France, on n’a pas pris conscience de ce phénomène de révolution. Alors, on s’est tiré d’affaire en disant, d’une part, que des châteaux, il n’y en avait pas eu tellement et l’on refusait la qualification de châteaux aux mottes, aux enceintes, à ces fortifications de terre que nous vous avons proposé d’étudier pendant ces deux journées. Cette objection ne tient pas debout, parce qu’il est évident que les contemporains ont conçu, se sont représentés ces mottes, ces enceintes, comme des casteIla et lorsque par hasard les textes en parlent, ce qui est assez rare, c’est presque toujours le mot castellum qui est employé ; donc à l’époque, quand on parlait, on employait un vocable de la langue vulgaire qui devait être quelque chose comme « château ». Mais lorsqu’il était patent que des phénomènes révolutionnaires s’étaient produits, je pense, en Normandie, à la période de la minorité de Guillaume entre 1035 et 1047 1048, et après sa mort à la crise de la succession entre 1087 et 1106, on reconnaissait qu’à ces moments là il y avait eu effectivement perturbation de l’ordre établi et prolifération des châteaux ; mais les historiens de l’époque, les historiens du XIIe siècle, qui étaient eux aussi probablement un tantinet conservateurs ont essayé de masquer l’importance du phénomène ; en Normandie, par exempte, Orderic Vital qui écrit vers 1140, comme vous savez, dit que lorsqu’Henri Ier Beauclerc, en 1106, a éliminé son frère Robert et pris possession de la Normandie, paternas leges renovavit, il a rétabli la législation de son père et il a remis tout en ordre : eh bien, ce n’est pas vrai. Certes, des historiens se sont appuyés sur ces textes pour dire que les courtes périodes de la minorité de Guillaume et la période qui a suivi sa mort n’ont pas eu d’effet, que tout a été très vite effacé par le retour à l’ordre. Mais s’ils avaient réfléchi un peu sur l’histoire de leur temps et sur l’histoire de tous les temps, ils auraient compris que rarement un phénomène révolutionnaire est complètement effacé. Le fait est qu’à nous en tenir aux sources de caractère juridique, nous avons la preuve qu’Orderic Vital ne dit pas la vérité. Dans la plus ancienne rédaction de la coutume de Normandie, le Très Ancien Coutumier de Normandie, qui a été mis par écrit aux environs de 1200, c’est à dire longtemps, un siècle environ, après les troubles qui avaient suivi la mort de Guillaume le Conquérant, il est dit, au chapitre sur les routes (et ici nous retrouvons ce que vous disiez il y a un instant concernant le choix que les créateurs de mottes avaient fait de sites qui leur permettaient de contrôler les échanges, de contrôler les routes) : « Le comte, le baron ou les autres chevaliers possédant la justice des chemins sur leurs terres maltraitaient les marchands et les autres gens allant et venant sur les chemins... ; ils ont institué à grand tort sur leurs terres des péages et des taxes qui sont actuellement bien établis et ne peuvent plus être abrogés, ni supprimés ». Le Coutumier de Normandie reconnaît cette situation un siècle après les événements ; cela signifie donc que le moment révolutionnaire a eu de très longs et très durables effets.

B 2.2.

P. TOUBERT. – Je me pose la question de savoir, et je vous pose à tous la question de savoir, si on peut faire intervenir l’Italie comme un acteur de ce colloque pour la bonne raison qu’il n’y a pas de mottes, comme chacun sait en Italie, soit que il n’y en ait effectivement pas eu, soit parce qu’on ne les y a pas encore vraiment cherchées ; mais, en tout cas, ce qu’on peut dire aujourd’hui, c’est qu’elles n’existent pas. Si, tout de même, au point du débat qui nous occupe maintenant, on fait venir le royaume d’Italie, je crois que l’on tire de la documentation un certain nombre de données assez éclairantes. Premier point, le problème de ce fameux débat : est ce que la création du castellum est un fait spontané ou est ce un fait de droit régalien ? Eh bien, je répondrais : « les deux, mon général » ; les deux, pourquoi ? Parce que nous avons un certain nombre de documents que Settia connaît certainement encore mieux que moi, un certain nombre de documents extrêmement précis et précieux qui sont les diplômes de Bérenger concernant justement le jus munitionis. Qu’est ce qui ressort de ces documents ? Il ressort d’abord qu’un certain nombre de bénéficiaires de ce jus munitionis se révèlent clairement être des gens qui ont déjà construit leur château, au moment où ils obtiennent du roi l’autorisation de les construire ; par conséquent, c’est, d’une part, un fait spontané préexistant à une intention du pouvoir public ; mais deuxièmement, la situation et les rapports de force entre ceux qui construisent les châteaux et la monarchie est telle qu’ils jugent utile d’obtenir cette confirmation publique à un acte d’initiative privée. Par conséquent, je crois que, comme tout phénomène historique, ce problème de la munitio résulte d’une dialectique des forces sociales entre ceux qui construisent les châteaux et la puissance publique. Ceux qui construisent les châteaux doivent avoir une certaine puissance pour matériellement élever ces châteaux et ils doivent aussi trouver un certain intérêt à obtenir une confirmation royale. On peut assez bien situer dans la hiérarchie sociale les bénéficiaires de ces diplômes leur concédant le jus munitionis : ce ne sont pas les personnages de l’entourage direct des rois d’Italie. Ce sont des gens qui sont généralement relayés au moins par un degré, qui sont proches de cet entourage et qui ont surtout dans l’entourage du roi quelqu’un qui est proche, un intermédiaire entre eux et la monarchie. Quel intérêt présente pour eux l’obtention d’une confirmation de la puissance publique ? Je crois que c’est surtout le contexte économique qui est intéressant pour eux, car outre le jus munitionis, c’est aussi l’autorité publique qui concède les droits de marché, les droits d’établir un portus, etc. Par conséquent, c’est dans un contexte dont nous reparlerons qui est celui de la croissance, de la renaissance, etc. qu’il est intéressant de mener à bien une opération d’incastellamento ; et du côté du monarque, quel est l’intérêt de concéder ce jus munitionis ? Je crois que c’est parce qu’il y voit non pas une diminution, mais une augmentation de sa puissance publique. Il y voit certainement le moyen, d’une manière occasionnelle ou permanente, nous ne le savons pas, d’établir dans ces nouveaux châteaux des garnisons, de quadriller le pays, de rendre plus cohérente et plus efficace sa propre présence militaire, en particulier à l’intérieur de son royaume qui souvent est précaire, comme vous le savez dans le cas de Bérenger Ier ; si bien que cela nous amène aussi à une autre observation : ces actes publics qui accordent à des personnes privées le droit de fortifier un point sont aussi explicites sur la manière dont on doit ou dont on peut fortifier ce château. Les diplômes de Bérenger comprennent des notations concrètes, extrêmement intéressantes sur ce que recouvre cette idée de munitio, car tout l’appareil castraI est décrit dans des longues énumérations d’éléments concrets, architecturaux qui, il faut l’observer, ne se trouvent pas à cette époque là dans les actes privés et qui appartiennent à un vocabulaire tout à fait à part, un vocabulaire technique qui est par conséquent le vocabulaire des grandes fortifications pour lesquelles, justement, il est nécessaire d’obtenir cette reconnaissance du jus munitionis et dans lesquelles il est utile aussi pour la puissance publique de pouvoir éventuellement placer des garnisons. Ces énumérations ne sont pas des formulaires de chancellerie, on les retrouve variant d’un diplôme à l’autre ; par conséquent, si l’on peut faire la microanalyse des diplômes, on arrive à des conclusions très intéressantes, et l’on peut, je crois, aboutir à cette conclusion qu’au fond, il n’y a pas de choses absolues en matière de fortification. Les personnes privées peuvent, jusqu’à un certain point, librement fortifier les points d’habitat, les centres domaniaux qu’ils contrôlent d’un point de vue purement allodial ; mais, à un certain moment de sophistication de l’appareil fortifié, intervient l’idée de faire sanctionner cela par la puissance publique dans un contexte qui me paraît à la fois dynamique et dialectique, bien entendu. En tout cas, ce problème de fait privé, fait public, me paraît dans une large mesure avoir un intérêt sinon rhétorique du moins académique.

