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I - CULTURE ET ESPACE (responsable d’équipe : Catherine Jacquemard)

Rattachement principal : David Adelle, Armelle Alduc-Le Bagousse, Amel Amairi, Denise Angers, Pierre Bauduin, Hanene Ben Slimene, Annick Brabant, Claude Briand-Ponsart, Gabriel de Bruyn, Soléna Cheny, Grégory Combalbert, Coraline Coutant, François Delahaye, Olivier Desbordes, Christine Dumas-Reungoat, Antoine Foucher, Tamiko Fujimoto, Sophie Gaudelette, Brigitte Gauvin, Véronique Gazeau, Typhaine Haziza, Vincent Hincker, Catherine Jacquemard, Damien Jeanne, Corinne Jouanno, Michel Kazanski, Jean-Yves Langlois, Françoise Lecocq, François Léger, Marie-Agnès Lucas-Avenel, Christophe Maneuvrier, Xavier Masson, Anna Mastykova, Anis Mkacher, Yves Modéran, Cécile Niel, Patrick Périn, Christian Pilet, Luciana Romeri-Veloso, Anne Salitot, Kaouther Selmane, Pierre Sineux, Marie-Cécile Truc, Eric Van Torhoudt, Thomas Villey, Nicolas Wasylyszyn

Avec un même souci de prendre en compte les phénomènes de spatialisation historique, l’équipe I a construit un programme selon deux grandes directions complémentaires. De l’Antiquité au Moyen Âge, dans une large aire culturelle qui s’étend du Nord au Sud de la Scandinavie à l’Afrique du Nord, et d’Est en Ouest du Caucase à la France occidentale, les approches se structurent autour des problèmes de constructions identitaires liés aux phénomènes de migrations et d’héritages et transferts culturels. Cette problématique est enrichie par une prise en compte nouvelle du fait religieux dans les sociétés anciennes et médiévales en privilégiant une approche anthropologique et archéologique.

SOMMAIRE

1. Conquête, acculturation, identité : des espaces différenciés

1.1. De l’Afrique romaine au Maghreb musulman

1.2. Les mondes normands médiévaux

1.3. Héritages et transferts culturels dans les mondes anciens et médiévaux

2. Le fait religieux et son insertion dans l’espace

2.1. Anthropologie culturelle et religieuse des mondes grecs

2.2. Élites religieuses et modèles de sainteté au Moyen Âge

2.3. Gestion des espaces funéraires et modes d’inhumation


1. Conquête, acculturation, identité : des espaces différenciés

Le programme lancé sur cette thématique connaîtra une triple inflexion. Si la recherche engagée sur les identités demeure un axe de réflexion privilégié, son contenu sera plus nettement engagé sur l’aspect religieux des constructions identitaires. Le thème des identités religieuses s’est en effet enrichi à la faveur de l’entrée au CRAHAM de chercheurs spécialistes de la religion grecque antique, de recherches récemment engagées sur les cultes civiques, les débuts du christianisme en Afrique romaine et le judaïsme africain antique.

L’arrivée de collègues issus de l’ex CERLAM a d’autre part encouragé l’émergence d’une thématique sur « Héritages et transferts culturels dans les mondes antiques et médiévaux » résolument ancré dans l’interdisciplinarité (spécialistes de langue, de littérature, d’histoire et de philosophie), pour des recherches prévues sur une aire culturelle large (enquête centrée sur les mondes grec et latin, mais s’intéressant aussi aux civilisations plus anciennes (Proche-Orient ancien, Égypte) ou aux cultures plus récentes (Europe du début de la Renaissance) avec lesquelles des relations d’héritages et de transferts culturels ont pu se faire) et une méthodologie privilégiant les approches littéraire (étude lexicale, stylistique, rhétorique), historique (réflexion sur les sources) et comparatistes.

L’un des objectifs, à l’avenir, serait de structurer les travaux menés sur les Grandes migrations et les conséquences de l’installation des peuples barbares dans l’Empire romain et ses frontières. Il s’agirait de fédérer les recherches engagées par les historiens et les archéologues (notamment ceux spécialistes d’archéologie funéraire) de l’équipe qui travaillent dans cette direction : Y. Modéran (conquête de l’Afrique du Nord et l’établissement territorial des Vandales, participation aux recherches engagées sur les confiscations provoquées par la création des royaumes barbares au Ve siècle) ; P. Périn (sur la construction du monde mérovingien (peuplement, ethnicité et acculturation) ; C. Pilet ; V. Hincker (les conséquences culturelles de la rencontre entre le pouvoir franc et les élites locales dans le nord-ouest de la Gaule, abordées à partir de l’étude des pratiques funéraires entre Seine et Loire), en y associant le service de paléoanthropologie. Les comparaisons entre l’Occident (Gaule, îles Britanniques, Afrique) et l’Orient de l’Empire romain pourraient être approfondies, en particulier à la faveur des programmes de recherches engagés avec l’Europe orientale. En effet, dans le cadre d’un projet sur « Byzance et les peuples du Nord » M. Kazanski et A. Mastykova développeront des recherches sur l’impact de la civilisation romaine tardive –protobyzantine sur la formation des structures étatiques chez les peuples barbares sur la marge nord de l’Empire d’Orient. Cette problématique sera abordée à partir de deux thèmes, l’un sur la population et les royaumes « barbares » du Caucase occidental au Ve – VIe s. (étude du matériel ponto-caucasien ; du mobilier de la nécropole de Pachkovsky (région du Kouban)) et l’autre sur les élites princières et les royaumes « barbares » en Europe orientale à l’époque des Grandes Migrations à partir des données de l’archéologie funéraire (étude de la tombe, récemment fouillée à Muhino, dans le bassin le Don supérieur ; publication de la tombe princière de Conceşti (Moldavie)).

1.1. De l’Afrique romaine au Maghreb musulman

Les activités du groupe s’orienteront dans trois directions.

1.1.1 Enquêtes nouvelles

La conquête de l’Afrique du Nord par les Vandales et l’établissement territorial des Vandales.

Cette recherche, entamée depuis plusieurs années par Y. Modéran, devrait conduire dès 2009 à la mise au point finale du manuscrit d’un ouvrage de synthèse provisoirement intitulé « Le royaume vandale d’Afrique ». Parallèlement, Y. Modéran continuera à développer certains dossiers en vue d’études plus spécialisées. Le problème du destin de l’annone d’Afrique après 429 devrait ainsi faire l’objet d’une communication à l’occasion d’un colloque organisé par le Department of Coins and Medals du British Museum du 12 au 14 novembre 2008 sur le thème Money, trade and trade routes in pre-Islamic North Africa.

Y. M. reviendra aussi sur la question des confiscations et des expropriations de biens dans l’Afrique vandale, dans le cadre d’un nouveau programme de recherche de l’École française de Rome intitulé « Confiscations et restitutions de biens dans l’Antiquité et au haut Moyen Âge », dirigé par Y. Rivière, et qui devrait débuter dès le printemps 2009. Ce programme devrait l’amener à participer dès l’automne 2009 à une première table-ronde internationale à Rome, consacrée aux confiscations provoquées par la création des royaumes barbares au Ve siècle.

Les identités ethniques dans l’Afrique ancienne.

L’enquête entamée par Y. Modéran sur le nom « Mazices », dans lequel les Berbères actuels voient l’origine de ce qui serait leur vrai nom, Imazighen, sera poursuivie et conduira à la publication d’un article intitulé « Mazices et Imazighen : une identité problématique », destiné à la revue Antiquités africaines (CNRS). Y. M. s’est engagé aussi pour trois articles importants de l’Encyclopédie berbère sur les tribus libyennes (Mazata, Maghîla) et sur les mythes d’origine des Berbères, et, pour le 31 mars 2010, pour une longue notice « Numidia » pour le Reallexicon für Antike und Christentum. Sauf annulation qui serait due à la situation politique du moment, il assistera aussi début avril 2009 au Colloque international sur l’archéologie de la région de Tébessa (Algérie) organisé par l’Université de cette ville, où il présentera une communication intitulée « La bataille de Théveste (544) » qui reviendra sur l’insurrection maure de 544-548 contre les conquérants byzantins de l’Afrique. À terme, son objectif est un ouvrage de synthèse sur « Les Berbères dans l’Antiquité », dont la préparation devrait commencer aussitôt après l’achèvement du livre sur les Vandales annoncé plus haut.

Les identités religieuses dans l’Afrique ancienne.

Sur ce thème, Y. Modéran a engagé deux recherches : l’une sur le processus de christianisation de l’Afrique au cours des IIIe et IVe siècles, à travers l’étude d’un thème spécifique, « Schismes et christianisation en Afrique romaine », qui constituera, par une reprise du dossier du donatisme sous cet angle peu étudié jusqu’ici, le thème de son séminaire de Master et doctorat pour les années 2008-2009 et 2009-2010 ; l’autre, menée dans le cadre d’un programme international de l’Université autonome de Madrid sur les sources occidentales de la conquête arabe (La expansión del Imperio árabe-islámico en el Norte de África y Occidente mediterráneo (siglos VII-VIII) según las fuentes no islámicas), devrait reprendre la question de la conversion des Africains à l’Islam entre le milieu du VIIe siècle et la fin du VIIIe siècle. Y.M. assistera à la première réunion scientifique de ce programme, qui aura lieu à Madrid les 19 et 20 décembre 2008 (“Jornadas de estudio : fuentes (textuales, documentales y arqueológicas) sobre la expansión arabo-islámica”).

C. Briand-Ponsart, poursuivant son enquête sur la Numidie du Haut-Empire, travaillera désormais plus spécifiquement les liens, indissociables dans le cadre de la cité antique, entre identités municipales et identités religieuses dans la province. L’étude des divinités honorées, le financement des constructions, le rôle de la respublica, la localisation des lieux de culte en dehors ou à l’intérieur du centre civique constitueront les principaux thèmes de cette étude déjà commencée pour la Confédération Cirtéenne (Rusicade et Cirta).

Enfin, c’est dans cette thématique d’histoire des identités religieuses en Afrique ancienne que sont engagés aussi les nouveaux étudiants de thèse de Y. Modéran. T. Villey (inscrit en 2007), allocataire ministériel de recherches, travaille sur le judaïsme nord-africain dans l’Antiquité tardive et devrait achever sa thèse pour l’automne 2010. S. Cheny (inscrite en 2007) commence une recherche intitulée La résistance berbère à la conquête arabe en Afrique du Nord (642-711) : de l’histoire au mythe, un sujet qui l’amènera à aborder le problème des conversions à l’Islam. Deux autres thèses se situant dans la même thématique commenceront en octobre 2008 : celle de G. de Bruyn, allocataire ministériel de recherches, sur « Les statues impériales et divines dans les cités d’Afrique romaine du Ier au Ve siècle » ; et celle de F. Justin, sur « L’arianisme dans les royaumes barbares », qui fera aussi la part belle à l’Afrique.

