Présentation

 

VALEUR DE VÉRITÉ, PREUVE, ACCRÉDITATION, AUTORITÉ

Ce premier axe aborde le témoignage d'un point de vue épistémologique. Il s'agit, en tenant compte des approches différentes selon les pratiques et les disciplines, d'évaluer la pertinence du témoignage, d'établir sa validité ou de déterminer sa valeur de vérité. Ainsi le concept de témoignage qualifie-t-il une information, en elle-même non déductible des connaissances que l'on possède déjà, et dont la valeur varie, des simples données des sens à la preuve juridique. Le premier axe, prenant acte de l'adresse intentionnelle du témoignage et sur la posture de réception qu'elle commande, s'interroge principalement sur la caractérisation positive du témoignage comme savoir et sur les modes d'évaluation d'un tel savoir. C'est pourquoi cette épistémologie du témoignage concernera principalement les recherches menées en philosophie, en droit, et, pour une part, en histoire. Revenons brièvement sur ces approches.
Il nous paraissait nécessaire d'ouvrir les journées des 8 et 9 mars par deux réflexions méthodologiques et épistémologiques, afin de cadrer la notion de témoignage au moment même d'engager son étude transdisciplinaire et, en précisant ses contours, d'indiquer les grandes lignes de sa problématique. Nous avons confié cette première tentative de définition au sociologue Renaud Dulong et au philosophe Pascal Engel, que les recherches personnelles ont conduits à s'intéresser à la notion de témoignage : leur rôle au sein de ce projet ne sera pas seulement celui de consultants réguliers, mais ces deux chercheurs prendront également une part active à plusieurs des travaux envisagés par les cinq axes. Leurs deux approches initiales correspondent aux deux éléments fondamentaux dégagés dans le premier axe, constitutifs d'une épistémologie du témoignage : l'adresse intentionnelle du témoignage et sa caractérisation positive comme savoir. En effet Renaud Dulong, partant de la distinction historique du monument et du document, montre valeur de monument du témoignage : si le document, message délivré à l'adresse d'un destinataire contemporain, accomplit entièrement sa visée dans cette communication, le monument, destiné aux générations futures, s'adresse à tout successeur susceptible de le lire. Pascal Engel de son côté a soumis à la discussion une première définition du témoignage, aussi extensive que possible : " compte rendu intentionnel fait à un tiers d'un événement ou d'un ensemble d'événements pertinents aussi bien pour l'auteur du compte rendu que pour son destinataire ". La justification de cette première définition a ainsi permis de dégager ce que l'on pourrait appeler un principe de crédulité.
Si l'évaluation et la détermination de la valeur de vérité du témoignage touchent tous les autres secteurs, historique en particulier, c'est principalement en droit, en histoire du droit, en anthropologie, en philosophie, en philosophie de la religion et en histoire de la philosophie que ce premier axe s'est assigné pour tâche de les examiner. Mais, comme on le verra, la pratique de l'interdisciplinarité est dès ici nécessaire à l'intérieur des propositions elles-mêmes : articulation du droit et de la littérature, de la rhétorique et de l'histoire, de la philosophie et de la géographie, de la philosophie et du droit, du droit et de l'anthropologie, etc.
En droit et en histoire du droit, on travaillera sur les critériologies comparées des différentes preuves, entendues comme manifestation de la vérité : le témoignage vaut-il comme preuve ? quelle est sa valeur par rapport à l'attestation écrite ? Au nom de quels principes (éventuellement extra-juridiques) le droit positif la détermine-t-il ? Au Moyen Age, le témoignage était considéré comme ayant une plus grande force probante que l'écrit ; dès l'ordonnance de Moulins de 1566, le brocard est inversé et il est toujours vrai aujourd'hui, en France, que l'écrit est une meilleure preuve que le témoignage. Deux propositions plus précises constituent des cas exemplaires des études qui peuvent être menées sur le témoignage en histoire du droit : d'une part à partir de l'examen des modifications du droit romain et du droit coutumier chez les magistrats et hommes de lettres du XVIe siècle, à l'articulation du rhétorique et du judiciaire (preuves inartificielles, jugement interne, jugement en conscience, etc.), de l'autre à partir des procédures inquisitoriales dans l'Espagne du XVIe siècle.
La religion, considérée cette fois sous un aspect anthropologique, fait également l'objet de la proposition des anthropologues : le champ exploré est celui des phénomènes mystiques, des apparitions mariales et récits de conversion. En mettant au centre de ses recherches sur les témoignages surnaturels les notions d'autorité, de discernement et d'accréditation, cette proposition ouvre des perspectives comparatives avec le domaine du droit, de la critique historique, et des procédures d'établissement des faits dans les sciences de la nature.
Outre l'élaboration commune d'une épistémologie du témoignage, le champ philosophique lui-même dessine enfin plusieurs directions particulières, qui proviennent des deux centres de Poitiers (Centre de recherches sur Hegel et l'idéalisme allemand) et de Caen (Equipe Identité et subjectivité) : en philosophie antique, la notion de témoignage permet de caractériser certains traits de l'épistémè grecque (deux corpus très différents les mettent spécialement en lumière : celui de Platon - jusqu'au concept chrétien de martyre - et celui du géographe Strabon : le témoignage est constitutif de la géographie) ; le témoignage dans la philosophie de la religion (substitution de la monstration à la démonstration) ; la question du témoignage de la conscience (" la réduction " aléthologique ").

