Bienvenue dans le projet Montedite
Montesquieu et le « laboratoire » des Pensées
Les Œuvres complètes de Montesquieu
Volumes déjà parus des Œuvres complètes à la Voltaire Foundation
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Montesquieu est d’abord, pour un large public, l’auteur des Lettres Persanes et de l’Esprit des lois. À côté de ses ouvrages les plus célèbres, fréquemment réédités, ou de ceux qui, imprimés de son vivant, retiennent l’intérêt de lecteurs plus avertis, il a laissé des manuscrits, sous forme de recueils ou de feuillets, qui nous permettent d’apercevoir le « laboratoire » de son œuvre. Le projet Montedite vise à donner accès à ces documents qui témoignent du vaste travail de documentation, d’appropriation et de réflexion qui aboutira aux textes phares connus du plus grand nombre.
C’est au manuscrit le plus emblématique de cet ensemble que nous avons donné la priorité : celui des Pensées, recueil en trois volumes conservé à la Bibliothèque municipale de Bordeaux, dont nous mettons à la disposition du public la transcription, accompagnée, page par page, des images du manuscrit.
Présentation générale
Montesquieu et le « laboratoire » des Pensées
Derrière l’ironiste des Lettres Persanes, le théoricien de l’Esprit des lois, le mondain fréquentant le salon de madame de Lambert ou le voyageur parcourant l’Europe, apparaît, moins directement visible au lecteur d’aujourd’hui, mais mis en lumière par ses manuscrits, un Montesquieu, homme d’étude, grand lecteur, soucieux de réunir par des voies très diverses, une somme d’informations qui alimentent sa réflexion.
Comme tous ceux qui, à son époque, clercs ou laïcs, veulent rassembler une ample documentation dont ils nourrissent leurs écrits, Montesquieu lit la plume à la main. L’accès au livre, même pour des élites cultivées, est loin d’être aussi facile qu’aujourd’hui. Aussi faut-il conserver dans des notes et des recueils, ce qu’on aura tiré de ses lectures, et se constituer ainsi des sortes de bibliothèques portables1.
Héritier d’un art de l’extrait qui existe depuis l’Antiquité, Montesquieu accumule les notes de lecture. Certains de ces extraits et recueils d’extraits nous sont parvenus, comme le deuxième tome des Geographica2, qui contient les notes recueillies à la lecture de relations de voyage. D’autres se devinent par les titres dont le manuscrit des Pensées a conservé la trace : extraits d’ouvrages particuliers ou d’ensembles d’ouvrages d’un même domaine du savoir : Mythologica et antiquitates, Politica3…
Parallèlement à ces extraits, Montesquieu constitue des recueils dans lesquels il consigne librement toutes sortes d’informations provenant de ses lectures, de ses rencontres, de ses expériences, de ses conversations avec des tiers : c’est le cas du Spicilège et des Pensées, cahiers marqués par l’hétérogénéité, la variété et la discontinuité4.
Le Spicilège5 compile des informations et fait une large place à celles qui ont été collectées dans les périodiques. Les Pensées subordonnent les informations glanées à une réflexion personnelle et à une orientation argumentative. L’une des fonctions du recueil est de placer en attente des réflexions à partir de lectures, expériences ou informations diverses qui ont été ensuite utilisées dans des œuvres imprimées ou qui, au contraire, n’ont pas trouvé d’utilisation : dans ce dernier cas ce sont des « chutes » d’œuvres effectivement achevées, ou bien des fragments d’œuvres projetées et jamais abouties. Ainsi on voit courir en marge ou placer en titre de façon récurrente ces formules qui caractérisent le recueil des Pensées : « Mis dans les loix », « Mis dans les Romains », « Morceaux qui n’ont pu rentrer dans… ».
La chronologie du recueil
Lorsque Montesquieu quitte la France le 5 avril 1728 pour Vienne, voilà déjà environ treize ans qu’il a commencé à consigner des informations et réflexions dans son Spicilège, à partir d’un recueil de notes fournies par le Père Desmolets, bibliothécaire de l’Oratoire à Paris. La constitution du recueil des Pensées qui comprendra trois volumes est initiée plus tardivement. S’il est difficile de connaître exactement à quel moment Montesquieu commence à écrire dans ce cahier, on constate, seule certitude, que dans les premières pages du volume 1, figure une date, de la main de Montesquieu : « le 7 mai 1727 ».
Les autres éléments permettant de dater l’élaboration du recueil sont les écritures des secrétaires de Montesquieu. Celui-ci emploiera durant toute sa carrière d’auteur des personnes chargées d’écrire sous sa dictée ou de recopier des fiches ou notes. Divers documents mais plus particulièrement sa correspondance, grâce aux dates figurant sur les lettres, permettent de déterminer les périodes auxquelles a travaillé pour lui tel ou tel secrétaire identifié par une écriture qu’on peut retrouver dans des manuscrits différents.