1.1.2 Réalisation collective d’un instrument de travail

Parallèlement, tous les membres du groupe « Afrique » au sein du CRAHAM sont engagés dans un programme de constitution d’un « Atlas historique de l’Afrique du Nord ancienne ». Après une première présentation lors d’une table ronde internationale à Caen en novembre 2007, la première phase de ce programme, techniquement la plus complexe, de réalisation d’un fonds de carte par SIG pour l’ensemble du Maghreb, avec mise au point d’un mode original de représentation du relief, s’achèvera à l’automne 2008. La répartition définitive des cartes thématiques sera effectuée à ce moment, et leur réalisation, planifiée sur trois ans commencera aussitôt. L’objectif pour 2011 ou 2012 reste la réalisation d’un ouvrage de 200 à 300 cartes thématiques, voire plus, de format 21x27 (ou un peu plus), chacune à l’échelle soit de l’ensemble de l’Afrique antique (la même pour chaque carte), soit d’une province (ou dans certains cas, et au maximum, d’une partie de province), qui envisageront tous les aspects de l’histoire de l’Afrique ancienne : par exemple, « les domaines impériaux en Afrique romaine », ou « les cités de statut colonial en Afrique romaine », ou encore « les forteresses byzantines ». Chaque carte s’accompagnera d’une page de texte, divisée en trois parties : sources des éléments représentés (par exemple liste des inscriptions et des textes pour une carte des colonies) ; avertissement sur la valeur de la carte (incertitudes de certains aspects représentés, et limites de nos connaissances) ; bibliographie du thème traité.

1.1.3 Réunions et publications scientifiques prévues

Y. Modéran et Claude Briand-Ponsart prépareront durant l’automne 2008 les actes de la table ronde du CRAHM des 16 et 17 novembre 2007 intitulée Provinces et identités provinciales dans l’Afrique romaine). Au 15 juillet 2008, étaient déjà réunis dix des douze textes attendus. La parution de l’ouvrage aux Publications du CRAHM, dans la collection « Tables rondes du CRAHM » devrait avoir lieu au printemps 2009.

Y. Modéran et C. Briand-Ponsart, avec l’aide de T. Villey et G. de Bruyn, organiseront également en mai 2009 le Xe Colloque international d’histoire et d’archéologie de l’Afrique du Nord à Caen les 25,26, 27, et 28 mai 2009 (le IXe Colloque avait eu lieu à Tripoli, Libye). Cette réunion scientifique de grande ampleur, qui bénéficiera d’un important soutien du Réseau interuniversitaire d’études sur l’Afrique du Nord antique et l’Islam médiéval (PPF porté par l’EPHE), aura pour titre « Centres de pouvoir et organisation de l’espace », en privilégiant les questions suivantes :

Les capitales provinciales en Afrique du Nord ancienne et médiévale.

− Hiérarchies et réseaux urbains provinciaux et régionaux.

− La cité et son territoire : organisation politique, administrative, économique, religieuse.

− L’organisation du réseau routier dans l’Afrique ancienne et médiévale.

− Centuriation et cadastration, bornages et délimitations territoriales.

− Les centres domaniaux.

Une demi-journée sera, en outre, réservée à la présentation de nouveautés archéologiques et épigraphiques.

Y. Modéran et C. Briand-Ponsart souhaitent, avec ce colloque, donner une nouvelle impulsion à un domaine scientifique qui fut longtemps un des fleurons de la recherche historique et archéologique française. L’absence de tout grand congrès consacré à l’histoire ancienne et médiévale du Maghreb en France depuis plus de dix ans, alors que les Italiens dans la même durée ont organisé cinq colloques L’Africa romana, portés par l’Université de Sassari, est emblématique de cette évolution. Le choix du thème (qui correspond aussi à un des axes de recherche du CRAHAM), après une série de colloques aux titres plus « traditionnels », est la première expression de cette volonté de renouveau, parce qu’il offre aux archéologues et aux historiens des moyens d’expression égaux et la possibilité d’échanges fructueux. Ce choix s’appuie aussi sur l’importance des découvertes et des progrès récents des connaissances archéologiques au Maghreb, notamment en matière d’analyse des fonctions urbaines des capitales (Carthage, Lepcis Magna, Cherchell) et d’organisation des territoires provinciaux (centuriations, réseau routier) et civiques (prospections systématiques de territoires péri-urbains, notamment en Tunisie). La volonté, avec le soutien du Réseau interuniversitaire d’études sur l’Afrique du Nord antique et l’Islam médiéval (PPF porté par l’EPHE), de solliciter une très forte participation des chercheurs originaires des pays du Maghreb aura pour but aussi de souligner une volonté de coopération, que des accords interuniversitaires seront amenés à compléter ensuite.

La préparation des actes de ce colloque sera le principal objectif de publication du groupe « Afrique » pour 2010.

1.2 Les mondes normands médiévaux

Si l’architecture de ce programme (voir supra bilan) ne sera pas sensiblement modifiée dans les prochaines années, les recherches engagées pourront bénéficier d’un élargissement de l’équipe aux membres de l’ex-CERLAM et d’un approfondissement de la coopération internationale.

1.2.1 Les fondations scandinaves : les perspectives d’une histoire comparée

L’histoire des fondations scandinaves, tant à l’Ouest qu’à l’Est de l’Europe, appelle à des comparaisons afin de s’interroger sur les convergences et les divergences qui apparaissent dans les processus à l’œuvre. S’il est possible de dresser un état des lieux de la recherche, peut-on identifier des « modèles » qu’il serait possible de confronter à d’autres phénomènes de mouvements de populations ? La question doit prendre en considération les différentes historiographies et leurs évolutions au cours des XIXe-XXe siècles. Dans plusieurs régions ou pays le débat a été dominé par quelques questions qui ont longtemps influencé les études relatives à l’expansion des peuples scandinaves et à la colonisation nordique : polémiques sur le nombre des migrants et la densité de l’implantation scandinave pour l’Angleterre ; confrontation des modèles continuité/discontinuité pour la Normandie ; thèses normanistes / antinormanistes sur les débuts de l’État russe… La prégnance de ces historiographies est certaine et il reste à s’interroger dans quelle mesure les divergences (ou les convergences) observées reflètent des processus différents (ou similaires) ou bien relèvent des discours construits par les historiens. Au-delà, il conviendra aussi de revenir sur les sources qui ont servi à construire ces discours, sur l’orientation donnée aux recherches par les pratiques de l’interdisciplinarité, la confrontation avec les sciences sociales et l’étude de nouveaux objets d’histoire. Une première synthèse de la réflexion engagée sur le sujet doit donner lieu à une communication de P. Bauduin (« Migration, intégration, identités : les fondations scandinaves (Orient-Occident, VIIIe-XIe siècle) en questions ») au 40e congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public (Nice, 4-7 juin 2009).

Cette enquête trouvera un prolongement dans deux projets de coopération internationale. Dans le cadre de l’échange de chercheurs entre le Centre Michel de Boüard et l’Académie des Sciences de Russie (cf. partie « Bilan »), une table ronde sera organisée avec deux sessions l’une à Novgorod (fin juillet 2009) et l’autre à Caen (en septembre 2009). À l’horizon 2010-2011, sont envisagés un projet d’exposition sur les Vikings en Russie (en collaboration avec le Musée de Normandie) et la mise en place d’un PICS, avec le champ d’étude élargi et approfondi. Les liens noués avec les collègues britanniques de Nottingham (J. Jesch, Ch. Lee) et de Dublin (S Harrison) ont été approfondis à la faveur d’un projet (« Remembering and Forgotting Viking Identity as a European Dynamic ») présenté pour répondre à un appel « Cultural dynamics : inheritance and identity » du programme européen HERA (Humanities in the Ehe European Research Area). Présenté lors de la réunion HERA tenue à Paris le 19 avril 2008, un avant-projet avait reçu une dotation préliminaire destinée au financement de réunion de travail à Caen en octobre en vue de la remise définitive du projet en février 2009. Ce projet à risque – compte tenu des réticences à engager la France dans le Consortium HERA – a dû être gelé en raison de la non participation de l’ANR au Consortium, ce qui a entraîné, de facto, à rendre non éligible les participants français. Ce retrait – dont nous avons connaissance au moment de remettre ce rapport – n’implique pas un abandon de collaboration mais nécessite d’en redéfinir le cadre.

1.2.2 Historiographie, identité et traditions textuelles dans les mondes normands médiévaux

L’intégration de nouveaux membres issus du CERLAM permet d’envisager de nouveaux développements dans la continuité de la réflexion engagée sur l’historiographie normande. Les recherches sur les origines de celle-ci – en particulier le dossier de L’Histoire d’Annon préparé par J. Le Maho – pourront ainsi bénéficier du projet d’édition critique et de traduction de l’œuvre de Dudon de Saint-Quentin préparé par O. Desbordes et P. Bouet. Par ailleurs, P. Bauduin et M. A.Lucas-Avenel organisent en collaboration avec l’OUEN (Office Universitaire d’Etudes Normandes) un colloque international (une vingtaine de participants sollicités, venant de France, de Belgique, d’Italie, du Royaume Uni) sur « L’historiographie normande et ses sources antiques », qui se tiendra au Centre Culturel de Cerisy-la-Salle et au Scriptorial d’Avranches, dans le département de la Manche, du 8 au 10 octobre 2009. Cette rencontre sera l’occasion de s’interroger sur la filiation entre les modèles anciens et les œuvres historiques médiévales composées dans les Etats normands des Xe-XIIe siècles (Normandie, Angleterre, Italie). En cherchant à déterminer quelle fut la lecture des Anciens par les lettrés des mondes normands, on pourra s’interroger sur l’identité des modèles privilégiés (auteurs, genres, styles), sur les moyens de la transmission des textes, mais aussi sur la manière dont les sources étaient utilisées. Les communications et les discussions devraient s’organiser autour de trois grands axes : 1 - Tradition et transmission : manuscrits, réseaux et accès aux savoirs ; 2 - Les formes : continuité et renouvellements ; 3 - La matière antique et altomédiévale dans l’historiographie des mondes normands.

L’un des dossiers abordés sera les récits d’origine et leurs rapports avec la tradition historiographique. Ce thème, qui constitue également un axe de réflexion des recherches engagées tant dans le cadre de l’échange de chercheurs franco-russe et que dans le projet HERA (cf. supra), a pu être élargi grâce à la collaboration des médiévistes et des antiquisants, spécialistes d’histoire ou de littérature, qui trouvent là matière à développer une coopération pluridisciplinaire.

Les recherches sur l’historiographie de la conquête normande de l’Italie méridionale (M.A. Lucas Avenel) aboutiront à l’horizon 2010 à la publication, aux Presses universitaires de Caen, de la chronique de Geoffroi Malaterra, De Rebus gestis Rogerii Siciliae et Calabriae comitis et Roberti Guiscardi ducis, fratris eius. Les travaux en vue de l’édition critique de cette œuvre, avec traduction et commentaire, nécessitent d’approfondir l’étude comparée des œuvres historiographiques composées dans les États normands aux XIe et XIIe siècles et particulièrement en Italie méridionale, afin de déterminer plus précisément ce qui fait la spécificité de l’œuvre malaterrienne, notamment en ce qui concerne ses finalités d’écriture. Ce travail amène à entretenir des liens privilégiés non seulement avec spécialistes d’édition de texte ou de l’histoire de la Normandie médiévale, mais aussi avec des chercheurs de l’Université de Naples, Suor Orsola Benincasa (notamment E. D’Angelo, professeur de latin médiéval et spécialiste des sources normandes latines d’Italie méridionale du XIIe s.).

