Réunion du vendredi 11 décembre 2009
Compte rendu
Présents : A. Alduc-Le Bagousse, A. Bocquet-Liénard, V. Brunet, G.-R. Delahaye, J. Desloges, A. Dubois, L. Dujardin, H. Duval, C. Hanusse, V. Hincker, T. Le Flecher, C. Niel, Y. Rose, M.-A. Thierry, P. Valet, M. Vandergucht.
Excusés : P. Bauduin, É. Broine, V. Gallien, V. Gazeau, D. Jeanne, J.-Y. Langlois, C. Maneuvrier, C. Pilet, J. Pilet-Lemière, C. Treffort.
Après un premier point d’information sur le déroulement de la journée d’études du 12 mars 2010 « Des pots dans la tombe. Chronologie, usage et fonction des vases déposés dans les tombes à la fin du Moyen Âge », organisée conjointement avec le PCR « Typochronologie de la céramique médiévale dans l’espace bas normand du Xe au XVIe s. Production, diffusion », deux interventions étaient à l’ordre du jour de cette vingt-huitième séance.
Gilbert-Robert DELAHAYE et Philippe VALET (AFAM) : Une occupation curiale dans le cimetière de la primitive église Saint-Genès de Villemomble (Seine-Saint-Denis).
L’église Saint-Genès de Villemomble, située à une dizaine de km au NE de Paris, fut dès l’époque médiévale proche d’un château fortifié, transformé en château de plaisance au XVIIe siècle. Outre les découvertes archéologiques, son ancienneté est confirmée à la fois par la toponymie du bourg et sa titulature. Le toponyme Villemomble semble dériver de Villa Mummoli, qui pourrait tirer son nom d’un comte Mommulus mentionné dans le testament d’Ermenthrude (document daté du VIIe siècle par J.-P. Laporte). Le parrainage de cette église dédiée à saint Genès est également intéressant dans la mesure où il pourrait faire référence à un saint évêque de Lyon, familier de la reine Bathilde, retirée à l’abbaye de Chelles, à quelques km à l’est de Villemomble, au cours du VIIe s.
Après la découverte fortuite de trois sarcophages de plâtre mérovingiens contenant quelques ossements, cinq campagnes annuelles de sauvetage, entre 1982 et 1987, ont permis de mettre au jour la moitié méridionale de l’ancienne église paroissiale. Malgré les contraintes liées à l’environnement urbain (zone insérée dans les commerces et vestiges d’installations artisanales du XIXe siècle) venues perturber la physionomie du site et gêner la lecture des vestiges plus anciens, les évolutions successives de l’édifice, et les divers aménagements opérés à l’intérieur du cimetière depuis l’époque mérovingienne ont pu être mis en évidence. Les méthodes de fabrication des sarcophages de plâtre mérovingiens, bien que déjà connues, ont été confirmées et un répertoire iconographique très différent de celui des modèles parisiens contemporains a été observé et a fait l’objet de diverses publications.
Le plan de l’église mérovingienne, dont on ne connait que la partie sud par la fouille, a été restitué par symétrie : le chœur apparaît moins large que la nef et l’édifice comporte une sorte de transept, qui disparaît au cours du Moyen Âge. Au XVIe siècle, le chœur s’est étendu vers l’est, et, dans la nef, un massif de maçonnerie pourrait constituer la base d’un petit clocher.
Dans le cimetière, deux fosses (creusées pour faire office de puisard ?) sont aménagées à la fin du haut Moyen Âge, détruisant en grande partie deux sarcophages mérovingiens. Au XIIIe siècle, une cave quadrangulaire, aux murs de gypse et au fond enduit de plâtre, est implantée à son tour dans l’espace cémétérial. Située dans la limite des trente pas à partir du portail, aire dans laquelle les curés pouvaient installer des constructions à leur usage, sa création est vraisemblablement du fait de l’un d’eux, car il n’existe aucune autre trace d’habitat à cette époque. Les onze coquemars et oules à décor flammulé retrouvés le long du mur est permettent de dater son abandon.
Postérieurement au XIIIe siècle, après l’arasement de la cave, un nouveau bâtiment utilitaire, qui semble venir s’accoler au flanc sud du chœur de l’église, est installé. Il en subsiste trois fragments au niveau des fondations qui ont permis d’en restituer le plan : la grange, mesurant environ 11 x 7 m, était contrebutée par deux contreforts angulaires au SO et SE et consolidée par un troisième au milieu du mur méridional. Il s’agit sans aucun doute aussi d’une création curiale, car nul autre individu n’aurait eu l’autorité et le droit d’empiéter ainsi sur le cimetière et d’adosser à l’église une construction à usage utilitaire. Alors que toute sa surface est sans doute utilisée, une fosse, dont le fond a été aménagé (la terre rubéfiée est recouverte d’un enduit de plâtre), est creusée à l’intérieur du bâtiment. Après comblement de cette première structure, une seconde fosse est creusée et deux massifs de maçonnerie sont mis en place, approximativement au centre de la grange pour l’un et dans l’angle NE pour l’autre. Le premier, appuyé sur un fragment de fondation du transept de l’église mérovingienne, est d’abord apparu comme pouvant être le support d’un système de balancier pour descendre ou extraire des charges de la fosse la plus ancienne (l’empreinte d’un poteau de bois allait dans ce sens). Toutefois, la mise en évidence des différentes phases d’utilisation de la grange remet en question cette conjecture, puisque la seconde fosse, contemporaine de ce mur, est trop éloignée pour que celui-ci ait pu avoir un tel usage. Le second se présente en deux parties séparées par une sorte de rigole à angles droits dont le fond et les parois sont enduites de plâtre. Étant donné la nature du bâtiment, il est possible qu’il s’agisse d’une installation destinée à la mise en place d’un tonneau, la rigole servant à glisser une pièce de bois pour compléter le calage. Cependant, vue sa situation près de l’accès oriental, on peut aussi penser que cette maçonnerie a été la base d’un escalier permettant l’accès au comble du bâtiment.