Des spécialistes ont successivement tenté d’identifier ces différentes mains, désignées par des lettres de l’alphabet. Par exemple le secrétaire Bottereau-Duval, qu’on désigne par la lettre D, a travaillé pour Montesquieu de 1718 à 1731. Les parties des Pensées qui sont écrites de sa main ne peuvent donc être postérieures à 1731. Cette identification des écritures, si elle demeure délicate et sujette à incertitude dans quelques cas, s’avère néanmoins précieuse pour comprendre ce manuscrit si particulier. Montesquieu en commence l’écriture avant ou en 1727 et l’un de ses secrétaires y interviendra encore en 1754 (Fitz-Patrick, le secrétaire S). Par ailleurs le début et la fin d’intervention d’une écriture qui n’est pas celle de Montesquieu fixent les limites chronologiques des différentes parties des trois volumes. À l’intérieur de ces ensembles, des écritures différentes interviennent soit dans des notes marginales, soit dans des additions ou corrections repérables dans le corps même du texte. L’identification de ces mains fait apparaître un travail de correction et d’annotation postérieur à l’écriture principale des fragments qui se succèdent. Parfois, aussi, au fil des pages, on constate qu’un secrétaire « plus tardif » a pu recopier une note dans un espace resté libre, entre deux passages écrits antérieurement.
Une édition électronique plaçant en vis-à-vis l’image du manuscrit et la transcription enrichie d’informations sur les mains qui écrivent constitue donc un instrument irremplaçable pour comprendre cette chronologie faite de séquences repérables mais aussi de mouvements de va-et-vient pour compléter, corriger ou donner des indications d’utilisation.
Les écritures
Nous reprenons le code alphabétique et la chronologie d’interventions des secrétaires proposés par Robert Shackleton, Georges Benrekassa, Rolando Minuti et Catherine Volpilhac-Auger6, en privilégiant, lorsqu’il y a des différences, les travaux les plus récents. L’écriture de Montesquieu comme, celle, très peu représentée, de son fils Jean-Baptiste, ne nous apporte aucune information chronologique, sinon l’absence de secrétaire dans le cas de longues séquences autographes.
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NOM (quand identifié) |
Désignation |
Période d’intervention |
Échantillons |
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Bottereau-Duval |
D |
1718-1731 |
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E |
1734-1739 |
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F |
1743 |
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H |
1741-1742 |
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I |
1743 |
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J |
1742 |
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K |
1742-1743 |
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L |
1743-1744 |
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O |
1745-1747 |
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Damours |
P |
1748-1750 |
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Q |
1750-1751 |
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Saint-Marc |
R |
1751-1754 |
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Fitz-Patrick |
S |
1754-1755 |
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V |
1754 |
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Montesquieu |
M |
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Jean-Baptiste de Secondat |
J-B |
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L’écriture des manchettes
Une même main, qui ne ressemble à aucune de celles identifiées dans le tableau ci-dessus, intervient dans les marges des trois volumes des Pensées. Elle indique les sujets traités, fait des renvois internes, et, comme le montre une même couleur d’encre, c’est aussi parfois cette main qui corrige ou réécrit des passages en partie effacés et souligne certains mots ou groupes de mots. Nous avons extrait de la transcription ces sujets écrits en manchette en les classant par ordre alphabétique. L’écriture des manchettes, à laquelle nous avons affecté la lettre T, apparaît dès le début du premier volume (vol. 1, p. 4, n° 6). Elle est visible avec certitude une dernière fois dans le volume 3 (« Spinoza », f. 358r, n° 2167). Placée en face de l’écriture de Montesquieu, elle ne peut dans cette ultime occurrence être datée, sauf par les écritures Q et R, qui la précèdent. En revanche, au f. 262r (n° 1962), elle renvoie au « Test. pol. De Richelieu » en face d’un passage transcrit par le secrétaire P (Damours 1748-février 1750). À la fin du deuxième volume, elle transcrit une date : « Achevé de lire le 4 mai 1749 (note de l'auteur) » (vol. 2, f. 28v deuxième numérotation). Cette main dont les interventions sont régulières depuis les premières pages du premier volume, n’apparaît plus face aux passages transcrits par S, à partir de 1754.