1.2.3 Le monde anglo-normand et l’Italie méridionale

Le CRAHAM a participé très activement aux thématiques « Normandie ducale » dans le cadre du GDR 2136 « France-îles Britanniques » (2000-2007 ; dir. J.-Ph. Genet) et dans le prolongement de celui-ci, laboratoire propose deux programmes sous les auspices de V. Gazeau et d’A. Bocquet-Lienard, en vue d’un nouveau GDR « France-îles Britanniques. Identités, influences, transferts culturels ». Il s’agit de deux programmes très différents l’un centré sur des données archéologiques et l’autre sur des données textuelles avec l’ambition d’avoir deux approches sur les relations transmanche, avec des sources différentes, mais qui participent à un même projet d’histoire des dynamiques d’échanges entre les îles Britanniques et le Continent.

1 « La Manche, frontière, zone d’échanges, de continuité : le point de vue de l’archéométrie-céramologie » (resp. A. Bocquet-Lienard : collaborations envisagées, A. M. Flambard Héricher (CRAHAM), A. Bocquet-Lienard (CRAHAM), S. Dervin (doctorante et membre associée CRAHAM), F. Fichet de Clairfontaine (SRA Basse-Normandie), C. Hanusse (CRAHAM), J. LeMaho (CRAHAM), V. Hincker (doctorant CRAHAM, Service archéologique, CG 14), D. Brown (Southampton City Council), L. Blackmore (Museum of London), A. Vince (archaeological consultant, England), D. Hall (SUAT LtD, Perth, Scotland), P. Davey (Centre for Manx Studies, University of Liverpool, England.

Les questions des échanges entre les sociétés anglo-saxonnes et continentales sont au cœur des recherches du CRAHAM. Lors de la table ronde organisée en décembre 2007 dans le cadre des festivités du Cinquantenaire du CRAHAM « À propo[t]s de l’usage, de la production et de la circulation des terres cuites dans l’Europe du Nord-Ouest (XIVe-XVIe siècle) », une demi-journée a été consacrée aux présentations de travaux concernant les productions céramiques d’origine continentale découvertes dans les îles Britanniques. Les circuits commerciaux de plusieurs zones géographiques littorales ont été abordés grâce à la présence de chercheurs travaillant dans le sud de l’Angleterre (Southampton), dans l’Est, l’Écosse, l’île de Man ou les côtes orientales de l’Irlande. Cette rencontre a mis en évidence de nombreuses interrogations mais surtout l’absence de véritable collaboration, depuis quelques années, entre les différents spécialistes du continent et des îles Britanniques. À la suite de ce constat, les chercheurs francophones et anglophones se proposent de programmer des réunions de travail pour explorer les questions particulières des relations entre le Normandie et l’Angleterre, l’évolution des contextes économiques et la dynamique des zones côtières à travers les échanges et la diffusion des biens matériels. À partir de l’artisanat de la terre cuite, il devrait être possible de mesurer l’importance des transferts de technologie, la part du commerce, l’influence des modes, de la politique, des usages sociaux… Le premier objectif serait de travailler sur la constitution et/ou l’harmonisation d’un référentiel commun des productions continentales (inventaire et identification des groupes techniques et des formes continentaux et en particulier normands) qui sont susceptibles d’être présentes sur les marchés britanniques. Ces résultats sont conditionnés par d’autres travaux mis en place, au sein de l’équipe II (Construction de l’espace par les groupes humains), dans le cadre du PCR sur la « Typo chronologie de la céramique dans l’espace bas-normand du Xe-XVIe siècle, production, diffusion » mais aussi des avancées sur les études des caractères culturels littoraux, abordées dans le cadre du PCR « Quentovic, un port du haut Moyen Âge entre Ponthieu et Boulonnais » coordonné par L. Verlsype (Belgique). L’évolution de ces travaux se concrétisera par l’organisation d’une journée thématique, rassemblant les différents acteurs de l’archéologie, de l’archéométrie ou de l’histoire.

2 « Les cours de part et d’autre de la Manche : lieux d’échanges culturels et d’influence réciproque ». Depuis de nombreuses années, les travaux scientifiques réunissant les historiens des îles Britanniques et ceux du continent autour de l’histoire des relations entre la Normandie et l’Angleterre sont réguliers (colloques de Reading 1992, de Cerisy 2001, de Tinchebray 2006). Le CRAHAM (V. Gazeau) et des collègues britanniques des universités de Reading (L. Grant) et d’Édimbourg (J. Green) projettent un réseau de recherches sur la culture de cour des rois normands et angevins. Si des travaux par le passé ont porté sur cette thématique en Aquitaine et notamment autour d’Aliénor (portés par le CESCM), il s’agit ici de s’intéresser aux régions septentrionales de l’espace plantagenêt et aux influences réciproques (France-îles Britanniques) créées pendant la période de la guerre civile sous le règne du roi d’Angleterre Étienne de Blois. Les cours du XIIe siècle sont itinérantes, fluides dans leur composition, et multiples (cours royales, mais aussi cours des reines, cours des grands, cours de prélats). Quelles interactions existent entre ces cours ? Elles nouent également des contacts avec des lieux stables et fixes que sont les villes capitales, Rouen, Le Mans, Londres et Winchester par exemple, sièges du pouvoir politique mais aussi du pouvoir épiscopal, ou les grandes abbayes fondées sous les ducs-rois Guillaume le Conquérant et Henri Ier (le Bec, Caen, Reading), ainsi que les écoles cathédrales (Chartres, Rouen…). Les contacts en matière littéraire, intellectuelle, artistique et juridique du long XIIe siècle dans les régions septentrionales ont été négligés au profit d’une histoire politique ou militaire. Plusieurs pistes de recherches pourront être explorées : en premier lieu, quel rôle, quelle influence détiennent les détenteurs du pouvoir sur la culture de cour, quelle place occupent les grandes figures intellectuelles ? Quels liens entretiennent les membres de ces cours continentales et britanniques ? Le progressif éloignement entre les îles et le continent en matière politique – bien analysé maintenant - exerce-t-il une influence sur les liens culturels ? Deux tables rondes prévues : la première à Reading autour du thème de la culture de cour au sud de l’Angleterre et dans la vallée de la Tamise avec comme figures de proue, Gerald of Wales et Hugues d’Amiens, abbé de Reading puis archevêque de Rouen. Une seconde aura pour cadre les lieux d’échanges culturels dans les régions septentrionales de l’espace plantagenêt : abbayes et cathédrales, grâce à des enquêtes sur les bibliothèques, les scriptoria et les échanges de manuscrits… Les scriptoria d’abbayes et de cathédrales pourraient offrir un angle d’attaque pour l’étude des influences, par exemple, en matière de diplomatique comparée. Les châteaux, lieux de résidence et d’administration – comme celui de Chambois (dép. Orne), aujourd’hui objet de fouilles archéologiques - pourrait aussi constituer un des centres d’intérêt de la table ronde.

1.2.4 Données textuelles et production documentaire dans la Normandie médiévale

Le projet « Données textuelles et production documentaire dans la Normandie médiévale » sera poursuivi et élargi à la faveur de la participation de plusieurs membres de l’équipe au volet « Patrimoine et valorisation technologique » du CPER 2007-2013, au projet ANR « ESPACHAR » et au GDR 3177 « Diplomatique ». La participation du CRAHAM à ces programmes permet de dessiner des orientations de recherches différentes mais complémentaires. En effet, le premier (« Patrimoine et valorisation technologique ») se donne pour objectif de promouvoir la valorisation et l’exploitation de données numérisées (textes et image) du patrimoine littéraire, culturel et scientifique, par différents procédés (développement de la TEI (Text Encoding Initiative) et du format xml ; mise en ligne de textes rares des fonds régionaux ; valorisation, par le biais de catalogues, d’expositions virtuelles, d’éditions en ligne). ESPACHAR entend promouvoir le développement d’outils de données et orienter la recherche autour de quelques axes majeurs : le genre diplomatique (la question de la charte et de la notice, mais aussi du bref et du mandement) ; le contenu juridique (longues notices judiciaires, actes de donation d’autels, vidimus) ; les formules et les mots ; la validation des actes (témoins, sceau, chirographe) ; les auteurs d’actes. Le GDR « Diplomatique » se donne pour objectifs : 1 - d’intensifier les relations entre spécialistes de la diplomatique, afin de favoriser la circulation et la diffusion de l’information scientifique et la mise en place de projets communs ; 2 - de renforcer le dialogue des diplomatistes avec des historiens venus d’autres horizons mais comme eux soucieux de mieux comprendre et interroger l’écrit diplomatique médiéval ; 3 - de promouvoir les recherches sur des thèmes tels que : Lectures, réceptions et usages de l’acte écrit médiéval ; Dates, datations et expressions du temps ; La circulation des documents et des modèles ; Diplomatique des documents comptables et de gestion ; La matérialité des documents d’archives.

Au cours des prochaines années l’effort portera sur l’étude des cartulaires, avec, dès les 3-4 avril 2009, une table ronde sur « Les cartulaires normands : bilan et perspectives de recherches ». En effet, à l’approche du vingtième anniversaire de la table ronde sur les cartulaires tenue à l’École nationale des chartes en 1991 il est apparu opportun d’esquisser un bilan des recherches entreprises dans ce domaine sur les cartulaires normands, en ouvrant des comparaisons avec d’autres régions. Ces dernières années ont vu en effet la publication de plusieurs recueils venus combler en partie les lacunes criantes de l’édition de textes diplomatiques normands. Cet effort éditorial sans précédent s’est accompagné d’un renouvellement des problématiques scientifiques sur les cartulaires, alors que les technologies numériques au service de la recherche et/ou de l’édition et les outils récemment élaborés ont dans le même temps considérablement modifié le travail des chercheurs. Il s’agira de poser les bases d’une réflexion sur les cartulaires normands en vue d’une utilisation de ce corpus et de son exploitation par les chercheurs. La rencontre sera également l’occasion de faire le point sur les travaux éditoriaux en cours, recueils demeurés inédits (actes des évêques d’Évreux, Saint-Nicolas d’Évreux) ou cartulaires en cours d’étude (Saint-Étienne de Caen, Saint-Évroult, cartulaire du Mont Saint-Michel dans son intégralité, l’Estrée, Saint-Martin de Sées, cartulaires des léproseries normandes). Les actes de cette table ronde seront publiés dans la revue Tabularia en 2009-2010.

