Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Normandie)





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Des pots dans la tombe (IXe au XVIIIe siècle). Regards croisés sur une pratique funéraire en Europe de l'Ouest




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Réunion du vendredi 14 décembre 2007

par Micael Allainguillaume - publié le , mis à jour le

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Présents : A. Alduc-Le Bagousse, A. Bocquet-Liénard, V. Brunet, É. Broine, É. Cabot, P. Chevet, J. Debart, G.-R. Delahaye, J. Desloges, A. Duke, V. Gallien, Y. Hamonou, V. Hincker,J.-Y. Langlois, C. Maneuvrier, G. Marie, A. C. Pilet, J. Pilet-Lemière, A. Poirier, Y. Rose.

Excusés : P. Bauduin, B. Fajal, V. Gazeau, C. Hanusse, D. Jeanne, C. Niel, P. Roussel, C. Treffort.

Après l’habituel tour d’information sur les questions d’actualités archéologiques et anthropologiques, deux interventions étaient à l’ordre du jour de cette vingt-cinquième séance.

Pierre CHEVET, Élodie CABOT et Emmanuelle COFFINEAU (INRAP Grand-Ouest) : Le couvent des Filles-Dieu du Mans (Sarthe). Éléments d’évolution architecturale et espaces funéraires.

Pierre CHEVET présente l’intervention archéologique conduite en 2005 sur le site de l’imprimerie Monnoyer, installée au XVIIIe siècle dans l’ancien couvent des Filles-Dieu au Mans. Les fouilles se sont déroulées dans des conditions assez difficiles, à l’intérieur des bâtiments encore en élévation : quelques zones d’ombre subsistent pour l’interprétation des vestiges.

L’histoire du couvent est étroitement liée à celle de la ville médiévale. Fondé en 1256 au pied des remparts de la cité par des sœurs relevant de l’ordre des Filles-Dieu, reliquat du couvent de Sainte Scolastique, il compte alors une trentaine de religieuses. À la charnière des XIIIe-XIVe siècles, il pâtit gravement des conflits multiples avec Charles de Valois. Rétabli en 1329, il subit à nouveau les aléas de la guerre de Cent Ans : en1356, les faubourgs sont détruits, un fossé de défense est installé entre la ville et le couvent, qui est rasé. Il connaîtra ensuite diverses phases de reconstruction et d’agrandissement jusqu’en 1453, date à laquelle est attesté le rétablissement d’un couvent assez important à vocation hospitalière. Le début du XVIIIe siècle (1743 ?) marque la disparition définitive du couvent peut-être par extinction de la communauté, qui ne compte plus que sept religieuses.

Dans son état actuel, l’espace Monnoyer est constitué par l’agrégation de différents bâtiments conservés - chœur des religieuses, nef, séminaire - sur lesquels se sont greffés au XVIIIe siècle ceux de l’imprimerie. La façade de l’église, dédiée à sainte Marie-Madeleine, a subi d’importantes transformations. Les fouilles ont permis de mettre en évidence plusieurs phases d’occupation, la plus ancienne étant identifiée par un remblai constitué de matériaux de démolition de bâtiments antiques, dont un mur est conservé. Quatre états successifs de l’établissement religieux sont distingués :

  • XIIIe siècle : vestiges d’un premier édifice avec des murs très arasés et existence d’une aire d’inhumation située à l’extérieur, accueillant vraisemblablement une population laïque, qui perdurera durant toute l’occupation du site.
  • XIVe-XVe siècle : phase de rupture marquée par la destruction puis la reconstruction des bâtiments avec récupération des murs précédents ; l’aire d’inhumation externe est maintenue.
  • XVe-XVIe siècle : édification de l’église actuelle (vierge de sépultures) et création du premier chœur des religieuses accueillant de nombreuses inhumations.
  • dernier état, jusqu’au XVIIIe siècle : maintien à l’identique de l’édifice ecclésial, qui reçoit quelques inhumations, et nouvelle construction du chœur des religieuses (aucune implantation funéraire).

Élodie CABOT présente les principaux résultats de l’étude anthropologique. La fouille des zones d’inhumation à l’intérieur d’un établissement appartenant à un ordre religieux féminin a évidemment révélé une très nette dominance des femmes, mais aussi une population plus inattendue avec de nombreux enfants, dont beaucoup de décès en période périnatale. En tout, 282 individus ont été dénombrés, mais l’analyse proposée ne porte que sur les 235 tombes en place. La détermination du sexe concerne 68% des adultes : seulement treize hommes ont été identifiés.