La comparaison de cette écriture T avec celle de Joachim Laîné (1767-1835), avocat originaire de Bordeaux, homme politique et académicien, et voisin, par son domaine de Saucats, des châtelains de La Brède, s’imposait. Il s’était vu confié en 1828, par Charles-Louis-Prosper de Secondat, arrière-petit-fils du Président, petit-fils de sa fille Denise, le soin d’examiner les manuscrits en vue d’une édition. Le fils aîné de Charles-Louis Prosper écrit en effet, dans une lettre à Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l’Académie française, du 5 juin 1878 : « Mr Lainé au temps où il était ministre du roi Charles X, a obtenu de mon père la communication la plus large des papiers en question, dont il projetait la publication et […] il a été arrêté dans son dessein par des circonstances qui nous sont étrangères »7. Raymond Céleste, conservateur de la bibliothèque de Bordeaux, et Henri Barckhausen, professeur de droit à l’université de Bordeaux, l’un et l’autre engagés au côté des descendants de Montesquieu dans la première édition complète des inédits au sein de la Société des Bibliophiles de Guyenne, attribueront aussi à Joachim Laîné ces notes en manchettes visant à regrouper par genre les fragments contenus dans les trois volumes8. Cette attribution, fondée sur le témoignage de Charles, fils aîné Charles-Louis-Prosper , avec qui les deux hommes travaillèrent en étroite collaboration, demeure la plus convaincante. Si le rapprochement de l’écriture T avec des échantillons de celle de Joachim Laîné n’est pas totalement convaincant, le rôle de ce personnage dans cette annotation marginale demeure l’hypothèse la plus solide ; homme politique très occupé, il aurait fort bien pu confier à un secrétaire ou à une personne travaillant sous ses ordres le soin d’écrire, voir de concevoir ce relevé qui devait permettre d’éditer selon un ordre raisonné.

Échantillon de l'écriture de Joachim Laîné
Les Œuvres complètes de Montesquieu
Le projet Montedite s’inscrit dans l’entreprise de l’édition des Œuvres complètes de Montesquieu.
Cette édition se caractérise par la place essentielle qu’y prennent les manuscrits édités selon les normes de l’édition scientifique et de la génétique contemporaines, invitant à une lecture différente et enrichie des ouvrages publiés.
Volumes déjà parus des Œuvres complètes à la Voltaire Foundation
- Tome XVIII (1998) : Correspondance I (1700-1730) ;
- Tome II (2000) : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence ; Réflexions sur la monarchie universelle ;
- Tome XIII (2002) : Spicilège ;
- Tome VIII (2003) : Œuvres et écrits divers I (1700-1727) ;
- Tome I (2004) : Introductions générales ; Lettres persanes ;
- Tome XI-XII (2005) : Collectio juris (2 vol.) ;
- Tome IX (2006), Œuvres et écrits divers II ;
- Tome XVI (2007), Geographica ;
- Tomes III-IV (2008), De l’Esprit des lois (manuscrits).
Voltaire Foundation Ltd
http://www.voltaire.ox.ac.uk
Les Pensées dans les Œuvres complètes
Le projet Montedite est un développement innovant complémentaire à l’entreprise de l’édition des Œuvres complètes. Associant des chercheurs engagés dans l’édition papier, il constitue une pré-publication en ligne de deux volumes à paraître dans la série des Œuvres complètes, les tomes 14 et 15 des Pensées. Cette édition papier offrira, avec la transcription, des introductions faisant le point sur les recherches les plus récentes relatives aux trois volumes manuscrits des Pensées et une annotation élaborée par une équipe pluridisciplinaire et internationale.
1. Voir : Carole Dornier, « Montesquieu et la tradition des recueils de lieux communs », Revue d’Histoire littéraire de la France, 2008, n° 4, p. 809-820 [http://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2008-4-p-809.htm].
2. Extraits et Notes de lecture I, Geographica, sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, Œuvres complètes, t. 16, Oxford, The Voltaire Foundation, Napoli, Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, 2007.
3. Voir Louis Desgraves, « Les extraits de lecture de Montesquieu », Dix-huitième siècle, n° 25, 1993, p. 483-491.
4. Sur ces deux recueils, voir Carole Dornier, « La Mise en archive de la réflexion dans les Pensées », Revue Montesquieu, n° 7, 2003-2004, p. 25-39 [http://montesquieu.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=22].
5. Spicilège, sous la direction de R. Minuti et S. Rotta, Œuvres complètes, t. 13, Oxford, The Voltaire Foundation, Napoli, Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, 2002.
6. Robert Shackleton, « Les secrétaires de Montesquieu », dans : Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Nagel, 1950, t. II, p. xxxv-xliii ; Georges Benrekassa, « Les Manuscrits de Montesquieu, Secrétaires, Écritures, Datations », Cahiers Montesquieu, n° 8, 2004 ; Rolando Minuti, dans l’édition citée du Spicilège, p. 37-77 ; Catherine Volpilhac-Auger, « De la main à la plume. Montesquieu et ses secrétaires : une mise au point », Montesquieu en 2005, Studies on Voltaire and the eighteenth century 2005 : 05, p. 103-151.
7. B. M. Bordeaux, Ms. 2551.
8. Raymond Céleste, « Histoire des manuscrits inédits de Montesquieu », dans : Mélanges inédits de Montesquieu, Bordeaux, Gounouilhou, 1892, t. 1, p. IX-XLII ; reproduit dans : Montesquieu, Cahiers 1716-1755, édition Bernard Grasset, Paris, Grasset, 1941, p. 288; Henri Barckhausen, Pensées et fragments inédits de Montesquieu, Bordeaux, Gounouilhou, t. 1, 1899, p. XXX .