A. DEBORD. – En d’autres termes, l’Italie présente un cas de figure un peu particulier comme il est normal, mais un cas de figure qui s’insère dans le schéma tel qu’il a été restitué tout à l’heure, parce que dans le fond cela n’est possible que parce que la notion de puissance publique continue de subsister dans une certaine mesure même si Béranger Ier est très affaibli.

P. TOUBERT. – Je crois qu’on peut aller jusque là.

A. SETTIA. – Je suis tout à fait d’accord avec ce qu’a dit Toubert. Je veux seulement confirmer qu’avant que le roi Bérenger Ier donne son autorisation de fortifier, on construisait déjà des fortifications en Italie, et surtout, à s’en tenir aux sources écrites, les évêques, comme je l’ai dit hier, dès le IXe siècle, les évêques, ceux de Modena notamment, construisent des fortifications sans la permission royale. Les autorisations accordées par Bérenger Ier couvrent une dizaine d’années ; il n’y en a pas avant ni après. Lorsque les Ottoniens s’installent en Italie, ils accordent quelques diplômes de fortification, mais assez rares, et chacun fait ce qu’il veut. Jusqu’à Barberousse, personne ne revendique le droit de fortification en Italie septentrionale. En fait, au XIIe et au XIIle siècle, on voit seulement les villes, les évêques ou les abbayes autoriser leurs dépendants à construire de véritables châteaux ; à noter que le mot castrum, qui avait désigné jusqu’au XIe siècle un village fortifié, désigne maintenant un château.

R. FOSSIER. – En vérité, j’avais deux séries d’observations à faire et la première série a déjà été très largement traitée ; cela va donc, quand je vais intervenir à son propos, prendre un peu l’aspect de banalité. Je suis du même avis que Debord en ce qui concerne, d’une part, le caractère relativement uniforme du terrain sur lequel se développeront à la fois les regroupements de population et la mise en place de l’autorité banale ; et j’approuve tout à fait, par ailleurs, l’expression de révolution qui a été employée pour qualifier ce mouvement. En revanche, il apparaît, en entendant les différentes interventions sur l’Italie (et j’y ajouterais mon son de cloche pour le nord du Bassin Parisien) que nous avons affaire à des cas qui géographiquement sont toujours tous différents, à la fois en ce qui concerne la structure locale de la société et l’encadrement chronologique. Les mouvements révolutionnaires, les exactions et les regroupements de population, incastellamento ou autre, puisque le mot n’apparaît évidemment pas dans le nord de l’Europe, ne sont quand même pas tous synchroniques. Ceci peut tenir à diverses raisons ; ce n’est pas l’objet du colloque d’en discuter, mais je crois que nous aurions intérêt, c’est malheureusement un peu loin d’atteinte, je crois, nous aurions intérêt à user à peu près toujours des mêmes moyens de recherche pour des régions différentes ; or, il se trouve (c’est là je pense, dans l’état actuel de la recherche, l’origine de ces oppositions) que nous ne sommes pas tous armés par des instruments de recherche, un niveau de l’enquête suffisant. Quand, il y a un instant Toubert dit que, en ce qui concerne le problème des mottes, il manque actuellement à l’historiographie italienne une recherche sérieuse et de fond sur ce problème avant qu’on puisse répondre, que Bonnassie invoque en s’appuyant sur des documents écrits la situation du Xe siècle, voilà deux exemples opposés qui font que les historiens de la péninsule, des deux péninsules, pourtant en principe assez proches l’une de l’autre à de nombreux égards, ne peuvent pas comparer leur expérience. En ce qui concerne le nord du Bassin Parisien, le roi, même s’il n’est qu’un pauvre sire, maintient par sa présence physique une quasi impossibilité d’élever une forteresse de caractère privé ; que les comtes les plus importants, comme le comte de Flandre, mais même des personnages de moindre envergure se le permettent, s’est toujours accompagné d’une légalisation, au moins a posteriori, et les quelques exemples (ce sont des sources littéraires évidemment), les quelques exemples, appelons cela d’usurpation, de châteaux adultérins, mais le mot n’est pas du temps, semblent avoir échoué. Il y a par conséquent une opposition entre cette partie du royaume et ce que Duby avait repéré en Mâconnais, pour prendre un exemple qui se situe à mi distance entre le nord et sud ; ce n’est jamais qu’un complément à ce qui a été dit. En revanche, une deuxième observation, je ne sais pas si cela s’intègre exactement dans ce qui est notre premier thème de discussion, sauf erreur de ma part, dans les interventions que nous venons d’entendre, il n’a pas été fait allusion à l’importance qu’il faudrait attacher, dans ce domaine des châteaux, au développement des institutions de paix. Je ne partage pas à cet égard, l’opinion de Monsieur le Doyen de Boüard, sur le sens qu’il faut alors donner d’une manière un peu polyvalente au terme employé notamment par les scribes d’Église, dont on a souligné le caractère fallacieux et souvent théorique. Je ne citerai qu’un exemple qui me paraît important : les institutions de paix, quels qu’en aient été l’origine et les effets, s’inscrivent dans le même phénomène révolutionnaire du XIe siècle, nous sommes bien d’accord, et elles ont pris différentes apparences qui se sont, en définitive, soldées par un rapprochement, une sorte presque de coalition entre l’aristocratie ecclésiastique et l’aristocratie guerrière. Je me demande si le développement d’un grand nombre de châteaux, les uns de type public, les autres de type privé, ne serait pas plus facile après 1039, 1040, quand ces institutions de paix ont été récupérées, c’est à dire lorsqu’elles sont devenues une arme dans les mains de l’Église militante et dans les mains voire des princes, comme c’est la cas en Normandie ; et je rappelle, tout le monde connaît cet épisode, que dans le fameux épisode des milices de l’archevêque de Bourges en 1038, le moine, quelle que soit son opinion à l’égard des phénomènes qu’il relate (et il est hostile évidemment), distingue assez bien dans l’explication de ce qui a entraîné l’échec de cette entreprise, le fait que les bandes paysannes que l’archevêque avait laissé s’armer ont été, somme toute, protégées par Dieu (il faut entendre : par la société en place, naturellement) tant qu’elles se sont bornées à s’attaquer à des seigneurs qui avaient élevé des fortericias ou des castella, mais que lorsqu’elles ont eu l’imprudence de s’attaquer à des castra, c’est à dire à des forteresses comtales, vicomtales, publiques en somme, où elles ont, de surcroît, commis beaucoup d’excès, elles ont été condamnées : à la suite de cela, l’épisode militaire, que tout le monde connaît, a amené leur écrasement et leur dispersion. Alors, je me demande si, à ce moment là, il n’y a pas encore assez sensible, dans l’opinion au moins d’un homme d’église, une différence entre deux types de fortifications, l’une que l’Église ne bénit pas et qui est le castellum et dont la destruction éventuellement peut pendant ce temps là paraître bénéfique, et l’autre qui est intangible, intouchable même et qui est le castrum, parfois d’origine très ancienne. Qu’est ce que vous pensez de ce problème du rôle des institutions de paix dans l’évolution de la mise en place du réseau fortifié ?

