II. De quel châtiment fut frappé [1] celui qui eut l’impudence de passer la nuit dans la sainte église [2]
II. Quali plexus est ultione qui in sancto templo praesumpsit excubare [1]
1. C’était devenu un usage bien établi à l’église Saint-Michel, fondé sur une vieille coutume: personne, pas même le portier, n’osait y pénétrer de nuit, avant le moment où le signal de l’horloge [3], située à l’extérieur de l’église, ne réveille le gardien pour qu’il sonne les matines [4]. Cette interdiction, nos anciens ne l’ont pas prononcée sans raison, mais par une sollicitude active, c’est-à-dire à cause du grand nombre de concerts et des apparitions très fréquentes des esprits bienheureux que de nombreuses personnes certifient en toute bonne foi, encore aujourd’hui, avoir vus ou entendus en cette église.
1. Prisca majorum consuetudine mos eidem sancti Michaelis inoleverat ecclesiae ut nullus [2] monasterium erat, excitato custode matutinae pulsarentur vigiliae. Quod non frustra, sed vigilanti sollertia instituisse probatur antiquitas, ob frequentiam scilicet concentuum beatorumque spirituum apparitiones creberrimas, quas ibi vidisse se vel audisse multorum hodieque attestatur sinceritas.
2. Un homme, qui ignorait ce qui pouvait arriver à ce genre d’impudence, se plaignit un jour à ce sujet aux gardiens du sanctuaire: il se demandait bien pourquoi on ne permettait à personne d’entrer ici, même pour prier, alors que partout ailleurs les gardiens dormaient dans les églises consacrées aux saints. Ils lui répondirent qu’il en était ainsi par respect pour les anges, puisque c’est principalement la nuit que se manifeste en ce lieu la présence angélique, que l’humaine fragilité ne peut supporter en aucune façon. Mais lui, mû par une hardiesse inconsidérée, affirma que, s’il en avait la permission, il passerait toute une nuit dans l’église. Cette déclaration fit d’abord rire les gardiens, qui croyaient qu’il tenait de tels propos par plaisanterie. Mais lorsqu’ils virent qu’il insistait d’une manière particulièrement pressante pour obtenir cette autorisation, ils s’en rapportèrent aux anciens, qui, après s’y être tous opposés, finirent sur ses instances par accepter ce qu’il demandait.
2. Quidam ergo ignarus quid jam dictae praesumptioni contigerit cum [3] custodibus monasterii quondam super hoc conqueri coepit, dicens se admodum mirari [C/f.139r] cur, dum custodes ubique in aliis sanctorum dormiant ecclesiis, in hac, nec ad orandum, quispiam permitteretur ingredi. Cui illi responderunt angelica id ita actitari reverentia, eo quod nocturno praecipue tempore angelica ibidem [a'/f.21v] adesset praesentia, quam nullo modo mortalis tolerare valeret fragilitas. Ipse autem temeraria actus animositate asseruit, si permitteretur, se illuc nocte integra excubare. Quod ipsis custodibus primo risui fuit, aestimantibus eum jocose talia prosequi. Ubi vero ut sibi hoc concederetur eum enixius instare viderunt, rem suis majoribus referentes, postquam renisi sunt cuncti [4], tandem ejus precibus quod petebat concesserunt.
3. Cet homme, après avoir accompli un jeûne de trois jours et, en même temps, s’être lavé tout le corps à grande eau, se cacha dans un coin de l’église à l’heure où descendent les ombres de la nuit. Mais quand survint le début de la nuit, ce moment où d’ordinaire un profond sommeil s’abat sur les membres épuisés des mortels, cet impudent est tout d’abord terrassé par une immense épouvante; puis terrifié par des visions, qu’il ne put raconter, il s’étend sur le sol en proie à une frayeur extraordinaire; il remarqua ensuite qu’une lumière indéfinissable inondait l’église, et il aperçut le bienheureux Michel, le prince de la milice céleste, qui se promenait en quelque sorte en faisant le tour de l’édifice sacré. Il était entouré de part et d’autre de la Vierge Marie, la pieuse mère de miséricorde, et du bienheureux Pierre, qui tient les clefs du royaume céleste. Alors qu’il se trouvait étendu à terre, comme nous venons de le dire, presque sans vie en raison de la terreur suscitée par une telle vision, il entend saint Michel se plaindre à ses compagnons qu’une épouvantable odeur de cadavre se dégageait dans l’enceinte de l’église.