MISE EN FORME, DISCOURS ET ARGUMENTATION

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Les approches juridique et historique font de la manifestation de la vérité et de l'établissement des faits les fonctions essentielles du témoignage. Dans cette mesure tout témoignage requiert confrontation et comparaison avec d'autres sources afin de parvenir à un noyau d'éléments acquis qui constituerait une vision juste de ce qui s'est passé. Cette perspective amène donc à considérer les variations formelles de chaque témoignage comme des éléments accessoires voire inutiles et parasites dans cette recherche de la vérité. L'idée qu'il existerait une transparence des faits, accessibles dans leur "brutalité", constitue un lieu commun, véhiculé parfois par les témoins eux-mêmes. Néanmoins ceux qui témoignent de leur expérience, surtout lorsqu'il s'agit de faits particulièrement traumatisants ou "hors limites", ne sont-ils pas confrontés à des problèmes d'expression et de mise en forme, tout comme ceux qui souhaitent mettre à la disposition d'un public les témoignages qu'ils ont recueillis? On pourra étudier en particulier le souci de ne pas trahir l'expérience vécue dans son caractère exceptionnel et les façons d'éviter la banalisation et le filtre déformant du stéréotypage ou des sens préconstruits, ceux qui sont à l'oeuvre, par exemple, dans les témoignages orientés par la volonté de démonstration idéologique.
Dans quelle mesure une esthétisation du témoignage permet-elle en quelque manière la saisie d'une vérité ?
On pourra aussi étudier comment la forme permet de rendre accessible le témoignage à un public par le recours à des medias, qui exigent les compétences et le talent d'un "metteur en forme", qu'il s'agisse du réalisateur de cinéma, du metteur en scène ou de l'écrivain.
Comment l'esthétisation contribue-t-elle à la dimension monumentaire du témoignage, érigé, par le recours à l'art, en oeuvre destinée à durer pour s'adresser aux générations futures ? Dans quelle mesure la poésie de témoignage, par exemple, peut-elle jouer ce rôle ?
D'autre part quels sont les choix qui, dans la transmission et la mise en forme du témoignage, relèvent de positions éthiques relatives au respect de la personne du témoin et de sa parole, comme à celui du destinataire ?
La forme du témoignage engage donc la relation du témoin, du destinataire et d'un éventuel médiateur et pose d'emblée la question du témoignage dans un espace social, voire public. On pourra s'interroger sur les fonctions remplies par les pratiques relevant de l'élaboration de l'expérience (psychanalyse, littérature, poésie, chansons, théâtre, cinéma...) dans la restauration du lien social rompu par certains événements. La forme du témoignage permettrait-elle de construire un sens partageable mais de façon souvent paradoxale, dans la volonté de contourner l'expression ordinaire ? L'expression subjective et affective est-elle nécessaire à la transmission du témoignage ?