A. DEBORD. – Je pense qu’on va donner ensuite la parole à Monsieur de Boüard puisque vous l’avez mis en cause ; mais puisque vous me posez la question, je pense que l’expérience que je peux avoir dans un secteur méridional ne correspond absolument pas avec les constatations incontestables que vous avez pu faire dans les régions qui vous intéressent. En ce qui concerne le vocabulaire d’abord, on constate que castrum et castellum sont employés indifféremment avec le même sens. D’autre part, en ce qui concerne les institutions de paix, il m’a semblé, dans le duché d’Aquilaine, que les institutions de paix ont été mises en place dans un premier temps par le prince Guillaume le Grand, qui a fait une tentative d’instaurer la paix, ce qu’on appellera en Normandie la paix du duc, que cette tentative, compte tenu de ce que je disais tout à l’heure, c’est-à-dire de l’inexistence d’une autorité territoriale pour lui en dehors de ses propres domaines, a échoué et l’institution de paix a été récupérée ensuite par l’Église ; mais à ce moment là, les châteaux existent déjà, puisqu’en fait c’est l’échec de Guillaume le Grand qui permet la prolifération des châteaux jusque sur ses propres terres ; vous savez aussi bien que moi que les chroniques (Adémar de Chabanne, par exemple) sont pleines de ces difficultés de Guillaume le Grand qui court toujours d’un bout à l’autre de son comté de Poitiers (à l’extérieur, on n’en parle même pas) pour tenter de démolir ces mottes que les grands, je ne peux pas dire ses vassaux, du comté de Poitiers établissent non pas à l’encontre de sa puissance publique, mais à l’encontre de sa tentative de territorialisalion de son autorité. Ils sont les maîtres chez eux et ils entendent le rester sous la forme nouvelle qui est celle de la société du début du XIe siècle ; donc il leur faut des fortifications et ils se battent pour cela. Est ce que c’est clair ?

M. DE BOUARD. – Je n’ai absolument rien ou très peu de chose à ajouter à ce que vous venez de dire. Dans le cas de la Normandie, les institutions de paix ou plutôt l’institution de paix présente un visage assez particulier. On vient de rappeler que ce fut la paix du duc beaucoup plutôt que la paix de Dieu. Elle a été proclamée en 1047, tout près d’ici, au terme d’une crise intérieure qui avait duré 2 ou 3 ans et dans une assemblée qui a été convoquée à l’initiative du duc, comme le disait Debord à propos d’autres régions de France. À ce moment là, le déferlement de la vague de construction des mottes, des enceintes était déjà un fait accompli et les écrivains du temps qui parlent de la victoire que le duc venait de remporter également tout près de Caen, au Val ès Dunes, à 12 km d’ici, sur certains de ses vassaux et certains de ses vicomtes, qui s’étaient insurgés contre lui, les écrivains du temps font chorus ; ce sont tous des hommes d’Église, bien entendu. Ils font chorus pour dire : « Ah, la belle journée qui, entre le lever et le coucher du soleil, a vu détruire tant de châteaux » et les trois auteurs contemporains qui parlent de cette bataille évoquent l’idée de triomphe sur les châteaux. Mais, je le répète, ce sont des hommes d’Église qui décrivent la situation telle qu’ils voudraient bien qu’elle eût existé et nous savons fort bien, parce qu’ils sont encore sous nos yeux aujourd’hui, certains d’entre eux du moins, nous savons fort bien que la bataille du Val ès Dunes n’a pas provoqué la destruction des châteaux ; au lendemain de cette bataille, Guillaume en a laissé subsister beaucoup, et de même, au terme de la crise qui a marqué la querelle de succession qui suivit sa mort en 1087 ; je ne crois donc pas, en ce qui concerne la Normandie, que l’institution de paix, qui a toujours conservé d’ailleurs une forme assez larvaire, ait eu quelque interférence que ce soit avec le développement de la construction des châteaux.

B. FAYOLLE LUSSAC. – Je voulais simplement intervenir sur ce problème de différence de vocabulaire entre ce qu’on appelle le nord et le sud. Après une enquête, dans des chroniques des IXe et Xe siècles, portant sur quelque 500 cas d’emploi d’un mot désignant une fortification, il apparaît que finalement 2 termes confortent un peu l’idée de cette révolution dans la mesure ou le terme munitio apparaît au IXe siècle concernant exclusivement, soit des fortifications normandes, soit des fortifications indéterminées, soit des forteresses rurales. Au Xe siècle, ce terme ne concerne exclusivement dans ces chroniques que des forteresses rurales. Au Xe siècle également, le terme castellum, qui est sans signification précise au IXe siècle, devient précis et ne concerne précisément, à l’exception de trois villes qui ont des problèmes particuliers de topographie, notamment, Laon et Amiens, le terme castellum concerne exclusivement soit des monastères fortifiés soit des forteresses rurales et il semble bien, d’après cette enquête qui concerne l’apparition d’environ une centaine de forteresse entre la Loire et le Rhin, entre 840 et la fin du Xe siècle, que cela correspond au plus grand nombre de mentions d’apparition de nouvelles forteresses. Il y a, semble-t il, une corrélation entre le nombre, le système de forteresses qui apparaissent et le vocabulaire dans ces chroniques qui les décrit. Il faut quand même dire et vous avez raison que, par contre, aux XIe et XIIe siècles, cette réalité banalisée perd aussi la précision de son vocabulaire et castrum, castellum redevient indéfini.

W. MEYER. – Je voudrais seulement faire une très brève remarque. Nous devons prendre garde à ne pas jouer dans la discussion les possibilités régionales infiniment nombreuses les unes contre les autres. Car, il serait faux de croire que ce qui se passe en Normandie se soit déroulé obligatoirement dans l’espace alpin, à la même époque, ou en Autriche, ou au Danemark, ou je ne sais où. Je crois que précisément le temps dont nous parlons, du IXe au XIe siècle, montre en Europe des différences tellement énormes, en ce qui concerne la puissance effective et aussi déjà le statut juridique théorique de la royauté et des grands princes, que nous ne pourrons jamais en dégager un dénominateur commun. Je tiens cela pour inconcevable.

