Un programme transdisciplinaire

Les sociétés contemporaines sont devenues des sociétés de crises permanentes. Ces dernières prennent des formes multiples et variées, mais toutes sont le résultat de la productivité et du processus de production capitaliste : crises financières (boursicotages, krachs, crise des valeurs…), économiques (chômage, délocalisation, endettements névrotiques…), démographiques (vieillissement ou au contraire croissance galopante…), de subsistance (désertifications, appauvrissements, émeutes de la faim…), climatiques (Tsunami, raz de marées, tornades, réchauffement planétaire, dérèglements…), écologiques (disparition des espèces, atteintes à la biodiversité et à l’écosystème…), technoscientifiques (remise en cause de l’idée de progrès), politiques (disparition des idées et des projets potentiellement alternatifs au capitalisme, montée des politiques autoritaires, gestion comptable des populations…), culturelles (industrialisation et spectacularisation des éléments de culture), de santé publique (nouvelles pandémies, maladies professionnelles physiques et psychologiques…), religieuses (nouvelle émergence des fondamentalismes et activismes religieux…).

Dans la tradition de l’École de Francfort, ce programme, transdisciplinaire, pluri-thématique se donne pour finalité d’étudier « la malédiction imposée aux hommes et aux choses et à leurs rapports réciproques »1 au sein de la société moderne. Pour ce faire nous proposons de mettre en relation de travail les spécialistes français et étrangers de la Théorie critique.

Il ne s’agit pas d’opérer une réduction des travaux de l’« École de Francfort », mais de faire prévaloir une démarche ou, plus sûrement, un point de vue d’ensemble, par les analyseurs choisis, qui montrent la « capacité qu’a la culture établie de neutraliser [les] protestations »2 ou les altérations possibles (réformes individuelles et collectives, révolutions ?) de la vie socialement, culturellement, politiquement, économiquement dominante. La cohérence d’une posture critique dans le monde contemporain est essentielle afin d’éclairer une potentielle situation crépusculaire qui n’est sans doute jamais totalement éloignée.

Nous souhaitons, de la sorte, redéfinir collectivement les contours et l’avenir d’une Théorie critique indispensable au vivre ensemble, tout en en constituant un vaste panorama conceptuel et documentaire. Si la crise contemporaine concerne également la pensée, il nous faut veiller à ce que la crise de la pensée n’interdise pas une pensée de la crise.

1 Rolf Wiggershaus, L’École de Francfort. Histoire, développement, signification, Paris, PUF, 1993.

2Martin Jay, L’Imagination dialectique. L’École de Francfort 1923-1950, Paris, Payot, 1977, p. 10.