La dernière phase d’occupation correspond à un profond remaniement de la totalité de l’église, dont l’espace intérieur tend à s’agrandir. Dans le même temps, la grange est démolie, les moellons de ses murs sont récupérés jusqu’au plus profond des fondations et divers gravats et maçonnerie sont épandus.
Vincent HINCKER (Service d’archéologie CG 14 / CRAHAM) : Falaise « Vâton » (Calvados), résultats des fouilles 2009.
La seconde campagne de fouilles conduite en 2009 sur le site de la Sente au lieu-dit « Vâton » a permis de reconnaître neuf tombes mérovingiennes portant le nombre total d’inhumations à 57 dans ce petit cimetière utilisé au cours de la seconde moitié du VIIe siècle. Les modes d’inhumation mis en œuvre correspondent à ceux observés lors de la campagne de 2008. Les défunts sont inhumés dans des coffrages de planches assemblées à même la fosse. Ils sont accompagnés d’éléments métalliques de garniture de ceinture. La seule originalité est liée à la présence dans une tombe d’un scramasaxe qui constitue le seul exemple de dépôt d’arme observé dans la nécropole de « Vâton ».
Cette nouvelle campagne a également permis de valider l’hypothèse selon laquelle les sépultures mérovingiennes ont été installées aux abords d’un monument funéraire antique. Celui-ci comprend trois espaces accolés, délimités par des maçonneries. Dans le plus ancien, les massifs de fondation, constitués de moellons calcaires soigneusement agencés, épais de 1,10 m et conservés sur une hauteur de 0,9 m, apparaissent très disproportionnés par rapport à la surface qu’ils enserrent (5,8 x 3 m). Ils devaient soutenir une construction assez élevée de type mausolée ou pile funéraire. Au centre, une femme était inhumée sur le ventre dans un vaste cercueil en bois (chêne), long de 3,5 m ; ce dernier était assemblé à l’aide de gros clous et de ferrures dont la disposition permet d’évoquer un coffre hémisphérique surmonté d’un toit en bâtière. Dans ce cercueil, la défunte était accompagnée de deux bouteilles en verre et d’une cruche façonnée dans un matériau siliceux qui n’a pas encore été identifié. La présence d’une monnaie posée le long de la jambe droite fixe la datation de cette tombe au cours ou après le règne d’Antonin le Pieux (138-161 de notre ère). Diverses offrandes alimentaires (poulets, oies, porcelets, jambons) ont été disposées sur des banquettes autour du cercueil. L’ensemble devait être recouvert par un plancher sur lequel de très nombreux blocs de calcaire ont été déposés afin de limiter les éventuelles intrusions de pillards.
Quelque temps après, un enclos funéraire a été accolé au premier monument. Au centre de ce jardin, se place une fosse contenant un imposant sarcophage monolithe en calcaire. La cuve est rectangulaire en externe, alors que l’intérieur est creusé en arc de cercle au niveau de la tête. Le couvercle, constitué de deux blocs mal ajustés, est également évidé selon une forme reprenant celle du creusement de la cuve. Ce sarcophage a été pillé, probablement au cours de l’Antiquité ; les ossements du défunt, un homme jeune, ont été déplacés et entremêlés. Les pilleurs n’ont cependant pas prélevé la monnaie qui l’accompagnait à l’origine, ce qui permet de dater l’enfouissement sous ou peu après le règne de Commode (180-192 de notre ère). Un second enclos funéraire a ensuite été accolé au précédent par le sud. Là encore, le défunt repose dans un sarcophage massif en calcaire. La cuve est rectangulaire tout comme le couvercle, un lourd monolithe d’environ 1,3 tonne. Comme le précédent sarcophage, la cuve présente encore extérieurement les traces laissées par les travaux d’extraction en carrière. L’évidement de l’intérieur paraît toutefois avoir été achevé dans la fosse comme le suggère l’épandage de déchets de taille qui ceinturaient le sépulcre. L’épaisseur de son couvercle a assuré l’étanchéité de la cuve qui a livré des restes organiques et des vestiges de tissus et de cuir. Des tessons de verre épandus sur le corps et autour du couvercle pourraient être les vestiges de libations exécutées au cours des funérailles.
Ainsi, ces découvertes témoignent de pratiques et d’un faste funéraire jusqu’ici inédit en Basse-Normandie et plus généralement dans le NO des Gaules. L’importance des installations mises en œuvre dans le courant du IIe siècle paraît avoir fait son office mémoriel dans la mesure où quatre siècles plus tard, elle a motivé et structuré l’établissement d’une petite nécropole en usage au cours de la seconde moitié du VIIe siècle.