24. Le château et la mainmise sur le plat pays2

4.1. La seigneurie châtelaine.

4.2. – La motte. Ces deux points ont été abordés souvent au cours de la discussion des points précédents, mais n'ont pas fait l'objet d'intervention spécifique.

4.3. Curtis et castrum.

W. MEYER. – Je voudrais apporter un document sur ce point à l’aide de quelques diapositives... Je vous donnerai l’exemple de la résidence royale de Brundlitz. Les participants du colloque de Blois se rappellent peut être encore le problème : une curtis, ainsi désignée par les sources depuis le XIe siècle, un établissement faiblement fortifié avec du bois et un fossé tout autour, qui nous apparaît dans les sources comme curtis jusqu’en 1350. Mais en 1260, Pierre II de Savoie a fortifié cette place avec un puissant donjon circulaire, avec un mur d’enceinte et de fortes tours de flanquement. L’archéologue ne peut désigner cette construction que comme un château. Il n’y a aucun doute, mais les sources l’appellent encore pendant 100 ans une curtis. Vous voyez la difficulté. Nous avons fouillé aussi un autre site intéressant : construction de bois, faibles défenses, du Xe siècle, appelée aussi curtis dans les sources. Ensuite, au XIe siècle on a de nouvelles constructions de bois à l’intérieur, mais un léger mur d’enceinte en pierre, épais de 60 cm, au lieu de la palissade. À mon avis, nous pouvons toujours désigner cette construction comme une curtis. Mais en 1239, on pourrait aussi bien l’appeler château. Il faut insister sur le fait que ce développement est peu fréquent en Suisse, je veux dire la transformation de la curtis en castrum au même endroit. Il faut relier cela au fait qu’une grande partie de la Suisse est pays de défrichement. On voit ici que la curtis est située en général dans les pays de vieil établissement et que, dans le cas de transformation en château, un changement de l’emplacement a lieu et la curtis est abandonnée. Mais ici, nous abordons le thème des défrichements et j’y reviendrai plus tard.

25. Châteaux et renouveau économique et démographique2

5.1. – Châteaux et concentration du peuplement (incastellamento, bourgs).

A. DEBORD. – Il y a là un phénomène extrêmement important qui se révèle peu à peu à nos yeux ; au fur et à mesure que les châteaux de la première génération châtelaine s’installent sur le plat pays, comme on dit, il y a une tendance immédiate de leur possesseur à agglomérer la population à leurs pieds pour, pas systématiquement mais dans beaucoup de régions, pour des raisons militaires, de protection, de besoin de bras, de soldats pour défendre le château, pour des raisons économiques et vraisemblablement fiscales, désir d’accroître le contrôle, je pense, des dépendants dans le cadre du renouveau économique et agricole que l’on connaît à partir du XIe siècle, désir aussi d’attirer par l’octroi de foires, de marchés, les bénéfices économiques de ce renouveau de la vie agricole, de la vie commerçante au XIe et au XIIe siècle et il y a là quelque chose par l’intermédiaire de création de bourgs, notamment dans l’ouest, avec d’autres formes et sous d’autres noms dans le reste de la France et de l’Europe, un problème qui, me semble t il, mérite d’être développé.

A. SETTIA. – Je voulais préciser, en me référant à ce qui est dit dans le rapport écrit, que l’enceinte (receptum) est une notion essentiellement réservée au bas Moyen Âge (à partir du XIIIe siècle). Je pense que l’on peut imaginer le développement suivant : au Xe siècle, beaucoup de castelli collectifs se constituent pour des raisons de sécurité et deviennent des habitats fixes, des villages. Il n’y a donc pas besoin d’adopter un terme spécial pour distinguer castrum et receptum. Puis du XIIe au XIIIe siècle, le terme castrum en arrive à désigner la résidence du seigneur local et non plus toute la surface habitée du village. Quand renaît la recherche de sécurité à cause des troubles, depuis la seconde moitié du XIIIe siècle, on retrouve le besoin d’une protection que le château ne peut plus donner. C’est alors que naît le ricetto (receptum) qui peut être un appendice du château seigneurial, ou bien une enceinte autonome, purement collective de la population du village. Il n’y a donc pas continuité du haut au bas Moyen Âge.

R. FOSSIER. – Nous allons peut-être tomber encore dans le théorique, mais personnellement, pour les régions qui me sont les plus familières, encore une fois, je ne suis pas du tout convaincu que ce soit le château qui ait été le point autour duquel s’est concentrée en premier lieu, dans une première étape, la population. Laissons de côté les phénomènes méditerranéens, il y a ici des gens bien plus qualifiés que moi, ça va sans dire, pour expliquer ce qui s’y est passé ; je suis de plus en plus persuadé que, dans les régions plus septentrionales où le mot d’incastellamento ne semble pas a priori pouvoir s’appliquer, il s’est produit un phénomène de même nature de regroupement ou plus exactement de fixation d’un habitat, peut être jusqu’alors relativement itinérant et même pratiquement itinérant, c’est à dire des constructions déplaçables au bout d’un siècle ou deux. Alors je me demande si le premier point de fixation de l’habitat, le château n’étant venu qu’ensuite, n’aurait pas été d’abord le cimetière, parce que par définition les morts on ne les déplace pas en même temps que le groupe humain va ailleurs, mais le lieu de culte. Alors les édifices de culte évidemment, enfin au moins dans beaucoup de régions de l’Europe du Nord, ne remontent pas, ou du moins pour la plupart, à des temps aussi anciens : il est donc difficile de savoir si on a affaire à la fondation, à la fixation de la paroisse à partir de tel temps et je me demande, et cette fois ci ce sont les archéologues qui doivent pouvoir rendre ce service aux historiens, si les cimetières ne seraient pas susceptibles de nous indiquer par une fouille les plus anciens témoignages possibles d’utilisation, que dans l’absolu je mettrais volontiers avant l’installation du château, le château étant venu ensuite, au fur et à mesure qu’il a eu nécessité d’établissement d’un pouvoir banal. J’en vois un élément a posteriori dans les régions de la Picardie : il y a bien une bonne moitié des lieux où habite le seigneur, quelle que soit la forme que cela prend, qui est en dehors de l’agglomération proprement villageoise, cette dernière est autour du cimetière et autour de l’église, l’autre moitié en revanche, la demeure seigneuriale est au milieu de l’agglomération.

A. DEBORD. – Il est certain que le cimetière sert d’habitat, notamment dans l’ouest, pour les vivants aussi bien que pour les morts ; on en a des exemples nombreux : Madame Zadora a eu l’occasion d’en parler ; on en trouve également dans les régions qui m’intéressent, en Normandie aussi. C’est un phénomène différent du phénomène plus général du bourg, du bourg castral. Il me semble, sans exclure naturellement d’autres formes, que le développement brutal, rapide, du nombre des fortifications châtelaines, résidences d’un seigneur qui établit sa puissance sur le plat pays au début du XIe siècle, s’est accompagné d’une agglomération de population, qu’on ne peut appeler incastellamento, car ce n’est pas forcément fortifié, une agglomération volontaire de la part du seigneur au pied de la forteresse ; on a des textes nombreux, j’ai eu l’occasion d’en parler ailleurs.

