II.
II.
1. Au temps de Childebert [1], roi des Francs, de glorieuse mémoire [2], le bienheureux Aubert, alors évêque d’Avranches, reçut de l’archange l’ordre de construire une église au sommet du Mont en l’honneur de saint Michel, afin que la présence protectrice de celui dont le souvenir était vénéré sur le Mont Gargan par les peuples chrétiens [3], fût en ce lieu également honorée par les populations qui vivent dans les régions occidentales. Le vénérable évêque, peu disposé à ajouter foi à cette vision angélique et qui, différant d’exécuter l’ordre reçu, se le vit même rappeler, est rudoyé plus vivement à la troisième manifestation de l’archange: c’est ensuite seulement qu’il se rendit à l’endroit indiqué parmi les hymnes et les cantiques de louange pour exécuter sans tarder l’ordre reçu. Or, en témoignage de ce vif rudoiement, apparaît encore aujourd’hui sur le crâne du saint un trou d’une certaine importance qui, pour peu qu’on l’examine d’un œil attentif, ne présente pas la trace d’un instrument ou d’une arme [4], mais offre la marque manifeste de la puissance divine [5]. Et, bien qu’à ce sujet nous constations l’incrédulité de certaines personnes, pour ainsi dire, de peu de foi, cependant nous croyons et nous affirmons solennellement qu’est véridique ce qui a été, nous le savons, confirmé par le témoignage de l’archange, comme cela apparaîtra clairement le moment venu dans les pages suivantes.
1. Igitur tempore gloriosae recordationis Childeberti, Francorum regis, beatus Autbertus [1], praesul tunc temporis [C/f.133v] Abrincensis, jussus est ab angelo ecclesiam construere in cacumine [a'/f.12r] montis in honore sancti Michaelis, ut cujus memoria venerabatur in Gargano a fidelibus populis, ejus etiam ibi patrocinium excoleret plebs occidentalis climatis. Venerabilis ergo episcopus huic angelicae visioni minus exsistens credulus, dum sibi jussa implere differt etiam secundo admonitus, tertia apparitione angeli pulsatur austerius, sicque demum cum hymnis et laudibus praedictum locum ingressus quantocius aggressus est implere quod fuerat jussus. Ad hujus autem austerae pulsationis testimonium in capite ejusdem sancti hodieque apparet foramen haud exiguum quod diligenter oculis adtrectatum nullum cauterii sive jaculi, manifeste vero divinae virtutis praebet indicium. Et licet ad hanc partem quosdam minoris, ut sic dictum sit, fidei incredulos videamus, nos tamen quod angelico testimonio roboratum esse scimus, ut suo tempore liquebit in sequentibus, et credimus et verum esse profitemur.
2. C’est pourquoi Aubert, l’homme du Seigneur, conformément à l’ordre reçu, construisit une église à l’endroit indiqué et, après avoir fait rapporter de saintes reliques du Mont Gargan, il l’honora en procédant comme il convenait à la dédicace. Puis, quand il y eut établi douze clercs pour le service de Dieu et qu’il leur eut donné généreusement tout le nécessaire, il regagna tout joyeux sa résidence. C’est selon cette règle de vie [6] que les clercs ont tenu, d’après ce que l’on rapporte, ce sanctuaire [7] pendant deux cents ans et davantage [8], depuis l’époque de l’illustre roi Childebert jusqu’au temps de Lothaire. Sous le règne de ce dernier, l’éminent duc des Normands, Richard, fils de Guillaume, chassa de cet endroit les chanoines par la rigueur d’une juste sentence et, obéissant à une inspiration divine, il y établit des moines à leur place. De quelle manière ce [9] lieu a brillé durant une aussi longue période et quels grands miracles l’ont illustré, nous l’ignorons. Cependant, nous avons appris des anciens que jamais les manifestations miraculeuses ne firent défaut en cet endroit: c’est d’ailleurs sur leur rapport que nous allons raconter le moment venu deux faits merveilleux dont nous avons eu connaissance.
2. Vir itaque Domini Autbertus, ut jussus fuerat, ecclesiam in praedicto [B/f.11v] loco construxit delatisque [2] sacris a Gargano monte reliquiis eam decenter dedicans insignivit. Atque inibi ad Deo serviendum duodecim clericis constitutis cunctisque necessariis largiter attributis, ad propriam sedem gaudens remeavit. [a'/f.12v] Hoc ergo ordine per CCtos [3] et eo amplius annos idem monasterium feruntur tenuisse clerici, a tempore videlicet incliti regis Childeberti usque ad tempus Lotharii. Quo regnante, praecellentissimus dux Normannorum, Richardus [4], filius Guillelmi, ejectis eodem loco canonicis censura justi judicii, divino instinctu ibidem monachos substituit. Quomodo autem per tantum tempus isdem floruerit locus vel quibus quantisque choruscaverit virtutibus, incognitum habemus. Numquam tamen illic defuisse virtutum insignia a majoribus percepimus, quorum relatu duo quaedam mira quae cognovimus suo tempore narrabimus.
3. Mais puisque nous venons de parler du remarquable prince Richard, il ne semble nullement incompatible avec notre récit, et même plutôt parfaitement conforme à notre projet, de faire connaître en peu de mots le lignage dont il est issu, sa personnalité et sa grandeur, et ensuite, en poursuivant notre récit par la manière dont il a honoré ce lieu en introduisant l’ordre monastique, de revenir à notre propos initial.
3. Quia vero egregii principis Richardi mentionem fecimus, non incongruum narrationi, immo plurimum [C/f.134r] suppetere videtur ut quo de sanguine cretus, quis quantusve fuerit breviter intimemus, et sic, quomodo monachili [5] ordine eundem locum insignierit narratione continuata, ad coeptum opus redeamus.
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1 Tout ce chapitre est un
bref résumé du texte de la
2 gloriosae recordationis: expression traditionnelle pour parler d’une sainte personne décédée.
3 fidelibus populis:
4 cauterium/jaculum:
5 virtus: ce terme est devenu traditionnel chez les
Pères de l’Église pour exprimer la puissance divine qui se manifeste
de façon miraculeuse. Au pluriel
6 hoc ordine:
7 monasterium: ce mot signifie à l’origine « la cellule de l’ermite »; puis il a pris le sens de « monastère », lieu où les moines vivent en communauté. Mais ce terme a souvent, au Xe-XIe s., le sens d’« église » (cathédrale, abbatiale ou rurale).
8 C’est une erreur
commise par le copiste du manuscrit B: il ne saurait y avoir, en
effet, 300 ans de 709 à 966, mais bien « 200 ans et davantage », comme
l’affirment tous les autres manuscrits de l’
9 isdem: l’auteur de l