Dans l’église, onze tombes d’adultes d’orientation identique (N-S), rattachées à une seule phase d’inhumation tardive, appartenaient à des femmes relativement âgées. Les sépultures, exclusivement des cercueils avec linceuls attachés par de nombreuses épingles, étaient très mal conservées et accompagnées de quelques ossements erratiques.

À l’emplacement du chœur des religieuses (dans son premier état), une soixantaine de sépultures – majoritairement des cercueils (80 %) accompagnés de linceuls – toutes orientées E-O sauf une plus tardive orientée N-S, ont été mises au jour (plusieurs recoupements observés). Comme dans l’église, les femmes sont très largement représentées (86 % des adultes). Elles sont toutes inhumées les mains jointes, posées sur le bassin ou ramenées sur la poitrine en position de prière. Sept enfants déjà grands ont aussi été identifiés.
La zone funéraire extérieure aux bâtiments est la plus densément et la plus longuement occupée : les femmes (77 % de l’effectif adulte sexué) et les enfants (84 sujets dénombrés) y sont très nettement majoritaires. Elle comporte au moins trois phases d’inhumation distinctes :

  • XIIIe-XIVe siècle : coexistence de sépultures en cercueil orientées E-O et N-S, installées dans des fosses très profondes et larges, avec dépôts de céramiques. Les enfants représentent moins de 8 % des inhumés.
  • charnière XIVe-XVe siècle : installation de tombes en majorité E-O recoupant les fosses plus profondes. Les inhumations d’enfants sont en nette augmentation (34 %).
  • XVe-XVIe siècle : malgré l’espace funéraire restreint (le cimetière est limité par un mur), c’est la phase chronologique la plus importante en nombre d’inhumations. Les sépultures, toutes E-O, percent un état de sol recouvrant les deux phases antérieures. L’usage du cercueil est abandonné. On observe une majorité d’enfants (70 % des inhumés), avec une représentation anormalement élevés des sujets de plus de 5 ans.
  • La dernière phase d’occupation du cimetière serait manquante. Le mobilier recueilli dans les sépultures – éléments vestimentaires, objets de parure ou à connotation religieuse (chapelet), céramiques – ne permet pas d’affiner la chronologie.

L’étude anthropo-biologique montre une population hétérogène, sans recoupements significatifs de caractères discrets, avec une stature qui diminue dans le temps. D’un point de vue sanitaire, on constate peu de traumatismes, peu de troubles infectieux (les rares cas sont observés uniquement dans le cimetière extérieur et touchent surtout les enfants). Par contre, les manifestations dégénératives sont nombreuses dans la population adulte, majoritairement féminine et âgée, affectant particulièrement le rachis et les articulations coxo-fémorales. L’examen de la région bucco-dentaire révèle très peu de caries, mais montre d’importantes hypoplasies de l’émail chez les adultes, consécutives de stress de la première enfance. De même, les cribra orbitalia, relevées exclusivement pour la phase XVe-XVIe siècle, sont très nombreuses chez les enfants.

Emmanuelle COFFINEAU expose les données de son étude des céramiques funéraires (intervention présentée lors de la séance du 4 avril 2008). Sur l’ensemble des sépultures mises au jour, une vingtaine de tombes contenait un dépôt funéraire constitué de vases. Parmi celles-ci, deux seulement appartenaient à des hommes, toutes les autres sont des sépultures féminines, relativement soignées, aménagées avec des planches de bois ou des cercueils, sans doute celles de religieuses.

Les vases n’ont pas été fabriqués spécifiquement pour l’usage funéraire, ce sont des récipients ordinaires utilisés comme encensoirs et réceptacles à eau bénite. Il s’agit toujours de céramiques de second choix (déformés ou portant des agrégats d’argile), même les coquemars, plus tardifs, portent des traces de feu. Trois phases typologiques peuvent être distinguées :

  • phase 1 (fin XIIIe- début XIVe siècle) : pichets de production locale provenant de l’atelier de Saint-Jean-de-la-Motte, et oule à cuire dotée d’une anse utilisée en brûle parfum. Les vases, perforés après cuisson, portent des trous inégalement répartis autour de la panse. On trouve des productions identiques dans la région (Rigny-Ussé, Bourgueil).
  • phase 2 (XIVe siècle) : on retrouve les mêmes types que précédemment, mais le mode de perforation a changé : les trous, soigneusement martelés, sont moins nombreux, mieux répartis, plus larges. Il s’agit toujours d’une production locale achetée à bas prix.
  • phase 3 (XVe-XVIe siècle) : une nouvelle production spécifique apparaît avec les coquemars, qui n’ont pas été utilisés avant leur dépôt dans la tombe, et les pichets disparaissent, à l’exception d’une seule cruche rose-bleu/orange-gris provenant des ateliers de Laval.