Certaines pièces de cette documentation font l’objet de thèses de doctorat préparées au CRAHAM. Celle de T. Fujimoto vise à confronter le cartulaire au chartrier et au scriptorium de Saint-Étienne de Caen pour le replacer dans son contexte documentaire. Il s’agit d’étudier le chartrier de cette abbaye pour faire une édition du cartulaire et des documents inédits autour de lui, laquelle sera accompagnée d’une analyse du manuscrit, des conditions de sa rédaction et de son contenu. Il s’agira également de se demander dans quelle mesure l’évolution documentaire reflète ou non des mesures prises par l’établissement pour administrer son patrimoine et ses relations sociales avec le monde environnant. Une attention particulière sera apportée aux relations qui peuvent être établies entre la chronologie du cartulaire (3 étapes au XIIe siècle) et l’évolution documentaire. Plus généralement, cette thèse a pour ambition d’observer les pratiques diplomatiques d’une abbaye représentative d’un ordre monastique, d’une principauté, d’une période. Dans un même ordre d’idées, les recherches de C. Coutant conduiront à l’édition du cartulaire du Mont Saint-Michel (XIIe-XIVe siècles) et à son étude diplomatique. Il s’agira d’abord d’éditer des additions multiples et variées qui se sont accumulées sur les pages restantes et sur des feuillets de parchemin ajoutés au manuscrit initial afin de proposer un matériau documentaire d’une ampleur et d’une importance d’autant plus considérables que le bombardement des Archives départementales de la Manche (1944) a provoqué la disparition quasi totale des documents liés aux établissements religieux du département, et notamment le fonds du Mont Saint-Michel. Par ailleurs, ce travail aura pour but d’examiner la composition du manuscrit d’un point de vue codicologique, en comparant les actes, notices et autres listes, selon la place qu’ils occupent sur les derniers feuillets du cartulaire, afin de comprendre la logique - s’il en a été une - qui a présidé à ces additions. Seront ensuite entreprises l’édition scientifique de la partie initiale du cartulaire et l’étude diplomatique des actes qui y sont transcrits ainsi qu’une réflexion sur la réalisation et l’organisation de cet ouvrage, particulièrement quant à l’identité de son commanditaire.

2009-2011 verra également la poursuite de la réalisation de l’outil de données SCRIPTA qui devrait comporter, à terme, plus de 5000 chartes normandes. Il s’agira notamment de continuer l’incrémentation de la base et de renseigner les différents champs, de rendre accessible sur Internet une première série de documents finalisés ; d’étendre les applications de SCRIPTA en vue de faciliter son interconnexion avec d’autres bases existantes ou en construction ; de développer de nouvelles fonctionnalités, en particulier de faciliter l’exportation en xml des données en vue de promouvoir de nouvelles applications (édition collaborative, publication).

Un effort particulier sera engagé pour développer une recherche sur les modes de validation et notamment les sceaux. Les sceaux de la Normandie, conservés dans divers dépôts d’archives, ont fait l’objet d’inventaires anciens et surtout d’un vidéodisque interactif, réalisé 1992 par le Service des sceaux des Archives nationales, qui rassemble la totalité des moulages conservés aux Archives nationales et au Cabinet des médailles. Longtemps inutilisables, les images du vidéodisque ont pu être converties en un format numérique en mai 2008. Grâce à la collaboration du Service des Sceaux et de l’université de Rouen, les 6500 photographies des moulages des collections Normandie et Picardie ont pu être entièrement récupérées par le service informatique (CRISI) de l’Université de Caen. Ces deux collections sont les seules à l’échelle nationale à disposer d’un tel outil. Parallèlement à cette réalisation, les matrices normandes conservées dans des collections particulières et publiques (Archives nationales, Musée de Normandie à Caen) ont fait l’objet d’inventaires. Près de 170 matrices médiévales composent ce corpus, ce qui en fait actuellement le plus important corpus régional français. Ce travail va se poursuivre dans les deux années à venir avec l’étude des matrices normandes des collections des musées de Douai, de Lille et de Nantes.

1.3. Héritages et transferts culturels dans les mondes antiques et médiévaux (thématique nouvelle)

1.3.1 Étude des stratégies d’appropriation culturelle

Une enquête est en cours sur la transmission des mythes d’un univers culturel à l’autre. Le travail sur les mythes grecs s’enrichit de la comparaison avec les textes mythologiques du Proche-Orient (sumériens et akkadiens) — une confrontation précise des deux systèmes de pensée permettant de faire apparaître les stratégies d’appropriation mises en œuvre par les Grecs, pour adapter à leur propre vision du monde divers éléments empruntés à un univers mental très différent ; au sein du corpus des mythes grecs, l’étude porte plus spécialement sur les récits cosmogoniques et anthropogoniques, le thème des fléaux, les textes étiologiques évoquant le passage de l’ère mythique à l’ère historique, et sur la façon dont y est mise en scène la relation de l’homme avec le divin [C. Reungoat]. On s’intéresse également à la réception des mythes d’origine égyptienne dans le monde gréco-romain, à la transmission des mythes de la Grèce à Rome, puis de la Rome païenne à la Rome chrétienne, ainsi qu’à l’héritage des mythes antiques au Moyen-Âge et à la Renaissance, à la fois dans les différents genres littéraires, comme légendes ou comme symboles, et dans l’iconographie (rapports textes-images) : sont plus particulièrement étudiés le mythe du phénix et le mythe d’Europe [F. Lecocq].

À l’intérieur même du monde grec, l’enquête menée par C. Jouanno sur la survie de l’héritage classique à Byzance implique, elle aussi, une réflexion sur le passage d’un univers culturel à un autre (passage du paganisme au christianisme) et sur les délicats ajustements opérés par des auteurs chrétiens pour « recycler » un patrimoine culturel prestigieux, mais païen, en pratiquant censure ou réinterprétation, et mettre cet héritage païen au service de valeurs nouvelles.

À l’étude des mutations culturelles appartient également le travail effectué sur la réécriture grecque de l’histoire égyptienne par T. Haziza, et donc sur l’appropriation, par les Grecs, d’un savoir égyptien, sur la transcription en termes grecs de références culturelles allogènes. Quant à l’analyse des phénomènes de filiations et d’emprunts culturels entre les mondes grec et romain, elle se focalisera plus particulièrement sur les procédures linguistiques mises en œuvre par les adaptateurs romains et s’attachera à rendre compte de leur complexité et de leur nécessaire technicité : les métriques grecque et latine se prêtent ainsi à des études comparatistes révélant les particularités propres à chaque langue et aux types de textes auxquels elles s’appliquent [A. Foucher].

Enfin, l’analyse de la littérature scientifique de langue latine médiévale, considérée comme un maillon dans la chaîne des savoirs et étudiée dans ses sources et sa postérité, s’inscrit dans le même champ d’investigation diachronique. À travers les différents types de discours scientifiques étudiés (travail collectif sur les encyclopédies latines du XIIIe siècle [M.-A. Avenel, O. Desbordes, B. Gauvin, C. Jacquemard, F. Lecocq], traités médicaux et récits de voyage [B. Gauvin], traités d’astronomie et de géométrie pratique [C. Jacquemard]), on s’efforcera de contextualiser les conditions, les modalités et les outils de l’emprunt, et de définir les articulations multiples entre tradition et innovation, recours aux autorités et observation, archivage des savoirs et expérimentation.

1.3.2 Histoire de la réception et histoire des formes littéraires

L’analyse des choix effectués dans le matériau hérité, l’examen des procédés d’adaptation mis en œuvre et le repérage des écarts et des convergences sont autant d’éléments indispensables à une « histoire de la réception », qui s’intéressera à la fois à l’histoire des doctrines philosophiques, scientifiques, morales et politiques, et à celle des formes littéraires, qui lui est indissociablement liée. C’est dans cette double perspective que sont étudiées par L. Romeri les relations polémiques entre tradition platonicienne et tradition anti-platonicienne qui, par réaction, se livre volontiers à une critique de la philosophie au profit de l’histoire. On s’interrogera sur la double capacité de permanence et de porosité des formes littéraires comme facteur déterminant de la réussite d’une stratégie d’appropriation culturelle. On s’intéressera donc aux phénomènes de réécritures littéraires, à l’intérieur de tel ou tel genre spécifique : évolution du genre hymnique en Grèce, de l’époque archaïque à l’Antiquité tardive [C. Reungoat] ; transposition de l’histoire égyptienne en contes ou anecdotes [T. Haziza] ; mutations et formes de l’historiographie latine tardive et médiévale [O. Desbordes, M.A. Avenel], de la satire ménippée [A. Foucher] ; réécritures byzantines du roman grec [C. Jouanno] ; réécritures de la matière aristotélicienne, appréhendées à travers les adaptations, traductions et commentaires de l’Histoire des animaux [travail collectif sur les encyclopédies latines du XIIIe siècle].

Autant de sujets qui nous amèneront à repérer comment les détournements de formes littéraires avérées peuvent se faire les vecteurs efficaces de transferts culturels et à réfléchir sur les mutations que peut entraîner la réutilisation d’une forme ancienne, lorsqu’elle se trouve pourvue d’une finalité nouvelle et doit répondre à un nouvel horizon d’attente : on songe, par exemple, au « remploi » philosophique de l’hymne en vers par un auteur néo-platonicien, comme Synésios [C. Reungoat], à la « christianisation » de l’histoire [M-A. Avenel], à l’allégorie, utilisée comme procédé d’assimilation du roman grec païen dans un contexte chrétien [C. Jouanno] ou à l’histoire naturelle antique, pareillement recyclée dans la prédication chrétienne [travail collectif sur les encyclopédies latines du XIIIe siècle].

1.3.3 Travail critique sur la circulation des textes

Les aspects plus proprement philologiques du phénomène de transmission culturelle seront également pris en compte et on s’intéressera à l’histoire de la circulation des textes dans toutes ses dimensions. La filiation et l’emprunt culturels s’expriment prioritairement dans les textes par la pratique de la citation, qu’elle soit avouée et référencée ou simplement de l’ordre de la réminiscence, voire de l’allégation. Le repérage et l’analyse de la citation contribuent largement à documenter l’histoire de la (re)création littéraire, et l’expérimentation de nouveaux outils technologiques, particulièrement adaptés à cette orientation de nos recherches, entre précisément dans nos préoccupations [participation au programme ANR Sourcencyme].

Une corrélation étroite, mais aux méandres souvent compliqués, doit pouvoir être établie entre circulation des textes et création littéraire lorsque celle-ci profite du remploi d’un matériau ancien. On s’interrogera donc sur le rapport entre compilation et création littéraire, complexe mais crucial chez un auteur de l’Antiquité tardive comme Athénée [L. Romeri] et dans beaucoup d’œuvres médiévales, qu’il s’agisse d’ouvrages à visée scientifique ou de textes littéraires, comme les chroniques ou les romans populaires, réécrits et "augmentés" de manuscrit en manuscrit. Le Roman d’Alexandre et ses multiples avatars fournissent un bel exemple de ce phénomène de création continuée à travers les âges [C. Jouanno]. De même, la tradition manuscrite des anciens traités latins sur l’astrolabe [C. Jacquemard] est significative d’une lente maturation de savoirs nouveaux qui s’exprime d’abord par la compilation de fragments et l’archivage en collections hétérogènes avant de s’organiser en un corpus cohérent. À cette enquête philologique sur la transmission des textes ressortit également l’étude des phénomènes d’abréviation, d’amplification, de métaphrase (réécriture dans un registre littéraire simplifié), de mise en prose ou de mise en vers. L’Hortus sanitatis est ainsi une abbreviatio inavouée du Speculum naturale de Vincent de Beauvais, mais agrémentée d’une riche iconographie ; cet ouvrage atteste les multiples formes que peut revêtir la littérature savante dans sa circulation, et nous conduit à réfléchir sur les procédés de mise en forme, d’illustration, de réécriture consciemment mis en œuvre pour adapter à divers types de public une même source textuelle. La Prosopopeia aliquot animalium de Jean Ursin est une mise en vers, à multiples finalités, d’un grand nombre de connaissances médicales tirées de l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien et destinée à un public de lettrés [B. Gauvin].