E. ZADORA. – Ce que je voulais dire se rapporte à l’intervention de Monsieur Fossier ; je voudrais dire que dans le cas de l’Anjou, par exemple, les fondations de bourgs sont liées à la seigneurie châtelaine dans la mesure où tous les actes de fondation que l’on possède ont été souscrits ou autorisés par des seigneurs châtelains mais que la localisation de ces bourgs n’est pas liée nécessairement à l’emplacement du château et que donc ils appartiennent à un mouvement de mise en valeur du territoire castraI ; l’emplacement du château n’a cependant joué qu’un rôle indirect sur leur distribution.

5.2. Châteaux, défrichement et vie agricole

W. JANSSEN. – Je m’attacherai à la dernière remarque de M. Debord. Nous rencontrons le type des châteaux de la plaine nord européenne dans presque toutes les régions en très grand nombre. On peut le dire très certainement pour la région rhénane, pour l’Allemagne du nord, on le peut aussi pour les États voisins de la mer du Nord. Toujours, on voit que ces châteaux sont extraordinairement nombreux, et que du fait de leur fondation, le peuplement subit une transformation fondamentale. Nous avons une image du peuplement des périodes antérieures clairement établi : on peut l’appuyer pour l’essentiel, en se fondant sur les cimetières mérovingiens, sur la toponymie. Et dans ce tableau pénètre cet énorme nombre de châteaux, qui complète le peuplement. Maintenant je me souviens que W. Meyer, il y a quelque temps, a rencontré, dans un très intéressant exposé sur les châteaux de défrichement, cette charnière pour sa région alpine, mais en principe, cela ne se différencie pas du tout de la plaine. Ces nombreux points d’établissement, de nature noble – de basse et de haute noblesse – sont une catégorie d’établissements nouveau style. Et quand on considère cette expansion parallèlement au tableau antérieur du peuplement – celui de l’époque mérovingienne – on peut montrer dans beaucoup de cas, que château et ancien établissement mérovingien, se différencient dans l’espace d’une manière tout à fait considérable. Il y a des aires dans lesquelles on a les vieux établissements, il y a des aires dans lesquelles les châteaux apparaissent, et il y a encore quelque chose de plus, il y a la combinaison des châteaux avec des toponymes qui désignent des défrichements. Il y en a toute une série qui s’appellent tout simplement « -rad » ou « -rode » (défrichement). Il y a aussi ces noms dans les terres basses. Ils s’appellent par exemple « -broch » ou « -bruch ». C’est ainsi dans les pays du Rhin, dans les Pays Bas voisins, en Belgique etc. Et on voit aussi que les châteaux ouvrent une part de pays resté jusque là non cultivé, notamment les grandes zones de fleuve, qui, à l’époque carolingienne, n’étaient pas encore cultivées dans leur masse, et dans les régions alpines on va s’installer dans la forêt, on va sur les hauteurs. Ce sont les deux variétés, les deux versions, dans lesquelles se déroule le défrichement ; et dans les deux cas, ce sont des châteaux qui sont concernés. Et je voudrais faire encore une réflexion : défrichement et colonisation sont des aspects d’un processus de développement économique. Et ce processus de développement ne concerne pas seulement la mise en culture du pays par l’intermédiaire du défrichement, mais encore l’ouverture de mines de toutes sortes. Nous pouvons, et cela W. Meyer peut aussi très facilement le montrer pour la zone alpine, nous pouvons montrer dans beaucoup de régions d’Allemagne, comment la fondation de châteaux se lie inextricablement avec l’exploitation des mines, du fer, du verre et d’autres gisements, et le château intervient là dedans pour la compréhension économique de la fondation de la seigneurie. Ce processus est depuis longtemps connu en histoire du droit ; on dit : le défrichement fonde la seigneurie, cela nous le savons depuis longtemps, mais cela a un arrière plan extraordinairement concret, économique.

A. DEBORD. – Je suis très heureux de ce que vous venez de dire, parce que je suis persuadé que, dans les régions que je connais, une des raisons de la multiplication des châteaux et notamment des mottes, c’est qu’il y a un renouveau économique, il y a des richesses nouvelles, et aussi des formes nouvelles de prélèvement, comme ce que l’on appelle agrier, terrage... radicalement nouveau comme ponction sur la paysannerie et cela s’appuie sur la force, qu’on le veuille ou non ; donc je suis absolument d’accord avec ce que vous venez de dire.

W. MEYER. Je souhaite seulement ajouter quelques exemples concrets à ce que W. Janssen vient de dire. Et je voudrais aussi, dans cette assemblée qui réunit les castellologues de l’Europe occidentale, attirer l’attention sur quelques idées scientifiques, qui devraient être accueillies, à mon avis, dans la terminologie de la recherche castellologique. Nous avons les trois éléments de base du développement territorial : défrichement, formation de la seigneurie, construction du château. Cette liaison fondamentale est vraisemblablement quelque chose qui a été sous estimé dans sa signification historique. Je veux vous montrer sur l’écran cette scène connue tirée du Sachsenspiegel, où l’action de défrichement est représentée d’un côté et la formation de la seigneurie de l’autre côté avec la délivrance du titre. Ceci comme entrée en matière. Je vous ai montré hier le château de Granchen, qui commence au Xe siècle comme château de terre et de bois, et il a réussi à créer un espace économique.

Vous voyez ici ces larges zones forestières du Jura et là les clairières de défrichement correspondantes ; ici commence le pays de vieux peuplement. Cette région a été défrichée en liaison avec le château, et a profité économiquement du château. C’est aussi un cas tout à fait essentiel, où précisément le pays défriché est exploité en partie directement à partir du château. Ainsi les points de surveillance que sont les châteaux sont identiques aux pôles de défrichement.

Maintenant, un autre cas, qui montre cela de manière encore plus significative : le château bien connu de Parast. La construction actuelle est beaucoup plus tardive, mais les débuts sont datés du commencement du XIe siècle. Parast appartient vraisemblablement étymologiquement à ce qui est désigné par W. Janssen dans le groupe des noms de défrichement terra aspera.

Ici, voici maintenant la zone de défrichement, que vous voyez en partie devant vous, identique au domaine seigneurial qui appartient au château. Cela veut dire qu’à l’intérieur du pays défriché, il s’est passé précisément ce que W. Janssen a expliqué : on est arrivé à la formation d’une seigneurie noble. Et j’en viens à la première notion que je voulais introduire : la notion de seigneurie de défrichement. Je comprends là dedans une seigneurie noble, principalement ou de façon importante en pays de défrichement. Et la deuxième notion, qui est ici concevable très facilement, est celle de château de défrichement, château élevé en liaison avec un défrichement et dont les biens, les droits, les droits de seigneurie... se trouvent dans le pays défriché. Combien significative est cette notion peut vous le montrer l’estimation, selon laquelle, dans l’espace suisse, qui est un pays de défrichement par excellence, 75 % de tous les châteaux, en gros, appartiennent à cette catégorie, naturellement pas tous d’époque primitive, car le processus a duré jusqu’au XIIIe siècle, et cela revêt encore un aspect juridique : ces biens de défrichement sont demeurés des biens allodiaux, des propriétés. Les seigneurs des défrichements se font avec eux pratiquement indépendants de la seigneurie territoriale ou de la puissance du prince. Et quand, comme dans l’espace suisse, de petits ou moyens seigneurs, barones, nobiles, sont maîtres de ce processus de défrichement, cela peut empêcher, ou du moins rendre difficile et ralentir la formation territoriale ultérieure de grandes principautés. Et quand vous considérez maintenant la situation plus récente de la Suisse, vous voyez que la Confédération actuelle avec sa liberté communale découle en ligne directe de ces seigneuries de défrichement. C’était encore une remarque.

