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Réunion du vendredi 1er décembre 2006

Présents : A. Alduc-Le Bagousse, V. Brunet, G. Carré, F. Coupard, M. Coussirat, J.-P. Duchemin, V. Gallien, A. Gasson, Y. Hamonou, C. Hanusse, V. Hincker, J.-Y. Langlois, C. Lepeltier, É. Louis, G. Marie, C. Niel, M. Onfray, F. Pagny, C. Pilet, J. Pilet-Lemière, A. Poirier, É. Rivoire, Y. Rose, P. Roussel, G. Salaün.

Excusés : P. Bauduin, É. Broine, F. Carré, R. Colleter, F. Delacampagne, G.-R. Delahaye, J. Desloges, B. Fajal, V. Gazeau, D. Jeanne, J. Le Maho, C. Maneuvrier, P. Périn, M. Sansilbano-Collilieux, C. Treffort.

Deux interventions étaient à l’ordre du jour de cette vingt-deuxième séance.

Gildas SALAÜN (responsable du médaillier, Musée départemental Dobrée, Loire-Atlantique) : Les jetons : instruments comptables au service des institutions religieuses.

Au Moyen Âge, les jetons, petites pièces plates et rondes, étaient les instruments de la comptabilité. Ils pouvaient servir à la répartition de revenus ou de petite monnaie privée, mais leur utilisation principale était vraiment « l’outil du comptable », pour ne pas dire son arme ! Se tenant devant sa table pourvue d’un carroyage dessiné sur une toile de bure, le comptable disposait ses jetons comme sur un boulier. On ne pouvait pas utiliser n’importe quel objet pour compter, seuls les jetons étaient tolérés, que ce soit pour la comptabilité privée ou publique. Celle-ci devant être entendue de tous, le comptable devait donc faire « sonner » ses jetons et dire les comptes à haute voix. Les petites institutions utilisaient des jetons « standard », les grandes étaient dotées de jetons spécifiques.

Les institutions religieuses n’échappaient pas à la règle. Ainsi, certains grands prélats, comme François de Laval, évêque de Dol, utilisaient des jetons frappés à leurs armes pour leur comptabilité privée. Les chapitres cathédraux possédaient aussi des jetons particuliers. Ceux-ci sont difficiles à identifier car ils ne portent aucune caractéristique réellement discriminante : une légende souvent extraite de textes liturgiques comme AVE MARIA GRACIA PLENA et déclinée à de multiples exemplaires, une iconographie religieuse… À peine peut-on parfois dire qu’ils proviennent d’une province plutôt que d’une autre (ainsi des mouchetures d’hermine figurent sur les jetons supposés bretons). S’il n’est pas souvent possible d’en déterminer le lieu d’utilisation, il est parfois permis de connaître l’usage précis de certain d’entre eux. Ainsi, nous avons récemment retrouvé un jeton en alliage de plomb et d’étain dont la légende est extraite de la messe des défunts. Il servait très probablement à la répartition équitable des revenus, tels ceux des chanoines qui étaient rémunérés à proportion de leur assiduité aux offices. Ces types de jetons étaient perçus lors des cérémonies payantes, notamment des messes d’obit (ce qui donna lieu à des abus d’après les vers laissés par un chanoine rouennais).

Enfin, une autre catégorie de jetons servait à la distribution de l’aumône (dans ce cas, ils sont appelés méreaux). Il s’agit souvent de piécettes de plomb coulées. Généralement anépigraphes, les méreaux n’offrent qu’une iconographie fruste. Ils étaient souvent émis pour une occasion très ponctuelle (fêtes religieuses ou cérémonies particulières). Cependant quelques grandes abbayes, dont celle de Saint-Wandrille, en éditaient toute l’année à l’usage des pèlerins. Ces méreaux étaient échangeables dans les greniers de l’abbaye contre de la nourriture.

Étienne LOUIS (conservateur du patrimoine, Communauté d’Agglomération du Douaisis) : Archéologie d’une grande collégiale urbaine du Nord de la France : Saint-Amé de Douai, Xe -XVIIIe siècles.

Née à la fin de l’époque carolingienne, Douai est au Moyen Âge l’une des principales villes de Flandre. Aujourd’hui située quelque peu à l’écart du cœur le plus actif de l’agglomération, la place Saint-Amé en est le noyau originel. Le lieu tire son nom de la présence en cet endroit, du Xe siècle à 1798, de la collégiale Saint-Amé, premier lieu de culte de la ville. L’attention s’est portée sur ce site dès 1984 lorsque des tranchées de canalisation révélèrent les fondations de l’église et de nombreuses tombes affleurant sous le pavé. De juin 2004 à novembre 2005, une fouille préventive au projet de reconstruction de la place est confiée au service d’archéologie de la Communauté d’Agglomération du Douaisis. 2500 m2, représentant la totalité de la surface de l’ancienne collégiale dans son état du XVIIIe siècle et une partie des zones périphériques ont été explorés jusqu’au substrat géologique. Cette fouille présentait un aspect très original. En effet, non seulement les blocs de fondation en grès de la dernière église avaient été récupérés en 1847 pour des travaux de voierie, mais celles des édifices antérieurs avaient aussi été systématiquement démontées à chaque phase de reconstruction. Malgré ces remaniements, les espaces interstitiels étaient en bon état de conservation et les vestiges en négatif des églises successives ont été reconnus. 1066 sépultures ont été mises au jour et font actuellement l’objet d’une étude anthropologique.