Dans une même perspective, il sera intéressant de s’interroger aussi sur les liens entre tradition savante et tradition populaire — question particulièrement importante à Byzance, et dont les textes sur Alexandre offrent un exemple instructif, puisque la figure du Conquérant a rencontré un égal succès dans les milieux populaires (Roman d’Alexandre) et auprès des lettrés (voir, par exemple, l’utilisation récurrente des références à Alexandre dans la vaste littérature des panégyriques impériaux) [C. Jouanno]. Cette question est également au cœur des recherches de T. Haziza qui propose une nouvelle lecture d’Hérodote en soulignant la place essentielle des sources « populaires » de l’historien grec.

Les résultats de ces recherches seront réinvestis dans des travaux d’édition critique et de traduction qui constituent pour nous des instruments privilégiés d’analyse et de contextualisation des sources anciennes. Les orientations de ces recherches et la typologie des œuvres que nous éditons nous amèneront ainsi à nous interroger sur la signification réelle des aléas de la tradition manuscrite et à les reconsidérer sans a priori, en nous efforçant de repérer les simples défaillances des scripteurs et les accidents significatifs qui témoignent très concrètement des péripéties, voire des échecs, des stratégies d’appropriation culturelle mises en œuvre dans la transmission des textes.

Concernant la réalisation du programme ANR Sourcencyme (« Corpus et Outils de la Recherche en Sciences Humaines et Sociales », appel 2007) conduit par l’Atelier Vincent de Beauvais, sous la responsabilité d’I. Draelants, et dont nous sommes partenaires (La compilation scientifique et philosophique dans les encyclopédies latines médiévales : textes et sources. Constitution d’un corpus annoté en ligne des encyclopédies médiévales latines) ; le volet du programme confié à Caen, sous la responsabilité de C. Jacquemard, se rapporte aux textes ichtyologiques et s’inscrit dans l’échéancier suivant :

  • 1e année : structuration et rédaction des notices scientifiques de l’Hortus sanitatis (Liber de piscibus) et de Vincent de Beauvais, Speculum naturale (livre 17). ; production du balisage TEI rendant compte de la structure des textes et des phénomènes d’intertextualité. Edition critique et traduction du Liber de piscibus.
  • 2e année : saisie, structuration et analyse scientifique de Pline (livres 9 et 33), Isidore de Séville (Etymologiae 12, 6), Thomas de Cantimpré (Liber de natura rerum 6 et 7), Albert le Grand (De animalibus 24).
  • 3e année : saisie, structuration et analyse scientifique de Marcus d’Orvieto (Liber de moralitatibus). Base iconographique : vignettes ilustratives de l’Hortus sanitatis (2 jeux) et de la tradition manuscrite du Liber de natura rerum. Vocabulaire des noms de poissons sur la base des textes enregistrés.

C’est, dans ce même cadre, que s’inscrit la codirection par I. Draelants et C. Jacquemard du travail de thèse d’E. Kuhry (allocataire de recherche à Nancy 2, juillet 2008) : Le Compendium philosophiae : édition, commentaire et identification des sources. Cette recherche, qui s’inscrit dans le prolongement d’une édition partielle donnée par M. de Bouärd (Une nouvelle encyclopédie médiévale le Compendium philosophiae, de Boccard, 1936), s’attachera à l’analyse des diverses médiations d’Aristote qui ont permis la rédaction du Compendium philosophiae et visera à la production d’une édition standardisée au format XML et selon les recommandations de la Text Encoding Initiative.

1.3.4 Étude de l’imaginaire antique et médiéval

Nous souhaitons, par cette enquête sur les textes, à travers l’analyse des phénomènes d’héritages culturels, contribuer plus largement à une étude de l’imaginaire antique et médiéval — dans laquelle s’inscrit notamment le travail de T. Haziza en cours sur Hérodote et les contes égyptiens relatifs au pharaon — textes à travers lesquels s’exprime un imaginaire politique de la souveraineté. L’étude du mythe d’Alexandre, dans sa relation à l’histoire, est également riche d’enseignement sur l’évolution des représentations du pouvoir à travers les âges, la figure d’Alexandre ayant fait l’objet d’une exploitation politique intensive et continue, de l’Antiquité jusqu’à la fin de l’époque médiévale : la manière dont le héros antique est revu et corrigé au fil des siècles permet [C. Jouanno] de suivre les aléas de l’idée monarchique à travers les âges.

Par ailleurs, l’étude de traités à l’histoire naturelle ou de récits de voyage nous oblige à examiner la place de l’imaginaire comme élément constitutif du discours scientifique, qu’il permette simplement de dire un événement inconnu, préalable indispensable à une investigation plus approfondie et à la recherche de modèles explicatifs affinés, ou qu’il vienne suppléer la connaissance physique et objective, fonctionnant alors comme outil d’interprétation de textes qui ont perdu, par suite de migrations successives, leur signification originale. On songe, par exemple, aux différents « monstres marins » qui peuplent les traités d’ichtyologie médiévaux ou les récits de voyage de la Renaissance [B. Gauvin], les uns, produits inattendus de simples erreurs de traduction, les autres, constructions complexes de l’esprit rendant compte de réalités naturelles impossibles à appréhender simplement en l’état des connaissances. On s’interrogera aussi sur le rôle de l’imaginaire lorsqu’il fournit le discours savant en références emblématiques qui fondent son autorité par leur dimension quasi mythique : on pense par exemple, à l’astrolabe, instrument divin de la connaissance du monde, ou à l’astronome Ptolémée, érigé en figure royale [C. Jacquemard].

Le cycle de séminaires entamé en 2008 [dans le cadre du PPF-Antiquité] sur la littérature utopique dans le monde grec doit lui aussi apporter sa contribution à une étude de l’imaginaire : tout en s’inscrivant dans une réflexion sur l’héritage (nous avons pu constater, de séance en séance, la prégnance des représentations traditionnelles de l’Âge d’Or dans la littérature utopique, et l’existence de filiations étroites entre les divers représentants du courant utopique, à l’intérieur duquel la cité idéale de Platon fait figure de référence obligée), les conférences du 1er semestre 2008 nous ont amenés à réfléchir sur ce qu’avaient pu être les rêves sociaux des hommes de l’Antiquité et sur le lien complexe que ces rêves sociaux entretenaient avec l’histoire ; les textes utopiques oscillent en effet entre littérature d’évasion et écriture contestataire : parce qu’elle suppose une réflexion, de nature politique, sur les exigences d’une société heureuse, l’utopie est souvent porteuse d’une puissance critique, voire subversive ; de fait, les structures de la société utopique, cet « autre » monde qui est bien souvent un anti-monde, mettent en évidence les failles et les faiblesses de la société contemporaine.

2. Le fait religieux et son insertion dans l’espace

Bilan des enquêtes 2007-2008

2.1 Anthropologie culturelle et religieuse des mondes grecs (thématique nouvelle)

2.1.1. Présentation

Les recherches menées à l’intérieur de cet axe visent à approfondir l’étude des comportements humains dans des cadres sociaux et religieux déterminés.

Dans l’approche du fait religieux en Grèce ancienne, se trouve souvent posée la question de l’articulation entre le mythe et le rite. Le mythe obéit à des contraintes collectives assez strictes (jusque dans les variations auxquelles il se prête) et doit se plier aux règles de ce qui (associations, oppositions, homologies) constitue l’armature conceptuelle commune aux récits qui forment l’ensemble d’un corpus relatif à un mythe donné. L’analyse d’un mythe dans la totalité de ses versions doit permettre d’explorer cet espace mental, structuré et ordonné. Le rite ne s’oppose pas au mythe ; peut-être le mythe est-il plus explicite, en raison de sa forme verbale, que le rite qui n’est cependant pas moins symbolique ; le scénario d’une cérémonie rituelle, les épisodes qui s’enchaînent sont aussi strictement ordonnés et aussi lourds de signification que les séquences d’un récit. Dans les recherches envisagées, le postulat qui est posé est double : chaque détail de la mise en scène comporte une dimension et une visée intellectuelles ; il implique une certaine idée du divin, des conditions à remplir pour s’en approcher, des effets que les différents participants, en fonction de leur rôle et de leur statut, sont en droit d’attendre de cette entrée en commerce symbolique avec la divinité (J.-P. Vernant). Donc, « conduites imposées et définies par des règles traditionnelles » (J. Rudhardt), les rites sont aussi fondés sur un ensemble de conceptions religieuses et une représentation de la relation entre les hommes et les dieux.

Toutefois, dans la construction d’une démarche heuristique, il est apparu que l’historien de la religion grecque se devait de prendre en compte autant que les realia le fait tout aussi important et souvent négligé de la représentation du rite, qui commence parfois dans l’enceinte même du sanctuaire (récits, images), et que l’on retrouve dans différentes productions culturelles (textes « littéraires » : l’esclave Carion racontant à sa maîtresse la nuit passée au sanctuaire d’Asklépios par son maître Ploutos dans le Ploutos d’Aristophane…,cf. P. Sineux, « Une nuit à l’Asklépieion dans le Ploutos d’Aristophane : un récit dans le théâtre pour l’étude du rite de l’incubation », Mètis (Anthropologie des mondes grecs anciens), N. S. 4, 2006, p. 193-210). C’est l’étude de cette représentation qui permet de comprendre pleinement le rôle assigné au rite dans le commerce avec le divin, à travers la question des modalités que les Anciens mettaient en œuvre pour « faire voir » ou « dire » l’expérience de la rencontre avec le divin (P. Sineux, « Les récits de rêve dans les sanctuaires guérisseurs du monde grec : des textes sous contrôle », Sociétés et Représentations (Revue du CREDHESS, Université de Paris I), 2007, p. 45-65 ; Id., Amphiaraos, guerrier, devin et guérisseur, Paris, Les Belles Lettres, 2007, 288 p.).

La question de la représentation du rite et des pratiques religieuses sera posée également dans des recherches initiées sur la relation entre sources littéraires et histoire de la religion grecque. Alors que l’histoire de la religion grecque s’est largement construite sur une lecture et une interprétation des sources « littéraires », elle a souvent fait l’économie d’une véritable réflexion sur le statut de l’œuvre, en faisant le plus souvent comme si l’œuvre littéraire (avec l’inscription dans des genres divers) possédait une transparence qui en faisait comme un miroir des pratiques religieuses dans la cité.