Ces types de vases sont très courants dans les cimetières paroissiaux du Mans, ils ne s’en distinguent que par des trous beaucoup plus gros. Certains pots ne portent pas de perforation mais étaient associés dans la tombe à des vases perforés. Ils contenaient peu de charbon de bois.

Les dépôts dans les sépultures ont une disposition particulière et pratiquement identique : les vases ont été déposés sur le couvercle des cercueils, le plus souvent localisés aux pieds du défunt et jusqu’au niveau du bassin. Leur nombre s’accroît dans le temps : un à trois vases pour les périodes anciennes, quatre à six dans les tombes plus tardives.

L’étude des céramiques de l’espace Monnoyer, dans le contexte d’un cimetière de religieuses hospitalières, a permis de confirmer les pratiques funéraires du bas Moyen Âge déjà connues dans les cimetières paroissiaux du Mans, tant dans l’évolution du rituel (type de vases utilisés, modification des perforations) que dans la disparition de ces rites au XVIIe siècle. Des questions restent en suspens, notamment celle des coquemars, apparus tardivement et utilisés comme brûle-parfums : cette pratique a-t-elle une signification particulière ? Une analyse comparative approfondie de ce mode de dépôt mériterait d’être réalisée.

Christophe MANEUVRIER (Centre Michel de Boüard – CRAHAM) : Pour un inventaire des dalles funéraires : le choix d’une sépulture dans la Normandie des XIIIe et XIVe siècles .

Durant le premier quart du XIIIe siècle, des dalles gravées à l’effigie du défunt pourvues d’une épitaphe apparaissent en Normandie et se diffusent jusqu’au XIVe siècle dans des groupes sociaux qui jusqu’à présent n’en faisaient pas usage. Qui sont les personnages dont les sépultures sont recouvertes par de tels monuments ? Quelle est la signification, religieuse et mémorielle, de ces dalles écrites et figurées ? Comment se fait le choix de l’image et de l’inscription ? Où sont situés les ateliers et comment fonctionnent-ils ? Face à l’indigence des sources écrites, les réponses ne peuvent venir que des monuments eux-mêmes, ce qui passe d’abord par l’établissement d’un inventaire des découvertes. La réalisation de ce corpus – limité aux XIIIe et XIVe siècles – implique une définition stricte de l’objet : seuls les éléments plats posés sur une sépulture (et non dans un enfeu ou sur un mur) comportant une représentation figurée et légendée sont pris en compte. L’étude entreprise se situe à la charnière de l’archéologie, de l’histoire des textes et de l’histoire de l’art.

La documentation disponible est assez hétérogène. Le corpus est composé de découvertes anciennes connues par un certain nombre de travaux des années trente à soixante (thèses de l’école du Louvre notamment) et de découvertes récentes, comme la dalle du prieuré de Saint-Hymer (Calvados), réutilisée en construction, ou celle d’Écots (Calvados), retrouvée dans le mur d’une habitation particulière. Il existe aussi diverses représentations faites au XIXe siècle – notamment dans les inventaires et notes de l’abbé Cochet – reproduisant l’intégralité de tombes disparues ou faisant mention d’épitaphes relevées sur des dalles ; enfin quelques dalles ou fragments portant des éléments d’inscriptions provenant de fouilles en cours complètent l’échantillon.
À ce jour, 365 dalles, fragments ou relevés d’épitaphes – dont 109 formellement attribuables au XIIIe siècle – comportant des informations de qualités très diverses, ont été répertoriés. Ils concernent très majoritairement la Haute-Normandie (61 dans l’Eure, 238 en Seine-Maritime). Pour la Basse-Normandie, le nombre d’exemplaires recensé est faible et se concentre essentiellement dans le Calvados (54, pour seulement 8 dans la Manche et 4 dans l’Orne).