M. BUR. – Je voudrais revenir sur les propos très intéressants qui viennent d’être dits par Walter Janssen, par Werner Meyer également, à propos du château générateur du centre de peuplements nouveaux. Ceci me semble valable essentiellement dans les zones de colonisation et il y a certains fronts pionniers en Flandre, en Espagne qui peuvent être évoqués ou encore dans les zones d’appropriation du sol par défrichement où le château suit ou accompagne le peuplement ; mais je rejoins ici Robert Fossier dans les pays où le réseau de village est ancien, où le réseau de village s’est constitué peut être à partir d’autres points de fixation que le château ; celui ci apparaît dans un second temps et s’implante souvent dans un centre peuplé ou à proximité de centre déjà peuplé et si, dans ce dernier cas, il donne naissance à un habitat, c’est généralement pour d’autres raisons que sa propre existence, c’est à dire qu’il y a un terroir ou une circulation, des virtualités économiques qui sont susceptibles d’entretenir la population car il y a beaucoup d’exemples de châteaux qui se sont implantés un peu n’importe où, qui ont suscité l’existence d’un petit bourg avec quelques artisans fournisseurs du châtelain et puis qui ont périclité et disparu pratiquement en même temps que le château. Nous avons discuté longuement de ces problèmes à Flaran l’année dernière, mais il me semble qu’il y a aussi un autre aspect qu’il faut examiner. C’est qu’on oublie toujours au fond ce qu’est la nature même d’un château ; sa nature est d’être dissuasive et non attractive, c’est un endroit dont, au fond, le paysan n’a pas tellement à se féliciter, qui attire plus la guerre qu’il ne protège contre elle. Et puis un deuxième aspect qui apparaît dans La terre et les hommes en Picardie également, c’est que le château et la société qui l’occupe relèvent de tout un système de valeur qui n’est pas du tout celui du village, un système de valeur dont les chevaliers et la société aristocratique évidemment profitent, mais qui n’est pas celui des paysans. Par conséquent, c’est une idée que je lance un petit peu, enfin à laquelle je réfléchis, je me défierais volontiers de l’image romantique d’une adéquation nécessaire du château et du village. Encore une fois, quand on parle de peuplement, de bourg castral, on envisage toujours une espèce d’accord qui se fait plus ou moins nécessairement entre village et château, et encore une fois cet accord je ne le vois apparaître véritablement que dans certains cas et dans des entreprises comme celles qui exigent que l’on mène à bien un défrichement ou bien que l’on résiste à une menace d’invasion et, par conséquent, qui exigent une solidarité entre tous les membres de cette société mais à part ce cas.

A. DEBORD. – Je ne suis pas tout à fait d’accord, parce que, pour l’Ouest, je veux dire de la Normandie à la Garonne, là où j’ai fait une enquête, on a des textes, des textes remarquables sur les créations volontaires de bourgs ; je pense par exemple à la fondation du bourg de Laval, par le Seigneur du château qui a volontairement voulu concentrer la population, et pas forcément dans des secteurs de défrichement mais aussi dans des secteurs de vieux peuplement : il y a là un processus politique, qui peut être en partie volontaire parce que c’est aussi intéressant éventuellement d’être abrité et pas seulement contraint et puis qui peut être aussi, mais c’est plus difficile à montrer, qui peut être aussi coercitif, tout de même. Les seigneurs sont les maîtres...

M. BUR. Bien entendu, là encore, on évoque toujours des différences entre la France du nord, la France du midi, mais peut être y a t il aussi des clivages entre l’est et l’ouest, le nord est et le sud ouest etc. Par conséquent, encore une fois, l’expérience dont on fait part repose sur une documentation qui est toujours plus ou moins localisée.

W. JANSSEN. Je trouve la remarque sur le rapport entre château et peuplement extraordinairement importante, et je ne vois aucune contradiction entre cela et ce qui vient d’être dit. On peut naturellement distinguer chronologiquement, et certes, on peut séparer les vieux établissements et les châteaux qu’on y trouve, de ceux qui ont été nouvellement fondés dans la période de défrichement. Dans les vieux établissements sont présents des droits de plusieurs seigneuries ; et souvent dans un village il y a trois ou quatre seigneurs fonciers différents ; et il peut bien arriver que, à l’époque de la construction des châteaux, ces trois ou quatre seigneurs fonciers démontrent leurs droits, en construisant des châteaux dans des villages déjà existants. On le voit d’une manière générale dans le fait que, topographiquement parlant, ce château se situe en périphérie, dans le vieux village mérovingien. On trouve là un élément plus récent, un élément additif. Entièrement différente de celle ci est la situation dans les zones de défrichement. Là, château et peuplement vont ensemble dès le début, ils ne sont pas séparés dans le temps mais synchrones. On peut aussi prendre en considération quelque chose d’encore plus étroit, au moins dans la région que je connais par des fouilles personnelles : pour nous, la motte n’est pas dès le début un site achevé, tel que nous le connaissons comme type modèle avec motte et basse cour, mais, dans beaucoup de cas chez nous, une motte a une longue histoire et elle peut avoir commencé par un établissement bas : le meilleur exemple est Husterknupp fouillé par Herrnbrodt, mais aussi les recherches menées à Haus Meer. W. Meyer nous l’a montré hier... Le peuplement commence comme colonisation paysanne, comme clairière de défrichement dans une région nouvellement mise en culture et, à partir de là, se développent petit à petit des châteaux du type des mottes. Et ici, il faut peut être aussi remarquer que dans ce temps là, nobles et paysans ont vécu selon un mode de vie pas aussi différent qu’il ne l’a été ensuite ; ce sont des gens qui ont peut être une certaine base matérielle ou ils veulent l’acquérir d’abord, et qui nous apparaissent plus tard au XIe et au XIIe siècle comme des seigneurs de château. Quand vous considérez par le matériel archéologique le niveau de vie, de civilisation de beaucoup de ces hommes, on ne peut qu’arriver à la conclusion que ces hommes vivaient à peine autrement que les paysans de leur entourage, un petit peu mieux naturellement, peut être une meilleure qualité du matériel... mais le niveau de civilisation n’était, du moins au Xe et au XIe siècle, donc dans l’essor des défrichements, pas encore très différent. Au XIIe, XIIIe siècles, que nous pouvons séparer, au moins socialement, la noblesse s’est déjà émancipée assez largement de son fond paysan, et elle construit des châteaux en dehors des villages dans la forêt, et se différencie socialement et spatialement. Aussi, dans cette mesure, je voudrais dire qu’on ne doit pas estimer si sévèrement l’opposition noble paysan à cette époque. Les nobles, qui depuis les pays de l’Europe de l’ouest sont allés dans les zones de peuplement de l’est, dans l’espace slave, ont fondé avec des groupes de paysans, les châteaux aussi bien que les villages. Le défrichement nivelle d’abord les oppositions sociales, et comme l’œuvre de défrichement arrive à sa fin, alors se déclenche la différenciation sociale.

