Je veux écrire un autre miracle en français et le
faire figurer dans ce livre : le mont brûla de nuit, jadis
[1], et ce, je pense, à cause des péchés de ceux qui y
demeuraient, car certains menaient une vie déshonnête. Le feu prit
dans le bourg, en bas, et atteignit une telle ampleur qu’il ravagea
tout, à la seule exception du lieu où saint Aubert avait longtemps
reposé. Il ne resta de l’église rien que le feu pût brûler ou
détruire. Quand l’incendie se déclara, ceux qui ne voulaient pas
attendre davantage (c’est-à-dire les moines et leurs serviteurs), à
grands cris, en pleurs, pleins d’affliction, évacuèrent en hâte les
ornements et le trésor, les reliquaires
[2] d’argent et les vases
[3] d’or, et les mirent en
lieu sûr, à l’abri des regards. Ils emportèrent avec le reste des
objets la grande châsse recouverte d’or. Après que l’incendie eut été
entièrement maîtrisé et éteint, l’abbé Mainard
[4] s’abrita comme il put, le mieux possible ; le duc Richard
lui vint en aide et mit aussitôt un logement à sa disposition
[5]. Il fit faire un auvent
de bois au-dessus de l’autel, pour l’abriter de la pluie. Il savait
bien que dans un bourg les maisons brûlent rarement sans attirer des
malfaiteurs et qu’au contraire, quand ils entendent crier au feu, ils
se précipitent sur place pour voler. Il fit donc vérifier s’il avait
bien ses reliques, comme il se devait. Il fit son choix parmi ceux
qu’il considérait comme ses meilleurs moines et leur ordonna de voir
si les reliques étaient bien là. Chacun, après avoir chanté et célébré
sa messe, s’approcha en habit liturgique
[6] de la grande châsse
qui se trouvait sur
l’autel, dignement, richement, avec de fort riches ornements, depuis
la fin de l’incendie. À l’intérieur il y avait une petite châsse, et
c’est là qu’était la petite boîte où saint Aubert avait mis toutes les
reliques qu’il avait demandées. Ils trouvèrent parfaitement intact le
fermoir de la grande châsse et le défirent ; ils en sortirent la
petite qu’ils posèrent sur l’autel. Ils l’examinèrent sous toutes ses
faces et la trouvèrent en parfait état. Un des moines en défit la
fermeture et, sous les yeux des autres, regarda à l’intérieur : ils
n’y trouvèrent pas la boîte. Je ne sais comment elle avait été
enlevée. Ils délibérèrent pour savoir ce qu’ils feraient et décidèrent
qu’ils jeûneraient pendant trois jours. La population était plongée
dans la prière et les manifestations d’affliction. Ils supplièrent
Dieu de les secourir, de les aider
[7] à retrouver leur
boîte. Ils s’étaient tournés vers le Seigneur et, dans sa bonté, il
les entendit. Ils avaient déjà jeûné pendant deux jours et la moitié
du troisième était dépassée, quand un homme qui rentrait de la pêche
(il pouvait bien être près de l’heure de none
[8]) regarda devant lui en direction du mont : il vit
sous une pierre une lueur qui, venant du ciel, descendait comme un
rayon de lumière, tout droit. Il se hâta et, parvenu à l’endroit où il
avait vu le rayon, il y vit pénétrer cette lueur. Il jeta tout ce
qu’il portait, mais à aucun moment il ne toucha les reliques, se
gardant bien d’y porter la main. Il se précipita auprès de l’abbé et
lui dit ce qu’il avait trouvé et vu. L’abbé, bouleversé de joie, tout
comme ses moines, revêtit en hâte ses habits liturgiques
[9]. Tout heureux, ils
se dirigèrent vers la roche,
sous la conduite du pêcheur, accompagnés
de la population tout entière. Ils trouvèrent la boîte déverrouillée,
ouverte, entrebâillée. Sous les yeux d’eux tous, elle se referma, si
bien qu’à aucun moment nul n’y toucha
[10].