● Datation des dalles : En l’absence d’analyse typologique, on ne peut dater les dalles que par l’inscription qu’elles portent, mais on ignore si elles ont été composées avant ou après le décès du sujet. L’abbé Cochet mentionne même des dalles dépourvues de date. Apparu dans le premier quart du XIIIe siècle, l’usage de ce type de monument funéraire reste marginal jusqu’au milieu du XIIIe siècle, se développe ensuite activement jusqu’aux environs de 1300, puis commence à décliner tout au long du XIVe siècle, avant une reprise autour de 1400.

Mais l’échantillon conservé est-il vraiment représentatif de l’ampleur du phénomène ? Alors que ces dalles sont sensées être posées pour l’éternité, les destructions ont commencé très tôt : ainsi, à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), toutes les tombes ont été détruites avant 1520, on constate de même des réutilisations précoces et il existe de nombreux cas, à l’époque moderne, où la réfection des sols des églises a été effectuée au détriment des dalles funéraires (120 ont ainsi été détruites à Notre-Dame-de-Bondeville, Seine-Maritime).

● Le prix à payer : Il comprend le coût d’acquisition de la dalle, celui de l’emplacement de la sépulture et des services « annexes » (achat de prières). L’exécuteur testamentaire est le garant de l’installation de la tombe, c’est pourquoi l’on peut trouver certaines informations à ce sujet dans les registres de tabellionnage. La sépulture est un lieu de mémoire, un médiateur entre les vivants et les morts : si le coût de l’achat d’une place dans le chœur ou dans la nef ne semble pas très différent, il existe incontestablement une volonté de concentration familiale. Des contrats montrent l’existence de modèles copiés in situ pour passer commande d’une dalle.

Les études pétrographiques sont encore peu nombreuses. Quelques analyses préliminaires faites par Xavier Savary (SDAC) montrent un matériau de provenance locale, impliquant des ateliers fonctionnant de manière séparée avec des imagiers se déplaçant d’un lieu à l’autre. Au XIVe siècle, les prix relevés pour une dalle varient entre 20 et 30 livres : ces monuments funéraires coûtent donc beaucoup moins cher que les gisants.

● La représentation du défunt : Les plate-tombes les plus anciennes ne portent pas d’effigie mais une représentation symbolique. L’effigie funéraire apparaît vers 1220-1230. La plus ancienne dalle de ce type connue en Normandie est celle de Marguerite de Livarot, dans la salle capitulaire de l’abbaye du Bec, datée de 1223. Le modèle va se diffuser très rapidement dans l’aristocratie supérieure et moyenne, d’abord pour les prélats, puis pour les laïcs. Les personnages représentés sont majoritairement des hommes, mais des dalles sont gravées aussi pour des femmes et des enfants et il existe quelques figurations de couples.

Les effigies sont rarement réalistes, l’art du portrait ne se diffuse qu’au XIVe siècle. Dans la majorité des cas, la volonté de représenter le défunt jeune est évidente (les femmes sont toutes figurées jeunes et belles selon un modèle « idéal »), mais un souci d’identification sociale transparaît. Ainsi, sur les dalles des laïcs, le chien, symbole de noblesse, est très fréquemment présent aux pieds du défunt ; de même, à partir du dernier quart du XIIIe siècle, les éléments héraldiques et les armoiries gravés sur la pierre permettent d’identifier une famille.

● Les inscriptions : La langue utilisée est essentiellement le français, lisible pour une élite large (majoritaire pour les laïcs), alors que le latin, réservé à une élite lettrée, est plus courant pour les ecclésiastiques. Les inscriptions bilingues sont peu nombreuses (seulement 14 cas répertoriés). L’écriture gothique utilisée au XIVe siècle est plus difficile à déchiffrer que l’onciale du XIIIe siècle.
Pour les laïcs nobles, le mot chevalier apparu en 1243 est le terme le plus usité, on trouve ensuite la mention d’écuyer (1280), sire (1290) ou sieur (à partir de 1340). Les qualificatifs marchand ou citoyen apparaissent également, mais plus rarement et plus tardivement, tout comme le terme de bourgeois, plutôt employé pour désigner l’appartenance à un lieu.

Ce modèle funéraire, d’abord réservé à une élite laïque et religieuse, va donc très vite se transformer et se diffuser largement hors des cathédrales et des abbayes, dans l’aristocratie moyenne. Les églises paroissiales accueillent ces monuments dès la seconde moitié du XIIIe siècle. D’un coût relativement modéré, ils permettent de mettre en évidence la réussite d’un groupe familial et servent de médiateur entre les vivants et les morts.