A. DEBORD. – Il n’est pas certain qu’on trouve ce type partout, parce qu’on a souvent, en France par exemple, des textes qui montrent qu’on va faire un défrichement à tel ou tel endroit, et qui sont des accords entre un particulier laïc et l’Église, et, manifestement on attire des paysans moins riches, on leur offre des conditions différentes pour qu’ils souhaitent venir s’installer là, mais le maître d’œuvre, et personnellement je n’ai jamais parlé de nobles mais d’aristocratie, c’est à dire de gens qui sont plus riches et puissants que les autres, le maître d’œuvre donc est quelqu’un qui a au moins un droit théorique sur la terre vierge, je parle des régions que je connais, ce n’est pas forcément vrai pour toute la France.

P. BONNASSIE. Je suis sceptique même sur la notion de chateau de défri¬chement, parce que sur les terres vierges de la péninsule Ibérique, que constate t on ? On constate que les premiers défrichements proviennent d’initiatives spontanées de la masse paysanne, d’une masse paysanne affamée qui arrive de ces hautes vallées faméliques des Pyrénées et qui se met au travail, qui commence à aménager des champs, qui commence à faire pousser des récoltes, au péril de sa vie d’ailleurs, car le danger est toujours présent, et c’est seulement quand la région commence à produire qu’on voit s’installer le château ; et le château ne s’installe pas même en symbiose avec le village, le château s’installe généralement très au dessus du village sur ce qu’on appelle une roca, c’est à dire sur une crête, et en quelque sorte il est là pour assurer la domination, la domination de l’aristocratie ; mais je crois qu’il y a quand même deux temps qui sont très nettement délimités ; celui de la première prise de terre par les paysans et ensuite celui de l’encadrement seigneurial par le biais du château.

A. DEBORD. – On constate aussi des choses comme cela dans l’ouest de la France, mais on constate aussi, enfin il m’a semblé constater qu’il y a des implantations de mottes systématiques dans les secteurs de défrichement. J’ai fait des cartes pour cette grande forêt qu’on appelait la forêt d’Argenson, qui sépare les pays du Poitou des pays charentais ; j’y ai indiqué les mentions de défrichement connus par les textes, le vieux peuplement et aussi les mottes. Il y a une corrélation évidente entre un grand nombre de ces mottes et le recul de la forêt ; beaucoup de ces mottes ne sont pas documentées par des textes, et n’ont pas concentré de peuplement actuel, mais leur répartition géographique est tout à fail remarquable. J’ai aussi repéré dans cette même forêt, grace à quelqu’un qui est dans cette salle, une tessonnière très importante ; à côté d’elle, il y a aussi une motte toute seule, certainement pour contrôler les établissements de potiers qui devaient se trouver là.

P. BONNASSIE. – Je crois qu’il n’y a pas véritablement contradiction dans ce que vous dites et ce que j’ai dit ; je pense qu’il y a plutôt différence de chronologie. La situation que j’ai décrite, c’est celle des débuts des défrichements, c’est à dire fin IXe, Xe siècles, alors que ceux que vous décrivez, c’est plutôt postérieur à l’an 1000 sans doute, c’est à dire à un moment où les défrichements ont été véritablement pris en main par les hautes puissances.

A. DEBORD. – C’est à la fin de la première moitié du XIe siècle.

M. COLARDELLE. Il semble qu’à Charavines, l’origine du peuplement – installation simultanée de plusieurs habitats littoraux sur le lac de Paladru, construction de molles castrales – soit plutôt politique qu’économique. La région est une marche du territoire des Albon face à la Savoie, après 1030. Dans ce cas, le défrichement est la conséquence d’une question stratégique.

Trois remarques peuvent être faites au point où nous sommes de l’étude de cet ensemble : villages et mottes sont assez éloignés les uns des autres (1 km 200 entre le Chatelard et Charavines Colletière, par exemple) ; la condition sociale, vers 1030, des habitants des villages littoraux au moins est particulière : chevaliers, éleveurs, artisans, formant des cellules familiales juxtaposées dans des maisons de dimensions comparables entre elles. À ce moment, il ne semble pas exister de châtelains, et il est bien difficile de faire une différence entre nobles et non nobles. Ceci rejoint l’intervention du Professeur Walter Janssen sur le fait que l’aristocratie carolingienne ou même un peu plus tardive n’est pas, dans bon nombre de cas, propriétaire de ces nouveaux châteaux. Les mottes de la région de Paladru, ou du moins les plus anciennes d’entre elles (Chatelard à Chirens) ont vraisemblablement une fonction de refuge, complémentaire d’habitats « de plaine » dépourvus de défenses. On remarque l’abandon précoce (courant XIe siècle) d’un bon nombre de fortifications de terre au profit d’un nombre beaucoup plus restreint de châteaux de pierre, qui sont presque tous chefs-lieux de châtellenies (Clermont, Paladru, etc.).
On aperçoit donc assez clairement l’hypothèse d’une prise de pouvoir par quelques familles durant le milieu du XIe siècle. Ces familles sont connues par les documents d’archives dès la fin du XIe siècle, et paraissent à ce moment être pourvues du statut social qui restera le leur durant tout le Moyen Âge.

W. JANSSEN. – Je voudrais simplement approuver M. Colardelle. C’est précisément la situation que nous trouvons aussi à Haus Meer. On trouve des armes, équipements, cottes de mailles, éperons..., mais aussi les ustensiles de tous les jours, instruments de culture, objets domestiques... On peut donc en toute sécurité séparer nettement les groupes d’hommes qui font le défrichement de ceux qui résident dans de meilleures régions. C’est, en somme, la différence entre les hommes qui sont restés en Europe, et ceux qui sont partis vers l’Amérique. Nous avons en ces siècles, de la fin du IXe jusqu’au XIe siècle, une partie des hommes, paysans et nobles, qui manifestent une grande mobilité, des Flandres à la Prusse orientale. C’est dans cette mesure que nos représentations sont justes, quand nous examinons cette partie mobile de la société avec les mottes comme châteaux de défrichement. Les autres, cela peut être tout à fait autre chose ; ils habitent dans leurs établissements traditionnels, et ils ne se déplacent pas au loin ; ils n’ont aucun motif de voyager loin. Celui que se déplace au loin, se trouve sous une pression matérielle, ou une pression sociale...