De plus, toujours dans le cadre de cet axe, soucieux de faire dialoguer histoire et littérature, nous entendons également mener une confrontation attentive entre les réalités historiques (événements, pratiques sociales, politique) et leurs représentations littéraires. Les travaux de l’une d’entre nous sur les banquets montrent l’intérêt de ce type d’approche (L. Romeri, Philosophes entre mots et mets. Plutarque, Lucien et Athénée autour de la table de Platon, préface de J. Brunschwig, postface de L. Brisson, Grenoble, Editions Jérôme Millon, coll. Horos, 2002 (prix Zographos de l’Association des Etudes Grecques, 2004)). En effet, la tradition conviviale en Grèce ancienne relève à la fois de l’histoire de la société et de la littérature : le banquet est non seulement une institution sociale, mais aussi un genre littéraire, dans lequel les auteurs se parlent et se répondent. En prenant position les uns par rapport aux autres, les auteurs suivent des traditions existantes ou s’y opposent, comme le montrent bien les œuvres conviviales de Platon, qui dans sa conception du banquet s’oppose à la tradition homérique et « invente » la tradition du banquet philosophique, ou celles de Plutarque et de Lucien, qui s’insèrent dans la tradition platonicienne en tant que variations opposées d’un même choix de banquet philosophique, ou encore celle d’Athénée de Naucratis qui, en prenant position contre Platon, récupère quant à lui la tradition du banquet homérique. En définitive, l’étude de ce genre d’institution ou tout simplement l’examen, dans le cadre d’un banquet privé, de la manière dont l’homme consomme sa nourriture se révèlent d’un intérêt historique considérable pour la compréhension de la société grecque et de son évolution.

2.1.1. Projets de recherche et de publications

Recherches sur l’incubation dans les sanctuaires du monde grec Dans une démarche soucieuse d’analyser tout à la fois le rite dans sa dimension symbolique et de prendre en compte la question de la représentation du rite, ce qui est in fine, une manière de le comprendre dans une dimension sociale et culturelle, sera envisagée une étude, que l’on espère globale, d’un rite encore peu abordé pour lui-même : l’incubation dans les sanctuaires grecs (P. Sineux, Dormir, rêver peut-être… Recherches sur le rite de l’incubation dans les sanctuaires du monde grec [livre en préparation, parution 2011].

Plusieurs approches seront envisagées :

- à travers la question plus spécifique du rite de l’incubation, il faut notamment reposer le problème de la définition de la pureté rituelle, et des conditions à remplir pour entrer, à l’intérieur des sanctuaires guérisseurs, dans les espaces fortement chargés de sacré (abaton, adyton, koimètèrion…) : quelles sont les conceptions religieuses à l’œuvre dans ce découpage de l’espace, qu’est-ce qui se révèle des conditions jugées nécessaires à l’homme pour la rencontre avec le divin ?

  • en outre, sera traitée la question de l’image comme mode de représentation de la rencontre de l’homme et du dieu. La pratique du rite de l’incubation a généré la production de reliefs votifs mettant en « image » le moment de la rencontre, vécue dans le rêve, de la rencontre avec le dieu (P. Sineux, « Dormir, rêver, montrer : les représentations figurées du rite de l’incubation dans les sanctuaires grecs », en préparation pour la revue Kentron). L’image est analysée ici comme un mode de représentation du divin, du rite et de l’espace sacré, mais aussi comme produit d’une culture en tant qu’elle obéit à une série de contraintes liées à la fois aux codes figuratifs propres à un contexte historique donné et aux fonctions qui lui sont assignées ; c’est ainsi que sera reprise la série de reliefs provenant de l’Asklépieion « de la ville » à Athènes : aux reliefs déjà étudiés dans le cadre d’un livre publié sur la figure d’Amphiaraos, s’ajoutent diverses représentations de scènes oniriques du IVe s. av. J.-C.. Il sera possible à terme de réunir et d’intégrer à une publication de synthèse sur le rite de l’incubation la totalité des images qui en donnent une représentation. La liste qu’en fournit U. Hausmann (Kunst und Heilum, Potsdam, 1948, p. 137-8) constitue une bonne base de départ mais elle est à revoir, de même que celle que propose F. T. Van Straten dans son « Daikrates’ Dream. A votive relief from Kos and some other kat’onar dedications » (paru dans BABesch 51, 1976, p. 1-27).
  • sera rendue systématique une méthodologie de l’étude du récit de rêve tel qu’il apparaît dans les « catalogues » ou « stèles de guérison » affichés dans certains sanctuaires ; après différentes études sur les récits de rêve dans les sanctuaires d’Epidaure, de Lébèna, il s’agira d’analyser l’écriture et le fonctionnement de quelques grandes inscriptions telles que les dédicaces de l’île Tibérine à Rome (où précisément, les textes sont en grec), de Julius Apellas à Epidaure, de Diophantos de Sphettos à Athènes, de P. Aelius Theon à Pergame (étude à paraître, P. Sineux, « Pour une relecture des récits de guérison de l’Asklépieion de l’île Tibérine du de l’île Tibérine »).
  • la dimension historiographique de la question du rite de l’incubation sera également prise en compte. Parmi les obstacles à l’étude du rite de l’incubation dans les sanctuaires grecs, il faut faire la part d’une forme d’héritage laissée par l’approche positiviste de la question des guérisons dans les sanctuaires grecs, fondée elle-même sur une forme de représentation pour le moins orientée de la relation du malade, du médecin et du prêtre dans le contexte de l’écriture d’une pseudo-histoire de la pratique médicale. L’approche des textes produits au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle sur les pratiques religieuses se rapportant à l’incubation dans les sanctuaires grecs sera envisagée (P. Sineux, « Approches historiographiques de l’activité des sanctuaires guérisseurs de l’Antiquité grecque »).

À terme, cette recherche doit conduire à l’organisation d’un colloque sur le thème « Rite et guérison dans l’Antiquité » (2011). Lors de ce colloque, il s’agira - à partir d’un thème de recherche portant sur le sacré, la recherche de la guérison dans les sanctuaires, et la question de la représentation du rite - de revenir sur plusieurs problématiques en cours d’exploration dans le domaine de l’Antiquité : l’espace sacré/l’espace profane, la distinction dieux/héros et les formes de catégorisation du divin, le rêve/le récit de rêve comme objets historiques, la médecine antique et son histoire (hippocratique / « sacrée »). Seront sollicitées les interventions des spécialistes de plusieurs disciplines dans le champ de l’Antiquité gréco-romaine.

Recherches sur le « banquet » :

Pour poursuivre dans l’étude de la tradition conviviale dans le monde grec, une traduction de l’œuvre d’Athénée de Naucratis est envisagée, puisqu’il n’existe toujours pas en France une traduction complète des quinze livres des Deipnosophistes mais seulement une traduction des deux premiers, qui d’ailleurs date des années Cinquante. Et tout d’abord, c’est le livre V qui sera traduit, celui-ci se révélant particulièrement intéressant pour l’étude de l’histoire des banquets dans l’Antiquité (L. Romeri (présentation, traduction et notes), Athénée, Deipnosophistes, Livre V – Les Belles Lettres, coll. La Roue à Livres [parution prévue en 2009].

Recherches sur les représentations ; la question du pouvoir. Ce thème sera également abordée à travers plusieurs recherches sur la cité et les discours, théoriques ou historiques, sur le pouvoir dans la cité (L. Romeri, « La cité idéale de Platon : de l’imaginaire à l’irréalisable », Kentron 24 (2008) [à paraître] ; P. Sineux, « Claude Mossé, une historienne du politique dans le monde grec », pour la Revue Historique) ; des travaux de doctorat s’inscrivent dans cette dimension avec en particulier les recherches de C. Jacqmin, sur Les femmes et le pouvoir politique dans les cités grecques de l’époque archaïque (thèse dirigée par F. Ruzé, professeur émérite d’histoire grecque à l’Université de Caen et P. Sineux, date d’inscription : 10/2006). A l’opposé d’une image traditionnelle de la femme grecque comme « éternelle mineure », la thèse a pour objet l’analyse de toutes les formes de relations des femmes avec le pouvoir (confrontations, participation, légitimation) dans le cadre des cités grecques de l’époque archaïque.

2.2 Élites religieuse et modèles de sainteté au Moyen Âge

Dans le prolongement des travaux engagés sur les abbés bénédictins et les évêques de la principauté normande, V. Gazeau, J. Le Maho et G. Combalbert projettent de poursuivre les recherches engagées ou d’en lancer de nouvelles. Celles-ci s’inscrivent dans des questionnements actuels autour de l’autorité dans l’Église et les institutions ecclésiastiques, des modèles de sainteté et du mécénat ducal. Ces recherches s’insèrent dans des travaux français et internationaux et ne peuvent s’effectuer que dans le cadre de collaborations. Ils passent aussi par la nécessaire réalisation de nouveaux instruments de travail (corpus, traductions).

2.2.1 L’autorité dans l’Église et les institutions ecclésiastiques

Le programme « Personnes d’autorité dans l’Église » : dans le cadre d’une participation au programme lancé par le CERCOR sur les personnes d’autorité dans l’Église (toutes périodes confondues), V. Gazeau qui fait partie du comité scientifique du colloque international qui se tiendra à Strasbourg en 2009 sur cette thématique, envisage une communication sur l’autorité des abbés du Bec. En collaboration avec le PPF OUEN elle projette un colloque international à Cerisy-la-Salle (Cycle Normandie médiévale) pour septembre 2010 sur le thème des personnes d’autorités dans l’Église médiévale de l’Europe du Nord-Ouest. Il sera l’occasion de dresser un bilan des recherches menées dans les îles Britanniques, en Allemagne et en Scandinavie notamment, sur l’action des évêques, des abbés et de grands réformateurs au sein de l’institution ecclésiastique. Ce projet n’en est qu’à ses débuts. Des contacts ont été pris pour mettre en œuvre une collaboration avec des chercheurs anglais et allemands et constituer un comité scientifique.

Évêques et paroisses : G. Combalbert terminera à l’automne 2009 la rédaction de sa thèse de doctorat consacrée à la paroisse en Normandie du XIe au XIIIe siècle. Le plan choisi accorde une large part à l’administration épiscopale des paroisses et aux stratégies mises en œuvre par les évêques pour étendre et maintenir leurs droits sur les églises paroissiales, et pour intégrer le clergé local à la hiérarchie diocésaine, en particulier en favorisant l’émergence d’élites religieuses à l’échelle locale – à commencer par les doyens ruraux – capables, sous le contrôle étroit de l’évêque, de surveiller les prêtres de paroisse et d’assurer la circulation de l’information entre le chef du diocèse et les desservants paroissiaux. L’implication des chanoines des cathédrales dans l’administration épiscopale des paroisses sera également examinée. Par ailleurs, le plan choisi fait également toute sa place à l’analyse de l’écrit imaginé, mis en œuvre et utilisé par les différents acteurs de la vie et de l’administration paroissiale, des chartes dont le formulaire est de plus en plus codifié, voire stéréotypé, au fil du temps, aux documents de gestion diocésains (pouillés, registres de visites pastorales, …) caractéristiques, entre autres, des épiscopats de Jean d’Essey à Coutances et d’Eudes Rigaud à Rouen, et révélateurs des techniques nouvelles mises en œuvre par les évêques pour administrer au mieux leur diocèse.