3. Is ergo, tridui peracto jejunio simulque aqua toto corpore lavato, incumbentibus jam noctis umbris, sese in quodam ipsius ecclesiae abdidit angulo. At ubi conticinii [5] adfuit tempus quo mortalium fessos artus deprimere solet sopor altus, isdem praesumptor ingenti primo horrore percellitur ; exin [6] quibusdam visionibus, quas enarrare nequivit, exterritus incredibili timore solo prosternitur; deinde ipsam ecclesiam inaestimabili lumine choruscare conspexit [7] beatumque Michaelem, caelestis militiae principem, quasi deambulantem in circuitu sacrae aedis. Quem vero [8] utroque latere ambiebant [9] sancta Maria, pia misericordiae mater, beatusque Petrus, caelestis regni claviger. Cum ergo pavore talis visionis solo, ut dictum est, stratus jaceret paene exanimis, audit eundem [10] sanctum Michaelem conqueri praedictis quod infra ambitum ipsius templi deter[a'/f.22r] rimum putorem sentiret cadaveris.
4. Comme l’homme s’efforçait de tourner les yeux dans leur direction, voici qu’il voit soudain le saint s’approcher [5] avec un visage particulièrement sévère et se tenir bientôt tout près de lui. Comme il n’avait nulle part où s’enfuir et était incapable de faire un mouvement, il se mit à prier de toutes ses forces qu’on eût pitié de lui. La bienheureuse Vierge Marie et saint Pierre, touchés par son malheur, demandaient qu’on l’épargnât et qu’on lui pardonnât ce péché d’impudence. Mais comme l’archange s’y opposait en affirmant qu’une si grande offense faite à lui-même et aux esprits bienheureux ne devait en aucune façon demeurer impunie, ils le suppliaient de lui accorder au moins un délai pour qu’il fît réparation. Alors la pieuse Mère de Dieu elle-même, comme il le rapporta ensuite, se fit son avocate [6] et, s’étant penchée vers lui, elle dit: « Malheureux [7], pourquoi [8] as-tu eu l’impudence de t’immiscer dans les secrets des êtres célestes? Relève-toi donc, sors de l’église au plus vite et applique-toi à faire réparation, du mieux que tu pourras, aux esprits angéliques auxquels tu as fait offense. »
4. Cumque illam in partem oculos vertere conaretur, ecce repente appropiare [11] eundem sanctum severissimo vultu sibique jam instare videt comminus. Qui cum nec quoquam effugere nec a loco se movere valeret [12], ut sibi misereretur adnisu quo poterat coepit orare. Beata itaque Maria sanctusque Petrus, ejus miseriae compassi, parci ei indulgerique [13] orabant reatum hujus praesumptionis. Quod dum abnueret asserens quod tanta injuria sibi beatisque spiritibus irrogata nullatenus impune cederet, deprecabantur eum ut saltem indutias ad satisfaciendum illi condonaret. Ipsa igitur pia Dei genitrix, ut ipse post retulit, pro eo se fidejussionem dedit atque ad eum se inclinans dixit: « Coliberte, [C/f.139v] ut quid his arcanis caelestium te praesumpsisti ingerere? Surge igitur ecclesiamque egredere quantocius et, prout poteris, satisfacere stude his [14] quibus injuriam fecisti angelicis spiritibus. »