M. DE BOUARD. – À propos de ce qu’on a appelé les mottes de défrichement, lorsque l’on sait qu’un défrichement a été entrepris, disons au XIe siècle, sur un site donné, et que sur ce site on trouve une motte, le problème est de savoir si la motte est postérieure au défrichement ou si elle est antérieure. Je voudrais citer ici une expérience que nous avons faite, sachant que, assez souvent et dans diverses régions de la France, on trouve cette association entre la motte et le défrichement. Nous avons fouillé une motte que vous visiterez demain, sur un site qui est actuellement une forêt à une vingtaine de kilomètres au sud de Caen ; il n’y a pas dans les environs de cette motte, dans les environs immédiats en tout cas, de trace d’une agglomération, d’un village. Pour savoir si la motte était véritablement contemporaine du défrichement ou non, nous avons fait une étude de pollens ; l’une des basses cours de la motte est entourée d’un rempart de terre. Nous avons donc, immédiatement sous le rempart, fait des prélèvements pour l’étude des pollens qui a donné une prépondérance écrasante de pollens forestiers, quelque chose comme 92 ou 95 % de pollens forestiers. Donc, au moment où l’on a construit le rempart de la basse cour, le paysage était forestier. Sur une couche d’occupation de cette basse cour, dans un petit bâtiment qui a été une cuisine probablement, immédiatement dans la première couche d’occupation ou plus exactement (car il n’y a qu’une couche d’occupation) au niveau inférieur de cette couche d’occupation, nous avons fait un nouveau prélèvement de pollens et nous avons trouvé 35 % de pollens céréaliers. Il semble donc bien, dans ce cas, que la construction de la motte et le défrichement aient été tout à fait contemporains. Je pense qu’on pourrait, dans beaucoup de cas, faire la même expérience et voir s’il y a un décalage dans le temps entre le défrichement et la construction de la fortification.

5.3. La mainmise sur les échanges : routes et péages

A. DEBORD. Je voudrais juste dire une chose sur ce point, d’ailleurs je l’ai écrit, mais je crois qu’il est bon de le répéter, ce qui m’a étonné dans l’enquête que j’ai faite, je fais d’ailleurs mon autocritique moi même puisque je ne m’y suis pas particulièrement intéressé, je l’avoue, c’est qu’il y a très peu de chercheurs, dans ce qui est publié en tout cas, qui ont recherché la liaison qui pouvait exister entre l’implantation des péages et les fortifications. J’ai cité Fossier, et j’ai cité un passage de la thèse de Duby, mais il faut se battre les flancs pour trouver une liaison entre ces deux choses, alors que, dans des thèses récentes que je ne citerai pas, où il y a des développements sur les péages et sur les routes, aucune liaison n’est faite avec le chateau éventuellement. Il n’y a peut être pas de liaison, je ne sais pas, mais on ne peut pas se faire une idée à partir de là : le problème n’est pas soulevé.

R. FOSSIER. Je voudrais revenir un moment sur le problème de la position de ces points forts par rapport aux voies de circulation, pas pour dire le contraire de ce que disent les autres, mais simplement pour fournir un exemple local puisque vous avez bien voulu rappeler que je vous avais communiqué les éléments, dans les régions de la Somme et du Pas de Calais, d’un sondage évidemment limité par les moyens de recherche qui sont les miens. Sur 89 sites qui peuvent être localisés sur un terroir villageois d’une manière assez précise pour qu’on puisse, ou le retrouver sur le terrain ou du moins se l’imaginer sans trop de difficultés, il y en a 51 qui sont situés soit sur des voies romaines ou à proximité absolument immédiate, mais dans la majeure partie des cas, au milieu même du tracé de la voie romaine ou d’itinéraires que l’on peut considérer comme étant anciens pour telle ou telle raison, je ne vais pas développer ; il y en a 38 qui, au contraire, semblent sans contact avec ces itinéraires, mais je n’exclus pas l’hypothèse qui a été soulevée il y a un instant par nos collègues que les chemins en bordure desquels, ou en surplomb desquels, elles se trouvent placées soient des chemins apparus précisément à la suite de l’implantation. Alors, dans un autre domaine qui est celui des péages, cette fois ci, sur 49 points de péages fluviaux ou éventuellement carrefours routiers, en revanche, la proportion, tout en étant majoritaire pour les sites où il y avait un point fort, 27, en laisse de côté presque autant, 22, où il n’y a pas trace de point fortifié ; mais encore une fois la documentation est peut être insuffisante ; alors je crois que l’observation que l’on peut faire est double : premièrement, c’est mon point de vue, la préoccupation qui est celle des seigneurs de dominer le trafic, fût il un trafic à courte distance, me paraît presque, à cause des péages (à cause des routes, cela pourrait être à la rigueur militaire) être essentiellement de nature économique ; et d’autre part comme beaucoup de ces péages sont situés à des points de rupture de charge c’est à dire à des contacts entre la voie d’eau et la voie de terre, nous avons encore une autre recherche à faire, en plus de dresser l’inventaire de tous les restes de toute nature qui pourraient exister : c’est de tenter de reconstituer les réseaux de circulation qui pouvaient être ceux de la période qui nous préoccupe, c’est à dire Xe-XIe siècles. Le dernier colloque de Flaran a abouti à cet égard au constat que nous étions encore bien désarmés à ce sujet ; mais je crois qu’encore une fois, notre problème d’ici ne sera pas réglé si nous n’avons pas non plus cet élément fondamental.

COMBA. – Je voudrais, vous m’excuserez pour mon français, je voudrais ajouter quelque chose à propos des châteaux et péages. Nous avons vu des cas où la construction d’un château ouvre de nouvelles voies de communication, mais là aussi il ne faut pas généraliser. Souvent le château ne se situe pas directement sur une voie de communication... Dans quelques cas toutefois, il est possible de contrôler directement une voie de communication à travers un château ; c’est le cas des passages obligés, des ponts, des voies de communication particulièrement difficiles dans les montagnes, mais tout cela il n’est pas possible de le vérifier sans faire de véritables recherches d’archéologie des voies de communication, ce qui me paraît souhaité maintenant par M. Fossier.

W. MEYER. – Je crois qu’il serait déraisonnable de croire qu’il n’y a pas eu du tout de rapport entre mottes, château primitif et nœud routier. Je voudrais seulement mettre en garde de ne pas voir les choses unilatéralement. Il est faux de croire qu’il y a eu dans chaque cas et sans exception un nœud routier auprès duquel ensuite motte ou château aurait été construit. Le cas inverse est aussi fréquent : des routes ouvertes préalablement à la construction de sites fortifiés, éventuellement dans des situations de concurrence, ont été déviées. Je crois que l’on peut observer une interaction et pas seulement la construction des châteaux comme réaction à l’état du trafic existant.

A. DEBORD. – Je suis d’accord. Je connais un cas très précis à Montignac-sur Charente où l’implantation du château a modifié une partie du réseau routier préexistant.

CONCLUSION : On pourrait la trouver, tout simplement, au delà de la confrontation des idées et des expériences, dans la préoccupation énoncée à plusieurs reprises, notamment par R. Fossier, J.-M. Pesez, M. Bur, le doyen M. de Boüard et par le rapporteur, de faire très rapidement des inventaires des fortifications de terre, et particulièrement des mottes castrales, non seulement parce que ces sites sont souvent menacés, mais parce qu’une nouvelle et meilleure approche des questions débattues, passe par ce travail indispensable.