Constitution du corpus des abbayes bénédictines en Normandie : le Projet du CERCOR/LEM-UMR 8584 (resp. N. Deflou-Leca, MCF Université de Grenoble-Pierre Mendès-France) : V. Gazeau prend en charge, pour la Normandie, le projet de refonte du Cottineau sous le nom de Projet Monastères. Le Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés de dom Laurent-Henri Cottineau, publié à Mâcon en deux volumes en 1939, récemment réimprimé par Brepols (Turnhout, 1996) constitue une somme, tout en s’inscrivant dans la continuité des travaux des Mauristes depuis le XVIIe siècle (Annales ordinis sancti Benedicti, Acta sanctorum, Gallia christiana, Monasticon gallicanum…), s’en distingue par le souci de concision. Il relève de ces répertoires, atlas et guides des sources d’archives qui fleurirent surtout à partir de la fin du XIXe siècle et qui constituent encore aujourd’hui les outils de travail indispensables au chercheur qui entreprend une étude sur un établissement monastique. Le précurseur de ce type de travaux fut dom Beaunier qui publia en 1726 les deux volumes de son Recueil historique, chronologique et topographique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France. Ce modèle, repris et amplifié à l’initiative de dom Jean-Martial Besse, inaugura la collection Archives de la France monastique qui publia, entre 1905 et 1941, douze volumes sous le titre Abbayes et prieurés de l’ancienne France, recueil historique des archevêchés, abbayes et prieurés de France. Cinq autres volumes, édités par dom Jean Becquet entre 1970 et 1989, en lien avec la Revue Mabillon vinrent compléter le corpus sans pour autant le clore, puisque six diocèses restèrent hors du champ de l’étude. Malgré une inégale qualité des volumes, ces recueils offrent une présentation rapide des diverses maisons canoniales ou monastiques, masculines et féminines, du chef d’ordre à la simple dépendance accompagnée, pour les derniers édités, d’une notice documentaire et bibliographique. C’est parallèlement à l’entreprise de dom Besse, que dom Cottineau mena son répertoire. Le projet offre des points communs et des différences notables qui en font deux outils de travail complémentaires. Parmi les différences, il faut souligner l’ampleur de l’espace envisagé, l’Europe occidentale et non plus seulement la France, mais aussi le recentrage du propos autour des réguliers qui écarte les établissements canoniaux, choix sans doute dicté par le fait que dom Cottineau a travaillé seul. Le canevas des notices offre en revanche des similitudes : après le nom vernaculaire du monastère figurent son nom latin, son statut et son évolution (autonomie, rattachement, indépendance…), une courte mention du contexte et des acteurs de sa fondation, sa localisation et s’achève par une brève rubrique documentaire et bibliographique.

À consulter aujourd’hui « le Cottineau », on ne peut que constater que cet outil a vieilli, dans la forme et surtout sur le fond. Les mentions documentaires et surtout bibliographiques sont largement dépassées. Par ailleurs, on a souvent souligné les erreurs qui émaillaient l’ouvrage. Mais surtout, depuis une vingtaine d’années, les champs d’étude et les perspectives ont changé. L’intérêt pour les problématiques religieuses sous l’angle de l’histoire sociale ou culturelle a dynamisé les recherches et renouvelé en profondeur les données. Les approches spatiale, monumentale et archéologique ont largement enrichi nos connaissances des établissements réguliers en ouvrant des domaines jusqu’à lors méconnus comme la vie quotidienne, la mort, l’économie monastique ou l’espace sacré pour de ne citer que quelques exemples.

Les travaux menés par plusieurs équipes peuvent d’ores et déjà être évoqués à titre comparatif. Plusieurs entreprises menées à l’étranger doivent être rappelées. Il s’agit de répertoires nationaux, dont aucun n’a encore choisi de paraître sous forme électronique. Les 26 volumes d’Helvetia sacra, publiés depuis 1972, sont souvent cités en exemple pour la précision de leurs notices portant sur séculiers et réguliers et donnant, outre les sources et la bibliographie, d’importants éléments de prosopographie. La subdivision choisie par ordre ou catégorie religieuse permet de cibler la consultation thématique tout en conservant la cohérence géographique contemporaine. On retrouve cette perspective prosopographique dans les 24 volumes du Monasticon belge publié depuis 1890. Dans chaque volume consacré à une province administrative, les établissements sont présentés selon l’appartenance à leur ordre. L’Allemagne n’est pas en reste avec deux publications complémentaires depuis les années vingt : la Germania benedictina propose, par région, de petites monographies assorties de cartes ; essentiellement consacrée aux évêchés, elle fait aussi la part belle aux données prosopographiques. Les réalisations italiennes et anglaises sont beaucoup plus embryonnaires avec deux volumes parus à ce jour pour le Monasticon Italiae (Rome, Pouilles et Basilicate) et un répertoire des établissements religieux des îles Britanniques qui reprend en partie le Monasticon anglicanum du XVIIe siècle réédité en 1830.

Le projet donnera lieu à une base de données sous format électronique des établissements monastiques qui reprendra les canevas du Beaunier-Besse et du Cottineau, en les enrichissant de champs qui n’étaient pas inclus initialement et qui permettront de faire état des avancées de la recherche dans ce domaine.

V. Gazeau entreprend la traduction commentée de l’Itinerarium Fiscamnense de Baudri de Bourgueil (éd. A. Du Monstier dans Neustria Pia, Rouen, 1663) : il s’agit d’une lettre écrite aux moines de Fécamp qui comprend un récit de ses voyages en Angleterre et en Normandie, ainsi que des portraits des abbés de Fécamp, Guillaume de Rots (1078-1107) et Roger de Bayeux (1107-1139). Né en 1045 à Meung-sur-Loire, Baudri devient moine à Saint-Pierre de Bourgueil et en devient l’abbé en 1080. Il obtient l’archevêché de Dol en 1107. Mais il doit quitter la Bretagne, contesté par ses ouailles. Il rend de fréquentes visites à des monastères normands (Le Mont Saint-Michel, Le Bec, Fécamp et Saint-Wandrille) et meurt à Préaux (dép. Eure) en 1130. Cette traduction commentée s’inscrit dans la suite des travaux prosopographiques des abbés bénédictins normands, mais aussi dans l’entreprise d’édition et de traduction des sources documentaires des mondes normands médiévaux (SCRIPTA, Vie de Guillaume de Volpiano).

L’histoire monastique et les actes des abbés sont également au cœur du Chronicon Valassense, chronique de l’abbaye cistercienne du Valasse, au diocèse de Rouen. Rédigée au XIIe siècle, elle constitue une des très rares chroniques cisterciennes actuellement conservées. J. Le Maho en prépare une traduction française en vue de sa publication en 2009/2010 dans un ouvrage collectif ; parmi les co-auteurs, A. Grélois, maître de conférences à l’Université de Rouen, spécialiste du monachisme cistercien.

2.2.2 Travaux sur les textes hagiographiques : élaboration des modèles de sainteté

En collaboration avec P. Pradié, OSB (abbaye de Saint-Wandrille), J. Le Maho entend poursuivre l’étude des Vies des saints Aycadre et Hugues de Jumièges (Xe siècle), notamment autour de deux points : les sources de l’auteur (identifié à Annon, abbé de Jumièges et de Micy) et les références (très nombreuses dans ces deux textes) à la règle bénédictine, à la liturgie et à la culture monastiques.

2.2.3 Mécenat ducal et élites abbatiales

Les abbés normands du XIe siècle ont laissé une importante œuvre architecturale. À Jumièges (Seine-Maritime), J. Le Maho participe depuis de nombreuses années à un programme de recherches d’archéologie monumentale, au sein d’une équipe réunissant une douzaine de spécialistes français et étrangers sous la direction de J. Morganstern, de l’Université de Columbus, Ohio (USA). Un ouvrage collectif est actuellement en préparation sur l’église Notre-Dame, construite entre 1040 et 1067. La contribution de J. Le Maho porte plus particulièrement sur l’étude des éléments sculptés (en collaboration avec É. Vergnolle, professeur honoraire à l’Université de Paris-IV) et sur un exceptionnel ensemble de débris de vitraux historiés du XIe siècle (près de 475 fragments) provenant d’une fouille du XIXe siècle dans le chœur de Notre-Dame. Totalement inédit, cet ensemble constitue un témoignage unique sur l’art du vitrail en France au XIe siècle.

Parallèlement, les recherches philologiques de J. Le Maho l’ont amené à découvrir dans La Vie de Guillaume Longue-Épée d’Annon, abbé de Jumièges († 970), une description de l’église Saint-Pierre de Jumièges et des décors peints qui furent réalisés sur les murs et le plafond de cet édifice lors de la restauration des années 937-940 ; selon l’auteur, Guillaume avait veillé personnellement à l’exécution de ces travaux et il avait tenu à avoir ce qui se faisait de mieux en son temps. Le texte est à mettre en relation avec de remarquables peintures figuratives de style antiquisant récemment mises au jour à Saint-Pierre. Cette double découverte textuelle et archéologique lève pour la première fois un coin du voile sur le mécénat des premiers ducs et sur les aspects artistiques de la restauration monastique du Xe siècle en Normandie. Elle met notamment en lumière le rôle des artistes venus de l’extérieur de la Normandie (probablement, en l’occurrence, d’Aquitaine) et un mécénat ducal particulièrement avisé et exigeant, dans la droite ligne des pratiques des souverains francs de l’époque carolingienne. Une publication collective est en projet, avec les signatures de J. Le Maho, J. Morganstern, V. Juhel (doctorant) et V. Legoux (restauratrice, spécialiste des enduits et des peintures murales).

2.3 Gestion des espaces funéraires et modes d’inhumation

Les orientations scientifiques de ce thème sont étroitement liées aux travaux du service de paléoanthropologie et aux recherches en archéologie funéraire développées par les membres de l’unité, dans le cadre de collaborations contractuelles avec les partenaires de l’archéologie régionale (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives, Service Régional d’Archéologie, Service Départemental d’Archéologie du Calvados, associations…) ou d’actions de coopération dans des programmes de recherche internationaux. Les objectifs proposés pour l’avenir se situent à deux niveaux d’échéances : projets à moyen terme, généralement de publication, envisagés pour 2009-2010, marquant l’aboutissement de travaux relevant en partie du quadriennal précédent, et projets à long terme développés sur quatre, voire huit années, faisant appel à des collaborations multiples, au sein de l’équipe comme à l’extérieur, au niveau régional, national et international.