5. Alors, après avoir recouvré des forces, trouvant la porte ouverte, il sortit de l’église tant bien que mal et, se laissant tomber sur les dalles du porche, il demeura étendu là, pitoyable, jusqu’à l’heure des matines. Quand le veilleur comprit au signal de l’horloge que c’était l’heure de l’office nocturne [9], entrant dans l’église, il se mit à rechercher de tous côtés l’homme qui y avait passé la nuit. Mais comme, après avoir inspecté chaque recoin du sanctuaire, il ne le trouvait pas, il ordonne à certains de ses serviteurs de partir sur-le-champ à sa poursuite, pensant qu’il s’était enfui après avoir dérobé [10] quelque relique ou quelque objet précieux. Dès leur sortie du sanctuaire, ils le découvrirent devant le seuil de la porte, ne bougeant guère, respirant faiblement. On appela le gardien de l’église qui accourut: compatissant à son malheur et bouleversé au plus profond de son cœur, il lui demanda comment il se sentait. Celui-ci lui raconta alors tout en détail, ce qu’il avait subi, ce qu’il avait vu et entendu et de quelle manière la Vierge Marie avait été son avocate. Dès le lever du jour, en présence de tous, il fit réparation à saint Michel, du mieux qu’il put, et, tout en pleurant continuellement durant les deux jours suivants son geste d’impudence, le troisième jour, il quitta la vie. Si cette histoire suscita l’étonnement, elle fut en son temps un fait notoire.
5. Utcumque ergo, viribus resumptis, fores reseratas reperiens, ab ecclesia exiit atque in pavimento porticus se projiciens, usque ad matutinarum tempus miserabiliter ibi decubuit. Ubi vero sonitu horologii tempus nocturnalis officii horoscopus adesse sensit, ecclesiam ingressus, praedictum excubitorem huc illucque requi[a'/f.22v] rere coepit. Quem dum, lustratis omnibus ecclesiae angulis, minime repperisset [15], quibusdam suorum famulorum e vestigio eum insequi jubet autumans quod furato aliquid reliquiarum ornamentorumve aufugeret. Qui ut monasterii aditum exierunt, ante limen portae eum vix jam tenui spiritu palpitantem reppererunt. Convocatus [16] itaque ecclesiae custos occucurrit [17] ejusque miseriae interno compatiens dolore animi quomodo se haberet exquirere coepit. Qui seriatim ei cuncta exposuit, quid scilicet passus sit, quid viderit quidve [18] audierit, sive quomodo pro eo sancta Maria fidejussionem dederit. Ut vero dies illuxit, coram omni populo sancto Michaeli, prout [19] potuit, satisfecit sequentique biduo continuo admissum deflens suae praesumptionis, tertia die vitam finivit. Hoc itaque, ut mirum, sic suo tempore fuit notissimum.
~
1 plexus: le verbe
2 Cet
événement dut se produire également avant 966, puisqu’il n’est fait
aucune allusion à la présence d’un abbé et de moines. Cf. dom
J. Huynes,
3 horologium (1) et
horoscopus (5): cette « horloge » permet notamment de connaître les
heures de la nuit et d’indiquer l’heure des vigiles.
L’
4 matutinae / vigiliae : d’après la
règle de saint Benoît, la journée du moine est scandée par sept
offices, auxquels il faut ajouter la messe et l’office nocturne. Les
vigiles (
5 appropiare: terme de latin
chrétien, formé à partir de
6 fidejussio: expression juridique du
7 colibertus/collibertus: ce terme désigne en latin
classique « le compagnon d’affranchissement »; à l’époque médiévale,
il a parfois le sens de « compagnon dans la foi chrétienne », « frère »,
mais le plus souvent il identifie « un homme dépendant proche du
statut des serfs »; en ancien français,
8 ut quid: locution, calque du tour
grec *
9 nocturnale officium: c’est l’office des matines.
10 furato: participe passé du déponent
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1 chapitre omis par
2 auderit
3 qua
4 cincti
5 conticum
6 et in
7 conspixit
8
9 abiebant
10 tandem
11 appropriare
12 valeret movere
13 et indulgeri
14 hiis
15 reperisset
16 convocata
17 accucurrit
18 quid vero
19 ut