La première collégiale (vers 950 – vers 998)

La première église est érigée sur le site vers 950 par Arnoul Ier, comte de Flandre, à l’emplacement d’un quartier d’habitation antérieur, dont les habitants étaient probablement inhumés à l’extérieur du castrum. Ses fondations sont constituées de gros blocs de grès bruts, liés à l’argile et installés sur un radier de cailloutis de craie. Le vaisseau principal, long d’une trentaine de mètres, est constitué d’une nef à piliers et de deux collatéraux. Il ouvre sur un transept peu saillant terminé par une profonde abside et deux absidioles latérales. La fouille a permis de retrouver sous le chevet une crypte de dimension modeste (à peine 3,5 m de côté), qui accueillait les reliques de saint Amé. On y accède par un étroit escalier. Quelques temps après la construction, une seconde crypte extérieure est adossée à l’abside, peut-être pour recevoir les reliques de saint Maurand, ces deux saints faisant l’objet d’une révérence importante à Douai.

Une première série de tombes anthropomorphes, avec logette céphalique, est associée à cet édifice, le long des murs extérieurs et sous le parvis. Certaines sont creusées en pleine terre et couvertes d’une planche de bois, d’autres sont maçonnées et enduites de mortier de brique rouge. Cette première église ne perdurera qu’à peine un demi siècle : son sol en terre battue porte les traces très nettes d’un incendie qui a dû gravement endommager l’édifice. Les fouilles ont également identifié à proximité du chœur l’un des fours à chaux utilisés lors de la construction.

L’église romane et ses cryptes (XIe siècle – vers 1190)

Peu après l’incendie, un nouvel édifice est reconstruit. La nef primitive est conservée en totalité et allongée vers l’ouest. La superficie du chœur est plus que quintuplée et accueille désormais deux grandes chapelles latérales et de vastes cryptes aux aménagements sophistiqués. La récupération intensive des matériaux dès la reconstruction gothique et lors de la démolition finale en a fait disparaître presque intégralement les fondations, qui subsistent seulement sous forme de « négatifs ». Sous le maître autel surélevé, la première crypte, reconstruite et agrandie vers l’est, mène à la « confession », petite cellule quadrangulaire éclairée par deux soupiraux, qui accueillait les reliques de saint Amé et saint Maurand. Les clercs pouvaient y descendre par un petit escalier latéral. Les fidèles et les pèlerins, quant à eux, empruntaient deux couloirs ouvrant de part et d’autre du chœur polygonal et se rejoignant dans une rotonde extérieure, soutenue par deux énormes piliers, d’où ils pouvaient accéder au mur oriental de la « confession ». La construction initiale pourrait dater de 1024. Ces cryptes furent réaménagées à plusieurs reprises aux XIe et XIIe siècles ; celle de l’extérieur étant alors dotée de deux chapelles latérales.

L’extrémité d’une crosse ecclésiastique en argent terminée par une petite tête animale, datée du XIIe siècle, et environ deux cents minuscules fragments provenant d’un gobelet en verre bleu au décor émaillé blanc (fin Xe- début XIe siècle), ont été trouvés dans la crypte. Cet objet exceptionnel, d’une douzaine de centimètres de hauteur, dont il n’existe qu’un seul exemplaire complet en Europe (Musée Sainte-Croix de Poitiers), a pu servir de reliquaire.

Durant cette période, de nombreux nouveau-nés et de très jeunes enfants sont inhumés à l’extérieur du chevet, à très faible profondeur, sans contenant particulier. Les sépultures à l’intérieur de l’église sont peu nombreuses, mais un ecclésiastique a été enterré dans la nef, vêtu d’une chasuble brodée d’or. D’autres tombes sont installées dans la salle capitulaire, au sud de l’église et surtout dans le cloître des chanoines, côté nord. Il s’agit souvent de sépultures rustiques, encadrées de cailloutis ou de caveaux maçonnés sans fond, parfois avec encoche céphalique, recouverts d’une dalle ; une cuve de sarcophage mérovingien a même été transportée et réemployée. Neuf fours à cloche de l’époque romane ou du début de la phase gothique (XIe - début du XIIIe siècle.) ont été identifiés.