La publication de l’étude pluridisciplinaire de la vaste nécropole Michelet à Lisieux (D. Paillard et A. Alduc-Le Bagousse), avec une parution espérée en 2010, sera l’occasion de faire progresser les recherches sur les identités religieuses et sociales durant le Bas-Empire et le haut Moyen Âge, grâce à l’analyse comparée, transversale ou longitudinale, des pratiques funéraires, et de mesurer, à l’échelle d’une cité et de son territoire, l’influence réelle de la christianisation dans les diverses mutations constatées pour ces périodes. Dans le même esprit, le travail de doctorat récemment engagé par V. Hincker (« Les pratiques funéraires dans le nord-ouest de l’Armorique, contribution à l’histoire de l’entre Seine et Loire (Ve-VIIIe siècles) ») permettra de renforcer la recherche fondamentale dans ce domaine et de renouveler les thématiques sur l’histoire politique et l’évolution des populations au nord de la Loire. En effet, si les frontières de l’Armorique ont fluctué au cours du Ve siècle au gré des opérations militaires conduites par les derniers représentants du pouvoir impérial ou les monarques d’origine barbare qui s’installent alors dans les Gaules, les territoires qui bordent la Manche au sud de la Seine, paraissent avoir échappé à toute prise de contrôle jusqu’à leur intégration au Regnum francorum au début du VIe siècle. Ce secteur géographique apparait donc comme un terrain d’expérience privilégié pour tenter de comprendre, à travers l’observation des rythmes et des modalités de diffusion des pratiques funéraires franques, les conséquences culturelles de la rencontre entre le nouveau pouvoir mérovingien et les élites locales, au premier rang desquels sont les évêques. La démarche envisagée s’appuie sur une analyse sérielle et multifactorielle des champs sépulcraux pour lesquels existe une documentation abondante et exploitable - notamment la Normandie, avec les recherches précédemment effectuées par C. Pilet à l’origine de la fouille et maître d’œuvre de l’étude de plusieurs grandes nécropoles rurales – visant à déterminer les éléments répétitifs ou déviants et les confronter avec les pratiques observées dans d’autres régions afin de mieux cerner le processus et les étapes de l’intégration du nord-ouest de l’Armorique dans le royaume mérovingien. C’est dans cette même perspective que s’inscrit le travail collectif réunissant archéologues, géographes et anthropologues de l’INRAP, auquel participe M.C. Truc, visant l’analyse synthétique des nécropoles altomédiévales fouillées en Champagne-Ardenne (critères d’implantation, relations avec le parcellaire et l’habitat, topochronologie, pratiques et architectures funéraires, paléodémographie, etc), tout comme l’enquête au long terme menée en Haute-Normandie par J. Le Maho sur la réutilisation funéraire et la transformation des bâtiments antiques en églises et chapelles à l’époque mérovingienne tardive. Ces préoccupations rejoignent étroitement dans leur approche celles de M. Kazanski, C. Pilet et de P. Périn portant sur l’archéologie des peuples barbares de l’époque des Grandes migrations et l’impact de ces phénomènes sur les populations de la Gaule et la construction du monde mérovingien, plus spécifiquement développées dans l’axe « Conquête, acculturation et identités ».

Pour les périodes médiévales, l’objectif prioritaire des prochaines années reste la continuation des grands chantiers anthropologiques en cours de fouilles programmées, en privilégiant ceux qui répondent plus particulièrement aux thématiques de recherche développées dans le projet collectif Inhumations en contexte religieux, résultant d’investigations pluridisciplinaires conduites à la fois sur le terrain et en laboratoire. À moyen terme, c’est l’étude exhaustive du site de la chapelle Saint-Thomas à Aizier (Eure) qui sera privilégiée. Ce petit établissement médiéval (XIVe-XVIe siècles), qui fut propriété de l’abbaye de Fécamp, réunit a priori toutes les caractéristiques d’une léproserie rurale. L’enquête microtopographique et floristique (M.C. Truc) et l’analyse documentaire des sources textuelles (F. Yvernault, INRAP) ont permis de définir le phasage des différents éléments constitutifs du paysage et de l’organisation spatiale de la léproserie (enclos, mare, chemin et axes de circulation) et de son habitat (bâtiments de vie, collectifs puis individuels). La fouille en cours du cimetière et de la chapelle a mis en évidence des modes d’inhumations peu courants et une gestion rationnelle des espaces sépulcraux, tandis que les résultats préliminaires de l’étude anthropo-biologique des défunts (A. Alduc-Le Bagousse, C. Niel) ont confirmé la spécialisation de l’aire funéraire en rapport direct avec la vocation hospitalière de l’établissement. Ces analyses se poursuivront en collaboration étroite avec le Centre d’Études Paléopathologiques du Nord dans l’optique d’une compilation de l’ensemble des données à une échéance de trois ans.

Si la démarche anthropologique est fondamentale pour la compréhension de ce type de site et l’observation paléo-clinique de la maladie, les études historiques à partir des sources textuelles sont indissociables des enquêtes sur le terrain. Les recherches développées par D. Jeanne dans le cadre de son doctorat (soutenance prévue en 2009) apportent des informations incontournables sur le statut, le fonctionnement ou la répartition spatiale des léproseries dans le maillage paroissial, tout comme sur la diffusion et l’extinction de l’infection au Moyen Âge. La constitution d’un atlas-répertoire de ces fraternités charitables en Normandie centrale et occidentale (diocèses d’Avranches, Bayeux, Coutances, Lisieux et Sées), la mise en chantier d’une édition critique des cartulaires de léproserie dans l’ensemble la province ecclésiastique de Rouen (objet d’une présentation à la table ronde Les cartulaires normands : bilan et perspectives de recherches organisée par le CRAHAM en 2009) ainsi que l’inventaire en cours des sources référant à l’ensemble des établissements hospitaliers médiévaux en Normandie (hôtels-Dieu, aveugleries…) seront également des atouts précieux pour la reconnaissance de pathologies moins évidentes, comme l’ergot de seigle dont un cas patent a été identifié dans les comptes de Saint-Lazare de Falaise en 1487. La programmation d’une nouvelle table ronde thématique du CRAHAM abordant ces problématiques multiples (A. Alduc-Le Bagousse, D. Jeanne et C. Niel, dir.) est envisagée au terme de ce quadriennal.

Même si les périodes chronologiques et les supports documentaires sont a priori très différents, des convergences entre ces recherches et les orientations du thème « Anthropologie culturelle et religieuse des mondes grecs » transparaissent, particulièrement dans les approches sur le sacré, la guérison et la pratique médicale, et des actions communes encore à définir (séminaires, tables rondes…) pourront être proposées. Les travaux entrepris autour et dans l’église Saint-Pierre de Thaon, témoin de la mise en place des premiers réseaux paroissiaux en milieu rural, se poursuivront dans le cadre d’une quatrième autorisation de fouilles pluriannuelle (2010-2012), sous la direction de F. Delahaye et C. Niel. Cette prolongation, visant à l’exploration intégrale de cet édifice préroman, est jugée indispensable pour mieux appréhender la complexité du site, tant dans l’évolution du bâti que dans la chronologie d’installation des zones d’inhumation associées. Dans la mesure du possible, les analyses anthropobiologiques des sépultures seront conduites au fur et à mesure des campagnes successives et une étude xylologique des cercueils (essences utilisées, formes, techniques d’assemblage…) sera proposée dans le cadre d’un mémoire de master 1 afin de préciser les différentes phases d’inhumation.

Deux nouveaux chantiers, sous la direction de membres de l’unité et faisant appel aux compétences archéo-thanatologiques de C. Niel, sont programmés à plus long terme, à l’horizon 2010-2011, dans le cadre de campagnes trisannuelles. La fouille de l’église Saint-Ursin et du cimetière du village médiéval de Courtisigny à Courseulles (Calvados), dont quelques sépultures ont été repérées par sondages en 2004 et 2006 par C. Hanusse, responsable de l’équipe « Construction de l’espace par les groupes humains », permettra de prolonger la réflexion engagée sur la question des maillages paroissiaux et l’encadrement religieux des hommes. Celle des espaces funéraires de l’abbaye Notre-Dame-du-Vœu à Cherbourg-Octeville (Manche), pour lesquels les premières approches archéologiques effectuées par É. Broine en 2005 indiquent une conservation in situ des inhumations de la fin du Moyen Age, s’inscrit dans un axe de recherche sur les établissements monastiques normands soutenu par le Service Régional d’Archéologie de Basse-Normandie.

Parallèlement, des projets plus techniques, liés au fonctionnement spécifique du service de paléoanthropologie et aux impératifs de communication des résultats de la recherche, seront effectivement mis en place ou développés.

Le modèle de représentation cartographique, initié par C. Niel dans son travail de doctorat sur les cimetières du groupe épiscopal de Rouen, permet de traiter simultanément les données archéologiques et thanatologiques relevées sur le terrain comme les données morphométriques et pathologiques résultant du traitement en laboratoire. Cet outil d’analyse, essentiel à la compréhension des modalités de recrutement et d’organisation des espaces funéraires, appliqué systématiquement aux séries en cours d’étude, constitue désormais une importance base de données, susceptible d’être mise à disposition de la communauté scientifique. Un groupe de travail SIG, réunissant les diverses compétences de l’équipe (histoire, archéologie, paléoanthropologie, archéométrie..) a récemment été mis en place au sein du CRAHAM dans le but d’élaborer un nouveau système d’information cartographique adaptable aux préoccupations scientifiques des différents utilisateurs.

Dans le même ordre d’idée, la constitution et la valorisation d’une ostéothèque référençant objectivement l’ensemble des collections gérées par le CRAHAM (représentant plus de 10 000 individus) est indispensable afin de pouvoir répondre aux demandes documentaires de plus en plus nombreuses des chercheurs et des étudiants, français ou étrangers, y compris ceux appartenant à d’autres disciplines. À cet effet, une réflexion en concertation avec plusieurs membres de l’unité sera conduite afin de mettre en œuvre un cahier des charges définissant les conditions et les échéances pour la mise en ligne sur Internet de tout ou partie des bases de données ostéologiques existantes (sélections des séries, des variables pertinentes, conditions d’accès, formats de transfert…).

Enfin, une méthode d’estimation de l’âge par l’observation microscopique et le comptage des anneaux du cément dentaire, a été récemment expérimentée, en collaboration avec les chercheurs du Centre d’Études Paléopathologiques du Nord, sur des séries archéologiques restreintes ou pour des objectifs immédiats de communication. Le CRAHAM disposant désormais au laboratoire d’archéométrie de l’ensemble de l’équipement nécessaire, cette technique novatrice, longue à mettre en œuvre par les diverses manipulations qu’elle implique mais très efficace dans ses résultats, sera appliquée systématiquement aux individus adultes des sites en cours d’étude et, à terme, à ceux des grands ensembles funéraires précédemment étudiés par les méthodes traditionnelles, afin d’obtenir une meilleure perception des structures démographiques de ces populations et établir un corpus de référence régional.

La taille des séries traitées, leur contexte particulier et l’originalité comme la complexité des cas observés impliquent des contacts multipliés avec les chercheurs d’autres unités françaises ou étrangères travaillant sur des programmes spécifiques ou possédant des moyens techniques dont l’équipe ne dispose pas (14C, recherche ADN, microradiographie, analyses isotopiques…). La collaboration avec l’université de Colombus (USA) dans le programme international Global History of Health in Europe sera renforcée ainsi que l’association scientifique existant de longue date avec le Centre d’Études Paléopathologiques du Nord et le laboratoire d’anthropologie du CEPAM-UMR 6130. De même, les échanges avec le NERC Isotope Geosciences Laboratory de Nottingham (UK) à l’occasion de la mise en œuvre du projet Strontium and Oxygen Isotopes in Early Medieval Populations around the North Sea Littoral sont susceptibles d’être développés pour d’autres problématiques.