Quelle est la place de la poésie et des formes versifiées et chantées de transmission du témoignage, comme parole vive et agissante? D'autre part l'esthétisation peut-elle restituer selon des modalités particulières une présence, créer l'apparition de représentations qui font exister ce qui a disparu ?
La forme peut aussi être analysée en rapport avec le contexte de réception. La certification biographique ou son absence n'impliquent-elles pas une lecture différente des procédés formels, selon qu'on les interprète dans un cadre factuel ou fictionnel ? Il conviendrait donc de s'interroger sur les rapports entre les formes de témoignages, leur réception et les modalités de la certification biographique. Le témoignage authentifié peut comporter des marques de fiction ; d'autre part la fiction peut aussi revendiquer une visée témoignante. Un certain brouillage des repères factuel/fictionnel requiert des recherches concernant les différents modes de réception en rapport avec les modes de certification. La pratique de l'autofiction, les réflexions sur l'écriture de l'histoire, les travaux sur l'imaginaire social et en particulier sur la présence de la fiction et des clichés littéraires dans des témoignages d'archives ou des mémoires judiciaires, les adaptations théâtrales et cinématographiques interrogent le rapport entre fiction et témoignage, la mise en fiction du témoignage. On peut privilégier une étude de la fiction dans les témoignages (procédés narratifs appartenant à la fiction dans un contexte de réception qui institue l'auteur comme témoin); la fiction témoignante (récits fictionnels comportant une visée de témoignage qu'il faudra définir et apprécier); la translation du témoignage dans la fiction, la valeur de témoignage du mythe.

Ce travail concernerait plus particulièrement, mais sans exclusive, les chercheurs en :

  • arts du spectacle,
  • littérature,
  • linguistique,
  • psychologie clinique,
  • sociologie,
  • civilisationnisme.

CORPS ET TÉMOIGNAGE

La présence physique du témoin soulève des questions spécifiques dans le cadre du projet interdisciplinaire global. Le corps peut-il être considéré comme un élément constitutif du témoignage au même titre que le récit oral ? Si oui, quelles sont les modalités du témoignage du corps et dans quelles limites s'inscrit-il ? Le témoignage comporte-t-il nécessairement une dimension corporelle ?

Si le corps prend part à l'expression d'un témoignage à la première personne en devenant signe ou symbole, il peut également devenir outil, ou plutôt vecteur du témoignage dans la représentation artistique. Comment le corps de l'acteur, du danseur ou des poètes de l'oralité se fait alors porte parole du témoin (oculaire ou expérientiel) ?

Se pose à ce moment la question de l'accès à l'expérience corporelle de soi comme celle de l'autre. Comment rendre compte d'un « état », d'une expérience, d'un « traitement » appliqué au corps ? Comment traduire l'expérience privée par le langage ? Témoigner de sa propre expérience corporelle renvoie à une connaissance sensible, les situations étant davantage ressenties que soumises à un traitement destiné à révéler leurs caractéristiques objectives. Existe-t-il une parole incarnée qui traduirait l'expérience du corps ?

Cinq laboratoires sont investis dans cet axe :

  • le Centre de Recherche sur les Activités Physiques et Sportives - Equipe Approches Psychologiques et Sociologiques des pratiques et de l'intervention en APS (APS2 - Caen)
  • le Centre de Recherches Latino-américaines - Equipe brésilianiste - (Poitiers)
  • Laboratoire Psychologie Cognitive et Pathologique (Caen)
  • Centre de Recherches et de Documentation en arts du spectacle (Caen)
  • Laboratoire d'Analyse Socio-Anthropologique du Risque (Caen)