La collégiale gothique (vers 1190 – XVIe siècle)

En 1190 commencent les travaux de construction du chœur de la nouvelle église gothique. Les cryptes sont comblées. Seul le petit noyau primitif est conservé et restera en usage jusqu’au XVIIe siècle. Les fouilles ont retrouvé les tranchées de fondation en fer à cheval du chœur et du déambulatoire. Une chapelle carrée axiale est installée entre deux des six grands contreforts extérieurs. La nef à colonnes est édifiée plus tard, au milieu du XIIIe siècle. Des chapelles latérales sont ajoutées progressivement, du XIIIe siècle jusqu’au milieu du XVIe siècle. L’étude des reprises de fondation montre que la façade écran toute simple, connue par un dessin de 1773, remplace un projet plus ambitieux, prévoyant l’édification de tours. Un clocher massif est bâti à l’extrémité nord du transept en 1445.

À partir du XIVe siècle, les tombes se multiplient à l’intérieur et autour de l’édifice. Dans l’église, la plupart des cercueils sont déposés dans de vastes et profondes fosses. Quelques personnages privilégiés se font enterrer dans de grands caveaux maçonnés de grès, avec corbeaux inférieurs à usage de pourrissoirs, qui seront réutilisés maintes fois. Plusieurs ecclésiastiques sont accompagnés par un calice ou des burettes en étain, substituts symboliques des objets du culte. Un seul d’entre eux, Guillaume de Prisches, connu par la documentation écrite comme doyen de Saint-Amé, mort en 1319, est identifié par une plaque de plomb à son nom. Des restes de pierres tombales montrent également la présence de laïcs de haut rang ; des femmes et des enfants ont également été identifiés. Les paroissiens « ordinaires » sont, quant à eux, enterrés à l’extérieur de l’église, notamment près du chevet, nus ou en chemise dans des linceuls et déposés dans d’étroits cercueils. Au XVIe siècle, un mur de briques matérialise et sépare désormais clairement voirie et espace funéraire autour du chevet. L’entassement des corps devient extrême dans cet étroit périmètre et il est extrêmement difficile d’identifier les inhumations, très fréquemment recoupées. À la même époque, peut-être pour pallier les risques d’incendie, une citerne à eau de pluie, avec système de décantation, trop-plein et déversoir vers un puits perdu, est installé en bordure du transept sud.

Les derniers siècles (XVIIe siècle – 1847)

Entre le XVIIe siècle et la Révolution, de nouvelles phases de travaux sont entreprises. En 1630, le chanoine Pipre fait édifier une vaste chapelle sur le flanc sud de l’église, pour accueillir à la fois les cérémonies paroissiales et une hostie miraculeuse datant de 1254 : les fouilles ont mis au jour, à peine 30 cm sous le pavé de la Place, les fondations de l’autel du « Saint-Sacrement de Miracle ». En 1686, le chevet gothique est abattu et un nouveau chœur en briques, beaucoup plus vaste, est édifié. Il recouvre l’ancien cimetière paroissial, transféré à l’emplacement du cloître nord, démoli. Le transept, la nef et les chapelles latérales sont totalement envahis par plusieurs centaines de caveaux funéraires, quelquefois dépourvus de panneaux de tête et de pieds, couverts en briques. Ces petites voûtes, faites le plus souvent de matériaux de récupération, sont essentiellement destinées à éviter l’affaissement du dallage de l’église lors de l’effondrement des cercueils. Les défunts sont enveloppés de la tête aux pieds dans un drap fermé par des épingles en laiton et déposés dans d’étroits cercueils en bois, assemblés à l’aide de nombreux clous. À l’exception de ceux de la chapelle axiale, tous ces caveaux, sans mobilier, sont orientés E-W. Ils accueillent essentiellement les chanoines de Saint-Amé et des gens de la petite bourgeoisie locale qui en ont fait la demande par testament. En revanche, toutes les tombes situées hors de l’édifice appartiennent au cimetière paroissial ; implantées en suivant les murs de l’édifice, elles ne présentent pas d’orientation particulière.

Une loi du 25 mai 1798 décide la démolition de l’église et accorde le terrain à la ville pour y tenir un marché. La place ainsi créée est ornée de tilleuls (les fouilles ont mis en évidence les fosses de plantation). En 1847, des « ateliers de charité » sont mis en place pour venir en aide aux nombreux chômeurs : les fondations de l’ancienne église sont alors rouvertes pour y extraire des pavés de route.

La documentation recueillie lors des fouilles est considérable : plans, fiches, plusieurs dizaines de milliers de photographies, blocs sculptés, objets divers, restes humains, etc. Plusieurs années seront nécessaires pour exploiter cette mine documentaire archéologique et anthropologique. L’abondance des sources écrites disponibles pour la période moderne (archives canoniales, testaments) a conduit à privilégier, dans un premier temps, l’étude anthropologique des occupants des caveaux de briques.